CHAPITRE XYIII
^ tion , qui préféraient leur croyance à leur repos et à leur vie , résolurent de s'expatrier ; on les vit sortir les meubles de leurs maisons et offrir de les vendre pour ce qu'on voudrait leur en donner ; mais les consuls ayant fait publier de ne rien acheter d'eux sous peine de l'amende et de la prison, ils les laissèrent au milieu de la rue et coururent vers 'les portes de la ville pour en sortir, sans argent , sans provisions et sans linge , se confiant aux soins de la Providence pour leur donner un asile et du pain; mais là ils rencontrèrent des compagnies de dragons qui barrèrent leur passage. Ils furent donc contraints de rester et d'aller à la messe .... Quelles conversions !
Elles ne" tardèrent pas à s'opérer en masse, par les soins et sousja direction de Nicolas Lamoignon de Bâ ville, que le roi venait de nommer intendant du Languedoc ; il fut activement secondé par Saint-Cômes , qui assembla chez lui les religionnaires notables de la ville, sur lesquels il exerçait depuis longtemps une grande influence ; il leur apprit l'abjuration qu'il avait déjà faite lui-même à Paris , les promesses de récompense qu'il avait reçues du roi dans une visite qu'il lui avait rendue à Chambord, et décida plus de cent vingt d'entre eux à suivre son exemple. A leur tête se trouvèrent.... les pasteurs Elie Cheiron et Pierre Paulhan !
Cette détermination une fois prise, une députation, composée de Saint-Cômes, Ledignan, Viala, de Possac , Paul Mercier , Pierre Plantier et Jean Frat, fut chargée de se rendre auprès du gouverneur de Noailles et de l'intendant Bâville , pour
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leur donner l'assurance qu'ils étaient prêts à em- Hi brasser la religion catholique. Leur abjuration se fit immédiatement avec une grande pompe dans la cathédrale. Par un reste de pudeur, Cheiron et Paulhan n'y parurent cependant pas; l'évéque Séguier poussa la condescendance à leur égard jusqu'à se rendre , sur le soir , dans la maison du président de Rochemaure, où , en présence du duc de Noailles et de Bâville, il procéda à leur réception dans le giron de l'Eglise et leur donna le baiser de paix (1).
Après le tour des riches vint celui des pauvres ; il leur fut accordé le délai d'une semaine pour se décider. Pendant ce laps de temps , de Saint-Cômes en conduisit quatre mille dans la grande église, qui abjurèrent entre les mains de Séguier : c Je le fis , ]» dit-il dans un mémoire qu'il adressa au marquis de Châteauneuf , « en réparation de ce que, cent dix ans auparavant , mon bisaïeul , Guillaume de Calvière, seigneur de Saint-Césaire , qui était gouverneur de Nîmes , avait fait faire leurs devanciers huguenots , dans la même église , ce qui se voit par les actes de l'hôtel de ville (2). » Les succès allèrent croissant dans la ville et dans la province ; ils furent même si rapides , que le duc de Noailles se hâta d'écrire à Louvois : < Les plus considérables de Nîmes ont fait leur abjuration le lendemain de mon arrivée ici ; il y a eu
(1) Mënard, t. VI, p. 286.
(2) M. Haag Ta trouvé aux archives de l'empire. Bulletin de Vhist. des protest, fran,, 8* année , p. 387,
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î6 ensuite du refroidissement, mais les choses ont été remises en bon train par quelques logements que j'ai fait faire chez les plus opiniâtres. Le nombre des religionnaires dans cette province est de deux cent quarante mille. Je crois qu'à la fin du mois tout sera expédié. »
Il ne restait plus qu'à distribuer les récompenses; elles avaient été promises d'avance, et ne se firent pas par conséquent longtemps attendre. Gaspard de Calvière, baron de Saint-Cômes, reçut une pension de 2,000 livres , un régiment de milices et un département de vingt bourgs ou villages, pour veiller sur les nouveaux convertis et empêcher leurs assemblées. Sa surveillance fut si active et satisfit tellement le roi , qu'il lui donna le commandement des vingt-deux compagnies de milices placées- sur les côtes du Rhône , depuis Villeneuve d'Avignon jusqu'à la mer, pour empêcher la communication des religionnaires du Vivarais et des Cévennes avec le duc de Savoie qui était en Dauphiné. Ensuite, lorsque l'amiral Russel parut avec sa flotte dans la Méditerranée, on lui envoya de la cour une commission du grand sceau, pour commander le long de la côte, depuis la Provence jusqu'à Aigues-Mortes ; d'où , au bout de deux ans , il retourna dans son département, qu'il avait déjà parsemé de postes militaires , par le moyen desquels il commit des vexations si révoltantes que la
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haine qu'elles inspirèrent à la population protes- 16S6 tante portée à l'exaspération, éclata d'une manière terrible, le dimanche 13 août 1702. Il était parti de son château de Boissières dans une voiture, conduite par un cocher et suivie d'un valet à cheval, pour faire sa tournée militaire. Six pères de famille, dont il avait fait enlever les enfants, vinrent l'attendre sur le chemin où il devait passer; l'un d'eux s'élança sur sa voiture , s'empara de ses pistolets et lui trûla la cervelle. Il laissa deux filles , l'une de quinze ans et l'autre de douze, placées dans le couvent de Sommières, et un garçon de six ans à qui il avait donné un prêtre pour précepteur. Sa femme, Françoise d'André, qu'il avait épousée en 1674-, n'avait pas voulu se con-, » vertir avec lui , et persévéra dans sa résolution , malgré toutes les instances qu'on fit pour l'en faire changer (1).
Elie Cheiron fut nommé , par ordonnance datée de Paris le 29 octobre , premier consul de la ville de Nîmes. Il fit en apparence tout ce qu'on^xigeait des nouveaux convertis ; il alla régulièrement à la messe , il communia , il persécuta même les restes de son troupeau, en s'associant aux recherches rigoureuses que l'on faisait des désobéissants aux ordres du roi. Au reste , des mémoires du temps , écrits par des personnes sages et éclairées , attestent qu'il était de bonne foi. Ils en donnent pour
(1) France protest., t III, p. 109. Hist. des pasteurs du désert , liv. IV, chap. I , p. 311. Court, Hist des camisards , t. I, p. 60. Archives impériales, manuscrit 668. Bulletin de l'hist. des protest. fran.y 1855, p. 587 à 590.