CHAPITRE XIX
^^ torches résineuses où à la pâle clarté de la lune, il annonçait , avec la foi la plus vive et Télan de Tâme le plus expansif, Christ et sa justice, Christ et son salut à ces assemblées plus ou moins nombreuses, selon le temps ou les circonstances. En descendant de chaire , quoique couvert de sueur et exténué de fatigue, il baptisait des enfants, bénissait des mariages , et profitait du reste de la nuit pour se rendre, accompagné d'un guide et à la faveur des ténèbres, dans quelque maison du voisinage , afin d'y célébrer un service funèbre à l'occasion d'un mort que l'on était obligé de cacher, en creusant sa tombe, ou sous le hangar d'une remise ou au fond d'une écurie, quelquefois même à côté du lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir. En face de ce cadavre , proscrit après son décès, la voix du pasteur du désert s'élevait lente et mélancolique , et, dans une prière que les lamentations poignantes des parents groupés autour de lui rendaient aussi impressive que solennelle , il implorait les bénédictions de Dieu sur la famille en larmes et sur l'Eglise en deuil.
90 Malgré son activité apostolique, Brousson ne pouvait satisfaire les besoins spirituels qui se manifestaient autour de lui; aussi conçut-il, en 1690, l'idée ingénieuse de faire tirer des copies de ses sermons et de les envoyer dans les localités nombreuses qui réclamaient sa présence, et que Faf-
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faiblissement graduel de ses forces ne lui permet- ^^ tait pas de visiter. 11 les accompagnait de lettres pastorales, de modèles de prières et de formulaires liturgiques qu'il composait dans son cabinet d'études, qui était ordinairement le dessous d'un chêne dont le feuillage touffu le préservait des ardeurs du soleil , en plaçant sur ses genoux un pupitre léger qu'il appelait : la table du désert.
Cette année-là le gouvernement de Nimes fut donné à François de Saint-Simon , marquis de San* dricourt; il y arriva le mardi 27 juin, et, après avoir reçu les hommages dus à son rang et présidé les réjouissances publiques qui eurent lieu le 30 juillet suivant , à l'occasion de la victoire remportée par le duc de Luxembourg, à la bataille de Fleurus, sur l'armée des alliés ; il s'unit à l'intendant Bâville pour paralyser le complot militaire que François Vivens avait formé avec le colonel Schomberg, dont le régiment réfugié était aïors en Savoie, et qui consistait à faire débarquer des troupes entre Aigues-Mortes et Montpellier, d'où elles se seraient nuitamment rendues dans la Vannage , et de là dans les Cévennes , pour y organiser la guerre civile; mais il fut découvert avant d'être exécuté, parce qu'un guide des réfugiés, nommé Gabriel Pic , qui portait le plan d'insurrection au pasteur Pictet , de Genève , correspondant du duc de Schomberg, fut arrêté aux portes de cette ville, fouillé avec rigueur et dépouillé du mémoire qui , remis à d'Iberville , résidant de France à Genève , fut renvoyé à Bâville , avec le malheureux Pic, que cet intendant fit pendre sans forme de procès.
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C'est ainsi , du moins , que le raconte Brueys , dans son Histoire du fanatisme (1), où, avec la légèreté de son caractère, il mêle à dessein Claude Brousson à ces plans désorganisateurs. Mais il est constaté , par le* propre témoignage de l'inculpé , qu'il y demeura tout-à-fait étranger par suite de ses principes religieux. « Mon dessein, écrivit-il à cette occasion à Bâville, n'est pas de causer des troubles : je ne fais du mal à personne ; je fais mes assemblées sans armes ; je marche aussi sans armes et comme un agneau. » Il ne crut pas pourtant V Apologétique qu'il adressa à l'intendant , et dans laquelle cette déclaration est formulée , suffisante pour le disculper. Aussi , après avoir rédigé « une confession raisonnée de ceux qui prêchent dans le désert, » il l'envoya au roi avec dix-sept sermons, pour lui prouver, par pièces authentiques, qu'il ne fomentait pas la révolte.
Mais tout cela n'empêcha pas qu'il ne fût regardé obstinément comme le complice de Vivens , puisque Bâville rendit , le 26 novembre 1691, une ordonnance dans laquelle, après les avoir signalés l'un et l'autre comme excitant dans les Cévennes les nouveaux convertis à reprendre les exercices de la religion prétendue réformée qu'ils avaient abjurée, comme répandant dans l'esprit de ces peuples des sentiments de rébellion , et comme causant la perte de ceux qui les écoutaient, ainsi que la ruine
(1) Histoire du fanatisme de notre temps et le dessein qu'on avait en France de soulever les mécontents des eahnnistes* Paris , 1692 , in-12.
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du pays , il promettait de payer comptant la somme ^^ de 10,000 livres à ceux qui les lui livreraient morts ou vifs; et, pour qu'il fût plus facile de les découvrir, il ajouta leur signalement à la fin de son ordonnance (1).
Cette mesure fut fatale à Vivens. Dénoncé par un de ses associés, nommé Languedoc, il fut investi par Cbanteraine dans une des cavernes de Mialet, où il s'était retiré avec ses deux amis Carrière et Capieu ; incapable par cela même de faire aucune résistance , il ne se rendit pas pourtant vivant ; car il fut tué par un coup de fusil que lui tira à brûle-pourpoint un apostat de Bagard , nommé Jourdan. Cette circonstance fut cause que le comte de Broglie, lieutenant général en Languedoc, pour ôter aux protestants fugitifs leurs derniers asiles , prescrivit aux consuls de toutes les villes des Cévennes de faire boucher toutes les cavernes ou baumes dont ils avaient connaissance , afin que les prédicants vagabonds et mal intentionnés ne pussent plus y entrer.
Cet ordre , publié le 26 février 1692, ^rendit la H vie de Brousson extrêmement agitée et périlleuse ; car, dès ce moment , que de fatigues n'eut-il pas à endurer? que de voyages pénibles ne fut-il pas forcé d'entreprendre ? Il ne couchait jamais deux nuits de suite dans la même maison ; quelquefois même , au moment où il venait de se jeter sur un
(1) Voici celai de Brousson : taille moyenne et assez menue , âgé de quarante à quarante-deux ans , le nez grand , le visage basané , les cheveux noirs, les mains assez belles.