CHAPITRE XX
[>3 livrance est arrivé, que rien ne vous épouvante, l'Eternel combat pour vous! » Au lieu de s'asseoir sur la sellette , il jeta sa perruque à terre , se mit à genoux et commença à faire sa prière à la manière des fanatiques. Il avoua qu'il était de la troupe de Rolland et qu'il l'avait toujours suivi dans ses excursions. Après cette déclaration, il ajouta que, n'ayant travaillé que pour les intérêts du ciel, il était bien aise qu'on le fît mourir pour en aller recevoir la récompense, et qu'il se moquait de tous les supplices auxquels on pouvait le condamner. Quand on le conduisit à l'échafaud pour être rompu vif, il parlait et répondait sans émotion. — Cette fermeté héroïque fut imitée par Jean Cauzid , de Boissières. On le condamna, à Nîmes, à faire amende honorable , à avoir le poing coupé et à être ensuite rompu vif. Il mourut en criant qu'il souffrait avec plaisir pour avoir défendu la gloire de l'Eternel et le culte de la véritable religion (1).
Mais à ces exécutions individuelles, on ne tarda pas à en ajouter de générales ; l'une d'elles eut lieu, entre autres, à Nîmes, le premier jour d'avril, dimanche des Rameaux.
Quelques centaines de femmes , avec leurs enfants et plusieurs vieillards (car les hommes en
(1) De La Baume, Hist. de la révolte des fanatiques, liv. H. — Court, Hist. des camisards, t. I, p. 235.
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état de porter les armes s'étaient réunis aux cami- ^ sards), se trouvaient assemblées en prières dans un moulin, situé sur le canal de TAgau, dont un protestant fort zélé, nommé Mercier, était le meunier. C'était le premier jour de la semaine sainte ; l'assemblée, quoique sans pasteur, était humiliée, recueillie , attentive ; mais elle eut l'imprudence d'entonner un psaume. Ce chant, entendu du dehors , la fit aussitôt découvrir. Le maréchal de Hontrevel , gouverneur du Languedoc , qui se trouvait en ce moment à Nîmes , en fut aussitôt instruit. Regardant cet attroupement comme un défi porté à sa personne , il se leva à l'instant même de la table devant laquelle il était assis , entouré de convives nombreux , assembla la milice , fit cerner le moulin, et, par son ordre, le feu ayant été mis à cette masure , construite en bois , la fumée obscurcit bientôt l'atmosphère; les flammes apparurent en jets éclatants , et un long gémissement de douleur, poussé par les voix de trois cents victimes, remplit d'effroi les satellites même du maréchal. Lui seul resta impassible; et lorsque quelque mère , plutôt pour sauver la vie de son enfant que la sienne propre , chercha à se dérober par la fuite à ce supplice d'horreur, il ordonna froidement de la saisir et de la jeter sans compassion dans cette nouvelle fournaise.
Tous périrent , à l'exception d'une jeune fille , qu'un domestique de Montrevel , plus humain que son maître, essaya de sauver; mais, hélas! son action héroïque eut une triste récompense ; car le maréchal, avec une cruauté inexorable, ordonna
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^3 le lendemain que l'enfant et son libérateur fussent attachés au gibet sur la place publique. La sentence, étant sans appel, fut exécutée sur l'heure. La jeune fille était déjà morte et le domestique allait partager son sort, lorsque de compatissantes religieuses qui passaient , ayant appris la cause honorable du supplice qu'il allait subir , obtinrent qu'il fût différé un instant; elles allèrei\t immédiatement se jeter ensemble aux pieds de Montrevel , et si leurs sollicitations ne fléchirent pas complètement son injuste courroux, elles ne furent pas du moins tout-à-fait infructueuses , puisqu'elles eurent pour résultat d'obtenir une commutation de peine ; l'honnête criminel, au lieu d'une mort infamante, dut subir un exil immédiat, non-seulement de la ville , mais encore de la province (1). Tous les historiens catholiques n'ont qu'une voix pour louer la justice du massacre du moulin de l'Agau. Brueys, de La Baume, Louvreleuil et Fléchier sont de ce nombre. — Le conseiller nimois , après l'avoir raconté à sa manière , tâche de le justifier de la sorte : a Les rébellions veulent un médecin impitoyable, qui les traite d'abord avec le fer et le feu ; car autrement la cure est non-seulement longue, mais presque impossible. Il est vrai qu'on ne peut rien imaginer de plus affreux qu'une exécution si terrible , qui remplit tout le monde d'horreur et de crainte ; mais comme cette assemblée , si elle fût demeurée impunie , aurait pu avoir des suites fâcheuses et produire de grands
(1) Hist. des camisards , t. I, p. 241.
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maux , et que , dans la situation où étaient les ^l* affaires , ce châtiment , quelque sévère qu'il fût , était nécessaire , la cour approuva la conduite de M. le maréchal , et les nouveaux convertis de Nimes en furent si épouvantés qu'ils n'osèrent plus faire d'assemblées , et donnèrent même , quelque mal intentionnés qu'ils fussent, des apparences de soumission et d'obéissance aux ordiro du roi (1). »
Mais que dire de Fléchier, qui , dans une de ses Lettres choisies (2) , s'exprime ainsi en parlant des fanatiques : a Ils osèrent même , le dimanche des Rameaux, tenir une assemblée dans un moulin, sans
aucune précaution, à la porte de la ville et,
dans le temps que nous chantions vêpres , chanter leurs psaumes et faire leur prêche. Ne fallait-il pas réparer ce scandale? » — 11 célébrait, en effet, ce service religieux du soir dans la cathédrale , lorsqu'un bruit confus arrivant du dehors, accompagné de décharges de mousqueterie , fit croire à une attaque soudaine des camisards ; l'alarme se manifesta aussitôt dans l'église ; l'agitation des auditeurs devint extrême; ils cherchèrent incontinent à organiser des moyens de défense ; plusieurs, munis de pierres , montèrent dans le clocher ; d'autres entassèrent les chaises derrière les portes d'entrée; tous s'attendaient à un combat prochain, lorsque des émissaires , envoyés aux informations , revinrent et firent connaître le véritable état des
(1) Hist. de la révolte des fanatiques , liv. H.
(2) Lettre 138e, du 25 avril 1703.