CHAPITRE XXIT
^789 saisons , forcés à se dérober comme des criminels à la tyrannie de la loi , ou plutôt à rendre la loi ridicule par son injustice en la violant chaque jour. Il demanda en conséquence pour eux la liberté de leur religion, la liberté de leur culte, la liberté de le célébrer dans des édifices consacrés à cet usage, avecla certitude d'être protégés par la loi commune ; et il conclut , qu'en attendant que l'assemblée statuât sur l'abolition des édits concernant les noncatholiques, et qu'elle les assimilât en tout aux autres Français, elle fît entrer dans la déclaration des droits cet article : « Tout homme est libre dans ses opinions ; tout citoyen a le droit de professer librement son culte, et nul ne peut être inquiété à cause de sa religion. »
1790 Ce discours attira sur Saint-Etienne l'attention de l'Assemblée nationale tout entière^ qui nonseulement proclama à sa demande la liberté des cultes , mais encore le nomma lui-même son président dans la séance du 16 mars 4790. En annonçant cette nouvelle à son vénéré père, il termina sa lettre par cette salutation respectueuse : (k Le président de l'Assemblée nationale est à vos pieds. »
Des troubles intestins éclatèrent bientôt dans le royaume , mais la politique seule les occasionna ; et ce qui prouve qu'elle fut la cause unique des combats meurtriers que les catholiques et les protestants se livrèrent à Nîmes , du 13 au 16 juin , désignés sous le nom de bagarre, c'est que, dans les registres du consistoire on ne trouve pas un seul mot qui y ait rapport, d'où il résulte que l'Eglise j
comme corps religieux , y demeura complètement *790 étrangère.
Mais ce à quoi elle prit part, avec un grand élan de zèle et de dévouement, fut l'érection d'une maison destinée à servir d'asile à la vieillesse de Paul Rabaut ; il en. jeta lui-même les fondements dans une rue aboutissant au chemin de Sauve (1) ; mais tous les protestants offrirent la coopération de leurs bras pour l'édifier , de manière que ce presbytère devint , pour ainsi dire , un monument de reconnaissance élevé d'un commun accord à la mémoire des services rendus par un pasteur octogénaire, qui avait vécu pendant cinquante ans dans les bois, les cavernes, au milieu des paysans, sans retraite fixe, ni domicile assuré.
Le consistoire voulant faire jouir l'Eglise protes- 4794 tante de Nîmes des bénéfices de la loi sur la liberté des opinions et des cultes , s'assembla le 15 juin 1791, et, vu que les assemblées religieuses qui se tenaient à la campagne étaient extrêmement négligées, décida, après avoir consulté vingt-cinq députés choisis par l'assemblée générale des chefs de famille , de prendre à loyer l'église des ci-devant dominicains, ou frères prêcheurs, pour y célébrer un culte régulier et public. Il décida , en outre , que chaque dimanche matin il y aurait une pré-
(1) Depuis cette époque le peuple la nomme rue de M. Paul , malgré le nom officiel de rue Grétry que lui a donné Tadministration municipale,
<79l dication à neuf heures , un second service à trois heures après-midi, une prière le mardi et une homélie le jeudi à la même heure.
1792 Ce fut le dimanche 20 mai 1792 qu'eut lieu l'inauguration de cet édifice religieux, en présence du conseil municipal et de quelques autres corps administratifs. On avait placé , d'après la loi , l'inscription suivante sur son frontispice : « Edifice consacré à un culte religieux par une société particulière. » Le pasteur Gachon ouvrit le service par la lecture cle la Parole de Dieu ; son collègue , Adrien Vincent, prononça le discours, et le patriarche Paul Rabaut fit la prière de dédicace et termina par indiquer le chant du cantique de Siméon. Le chancelier Letellier l'avait récité avec componction ea mettant le sceau à l'édit de 1685, qui révoquait celui rendu à Nantes en 1598 ; Paul Rabaut le répéta de sa voix émue et tremblante cent sept ans après , en présence d'une Eglise nombreuse , réunie, pour la première fois depuis cette époque , dans un temple vaste et commode ; aussi , en s'écriant : « Laisse-moi désormais, Seigneur, aller en paix ! > son visage se baigna des douces larmes de la reconnaissance, sans se douter, hélas ! qu'il serait bientôt humecté de celles de la douleur. Ses deux fils Saint-Etienne et Pomier furent nommés l'un et l'autre , le 22 septembre de cette année, membres de la Convention nationale, dont le premier acte fut d'abolir la royauté et de proclamer la république.
La discussion sur le procès de Louis XVI s'ouvrit le 13 novembre. Saint-Etienne combattit avec
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force la peine de mort qu'on proposait de lui *'3 infliger. Pomier, au contraire , la vota , mais à condition qu'il serait sursis à feon- exécution , ajoutant que sur ce point son opinion était indivisible.
A la suite de la catastrophe sanglante du 21 jan- * ' vier 1793, Saint-Etienne fit partie du comité des douze, dont tous les membres furent mis hors de la loi après la révolte du 31 mai , et monta sur l'échafaud révolutionnaire le 5 décembre suivant. — Pomier à son tour , arrêté avec soixante-treize autres députés, fut enfermé à la conciergerie. La proscription s'étendit plus loin encore ; le troisième fils de Paul Rabaut, qui exerçait à Nîmes le négoce , fut à son tour porté sur la liste des émigrés, à l'époque de la terreur.
Quelle désolation pour ce père : il était seul , veuf, âgé , infirme ; son fils aîné avait versé son sang pour la patrie ; son puîné était en prison, par cela même en face de la mort , et son plus jeune se trouvait exilé sur la terre étrangère. Elle grandit pourtant encore, par suite d'un événement terrible qui occasionna le trépas de la femme de Rabaut-Saint-Etienne. Son affection pour son mari était extrême , parce qu'il se trouvait un des hommes les plus instruits , les plus vertueux, et les plus aimables de son temps ; aussi , ayant appris ' sa mort sans préparation, par la voix du crieur public qui vint proclamer sous ses fenêtres l'arrêt fatal qui venait de la rendre veuve , elle perdit à l'instant l'usage de ses facultés mentales, et se suicida en se jetant dans le puits de la maison.