CHAPITRE lY
^ jardinière qui apportait ses légumes au marché. Sans autre motif que celui d'occasionner du désordre , ils renversèrent sa corbeille et foulèrent le jardinage sous leurs pieds. Les réclamations énergiques et les cris aigus de cette femme attirèrent naturellement sur les lieux 1^ habitants du voisinage. Ce rassemblement fut augmenté par les paysans gui se rendaient à la foire. Il y régna bientôt une grande confusion , occasionnée par la vivacité des menaces adressées à ces instruments étrangers de la force publique ; et comme , pour se défendre, ils mirent la main sur la garde de leurs épées, tout-à-coup une voix éclatante s'écria avec Taccent de la fureur : Aux armes ! Tue les papistes ! Monde nouveau ! Ce fut le signal de Témeute.
Des centaines d'hommes sortirent aussitôt de leurs maisons, parce que l'alarme fut donnée dans toute la ville, et se réunirent sur l'esplanade. Le premier consul Gui-Rochette en ayant été averti , quitta courageusement le château , vint à l^ur rencontre et leur parla avec douceur pour les faire rentrer dans les voies de l'ordre et de l'obéissance. Mais 5a présence , au lieu de calmer les esprits , ne fit que les irriter davantage. Sa nomination et celle de ses collègues n'étaient-elles pas la principale cause du mécontentement général et le motif réel de cet attroupement illicite?
Aussi sa médiation fut-elle rejetée avec violence ; il se retira alors chez l'évêque Bernard d'Elbène , qui, en apprenant de sa bouche le danger imminent auquel son siège épiscopal était exposé , s'écria avec résignation : « Voici donc le prince
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des ténèbres ! Que le saint nom du ciel soit béni ! > ^SW Puis, se mettant à genoux, il pria avec larmes , s' attendant au martyre.
Dans ce moment, une compagnie de bourgeois, conduite par le capitaine Suau de Bouillargues, se présenta devant la porte du palais et demanda qu'on l'ouvrît sans retard ; malgré toute la promptitude que le portier mit à obéir à cette injonction impérieuse, l'évêque eut cependant le temps de se sauver , en sortant par une issue de son jardin , du côté de la rue du Chapitre.
Le premier consul et son frère , qui l'avait accompagné , affrontèrent seuls l'orage ; ils furent faits prisonniers et conduits sous bonne escorte dans la maison de Pierre Lhermite , située à l'extrémité de la rue des Greffes, du côté du collège. Après cette capture, dit l'historien Ménard, Tévêché fut pillé , le vicaire-général tué ; on saccagea la cathédrale , et on arrêta un grand nombre de prêtres et de moines qu'on destina à la mort. Cette mort fut-elle aussi horrible que l'historien nîraois l'a décrit? Nous ne possédons aucun document suffisant pour le contredire ; mais ce que nous savons d'après lui , c'est que l'évêque dut sa conservation à un protestant nommé Jacques Coussinal, qui le prit sous sa sauvegarde et parvint à le faire sortir de la ville.
Au milieu de ce tumulte 'affreux , occasionné par le prince des ténèbres , comme l'avait dit le prélat fugitif, que firent les pasteurs de l'Eglise? Ils. se présentèrent aux factieux pour diminuer leur rage , et avec le secours des membres laïques
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67 du consistoire, ils opposèrent une digue au torrent débordé ; ce qui le prouve , c'est qu'un historien moderne , catholique et nîmois , dit en propres termes : c II ne faudrait pas néanmoins regarder le consistoire comme complice de ces massacres. On lit , dans le registre de ses délibérations , que le ler octobre il envoya le ministre de Chambrun et un diacre exhorter les chefs à mettre fin à leurs violences (1). »
►68 Quels étaient ces chefs? Le parlement de Toulouse en porta le nombre à cent quatre. A la suite du procès qu'il instruisit, il rendit en effet deux arrêts, à la date du 18 mars et du 25 avril 1568 , par lesquels ils furent tous reconnus coupables et condamnés à subir nne mort infamante, après avoir vu leurs biens confisqués pour servir à la réparation des dégâts faits à la cathédrale. On distingue dans la longue liste de ces victimes des discordes civiles : Guillaume de Calvière , premier président au présidial depuis 1557; Denis de Bruéis , seigneur de Saint-Chaples , lieutenant criminel; Robert Leblanc, juge ordinaire; Pierre Valette , procureur du roi ; Vital d'Albenas , capitaine de la milice ; Honorât de Montcalm , sieur de Saint-Véran ; Nicolas de Calvière , sieur de Saint- Cômes; Thomas de Rochemaure, baron d'Aigremont, et les quatre pasteurs, Mauget, de Chambrun, d'Airebaudouze et Campagnan.
La justice avait frappé trop haut et trop fort pour que ses arrêts fussent exécutés; aussi ne
(1) Germain, Hist. de VEgl, cath. de Nîmes, t. I , p. 121 •
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ressorlirenl-ils à effet qu'en partie. La maison de ^^ Pierre Lhermite fut rasée à fleur de terre , et une colonne de pierre fut élevée sur son emplacement avec une inscription portant défense de la rebâtir , et à r heure qu'il est elle ne Ta pas encore été , quoique Tordre soit oublié et que la colonne ait disparu.
Tous les condamnés prirent la fuite , et , comme on ne les chercha que pour la forme, on ne les trouva nulle part. Un seul fut victime de son im- / prudence; ce fut Jacques Andron, seigneur de Marguerittes , qui brava les regards de la maréchaussée. Comme on voulait un exemple, il fut conduit à Toulouse , condamné à mort et exécuté sur la place Saint-Georges. Sa tête, qui avait été tranchée parce qu'il était non-seulement gentilhomme , mais encore le plus ancien conseiller du présidial, fut portée^ à Nîmes et exposée sur Tune des portes de la ville , pour imprimer la terreur aux habitants.
Si elle fut profonde , en effet , du côté des protestants, les catholiques profitèrent de leur émigration forcée pour user de représailles. Dans ce but, ils envahirent le temple de la Calade, fermé depuis un an ; et après avoir fait crier à son de trompe , entre onze, heures et minuit , qu'aucun religionnaire n'eût à sortir de sa maison , sous peine d'être mis en pièces (I) , ils y mirent le feu ; il aurait été consumé tout entier , si les catholiques du voisinage , craignant l'incendie pour leurs
(1). Journal de Balthazar Fournier. Ménard, t. IV, preuve 12.
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*8 maisons , n'étaient venus eux-mêmes , par ce motif, Fétouffer à sa naissance.
A cette nouvelle , les fugitifs , qui s'étaient retirés dans les Gévennes, prirent la résolution de rentrer dans leurs foyers. A leur arrivée d'Anduze , il campèrent sur un terrain complanté d'oliviers. Le capitaine Nicolas de Calvière, sieur de Saint- ; dômes , les conduisait ; ne pouvant pas les intro- • duîre dans la ville par la force , il eut recours à : l'adresse. Par ses ordres , un charpentier de Cal- ; visson , nommé Maduron , fit sauter une grille de fer , placée non loin de la porte de la Bouquerie , et à travers laquelle passaient les eaux de la fontaine pour se cendre dans le canal de TAgau. Ce travail dangereux , quoique favorisé par la lon-
, gueur et l'obscurité de la nuit , demanda un long temps y mais il réussit. Alors trois cents bourgeois armés pénétrèrent dans la ville , qui se rendit sans faire la moindre résistance.
Au plus fort de ces luttes, un traité de paix fut conclu à Longjumeau entre le cardinal de Châtillon, frère de Coligny , et les conseillers d'Etat Gontaut- Biron et Malassise. Comme il levait toutes les restrictions qui avaient été faites à Tédit de Janvier 1562 par celui rendu à Amboise l'année suivante , les deux armées furent licenciées en même temps. A cette nouvelle , les membres des deux Eglises rivales de Nîmes tombèrent dans les bras les uns des autres avec effusion , se promettant support et tolérance réciproque. La cathédrale et le temple de la Calade furent restaurés à frais communs. Les deux cultes se célébrèrent en toute
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liberté et sans alarme aucune ; les consciences ne W furent plus opprimées, et cet heureux calme, après un orage si terrible , permit de cicatriser les plaies que la guerre civile avait profondément ouvertes dans tous les cœurs. Ce qui contribua à ce rapprochement inattendu fut l'arrivée à Nimes de Henri de Béarn, qui y séjourna quelque temps pour le rétablissement de sa santé ; il était fort jeune encore, puisque, né à Pau le 13 décembre 1553, il avait à peine atteint Tâge de quinze ans.
Malheureusement cette paix , appelée par dérision paix boiteuse et mal assise, du nom du conseiller d'Etat qui y concourut et de l'infirmité de Biron , qui était boiteux, ne dura que six mois; car , malgré qu'une déclaration royale fût publiée pour la pacification des troubles du royaume, en conformité des stipulations du traité de Longjumeau , elle fut aussi peu respectée que le traité lui-même. La reine-mère excita contre les réformés le zèle homicide des jésuites. A leur voix , ils se virent assaillis par le fanatisme des populations , et des crimes si épouvantables se commirent dans les principales villes du royaume , que le chancelier de L'Hospital , dans l'impuissance où il se vit de les réprimer, se retira de la cour. De leur côté, Gondé et Coligny , menacés d'être arrêtés par le maréchal de Tavannes , cherchèrent un refuge derrière les murailles de La Rochelle , ou vinrent