A VÊPRES
Suivant l’usage bénédictin, on chantait seulement quatre psaumes : Diæit Dominus, — Beatus vir qui timet Dominum, — Lauclate pueri, — Creclidi. Les antiennes devaient être celles des laudes, ou encore celles qu’on trouve indiquées pour la fête de la Translation. Tout le reste était du commun d’un martyr, excepté le répons avant l’hymne, qui pouvait être un des répons propres des matines, et l’antienne de Magnificat.
Ant. — Benigno Deo... Au moment où le saint martyr Bénigne, transpercé par la lance, offrait au Dieu de toute bonté d’agréables prières, une colombe, emblème de sa douceur et de sa simplicité, sortit du lieu où était son corps et gagna les hauteurs du ciel : de ce bienheureux royaume, qu’il daigne nous protéger. Alléluia, alléluia, alléluia.
Cant. — Magnificat.
Après la triple répétition de l’antienne de Magnificat, le chant de l’oraison et du Benedicamus, toutes les cloches sonnaient pour annoncer la fête des Morts, célébrée à Saint-Bénigne le lendemain, 3 novembre; on chantait les vêpres des Morts, puis les religieux se rendaient en procession à la chapelle de Sainte-Marie.
Cérémonies et usages particuliers pour la fête de saint Bénigne. — Nous avons donné sans interruption l’ordre de l’office de saint Bénigne. Il faut maintenant revenir sur nos pas et expliquer la suite des cérémonies, à partir de la fin des laudes.
La messe matutinale se chantait dans la crypte, à l’autel de la Confession. C’était la messe de saint Bénigne, qu’on a lue plus haut.
Avant tierce, si c’était un dimanche, ou après, si c’était un jour de semaine, on faisait la procession dans l’église et le cloître, en portant le reliquaire. On allait d’abord à Sainte-Marie, en chantant l’antienne Tota pulchra es, formée de versets du Cantique des cantiques, et dans laquelle, sous des images empruntées à la nature, est dépeint l’incomparable éclat des vertus de la Reine du ciel : «Vous êtes entièrement belle, ô ma bien-aimée, et il n’y a point de tache en vous ; la parole qui sort de vos lèvres a la douceur du miel et du lait ; l’odeur de vos parfums surpasse tous les arômes; déjà l’hiver est passé, le froid
s’est retiré loin de nous; les fleurs se montrent; la vigne, en fleur elle-même, répand ses suaves senteurs ; la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre. Levez-vous, venez vite, ô ma bienaimée, venez du Liban, venez, vous serez couronnée. » La station « ad sanctam Mariam » étant terminée, on entonnait le premier répons des matines de l’office de saint Bénigne, Solemnitatem liodiernœ festivitatis, et l’on se rendait au cloître. Tandis que les religieux parcouraient les trois allées, observant les stations habituelles, on chantait le neuvième répons, Sanctus Benignus cum fuisset cœsus , puis, s’il était nécessaire, le dixième et le onzième. Mais dès qu’on rentrait dans l’église par les travées qui tenaient lieu de vestibule, l’armoirier imposait le douzième répons, Sanctus Benignus Chnsti martyr inclytus, et la procession descendait dans la crypte, « ad corpus sanctum ». Six des meilleurs chantres chantaient le verset Sancta ilia anima , sans ajouter le Gloria Patri. On répétait seulement le répons. Cependant l’abbé avait encensé l’autel et le sépulcre du saint, puis il disait le verset Ora pronobis, beate Benigne, et l’oraison Omnipotens sempiterne Deus qui liunc cliem. En rentrant au chœur, on chantait sous forme d’antienne, et par conséquent sans le verset, le onzième répons Insignis confessor.
Pour la grand’messe on déployait toute la solennité possible. C’était encore la messe de saint Bénigne, sans aucun changement : du moins les Statuts n’en indiquent pas. Peut-être chantait-on une prose commune à différentes fêtes Aclest namque clies, indiquée au jour de la Translation. Tous les moines et les enfants euxmêmes allaient au baiser de paix et recevaient la sainte communion. On offrait donc un plus grand nombre d’hosties que d’habitude, et aucune n’était détournée avant la consécration, puisqu’en ce jour, à raison de la communion générale, on ne portait pas d’eulogies au réfectoire. A l’issue de la grand’messe, la bénédiction était donnée avec le bras de saint Bénigne.
Au réfectoire on avait, comme pour la Toussaint, le service festival, et la passion de saint Bénigne était lue pendant le repas.
Le soir, à la lecture qui se faisait au chapitre, avant les complies, on lisait la fin d’un sermon, commencé la veille, à partir de ces mots : « Inter fortissimos athletarum Christi emicat almus martyr Benignus. » C’est un panégyrique de l’apôtre-martyr, basé sur la légende, mais qui
enchérit encore et attribue au saint la dignité épiscopale. En voici la traduction, le texte devant figurer à l’Appendice :
« Entre les plus vaillants athlètes de Jésus- Christ, brille saint Bénigne, célèbre martyr. Par sa victoire sur les tourments, par sa mort triomphale, il rehausse singulièrement l’éclat de la fête d’aujourd’hui (dans laquelle nous honorons tous les saints). Prévenu de la grâce divine, nourri de la doctrine de l’Évangile, il fut envoyé des pays de l’Orient, parles successeurs des Apôtres, aux peuples .de la Gaule, afin de leur prêcher la religion de Jésus-Christ. Celui qui est la vérité même voulut faire voir en son ministre un prédicateur insigne de sa parole, et un ouvrier qui se signalât par d’héroïques labeurs dans sa grande moisson. Il l’envoya donc avec des compagnons dévoués de son apostolat,, les égalant par le nombre aux quatre évangélistes, afin que, par leur ministère, il se choisît dans les pays de l’Occident un peuple d’adoption, régénéré parle saint baptême. Pour que le bienheureux Bénigne pût fidèlement dispenser les talents que le Seigneur •lui avait donnés, il eut pour auxiliaires, dans sa mission de salut, des hommes qui différaient entre eux par le degré hiérarchique de leur caractère sacré, mais qui étaient égaux par le mérite et les vertus, animés de la même foi et du. même zèle. Or il ne les emmena point avec lui pour leur procurer les joies d’un monde périssable, mais il leur inspira par ses exhortations le courage qui fait les martyrs, leur disant qu’ils allaient se trouver ainsi que des brebis remplies de douceur au milieu des loups dévorants, et qu’ils s’efforceraient d’imiter Celui qui, tendre agneau, s’est laissé conduire à l’autel du sacrifice. Il avait soin, d’ailleurs, de les précéder dans la voie de la justice, comme un bélier choisi entre tous dans le bercail du Rédempteur : bénigne en toute sa conduite, et non seulement de nom ; saint par ses œuvres ; souverain prêtre par la dignité de son caractère ; enfin digne athlète du véritable Roi invincible, pour qui il combattait contre les démons. Après qu’il eut longtemps porté les armes de la milice spirituelle, et pris les forteresses de l’antique ennemi; après qu’il eut, pendant près de vingt-quatre années, fait retentir la prédication évangélique comme la voix puissante de la trompette, et converti au Seigneur les âmes attentives à sa parole, une barre de fer brisa le vase de son corps, et la lampe de ses vertus resplendit de toutes parts, afin que s’accomplît en lui cette
promesse du Seigneur : Celui qui croit en moi, fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera même cle plus grandes. Dieu donc, le soutien de ceux qui combattent, la récompense de ceux qui triomphent, a glorifié son saint martyr sur la terre et dans le ciel. Non seulement il a béatifié son âme par l’éclatant triomphe qu’il lui fit remporter pour couronner sa vie, mais encore il a daigné proclamer quelle prudente simplicité était en lui. C’est en effet ce que marquait la colombe, qui apparut dans l’instant de sa mort. Dès qu’il ' eut atteint le royaume céleste, il s’éleva, par la voie empourprée du sang versé pour le Christ, jusqu’au lieu du banquet où le vrai Salomon rassasie ses élus de l’éternelle félicité. Là, couronné de gloire et d’honneur par Jésus-Christ meme, il fut réuni; comme le demandaient ses mérites, au chœur des martyrs,, qui resplendissent particulièrement dans cette fête de tous les saints, portant des palmes immortelles, insignes de leur victoire. »
On peut voir dans les Statuts, à l’Appendice, comment l’office était réglé, avec une certaine variété, pendant la durée de l’octave de la fête de saint Bénigne. Pour la messe, spécialement, l’introït et toutes les parties propres étaient chaque jour différents. Au jour même de l’octave, le 8 novembre, s’accomplissaient de nouveau presque toutes les cérémonies qui avaient 'eu lieu le 2, mais cependant avec moins de solennité. La messe matutinale se célébrait dans la crypte, à l’autel de la Confession. Cette première messe était des Quatre Couronnés, et la grand’messe, de saint Bénigne. Après laudes et après vêpres, on descendait en procession près du corps saint, au chant d’un répons de l’office, et le célébrant encensait l’autel et- le tombeau.
Négligence progressive , a Dijon , de la PRINCIPALE FÊTE DE SAINT BÉNIGNE. — Ce ll’est pas seulement à Dijon, dans le monastère élevé sur son tombeau, que saint Bénigne était honoré par une fête spéciale le 2 novembre. Entre les abbayes qui avaient des liens avec ce monastère, pour avoir été réformées par l’abbé Guillaume, ou à raison d’une association de prières établie depuis, quelques-unes, comme Saint-Germaindes-Prés, suivaient fidèlement l’usage dijonnais. Ailleurs, l’anniversaire de la passion de saint Bénigne était célébré le 3 novembre, le 5, etc. On .prenait le premier jour libre après la Toussaint, suivant le calendrier particulier de chaque église.
A Langres, Autun, Siegburg (Allemagne), Ivrée (Italie), cette règle s’observe encore de nos jours.
A Dijon, malheureusement, on a fini par ne plus tenir compte de la date traditionnelle de la passion du martyr. La solennité de cet anniversaire est fixée au dernier dimanche après la Pentecôte, par conséquent dans le voisinage de la Translation (24 novembre), en sorte que les deux fêtes anciennement instituées en l’honneur de saint Bénigne se confondent désormais pour l’époque de leur célébration.
On est arrivé à ce résultat par suite de diverses causes, dont plusieurs remontent assez haut. Parmi le peuple — Charles de Poitiers, évêque de Langres, le constatait en 1425 — la plupart des gens, après avoir célébré la fête de la Toussaint, qui était de précepte, négligèrent de célébrer, le lendemain, la fête delà Passion de saint Bénigne, dont l’observation n’était point prescrite. Lorsque la Commémoration des morts eut obtenu, dans l’abbaye elle-même, la place régulière du 2 novembre, et que la fête de saint Bénigne fut renvoyée jusqu’au 3, cette fête acheva de perdre toute importance près du peuple, tandis qu’au contraire celle du 24, n’ayant jamais changé, en acquit davantage. Les moines suivirent à la fin le courant de l’opinion. A partir de 1675, ils cessèrent de célébrer l’octave de la fête de la Passion du saint, et en établirent une pour la fête de la Translation. En 1703, quand on éleva, pour Dijon, au rang des fêtes chômées une de celles de saint Bénigne, on choisit la fête du 24 novembre. Dans les églises dijonnaises, différentes de celle de l’abbaye, la fête du 24 avait dès longtemps supplanté celle du 3. Les « Offices propres de Saint-Étienne », imprimés en 1657, ne contiennent plus la fête du « dies natalis » de saint Bénigne, qu’on trouve dans les vieux documents liturgiques de la collégiale, mais la fête du 24 novembre y est conservée. Antérieurement, en 1591, un chanoine de la Sainte-Chapelle, fondant en cette église la fête de saint Bénigne, la fixa au 24 novembre. Enfin, à la date ci-dessus indiquée, en 1425, Charles de Poitiers, essayant d’élever une des fêtes de saint Bénigne au rang des fêtes de précepte, crut devoir déjà choisir le 24 novembre. C’est ainsi que fut préparé de longue date l’état de choses actuel. Il est regrettable que personne, dans ces derniers siècles, n’ait pu redresser l’égarement de l’opinion, et que la ville de Dijon, qui plus que toute autre devait rester attachée à la date tradition-
nelle de la mort de son apôtre-martyr, Fait abandonnée de la sorte (1).
Fête de la Translation de saint Bénigne. — Dans les deux recensions des anciens Statuts, la fête de la Translation de saint Bénigne est indiquée comme d’un degré inférieur à celle du « dies natalis». Elle est qualifiée «fête double » .
La veille du 24 novembre, le chœur et le sanctuaire de la basilique étaient ornés de tentures et de tapis précieux; le devant de l’autel était garni d’un riche parement, et sur la table on plaçait des évangéliaires aux couvertures d’or ou d’argent, avec le reliquaire contenant le bras du saint.
Aux premières vêpres des fêtes, il était d’usage à Saint-Bénigne, comme en plusieurs autres monastères, de réciter d’un trait les quatre psaumes sous une seule antienne. Le 23 étant la fête de saint Clément, on chantait les psaumes de cette fête avec l’antienne Almi Benigni. Après le .capitule venait le répons déjà connu : Sa/icte Bénigne, Christi martyr, avec le verset : O sancte Ber dgne, sidus auretim. L’hymne était : Deus , tuorum martyrum; l’antienne de Magnificat, Ave pater gloriose ; l’oraison, celle de la fête du 2 novembre avec un léger changement pour rappeler la Translation : « Dieu tout-puissant et éternel, qui nous avez rendu ce jour mémorable par la translation de saint Bénigne, votre martyr, etc. » On descendait ensuite à la crypte, devant le corps saint, en chantant le répons : Laudemus Dominum.
L’office était à peu près le même qu’au jour de la fête principale. Une des modifications indiquées consistait à remplacer le onzième répons des matines par celui des vêpres : Sancte Bénigne, Christi martyr, avec un autre verset : Aperi os tuum. De ce répons ainsi transformé, voici la traduction : « Saint Bénigne, martyr de Jésus- Christ, écoutez vos serviteurs qui vous prient, * Et par votre intercession faites descendre sur eux l’indulgence céleste. — f . Ouvrez vos lèvres pour prier, implorez le pardon de nos péchés, Et par votre intercession faites descendre sur nous l’indulgence céleste. » Aux secondes vêpres, on disait sur les psaumes les antiennes suivantes :
• (1) Sur ce déplacement de la principale fête de saint Bénigne,
voir Bibl. nat-, coll. de Bourgogne , t. IV, pp. 375, 452 ; — Archiv. de la Côte-d’Or, ms. 121 de labiblioth., p. 83; G, chapitre de la Sainte-Chapelle, liasse 1172; — Bibl. de Dijon, Officia
Ant. — Sancte Benigne qui in cœlis... Saint Bénigne, qui jouissez du bonheur céleste avec les anges, en contemplant la face du Dieu créateur, intercédez pour nous, afin que nous méritions d’offrir au Seigneur le sacrifice de louange.
Ant. — Martyr Domini, sancte Benigne... Martyr du Seigneur, saint Bénigne, intercédez pour nous près du Seigneur notre Dieu.
Ant. — Sancte Benigne, martyr Domini pretiose... Saint Bénigne, glorieux martyr du Seigneur, accordez à nos prières un accueil compatissant et favorable.
Ant. — Orapro nobis, beale Benigne... Priez pour nous, saint Bénigne, afin que nous soyons rendus dignes des promesses de Jésus-Christ.
Ces antiennes, comme on le voit, n’avaient rien qui fût propre à saint Bénigne ; elles servaient pour les offices de plusieurs saints. Telle était aussi l’antienne de Magnificat :
Ant. — O quanta est exultatio... O quel transport éclate parmi les chœurs des anges, quels doux cantiques retentissent au ciel en votre honneur, ô saint Bénigne ; car vous jouissez maintenant de la vision du divin Roi, pour qui, foulant aux pieds la gloire du monde, vous vous êtes héroïquement livré à la mort : maintenant donc, nous vous en prions, dans votre bonté secourez-nous.
La messe matutinale se célébrait, dans la crypte, à l’autel de la Confession. C’était la messe de saint Chrysogone, avec mémoire de saint Bénigne. La grand’messe ne différait pas de celle de la fête principale, à part le mot de la collecte rappelant la translation. Les Statuts (dernière recension) marquent pour ce jour la prose Adest namcjue dies.
A l’issue de la messe, on donnait la bénédiction avec le bras de saint Bénigne.
Comme au 2 novembre il y avait le service festival au réfectoire, et par fondation c’était le prieur de Palleau (Saone-et-Loire) qui en faisait les frais. On .lisait pendant le repas le Livre des miracles de saint Bénigne.
Origine de l’office propre de saint Bénigne. — La plupart des antiennes et des répons de l’office monastique de saint Bénigne sont propres à cet office, comme on l’aura remarqué.
Deux choses indiquent que ces pièces n’ont ■pas été directement rédigées pour l’office monastique, mais pour l’office canonial, en usage dans les cathédrales et les collégiales. On croit du moins le reconnaître à propos des répons.
propria sancti Stephani, Dijon, 1657, p. 130; Officia propria in sancta regia Capella, Dijon, 1647, p. 58; Office propre de saint Bénigne, Dijon, 1709, pp. 19 et suiv.
En effet, on sait que l’office canonial est arrangé différemment de l’office monastique. Ainsi, aux matines des fêtes, les trois nocturnes renferment chacun trois psaumes et trois leçons, ce qui donne un total de neuf leçons et de neuf répons. Aujourd’hui le neuvième répons ne se rencontre plus dans les offices des fêtes, il est remplacé par le Te Deum. Mais cette suppression, d’origine romaine, ne prévalut pas immédiatement en France, et l’usage gallican de mettre un répons à la dernière leçon, avant le Te Deum, s’est longtemps maintenu.
Or, si l’on examine, sous le rapport de la composition historique, les douze répons des matines de l’office monastique de saint Bénigne, il est clair que l’histoire de la passion du saint se développe régulièrement dans les répons premier, deuxième et troisième, puis dans les cinquième, sixième et septième, enfin dans les neuvième, dixième et onzième. Les répons quatrième et huitième interrompent la suite de l’histoire : ils sont d’ailleurs des répons communs. Le douzième est une redite des choses du onzième.
En second lieu, si l’on considère les mêmes répons sous le rapport de la composition musicale (divers manuscrits en fournissent la notation), on voit que l’échelle des tons se développe parallèlement à l’histoire. Le premier répons est du premier ton, le deuxième est du deuxième ton, le troisième est du troisième ton, puis interruption de l’échelle, car le quatrième répons est du premier ton ; mais le cinquième est du quatrième ton, le sixième est du cinquième ton, le septième est du sixième ton, puis nouvelle interruption, car le huitième répons est du premier ton ; mais le neuvième est du septième ton et le dixième du huitième ton. Alors, l’échelle étant parcourue entièrement, le répons suivant, onzième de l’office monastique, est naturellement du premier ton, pour recommencer. Le dernier ou douzième est aussi du premier ton.
Cette double constatation révèle que l’office monastique de saint Bénigne a été formé de l’office canonial. On retrouve nettement cet office canonial, avec ses neuf répons, dans une suite régulière au point de vue de l’histoire et de la musique, si l’on supprime les derniers répons de chaque nocturne, qui sont les répons quatrième, huitième et douzième.
M. le chanoine Stéphen Morelot, dont la science liturgique et la science musicale surtout étaient si remarquables, n’a pas hésité dans cette affir¬
mation. L’occasion ne s’est pas offerte à lui de s’exprimer là-dessus dans les savantes études qu’il a publiées, mais il l’a fait devant nous d’une manière catégorique.
Ajoutons comme éclaircissement que les offices de neuf leçons n’offrent pas une forme grégorienne, mais sont d’une institution de beaucoup postérieure à saint Grégoire le Grand. Ils étaient en usage dans le onzième siècle, avant saint Grégoire VII, qui les introduisit à la cour pontificale. Le moine Anselme, de Saint-Remy de Reims, dans sa relation de la dédicace de l’église de ce monastère, accomplie le lor octobre 1049, et dont il fut témoin, représente les religieux célébrant, dans cette solennité, l’office de leur patron « avec douze leçons suivies de leurs répons » , et les chanoines de Notre-Dame célébrant ensuite leur office «avec neuf leçons». On eut soin, en composant les mélodies de ces offices, de suivre graduellement l’échelle des tons du plain-chant dans la série des neuf répons.
Les offices monastiques de douze leçons paraissent avoir été employés très anciennement pour célébrer les fêtes des patrons des monastères.
Un mot encore sur l’évolution liturgique qui se fit en France du neuvième au douzième siècle.
Lorsque Pépin et Charlemagne introduisirent en France la liturgie romaine, à la place de la liturgie gallicane, l’antiphonaire et le responsorial (graduel) romains contenaient déjà des pièces de style ecclésiastique et non uniquement scripturaire. Ces pièces où la piété chrétienne trouvait un nouvel aliment, ne tardèrent pas à se multiplier. Un évêque contemporain de Louis le Débonnaire, Agobard, qui occupa le siège métropolitain de Lyon avant Amolon, dont nous avons parlé en notre chapitre premier, entreprit vainement de réagir contre cette tendance. Il était animé de ces principes exagérés qui triomphèrent au dix-huitième siècle, et firent abandonner les beaux offices du moyen âge, dont la simplicité enthousiaste respirait la chaleur et l’éclat de la vie. Agobard n’était pas de son temps, et ses protestations restèrent stériles. Des évêques et des abbés, des clercs et des moines composèrent, avec les Actes des martyrs et les Vies des saints, nombre d’antiennes, de répons, d’hymnes qui furent admis dans la prière publique. Comme dans toute poussée, il y eut des risques, même des excès. Mais l’autorité de l’Église était là pour modérer et régler les choses
au moment opportun. En imposant son frein d’une façon hâtive, elle eût paralysé l’un des mouvements les plus féconds qui se soient produits pour le bien des âmes.
Les mélodies nouvelles furent, en général, modelées sur le chant grégorien, importé avec la liturgie romaine, et dont les traditions se conservèrent assez fidèlement dans certaines églises, à Metz, par exemple, jusqu’au douzième siècle. Il y eut çà et là toutefois des innovations; les imitations furent plus ou moins heureuses, les transcriptions plus ou moins exactes ; des correcteurs altérèrent souvent ce qu’ils voulurent réformer.
C’est au milieu de ces circonstances qu’apparut l’office propre de saint Bénigne, probablement de la manière suivante.
V u la grande célébrité dont jouissait le martyr, des antiennes et des répons durent être formulés à l’aide de sa légende, dès le dixième siècle.
Un office canonial de neuf leçons, avec antiennes et répons propres, fut composé peu après. Il existait certainement au onzième siècle, dans quelques cathédrales, comme Langres et Autun; dans quelques collégiales,- comme Saint-Etienne de Dijon.
Au douzième siècle, au plus tard, les religieux de Saint-Bénigne empruntèrent au bréviaire des chanoines les antiennes et répons propres de la fête de l’apôtre-marfcyr. Ils les firent passer dans leur office particulier de douze leçons. Peut-être était-ce déjà exécuté dès le onzième siècle. Mais du moins on tient la preuve du fait pour le douzième, puisqu’on a classé comme étant de cette époque le manuscrit 721 de la Bibliothèque de Troyes, antiphonaire monastique, où ont été puisés les antiennes et les répons traduits plus haut. Ces antiennes et ces répons sont aussi indiqués dans la recension des Statuts de Saint- Bénigne (treizième siècle) qu’on trouvera à l’Appendice. Ils devaient par conséquent se lire dans le bréviaire de l’abbaye (treizième siècle encore), dont une moitié existe à la- Bibliothèque de Dijon : la partie manquante est malheureusement celle qui renfermait l’office de saint Bénigne-.
Telle est donc l’origine de l’office propre de saint Bénigne, usité au moyen âge.
Un détail, cependant, n’a pas été examiné. A quel moment les Actes du martyr sont-ils devenus la matière des leçons? Dans l’office canonial, les neuf leçons en étaient formées; dans l’office monastique, les huit premières seulement.
On ne peut dire qu’une chose, c’est que cela existait au treizième siècle.
L’office propre de saint Bénigne, canonial ou monastique selon la différence des églises, dut obtenir une assez grande divulgation. Le manuscrit 721 de la Bibliothèque de Troyes dans lequel il se trouve sous la forme monastique, provient du monastère de Montier-la-Celle , qui n’était uni à l’abbaye dijonnaise que par une association de prières. A Chaumont, l’office canonial se rencontre dans plusieurs manuscrits, provenant la plupart de l’église Saint-Jean-Baptiste, et conservés à la sacristie de cette église ou à la Bibliothèque de la ville. Nous avons relevé sur ces manuscrits quelques légères variantes, comparativement au texte de l’office monastique, fourni par l’antiphonaire de Montier-la-Celle. Quant à ce texte lui-même, déjà publié par Mgr Bougaud et par les Bollandistes , nous avons pris soin de le collationner sur le manuscrit.
L’Église et l’hagiographie. — En voyant la prière publique, dans les monastères et dans beaucoup d’autres églises, emprunter des formules à une hagiographie qui est loin d’être sans défaut, certains esprits se choquent de ce que l’autorité ecclésiastique montre tant d’indulgence. Ils regrettent que les protestations d’Agobard n’aient pas été écoutées, et qu’on ne se soit pas borné à prier Dieu et les saints à l’aide du texte sacré. L’hagiographie, à leur sens, ne devait point franchir le seuil de nos temples.
Il est vrai, elle a franchi ce seuil hardiment, et parfois pour dire des .choses que la critique, même mitigée, voudrait éliminer. Donnons-en un exemple qui tient à notre sujet. Dans l’antiphonaire du treizième siècle appartenant à l’église Saint-Jean-Baptiste de Chaumont, et qui est coté sous le numéro xxiii dans l’ouvrage de M. l’abbé Marcel, « les Livres liturgiques du diocèse de Langres », on lit, à l’office des saints Jumeaux, l’antienne et le répons dont voici la traduction : « Ant. Par un favorable effet de la grâce divine, un homme remarquable par ses vertus, saint Bénigne, leur fut envoyé, afin que sa parole les instruisît, et qu’ils connussent les mystères de la souveraine Vérité. — r[. Saint Bénigne, glorieux prêtre de Jésus-Christ, resplendissant de l’éclat de la sainteté, étant parvenu à Langres, rencontra sainte Léonille, qui le reçut avec un joyeux empressement, comme
l’envoyé du ciel, * Et il fut présenté aux frères jumeaux. — f . Il fut dirigé par la bonté céleste vers ces jeunes hommes, déjà prévenus de la grâce, qui devaient être enrôlés dans la milice chrétienne, Et il fut présenté aux frères jumeaux (1). »
Du reste la légende entière des saints Jumeaux, dans son état d’altération, se lisait probablement à la messe de ces martyrs, au temps de la liturgie gallicane, et si l’adoption de la liturgie romaine la fit disparaître des prières qui précédaient l’oblation du saint sacrifice, elle rentra plus tard dans les offices du bréviaire, où elle s’est acquis un droit de cité, dont elle jouit encore.
Au cours de l’introduction de cet ouvrage, nous avons effleuré à peine la délicate question de l’attitude de l’Église à l’égard de l’hagiographie.
Il faut y revenir et l’étudier ici plus longuement.
L’Église surveille tout ce qui a rapport au culte divin, non seulement les prières liturgiques et les cérémonies , mais les monuments euxmêmes et leur décoration.
Si un peintre représente, dans les verrières ou sur les murs d’un édifice sacré, les mystères de Notre-Seigneur, les traits de la vie des saints, qu’exige-t-on de lui? Qu’il respecte le dogme, la morale, la sainteté du culte, l’histoire ou les traditions reçues. A part cela, l’artiste a le champ libre, et il étend son domaine facultatif à proportion que se restreint le terrain de l’histoire ou des traditions. Cependant, s’il se tient dans la vérité générale, dans des analogies réelles; si son œuvre est expressive et édifiante, tous les suffrages lui sont acquis. Néanmoins il a pu s’inspirer de documents apocryphes, qui ne sont pas nécessairement faux mais peuvent l’être, et le sont quelquefois ; il a pu se méprendre luimême et aggraver les erreurs historiques de ses devanciers. L’homme instruit sait cela : il fait des réserves sur l’exactitude de la composition, tout en admirant le côté esthétique de la peinture, et en profitant pour son âme de l’heureuse impression qu’il éprouve. Le peuple ignorant, non seulement s’édifie à ce spectacle, mais regarde tout, indistinctement, comme l’image fidèle de la réalité. Malgré des inconvénients inévitables, l’Église n’a pas cru devoir contraindre,
plus qu’elle le fait, les peintres qui ornent ses monuments de fresques, de mosaïques, et de verrières. L’effet décoratif et édifiant qui est obtenu, justifie à ses yeux la liberté qu’elle accorde.
Ces réflexions sont applicables aux sculpteurs, aux ciseleurs, à tous les ornemanistes, en quelque genre qu’ils travaillent.
Nous avouerons que dans le haut moyen âge les artistes prenaient peu de latitude. L iconographie avait alors des règles très précises, que chaque maître enseignait à ses élèves, et que ceux-ci suivaient scrupuleusement. Le progrès était dans l’exécution plutôt que dans 1 invention. Mais ce fait ne résultait pas d’une contrainte exercée par l’Église, il était la conséquence naturelle du profond attachement qu’on avait à cette époque pour les traditions chrétiennes et pour les types reçus.
L’Église n’a-t-elle pas près de l’hagiographie la même attitude que vis-à-vis des arts? Cette attitude n’est-elle pas basée sur les mêmes motifs? On peut répondre par l’affirmative.
Dans la liturgie, qui est la prière ou le culte à l’état social, il faut distinguer d’abord l’objet même du culte. L’objet final est toujours Dieu. L’objet immédiat est souvent autre que Dieu, à savoir : la sainte Vierge, les anges, les saints. Évidemment, l’autorité ecclésiastique ne peut permettre d’honorer liturgiquement un mort, avant d’en avoir constaté la sainteté; et, s’il s’agit d’un culte universel, autorisé pour tous les chrétiens, l’assistance divine assure à l’Église l’infaillibilité, dans le jugement qu’elle porte à cet égard.
Quant à la forme de la liturgie, elle comprend tous les actes de la vertu de religion. Or un de ces actes est la louange, qui suppose la connaissance de l’objet loué. Comment connaître et louer les saints, ceux surtout qui sont morts au sortir des temps apostoliques, sans avoir recours aux Actes des martyrs, aux Vies des confesseurs? De bonne heure donc l’hagiographie fournit les formules de la louange liturgique, pour un illustre martyr, comme saint Laurent, ou un confesseur célèbre, comme saint Martin. Cet exemple ne pouvait manquer d’être imité pour les patrons
(1) Chaumont, église de Saint- Jean-Baptiste, antiphon. ms., n“ 16 sanctitatis nitore conspicuus, urbem perveniens Lingonicam beatis-
(Marcel, xxm), fol. 52. Au Ier' noct. de l’office des SS. Jumeaux : simam comperit Leonillam, cujus devota jocunditate susceptus
« \nt. Divina igitur favente gratia, -vir insignis virtutibus, sacev sicut cœleste munus, * Geminis præsentatus est fra tribus. — Su-
eis dirigitur Benignus, cujus doctrinæ facundia summæ veritatis perna directus est pietate præventis et cliristianæ militiæ mancipan-
coonoscerent sacramenta. — È. Egregius Christi sacerdos Benignus, dis, Geminis præsentatus est fratribus. »
des grandes abbayes, pour les saints dont les tombeaux étaient très fréquentés, dont les fêtes étaient solennisées avec éclat. Du neuvième siècle au treizième, il y eut, comme déjà nous l’avons observé, une grande évolution en ce sens. Que fit l’Église?
Les documents utilisés pour la composition des offices propres n’avaient pas tous une réelle valeur historique. Se montrer favorable au mouvement qui se produisait, c’était laisser pénétrer, dans la prière publique et officielle, des récits dont plusieurs étaient incertains, et d’autres — on devait le craindre — erronés. Il n’y avait qu’un moyen de couper court à cet inconvénient : bannir de la liturgie toutes les pièces hagiographiques. Car il n’était pas possible de faire rapidement un triage : cette œuvre, entreprise en ces derniers siècles, spécialement parles Bollandistes, exigera encore de longs labeurs avant d’être accomplie.
Mais une interdiction générale de l’hagiographie eût privé les moines et les fidèles d’un très puissant moyen d’édification ; elle eût diminué le culte des saints, qui tient aux entrailles de la religion chrétienne.
L’Église ne pouvait-elle donc admettre, dans le texte de ses offices, l’hagiographie toute défectueuse qu’elle était, en veillant du moins à l’exactitude doctrinale? Une fois cette exactitude procurée, l’introduction de la légende dans le bréviaire portait-elle atteinte à la pureté du culte? Les vérités dogmatiques, les règles de la morale étaient maintenues. D’autre part, la sainteté des personnages honorés publiquement était constatée. Si les faits racontés au sujet de ces personnages n’étaient parfois que des traditions populaires, peu sûres, où le faux avait pu se mêler au vrai, l’Église professait — ce que d’ailleurs on eût dû penser lors même qu’elle eût gardé le silence — qu’en permettant l’usage des légendes des saints, elle n’entendait pas en garantir la valeur, au point de vue de l’histoire. L’erreur n’était donc nullement patronnée par l’autorité ecclésiastique. Un élément humain, portant le cachet d’infirmité des œuvres humaines, était venu s’unir à l’élément divin, sans confusion possible pour les esprits éclairés et attentifs. L’union de ce double élément se voit mainte autre part dans l’Église, par une nécessité inéluctable.
Ceux qui ne voudraient point de cette union ou juxtaposition, sont des exagérés : le purita¬
nisme est une grande erreur, il arrache le bon grain avec l’ivraie.
En définitive, l’Église traite l’hagiographie à peu près de la même façon que les œuvres d’art; elle l’accepte, comme un principe édifiant, et non comme une source historique. Ses réserves sont formelles.
Par conséquent elle autorise les travaux où la critique essaye de discerner, dans cette littérature, les données solides et admissibles.
Cependant elle ne se hâte point de profiter des conclusions de ces travaux , pour retoucher quelques détails du bréviaire. D’abord elle sait que les conclusions déduites avec la plus parfaite logique ne sont pas toujours péremptoir.es , à raison de la base d’argumentation, rarement assez large, et quelquefois suspecte. Ensuite, lors même que les preuves apportées contre une tradition sont irréfutables, reste, quant à l’heure où il en faudra tenir compte, une question d’opportunité. L’Église résout cette question avec une souveraine prudence. L’Esprit-Saint qui la dirige et lui fait promouvoir le bien des âmes, l’a toujours préservée de la moindre précipitation.
Beauté et influence sanctificatrice de l’office de saint Bénigne. — Cette beauté grave qu’ont les choses de la religion, quand elles sont l’œuvre de la foi et du talent réunis, l’ancien office de saint Bénigne la reflète à un degré qui mérite l’attention. Sans étendre l’analyse à tout l’ensemble, en se bornant à considérer la série régulière des neuf répons de l’office canonial, ainsi que les antiennes des laudes, on est frappé de l’élévation de la pensée, de l’ordre et de la sobriété de la composition, de la simplicité noble et chaude de l’expression. Ces conditions d’esthétique ont-elles été calculées? C’est peu probable. Elles se sont plutôt produites spontanément, sous l’influence du génie chrétien, servi par le bon goût.
Dégageons ce qui fait ici la moelle de la pensée.
La gloire que l’apôtre-martyr a rendue à Dieu, les vigoureux accents de sa confession de la divinité de Jésus-Christ, l’éclatant triomphe dont il jouit au ciel : tel est le thème d’abord mis en relief. Puis, ensuite, se manifeste l’humble confiance de ceux qui l’invoquent ; son intercession fait leur espoir, ils la réclament avec instances, afin d’obtenir le pardon de leurs péchés et de
mériter eux-mêmes le ciel. L'unité et la force sont dans l’idée, comme dans le sentiment. Dieu aimé, Dieu possédé : telle est la formule qui résume tout; voilà ce qui saisit l’esprit et remue le cœur. Saint Bénigne a réalisé ce programme de sainteté et de félicité : il en est loué. Ceux qui honorent le martyr, s’efforcent d’imiter ses vertus afin de partager son bonheur : ils le prient de les aider.
L’âme est concentrée sur ce sujet.
Tout cela est dit avec l’accent d’une foi enthousiaste, dans un style dont la simplicité n’est ni pauvre ni incolore, dans un langage sans apprêt, sauf quelques pieux jeux de mots sur le nom du saint, selon les habitudes de l’époque.
Il y a là de la beauté.
Mais surtout on retrouve dans cet office, ainsi qu’au fond de toute la liturgie, le grand enseignement de la théologie morale, qui se résume en ces mots : « Toute la vertu chrétienne consiste à connaître et aimer Dieu, comme il se connaît et s’aime lui-même ; et d’une telle connaissance et d’un tel amour résultent dans l’homme, comme en Dieu, la vie et la félicité. Limitées et progressives pour l’homme, cette vie et cette félicité commencent en lui par l’union que la grâce opère et se consomment par la vision béatifique. »
Vérité fondamentale, devenue élémentaire dans l’éducation chrétienne. C’est pourquoi elle remplit la liturgie, à l’aide de laquelle, pendant les siècles de foi, étaient élevés, non seulement les moines, mais encore les clercs et les simples fidèles.
On se souvient de ces petites écoles de chant et de lecture, ouvertes par l’abbé Guillaume dans les abbayes placées sous sa direction, conformément du reste à ce qui se faisait en d autres monastères. Les matières liturgiques formaient, dans ces écoles, le principal objet de l’enseignement. La religion, le culte divin et la préparation qu’il exige, constituaient le foyer où s’éclairaient les jeunes intelligences , où s’échauffaient les jeunes âmes. Et cette méthode était certes loin de l’étroitesse que des esprits prévenus lui reprochent. L’étroitesse ne consiste pas à se poser des bornes, nécessaires à tout esprit qui veut approfondir et savoir, mais à rétrécir les horizons. Rien de pareil dans la méthode scolaire du moyen âge. Outre les vues profondes qu’elle ouvrait sur le monde surnaturel, tenu fermé aujourd’hui à nombre d’intelligences, elle faisait
connaître le monde visible, surtout dans ce qu il atteste de son auteur et de l’âme humaine. Elle apprenait l’histoire par Jésus-Christ et les saints, en montrant la place qu’ils y occupent. Par ce moyen, elle ébauchait dans l’enfant, dans le jeune homme, les traits de la sainteté, qu il devait, en sa virilité, graver plus profondément lui-même, afin d’atteindre sa fin. Telle était la méthode suivie dans les petites écoles des cathédrales, des collégiales, des monastères; et si la méthode était bien appliquée, si elle trouvait des sujets capables et dociles, ceux-ci recevaient de leurs maîtres, avec la clef de la vertu, la clef de la vraie science et du grand art.
Allaient-ils, en effet, fréquenter ensuite les écoles des grammairiens et des philosophes? Ils emportaient un flambeau pour éclairer leur voie, ils savaient qu’en morale la spiritualité chrétienne est la vérité , et la sensualité païenne l’erreur. S’ils étudiaient la théologie, leurs yeux, habitués à la lumière divine, en percevaient d’autant mieux les rayons les plus ardents. Quand ils s’adonnaient aux arts, aux sciences naturelles ou mécaniques , ils n’ignoraient point où se trouve l’idéal du beau, ils ne plaçaient pas la fin de l’homme dans le progrès matériel.
Les petites écoles du moyen âge étaient donc dirigées de façon à donner les meilleurs résultats. Mais on n’en institua qu’un nombre insuffisant, l’application de la méthode ne fut ni assez stricte ni assez durable, beaucoup d’étudiants ne firent point dans ces écoles leur éducation première. Probablement, si ces déficits ne s’étaient pas rencontrés, il y aurait eu moins de désordres à déplorer autour des chaires célèbres où l’on enseignait les arts libéraux, la philosophie et la théologie. Surtout nous n’eussions peut-être pas eu, au seizième siècle, la Renaissance païenne, dont on n’essaye plus aujourd’hui de pallier les excès ni les funestes conséquences.
En résumé, les directeurs des petites écoles de chant et de lecture partaient de ce principe : qu’il faut donner à l’enfant le tempérament d’un saint; et, afin de parvenir au but, ils employaient un moyen assurément des plus efficaces, celui de faire vivre l’enfant dans l’exercice du culte divin, d’une manière presque continuelle. Leurs jeunes disciples grandissaient au soleil de la religion, voyant les choses à cette lumière, et profitant de l’action que Dieu exerce sur toute âme qui prie.
Un régime capable de sanctifier l’âge le plus
mobile et le plus distrait est à plus forte raison de nature à maintenir dans la ferveur de leur vocation les existences qui se vouent à la sainteté du cloître. Aussi, dans l’horaire d’un moine, la majeure partie de la journée est consacrée à la célébration de l’office divin. Et il est facile de voir quels avantages doit puiser là, pour sa perfection, un religieux initié aux mystères des rites sacrés, instruit du sens des formules que le missel et le bréviaire font passer sous ses yeux et sur ses lèvres.
Les clercs séculiers donnent moins de temps au service liturgique, et ne l’accomplissent pas en commun. Les simples fidèles, généralement, n’y participent que les dimanches et les fêtes. N’est-ce pas néanmoins ce service, encore qu’il soit restreint par la différence des états, qui garantit, mieux que tout autre moyen, aux clercs la vertu et la dignité qu’on attend d’eux, aux fidèles des habitudes vraiment chrétiennes ?
Il y a donc, — nous avons généralisé la pensée en la développant, — il y a dans la liturgie catholique une puissance éminemment sanctificatrice.
Or cette puissance se faisait sentir à un remarquable degré dans la célébration de l’office de saint Bénigne. Le martyre du saint, sa gloire céleste, les gages de sa protection formaient autant de tableaux propres à élever les courages. De plus, ces souvenirs étaient évoqués, avec toutes les ressources de la liturgie monastique, dans une vaste église dédiée en l’honneur du saint, construite sur son tombeau, et renfermant encore ce tombeau avec les reliques. On allait toujours vénérer les saints ossements dans la crypte mystérieuse, éclairée presque par la seule lumière des lampes et des cierges. On s’agenouillait sur le sol arrosé, pour ainsi dire, du sang de saint Bénigne. On croyait revoir les vestiges de tant de générations qui, en ce même anniversaire de la mort du saint ou de la translation de ses reliques,' étaient venues prier dans ce lieu. « O quis odor suauitatis... O quel suave parfum — chantaient les moines — s’est répandu dans le lieu où le martyr subit la mort! » Parfum de foi, d’amour de Jésus-Christ, d’aspirations toutes célestes, de sainteté communicative en un mot. Moines et fidèles le respiraient avec fruit. Lorsqu’en effet l’homme honore Dieu et les saints avec les sentiments de religion que de pareilles conditions développent, la grâce fait son œuvre.
Après ces simples remarques , on mesure l’étendue du tort fait à la religion par le protestantisme, qui a supprimé le culte des saints. La religion s’alimente par la prière, et surtout par la prière liturgique. L’homme qui va droit à Dieu en éprouve un pressant besoin.
On connaît la réflexion du savant lombard Lanfranc, qui devint prieur du monastère du Bec,. puis abbé de Saint-Étienne de Caen. Avant de revêtir l’habit monastique, il fut pris un jour par des voleurs, qui, l’ayant dépouillé, le garrottèrent et l’abandonnèrent dans d’épaisses broussailles : « Seigneur, gémissait-il alors, j’ai tant consacré de temps à l’étude; j’y ai usé mon corps et mon esprit, et je ne sais pas encore comment je dois vous prier! » Un cloître fut son refuge, et la divine psalmodie satisfît cette âme que la science seule n’avait pu contenter.
Chute de l’église romane. — Reprenons enfin le cours des événements de l’histoire de Saint-Bénigne. %
Les moines étaient sortis des embarras financiers qui avaient péniblement signalé pour eux le début du treizième siècle. Sans être devenus riches, ils avaient triomphé de la détresse. Hugues d’Arc, à qui ils venaient de remettre la crosse abbatiale, en 1269, leur faisait espérer, par son mérite et son influence, un accroissement de prospérité.
Ejntre ses mains, pensaient-ils à bon droit, non seulement l’abbaye continuerait à refleurir sous le rapport temporel, mais elle s’affermirait dans le véritable esprit religieux.
Hugues appartenait à la famille d’Arc-sur- Tille, d’une antique noblesse. Le nombre considérable des représentants de cette famille, les alliances qu’elle avait contractées avec les premières maisons seigneuriales de Bourgogne , l’avaient grandie peu à peu. Plusieurs de ses membres vivaient sous l’habit monastique ou l’habit canonial. Les autres, armés chevaliers ou briguant cet honneur, marchaient à la suite des ducs, siégeaient même dans leur conseil.
Aux avantages qu’il tenait de sa naissance, Hugues d’Arc ajoutait de grandes qualités, de solides vertus. Il avait fait profession à Saint- Bénigne, et il y exerçait la charge d’aumônier lorsqu’il fut élu pour gouverner le monastère. Une parfaite distinction, une irréprochable régularité, telle qu’on l’entendait alors, un grand sens et le don de la parole le désignèrent au choix des
autres religieux. Durant les trente années de son abbatiat, il aida efficacement ceux qui s’étaient constitués ses disciples, à se montrer dignes de leur vocation. Mais il ne lui fut pas donné de réaliser leur espoir au point de vue temporel. Un accident imprévu replongea tout à coup l’abbaye, et pour longtemps, dans une situation matérielle des plus précaires. Voici le récit de cet accident, d'après le Supplément de la Chronique de Saint- Bénigne :
a Au temps de l’abbé Hugues d Arc arriva dans ce monastère un événement terrible et merveilleux à la fois. La tour, construite en pierre, qui s’élevait au milieu de l’ancienne église, et qui était portée par de gros piliers, s'affaissa sous le poids que lui donnaient ses dimensions, considérables dans tous les sens : ce beau clocher s’écroula soudainement avec un fracas horrible. Mais, ô prodigel la châsse en bois où étaient renfermées les précieuses reliques de saint Bénigne, se trouvait à l’étage inférieur de l’édifice, posée sur deux petites colonnes en. pierre ; elle subit par contre-coup le choc le plus violent. Et cependant cette châsse demeura intacte, tandis que les deux petites colonnes furent brisées; elle resta d’elle-même suspendue en l’air, d’une façon merveilleuse, sans aucun support visible.
(1) Suppl. Chron,, p. 20t. — Aymone ad Chrétum properante, exsurrexit e medio venerandus pi'æ cunctis Hugo de Areu, honestissimæ conversationis pater, bonisque moribus adornatus. Hujus autem terapore eontigit in boc monasterio res tembilis 'atque miranda. Turris namque lapidea in medio antiquæ ecclesiæ super bases lapideas summopere stabilita, dimensione longitudinis, latitudinis et altitudinis copiosa, nobüique fabrica constructa, horribiliter corruit. Sed, o miranda res I tbeca lignea quæ in inferiori parte ecclesiæ preeiosissimas reliquias continebat, super duas columnulas lapideas stabilita, majus ruinæ pondus sustinuit. Quæ quidem theca omnino illæsa, diruptis duabus columnubs, nullo alio visibiii supposito, per seipsam miro nrodo subsistebat. Lampades etiam quæ in loco dictæ thecæ continuo in veneratione sancta-
De plus, les lampes qui brûlaient continuellement près de la châsse en l’honneur des saintes reliques, ne s’éteignirent point au milieu d’un si grand bouleversement, malgré le brusque déplacement de l’air qui produisit une détonation effrayante, malgré les nuages de poussière qui se soulevèrent partout (1). »
Les Annales brèves enregistrent l’accident à l’année 1271, en ces termes : « En cette année s’écroula la tour du chœur, mais sa chute n'occasionna la mort de personne; le reste des murs de l'église en fut ébranlé (2). »
Sur plusieurs manuscrits de l’abbaye, le fait était daté du « XVI kal. Martii — 14 février (3). » Ce fut donc, si cette date est exacte, en l’anniversaire même du jour où l’abbé Guillaume avait posé la première pierre de la seconde basilique de Saint-Bénigne, que tomba, pour ne plus se relever en son style, ce remarquable monument. Sa chute et sa disparition marquèrent la fin de cette grande époque romane, pendant laquelle l’abbaye de Dijon jeta son plus vif éclat. Il ne fut guère possible, en effet, de restaurer solidement le vieil édifice. D’ailleurs un style nouveau discréditait l’ancien, et son règne exclusif était établi. Nous allons assister à la construction de l’église ogivale.
rum reliquiarum ardebant, neepropter tantas ruinas, tain que terribilem flatum et sonitum, nec propter pulveris inexcogi latum turbinem exstinctæ sunt.
(2) Mon. SS., t. V, Annal, brev., ad ann. 1271 . — Hoc anno cecidit turris de choro et neminem oppressit, ceteris autem muralibus templi exinde...
La fin des Annales brèves, d’où ce texte est tiré, se trouve dans le ms. de Montpellier seulement. Le dernier mot cité se lit « evincl ... », mauvaise leçon, sans doute, pour « exinde ».
(3) Archiv. de la Côte-d’Or, bibl. , ms. 124, p. 7. — D’après l’Hist. ms. de Saint-Bénigne, aujourd’hui perdue, la tour se serait écroulée la nuit du 1er mare. Mais — ajoute un moine corrigeant cette note — « tous nos mss. disent le XVI kal. Martii ».