CHAPITRE QUATRIÈME
l’église ogivale
Apparition du style ogival a Dijon. — Le style ogival prévalut plus rapidement dans le nord de la France que dans l’est et le midi. En Bourgogne, la double influence de Cluny et de Cîteaux retint assez longtemps les architectes dans les traditions sévères de l’art roman. A Saint-Bénigne de Dijon, les constructions élevées pendant la seconde moitié du douzième siècle ne paraissent pas même avoir eu les caractères mixtes de beaucoup de monuments de cette époque. On n’aperçoit aucune trace du style de transition dans le peu qui subsiste du narthex ou prolongement des nefs de la basilique. En effet la base de pilier que nous avons étudiée (planche XV) présente le pied-droit sur les quatre faces. C’est toujours le système du pilastre préféré à la colonne.
On observe pareil fait dans l’église Saint- Philibert, construite au début du treizième siècle. Les piliers se composent de pilastres et de dosserets, sans colonnettes pour meubler les redents. Des colonnettes n’apparaissent qu’à la belle porte latérale du midi, dans les angles formés par les pieds-droits des archivoltes. Le roman strict a donc ici imprimé son cachet, très reconnaissable à l’intérieur de l’édifice : l’extérieur a été modifié, surtout par la reconstruction du clocher au quinzième siècle.
Malgré la persistance des formes romanes sur leur terre natale, — nous voulons dire entre Milan et Cologne, — la nouvelle fermentation artistique avait trop de force expansive pour ne pas atteindre, même brusquement, les provinces voisines de son foyer d’activité. Ce foyer était l’Ile-de-France et la Champagne. Dijon n’en était pas éloigné.
Aussi , vers le milieu du treizième siècle, s’élève tout à coup à Dijon l’église paroissiale Notre-Dame, une des plus belles œuvres du stylo ogival primitif. Rien de grandiose, le vaisseau étant de petite dimension. Pas de voûtes très élancées, sinon dans cette belle et hardie lanterne qui surmonte la croisée. Mais c’est partout l’application des principes nouveaux, c’est le triomphe complet de l’arc brisé sur le plein-cintre, de la colonne sur le pilastre, de la légère claire-voie sur la maçonnerie massive à peine ajourée.
Dans le même temps se construisait, en même style, une autre église Notre-Dame à Cluny, non dans l’enclos de l’abbaye, mais au sein du bourg. Il est intéressant pour l’histoire de l’art de comparer l’une avec l’autre Notre-Dame de Dijon et Notre-Dame de Cluny. Le premier de ces deux petits édifices l’emporte sur le second, non seulement pour la beauté de l’ensemble et des détails, mais encore pour l’unité de style. Cette qualité ne se rencontre pas à Notre-Dame de Cluny. La grande nef est ici d’une pureté admirable. Les petites nefs, au contraire, sont du genre hybride ; les piliers adossés aux murs ont gardé la forme romane : simple colonne engagée, dosseret, base attique avec griffes. A la vérité, en reconstruisant cette église au treizième siècle, on conserva les anciens murs latéraux. Mais n’était-il pas possible d’agir comme à Notre-Dame de Dijon? Les piliers adossés dans le pourtour de cet édifice comprennent aussi une colonne engagée avec un dosseret. Or ce noyau est enveloppé de petites colonnettes entièrement dégagées, munies de bases gothiques, ce qui change tout à fait le caractère des piliers, et réalise les conditions du style ogival.
Plus rapproché du vrai foyer de ce style, et moins inféodé que Cluny aux traditions des onzième et douzième siècles, Dijon subit plus largement l’influence de l’évolution artistique qui s’accomplissait.
Une preuve encore de la complète adoption du style ogival à Dijon, au milieu du treizième siècle, était fournie par l’église des Dominicains ou Jacobins. L’an 1237, la duchesse Alix de Vergy fonda un couvent de Dominicains à l’endroit de la ville où sont actuellement les halles. Jusqu’en 1874 subsista la plus grande partie de l’église que la duchesse fit élever. Cet édifice était beaucoup moins monumental que Notre- Dame. Mais il offrait, dans sa simplicité, un type franc du style gothique. On le voit par la description et les dessins qu’en donnent les Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or (1). Les fenêtres mêmes du principal vaisseau, formées de deux lancettes aiguës inscrites dans une baie figurée, qui s’amortissait en plein-cintre, sont conformes aux nouveaux principes.
Enfin, le tombeau que les moines de Saint- Bénigne élevèrent à l’abbé Raymond vers 1241, appartenait à l’art ogival. On le constate par le dessin qui en est conservé à Dijon. Les arcatures du sarcophage, dans lesquelles règne encore le plein-cintre, ne sont plus romanes (2).
Un des principes générateurs du style ogival. — Parmi les modifications apportées dans les règles de l’architecture, à partir du treizième siècle, il en est une qui est très importante à remarquer, pour se bien rendre compte des monuments du style ogival ou gothique. Jusqu’à l’éclosion de ce style, avant que ses premiers germes eussent paru dans le style de transition, par conséquent durant la période strictement romane et les précédentes (période latine, période romano-byzantine), nos architectes s’appliquèrent presque toujours à diviser par zones horizontales les piliers des églises, non moins que les murs. De cette sorte les façades principales des piliers étaient formées de plusieurs étages de colonnes ou de pilastres. Chaque colonne, chaque pilastre avait sa base et son chapiteau. C’était le rappel des trois ordres d’architecture. Si l’on s’écartait parfois de cette règle, en engageant
(1) Mèm. de laComm. des Anl. de la Côte-d'Or, t. IX, pp. 117 et suiv. — Cf. pp. xxx et lxii.
(2) Mèm. de l'Académie de Dijon, ann. 1829, p. 255. — Cf.
dans la façade d’un pilier une seule colonne allant de la base au sommet, les larges cordons qui couraient le long des parois, passaient tous sur le pilier et sur la colonne, les divisaient en plusieurs parties et, à cause des arcatures voisines, donnaient toujours l’illusion d’ordres ou d’étages superposés. Dans l’architecture romane, les membres horizontaux étaient donc par principe les plus accusés, et les colonnes qui n’étaient point purement décoratives, mais réellement en fonction, dissimulaient le plus souvent leur véritable rôle.
Autre fut le principe adopté dans l’art ogival. Les colonnes en fonction, celles qui soutinrent les arcs ou les nervures des voûtes, tendirent à se présenter ouvertement comme des étais ; et de leur base, en général, elles s’élancèrent d’un trait, sans division, jusqu’aux retombées qu’elles devaient porter. Comme l’arc en tiers point, vulgairement l’ogive, permit, moyennant les arcsboutants, d’élever les voûtes à des hauteurs très considérables, les colonnes prirent conséquemment une longueur extrême en gardant un très petit diamètre. Ce fut, disait M. Courajod, une conception de charpentiers qui voulurent soutenir des voûtes en l’air par un système d’étayage incombustible. Dès lors le triomphe fut assuré à la ligne verticale. Bien plus la ligne horizontale, après avoir régné chez les Grecs, chez les Romains, dans la Chrétienté jusqu’au treizième siècle, perdit peu à peu toute son importance , et finit par s’effacer entièrement. Mais, ce terme une fois atteint, l’art de l’architecture se trouva en décadence.
En effet, ce n’est pas uniquement avec la ligne verticale et l’ogive que le génie des architectes peut réaliser le beau absolu. Un moyen essentiel, pour obtenir ce résultat, est l’emploi, en proportion notable, des membres d’architecture horizontalement placés. Dans les grands édifices surtout, l’absence ou la rareté des membres horizontaux détruit manifestement une des deux conditions fondamentales de l’esthétique : si l’unité reste possible, la variété ne l’est plus. C’est pourquoi le quinzième siècle, en négligeant les sections horizontales, ne laissa plus aux grandes églises que l’ampleur des nefs et l’élancement parfois superbe des piliers. Lorsqu’on visite les cathédrales bâties dans ce style, Sainte-Croix
Bibl. de Dijon, L.-B. Baudot, l'Abbaye de Saint-Bénigne de Dijon, Notes prises sur les lieux et d'après les objets mêmes, pendant la Révolution, ms. p. 162.
d’Orléans, Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes, l’admiration est conquise de prime abord. Puis on se. prend à regretter que rien ne vienne rompre suffisamment la monotonie. Les piliers mêmes, ces masses elliptiques que leurs nombreuses et fines nervures font jaillir si rapides du pavé à la voûte, trahissent la sécheresse, la maigreur, quelque mutilation : l’arbre géant a perdu sa racine et le nœud de sa ramure. Dans les salles des palais, dans les constructions de dimensions restreintes, enfin dans l’ornementation des détails, le quinzième siècle a produit des œuvres d’une parfaite élégance, d’une beauté éblouissante. Mais cet éclat est dû à la sculpture plus qu’à l’architecture; la richesse de l’une a voilé la pauvreté de l’autre. Ainsi, en méconnaissant l'importance de la ligne horizontale, l’art ogival s’est anémié et a rencontré sa fin.
Mieux inspiré pendant les treizième et quatorzième siècles, ce même art, en faisant prédominer la ligne verticale, combina merveilleusemeût avec elle toutes les autres, entre lesquelles il tint la ligne horizontale pour la plus nécessaire.
L’homme alors se lassa de promener horizontalement ses regards sur de longues files d’arcades, étagées en rang double ou triple dans la variété du nombre, des dimensions et des ornements. Sa vue fut entraînée dans une autre direction. Elle se porta en haut, et se délecta désormais de l’envolée aérienne des choses. A l’intérieur des églises, les colonnes surgirent sveltes, et portèrent les voûtes jusqu’aux astres, eût dit l’ antiquité. A l’extérieur, flèches, clochetons, pinacles, se posèrent sur les édifices pour les grandir encore.
Mais, généralement, la valeur de la ligne horizontale en architecture ne fut pas oubliée, et l’élévation donnée aux monuments ne les déshabilla point. Ces charpentiers — pour revenir à la comparaison de M. Courajod — furent en même temps de grands architectes, qui ornèrent avec une science et un goût infinis les murs tendus entre leurs gigantesques étais, ainsi que les contreforts et arcs-boutants, garantie de la solidité et de l’équilibre. De plus, grâce aux sculpteurs, les lignes et les surfaces qui le comportaient furent décorées de belles statues idéalistes ; d’autres furent tapissées de feuillages et de fleurs empruntés à la flore du pays, ou agrémentées de figures d’animaux plus vivantes et surtout
moins fantastiques qu’auparavant. Ainsi les constructeurs de cette époque surent allier à la légèreté la force, à la grâce la majesté, à l’élégance la richesse.
Le style ogival s’est plus vite déployé dans la construction des églises cathédrales ou paroissiales. La destination de ces édifices les ouvrit en effet aux nouveautés artistiques : moins austère que celle des hôtes du cloître, la religion des gens du siècle rechercha avec avidité les avantages que les progrès de l’art lui offraient.
Mais ces avantages répondaient si bien aux élans de la foi chrétienne, à l’honneur dû à Dieu et aux saints, que les moines en profitèrent bientôt à leur tour. Ils ne crurent blesser ni l’humilité ni la pauvreté religieuses, en introduisant dans leurs monastères les splendeurs architecturales des treizième et quatorzième siècles. On les vit élever, en style nouveau, de riches basiliques, des cloîtres opulents, qui rivalisèrent avec les cathédrales et les palais. A Reims, on n’aurait su qu’admirer davantage de Notre-Dame ou de Saint-Nicaise, si les monumentales perspectives de la cathédrale n’eussent victorieusement balancé l’exquise silhouette de l’église de l’abbaye. A Dijon, Saint-Bénigne, achevé comme promettait le chevet, eût produit plus complètement que Notre-Dame l’impression du beau.
Il est vrai, d’ailleurs, qu’à partir de la fin du treizième siècle la discipline monastique s’énerva rapidement. Alors la distance devint courte entre le monde et le cloître; de part et d’autre, les hommes et les choses se ressemblèrent beaucoup.
Hugues d’Arc prépare la reconstruction de l’église Saint-Bénigne. — L’esprit de foi rend attentif et docile aux leçons de la Providence. Les moines de Saint-Bénigne virent un avertissement du ciel dans l’accident soudain qui avait presque entièrement détruit leur grande église, et surtout dans la préservation miraculeuse de la châsse du martyr. Dieu, leur sembla-t-il, demandait que cette église fût reconstruite sur un nouveau plan, et que la châsse y fût transférée de la crypte, profonde et obscure, où on l’avait conservée jusqu’alors. Hugues d’Arc ne recula point devant la tâche, malgré les difficultés qu’elle présentait, à raison de l’état des finances de l’abbaye. Une sage administration avait remis les affaires à flot, rétabli l’équilibre, mais n’avait point procuré la richesse.
Pendant neuf années, l’abbé s’ingénia à s’assurer des ressources. Il acheta beaucoup de terres et de maisons, afin d’en tirer des revenus. Sa famille et d’autres, alliées ou voisines, le soutinrent de leur crédit et de leurs offrandes. Ainsi les seigneurs d’Arc, d’Éguilly, de Beire-le- Châtel figurent des premiers parmi les donateurs de Saint-Bénigne à cette époque (1). Le duc Robert II, qui succéda en 1272 à Hugues IV son père, ne resta pas indifférent à l’œuvre entreprise, sans y contribuer toutefois par des largesses considérables. A sa cour, vivait le chevalier Jean d’Arc, au dévouement duquel il rend hommage dans son testament. Ce fut sans doute utile à l’abbé de Saint-Bénigne d’avoir un de ses parents au conseil ducal. D’autre part, des gens de condition moins élevée et des membres du clergé concoururent de leurs deniers à relever le temple bâti en l’honneur de saint Bénigne. Les chartes de donation reparaissent nombreuses alors.
Nous signalerons parmi les clercs Aymon, curé de Saint-Jean-de-Losne. Il fit son testament au mois de novembre 1275, élisant sépulture dans le cimetière de son église paroissiale, « près de l’endroit où l’on mettait l’eau bénite ». Aux legs destinés à cette église, il en ajouta d’autres en faveur de Saint-Bénigne, dont l’abbé avait le droit de patronage sur la cure de Saint-Jean-de- Losne.
Hugues d’Arc chercha de plus, pour s’aider, les secours spirituels qu’on trouve dans la confraternité religieuse. Il renouvela l’association de prières avec Cluny, en 1275. L’abbé de ce monastère était alors Yves de Vergy, moine zélé qui comprit les besoins de son siècle, et dont le savoir, la vertu, les aumônes ont fait l’objet de justes éloges. Il commença de faire construire, à Paris, le fameux collège de Cluny, qui joua un grand rôle dans les fastes universitaires. Cette fondation avait pour but de procurer aux jeunes religieux de la congrégation clunisienne le moyen d’étudier plus complètement les sciences ecclésiastiques. Des maîtres tels qu’Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin
(!) Entre les seigneurs d’Arc, bienfaiteurs de Saint-Bénigne, fut « Guillemins d’Arc, écuier », dont on possède le testament, daté du mercredi après la Nativité de saint Jean-Baptiste, l’an 1274. Le testateur fait mention de son « chier oncle Hugon por la grâce de Deu abbé de Saint- Bénigne. » Il le désigne pour son exécuteur testamentaire avec « mon seignor Hugon d’Arc chevalier. » L’abbé Hugues d’Arc et Othon d’Arc, prieur de Saint-Blin, sont témoins de l’acte dressé. Guillaume élit sépulture à Saint-Bénigne, lègue
avaient donné aux écoles théologiques de Paris une célébrité extraordinaire. Hugues d’Arc, absorbé par la reconstruction de son église, ne partagea point les initiatives d’Yves de Vergy à l’égard des études.
Cependant les travaux de librairie continuèrent à s’exécuter. Le cellérier Étienne de Brognon fut un des religieux qui enrichirent alors la basilique de plusieurs livres. D’après l’obituaire (II des calendes de septembre) il fit de beaux missels et de beaux bréviaires, et les donna au couvent, ainsi qu’un calice.
Dans son monastère, l’abbé de Saint-Bénigne rencontra , parmi les officiers claustraux , des religieux capables de le seconder. Les noms qui paraissent ordinairement dans les chartes, de 1270 à 1300, sont les suivants : Simon, grand prieur ; Aymon, puis Henri d’Arc, chambriers ; Philippe du Fossé, d’abord chantre, ensuite prieur de Larey; Jean, chantre; Girard d’Arc, puis Jacques de Noroy, sacristains ; Eudes, grenetier. Un clerc, Gauthier de Boux, curé de Fénay, paroisse dépendante de l’abbaye, intervient aussi très souvent avec les moines : il était leur comptable , et ses fonctions lui faisaient donner le surnom de Gauthier de Saint-Bénigne.
Zèle et prudence d’Hugues d’Arc. — Les livres liturgiques, les chartes et les chroniques de l’abbaye contiennent l’éloge d’Hugues d’Arc. Après la mort du vénérable abbé, les religieux qui ont eu occasion de rappeler son souvenir dans quelque document, bénissent Dieu d’avoir donné au monastère de Saint-Bénigne un si excellent pasteur; ils relèvent particulièrement son zèle et sa prudence. Dieu, ajoutent-ils, lui inspirait une ardeur communicative et pleine d’onction, où plusieurs puisèrent le principe de leur persévérance et de leur avancement spirituel. Pendant son administration, les visiteurs écrivaient sur le diplôme attestant leur passage : « que la lampe qui brillait sur le siège abbatial de Saint-Bénigne, était vraiment digne de n’être pas mise sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin que son éclat les guidât eux-mêmes et
« à l’œuvre de Saint-Bénigne dix livres et son roucin, au couvent por pitance cent sols. » Il ajoute une rente de deux hémines de blé assise sur sa part des dîmes d’Arc, et complète ainsi une semblable aumône jadis faite par sa mère. Il rappelle « sa tante dame Marie», religieuse à Tart, et « sa sœur Sebille », religieuse à Collonges. Guillaume d’Arc mourut le 12 juillet 1274. — Archiv. de la Côted’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 49, Arc-sur-Tille. — Cf. G. Dumay, Bpigraph. bourguign., pp. 120-131.
tous ceux qui étaient enrôlés dans la sainte milice de la religion. » Il fut choisi en 1279 pour arbitre d’un différend entre la cathédrale d’Autun et l’abbaye de Cîteaux.
Hugues d’Arc eut, d’ailleurs, pour stimuler son zèle, l’avantage d’assister, dès le début de son gouvernement, à l’une des plus imposantes assemblées conciliaires qu’ait célébrées l’Église. Le deuxième concile oecuménique de Lyon, convoqué par le saint pape Grégoire X, se réunit l’an 1274, et les Grecs vinrent y prendre part. Le jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul, le pape célébra solennellement la messe, en présence de tout le concile. On lut l’épître en latin et en grec, l’évangile également. Après quoi, saint Bonaventure ayant prêché, on chanta le symbole en latin, puis en grec. Tous les Grecs répétèrent trois fois l’article du Saint-Esprit : « Qui procède du Père et du Fils. » Cette réunion de l’église grecque avec l’église catholique devait être hélas! trop éphémère. Mais elle causa une joie immense, et aviva considérablement l’esprit chrétien. Ceux-là surtout, comme l’abbé de Saint- Bénigne et quelques-uns de ses religieux, qui furent témoins d’un si grand spectacle, sentirent redoubler leur ardeur pour accomplir les devoirs de leur charge et de leur état.
Un trait, au hasard, fait voir comment Hugues d’Arc suivait les mouvements de la foi et de la ferveur catholiques. Peu de jours avant la chute de l’église romane, en janvier 1271, Jean le Blanc, de Dijon, et Jacquette, sa femme, fondant leur anniversaire à Saint-Bénigne, donnant entre autres rentes annuelles, « trois livres de cire qui devront absolument servir pour le Lever-Dieu au grand autel (1). » La dévotion des fondateurs envers l’eucharistie est clairement attestée dans cette clause, mais en même temps aussi, semblet-il, celle de l’abbé et des autres moines. En général, la destination des legs ne se réglait pas sur la seule initiative de leurs auteurs. Ici du reste le but particulier qu’on se propose répond à un besoin de la foi catholique à cette époque. Le rite de l’élévation, à la messe, ne date point des origines du culte chrétien. Il s est établi pendant les douzième èt treizième siècles, pour protester contre l’hérésie de Bérenger. Cîteaux ne l’adopta qu’en 1215. Alors il n’y eut plus que trois voiles ou courtines autour du ciborium : celui de la partie antérieure fut retiré. On voulut
(I) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 9 bis, charte de janvier 1270/1. — très libres ceræ convertendas omnino ad
voir le prêtre dans l’acte même de la consécration, et contempler le corps et le sang du Sauveur dès le premier instant de leur présence sur l’autel. Toute l’assistance, avertie par le son de la cloche, levait les yeux pour regarder, dans une muette adoration, l’hostie et le calice élevés par le prêtre. Aux deux cierges allumés dès le commencement du saint sacrifice, en fut ajouté un troisième, qu’on alluma à partir de l’élévation, afin d’honorer la présence réelle de Jésus- Christ. C’est ce cierge qui est l’objet de la fondation de Jean le Blanc et de son épouse.
Commencement des travaux de l’église ogivale. — Hugues d’Arc, ayant fait dresser le plan de la nouvelle église, se mit à l’œuvre au début de l’année 1280. La première pierre fut posée le 7 février. D’après une note tirée de l’Histoire manuscrite de Saint-Bénigne, — histoire aujourd’hui perdue, — on prit, pour cette pierre fondamentale, le fragment que l’abbaye possédait encore de la pierre où le martyr avait eu les pieds scellés.
Quel architecte présida aux premiers travaux ? Son nom reste inconnu ; peut-être sortira-t-il un jour de quelque fonds encore inexploré des Archives de la Côte-d’Or, ou de quelque autre dépôt public. Plus loin, nous allons rencontrer les noms de plusieurs « maîtres de l’œuvre de Saint-Bénigne ». Mais ces noms désignent ceux qui achevèrent béglise, ou élevèrent d’autres constructions.
De la vieille basilique on conserva la rotonde et son appendice, ainsi que les absides qui terminaient l’église principale. Le chevet du nouvel édifice affleura la fosse du martyrium (voir planches XVIII et XXVI). Il y eut donc toujours, comme par le passé, deux églises se faisant suite l’une à l’autre, mais elles furent entièrement séparées. On communiqua de l’église neuve à l’ancienne, du côté du nord par le cloître, et du côté du midi par le cimetière. Ici l’église Sainte- Marie eut une porte donnant en face de Saint- Philibert. Tel fut l’aménagement adopté par Hugues d’Arc, et modifié seulement au dixseptième siècle. Il reste des traces de la baie qui, à l’extrémité du cloître, livrait passage, derrière l’abside du collatéral nord, pour aller à la rotonde. Elles sont visibles dans la tour du grand escalier.
elevatîonem corporis Domini nostri in magno altari. — La rente était assise sur des biens situés à Dijon « in via Clugniaci. »
L’église ogivale n’eut pas d’étage souterrain, et la crypte se trouva ainsi réduite de moitié dans le sens de la longueur.
Pressé de transférer les reliques du martyr dans un lieu plus accessible et plus orné que la crypte, Hugues d’Arc commença par élever le sanctuaire de la nouvelle église. Dans cette partie fut donc posée, comme fondement de l’édifice, la pierre qui avait servi.au supplice du saint. On ne bâtit que trois nefs, au lieu de cinq. Mais les proportions furent monumentales : environ 25 mètres d’élévation sous clef, plus de 13 mètres de largeur à la grande nef, et près de 8 mètres dans chacun des collatéraux. On se contenta d’une décoration sobre, ainsi qu’il convenait à une église monastique, belle néanmoins, afin de répondre à l’honneur qu’on voulait rendre à saint Bénigne. Au bout de sept ans révolus, lorsque s’ouvrit l’année 1287, on put voir complètement achevés le sanctuaire, les absides des deux collatéraux, la ligne transversale des premières travées jusqu’au transsept, et enfin deux des gros piliers de la croisée avec les piliers parallèles adossés aux murs latéraux. Cet ensemble parut assez important pour en faire l’inauguration, après l’avoir isolé, au moyen de galandages, du transsept et des nefs, qui restaient à bâtir.
Bénédiction du sanctuaire de la nouvelle