ÉGLISE, ET TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT
Bénigne. — « L’an 1287, le dimanche où l’on chante Jubilate », qui est le troisième après Pâques, et qui tombait cette année-là le 27 avril, tout le chevet de l’église ogivale fut bénit, selon les rites accoutumés, en attendant la consécration solennelle, réservée pour le jour où le vaisseau serait entièrement construit. Désormais les religieux, qui, depuis seize années, célébraient leurs offices dans la rotonde, commencèrent à se réinstaller dans la grande église. Ils le firent d’une manière complète et définitive l’année suivante, au mois d’octobre.
Lorsqu’on eut terminé le « presbyterium », dit la Chronique, Hugues d’Arc réalisant le projet
(I) Suppl. Chron , p. 209. — Compléta autem anteriori parte jam dictæ fabricæ, quæ juxta vulgare idioma presbyterium nuncupatur, sæpedictus pater (Hugo de Areu) secundum diu ante conceptum propositum aggreditur opus dulcissimum atque amantissimum, thecam videlicet argenteam decentissima textura conceptam, auro et argento gemmisque compositam fabricare, in qua sanctæ reliquiæ, quæ diu in imo latitaverant, honoriûce conderentur. Qua compléta illius fretus adjutorio qui perfleit et solidat omnia, convocavit prædictus pater barones, archiepiscopos, episcopos, abbates
qu’il avait formé dès longtemps, accomplit l’œuvre la plus douce et la plus chère de sa vie. Il avait fait exécuter une châsse en argent d’un très beau dessin, où l’or et les pierreries relevaient le travail de l’artiste. Dans cette châsse furent déposées, avec grand, honneur, les reliques de saint Bénigne, qui étaient restées pendant de longs siècles dans les profondeurs de la crypte. Quand tout fut prêt, le vénérable abbé convoqua les barons, les archevêques, les évêques, les abbés et d’autres prélats, avec le clergé séculier et la multitude du peuple. En présence de cette noble et innombrable assemblée, qui faisait éclater sa joie et sa reconnaissance envers Dieu, par le chant des hymnes et des psaumes, les précieux ossements du saint patron de l’abbaye furent retirés de la rotonde souterraine, et transférés dans la châsse qu’on avait placée dans le sanctuaire nouvellement construit. Cette châsse était posée derrière le maître autel, assez haut pour le dominer, et les supports qui la soutenaient étaient richement décorés.
Cette translation eut lieu, ajoute la Chronique, « l’an de l’Incarnation 1288, le 29 octobre — quarto kalendas novembris (1). »
L’anniversaire en a toujours été célébré le 19 octobre, et devint une troisième fête solennelle en l’honneur de saint Bénigne, sous le nom de « Relevatio sancti Benigni ». Peut-être a-t-on avancé cette solennité, afin de la distancer davantage de la fête du 2 novembre, qui était celle de la passion ou martyre de l’apôtre. Peut-être aussi le. texte original du chroniqueur portait-il « decimo quarto kalendas novembris », c’est-àdire le 19 octobre.
On s’empressa évidemment d’accomplir cette translation pendant le mois d’octobre, afin de pouvoir vénérer les reliques du martyr dans la nouvelle châsse et dans la grande église, aux fêtes du 1er et du 2 novembre.
Description du sanctuaire de l’église ogivale. — La région absidale de l’église des treizième et quatorzième siècles est l’œuvre propre d’Hugues d’Arc, et la meilleure partie de l’édi-
aliosque prælatos, dissimilitudine offleiorum graduumque uni Domino famulanjes, cum cleri et populi multitudine copiosa. Congregatoque tain nobili cœtu, preciosissimas patroni nostri Christi athletæ Benigni de loco ubi annis plurimis quieverant reliquias amoventes, infra dictam thecam sive capsam, post majus altare decenter atque sumptuose in alto stabilitam, in kymnis et confessionibus Dominum benedicentes, cum maximo cleri populique gaudio condiderunt, anno a Christiana nativitate millesimo ducentesimo octuagesimo octavo, quarto kalendas novembris.
fice. Déjà, lorsque les travaux commencèrent, le nouveau style était entré dans sa grande période. Le nord et l’est de la Bourgogne suivaient le mouvement. Non loin de Dijon, au prieuré de Saint-Thibault (Côte-d’Or), se construisait à cette époque une église qui, sous quelques aspects, rappelle l’admirable Saint-Urbain de Troyes. Sans atteindre à autant de perfection, le chevet de Saint-Bénigne est cependant, lui aussi, du grand style ogival. Volontiers on le rapproche du chevet de l’église Saint-Thibault, dont les dimensions et le plan sont à peu près les mêmes. On remarque dans ces deux monuments l’absence de déambulatoire, nécessitée à Saint-Bénigne par le maintien de la rotonde.
Aujourd’hui que la rotonde a disparu, la construction d’Hugues d’Arc accuse, extérieurement, le manque de cette belle perspective que donne au chevet d’une église la ceinture du déambulatoire, avec ses arcs-boutants et ses chapelles rayonnantes : les arcs-boutants ne commencent, à Saint-Bénigne, qu’ après le développement des absides (voir planches XIX et XXI). Un fenestrage remplissant tout l’espace compris entre les contreforts produirait aussi un meilleur effet. Mais à part ces réserves, l’ensemble est bon, d’un style à la fois robuste, pur et non sans richesse. La balustrade évidée qui couronne l’abside principale, les pinacles qui ornent les contreforts sont d’un excellent dessin. Cette architecture grave, cette décoration sobre, qui plaisent moins de nos jours, avaient leur raison d’être quand existait la rotonde. Un ton de sévérité dans l’église ogivale s’alliait, sans trop de contraste, avec ce double étage d’arcades romano-byzantines, qui se profilaient en contre-bas des pans coupés du sanctuaire.
L’intérieur offre aussi matière à critique. L’ogive des arcs-doubleaux se rapproche trop du plein-cintre ; la voûte, par là même, n’a pas assez d’élancement ; l’harmonie générale du tracé n’est pas obtenue (voir planche XX). Le triforium est formé de lancettes percées dans une épaisse muraille, et il porte sur une allège ou mur d’appui. On s’explique l’épaisseur, un peu insolite, de la muraille, par l’établissement de la claire-voie supérieure à l’aplomb de la galerie. Mais les lancettes ne sont pas assez élevées, et il eût fallu couvrir l’allège de quelque ornement. La planche XXIII donne les différentes formes que revêt le triforium, dans l’église entière : la plus ornée appartient aux constructions d’Hugues
d’Arc. On souhaiterait, aux fenêtres de l’abside principale, plus de largeur, et, pour celles du haut étage, des lancettes tombant plus bas, afin de diminuer la surface, nue et froide, qui s’étend entre ces fenêtres et le triforium.
Enfin — notre impression sera-t-elle partagée de tous ? — il eût été avantageux de faire passer sur les piliers les deux cordons qui marquent les étages. L’inconvénient produit par l’interruption des cordons est surtout sensible, lorsque, pour embrasser d’un seul coup d’œil tout le monument, on s’arrête au bas de la grande nef, à peu près dans l’axe de l’édifice. La planche XX permet de juger de l’effet sur lequel on attire ici l’attention. Du point de vue indiqué, les colonnes et colonnettes des piliers du transsept et des suivants se groupent, de chaque côté, en un faisceau svelte et nourri, dont les tiges s’élancent toutes d’un trait, du pavé à la voûte. L’essor du style gothique est vigoureusement exprimé, mais déjà avec un peu de cette monotonie particulière aux piles des édifices du quinzième siècle. Or le passage d’un léger cordon sur ces piliers eût fourni à l’œil un repos qu’il cherche en vain, et combattu la monotonie sans nuire à la puissance de l’envolée. La ligne verticale s’est ici trop affranchie de la ligne horizontale.
Dans les édifices gothiques, les conditions générales du style et la légèreté des cordons empêchent que le passage de ces cordons sur les piliers ne rappelle les colonnes d’ordre. La colonne se présente, malgré cela, comme un étai de la voûte. A Reims, dans l’église Notre- Dame, des cordons passent sur les piliers. Le même fait s’observait jadis, en la même ville, à Saint-Nicaise. Il se remarque également au sanctuaire de l’église Notre-Dajne, à Dijon.
Après les réserves qui précèdent, il faut conclure que l’église ogivale de Saint-Bénigne n’est, sous le rapport artistique, qu’une église secondaire. Elle est loin en effet d’occuper, parmi les édifices du genre, le rang que l’église élevée par l’abbé Guillaume tenait entre toutes celles de son époque. Néanmoins le sanctuaire construit par Hugues d’Arc n’est pas sans beauté et, comme exécution, le travail se distingue par la pureté des profils. On y remarque une belle piscine, restaurée pendant les réfections de 1885-1896 (planche XXIII).
Les deux absides des collatéraux ont quelque chose de plus achevé que l’abside centrale. On regrette néanmoins que le constructeur ait aveu-
glé une fenêtre des pans coupés. De même, pour l’abside du collatéral nord, on ne saurait trop blâmer la moderne substitution d’une lunette, bonne pour la voûte d’un clocher, à l’ancienne clef de voûte. La faute se réparera, et dans les meilleures conditions, car la clef, recueillie au Musée archéologique (n° 1140), peut aisément reprendre sa place. La décoration de cette clef représente un dessin assez fréquent : une tête d’homme entourée d’une guirlande de pampre, les tiges sortant de la bouche.
Dans les travées qui séparent les chapelles du transsept, le mur latéral reçoit un pilier divisionnaire (planche XIX), de chaque côté duquel s’ouvrait une fenêtre semblable à celles de l’abside, excepté au collatéral nord, où la fenêtre régnait seulement au-dessus de l’appentis du cloître. Sur les quatre fenêtres, primitivement ouvertes et refermées ensuite, une §eule a été rétablie, du côté du nord. Une telle suppression donne à cette partie de la région absidale de l’église un aspect morne, qu’elle n’avait point à l’origine.
Les deux fenêtres ainsi obstruées qui sont contre les piliers des extrémités du transsept, surmontaient les anciennes portes romanes, du cloître au nord, de Saint-Étienne au midi, que l’on avait conservées. Les portes actuelles sont dans les pans de mur voisins des absides.
Aménagements du nouveau sanctuaire. — .
Le maître autel du nouveau sanctuaire fut placé dans la seconde travée de la grande abside, un peu en retraite des autels latéraux. Derrière fut posée, sur de hauts supports, la châsse de saint Bénigne. Quatre colonnes devaient accompagner l’autel, à la façon des colonnes d’un ciborium, mais sans dépasser le niveau de la châsse. Elles soutenaient les trois courtines.
Comme jadis dans l’église romane, l’autel majeur fut dédié à saint Bénigne et à saint Maurice ; l’autel de la chapelle à droite (midi), à saint Étienne ; celui de l’autre chapelle, à saint Pierre.
Un quatrième autel était adossé au fond de la principale abside : c’était l’autel matutinal, dit l’autel de Toussaint.
Dans le moment où l’on célébrait la messe à cet autel, afin d’en mieux ménager la vue aux religieux, le rideau ou courtine suspendu derrière
(1) B. Prost, le Trésor de Saint-Bénigne , loc. cit., p. 29; — Mgr Bougaud, Étude sur saint Bénigne, p. 316, note 1.
(2) L’inventaire de 1519 dit que saint Jean l’Évangéliste tenait
l’autel majeur était probablement tiré contre les colonnes.
La chasse de saint Bénigne. — Un inventaire du trésor de Saint-Bénigne dressé en 1519 renferme une description de la châsse que fit faire Hugues d’Arc. A l’aide de cette description, et de quelques notes que l’on y a jointes dans la suite, il est possible de rendre compte de ce monument d’orfèvrerie, au point de vue de la composition et sous le rapport iconographique (1).
Modelée sur une forme connue, la châsse de saint Bénigne se composait d’une fierte longue d’environ 2 mètres 20, large de 0 mètre 70, surmontée de sa toiture avec clocheton ou pinacle au centre, et posée sur six lions. Elle était placée dans le sens transversal, parallèlement à l’autel, une de ses extrémités se trouvant du côté de l’épître, vis-à-vis la piscine, et l’autre extrémité du côté de l’évangile.
La matière employée par l’orfèvre était le cuivre, l’argent et les pierres précieuses. Toutes les pièces de cuivre étaient dorées ; celles d’argent l’étaient aussi pour la plupart.
Au pinacle, surmonté d’une pomme d’or, se voyait une statuette de saint Bénigne, revêtu des habits sacerdotaux, et entouré de quatre chiens. L’image du saint était d’argent et entièrement dorée, excepté le visage et les mains qui étaient de carnation. Toutes les autres statues étaient traitées de même sorte. Les deux chiens représentés devant le saint étaient d’argent blanc, et les deux autres qui se trouvaient derrière, d’argent doré.
Chaque côté de la fierte devait être orné de sept arcades surmontées de gables, l’arcade du milieu étant plus élevée, et chacune d’elles renfermait une statue en plein relief. Du côté qui regardait l’autel de Toussaint, il y avait, au centre, Notre-Seigneur en majesté, assis par conséquent, portant de la main gauche le globe surmonté de la croix, et bénissant de la main droite. Venaient ensuite, debout, à droite du Sauveur saint Jean l’Évangéliste, un livre à la main gauche — ainsi pour tous les autres apôtres excepté saint André — , et une palme à la main droite (2) ; saint Simon, un caillou dans la main droite ; saint Philippe, avec une caractéristique
en sa main droite « le thual (la tige) d’une palme, sans icelle palme. » Ordinairement saint Jean tient la tige d’une coupe, d’où s’échappe un dragon, allusion à la coupe empoisonnée que l’apôtre reçut
inconnue. A la gauche de Notre-Seigneur venaient saint André, tenant des deux mains sa croix, plate et large d’un demi-doigt ; saint Barthélemy, un couteau à la main droite ; saint Jacques le Majeur, avec son bourdon.
Sur la partie antérieure, regardant le maître autel, était au centre Notre-Dame, couronnée, assise, avec l’enfant Jésus sur son giron, du côté gauche, et portant de la main droite un sceptre terminé par une fleur de lis. L’enfant Jésus tenait une pomme dans sa main gauche. Dans beaucoup de statues de l’époque on voit cette pomme aux mains de Marie ou de Jésus. Elle rappelait le rôle de la nouvelle Eve dans la rédemption du monde : le fruit défendu nous avait donné la mort, et par la sainte Vierge nous avons reçu le fruit de vie. x4 la droite de Notre- Dame venaient saint Pierre, une clef dans la main droite ; saint Jacques le Mineur, avec une caractéristique inconnue ; saint Thomas, tenant un glaive levé. A la gauche de Notre-Dame, venaient saint Paul, avec une épée garnie de sa ceinture ; saint Mathieu, avec un glaive levé ; saint Mathias, avec une caractéristique inconnue.
Les deux extrémités de la châsse étaient ornées des principales scènes du martyre de saint Bénigne.
Du côté de la piscine, le martyr, toujours avec les vêtements du prêtre, était debout entre quatre bourreaux : deux lui enfonçaient des alênes dans les doigts ; les deux autres, armés de cuillères, lui versaient du plomb sur les pieds. Aux angles, sur deux colonnes ou pilastres, étaient représentés des prophètes ; celui qui se trouvait du côté de l’autel, tenait un rouleau , l’autre élevait les mains.
A l’autre bout de la châsse, saint Bénigne, portant mêmes vêtements, était entouré de trois bourreaux : deux le transperçaient de leurs lances ; le troisième le frappait à la tête, d’un coup de barre, et la colombe était représentée sur la tête du saint. Aux angles, deux prophètes, disposés comme au côté précédent, tenaient des rouleaux.
Enfin, sur les pentes de la toiture, plusieurs traits de la passion de saint Bénigne, figurés en demi-relief, argent doré sur argent blanc, achevaient d’historier la châsse.
Une grande quantité de pierres étaient distri-
H’nn prêtre des idoles, et d’où la mort sortit sous forme d un reptile.
Dans le même inventaire, trois autres statues d’apôtres sont dési-
buées dans tout l’ouvrage, et assortissaient leurs couleurs variées à celles des émaux.
La châsse s’ouvrait du côté de l’épître, où l’image de saint Bénigne et une autre pièce étaient mobiles. Ainsi se voyait et pouvait être retirée la caisse dans laquelle étaient déposées les saintes reliques. C’était, dit l’un des documents que nous traduisons, « une caisse de bois doublée d’étoffe rouge et précieuse à ouvrage, longue d’environ deux pieds et demi ou trois pieds, large d’un pied et demi environ, renfermant les plus grands ossements des bras," des jambes, des cuisses, des côtes, et de l’épine du dos. » Dans cette énumération des ossements, il faut ajouter le chef, qui ne paraît avoir été distrait du corps qu’après Hugues d’Arc.
Cette caisse est sûrement celle qui, à l’époque de la Révolution, contenait encore les reliques du martyr, et que M. Baudot dit être « un coffre en bois doublé d’étoffe de soie rouge à grain d’orge satinée. » M. Baudot a vu les ossements, non point posés à même dans la caisse, mais enveloppés d’un suaire de brocatelle orientale, qu’il dépeint en ces termes : « une pièce de satin à fond violet, ayant la trame jaune, et décorée d’arbres et d’oiseaux de proie : les oiseaux sont ainsi que les arbres dessinés en jaune et semés de vert ; les arbres sont sur une ligne et les oiseaux sur une autre, ces derniers sont deux à deux et affrontés. »
Un morceau du suaire fut obtenu par M. Baudot : il est aujourd’hui à Paris, au musée de Cluny. Un fragment, d’environ 3 pouces de long sur 9 lignes de large, en avait été détaché par M. Baudot lui-même, et envoyé aux demoiselles Pérard, le 27 février 1824 .
Bien que le suaire, ici dépeint, ne soit pas mentionné dans les inventaires du seizième siècle, probablement néanmoins il est le suaire dont Hugues d’Arc trouva les reliques déjà enveloppées, ou dans lequel il les fit envelopper.
On plaça aussi dans la caisse des reliques la plaque de plomb, provenant du tombeau, où figure l’inscription : « Hic requiescit, etc. » Cette plaque, d’ailleurs, avait dû être jointe aux ossements du saint, lorsqu’on les retira du sarcophage, au douzième siècle, pour les déposer dans une fierte en bois (1).
Les supports de la châsse n’ont pas été décrits,
gnées comme n’ayant point de caractéristiques, et, semble-t-il, par suite do destruction.
(1) Bibl. nat., coll. cle Bourgogne , t. XIV, fol. 125.
mais ils ne formaient pas un soubassement plein : il y avait sous la châsse un espace libre, dont l’accès était quelquefois permis aux malades implorant leur guérison.
Modification du martyrium. — Après l’accident de 1271, on omit, en restaurant la crypte, de rétablir le martyrium dans la forme qu’il avait prise au douzième siècle, et que la planche XVI fait connaître.
Il ne fut plus possible de conserver l’autel, puisque le mur de la nouvelle église vint affleurer l’angle du gros pilier au-dessus duquel étaient suspendues les lampes. La colonne même qui ornait cet angle fut retirée et, arrangement bizarre, appliquée à la deuxième colonne de l’abside. La colonne de l’autre angle resta, comme on la voit encore, accouplée à la première colonne de l’abside. Dom Plancher a publié une gravure où cette disposition est représentée, et M. Baudot, dans une de ses dernières visites à la crypte, compte 14 colonnes au tombeau, tandis qu’il n’en reste que 12.. Celles qui avaient reçu la place singulière qu’on vient de signaler, n’ont pas été rétablies dans la réfection de 1858. L’état actuel se rapproche davantage, sous ce rapport, du plan primitif.
Tout le couvercle du tombeau fut enlevé, la fosse resta béante, et sur ses murs de garde s’appuyèrent quatre colonnettes destinées à soutenir les retombées d’une nouvelle voûte, qui lut à compartiments, au lieu de rester une demicoupole.
Aussitôt que le mur de fondation de l’église ogivale fut construit et que la voûte à compartiments put être jetée sur l’abside, la châsse des reliques fut appendue au nouveau mur (planche XXIX). Dès lors, peut-être, fut aménagé le petit escalier, par lequel on descendait dans la fosse contre ce même mur. Le désir de donner moyen d’aller prier sous le corps saint fit probablement poser ces quelques marches. A la même époque, ou plus tard, on couvrit d’un simulacre de sarcophage ce qui restait de l’auge sépulcrale.
Cette châsse en bois, ainsi appendue au mur,
(1) Le Trésor de Saint-Bénigne , loc. cit., p. 18. — Une couronne de l’ouvraige de Limouges, et y faut plusieurs tournâtes.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 53, Bretigny. — Nos frater Hugo humilis abbas sancti Benigni Divionensis, totusque conventus, notum facimus quod, cum dilectus frater noster frater Stephanus de Brenone, cellerarius nostri monasterii, émit quartam partem totius decimæ grossæ et minutæ de Clenai, de Oigneyo et de Bretigneyo; et dédit pro quodam cereo ministrando
n’était autre que la châsse miraculeusement conservée en 1271. Après la translation des reliques dans la nouvelle église, elle fut laissée à la crypte comme un objet de vénération et un ornement du tombeau.
Luminaire du corps saint. — Le religieux exerçant l’office de maître du corps saint, dut désormais entretenir un luminaire près de la châsse d’argent, dans l’église haute, avec les revenus de son emploi destinés à illuminer naguère l’autel de la Confession. Les lampes, fondées par la piété des princes et des fidèles, furènt supendues autour de cette châsse. Une couronne de lumière, qui figure dans un inventaire de 1395, et déjà comme ancienne, puisqu’il y manquait plusieurs tourelles , servit sans doute à compléter l’appareil d’illumination (1). Cette couronne sortait de l’atelier d’orfèvrerie de Limoges, l’un des plus renommés des treizième et quatorzième siècles.
Un des moines de l’abbaye dont le nom a déjà paru, le cellérier Étienne de Brognon, fonda, l’an 1290, un cierge qui devait brûler jour et nuit devant la châsse du saint patron. Hugues d’Arc voulut assurer l’acquittement de cette dévote obligation, qu’il s’était empressé d’autoriser ; il prit en main, pour lui et ses successeurs, l’administration de la rente constituée par Étienne (2).
Réserve eucharistique. — L’élévation du corps de saint Bénigne au-dessus du grand autel fit adopter, pour garder la sainte réserve, un usage nouveau. Ni le ciborium, ni la suspension ne furent rétablis. Mais une armoire en pierre, placée du côté de l’évangile, en face de la piscine qui était du côté de l’épître, servit de custode pour le Saint-Sacrement. Une pyxide reçut comme autrefois la sainte hostie, mais fut déposée dans l’armoire, entre deux écuelles d’albâtre. Au temps de l’église romane, ces écuelles, suivant l’indication des Statuts, étaient déjà employées comme vase eucharistique, mais seulement dans une circonstance spéciale. Le jeudi
quod ineessauter de die nocteque debet ardere perpetuo coram cassa beati Benigni patroni nostvi ad honorem et venerationem ejusdem ;... nos frater Hugo abbas præfatus, ejusdem Stephani devotionem et laudabile propositum fulciri cupientes, ne tam dignum et honoriûcum opus deûciat, prædictam decimam et onmes redditus es eadem... in manu ponimus pro dicto cereo sub modo prædicto ministrando... Actum anno 1290, in festo sancti Clementis (22 nov.).
saint, on s’en servait pour renfermer l’hostie consacrée que l’on destinait à la messe du vendredi saint.
La custode ainsi substituée à la suspension précédemment en usage, prit le nom d’ « armoire du Corpus Do mini (1) ».
Au commencement du dix-huitième siècle, les deux religieux bénédictins, auteurs du Voyage littéraire, trouvèrent encore cette armoire à Saint- Bénigne. Mais la sainte Eucharistie n’y était point déposée à cette époque : on n’y renfermait plus que des reliques. Sur la porte ou guichet de l’armoire, les deux religieux lurent cette antique inscription :
Hostia salveto, nostrœ spes certa salutis.
Ils virent également le vase d’albâtre, « élevé d’environ un demi-pied, dont la coupe, entourée d’un bord d’un doigt ou deux, avait un pied de diamètre; son couvercle en avait autant (2). »
Devant l’armoire du Corpus Dàmini était sans doute entretenue une lampe, posée sur un grand chandelier.
Continuation des travaux de l’église ogivale, DONATIONS EN FAVEUR DE L’ŒUVRE. — La construction du transsepfc et de tout le reste de l’église fut menée avec moins de rapidité que celle de la partie absidale. Les documents que nous aurons à citer dans la suite, en établissent la preuve. D’après des indices assez clairs fournis par l’édifice lui-même, les travaux se poursuivirent d’abord du côté donnant sur la place, puis à la façade, et le collatéral nord fut bâti le dernier. Le manque d’argent fut la cause de ces lenteurs, et il -produisit un autre résultat plus regrettable. L’église s’est achevée d’une façon médiocre, et même pauvre. Heureusement les proportions primordiales ont été gardées, et les négligences laissées dans les détails ne nuisent pas trop à l’effet d’ensemble, qui reste grand.
Quelques mains généreuses vinrent en aide
(1) Le Trésor de Saint-Bénigne , loc. cit., pp. 8 et 34.
(■2) Voyage littèr. de deux religieux bénèdict ., t. I, p. 142. — Cf. le Trésor de Saint-Bénigne, loc. cit., pp. S, 69, 147.
(3) Ai'chiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 9 bis, fondations. — Un certain a Radulfus de infirmaria sancti Benigni Divionensis » donne pour son anniversaire une rente , dont il affecte « viginti solidos pro verreriis ecclesiæ sancti Benigni manutenendis. Anno 1290, die dominica ante festum beati Dionysii. »
(4) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 11, amortissement. — Nous Roberz, dus de Bergoine, façons savoir à toulz cels qui verront et orront ces présentes lettres, que nous pour les cortoisies et les services que nostre amez freres Hugues abbes de
aux moines constructeurs, et firent plusieurs legs « à l’œuvre de saint Bénigne. » Un entre autres, daté d’octobre 1290, vise l’entretien des verrières (3). Le chevalier Jean d’Arc, conseiller du duc, fonde à Saint-Bénigne, en 1294, son anniversaire et celui d’Isabelle de Pesmes, son épouse. Au mois de juin 1295, le duc Robert II accorde aux moines, dans des conditions favorables, l’amortissement pour tous les nouveaux acquêts qu’ils ont faits dans son domaine, depuis quarante ans (4). Par son testament de 1297, il lègue une somme de « cent livres à l’œuvre de saint Bénigne. »
Néanmoins une très grande partie de la dépense resta à la charge personnelle des religieux. Les biens qu’ils avaient apportés au monastère, en y entrant, les revenus particuliers de l’abbé et des principaux officiers claustraux contribuèrent surtout à solder les frais de la construction. L’église ogivale, comme jadis la basilique romane , fut donc , à vrai dire , l’œuvre des moines.
Arrangements entre Hugues d’Arc et le couvent. — Hugues d’Arc, spécialement, ne fut pas moins prodigue de ses deniers que de ses labeurs, pour faire aboutir l’entreprise dont les circonstances l’avaient appelé à prendre l’initiative et la direction. Le couvent lui en témoigna sa reconnaissance, en allégeant les charges pécuniaires que la dignité abbatiale lui imposait. Parmi ces charges se trouvait celle de fournir aux religieux un très grand nombre des pitances extraordinaires, qui étaient de règle pour des anniversaires fondés ou pour des fêtes déterminées.
Or un acte capitulaire exempta l’abbé de cette contribution onéreuse pour les fêtes de la Nativité de saint Jean-Baptiste, de la Nativité de la sainte Vierge, de saint Maurice, de saint Vigor, de saint Martin , de la Translation de saint Bénigne, de saint André, de la Circoncision, de
saint Benigne de Dyion et li convenz di ce leu nous ont faiz plusours foyies, et pour lamour que nous avons à lour eglise de saint Benigne, tous les esquaz que li devant dit religions ont faiz en nostre duchesme pueis quarante ans, encor soient en nos fiez ou en nos rierefiez ou en autre leu quelque part que ce soit en nostre soignerie, en nostre baronie ou en nostre demoigne, lour loons et les diz esquaz lour amortissons a touz jorz mais, et nos i consentons sans riens reclamer fors que la jutise, se point en i bavons, et les lour conformons pour nous et pour nous hoirs... Donnez lan de grâce M. CC. nonante et cinc, le leundi apres la feste saint Barnabe lapostre ou mois de jun.
l’Apparition de Notre-Seigneur (Épiphanie), de l’Annonciation, de l’Ascension, etc. « Ces jourslà, en effet, disent les religieux, il a été pourvu à nos pitances par quelques-uns de nos prieurs ou par d’autres personnes. »
De plus, des transactions nouvelles dotèrent l’abbé des sommes dont il avait besoin pour suffire aux frais des pitances laissées à sa charge (1).
Derniers actes et mort d'Hugues d’Arc. — Au mois de décembre 1294, Hugues d’Arc fonda une messe quotidienne, à l’église Saint-Bénigne, « dans la chapelle du côté du cloître », celle qui forme l’abside du collatéral nord, et il choisit cette chapelle pour le lieu de sa sépulture. Jusqu’à la mort du fondateur devait y être célébrée la messe du Saint-Esprit, et à partir de son décès la messe de Requiem. Le trésorier fut désigné pour acquitter cette charge, et Hugues d’Arc constitua en sa faveur une rente de vingt livrées de terre, assise' sur les tailles de Marsannay-en- Montagne (Marsannay-la-Côte), qui revenaient à la mense abbatiale (2).
Pendant l’été de 1299, pressentant sa fin prochaine, Hugues d’Arc prit des mesures efficaces, afin d’assurer, autant qu’il le pouvait, le prompt achèvement de l’église ogivale. Ayant réuni, en présence de toute la communauté, les sept principaux membres de l’administration de l’abbaye : Simon, prieur; Henri d’Arc, chambrier; Philippe, prieur de Larey ; Jean, chantre; Jacques deNoroy, sacristain; Eudes, grenetier; Gauthier de Boux, curé de Fénay, il remit entre leurs mains tous ses biens meubles, avec des instructions précises pour l’emploi qui en devrait être
(1) Archiv. delà Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 8, prébendes, et H, 9 bis, fondations. — C’est au mois de juin 1296, que fut passée entre Hugues d’Arc et le couvent la transaction à propos des pitances extraordinaires. Le service particulier à ces pitances était appelé « dieta. Quæ dieta — dit la charte — importât hæc quæ sequuntur, videlicet facere coquinam, generale et pictanctiam, secundum quod in nostro refectorio fieri consuevit. »
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, H, 68, Marsannay-la-Côte, trésorier. — Nos frater Hugo humilis abbas monasterii sancti Benigni Divionensis statuimus de voluntate nostri conventus quod in ecclesia nostra sancti Benigni, in capella ex parte claustri, in qua nostram eligimus sepulturam, missa Sancti Spiritus ex nunc quolibet die quamdiu vivemus, et post decessum nostrum missa de Requiem quolibet die, perpetuo pro remedio animæ nostræ et antecessorum nostrorum, per thesaurarium dictæ ecclesiæ... celebretur... Actum die Veneris post festum beati Andreæ apostoli, anno Domini 1294.
(3) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 18, église et bâtiments. — Nos frater Hugo humilis abbas monasterii sancti Benigni Divionensis... tradimus omnia bona nostra mobilia... in denariis et vassellamentis argenteis, et debitis omnibus (sauf quelques dettes spécifiées)... in manibus fratris Simonis prioris, fratris
fait. « Deux mille livres tournois seraient prélevées, afin d’acheter des rentes ou des fonds au profit du couvent. Tout le reste servirait à la construction de l’église, et les dépositaires auraient soin, à l’aide des ressources qui leur étaient ainsi procurées, de fournir le plus diligemment possible toutes les choses nécessaires à cette construction, jusqu’à ce qu’elle fût terminée (3). »
Au commencement de juin de l’an 1300, les religieux perdirent leur vénérable abbé. Peu de jours avant l’événement fatal, Philippe, prieur de Larey, et Henri d’Arc, chambrier, en qualité de procureurs généraux d’Hugues d’Arc et de tout le couvent, reçurent les comptes de tous ceux, moines, clercs et laïques, qui géraient des biens appartenant à la mense abbatiale. Ces comptes furent présentés par le curé de Fénay (4).
Le 12 juin, en là fête des saints martyrs Basilide, Cyrinus, Nabor et Nazaire, Hugues d’Arc mourut, laissant à ses successeurs le soin d’achever son œuvre. Peut-être fut-il d’abord inhumé dans l’abside du collatéral nord, comme il l’avait demandé. Mais, en ce cas, sa tombe aura été transférée, car, sous l’abbé Claude de Charmes (1488-1510), qui fit renouveler la dalle, elle était au bas du degré du sanctuaire, en face de l’autel majeur, dans la travée qui séparait le sanctuaire du transsept (point A de la planche- XVIII). On a relevé sur cette dalle une inscription d’un style très maniéré, commençant par ce vers, une des primeurs de la renaissance païenne :
Hugo suis arcus, Gato sensu , dogmate Marcus.
Pendant la Révolution, la tombe d’Hugues d’Arc disparut, avec toutes celles qui étaient dans le
Henrici camei'arii dicti monasterii, fratris Philippi prioris de Laureyo, fratris Johannis cantoris, fratris Jacobi sacristæ, fratris Odonis grenatarii prædicti monasterii, et Galteri curati de Faanayo clerici, in hune modum : quod dicti septem primo capient de dictis bonis duo millia librarum turonensium parvorum et obsignabunt dictam pecuniæ summam penes se in bona sua custodia, quousque ab ipsis seu a nobis vel successore nostro emantur... redditus seu possessionos hæreditariæ... Totum autem residuum bonorum prædictorum ponent in fabricam ecclesiæ nostræ, et de dicto residuo, de die in diem, ad citius quod poterunt commode, omnia necessaria pro dicta fabrica ministrabunt, quousque dicta fabrica ad plenam perfectionem et completionem intégré deducatur. Si quid vero residui de dictis bonis fuerit, nobis vel successori nostro reddent integraliter. (Tout le couvent assemblé approuve les dispositions d’Hugues d’Arc et prie les sept dépositaires choisis d’accepter le rôle qu’on leur confie. Ceux-ci consentent, prêtent serment et signent un engagement.) Datum die Martis post festum Assumptionis beatæ Mariæ virginis, anno Domini 1299, mense augusti.
(4) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, abbés. — Titre du 7 juin 1300.
chœur des religieux. Il en subsiste un fragment au Musée archéologique (n° 1227).
Sur cette tombe, on avait gravé la représentation de l'église ogivale, au-dessus de l’encadrement , et celle de la châsse , dans la main d’Hugues d’Arc. La construction de l’église, la fabrication de la châsse et la relevation du corps saint étaient en effet les principaux titres de l’abbé à la reconnaissance de ses frères. Pendant longtemps, lorsque son nom reparaissait dans quelque charte, on rappela volontiers ces souvenirs : « Clere mémoire labbes Hugues Darc, qui relevay le corps et fit le mostier et la chasse dargent de Monsieur saint Benigne (1). » Mais le blason des seigneurs d’Arc-sur-Tille n’ornait pas la dalle tumulaire d’Hugues d’Arc. Il ne décorait pas non plus son sceau. Les empreintes qui en existent représentent un abbé debout sur un piédouche, tenant une crosse, volute en dehors, et accosté de deux quintefeuilles. Légende :
t S. Hugônis abbatis sci Benigni Divion. (2).
Les religieux n’avaient point encore adopté l’usage de se parer des armoiries portées dans le siècle. Aucun des prédécesseurs d’Hugues d’Arc ne l’a fait. Pierre de Grancey, malgré l’illustration de sa famille, n’avait sur son sceau que la figure d’un abbé, vêtu des habits sacerdotaux, tenant d’une main la crosse, et de l’autre un livre (3). Tels étaient aussi les sceaux d’Adam et de Pierre du Fossé, dont on trouve des empreintes.
Construction des tours du portail de l’église. — Après la mort d’Hugues d’Arc, le siège abbatial demeura d’abord vacant. Giralde vint ensuite l’occuper, puis Henri, et enfin Milon, qui paraît en 1307.
Lorsque l’abbé défunt n’était pas immédiate-
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 68, Marsannav-la-Côte, trésorier. — Titre du 2 juin 1375, rappelant la fondation de la messe d’Hugues d’Arc.
(2) Catal. du musée de la Comm. des Ant. de la Côte-d'Or , no 1864. — Archiv. de la Côte-d’Or, chambre des Comptes, B, 1256 titre de 1275, Longecourt ; B, 1336, titres de mai et août 1273, Lucenav, etc.
(3) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 58, Chenôve. — Titre délivré par Pierre (de Grancey), abbé de Saint-Bénigne, et Milon (de Grancey), abbé de Saint-Étienne.
(4) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, abbés, prises de possession, et H, 18, église et bâtiments. Chartes de juillet 1300. Nos frater Symon, magnus prior monasterii sancti Benigni Divionensis, dicto monasterio vacante, totusque conventus ejusdem loci notum facimus quod bonæ memoriæ venerabilis pater frater Hugo, quondam abbas dicti monasterii, quamdam ordinatio-
ment remplacé, quatre obédienciers, élus par le chapitre , administraient l’abbaye pendant la vacance. Parmi les quatre obédienciers nommés au décès d’Hugues d’Arc, fut sans doute le prieur Simon, déjà connu. Il préside en effet à la gérance des biens du monastère, durant l’été de l’année 1300. Deux actes sont datés du mois de juillet. On y fait le récolement des biens légués par Hugues d’Arc, et l’on rappelle leur destination. Henri d’Arc, qui avait reçu de l’argent en dépôt, le met, suivant la volonté du défunt, à la disposition de la communauté. Cet argent consistait en 1,300 florins, 70 sols d’or dits « agnus Dei », et 20 autres sols d’or dits « crosoz ». Les sept dépositaires et tout le couvent prennent des mesures, afin d’assurer au monastère la possession des biens légués (4).
Avec les importantes ressources amassées par Hugues d’Arc, il ne fut pas possible néanmoins de couvrir les frais de construction de l’église. Aussi bien d’autres travaux s’imposèrent, et furent exécutés vers le même temps : on avait dû construire un nouveau cellier (encore existant place Saint-Bénigne), il fallut rebâtir le dortoir et réparer le mur d’enceinte de l’abbaye. Il était d’autant plus nécessaire de tenir ce mur en bon état, qu’à cette époque les nouveaux remparts de Dijon ne comprenaient point encore l’enclos de Saint-Bénigne dans leur périmètre.
De la sorte revinrent les embarras financiers, que nous allons voir bientôt s’aggraver d’une manière considérable. Une charte d’octobre 1307, sous le gouvernement de Milon, révèle déjà des difficultés dans la situation temporelle. L’abbé déclare à tout le couvent assemblé que, par suite de nécessité urgente, 2,350 livres ont été empruntées à la société des marchands de Sienne, ayant leur centre d’opération en Champagne; et tout le couvent prend l’engagement de rem-
nem certain fecit, de consensu et consilio totius conventus nostri, de quibusdam bonis suis mobilibus ad certum quid faciendum, quæ bona sua prædicta in parte erant in domo sua Divionensi, ubi dicitur In vota, et quædam alia quæ existebant in debitis... (les sept dépositaires sont ici nommés, et les moyens qu’ils doivent prendre pour s’acquitter de leur tâche sont spécifiés). — Nos frater Symon, prior claustralis monasterii sancti Benigni Divionensis, et totus conventus notum facimus quod depositum illud quod reverendus pater frater Hugo bonæ memoriæ, quondam abbas monasterii prædicti, deposuerat penes fratrem Henricum de Areu camerarium... dictus camerarius posuit... in manibus illorum in quibus dietus Hugo omnia mobiliasua... posuit pro fabrica ecclesiæperficienda... (les sept dépositaires sont encore nommés, et la somme versée par le chambrier est inscrite, avec explication des diverses pièces de monnaie).
bourser cette somme, à des échéances prochaines et déterminées (1).
Cependant la majeure partie de l’église se trouvait déjà construite à ce moment. En effet, une autre charte de janvier 1308 atteste que l’on se mit alors à niveler toute la place, devant la façade de l’édifice : travail qui n’eût pas été possible, si le gros œuvre de la tour méridionale, située sur cette place, n’avait pas été achevé (2).
La tour méridionale fut bâtie aux frais de Jean de Villiers (ou Villers, Villars, etc., Villariis), prieur claustral de Saint-Bénigne. Elle renfermait, au bas étage, une chapelle, dans laquelle ce religieux fut enterré, et l’épitaphe gravée sur la tombe rappelait les pieuses libéralités du défunt : « Hic jacet frater Johannes de Villariis, quondam prior hujus monasfcerii, qui propriis sumptibus ædificavit istam capellam et turrim lapideam superædificatam. » Jean de Villiers fut le successeur, probablement immédiat, du prieur Simon. D’après son épitaphe, il serait mort en 1310. On trouve cependant des chartes de 1313 et 1323, qui peuvent avoir été délivrées par Jean de Villiers, prieur claustral de Saint- Bénigne : un autre Jean de Villiers, sire de Saint- Apollinaire, paraît en 1316, 1319, 1327. Deux prieurs du même nom ont sans doute pu se succéder. Comme, d’autre part, plusieurs dalles funéraires ont été renouvelées, et que les inscriptions n’ont pas toujours été exactement rétablies ; comme ces inscriptions ne nous sont connues que par des relevés, où l’on constate
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 13, emprunts. — Charte de 1307, le mardi après la fête de saint Denys.
(2) Ibid., loc. cit. — Universis præsentes litteras inspecturis nos offlcialis Lingonensis notum facimus quod, coram mandata nostro, frater Milo abbas monasterii sancti Benigni Divionensis recognovit se récépissé in pecunia numerata a fratre Jacobo sacrista dicti monasterii, nomine operis dicti monasterii, mille libras turonenses... quapropter idem abbas tenetur et promisit... mundare plateam ante domum dicti abbatis, a grangia usque ad portam anteriorem, de nivello juxta lapidem stantem subtus portam grangiæ infra usque ad nivellum lapidis stantis subtus portam anteriorem ecclesiæ, ita quod aqua inde descendat in riparia de Reene. Item dictus abbas debet mundare plateam a porta ecclesiæ usque ad cugnum votœ novœ, et removere totum mueretellum (les décombres) de nivello primi gradus hospitalis desuper, ita quod aqua decurrat... ex parte una per vicum Claustri (actuellement la rue Saint-Philibert), et ex parte altéra per portam grangiarii ; et non debet cessare quod non sint operarii in dicto opéré, cunctis diebus non feriatis, ad minus duo tomberelli, donec dictum opus totaliter perficiatur... et propter hoc obligavit dictus abbas in manu dicti sacristæ... omnia bona sua mobiliaet immobilia... voluit autem prædictus abbas quod, si contigerit ipsum in aliquid prædictorum deficere, sententiam excommunicationis eo ipso incurrat... Datum die Veneris post festum sancti Vincentii, præsentibus magistro Petro Gruet curato sancti Philiberti et Guieneto Chauchart de Divione, testibus ad hoc vocatis anno Domini 1307/8. —Cf. ibid., H, 18, église et bâtiments : charte de 1308, octave delà Toussaint.
des erreurs, il reste un doute sur la date précise du décès de Jean de Villiers, qui fit les frais de la tour méridionale (3).
Probablement la tour du nord se construisit en même temps que celle du midi, ou peu après. Il existe entre les deux quelque différence, mais pour le degré d’ornementation plutôt que sous d’autres rapports. Si les travaux ne furent pas tout à fait simultanés, ils n’ont pas été séparés par un long intervalle : les caractères du monument l’indiquent.
Cette seconde tour était comprise dans la cour d’entrée du monastère. Le mur de clôture chevauchait sur le portail de l’église, et se reliait, contre la porte, à l’un des grands contreforts de la façade (planche XVIII). Étant moins en vue, la tour septentrionale fut moins ornée.
Tout le centre de l’édifice, puis le collatéral nord s’élevèrent ensuite, peut-être seulement sous Othon, successeur de Milon. Enfin, sous Othon ou plus tard, fut bâti le petit porche, appliqué à la porte romane du narthex, qu’on avait conservée, entre les deux tours gothiques.
La crosse abbatiale objet de compétition, accroissement des dettes. — Milon ne paraît pas avoir mis beaucoup de zèle à poursuivre l’œuvre d’Hugues d’Arc. Les religieux durent recourir à l’official contre lui, afin de le décider à faire débarrasser et niveler la place qui s’étendait devant le logis abbatial et devant l’église.
Après Milon , deux concurrents se rencon-
La place qui s’étend devant la façade de Saint-Bénigne et au pied de la tour méridionale, a subi depuis le quatorzième siècle bien des remaniements. Elle s’est agrandie au nord d’un tiers, par suite de la démolition de plusieurs bâtiments du logis de l’abbé. On voit, du moins, premièrement que l’ancienne partie nord (centrale aujourd’hui) fut nivelée en 1308, de façon à déverser les eaux du côté du nord-ouest, dans le cours canalisé de Renne. Ce ruisseau venant du couchant, entrait dans 1 enclos de l’abbaye par les jardins, situés au nord de l’abbatiale et des bâtiments claustraux. On voit secondement que la partie sud de la même place fut nivelée à deux pentes, et que les eaux s’écoulaient d’un côté dans la rue Saint-Philibert, et de l’autre dans la rue de la Prévôté.
La vota nova signalée dans la charte doit être le cellier encore existant place Saint-Bénigne, à peu de distance de la tour du midi.
On devine aisément que le niveau de la place est beaucoup plus élevé maintenant qu’au quatorzième siècle.
(3) G. Dumay, Épigr. bourguign., p. 76, n° xlix. — Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 63, Gevrey, et PI 56 Chaignay. La charte relative à Gevrey commence par ces mots : «Nos frater Johannes de Vili., prior liumilis claustralis monasterii sancti Benigni Divionensis. » Le nom « Vill. » est abrégé, mais cette abréviation se complète assez naturellement par « de Villariis » . L’autre charte porte seulement : « Nos frater Johannes prior... » mais le contexte paraît établir qu’il s’agit du même prieur. Jean déclare qu’il est avec tout le couvent depuis longues années sous le gouvernement de l’abbé Othon: « Otho... jam per multorum annorum curricula nos et dictum monasterium ...rexit. »
trèrent pour tenir la crosse, Jean et O thon. Un d’eux avait sans doute obtenu la pluralité des voix, et l’autre un nombre important de suffrages. Les documents éclairent peu cette rivalité. Il semble que le bon droit était pour Othon, et que Jean ne fut qu’un compétiteur ambitieux. Quoi qu’il en soit, Jean réussit à prendre en mains le gouvernement. Au mois d’août 1310, il acheva de rembourser aux marchands de Sienne la somme que Milon avait empruntée (1). Mais, réduit à soutenir un procès pour demeurer en charge, il contracta lui-même, dans l’intérêt de sa cause, un nouvel emprunt de 7,000 livres. Sa mort permit promptement à Othon l’accès de l’abbaye.
Othon, fils d’Hugues de Énegret (peut-être Annegrey dans la Haute-Saône, arrondissement de Lure), était neveu d’Othon, seigneur de Grandson (Suisse). Il est le premier abbé de Saint-Bénigne dont on trouve un sceau armorié. Son blason est figuré d’argent ? à la bande d’azur (2). Grandson portait : pàlé d’argent et d’azur a la bande de gueules.
Le nouvel abbé administra pendant trente ans le monastère de Saint-Bénigne. C’est lui qui présida à l’achèvement de l’église ogivale et à la construction du nouveau dortoir.
Dès les premiers jours qui suivirent son installation, le samedi vigile de la Toussaint 1310, il dressa de concert avec les religieux un état du temporel. Le total des dettes dépassait 26,000 livres.
Othon aux prises avec les difficultés financières. — A la mort de Jean, la société des marchands de Florence, dite compagnie de l’Épine, qui avait prêté les 7,000 livres, fit saisir les biens de l’abbaye. Othon, pour empêcher qu’on ne vendît le patrimoine confié à ses soins, dut faire intervenir le pape, le duc, le roi. Clément V, en résidence à Avignon, prit la défense des religieux poursuivis, et leur fit accorder mainlevée pour 200 florins. Le duc Hugues V , le roi Philippe le Bel octroyèrent même privilège.
Philippe le Bel avait déjà donné un gage de sa protection. Afin de faciliter le relèvement des finances de Saint-Bénigne, il avait concédé certaines- immunités, dans ses États, à Othon et à
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 13, emprunts. — Charte de 1310, le vendredi avant la fête de saint Barthélemy.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, chambre des Comptes, B, 11637. —
ses moines. Mais souvent ce prince donna d’une main et prit de l’autre. Non content des décimes que le pape lui avait consenties pour cinq ans, à l’occasion de la guerre de Flandre, il projeta ensuite de lever d’autres impôts sur les terres des seigneurs et des églises. Une ligue du clergé et de la noblesse se forma, pour résister à ses desseins, et Othon fut amené à en faire partie.
Les démarches onéreuses que l’abbé dut accomplir en ces circonstances, portèrent les religieux à l’indemniser. Dans le chapitre général des maisons bénigniennes tenu l’an 1314, les prieurs et obédienciers présents accordèrent la demi-décime à Othon, à condition que les prieurs absents approuveraient cette mesure.
Au moyen âge, les sociétés de banque exigeaient de leurs débiteurs de gros intérêts. Le monastère de Saint-Bénigne avait dû emprunter aux Lombards et à d’autres créanciers. En 1315, une stérilité quasi-générale réduisit considérablement les recettes. Devant ce surcroît de difficultés , l’abbé eut recours au seigneur de Grandson, son oncle, afin d’avoir l’argent nécessaire pour suffire à toutes les charges : les religieux engagèrent à Othon de Grandson, à titre viager, moyennant une somme de 2,539 livres, leurs terres deDiénay, Villecomte, Chaignay, etc.
Zèle d’Othon pour le culte de saint Bénigne et pour l’achèvement de l’église. — La nouvelle fête de la Relevation de saint Bénigne (19 octobre) se célébrait avec éclat dans l’abbaye, et cette solennité attirait en grand nombre les prieurs des maisons foraines. Ce fut un motif d’avancer la tenue du chapitre qui avait lieu, précédemment, le 2 novembre. Tous les prieurs et obédienciers furent désormais convoqués pour le 19 octobre, afin de se réunir en assemblée générale le jour même. Ce changement peut remonter à Hugues d’Arc.
Le concours ainsi organisé avait un double but : faire honorer dignement le saint martyr, afin de s’assurer sa protection, et régler les intérêts spirituels et matériels des établissements.
En 1316, suivant l’usage nouvellement établi, le chapitre général des maisons bénigniennes se réunit le 19 octobre. L’abbé Othon le présida. Pour mieux atteindre, à l’avenir, le premier des
Charte de 1313, le mardi avant la Pentecôte. Cette charte rappelle des immunités accordées par le roi Philippe le Bel. Elle est munie du sceau de l’abbé et de celui du monastère, tel que nous l’avons décrit en second lieu, à la page 160.
fï
deux buts qu’on se proposait, un statut spécial fut porté. Il fut prescrit aux membres du chapitre de se rendre à Saint-Bénigne dès la veille de la fête, et d’assister au moins à trois offices : à la procession, à la grand’messe, aux secondes vêpres. Tel fut le minimum imposé à tous, et avec une sanction : 20 sols d’amende , pour chaque office auquel on manquerait. Le produit des amendes devait être divisé en deux parts, destinées l’une aux pitances, l’autre à la construction de l’église ou aux frais du culte (1).
Dans la même session capitulaire de 1316, une importante mesure fut arrêtée, en vue de l’achèvement de l’église. L’abbé, le couvent, les prieurs, les obédienciers, tous ceux qui avaient part à l’administration du temporel, consentirent à verser une somme proportionnée aux revenus de chacun, afin d’accélérer la marche des travaux. On prit la fête de Pâques pour terme d’acquittement, et le moine Simon de Dammartin (ou Dommartin) fut établi receveur des contributions fixées.
Toutefois le zèle de plusieurs se refroidit, et Simon de Dammartin n’en obtint qu’une partie de la somme promise. Quelques-uns même ne donnèrent absolument rien. Il faut dire que les prieurs convoqués au chapitre général ne s’y étaient pas tous rendus, et qu’on avait taxé des
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, chapitres généraux. — Otho humilis abbas monasterii sancti Benigni, totusque ejusdem loci conventus... perspicue attendentes quod in capitulo nostro generali annuatim celebrando in Relevatione beati Benigni, ad quod omnes priores prioratuum nostrorum et obedienciarii tenentur personaliter accedere, tam ob expeditionem negotiorum quæ de novo fréquenter emergunt, quam propter temporis brevitatem, divinis non poteramus interesse ofûciis, nec per consequens Deo et glorioso patrono nostro Benigno reyerentiam prout tenemur solemnem et debitam exhibera ; et quia, ubi Christus non est fundamentum, nullius operis potest esse ædiflcium, et primum quærendum sit regnum Dei, antiquorum patrum et prædecessorum nostrorum vestigiis inhærentes, deliberatione provida et tractatu habito diligenti in capitulo nostro generali celebrato in festo Relevationis beati Benigni, anno Domini 1316... statuimus... quod universi priores et obedienciarii ad prædictum nostrum capitulum generale accédant in vigilia dictæ Relevationis beati Benigni ita quod saltem intersint procession! quam ob reverentiam Dei et gloriosissimi patroni nostri Benigni in solemnitate prædicta statuimus perpetuo faciendam, acetiam quod dicti priores et obedienciarii intersint magnæ missæ et secundis vesperis; alioquin qui dictæ processioni, vel missæ, vel secundis vesperis non interfuerit, pro altero istorum trium solvat viginti solidos pro emenda, quorum decem applicabuntur conventui pro pictantia, et residui decem solidi in fabricam vel usus necessacios ecclesiæ convertantur : nichilominus nos dictus abbas punitionem non accedentium ad dictum capitulum nobis ex arbitrio nostro reservamus... (Item statuimus) quod in crastino dictæ Relevationis omnes priores et obedienciarii ad domum domini abbatis accédant, et ibi reddant compotum... — Cf. Cartul. cle Yignory, p. J. d’Arbaumont, p. 153.
(2) Archiv. delà Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 18, église et bâtiments. — Nos frater Otho humilis abbas monasterii sancti Benigni Divionensis... omnibus prioribus, obedienciariis, admini-
absents. De ceux-ci vinrent sans doute la plupart des refus.
L’abbé Othon n’hésita point à poursuivre l’affaire. Sur la fin du mois de juin, il adressa une circulaire à tous les prieurs, obédienciers, administrateurs quelconques soumis à son autorité. Il rappela que la négligence et l’infidélité dont on s’était rendu coupable, faisait grand tort aux travaux en cours d’exécution, et qu’il désirait ardemment voir avancer l’ouvrage. En conséquence il frappait d’excommunication tous ceux qui, obligés de fournir la contribution imposée, ne se seraient pas pleinement acquittés au bout d’un mois, après réception de sa lettre (2).
Par les documents que nous venons d’analyser, on constate l’activité déployée par Othon pour achever l’œuvre d’Hugues d’Arc. L’auteur du Supplément de la Chronique lui fait donc un reproche immérité, en l’accusant « de n’avoir rien fait pour l’ornement de son monastère. »
Multiplicité des taxes pour l’abbé et tous les bénéficiers. — Une raison explique comment Othon eut besoin d’insister, pour obtenir le concours pécuniaire des obédienciers et des prieurs. De maintes parts la taxe venait frapper
stratoribus et aliis subditis nostris salutem et sinceram in Domino charitatem. Cum in capitulo nostro generali nuper præterito, ad quod omnes priores et obedienciarii tenentur personaliter accedere, de communi consensu omnium qui aderant, cum magna deliberatione et providentia statutum fuerit et communiter ordinatum quod, ad opus fabricæ seu reparationem ecclesiæ nostræ, nos abbas et conventus prædicti, omnesque priores et obedienciarii nostri, cæterique administrationem temporalem habentes aliquatenus, contribueremus portionem ; et portio débita omnibus præsentibus et paucis absentibus, de communi providentia, juxta vires et facultates suarurn administrationum,fldeliter fuerit taxata.diesque solutionisin festo Resurrectionis dominicæ nuper præterito assignata... ; insuper conreligiosum virum et commonachum nostrum fratrem Simonem de Dannomartino præmissæ contributionis præfecerimus receptorem ac etiam supradictæ fabricæ constituerimus provisorem ; et ex parte dicti Simonis nobis sit demonstratum quod nonnulli .priores, obedienciarii seu alii qui ad prædictam contributionem tenentur, in nullo vel saltem non in toto satisfecerunt eidem, etiamsi terminus solutionis jamdudum sit elapsus, quod, non est dubium, in jacturam dictæ fabricæ et damnum non modicum redundare videtur : proinde nos dictæ fabricæ promotionem et augmentum totis affectibus cupientes, monemus primo, secundo et tertio, et uno peremptorio pro omnibus, universaliter singulos et singulariter universos priores nostros, obedienciarios seuquoscumque alios qui ad dictam contributionem tenentur, quatenusdicto fratri Simoni de portione vel taxatione sibi imposita satisfaciant ad plénum ; alioquin, nisi infra mensem postquam hæc monitio eis intimata et notificata fuerit satisfecerint... nos eosdem ex tune ut ex nunc et ex nunc ut ex tune in iis scripturis excommunicamus, et tanquam excommunicatos ab omnibus decernimus evitari. Datum Divione die Martis ante Nativitatem beati Johannis Baptistæ, anno Domini
les moines qui étaient nantis d'une portion du temporel. Le pape, le roi, les évêques percevaient des décimes. L’espoir de continuer les Croisades avait fait rétablir, au concile de Vienne (1311), la décime pour la Terre sainte. Quand s’ajoutait à tant d’impôts le surcroît des contributions en faveur des œuvres particulières, on était fort tenté d’en décliner la charge.
L’an 1318 fut élevé sur le siège de Langres Louis, de l’illustre maison des comtes de Valentinois et de Poitiers. Cet homme, d’une violence inouïe, se porta envers les chanoines de sa cathédrale à de tels excès, que tout le chapitre se réfugia à Dijon, et obtint du pape Jean XXII d’être placé désormais sous la juridiction immédiate du chef de l’Église. Au synode tenu peu après l’arrivée du prélat, on lui avait accordé la demi-décime. Les obédienciers de Saint-Bénigne, peut-être indignés de la conduite scandaleuse de l’évêque, refusèrent de payer la taxe. Une sentence de suspense et d’excommunication ne tarda pas à les frapper. Pour être absous de cette double peine, ils durent se résoudre à verser l’argent exigé (1).
Ces détails font saisir un des graves inconvénients qui résultaient de la création des bénéfices dans les monastères. Le fractionnement du patrimoine commun, l’attribution des divers lots à de nombreux dignitaires, jetaient les hommes du cloître dans tous les tracas des gens du siècle. Les religieux bénéficiers étaient souvent en lutte, pour des intérêts matériels, non seulement avec les autorités supérieures, màis encore les uns avec les autres : ils s’intentaient des procès. On avait beaucoup rétrogradé dans le chemin de la vie parfaite. Cette vie a besoin d’un entier détachement des choses séculières et des biens temporels. Avec ce détachement les âmes deviennent robustes comme le fer, fermes comme le diamant, et Dieu se plaît à les armer de sa force pour pratiquer les vertus, de sa puissance pour opérer des miracles. C’est le langage de saint Jean Chrysostome commentant l’Évangile, et le grand docteur ajoute : « Tant que les hommes dé Dieu sont, par leur mansuétude et leur simplicité, des brebis et des colombes, ils subjuguent les peuples ; mais quand ils redeviennent des loups, par une âpre avidité et des instincts de violence, ils sont subjugués. Jésus-Christ les
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 12, taxes et décimes. — Charte de 1319, délivrée par Raymond, vicaire général de Louis de Poitiers.
abandonne, car il paît les brebis et non les loups. »
Introduction de la « Clémentine » a Saint- Bénigne. — Déjà la décadence de l’institut monastique n’était plus latente, et les âmes d’élite, dont Dieu se ménage toujours une réserve dans les déluges du mal, cherchaient à enrayer ce désastreux mouvement. Au sein des grandes abbayes vivaient, malgré tout, dans une édifiante ferveur un certain nombre de religieux, pénétrés de l’esprit de leur vocation. Tel entre autres paraît avoir été, à Saint-Bénigne, le chambrier Thomas d’Éguilly. Nous aurons à mentionner plus loin ses pieuses fondations, à Dijon et ailleurs. Les saints exemples des moines fidèles, leurs sages avertissements, opposaient donc encore une barrière aux envahissements de la mondanité.
Mais une action plus haute se fit également sentir. Le concile de Vienne avait porté de nombreux décrets, dont plusieurs tendaient à maintenir la discipline monastique, particulièrement dans l’ordre bénédictin. Clément V, qui avait présidé le concile, en rassembla les décrets, y joignit d’autres règlements, et composa le recueil des décrétales appelées de son nom « les Clémentines ». Sa mort, arrivée en 1314, empêcha la promulgation immédiate du recueil. Mais Jean XXII ne tarda point à publier les constitutions de Clément V, et à leur donner force de loi.
Quelques années plus tard, en 1329, se tint à Chalon le chapitre général des monastères bénédictins de la province de Lyon. Les séances eurent lieu le mardi et le mercredi de la semaine du quatrième dimanche après Pâques, sous la présidence de Girard, abbé de Saint-Pierre de Chalon, et d’Hugues, abbé de Saint-Rigaud. Entre autres choses, il fut statué qu’on observerait, dans chaque maison de la province, la Clémentine commençant par ces mots : Ne in agro dominico . Obligation fut imposée aux abbés, sous peine de suspense, de se conformer à cette décision du chapitre (2).
La Clémentine ici rappelée est naturellement celle qui a rapport à l’état monastique. Elle débute par cet exorde : « Nous voulons que, dans le champ du Seigneur, le saint institut des moines noirs n’adopte aucun usage qui puisse
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, chapitres généraux. — Titre de 1329.
en ternir l’éclat; qu’aucun germe mauvais ne s’y développe, et ne produise une moisson de perdition ; mais que des fleurs éclatantes de beauté et des fruits d’une saveur parfaite y croissent en abondance. » Des règles précises sont tracées sur divers points. En voici quelques-unes :
Vêtements. — La soie est interdite. La coule est longue, ample et sans manches. Le froc a de plus des manches longues et larges. Ces deux robes tombent tout autour du corps, sans échancrure ni fente. Les souliers sont de cuir et montent un peu haut. Pas de ceinture. Quand on chevauche, une selle toute simple, non ornée de clous.
Fréquentation des sacrements. — Pendant leur séjour dans leur maison ou en voyage, tous les religieux doivent se confesser au moins une fois par mois. Ceux qui résident au monastère, doivent communier, régulièrement, le premier dimanche de chaque mois.
Education. — Tout noviciat doit avoir un maître capable et zélé, qui forme les novices à la récitation de l’office divin et à l’observation de la règle. Pour que les moines ne soient point privés des moyens de développer leur instruction, chaque monastère, pourvu de ressources suffisantes, aura un maître qui enseignera avec soin les sciences premières (la grammaire, la logique et la philosophie).
Travaux et exercices. — La chasse est interdite aux religieux. Ils ne peuvent nourrir, dans les maisons qu’ils habitent, ni chiens ni oiseaux pour la chasse. Tout ce qu’on accorde, c’est que des domestiques la pourront faire, au profit du couvent, dans les bois et garennes appartenant aux moines , mais ceux-ci n’y doivent point prendre part.
Sorties. — Les religieux qui ne sont point chargés d’une administration, ne peuvent, pendant leurs sorties autorisées d’une manière générale, se rendre à la cour d’un prince : une permission particulière est requise pour accomplir cette démarche.
Ce dernier statut avait pour but de restreindre le plus possible le nombre des moines qu’on appelait « moines de cour ». On les regardait comme le fléau des couvents. Car, non seulement ils y introduisirent des habitudes opposées à celles du cloître, mais encore ils excitèrent souvent l’animosité des princes contre leur propre maison.
Serment fait par les ducs a Saint-Bénigne. — Le duc Eudes IV se montra plein de respect pour les franchises et immunités de la ville de Dijon. Afin d’obliger ses successeurs à imiter sa conduite, il établit un usage qui s’est observé jusqu’à la monarchie absolue. Les ducs, en prenant possession du pouvoir, durent se rendre à Saint- Bénigne, recevoir devant le maître autel le serment de fidélité du maire et des échevins, et jurer ensuite de garder intactes les franchises municipales.
Ce fut en 1334, à l’occasion d’une intervention réclamée de sa part dans les affaires de la ville, que le duc Eudes IV institua cet usage.
Dès lors les serments mutuels qu’échangeaient le prince et le peuple, et qui sauvegardaient les droits de l’un et de l’autre, s’accomplirent avec plus de solennité. Et comme le cimetière de Saint- Bénigne était le siège primordial des assemblées publiques, le lieu choisi pour prêter ces serments fut l’église elle -même. On voulut ainsi que l’apôtre-martyr, dont la châsse dominait l’autel majeur, fût témoin, avec Dieu, du pacte qui liait l’un à l’égard de l’autre le duc et la capitale du duché.
Témoignages de dévotion envers saint Bénigne. — Les donations au « corps saint » continuaient à manifester la dévotion des fidèles envers le patron de l’abbaye. En 1337, Jean le Petit, de Plombières, élit sépulture dans le cimetière de Saint-Bénigne : il donne des vignes, un pré, d’autres biens encore et, sur les revenus des vignes et du pré, il assigne seize deniers de rente « corpori sancto (1). »
Non seulement le « corps saint » ou châsse de saint Bénigne était l’objet d’une constante vénération, mais les reliques du martyr distraites des autres ossements, et renfermées à part dans des reliquaires, attiraient de même les témoignages de la piété.
On se fit un devoir de décorer richement ces reliquaires.
L’un d’eux a déjà été mentionné : il contenait un avant-bras du saint. Selon l’usage adopté pour enchâsser pareil membre, il avait la forme d’un bras revêtu d’une manche. Un support à six pans le soutenait. Trois bordures ornaient la manche : elles représentaient des guirlandes de feuilles de chêne, serties dans deux lignes de chatons garnis de pierres précieuses. Le reliquaire
(1) Arch. de la Côte-d’Or, tonds Saint -Bénigne, H, 9 bis, fondations.
s’ouvrait par devant, et une broche munie d’une petite chaîne en assujettissait la porte. Cette pièce d’orfèvrerie était en argent, doré à épargne. Elle pouvait dater du treizième siècle.
Un autre reliquaire renfermait le chef de saint Bénigne. Ce fut probablement après la relevation du corps saint, accomplie en 1288, que le chef fut retiré de la châsse, pour être placé dans un reliquaire particulier. Tous les ossements de la tête, moins le maxillaire inférieur, furent déposés dans un buste en vermeil, posé sur quatre pattes de lion. Les galons des épaules du buste et tout le bord inférieur étaient semés de pierres précieuses. Un large collier était également chargé de pierres, et se terminait, devant, par un camée en agate valant environ cent ducats d’or, entouré de trente-trois émeraudes. Le camée représentait deux lions tirant un chariot sur lequel un homme était assis; un autre homme, à pied, précédant les lions; un troisième, monté sur les lions. Le reliquaire s’ouvrait par le haut, et une broche avec une petite chaîne d’argent maintenait le couvercle.
La mâchoire inférieure du saint eut son reliquaire spécial, en vermeil, comme les précédents. Il représentait une figure d’homme ou d’ange, debout sur un socle à six pans, creusés en gouttière. Six pattes d’argent portaient le socle. L’image figurée tenait sur ses deux mains une custode, qui avait la forme d’une pyramide prismatique. En cette custode était déposée la relique. La pièce entière pesait vingt marcs.
Ce reliquaire offre un intérêt particulier, parce qu’une petite partie de la relique qu’il renfermait, se retrouve aujourd’hui à l’église Saint- Bénigne. Il est porté encore sur les inventaires dressés à la Révolution. Lorsque les dépouilles des églises furent conduites au district, l’ossement sacré contenu jusque-là dans ce reliquaire fut réuni à ceux du coffre de la grande châsse. De cet ossement M. Louis-Bénigne Baudot put enlever deux dents, transmises dans la suite à Mgr Rivet, évêque de Dijon.
Une première mention dudit reliquaire et de sa relique se rencontre dans l’inventaire de 1395, en ces termes : « Un vaisseau qui s’appelle gauterot (goutterot, nom provenant des pans à gouttière du socle) qui porte le jouaul monsieur saint Bénigne ouquel il a six dents (auquel il y a ses dents)... »
(1) Pour tous les détails sur les reliquaires, et pour la teneur des inventaires, voir B. Prost, le Trésor de Saint-Bénigne , loc. cit.
Le mot « jouaul » désigne certainement la mâchoire inférieure. On en a la preuve en se reportant à l’inventaire' de 1519, où est signalée, dans le même reliquaire, « la mentonnière basse de monsieur saint Bénigne avec les dents. » Ce mot vient du latin « jugale », employé au moyen âge pour désigner la mâchoire inférieure. Le mot « jugal » et ses synonymes « zygoma, zygomatique » sont toujours usités en anatomie (1).
Dans les églises qui possédaient quelque relique du saint martyr, ces précieux restes étaient de même tenus en grande vénération. Au mois de novembre 1302, Eudes, sire de Grancey, dressant l’inventaire des reliques de l’église Saint- Nicolas, cite « le doigt de saint Bénigne, en un vaisseau d’argent doré du poids d’un marc et demi et trois onces (2). »
L’image du saint était aussi l’objet de la dévotion des moines et du peuple. On la reproduisait en statuette et d’autre manière. Gauthier de Boux, curé de Fénay, qui fut si longtemps à la tête des finances de l’abbaye, et reçut la sépulture dans le cloître en 1315, donna une statuette de saint Bénigne. C’est peut-être celle qui figure dans l’inventaire de 1395, et qui se portait, sur le bâton, à la fête de la Relevation.
Dernières années et mort d’Othon de Enegret. — Par sa bonne administration, Othon de Enegret avait gagné la reconnaissance de tous les religieux, qui lui prouvèrent leur attachement unanime. Othon de Grandson, dont il était le neveu, voulut, en 1323, lui passer la jouissance des biens de l’abbaye remis en ses propres mains par une cession viagère. Cette généreuse démarche était inspirée au seigneur de Grandson par le souvenir des services que lui avait rendus Hugues de Enegret, père de l’abbé. Les biens dont il s’agissait appartenant à la mense conventuelle, les religieux tinrent le chapitre afin de délibérer sur ce sujet. Tous autorisèrent la transmission proposée, et adressèrent au pape Jean XXII la demande nécessaire, pour que l’abbé disposât personnellement, jusqu’à sa mort, du revenu des biens en question.
L’acte capitulaire rédigé en cette circonstance rappelle, à l’honneur d’Othon de Enegret, sa sollicitude pour les intérêts dont il avait la gérance, ses labeurs et ses veilles, ses industrieux efforts, qui avaient réussi à diminuer la dette du
(2) Bibl.nat., colt, de Bourgogne, XI, fol. 758.
monastère. Un mot résume le jugement porté par le chapitre sur son administration : « Au spirituel et au temporel, il a gouverné d’une manière louable et vraiment religieuse (1). » Othon dut rester fidèle à cette ligne de conduite, pendant toute la durée de son abbatiat. On le voit encore en 1339 appliquer les prescriptions de la Clémentine Ne in agro clominico. Cette décrétale renferme deux parties : l’une regarde les moines, nous en avons parlé ; l’autre concerne les religieuses. Dans plusieurs monastères de femmes on en était venu à porter de la soie, des fourrures; à autoriser des sorties fréquentes, même pour assister aux fêtes du monde : le luxe et la dissipation avaient audacieusement envahi ces retraites de la pauvreté et du silence. Clément V et le concile de Vienne condamnèrent avec sévérité de tels désordres.
Parmi les communautés de femmes qui dépendaient de Saint-Bénigne, celle de Larey avait ouvert ses portes à ce déplorable relâchement. Des habits somptueux remplaçaient la robe de bure. Quelques religieuses, logées à part dans le prieuré, hébergeaient des ménétriers et les gens qui les y menaient pour se divertir. Des danses, des chansons séculières s’exécutaient dans leurs demeures et en leur présence.
L’abbé Othon, en 1339, donna commission au chantre de Saint-Bénigne de corriger les excès des religieuses de Larey (2). Le titre qui nous renseigne à cet égard, n’est point accompagné d’un autre qui explique le résultat obtenu. Mais encore que la discipline eût pu être rétablie, ce ne fut qu’un effet passager. Les habitudes mondaines reprirent le dessus, et cinquante ans plus tard le prieuré de femmes fut supprimé à Larey ; il n’y resta que le prieuré d’hommes, jouissant des deux maisons et de tout le domaine.
A la cour de Bourgogne, comme auprès de ses religieux, Othon de Énegret trouva crédit et affection. La duchesse Agnès, fille de saint Louis, veuve du duc Robert II, et mère d’Hugues V et d’Eudes IV, fit son testament en 1325. Dans le nombre des personnages à qui elle demanda d’y apposer leurs sceaux, figure Othon, abbé de Saint-Bénigne.
En 1341, le 21 novembre, Othon mourut, et fut inhumé dans le chapitre, où reposaient l’abbé Jarenton et quelques bienfaiteurs du monastère.
Description raisonnée de l’église ogivale. — Au moment où se terminait cet abbatiat, l’église ogivale devait être achevée complètement, et déjà sans doute depuis de nombreuses années. Il est donc temps de la décrire, dans son ensemble et ses détails.
La série des planches XVIII-XXIV présente le dessin des choses étudiées dans les pages suivantes.
Devenue cathédrale, l’église Saint -Bénigne cause quelque déception à l’étranger qui la visite, sans en connaître l’histoire. Elle n’a pas en effet de grandes perspectives, ni la multiplicité des chapelles, ni ces vestiges accumulés de la vie d’un diocèse, qui se rencontrent d’ordinaire autour du trône épiscopal. Dijon n’a été doté d’un évêché qu’en 1731. Saint-Bénigne n’en est le siège que depuis 1792. On ne saurait donc chercher dans cet édifice les caractères qui rendent si intéressantes les vieilles cathédrales que n’ont pas trop dépouillées le mauvais goût, les révolutions, le puritanisme en fait d’art.
Saint-Bénigne fut une église abbatiale, et doit être jugée comme telle.
Mais, d’autre part, lorsqu’elle fut aménagée pour servir à une paroisse et pour recevoir le trône de l’évêque, elle perdit son aspect monastique. On en fit disparaître le chœur des religieux, qui, avec sa haute cloison, son jubé, ses grilles et tout son ameublement, formait en quelque sorte une seconde église au sein d’une église plus vaste. L’aspect intérieur de l’édifice y gagne peut-être, mais surtout il y perd. On saisit mieux, au point de vue de l’architecture, l’harmonie des lignes. Toutefois, à ce même point de vue, la nudité, la sécheresse se dévoilent davantage ; et — déjà nous en avons fait la remarque — ces larges faisceaux de colonnes que, du bas de la nef, on aperçoit au fond de l’ église, ne sont pas sans monotonie, depuis qu’aucune ligne horizontale ne vient plus couper, sinon lier, leurs gerbes élancées.
L’église Saint-Bénigne a donc le malheur de n’être plus ce qu’elle était par destination, et de n’avoir point été construite pour ce qu’elle est devenue.
Étudiée comme église abbatiale, restituée dans son état normal par un effort de l’imagination, elle restera même, parmi les productions de
l’art gothique, à un rang secondaire. Ce résultat est dû à plusieurs circonstances. La nouvelle église se complétait de la rotonde, échappée à la ruine : de là des proportions plus restreintes, un moins grand nombre de chapelles. Elle fut élevée par les moines à peu près seuls, . et au moment où leur situation financière faillit sombrer complètement. Il ne s’est point trouvé là un architecte de haute valeur et d’intuition géniale. Môme en la partie du chevet, déjà décrite, et la meilleure de tout le monument, rien qui porte un cachet d’originalité. Pour insister, en un point seulement, sur une comparaison déjà faite, quelle supériorité dans la claire-voie du sanctuaire de Saint-Thibault! Ici le fenestrage ajoure tout l’espace compris entre les piliers ; chaque fenêtre a cinq lancettes, et la grande rose redentée du sommet produit un effet très décoratif. Un maître tenait le compas qui a tracé ces lignes.
Plan et intérieur de l’édifice. — En combinant les dessins des planches XVIII et XIX, on juge du plan de l’église abbatiale de Saint- Bénigne au quatorzième siècle. La planche XIX donne les proportions exactes, et corrige les défauts de la précédente, qui est une fidèle reproduction du document conservé aux Archives de la Côte-d’Or. Celle-ci, du moins, fait comprendre l’aménagement du sanctuaire et du chœur au temps des moines ; elle indique aussi la porte latérale, percée au midi, dans le transsept, et obstruée par les constructions du dix-neuvième . siècle ; enfin elle montre l’agencement de la nouvelle église avec l’ancienne, mais dans les conditions établies à la fin du dix-septième siècle : primitivement les deux absides secondaires ne se terminaient point par une baie de communication avec la vieille basilique, mais par un mur plein contre lequel un autel était adossé. Les bâtisses parasites qui enveloppent l’église comme une brousse envahissante, sont toutes postérieures au quatorzième siècle. A l’intérieur, il faut également supprimer la tribune, qui occupe la première travée contre la grande porte : elle ne date que du dix-huitième siècle.
L’unité, la régularité du plan sont parfaites. On saisit seulement une légère déviation à la grande porte, qui appuie trop du côté du nord : la conservation de la belle porte romane construite au douzième siècle a produit ce résultat, comme elle a empêché de donner aux nefs une travée de plus, qu’elles auraient reçue avec
avantage. Avec la tribune surtout, le vaisseau paraît tronqué dans sa longueur.
Il y a dans les détails du plan plus de force que d’élégance. Les gros piliers, en faisceau de colonnes, qui se succèdent, absolument les mêmes, de la ligne occidentale du transsept jusqu’aux absides, alourdissent le dessin. Ceux de la nef, robustes aussi, varient du moins avec les précédents ; ils offrent un modèle qui se rencontre en beaucoup d’églises delà même époque : massif rond cantonné de quatre colonnes. Mais les proportions sont mal observées, le massif est lourd, et la colonne grêle (planche XXII).
Une coupe majestueuse distingue l’intérieur de l’édifice, et lui donne une réelle beauté. Personne qui n’en soit frappé au premier aspect. Cette favorable impression persiste, malgré le regret qu’on éprouve de voir les nefs si peu ornées et de constater plusieurs défauts, dont quelques-uns ont déjà été signalés, et dont nous ne dissimulerons pas les autres.
Du transsept au portail, les chapiteaux sont nuis, dans la nef et dans le collatéral nord. Pour le collatéral sud, ceux des piliers adossés ont la frondaison régulière. Ce vide absolu de la corbeille, dans les chapiteaux des piliers de la nef, fait appeler volontiers ce maigre couronnement une simple corniche. Du repos ainsi marqué s’élèvent, à chaque pilier, trois colonnettes qui étayent les retombées de la haute voûte. La corbeille de leurs chapiteaux est pareillement dépourvue du moindre crochet ou feuillage. Elles n’ont pas de base, et portent à cru sur la corniche. Dans cette partie de l’église, les lancettes du triforium n’ont aucun ornement, sauf audessus de la grande porte — derrière l’orgue — et dans les deux travées voisines, où la pointe des arcades est tréflée (planche XXIII). La clairevoie supérieure est également fort simple, composée de lancettes et de roses sans redents. Enfin contrairement à la première moitié de l’édifice bâtie par Hugues d’Arc, la dernière ne présente plus, dans les parties anciennes qui restent, cette finesse d’exécution, cette pureté des profils, qui caractérisent les œuvres de la grande époque ogivale.
En face de ce regrettable contraste, devant cette pauvreté et ces défauts, on s’est demandé, au dix-neuvième siècle, si les nefs de Saint-Bénigne ne devaient pas l’état d’infériorité où elles se trouvent à des retouches maladroites, exécutées dans l’âge décadent qui précéda la Révolution.
Du soupçon à l’affirmative le passage a été rapide. Les religieux de la congrégation de Saint-Maur ont été accusés d’avoir cédé au mépris que leur époque professait pour le style gothique, et d’en être venus jusqu’à dévaster l’église de l’abbaye sous prétexte de l’embellir. Cette injuste illusion s’est vite accréditée, comme tout ce qui flatte le chauvinisme. On aimait à se dire que la troisième basilique élevée en l’honneur du martyr de Dijon avait dû être, à l’époque de sa construction, un monument plus remarquable que celui qu’on pouvait voir et palper.
La vérité est que l’église ogivale s’est achevée, ainsi que l’ont établi les documents, dans des circonstances qui forcèrent les moines à se montrer parcimonieux. Les lacunes, les défauts qui font aujourd’hui l’objet de nos regrets et de nos critiques, remontent au quatorzième siècle.
Réfutation de la légende de Saint-Bénigne