DÉVASTÉ PAR LES RELIGIEUX DE LA CONGRÉGATION
de Saint-Maur. — Une erreur s’enracine si vite et si profondément que nous croyons utile d’insister.
Les religieux de la congrégation de Saint- Maur ont subi, au point de vue artistique, l’influence de leur époque. Ils n’ont pas toujours conservé avec soin les monuments du moyen âge. Nous les verrons, par exemple, à Saint- Bénigne , laisser tomber en ruine les anciens cloîtres, les démolir, les remplacer par des constructions sans caractère. A l’égard cependant de l’église et de la rotonde, ils n’ont point altéré le style de ces édifices, dans les réfections accomplies sous leur surveillance. Les marchés passés avec les entrepreneurs des travaux contiennent des clauses d’un sens tout opposé. Les religieux exigent que les « ornements gothiques » soient dûment rétablis. Ils commandent des outils spéciaux, afin d’éviter de nouvelles détériorations. Parmi les titres de l’abbaye datant des dix-septième et dix-huitième siècles, aucun ne parle de travaux d’embellissement exécutés à cette époque. C’est à grand’peine que les édifices sont entretenus et réparés.
Sous le régime de la commende, en effet, l’entretien de l’église était complètement à la charge de l’abbé. Or les abbés commendataires s’empressaient peu d’ouvrir leur cassette, et lorsqu’ils y étaient contraints, ils n’en tiraient pas même
de quoi suffire aux dépenses nécessaires. Loin d’eux, par conséquent, la pensée de contribuer à des restaurations inutiles, plus propres à ébranler qu’à consolider l’édifice.
D’ailleurs les pierres mêmes du monument attestent le respect qu’on a eu pour elles. Nulle part on ne découvre la moindre trace d’un crochet abattu, d’un redent ravalé, d’une ratissure quelconque. Les ouvriers, les plus habiles dans leur art, qui avec nous ont examiné et palpé ces pierres, n’hésitent point à dire ce que nous écrivons ici.
Aussi bien, allons à la source de l’erreur, et constatons la méprise sur laquelle s’est échafaudé tout le procès fait aux religieux de la congrégation de Saint-Maur.
Une des quatre piles du transsept diffère des trois autres. Les colonnettes du faisceau n’y sont point séparées par des pieds-droits ou dosserets à vive arête, mais par des pans arrondis. Le pied-droit ne se retrouve que dans la ligne des arcs formerets. Tel est le plan du corps de la pile. Et pourtant la base qui la soutient, a dans chaque interstice un redent (planche XXII). C’est de là qu’on est parti en guerre contre les moines.
Evidemment ils avaient « raclé les lignes à angles saillants, afin d’épurer les contours. » Mieux encore, pour les piliers de la nef, « au lieu de ce faisceau de colonnettes qui enveloppait et dissimulait chaque pilier, » ils avaient « imaginé de tailler une lourde colonne, cantonnée de quatre autres colonnes d’un effet très disgracieux. » Une fois bien en train, ils avaient porté plus haut leur réfection dévastatrice, « taillé tous les chapiteaux à la boucharde, effacé toutes les arcatures trilobées du triforium, et dans les fenêtres métamorphosé les quatrefeuilles en cercles (1). »
On a ici un exemple de l’étrange aberration où l’amour du clocher peut conduire le talent et la sincérité.
Le dessin de la planche XXII démontre, géométriquement, l’impossibilité absolue d’arriver au plan du pilier qui existe, par le ravalement des redents ou vives arêtes. La figure tracée représente, à main droite, la forme du pilier au sujet duquel on discute, et à main gauche, la forme des trois autres. On a en à les vives arêtes qui sont dans la ligne des arcs formerets. Tels eussent été les interstices a dans une pile entiè-
(I) Etude historique et critique sur saint Bénigne, I. III, ch. vin, pp. 370-377.
rement redentée, comme à main gauche. Or il saute aux yeux qu’un ravalement des redents a eût abaissé le pan arrondi jusqu’au pointillé, et ne lui eût point laissé la saillie qu’il a, et qui même le fait mordre sur les moulures de la base. Il est donc de toute nécessité que, sur une base entièrement redentée, on ait élevé une pile n’ayant que quatre redents et douze pans arrondis.
Ce système des pans arrondis est d’ailleurs appliqué dans la pile adossée du collatéral nord qui est située vis-à-vis celle du transsept, et la base est aussi entièrement redentée.
En descendant le collatéral jusqu’à la tour, on trouve les pans arrondis, à chacun des piliers adossés, même à la base. Dans la réfection de ces piliers au dix-neuvième siècle, la forme ancienne de la pile a certainement été reproduite. Nous ignorons s’il en a été de même pour la base.
Au collatéral du midi, le système des interstices redentés est appliqué jusqu’à la tour, dans chacune des piles adossées.
Ces remarques indiquent la marche qu’on a suivie dans l’exécution des travaux. Une précaution avait été prise au début, pour engager l’avenir. Du chevet à la ligne occidentale du transsept, les bases de tous les piliers avaient été posées d’ensemble. A toute époque on a employé quelque moyen, afin d’assurer la régularité d’une construction réclamant de nombreuses années de travail, et risquant de ne pas être achevée par l’initiateur. Lorsque, vers le milieu du onzième siècle, Garnier de Mailly, abbé de Saint-Étienne de Dijon, se mit à rebâtir la collégiale, il recourut à ce procédé fort sage, et d’une manière plus complète qu’Hugues d’Arc. La crainte lui vint, dit son biographe, que ses successeurs, moins zélés ou trop économes, n’ajoutassent au sanctuaire et au chœur des nefs peu dignes de cette première partie de l’église. C’est pourquoi il fit asseoir les fondations jusqu’au portail, et élever les murs à hauteur d’homme, espérant fixer par là le style et les dimensions de l’édifice entier (1). Sans pousser aussi loin les précautions, Hugues d’Arc en avait pris suffisamment pour garantir l’uniformité, dans la structure de l’église ogivale.
Le but fut atteint pour le bras du transsept
(1) Fyot, Hist. de Saint-Étienne , pr. 100, p. 63. — Timens (Garnerius) ne inertia et parcitas sequentium minus capiti competens corpus ecclesiæ construerent, ut agendum volebat providit, modumque qualitatis et quantitatis usque ad portas anteriores statura unius hominis a fundamento per circuitum protraxit. Providit
situé au midi, et pour le mur donnant sur la place, jusqu’à la tour. C’est par ce côté que les travaux se continuèrent. Là les bases des piles adossées ont des redents ; les chapiteaux sont décorés de sculptures, aux piliers et aux fenêtres. En un mot, les plans, les profils, les ornements adoptés sont maintenus, sauf dans le triforium, qui s’appauvrit d’abord au pignon, et plus encore au retour d’équerre.
Nous devons noter que les chapiteaux sculptés de la dernière pile adossée, à l’entrée de la travée de la tour, datent seulement de 1899. Précédemment les chapiteaux de cette pile étaient semblables à ceux de la nef, et avaient une corbeille vide. Ici commence en effet, chronologiquement, le style négligé de la seconde partie de l’église.
La mort d’Hugues d’Arc produisit donc, pour Saint-Bénigne, ce que Garnier de Mailly avait craint de voir arriver pour Saint-Étienne, après son décès. Les constructeurs de la seconde partie de l’église ogivale n’eurent pas assez de zèle et trop d’économie. Les embarras financiers peuvent les excuser. Mais le fait est certain. Aussi, quand on éleva la quatrième pile du transsept et celles du collatéral nord, bâties les dernières, on alla au meilleur marché, en adoptant le système des pans arrondis. La même raison d’économie fit commettre toutes les négligences qu’on a signalées.
Telle est la véritable histoire de la construction des nefs de Saint-Bénigne, et il n’y a nullement à incriminer à ce sujet les religieux de la congrégation de Saint-Maur.
S’il fallait insister, nous rappellerions qu’avant l’arrivée de ces religieux à Dijon, deux faces du pilier qu’on leur reproche d’avoir déformé, étaient mises à l’abri de toute attaque, dans la partie inférieure, par les murs du jubé et de la cloison du chœur, appuyés contre elles. Et ces murs ne furent démolis qu’à la Révolution, après le départ des religieux.
Quant aux piliers de la nef, ils sont désignés en ces termes dans une description de l’église datée de 1768 : « Les cinq travées de droite et de gauche sont décorées dans la partie de la nef d’arcades portées par des colonnes de six pieds de
etiam nt tam adjutoriis vicinorum quam ope reddituum cceptum opus compleretur. Quod post eum canonici et oppidani, juxta constitutionem et voluntatem pii patris amplectentes, licet non ea acceleratione qua ipse, nobilissime tamen et strenue peregerunt.
diamètre, flanquées de quatre petites colonnes de douze pouces de diamètre (1). » Telle est la forme que leur donnent, cinquante années auparavant, les plans que fit dresser dom Plancher (2). Des documents très complets renseignent sur les travaux exécutés depuis 1651, année de l'introduction de la réforme de Saint-Maur à Saint- Bénigne, jusqu’au commencement du dix-huitième siècle, et il est clair que ces travaux ne portèrent point sur les piliers de la nef.
Mais une plus longue insistance deviendrait puérile. Un regard attentif sur les piliers fait reconnaître qu’ils ont leur forme primitive, et nous ne réfuterons pas un à un les autres griefs, dont l’inexactitude est trop évidente.
Les défauts de la nef de Saint-Bénigne