EXPLIQUÉS PAR L’ÉVOLUTION DE L’ART OGIVAL
Par l’ensemble de son style l’église Saint- Bénigne est du quatorzième siècle. Les caractères distinctifs de l’architecture à cette époque, apparaissent dans la partie même qui fut bâtie de 1280 à 1287. On y remarque, par exemple, l’arête aiguë aux petites colonnettes, aux tores, aux meneaux, et le méplat aux nervures des voûtes.
Or , dès le commencement du quatorzième siècle, s’accentuait déjà, dans l’évolution de l’art ogival, le mouvement qui amena certaines simplifications regrettables au point de vue esthétique, mais avantageuses sous le rapport pécuniaire. La ligne horizontale s’efface beaucoup, et bien trop quelquefois. Un courant rapide entraîne les architectes à diminuer la hauteur, la saillie des bases et des chapiteaux. Il leur fait éviter les empattements robustes, les larges et fortes tablettes, les cordons vigoureux, en désaccord désormais avec le système vertical des constructions. Mais bientôt il les jettera contre l’écueil où ont échoué tous les arts, en affinant trop leurs œuvres.
Ainsi le chapiteau cesse, à vrai dire, d’être un support; il devient un simple ornement et parfois, se confondant avec la bague, la corniche, il perd son feuillage ou ses crochets. La colonnette n’est souvent plus qu’une moulure, où la base n’a aucune raison d’être.
Dans ces conditions il arriva que des constructeurs dont les ressources s’épuisaient, usèrent
(1) Archiv. de M. E. Petit, à Vausse, par Châtel-Gérard (Yonne), registre n° 213, p. 65.
trop largemeni des simplications nouvelles. Aussi n’est-ce pas seulement à Saint-Bénigne qu’on voit et des chapiteaux avec une corbeille vide, et des colonnettes tombant à cru sur leur support. Viollet-le-Duc cite des exemples de ces chapiteaux au quatorzième siècle. Il en signale, à Paris, dans une salle du palais de justice. Nous en avons rencontré à l’église Saint-Martin de Langres, ainsi que des colonnes dépourvues de base. Mêmes colonnes à Saint-Père sous Vézelay. Là encore deux petits chapiteaux à corbeille nue, mais ils sont du quinzième siècle. Pareils chapiteaux à Saint-Remy de Troyes, aux piliers de l’abside (quinzième siècle).
Mais c’est surtout à l’église Saint-Jean-Baptisfce de Chaumont (Haute-Marne) que nous avons vu, sur toute une file de piliers adossés, des chapiteaux lisses qui rappellent absolument ceux de Saint-Bénigne et doivent appartenir à la même époque. Dans cette église il y a contraste, pour l’ornementation, entre les chapiteaux des piles adossées du collatéral nord, qui ont tous une corbeille décorée, et ceux des piles parallèles du collatéral sud, qui n’ont ni crochet ni feuillage. Les bases des colonnes sont les mêmes qu’à Saint-Bénigne, et certainement du quatorzième siècle.
Les chapiteaux que l’on regrette de trouver à Dijon ne sont pas uniques en leur genre, comme le prouvent les exemples cités. Pour les roses sans redents, les lancettes sans trèfles, elles existent dans les meilleurs édifices.
Extérieur de l’église ogivale. — La vignette du titre de ce volume, et surtout la planche XXI offrent la vue extérieure de l’église Saint-Bénigne. Ces deux dessins, qui reproduisent des photographies prises à différentes époques, donnent les deux dernières flèches, celle de 1896 et la précédente. Pour s’expliquer la perspective du monument dans la planche XXI, il est bon de savoir que la photographie générale en a été prise d’un point très éloigné, qui est la tour de l’église Sainte-Chantal. On a donc la silhouette un peu plate qui se présente au bout d’une lunette pointant un objet à grande distance. De la sorte, du moins, deux côtés de l’édifice ont pu être embrassés assez complètement.
Cette église ne manque pas d’un certain carac-
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 1 8, église et bâtiments
tère de grandeur et de sévère beauté. Une excroissance la dépare : la chapelle accolée au transsep t en 1821, qui supprime la porte latérale. Une sacristie et son couloir, construits en 1858, sont d’un style assorti, mais ils voilent l’étage inférieur du chevet.
Les contreforts sont peu décorés. Les tours jumelles du portail manquent aussi de cette riche ornementation qu’on veut voir à la façade des grandes églises. Seules la délicate galerie du petit porche et la fenêtre restaurée en 1896 animent ces murs sombres et mornes (1). Le dessin primitif de la fenêtre est inconnu, car la vulgaire découpure, enlevée pour poser la rose et les lancettes actuelles, provenait d’une réfection accomplie sous l’administration du deuxième cardinal de Givry (1570-1612). Cette découpure se voit dans la vignette indiquée tout à l’heure. La galerie du porche devait faire suite extérieurement à une autre régnant sur le mur goutterot des bas côtés, et garnie d’une simple main courante. L’architecte s’était assurément proposé d’établir cette circulation. On a eu toute raison de le conclure, malgré l’absence de la balustrade, qui ne semble pas avoir été posée. Non seulement les contreforts sont percés de baies pour livrer passage d’une travée à l’autre, mais à chacun d’eux est pratiquée aussi l’encoche, pour assujettir la balustrade. Aussi a-t-on commencé d’exécuter ce travail resté inachevé, et de combler une lacune évidente. Sous le gable de la façade existe une autre galerie ; elle correspond à celle qui fait le tour du toit principal.
Quel clocher a-t-on élevé au quatorzième siècle sur la croisée de l’église ? Il y en eut un, conformément à l’usage de placer au-dessus du chœur des moines un campanile renfermant plusieurs cloches. Ce fut, comme aujourd’hui, une pyramide en charpente. Mais les chroniqueurs ont omis d’en parler, et la première flèche qu’ils décrivent a été construite par l’abbé Claude de Charmes (1488-1510).
Sculpture. — Les chapiteaux de l’église Saint-Bénigne qui sont ornés de sculptures , offrent nettement les caractères des chapiteaux de la fin du treizième siècle ou du commence¬
ment du quatorzième. Les feuillages sont trop ramassés, dans une corbeille trapue ; mais ils ont encore de la saillie. Les crochets, en général, se détachent bien. Sur un de ces chapiteaux se mêlent au feuillage, d’un côté le pélican qui se déchire les flancs pour nourrir ses petits, de l’autre le phénix au-dessus d’un bûcher. Ici l’exécution n’est pas sans mérite.
A la façade de l’église on remarque aussi quelques sculptures . intéressantes. Plusieurs bandeaux ou frises, bien traités, décorent la tour méridionale. Le dessin d’une de ces frises est reproduit à la planche XXIV.
Les détails de la galerie du porche sont également d’un bon ciseau. Pour apprécier l’œuvre, vu sa délicatesse, il est besoin de monter dans la galerie et d’examiner de près les minuscules figures sculptées en ornement. Les trèfles qui ajourent la partie supérieure des arcades géminées, présentent un dessin alternativement varié : une fois les pétales sont mousses, une autre fois ils sont aiguisés.
Nous répétons qu’on ne saurait dire si cette galerie est du milieu ou de la fin du quatorzième siècle.
Le cellier et le dortoir. — Deux autres édifices restés debout font partie des constructions élevées par les moines de Saint-Bénigne au treizième-quatorzième siècle.
Un cellier, déjà mentionné, est situé à peu de distance de la tour méridionale de l’église. Le bâtiment, en pierre de taille, fort bien appareillé, comprend deux étages : — en bas, le cellier proprement dit, voûté sur dix colonnes, distribuées en deux rangs, qui donnent trois belles nefs de six travées, celle du milieu plus large ; — audessus, un vaste grenier, anciennement couvert d’un berceau ogival en bois. Ce bâtiment doit être de la seconde moitié du treizième siècle, et fut sans doute construit avant la chute de la basilique romane. Il est devenu depuis la Révolution une propriété particulière.
Au nord de l’église, vis-à-vis la principale abside, s’étend perpendiculairement l’ancien bâtiment claustral, dit le dortoir à raison de sa destination primitive, et affecté depuis 1803 à l’éta—
(1) Les galeries des porches sont volontiers dénommées « galerie du Gloria ». On parle en effet d’un usage qui aurait existé en certaines églises, et d’où viendrait ce nom particulier. Le dimanche des Rameaux, au retour de la procession, des clercs ou des enfants chantaient, dit-on, du haut de ces galeries les strophes du Gloria
laus, tandis que la reprise s’exécutait en bas par l’ensemble du clergé et des chantres, qui se tenaient avec la foule devant le portail.
C’est par assimilation qu’on prend actuellement l’habitude d’appeler « galerie du Gloria » la galerie du porche de Saint-Bénigne.
blissemenfc du grand séminaire. C'est un vaste parallélogramme, de 52 mètres de long sur 15 de large dans œuvre. La hauteur est de 6 mètres sous clef. Divisé par deux rangs de colonnes, il formait à l’origine trois nefs de dix travées, composant le premier étage du corps de bâtiment. Cette aile avait été construite par Halinard, et on en laissa subsister le rez-de-chaussée, devenu maintenant un sous-sol, par suite de l’exhaussement du préau. Depuis longtemps deux nefs du dortoir, celles du centre et du levant, ont été subdivisées en divers compartiments, mais sans qu’on ait démoli une seule colonne. La clairevoie malheureusement a été modifiée. Rehaussé d’un étage au dix-septième siècle, et d’un autre encore au dix-neuvième, l’ancien dortoir a fléchi sous la charge et menace ruine. Il pourrait cependant être conservé. Le rétablissement de ses nefs spacieuses doterait l’église cathédrale d’une annexe magnifique et fort utile.
Les caractères de l’édifice indiquent pour l’époque précise de sa construction la première moitié du quatorzième siècle : colonnes à base aplatie portant sur un socle octogonal, chapiteaux ornés d’un rang de feuilles lisses et courtes, nervures et arcades aux arêtes rabattues.
Maîtres de l’œuvre. — Un des maîtres de l’œuvre de Saint-Bénigne est signalé dans quelques actes de 1325. Il se nommait André Marchant, et il était de Gevrey, mais domicilié à Dijon. Son nom est cité encore en 1351 (1).
André Marchant a pu diriger les derniers travaux de l’église, et ceux du dortoir.
S’il n’eut que la deuxième partie de ce rôle, il aura fait preuve d’un réel mérite. Après tantôt six siècles, la construction, fondée sur des murs du onzième, surchargée de deux étages, résiste aux attaques du temps et des hommes , et n’attend que d’heureuses circonstances pour reprendre sa beauté native.
Il faut parler différemment des parties de l’église ogivale qui furent les dernières construites. Presque tous les murs de cette église
(I) Archiv. de la Côte-d’Or, protocoles, B, 11224, fol. 18 verso, et 25 verso, 26 recto. — Humbertus Taillefer de Poilleyo prope Divionem retinet ad excolendum ad tertium (agrum) ab Andrea Marcheant de Gevreyo, morante Divione, lathomo, magistro operis sancti Benigni Divionensis, et a Serohetaejus uxore... — Stephanus dictus Marcheans de Gevreyo, lathomus, Divione commorans. . . et Andréas Marcheans de Gevreio, lathomus, Divione commorans. — Les deux actes sont de 1325.
Ibid., B, 1 1247, fol. 32 verso. — En novembre 1351, règlement
n’ont d’autres fondations que celles de la basilique romane et de son narthex. Or, du côté septentrional spécialement, ces fondations étaient d’une nature médiocre, mal assises, minées par les eaux. Le remède porté à ces plaies fut insuffisant. Aussi, depuis le dix-septième siècle, n’at-on cessé de consolider ou de relever pied à pied les contreforts et les murs de cette partie de l’édifice. Du mauvais état des fondations, il est même résulté de fâcheux effets, qui sont irréparables : les tours et plusieurs piliers se sont déjetés de leur aplomb.
Pierre VI, de Ranzeville, et Pierre VII. — Les religieux de Saint-Bénigne donnèrent pour successeur à Othon de'Énegret Pierre de Ranzeville. Ce moine était prieur de Vignory depuis un certain nombre d’années (2). Son titre « de Ranzeville, Ranceville, Rainzeville » est peut-être pris de Rantzvelle (Haute-Saône, arrondissement de Vesoul, canton de Jussey). Pierre VI paraît avoir dû à un vrai mérite et à l’estime qu’on lui portait, les suffrages dont il fut honoré. Un des religieux, prieur comme lui d’une maison dépendante de Saint-Bénigne, Jean de Pontailler, qui administrait Rupt (Meuse), n’avait pu assister à l’élection. Il envoya son assentiment, la veille de l’Épiphanie 1342 (3).
Les chartes relatives à cet abbatiat prouvent qu’il fut marqué par un sérieux déploiement d’activité, au double point de vue temporel et spirituel. Sous le second rapport, un acte, saisi au hasard, montre Pierre de Ranzeville, au mois de juillet 1346, traitant avec le chapitre assemblé de l’admission de nouveaux moines (4).
Une des terres de l’abbaye, Mesmont, était tenue en fief par les ducs de Bourgogne. Ces princes devaient donc, en certaines circonstances, « entrer en la foi de l’abbé », suivant les lois du régime féodal. Pareil fait eut lieu le 22 mars 1347. « Messire le duc Eudes reprit de fief, de monsieur l’abbé Pierre de Ranzeville, tout ce qu’il tenait à Mesmont parmi les biens de l’église Saint-Bénigne, et il entra en la foi dudit abbé
pour une somme qui était due « à Serohot, qui fut femme à maître Andrie, maître de l’œuvre de Saint-Bénigne de Dijon. »
(2) J. d’Arbaumont, Cartulaire de Vignory, passim.
(3) Archiv. delà Côte-d’Or, fonds Saint- Bénigne, H, 4, élections.
(4) Ibid., protocoles, B, 11244, fol. 63. — Anno Domini 1346, die dominica ante Magdalenam, in capitulo monasterii sancti Benigni Divionensis, reverendus dominus abbas monitionem facit conventui suo super creationem monachorum quos creare volebat in dicto monasterio.
par la même manière que ses devanciers. Cela se fit en son hôtel à Dijon, en présence de nombreux témoins : Jean Aubriot, évêque de Chalon ; Jacques d’Audeloncourt, chancelier de Bourgogne ; Gaucher, seigneur de Pacy ; Hugues, seigneur de Monetoy; Regnaut de Gellans, chevalier; Girard de Vesvrote, écuyer; frères Thomas (d’Éguilly), chambrier; Regnaut, grand cellérier; Hugues de Mimeure, prévôt du Val; Guillaume de Venarey, sire de Diénay ; Jean de Cîteaux, chantre ; Poinsart d’Arbois, pitancier ; Hugues, hôtelier; Pierre de Besançon, maître du corps saint; Pierre de Ramefort, etc. (1). »
Pendant plus de vingt années, les diplômes portent le nom de « Pierre, abbé de Saint- Bénigne »; mais, après 1347, nous n’avons rencontré aucun document plus explicite, indiquant qu’il s’agisse toujours du même personnage. D’autre part le Supplément de la Chronique et un catalogue des abbés donné dans le Calendrier ou Obituaire de 1588, comptent ici deux abbés nommés Pierre. Il y a donc lieu de croire que, vers 1350, Pierre de Ranzeville eut pour successeur Pierre VII.
Déjà à cette époque était allumée la guerre de Cent ans. La peste avait ajouté ses ravages aux horreurs de la guerre, durant les années 1348 et suivantes. En pareils temps, Saint-Bénigne aurait eu besoin d’avoir à sa tête d’autres Guillaume ou d’autres Jarenton. Du moins les deux abbés Pierre, qui remplissent l’intervalle del341 à 1363, ne faillirent point à leur tâche.
Sous le gouvernement du second, à la date de 1355, est mentionnée « une chapelle proche la chambre — le logis — de l’abbé. » Il s’agit d’une chapelle privée, annexe du logis abbatial. L’abbé avait en effet « un chapelain attaché à sa maison (2). »
Le chambrier Thomas d’Éguilly. — L’office claustral de chambrier avait été donné dès 1310, sinon plus tôt, à Thomas d’Éguilly, bon administrateur, moine zélé, qui conserva cet emploi jusqu’à sa mort (1350). Par sa ligne maternelle, Thomas se rattachait à la famille d’Hugues d’Arc. Depuis son entrée en charge, quatre de ses
(1 ) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 70, Mesmout. — Cf. dom Plancher, II, 197.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 53, Cessey, titre du 17 août 1355. — Ibid., B, 1 1284, fol. 11 verso. — G. Dumay, Èpigr. bourguignonne , p. 152.
(3) Sur la chapelle d’Éguilly à Saint-Bénigne consulter : Bibl. nat., coll. de Bourgogne , t. XI, fol. 469 ; lat. 12662, fol. 291 ;
parents avaient reçu la sépulture dans l’église Saint-Bénigne. Leurs tombes occupaient l’avantdernière travée du bas côté méridional, contiguë à la chapelle érigée, sous la tour, par Jean de Villiers.
Cette chapelle et, déjà peut-être, celle qu’on établit sous l’autre tour, étaient fermées. Des murs, élevés sous les arcades, en faisaient des oratoires particuliers. Telles les représente encore le plan de 1791 (planche XVIII), et les murs figurés dans ce plan existent toujours du côté de la nef.
Or Thomas d’Éguilly fit construire une troisième chapelle, dans les mêmes conditions, sur l’emplacement de la sépulture de ses parents, près desquels il désirait être lui-même inhumé. Un titre de 1347 atteste qu’ « à l’intérieur de l’église et à côté d’une chapelle voisine de la grande porte, il avait fait ériger un autel renfermé dans un oratoire. » Le fait était récent, car « l’autel n’avait pas encore été bénit. )> Un second titre, du mois d’avril 1348, concerne une acquisition faite au profit de cette chapelle, que le pieux chambrier voulait doter, afin d’y fonder la célébration d’une messe quotidienne. Enfin un troisième titre, du 30 août suivant, relate l’établissement de la fondation, et indique le vocable de la chapelle : « Pierre, abbé de Saint-Bénigne, et tout le couvent déclarent que Thomas d’Éguilly, chambrier, a fondé dans l’église du monastère un autel ou une chapelle en l’honneur de Dieu et de saint Symphorien, martyr ; qu’il a doté cette chapelle de vingt livrées de terre, assignées à perpétuité au tiers prieur, avec charge de célébrer chaque jour à l’autel nouveau une messe pour le fondateur et ses parents. »
Aymon de Charantenay, qui exerçait alors l’office de tiers prieur, fut investi des droits et charges de la chapellenie. L’autel lui fut remis garni d’un missel, d’un calice, de vêtements sacerdotaux, en un mot de toutes les choses nécessaires pour offrir le saint sacrifice. Obligation lui fut imposée, ainsi qu’à ses successeurs, d’entretenir le mobilier de la chapelle (3).
Thomas d’Éguilly érigea aussi un autel dans la maison du chambrier, à Messigny.
— G. Dumay, Èpigr. bourguignonne , pp. 70-75 ; — Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 6, chambrier ; H, 46, Dijon territoire ; H, 63, Fiacey.
Voici quelques extraits des titres conservés aux Archives de la Côte-d’Or :
1347. Thomas, monachus et camerarius monasterii sancti Benigni , infra septa dicti monasterii, juxta quamdam capellam existentem
Il mourut le 12 avril 1350, et son épitaphe rappelait qu’il était l’auteur de la fondation de la chapelle de saint Symphorien, « fundator et dotator hujus capellæ. »
Cinq pierres tombales furent posées dans cette chapelle. Deux subsistent, dressées contre le mur de l’église. Le pavé renferme quelques débris de deux autres. Celle du chambrier a entièrement disparu.
Serments des princes a Saint-Bénigne. — Le duc Eudes IV, mort en 1349, laissa pour héritier son petit-fils, Philippe de Rouvre, âgé de cinq ans. Jeanne de Boulogne, mère du jeune prince, en eut la tutelle. Mais, tout après le décès de son beau-père, elle fut fiancée au fils aîné du roi de France, qui devait bientôt régner sous le nom de Jean le Bon. Jean fut donc appelé de la sorte à gouverner la Bourgogne, pendant la minorité de Philippe de Rouvre.
Conformément à l’usage que venait d’établir Eudes IV, le prince, faisant son entrée à Dijon en 1350, se rendit à Saint-Bénigne. Là, devant l’autel majeur, en présence du Corps de Jésus- Christ et de la châsse du martyr, au nom du jeune duc, il reçut d’abord des représentants de la ville et fit lui-même ensuite les serments solennels, qui assuraient les droits du souverain et les franchises du peuple.
Les revers les plus sanglants signalèrent la minorité de Philippe de Rouvre. En France, la funeste bataille de Poitiers, la captivité du roi ; en Bourgogne, toutes les violences de l’invasion, suivies d’un ruineux traité, humilièrent profondément l’esprit national. C’est alors que l’abbaye de Saint-Bénigne fut renfermée dans les murs de Dijon. Afin de mettre la ville en état de défense, on répara en effet les fortifications, et on développa l’enceinte sur plusieurs points. Les
infra ecclesiam dicti monasterii prope magnam portam ejusdem ecclesiæ, quoddam altare construi fecit in quodam oratorio ibidem existenti, quod quidem altare nondum fuit benedictum.
1348 avril. Coleta filia Guillelmi de Divione... de Moneti mariti ejus assensu... Thomæ de Aguilleio, monacho et camerario monasterii sancti Benigni Divionensis... pro quadam capellania quam in ecclesia dicti monasterii de novo fundavit, ut dicebat, dotanda... vineam cedit...
1348 août. Nos frater Petrus, humilis abbas monasterii sancti Benigni Divionensis, totusque ejusdem loci conventus notum facimus quod, cum religiosus vir dilectus noster frater Thomas de Aguilleyo, monachus et camerarius monasterii nostri prædicti, fundavit in ecclesia nostra unum altare seu unam capellam in honore Dei et sancti Syphoriani martyris dedicatam, eamdemque capellam deputaverit in capellaniam perpetuam, ac eamdem dotavit de viginti libratis terræ... ordinavitque, de consensu nostro, quod quicumque tertius prior exstiterit in monasterio nostro habeat dictam
religieux contribuèrent, pour leur part, aux frais de ces ouvrages et a la rançon de la province. Ils commencèrent aussi à subir des désagréments au sujet de la rivière de Renne, dont les eaux furent. souvent interceptées pour remplir les nouveaux fossés.
Cependant le 'jeune duc, majeur en 1359, vint à Saint-Bénigne accompagné de la reine sa mère, afin de recevoir et prêter les serments. Ses qualités avaient fait naître les plus belles espérances, et le souvenir des malheurs essuyés devenait moins amer. Tout s’évanouit en un moment. Une mort inopinée enleva Philippe à l’affection de ses sujets. Le 21 novembre 1361, au château de Rouvre où il était né, il fit son testament, léguant « à toutes abbayes blanches et noires et de saint Augustin » situées dans ses Etats, cent soudées de terre, pour que son anniversaire y fût célébré. Le 9 décembre suivant, il était inhumé à Cîteaux.
Avec Philippe de Rouvre s’éteignit la première race des ducs de Bourgogne. Le roi Jean* le Bon, mis en liberté l’année précédente à la suite du traité de Bretigny, vint recueillir l’apanage du duché. C’est pourquoi il reparut à Saint- Bénigne, le 23 décembre 1361, recevant et prêtant alors les serments en son propre nom.
Médiation de Pierre VII en Espagne. — De leur résidence d’Avignon, les papes déploraient plus que personne la lutte terrible où l’Angleterre s’acharnait contre la France. Ils adressaient des lettres aux rois ennemis, ils leur envoyaient des légats, afin de ménager la paix. Un des légats qui obtint le plus de succès, fut l’abbé de Cluny, Androin de la Roche, négociateur du traité de Bretigny. C’était un moine bourguignon ayant d’abord régi le monastère de Saint-Seine, et digne de la haute situation à laquelle il fut élevé.
capellaniam... et sit capellanus perpetuus deputatus ad celebrandum per se vel alium idoneum dicti monasterii monaclmm quotidie unam missam pro remedio animæ dicti camerarii et parentum suorum... Ipse vero tertius prior et successores tenentur dictam capellam per prædictum camerarium nunc munitam seu garnitam missali, calice, vestimentis sacerdotalibus et aliis quæ sunt necessariaad celebrationem missæ bassæ, fldeliter custodire ac manu tenere dicta vestimenta, et alia necessaria ipsi altari providere quotiens opus fuerit suis sumptibus et expensis... Actum et datum die sabbati in crastino festivitatis Decollationis beati Johannis Baptistæ, anno Domini 1 348.
Les notes des religieux de la congrégation de Saint-Maur donnent à la chapelle d’Éguilly le nom de sainte Marguerite. Ce fut, probablement, un vocable ajouté à l’ancien. Les cloisons qui fermaient cette chapelle n’existaient plus au dix-septième siècle, et l’autel était adossé au pilier qui sépare la nef du bas côté.
L'abbé de Sain t- Bénigne , Pierre VII, d’un rang moins considérable, mais d’une réelle influence sans doute, servit d’intermédiaire à Innocent VI pour apaiser d’autres rivalités. Il fut envoyé en Espagne. Tel est le témoignage des annalistes d’au delà des Pyrénées, de Yepez en particulier. L’an 1361, dit-il, la paix fut rétablie entre les rois d’Aragon et de Castille, par la médiation de l’abbé de Saint-Bénigne. L’auteur du Supplément de la Chronique de Saint-Bénigne, au commencement du seizième siècle, trouva dans l’abbaye une tradition relative au voyage de Pierre VII en Espagne. Elle était déjà confuse, ou il ne sut pas la démêler, car il attribue à Pierre VII le voyage accompli par Pierre Ier. Néanmoins ce qu’il dit confirme l’assertion de Yepez.
Pierre le Cruel, roi de Castille, eut pour frère Henri de Transtamare, d’une naissance illégitime. A son avènement au trône (1350), il fit mourir Eléonore de Guzman, qui avait donné le jour à Henri. De là, entre les deux princes, une division profonde, qui les arma l’un contre l’autre. Le roi d’Aragon, Pierre le Cérémonieux, prit parti pour Henri. Ces querelles intestines ensanglantèrent l’Espagne. Dans le désir d’y mettre un terme, ou d’y apporter du moins quelque •trêve, le souverain pontife députa Pierre VII auprès de ces princes, et son entremise ne fut pas inutile.
Jean de Cloies successeur de Pierre VII. — A partir de 1363, le nom de l’abbé de Saint- Bénigne qui se lit sur les chartes est « Jean de Cloies, ou des Cloies », en latin « de Cletis ». Le Gallia chris tiana et l’Histoire manuscrite déjà plusieurs fois citée appellent cet abbé « Jean de Vaulx ». Il se peut qu’il ait appartenu à une branche de la maison de Vaulx (France), qui portait d'or à trois meriettes de sable. Le- sceau de Jean de Cloies, abbé de Saint-Bénigne, présente en effet comme une clef posée en pal, le panneton en haut et à dextre, et accompagnée de trois oiseaux, deux en chef, un en pointe (1).
Parmi les tombes du cloître, dans l’allée qui longeait le bâtiment conservé, s’en trouvait une où a été relevé ce nom : « Johannes de Flaies quondam abbas. » L’épitaphe était incomplète, et le transcripteur avertit qu’il n’est pas sûr
(1) Archiv. delà Côte-d’Or, B, 11637, titre du 5 août 1363. L’empreinte du sceau est bien conservée. Voir diverses mentions de Jean de Cloies, de 1365 à 1369, B, 11266, fol 19 ; B, II26S, fol. 32; B,
d’avoir lu exactement le mot « Flaies ». 11 ajoute qu’il ne connaît aucun abbé de ce nom parmi ceux de Saint-Bénigne (2). Cette tombe appartenait évidemment à Jean de Cloies. Les quelques mots qui restaient de son épitaphe prouvent qu’il mourut démissionnaire.
L’effigie, gravée au trait, représentait un abbé portant les vêtements de sa prélature et mitré.
Jean de Cloies est le premier abbé de Saint- Bénigne que l’on rencontre orné de la mitre.
Son action dans le monastère, l’influence qu’il eut au dehors et spécialement au conseil ducal, où il semble avoir siégé, sont choses inconnues. Cet abbatiat est surtout marqué, dans l’histoire de Saint -Bénigne, par le serment de Philippe le Hardi, premier duc de la deuxième race.
Serment de Philippe le Hardi. — Le roi Jean le Bon administra le duché, par l’intermédiaire d’un gouverneur, jusqu’au moment où sa loyauté chevaleresque lui fit regagner Londres. Un peu avant son départ, il donna la lieutenance générale en Bourgogne à son quatrième fils, Philippe le Hardi (1363). Les qualités du jeune prince charmèrent les grands et le peuple, qui, désireux d’ailleurs de conserver leur autonomie, demandèrent Philippe pour duc. Ils l’obtinrent. Jean était bon prince, vaillant soldat, mais politique imprévoyant. Il ne craignit point de rétablir la puissance ducale, ni même de l’accroître en donnant au duc de Bourgogne le titre de premier pair de France. Ainsi créait-il cette dynastie des grands ducs d’Occident, qui devinrent si redoutables aux rois. A la mort de Jean le Bon, qui suivit de près, Charles V ratifia tout ce qu’avait fait son père.
En conséquence, le 26 novembre 1364, le duc Philippe était à Saint-Bénigne pour la prestation des serments.
Wladislas de Pologne moine a Saint-Bénigne. — Dans le cours de l’année 1367, Jean de Cloies reçut au nombre des moines de Saint-Bénigne Wladislas de Pologne, fils de Casimir le Blanc, duc de Cujavie.
Ce prince avait espéré s’asseoir sur le trône de Pologne. Il était en effet le plus proche héritier du roi Casimir le Grand, qui n’avait point de fils, pour lui succéder. Mais l’humeur inconstante de
11269, fol. 47 ; B, 11237, fol. 1 et 2; H, 60, fonds Saint-Bénigne, Diénay.
(2) G. Dumay, Êpigr. bourguignonne , p. 170.
Wladislas déplut au roi, qui lui préféra pour gendre Louis de Hongrie. Ayant alors quitté son pays, il vint, après maintes aventures, demander l’habit religieux à Gîteaux, en 1366.
Le 9 avril de l’année suivante, Jean, abbé de Cîteaux, se trouvait à la Sainte-Chapelle de Dijon, ayant devant lui Wladislas revêtu de l’habit cistercien. Dans l’entretien que les deux moines eurent ensemble, en présence de témoins, l’abbé rappela au prince qu’il était venu librement à Gîteaux ; qu’il y avait demandé et reçu l’habit non moins librement ; qu’ayant ensuite réclamé les biens apportés par lui, ces biens lui avaient été rendus; enfin qu’il avait quitté l’abbaye sans permission. Après cela, cependant, l’abbé se déclarait disposé à recevoir de nouveau Wladislas , puisque la règle l’autorisait à rouvrir jusqu’à trois fois les portes du monastère aux moines fugitifs. Wladislas convint que l’abbé avait dit la vérité, et il se montra satisfait des offres qui lui étaient faites (1).
Néanmoins le prince polonais rompit définitivement avec Cîteaux. Il déposa l’habit blanc pour prendre l’habit noir, et entra à Saint- Bénigne. Dans sa nouvelle retraite, il emportait ce qui fit l’épreuve de toute sa vie, un désir toujours caressé de ceindre la couronne.
En 1370, la mort du roi Casimir ralluma cette vaine ambition d’une manière violente. Louis de Hongrie recueillit l’héritage du roi défunt. Des partisans delà dynastie qui s’éteignait, pressèrent Wladislas de rentrer sur la scène politique. Le pauvre moine n’y put tenir. Il quitta le cloître pour tenter les hasards de la guerre. Mais il tarda peu à constater l’inutilité de sa démarche : chacun de ses pas fut marqué par un échec. Las et humilié, il reprit le chemin de Dijon.
Ce fut le successeur de Jean de Cloies qui permit à Wladislas d’aller guerroyer en son pays. Les lettres délivrées au prince, à son départ du monastère, portaient le nom de l’abbé Guillaume (2). Il s’agit de Guillaume de Giac, qui fut en effet abbé de Saint-Bénigne pendant une ou deux années.
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, B, 11266, fol. 41 verso.
(2) Ibid., B, 11284, fol. 80. — L’an 1382, des notaires donnent à Wladislas de Pologne, moine de Saint-Bénigne, un vidimus de certaines lettres qu’il leur a présentées. Décrivant ces lettres, les notaires disent : « Nobis exhibuit quasdam patentes litteras, sanas, non viciatas, nec in aliqua sui parte corruptas, sigillis venerabilis patris fratris Guillelmi abbatis et conventus monasterii prædicti in caudis pendentibus. »
(3) Archiv. de la Côte-d’Or, B, 11268, fol. 32. — En décembre 1367, « Jean de Marigny, abbé de Saint-Étienne de Dijon, et frère Jean de Lille, prieur claustral, frère Barthélemy de Losne, aumônier,
Un maître de l’œuvre. — Le nombre et l’importance des édifices de l’abbaye exigeaient qu’il y eût, régulièrement, un maître de l’œuvre chargé de surveiller les bâtiments et de diriger les travaux. Dans un acte d’amodiation de l’étang l’Abbé, en décembre 1367, figure parmi les témoins « Jacot le Masson, maistre de l’œuvre de Saint-Bénigne de Dijon (3). »
Les religieux ont-ils élevé à cette époque quelque construction nouvelle? Pour toute réponse, nous n’avons rencontré qu’un détail. Jean de Grandvilliers,grenetier, mort le 31 décembre 1365, fit faire le chauffoir. Ce moine fut enterré dans le cloître. Sur sa tombe, outre ces mots de l’épitaphe : « Fecit calefactorium », on avait gravé une cheminée et des flammes (4).
Le foyer construit aux frais de Jean de Grandvilliers est la vaste cheminée qui se voit encore à l’extrémité du dortoir, du côté de l’église.
Guillaume de Giac , et Pierre VIII , de Corbeton. — La démission de Jean de Cloies fit passer la crosse dans les mains de Guillaume de Giac. Le nouvel abbé habitait Paris. De cette ville partirent les lettres du 13 mai 1371, par lesquelles il constituait ses vicaires et fondés de pouvoirs Étienne de Besançon, prieur claustral; Étienne de Besançon, prieur de Sexfontaines , Barthélemy de Losne, aumônier; Étienne de Rosey, bachelier en décrets, moine de la Charitésur-Loire. Guillaume était frère de Pierre de Giac, qui fut, sous Charles VI, premier chambellan du roi et chancelier de France. Il ne paraît pas qu’il soit venu demeurer à l’abbaye, et dès 1372 il démissionna, comme son prédécesseur (5).
A Guillaume succéda Pierre de Corbeton, docteur en théologie. Le 16 décembre 1372, il établissait ses procureurs généraux.
Le grade universitaire de Pierre de Corbeton amène à parler de la marche progressive des études dans l’ordre des Bénédictins. En 1336, le pape Benoît XII avait adressé aux religieux de
frère Gui de Baissey, chantre, moines de Saint-Bénigne, et Ythier de Fleurey, ceilérier et procureur dudit monastère, grands vicaires au temporel et au spirituel de révérend père en Dieu frère Jean de Cloies, abbé de Saint-Bénigne, amodient à Renaut le Gelinier bourgeois de Dijon, l’étang l’Abbé, etc. En présence de... Jacot le Masson, maistre de l’œuvre de Saint-Bénigne de Dijon. »
(4) Suppl. Chron., p. 213. — Joannes hujus loci monachus faciendum curavit calefactorium dormitorii, fundavitque ligna huicnecessaria.
(5) Archiv. de la Côte-d’Or, B, 11270, fol. 16, 17; B, 11237, fol. 59, 60; H, 13, fonds Saint-Bénigne, emprunts.
cet ordre une bulle divisée en plusieurs articles, dont un concerne les études. A cet égard, le souverain pontife revient sur les prescriptions de la Clémentine, et il insiste. Il exige que, dans chaque maison un peu considérable et pourvue de ressources suffisantes, il y ait un maître « pour enseigner aux moines les sciences premières, à savoir : la grammaire, la logique et la philosophie. » Parmi les religieux qui auront achevé le cours de ces études, quelques-uns seront choisis et envoyés dans les universités, afin d’y acquérir une science approfondie de la théologie ou du droit canon. Des statuts sont portés à l’effet de régler la direction des écoles, et de pourvoir à l’entretien des étudiants.
Saint-Bénigne ne suivit pas à la lettre les injonctions du pape, puisque l’établissement de l’école de grammaire dans l’abbaye ne datait que du commencement du seizième siècle. La Bénédictine — ainsi fut appelée la nouvelle bulle — fut d’ailleurs adressée directement aux présidents d’un chapitre provincial, composé des deux provinces de Sens et de Reims, et ce n’est qu’indirectement qu’elle parvint dans les autres provinces. On en trouve pourtant une copie ancienne, dans les titres provenant de Saint-Bénigne (1).
Ce monastère retira du moins un avantage du progrès des études dans l’ordre bénédictin. Désormais il compta parmi ses membres, et surtout il eut à sa tête des hommes plus complètement initiés à la science sacrée.
Pierre de Corbeton fait observer les statuts DU CHAPITRE GÉNÉRAL DE SAINT-BÉNIGNE.
— Le 19 octobre 1373, en la fête de la Relevation de saint Bénigne, s’assembla, suivant l’usage, le chapitre général des maisons bénigniennes. D’anciens statuts furent alors renouvelés, et l’abbé fit observer immédiatement ce qui venait d’être défini. La plupart des mesures concertées étaient relatives à l’administration des prieurés. Un d’entre eux, celui de Rupt au diocèse de Toul, habité par seize religieuses, fut supprimé. Il s’y était introduit les mêmes désordres qu’à Larey-lez-Dijon. Trois ou quatre moines occupèrent cet établissement, pour remplacer les religieuses.
Dans les statuts du chapitre de 1373, il est déjà question de la commende par rapport à l’office de grand prieur. « Le manque de sujets
vraiment capables de le remplir et d’autres motifs légitimes pouvaient faire confier cet office à un commendataire. » Le cas échéant, divers points sont réglés, à l’égard des intérêts matériels.
Ce fut donc d’une main ferme que Pierre VIII saisit le gouvernement. Il fallait, en effet, un frein puissant, pour arrêter les religieux sur la pente fatale, où les poussait l’esprit du siècle. L’abbé eut conscience des besoins de la situation, et s’efforça d’accomplir son devoir. Mais, en certaines âmes, l’illusion était profonde; des troubles paralysèrent l’action des remèdes ; le mal eut son quartier, où il s’implanta audacieusement, et nous verrons le successeur de Pierre VIII, Alexandre de Montagu, bannir à grand’peine le scandale du sein de l’abbaye.
Troubles et difficultés. — Les premières difficultés que rencontra Pierre de Corbeton, furent avec Bernard de la Tour d’Auvergne, élu évêque de Langres en 1374. Pierre omit de verser une somme d’argent, que le prélat s’attendait à recevoir pour raison de joyeux avènement. Un refus obstiné valut au moine, de la part de l’évêque, une sentence d’excommunication. En second lieu, Pierre ne se rendit point au synode diocésain, à Langres, en 1375. Nouvelle sentence d’excommunication. Frappé de cette double censure, l’abbé de Saint-Bénigne en appela au pape Grégoire XI. La cause étant en discussion, le souverain pontife inclinait à donner raison à l’abbé, lorsque, devant ce résultat, l’évêque leva ses sentences (juillet 1376) , l’abbé retira ses appels, et la réconciliation s’opéra.
Un autre conflit éclata entre l’abbaye et la ville de Dijon. Dans la crainte de voir apparaître sous les murs de cette ville les Anglais, les Jacques, on était sans cesse occupé à établir des ouvrages de défense. La précipitation avec laquelle s’exécutèrent les travaux fut cause de beaucoup de dégâts, dont souffrirent particulièrement les religieux de Saint-Bénigne. On s’empara de leurs bêtes, on intercepta sans égards le cours de Renne; des maisons furent détruites, des jardins gâtés. Un incident tragique mit le comble à ces molestations. Jean de Thoraise, religieux, ayant été tué dans l’abbaye, les maire et échevins y envoyèrent , contrairement au droit , leurs hommes de justice; l’abbé et quelques-uns de ses domestiques furent arrêtés et emprisonnés.
(1) Arcliiv. de la Côle-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 3, statuts.
Ces violences n’eurent qu’un temps, mais elles occasionnèrent de longs procès, dont les sentences ne furent rendues, au parlement de Paris, que sous l’abbé Alexandre de Montagu.
A la faveur de ces troubles, l’homme ennemi put semer le mauvais grain et accomplir son oeuvre néfaste.
Suppression d’une chapelle, dans la vieille église. — Au mois d’août 1377, fut célébré à Dijon le baptême du troisième fils de Philippe le Hardi. Dans cette circonstance, une grande partie de la maison ducale prit gîte à l’abbaye et le séjour des princes se prolongea jusqu’en hiver. Parmi les appartements mis à leur disposition se trouvait celui du sacristain.
Guillaume de Corre, qui était alors pourvu de cet office, chercha le moyen de' se ménager pendant ce temps une nouvelle chambre. Une des pièces affectées au service de son emploi s’appelait « la chambre du Mataul », probablement parce qu’elle contenait le sel pour faire l’eau bénite, car « mataul, mastau, mastel » désigne habituellement une mesure de sel. C’était l’ancienne chapelle de saint Luc, qui terminait jadis le premier collatéral sud de l’église romane. L’autel y était encore avec ses reliques. Guillaume fut autorisé, sur sa demande et après la visite de la chapelle, à enlever l’autel, à déposer les reliques dans un reliquaire de l’abbaye, puis à établir en ce heu sa chambre et son ht. On voit, par ce détail, que, du côté de Saint-Philibert,, les absidioles de l’église romane avaient été plus ou moins distraites de la basilique même, après la construction de l’église ogivale : elles étaient devenues des annexes de service (1).
Un des actes qui concernent cet aménagement donne la statistique d’une partie du personnel de l’abbaye. On y voit figurer les noms suivants, avec indication du nombre d’années que chacun
(I) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 6, sacristain. — Guillelmus de Corra, sacrista monasterii sancti Benigni Divionensis... exponit... quod, cum iliustris princeps dominus dus Burgundiæ, una cum domina ducissa (Marguerite de Flandre) consorte sua et eorum nobili proie... occupaverunt cum suis gentibus et adhuc occupent pro eorum residentia omnes domos et ædificia. . . . sibi necessaria, dictus sacrista non habet in dicto monasterio aliquam cameram ubi caput suum reclinare valeat... nisi tamen in quadam caméra ad ejus officium pei’tinente, quæ vulgariter nuncupatur la chambre du Mataul, quæ caméra olim fuit capella sacrata in honorem sancti Lucæ evangelistæ et adhuc est ibi altare quod crédit dictus sacrista fuisse consecratum, et quod ibi sint reliquiæejusdem sancti, quodque altare nisi admotum esset, dictus sacrista non posset facere in eadem caméra lectum suum... — Guillaume de Corre demande à enlever l’autel et à déposer les reliques dans un
des moines avait déjà passées au monastère : « Hugues de Vantoux, prévôt du Val, vicaire au spirituel et au temporel de Pierre de Corbeton, 22 ans ; Guillaume de Tintrey, prieur de Saint- Apollinaire, 40 ans; Ythier de Fleurey, sousprieur, 15 ans ; Gui de Baissey, chantre, 38 ans ; Nicolas de Langres, panetier, 28 ans; Guillaume de Saulx, trésorier, 32 ans ; Clément de Chaumont, réfectorier, 38 ans ; Jean de Saint-Remy, religieux, 60 ans. »
Le chambrier, dont le nom manque dans cette liste des principaux dignitaires , était alors Guillaume de Barre (2). Ce fut lui qu’ Alexandre de Montagu dut rappeler aux devoirs de sa vocation.
Donation solennelle d’un bréviaire. — Les moines de Saint-Bénigne, au quatorzième siècle, avaient la propriété de leurs bréviaires.
En 1357, Étienne d’Annoire, qui, après avoir été grand prieur, était redevenu simple moine, vendit au sous-prieur, Pierre Girarde, un bréviaire en deux volumes, pour le prix de 40 florins. Clément de Chaumont fut un des témoins du contrat. Par un acte subséquent, Pierre Girarde accorda gracieusement à Étienne d’avoir chez lui, sa vie durant, pour son usage, un des deux volumes, selon le temps (3).
Clément de Chaumont disposa aussi de son bréviaire, mais ce fut en faveur de la communauté. La donation se fit le 11 novembre 1378, d’une manière solennelle.
Le premier coup des vêpres étant sonné, Clément se rendit à l’église, devant le grand autel, où l’attendaient le grand prieur et plusieurs moines, entre autres, Hugues de Vantoux, prévôt du Val; Guillaume d’Arbois, infirmier, et Jean de Saint-Remy. Clément tenait dans ses deux mains les deux volumes de son bréviaire, bien reliés, bien couverts, et ayant des fermoirs l’un
reliquaire de l’abbaye. Ceci se passait le samedi après la Saint- Martin d’hiver 1377, et l’autorisation fut accordée le vendredi avant la fête de saint Clément. Dans l’acte d’autorisation il est dit :« Quia LudovicusetMargareta nobilesliberi juniores iliustris principis domini ducis Burgundiæ cum gentibus suis majorem partem domorum ipsius monasterii, præsertim habitationem et cameram dicti sacristæ occupant... » et : « quod dicta capella ad officium sacristæ pertinet ab antiquo, et quod in eadem nunquam viderunt aut sciverunt divina celebrari, quodque dicta capella nullam habet dotationem seu fundationem. ®
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, B, 11284, fol. 11 verso. — En 1378 Guillaume de Corre, sacristain de Saint-Bénigne, traite avec Guillaume de Barre, chambrier du même monastère.
(3) Ibid., B, 11234, fol. 59 verso et 61 verso.
en argent, l’autre en cuivre. « Je dois, dit-il, faire à l’église de céans et au couvent une offrande pour mon bâton (1), selon mon pouvoir. Or, pour m’acquitter de cette obligation, je donne au couvent de céans, d’une manière irrévocable, ce bréviaire. Mais ensuite je vous prie de daigner me le prêter et confier ma vie durant, et je vous promets, sur le vœu de ma religion, que je le conserverai en bon état, s’il plaît à Dieu, et je vous en rendrai bon compte. » Le grand prieur reçut les deux volumes, et les tenant dans ses mains : « Messire Clément, répondit-il, grand merci pour tout le couvent et pour nous. Au nom du couvent, nous vous prêtons et confions ce bréviaire votre vie durant, laquelle Dieu veuille vous prolonger, par sa grâce, pour votre amendement, et à nous aussi ; nous vous le prêtons aux conditions que vous nous le demandez; vous ne pourrez ni le vendre, ni l’engager, ni l’aliéner, ni le mettre en d’autres mains que celles des moines de céans. » Clément reprit alors les deux volumes, réitéra sa promesse, et un notaire public, présent à cette donation, en dressa l’acte authentique (2).
Rien n’explique à quelle époque ce bréviaire avait été transcrit, ni quels ornements accompagnaient le texte.
Un bréviaire du quatorzième siècle et provenant de Saint-Bénigne est conservé à Paris, à la Bibliothèque de l’Arsenal , sous le n° 274. Les enluminures y sont en même nombre que dans le bréviaire décrit plus haut. Vingt initiales sont miniaturées avec or et couleur. Quelques autres sont en or et en couleur sans miniature. Les initiales ordinaires sont simplement en couleur. Le rouge et le bleu dominent parmi les tons, suivant le goût médiéval.
La décoration du bréviaire du quatorzième siècle est inférieure à celle du bréviaire du treizième.
Élection d’Alexandre de Montagu. — Pierre de Corbeton mourut le 18 avril 1379, et fut enterré dans l’ancien chapitre. Le prieur claustral et tout le couvent demandèrent immédiatement à l’évêque de Langres l’autorisation d’élire son remplaçant. Maintes fois, dans les monastères, la liberté des élections fut entravée par des influences diverses. A cette époque, la main des princes s’immisçait
( i) On pense qu’il s’agit du bâton d’une confrérie de saint Bénigne, que Clément aurait eu en dépôt dans son logis particulier.
volontiers dans la collation des dignités ecclésiastiques, préparant l’état de choses qui fut consacré sous Léon X et François Ier. Soit donc que les derniers abbés n’eussent pas été régulièrement élus, soit que l’on redoutât quelque contrainte dans le moment présent, les moines jugèrent bon de se prémunir. Malgré cela, six mois s’écoulèrent avant que le siège abbatial fût pourvu. L’élection n’eut lieu que le 30 novembre 1379.
Le successeur de Pierre de Corbeton fut Alexandre de Montagu, dont le nom figure glorieusement, dans la liste des abbés célèbres, à la suite des Hugues d’Arc, des Jarenton, etc.
D’une famille issue des ducs de Bourgogne de la première race, Alexandre était fils d’Hugues, seigneur de Couches, et d’Isabelle de Saillenay. D'abord abbé de Flavigny-, il quitta ce monastère pour celui de Saint-Bénigne, appelé par les suffrages des religieux, comme ceux-ci l’ont soigneusement noté, dans l’épitaphe gravée sur sa tombe.
Un an avant sa venue à Dijon avait éclaté le grand schisme d’Occident. Le pape Grégoire XI, ayant enfin abandonné Avignon, était rentré dans Rome le 17 janvier 1377, suivi de la plupart des cardinaux : six seulement s’étaient obstinés à demeurer en France. Mais, le 27 mars 1378, Grégoire mourait. Les seize cardinaux présents à Rome donnèrent la tiare à un prélat italien, qui prit le nom d’Urbain VI, et fut accepté partout. La ferme résolution que le pape manifesta de ne point retourner à Avignon, ses manières violentes, son action précipitée lui aliénèrent en peu de temps tous les membres du sacré collège. Un des cardinaux qui avait concouru à son élection, Robert de Genève, fut nommé pape par les autres, et vint s’établir à Avignon, sous le nom de Clément VII. Les motifs allégués par les cardinaux, pour justifier cette seconde élection, ne sauraient aujourd’hui rendre douteuse la validité de la première; mais, au moment où le fait arriva, la vérité fut difficile à découvrir, et l’Église se divisa en deux obédiences.
L’abbé de Saint-Bénigne reconnut, avec la France entière, le pape d’Avignon. Mais il appartient à cette multitude d’adhérents qui suivirent l’opinion communément admise autour d’eux, et chez qui l’on ne peut voir un schisme formel.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 18, église et bâtiments.
Personne ne nous a tracé le portrait d’Alexandre de Montagu. Ses actes seuls le font connaître. On démêle en lui un heureux équilibre d’activité et de prudence, d’énergie et de modération. Il réprima les désordres, mais sans se départir des égards pour les personnes, et sa longanimité lui permit d’appliquer avec succès ses vues de réforme. La prospérité spirituelle et matérielle de l’abbaye, la décoration de l’église furent le premier objet de sa sollicitude. Son zèle et ses lumières, très profitables à ses moines, furent également utiles dans les conseils des princes et dans les assemblées ecclésiastiques.
Saint-Bénigne placé sous la sauvegarde du roi. — Pendant la minorité de Charles VI, des lettres de sauvegarde , délivrées au nom du jeune monarque, placèrent l’abbaye de Saint- Bénigne sous la protection immédiate des rois de France (1381).
Cette protection fut réclamée par Alexandre de Montagu, contre la ville de Dijon, afin de briser le joug que l’autorité municipale forgeait depuis quelque temps, pour l’imposer définitivement aux moines. Il fit reconnaître, par sentence supérieure, l’indépendance de la justice abbatiale à l’égard des maire et échevins, ainsi que les immunités du monastère à propos de certaines contributions. Mais il ne poursuivit pas des revendications excessives, et l’arrêt du parlement de Paris, les lettres du roi précisèrent les droits de chacun dans des conditions qui sont, sous tout rapport, à l’honneur de l’abbé (1386). C’est alors que se terminèrent les conflits que nous avons vus naître sous Pierre VII et Pierre VIII, et, au milieu desquels, par un abus de pouvoir, et sous une inculpation fausse, ce dernier avait été mis en prison.
L’arrangement passé avec la ville s’étendit à plusieurs détails, entre autres, à un usage dit le « droit de corbeille ». Une coutume s’était établie pour les moines de Saint-Bénigne, comme pour le clergé d’autres églises, de faire porter, en certains endroits du vignoble, une corbeille qu’on remplissait par trois fois de raisins, à leur profit. Des vignes de Larey, appartenant à la ville, étaient grevées de cet impôt. Les religieux renoncèrent au droit de corbeille sur ces vignes, moyennant une queue de vin, qu’on s’engagea à leur fournir.
Des particuliers, dont les propriétés se trouvaient dans les mêmes conditions, traitèrent plusieurs fois avec l’abbé, préférant verser une somme convenue, pour qu’on ne fît point passer dans leurs vignes « la corbeille de saint Bénigne (1388, 1389). »
Mesures pour le maintien de la discipline monastique. — Une licence scandaleuse que s’était donnée le chambrier Guillaume de Barre, offrit à Alexandre de Montagu l’occasion de montrer son attachement pour la discipline monastique. Le logis du chambrier, maison importante, avec cour et jardin, s’appuyait au mur d’enceinte de l’abbaye, du côté de la rue Guillaume. Contrairement à la règle, une porte avait été ouverte, donnant du logis dans cette rue. On l’appelait la « porte du Chambrier ». Elle n’était point gardée par un portier, comme la porte principale, située entre l’église et la maison de l’abbé. Des moines mal intentionnés a pouvaient entrer et sortir jour et nuit par cette porte dérobée , ils pouvaient en profiter pour introduire dans le monastère toutes sortes de personnes. Le chambrier, Guillaume, avait laissé convertir en taverne une salle de ses appartements. Des gens de vile condition, hommes et femmes, s’y rassemblaient pour jouer aux dés. Pareils abus constituaient pour les religieux un danger considérable , pour tout le monde un grand scandale et spécialement pour l’abbaye un opprobre énorme (1). »
Un remède énergique était ici nécessaire. L’affaire fut portée au tribunal du pape, à Avignon. Clément VII choisit pour ses mandataires les abbés de Cîteaux, de Moutiers-Saint-Jean et de Flavigny. Il leur enjoignit de faire fermer la porte du Chambrier, avec défense de la rouvrir jamais.
Le mandat fut exécuté, non sans résistance de la part de ceux qui avaient intérêt à prolonger le désordre, et qui surent se ménager quelque appui. Mais, à la fin, Alexandre de Montagu réussit à rétablir l’observation de la règle, et Guillaume de Barre dut s’amender, car on le trouve encore en charge l’an 1407.
On reconnaît la main d’Alexandre de Montagu dans certains statuts des chapitres généraux de Saint-Bénigne. Si le scandale s’étalait parfois dans l’abbaye elle-même, jusque sous les yeux
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4(5, Dijon territoire.
de l’abbé, des infractions notables à la règle pouvaient se produire dans les prieurés bien plus facilement. C’est pourquoi, au chapitre de 1397, les droits des prieurs, à l’égard des moines qui se mettaient en faute, furent nettement rappelés. En des cas bien spécifiés, les prieurs furent autorisés à détenir les coupables dans les maisons, pendant un, deux, trois et quatre jours, selon l’importance du point de règle violé. Ils purent également les priver de vin, pour un ou deux jours. Ces pénitences obligeaient sous peine de transgression du vœu d’obéissance. Quand elles ne procuraient pas l’amendement désiré, les récidifs devaient être conduits devant l’abbé ou son vicaire, accompagnés du prieur, et recevoir une correction exemplaire (1).
L’auteur du Supplément de la Chronique a donc eu raison de dire d’Alexandre de Montagu : « Ce vénérable abbé rétablit la discipline religieuse dans le monastère, par des mesures d’une extrême prudence ; sa main ferme ne laissa languir personne dans le relâchement. »
Nouvelle sortie du moine Wladislas de Pologne, sa mort. — Le décès de Louis, roi de Hongrie et de Pologne, qui ne laissait que deux filles, attisa de nouveau, dans le cœur du moine Wladislas, l’amour de sa dynastie et le désir de la ressusciter. Comme il n’avait pas reçu les ordres, il résolut de demander dispense des vœux monastiques , d’aller reconquérir le royaume de Pologne, et de se marier ensuite afin de propager sa race. Alexandre de Montagu ne paraît pas avoir encouragé ses desseins. Des négociations directes près du pape Clément VII procurèrent à Wladislas en 1382 l’autorisation de se rendre à Avignon, « quand même l’abbé de Saint-Bénigne, ou quelque autre supérieur, lui refuserait la permission de sortir du couvent. » A son départ, il dut demander un vidimus des lettres que lui avait jadis délivrées Guillaume de Giac, pour sa première sortie.
Délié de ses engagements religieux par Clément VII , il gagna l’Allemagne , où il erra pendant plusieurs années.
Enfin , complètement désabusé par son insuccès, il se souvint des jours plus calmes et mieux employés , qu’il avait passés à Saint- Bénigne. Il voulut revenir en son gîte préféré, espérant y mourir saintement. La mort le sur-
(1) J. cl’Arbaumont, Car lui. de Vignory, pp. 147-148.
prit en route, à Strasbourg, le 1er mars 1389. Mais il ordonna que son corps fût transporté à Dijon, et enterré dans l’abbaye.
Sa tombe fut creusée dans l’église, juste au milieu de la nef, c’est-à-dire, dans la troisième travée.
Vers le commencement du seizième siècle, la dalle tumulaire primitivement posée sur ses restes fut remplacée par une autre, qu’on voit encore, dans le bas côté méridional, adossée au mur, à peu près dans le même axe transversal qu’au tref ois.
Le souvenir du roi Lancelot — tel fut le nom vulgaire de Wladislas — s’est perpétué à Saint- Bénigne, non seulement à raison de l’illustre origine de ce prince, mais par suite encore des pieuses libéralités qu’il fit à l’abbaye. Il laissa deux mille cinq cents florins, pour fonder un double anniversaire. Plusieurs objets précieux, mentionnés dans les inventaires du trésor, provenaient de sa générosité.
Nous aurons à parler plus loin de l’intérêt particulier qui s’est porté sur sa tombe, à diverses reprises.
La commune de Dijon au cimetière de Saint- Bénigne. — Au mois de juin 1391, « Nicolas Champlite de Rougemont, sergent du roi, requis par Alexandre de Montagu et par son procureur, Dominique de Lux, infirmier du monastère, se transporta, la veille de la Nativité de Saint-Jean- Baptiste, au grand cimetière de Saint-Bénigne, situé entre l’église abbatiale et celle de Saint- Philibert. Il venait procéder à une enquête. Jean Baudot, maire de Dijon, avait fait élever en cet endroit plusieurs assises de pierres et poser par dessus une large tombe, sur laquelle on montait à l’aide d’un escalier. Cette estrade était préparée pour porter le maire le lendemain, fête de Saint-Jean-Baptiste, jour où les échevins et les bourgeois avaient coutume d’élire, tous les ans, le maire de la ville. Cette construction ayant été faite sur le terrain des religieux, sans leur autorisation , l’abbé avait demandé qu’elle fût démolie. Ayant constaté la justice de la demande, le sergent royal fit incontinent abattre l’estrade, et s’en alla ensuite trouver Jean Baudot, afin de lui signifier le fait. Le maire accepta, sans la moindre contestation, et ne voulut causer aucun déplaisir à l’abbé (2). »
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 14, banvin.
Cet incident montre avec quelle vigilance Alexandre de Montagu suivait les détails de son administration.
Il apporte aussi la preuve que la commune de Dijon continuait de tenir ses assemblées sur le cimetière de Saint-Bénigne. Elle avait en même temps un autre lieu de réunion, qui était le cloître des Jacobins. Mais l’adoption de ce lieu nouveau n’avait point fait abandonner l’ancien, où l’on revenait toujours, surtout pour les circonstances solennelles.
Zèle d’Alexandre de Montagu pour orner et enrichir l’église Saint-Bénigne. — D’importantes constructions furent entreprises au monastère sous Alexandre de Montagu. On commença de relever les murs d’enceinte; divers bâtiments furent réparés. Un chauffoir fut établi dans le réfectoire, et l’abbé prit sur les revenus de sa mense de quoi fonder une livraison de mille fagots par an, afin de l’entretenir.
Mais l’église et le trésor furent avant tout l’objet de la sollicitude d’Alexandre. Il fit ériger, dans la nef, quatre nouveaux autels, adossés aux piliers. Il fonda « une lampe ardente devant le crucifix de la nef. » Ce crucifix n’était point sur l’autel de la Croix, et placé, comme dans l’église romane, au milieu de la nef, à peu de distance de l’entrée du chœur (1). Il se trouvait au-dessus du jubé (2). Alexandre fit refondre deux fois la grosse cloche, nommée Bénigne, qui était dans la tour du midi. Parmi les dons qu’il fit au trésor, nous mentionnerons un missel, et une monstrance eucharistique ou ostensoir.
Le missel servit désormais aux abbés pour célébrer la messe. La couverture,, en bois, était semée de fleurs de lis. Pour tenir le livre fermé, il y avait deux ceintures vertes, attachées d’un bout chacune par trois clous d’argent doré, et munies à l’autre bout d’un large fermoir, également d’argent doré, à l’aide duquel elles s’agrafaient sur la tranche. Les fermoirs étaient ouvragés aux quatre coins, et enchâssaient les armes en émail de l’abbé Alexandre.
Une statuette de saint Jean-Baptiste, posée sur un pied, le tout d’argent doré, formait la monstrance, ou plutôt la portait. Le saint tenait en effet, sur sa main gauche, un disque d’or au
( 1 ) L’autel de la Croix est cependant mentionné dans l’inventaire du trésor dressé en 1395. Voir n° 155.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, 11, 9 bis, fondation. — Titre du 9 mai 1400.
milieu duquel était un agneau entouré des quatre évangélistes, et au-dessus du disque était une croix d’or avec un diadème d’argent ; la croix d’or renfermait une parcelle de la vraie croix. Au devant du disque, il y avait trois saphirs estimés dix ducats d’or, deux camées valant quatre ducats d’or, et deux péridots de la valeur de deux ducats. Tout autour régnait une couronne de vingt-quatre feuilles de chêne, d’argent doré. A l’intérieur du même disque était un croissant « pour mettre le Corpus Domini le jour de la Fête-Dieu. » Trois chevilles d’argent servaient à le fermer. Sur le pied portant la statuette , étaient les armes d’Alexandre de Montagu, avec deux crosses (3).
On admirera certainement l’ingénieuse idée qui avait inspiré l’artiste. Le Précurseur qui annonça la. présence du Sauveur sur la terre, qui le désigna à ses disciples, disant : Ecce agnus Del , convenait merveilleusement pour tenir la monstrance eucharistique.
Dédicace de l’église ogivale. — Depuis l’achèvement de l’église ogivale, des circonstances inconnues en avaient fait retarder la consécration solennelle. Alexandre de Montagu ne voulut pas différer davantage l’accomplissement des rites sacrés de la dédicace. Le consécrateur ne fut point l’évêque de Langres, Bernard de la Tour d’Auvergne, mais un autre prélat, son vicaire général, qui appartenait à l’ordre des Dominicains. Il s’appelait Jean de Sarrey, et avait le titre d’évêque du Pigas (Asie Mineure). Au temps de l’Empire français de Constantinople, il y eut en effet un évêque latin au Pigas, l’ancienne Pegœ de Mysie, et après la chute de cet empire, l’évêché en question fournit un titre in partibus.
Jean de Sarrey avait déjà bénit, récemment, plusieurs autels érigés à la Chartreuse de Dijon, que venait de fonder Philippe le Hardi.
« L’an 1393, le jeudi après le dimanche de la Passion, neuvième jour d’avril, à la prière de révérend père en Dieu Monseigneur Alexandre de Montagu, abbé du monastère de Saint-Bénigne de Dijon, fut dédiée l’église dudit monastère en l’honneur de Dieu, de la glorieuse vierge Marie, de saint Bénigne et de saint Maurice et ses com-
(3) B. Prost, le Trésor de Sainl-Bèniyne , loc. cit., pp. 38 et 80. — Dans le travail de M. Prost, on trouvera tous les détails relatifs au trésor de Saint-Bénigne, nomenclature des objets, description, provenance, histoire.
pagnons , par révérend père en Dieu Monseigneur (Jean) évêque du Pigas, délégué à cet effet par révérend père en Dieu Monseigneur Bernard, évêque et duc de Langres ; en présence de révérends pères en Dieu Messeigneurs les abbés de Gîteaux, de Saint-Bénigne, de Flavigny, d’Oigny, de la Bussière; en présence également des prieurs claustraux et du couvent dudit monastère, du clergé et du peuple de la ville de Dijon, et de plusieurs autres personnes, tant régulières que séculières.
» Et comme la solennité de cette dédicace ne peut être célébrée tous les ans, à cause de l’empêchement apporté par d’autres solennités tombant le même jour, elle a été renvoyée par le même évêque jusqu’au 27 avril (-1). »
Le procès-verbal, dont on vient de lire l’analyse, est le seul document qui nous renseigne sur les fêtes de la dédicace du 9 avril 1393.
Inventaire du trésor. — Au mois d’octobre 1395, Nicolas de Langres, sous-prieur, assisté de quelques autres religieux, fît l’inventaire de toutes les choses appartenant à l’office de la trésorerie de Saint-Bénigne, avant de les délivrerau trésorier, Hugues le Gras.
Le catal ogue dressé alors reçut ensuite quelques additions, car le dernier article concerne un objet entré au trésor l’an 1410.
Cet inventaire fait connaître les richesses mobilières de l’église abbatiale au temps d’Alexandre de Montagu. M. Bernard Prost, qui l’a publié d’après une copie tirée en 1724, par quelque collaborateur de dom Plancher, résume ainsi la nomenclature des objets : « Il me suffira d’appeler l’attention sur les articles principaux : la châsse de saint Bénigne, dont les statuettes, les pierreries et la partie architecturale avaient déjà subi
(1) Bibl. de Dijon, L.-B. Baudot, ms., l'Abbaye de Saint- Bénigne de Dijon, Notes prises sur les lieux et d'après les objets mêmes pendant la Révolution , p. 418. — A cette page du ms. est collé un titre de la fin du quatorzième siècle, que M. Baudot atteste lui avoir été donné par M. Boudot, archiviste de la Côted’Or. Nous reproduisons ici ce titre inédit.
Anno Domini 1393, die Jovi-s post dominicain diem qua cantatum fuit in sancta Dei ecclesia Judica me, quinto idus et nona die aprilis, ad promotionem etinstantiam reverendi in Christo patris et domini domini Alexandri de Monteacuto, abbatis monasterii sancti Benigni de Divione, Lingonensis dicecesis, ordinis sancti Benedicti, fuit dedicata ecclesia dicti sancti Benigni in honorem Dei, gloriosæ virginis Mariæ, necnon sancti Benigni nrædicti et beati Mauricii sociorumque ejus, per reverendum in Christo patrem ac dominum dominum... Dei gratia episcopum Spicacensem, commissum in hac parte a reverendo in Christo pâtre ac domino domino Bernardo episcopo et duce Lingonensi, præsentibus reverendis in Christo patribus ac dominis dominis .Tacobo Cisterciensi, præfato
quelques détériorations ; une importante série de trente-huit reliquaires, sous forme de chef, de bras, de statuette ou de vase; des croix processionnelles et autres ; une crosse, une couronne de lumières et un chandelier, de fabrication limousine; les calices, vases et ustensiles sacrés de diverse nature, les ornements pontificaux, les chasubles, les parements d’autel, custodes, courtines, etc.; deux objets enfin qui ne se rencontrent pas d’habitude dans les inventaires analogues : un cor de saint Maurice, probablement en ivoire, et un saphir dont le contact passait alors pour guérir les maladies d’yeux. »
Nous avons précédemment décrit, parmi ces objets, la châsse et trois reliquaires contenant des reliques de saint Bénigne. D’autres objets encore intéressaient particulièrement le culte du martyr, parce que son image y figurait. Tels un texte sur la couverture duquel était représenté saint Bénigne, tenant une palme ; un autre texte, plus grand, où il y avait cinquante-cinq pierres, et qui était orné de l’image du crucifix et de celle de saint- Bénigne ; deux parements d’autel, où étaient les images de saint Bénigne et de saint Maurice.
Dans l’inventaire de 1395 est fait mention du bâton de saint Bénigne, ainsi que du « cierge saint Bénigne » conservé dans une boîte d’ivoire.
Luminaire du corps saint. — Le courant de la dévotion populaire portait toujours ceux qui établissaient des fondations dans l’église abbatiale, à honorer directement le corps saint. Dans ce but, ils assignaient au religieux qui en était d’office le gardien, une part plus ou moins considérable de leurs offrandes, afin de pourvoir dignement au luminaire.
Ainsi, en décembre 1398, Perrenotte, femme
Alexandro sancti Benigni prædicti,... de Flavigneyo, ordinis sancti Benedicti prædicti ;... de Oyneyo, ordinis sancti Augustini, et... de Boisseria, Cisterciensis ordinis, abbatibus ; necnon præsentibus etiani prioribus claustralibus et conventu dicti monasterii sancti Benigni, clero et populo villæ Divionis, et pluribus aliis tam regularibus quam secularibus personis.
Et quia annuatim sollempnitas dictæ dedicationis non potest celebrari propter impedimentum aliarum solempnitatum eodem die (occurrentium), per dictum dominum episcopum fuit protelata usque in diem quintam kalendarum maii, cum collatione indulgentiarum, etc.
Le 27 avril, date à laquelle fut renvoyé l’anniversaire de la dédicace de 1393, était l’anniversaire de la bénédiction qui avait eu lieu en 1287, sous Hugues d’Arc.
D’autres pièces donnent le nom de l’évêque consécrateur, simplement désigné ici sous son titre épiscopal Spicacensis, écrit quelquefois plus régulièrement Spigçicensis, en vieux français « d’Espigas, Espigat, Espicas ».
de feu Nardin Jouhannot, bourgeois de Dijon, déclare que « Jehan Perrot, son père, à qui Dieu fasse pardon, a donné en son testament au glorieux corps saint de saint Bénigne, vénéré au monastère de Dijon, la rente annuelle d’une pinte d’huile, assise sur une terre située du côté de la Colombière* (1). »
En parcourant les titres de l’office de maître du corps saint, on relèverait une longue liste de donateurs mus spécialement par leur dévotion pour les reliques de l’apôtre-martyr.
Serment de Jean sans Peur. — Le duc Philippe le Hardi étant mort dans son comté de Flandre, à Halle (Belgique), le 27 avril 1404, Jean sans Peur, son fils et héritier, ramena ses restes à Dijon, et l’inhumation du prince eut lieu à la Chartreuse, le 16 juin. Cette circonstance fit que Jean sans Peur dut entrer d’abord dans la ville, avant d’avoir promis de maintenir les franchises municipales. Les maire et échevins appréhendèrent qu’il ne voulût plus le faire ensuite, et l’instruisirent de leur crainte par l’intermédiaire de l’abbé de Cîteaùx. Jean les rassura, en leur envoyant un diplôme scellé de son sceau, où il déclarait que cette entrée ne porterait aucun préjudice aux privilèges de la ville.
D’ailleurs, le lendemain des funérailles de son père, il fit son entrée solennelle à Dijon, selon la manière accoutumée. Il se rendit à l’église Saint- Bénigne, reçut et prêta les serments d’usage.
Pendant la cérémonie, à un moment donné, l’abbé de Saint-Bénigne mettait au doigt du prince un anneau, signe de l’alliance contractée entre le souverain et son peuple. Cette fois, l’anneau était orné d’un gros rubis que Philippe le Hardi avait acheté, pour quinze mille livres, d’un marchand génois. Ce précieux bijou était conservé en dépôt à l’abbaye (2).
Alexandre de Montagu au concile de Pise. — Le grand schisme d’Occident se prolongeait, malgré les efforts accomplis pour en amener l’extinction. En 1409, le pontife romain était Grégoire XII, et le pape d’Avignon, Pierre de Lune, qui avait pris le nom de Benoît XIII. Les cardinaux français avaient élu Pierre de Lune dans l’espoir d’une entente'de sa part avec
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 47, Dijon territoire.
(2) Ibid., chambre des Comptes, B, 1514, fol. 218. — Antoine Gentil, marchand génois, reçut en octobre 1397 la somme de
Grégoire XII, de façon que, l’un ou l'autre abdiquant le souverain pontificat, l’unité fût rétablie dans l’Église. Cet espoir fut déçu, et la France se détacha du pape d’Avignon, sans reconnaître celui de Rome. Au milieu de ces conjonctures, beaucoup de membres du sacré collège appartenant aux deux obédiences convoquèrent un concile, qui s’assembla à Pise, le 25 mars. Alexandre de Montagu fut du nombre des trois cents abbés qui s’y rendirent avec les évêques.
Les deux papes, invités à venir au concile, ne comparurent point. Ils furent déposés.
Sur la motion du concile , les cardinaux entrèrent en conclave. Ils élurent pour souverain pontife le cardinal Pierre de Candie, de l’ordre des frères Mineurs, qui porta la tiare moins d’un an, sous le nom d’Alexandre V, et fut remplacé par Jean XXIII (Balthasar Cossa, d’une illustre maison de Naples).
Cependantles deux papes déposés n’acceptèrent point la sentence du concile de Pise, de sorte que l’Eglise eut à sa tête trois chefs, soutenus chacun par ses partisans.
Le schisme ne cessa qu’au concile de Constance, à la suite de l’abdication ou de la déposition des trois papes. Alors fut élu Martin V, qui réunit toute la chrétienté (11 novembre 1417).
Il est peu probable qu’Alexandre de Montagu ait pris part à l’assemblée de Constance. Mais, assistant à plusieurs sessions du concile de Pise, il s’y serait fait remarquer, dit Yepez, au point d’avoir figuré parmi ceux qui furent proposés pour le Saint-Siège, lorsqu’on agita la question de l’élection pontificale.
Saint -Bénigne apparaît donc toujours ici comme une grande institution. Ses abbés étaient tenus pour des hommes considérables.
Chapitre provincial tenu a Saint-Bénigne. — Dans la bulle dite Bénédictine, dont nous avons parlé, le pape Benoît XII avait exigé la tenue régulière, tous les trois ans, du chapitre général des monastères bénédictins de chaque province. Cette prescription pontificale, qui consacrait un usage déjà ancien, fut observée avec exactitude dans la province de Lyon, ayant alors pour annexes deux autres provinces voisines, celles de Besançon et de Tarentaise.
15,000 fr. à lui due pour la vente au duc Philippe le Hardi d’un gros rubis, destiné à être déposé dans l’église Saint-Bénigne, pour être remis au duc successeur de ce prince, et ensuite à tous les ducs de Bourgogne, au jour de leur prise de possession du duché.
Une pièce relative au chapitre provincial, tenu à Saint-Pierre de Chalon le 5 juillet 1409, fait allusion au statut porté à cet égard par Benoît XII.
En ces assemblées, l’ordre des préséances plaçait l’abbé de Saint-Bénigne immédiatement après celui de Cluny.
Le 5 juillet 1409, il fut réglé « que le premier chapitre provincial suivant, auquel devaient assister les abbés ou prieurs des provinces réunies de Lyon, Besançon etTarentaise, se tiendrait au monastère de Saint-Bénigne de Dijon, le 26 mai 1411. Il appartenait à l’.abbé de Saint- Bénigne de célébrer lui-même en cette circonstance la messe du Saint-Esprit, et, en cas d’empêchement légitime, de choisir son remplaçant. L’abbé de Vézelay fut désigné pour faire le sermon (1). L’assemblée eut lieu sans doute, mais nous n’en avons pas rencontré d’autre trace.
Une autre fois, vers 1412, ce furent les intérêts politiques qui amenèrent à l’abbaye « gens d’église, députés des villes, nobles, maîtres des comptes, conseillers du duc, pour dire leur sentiment sur des traités en négociation (2). »
Vie littéraire. — La bibliothèque de Saint- Bénigne dut s’enrichir d’un grand nombre de volumes pendant le quatorzième siècle. Les études théologiques étaient alors en progrès. Il fut donc nécessaire d’avoir les ouvrages qui initiaient plus largement à ces études.
Un beau manuscrit, contenant les Opuscules théologiques en français de Jean Gerson , et donné au couvent par Alexandre de Montagu, se trouve à la Bibliothèque de Dijon, sous le n° 174 (ancien). La note — d’une écriture du quinzième siècle commençant — qui atteste cette provenance, se lit en tête et à la fin du volume. Elle apprend qu’Alexandre de Montagu avait encore donné à son monastère les trois volumes suivants : le Pèlerin; — Boèce, de Consolatione; — le liber Domicellæ, édité par maître Richard de Flavigny , professeur de théologie sacrée, cordelier du couvent de Dijon.
Parmi les quelques manuscrits conservés de la bibliothèque de Saint-Bénigne, qui sont à la Bibliothèque de Dijon et furent transcrits dans l’abbaye au quatorzième-quinzième siècle, figu-
(I) Archiv. delà Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, chapitres généraux.
rent principalement un missel, n° 80, et une copie du martyrologe d’Usuard, n° 380.
Dans les prieurés, les religieux rédigèrent aussi des travaux à cette époque. En 1380, Eudes Griffon, moine de Saint-Bénigne et prieur de Vignory, se mit à composer le cartulaire de sa maison, à l’aide des diplômes et autres documents qui se trouvaient rassemblés à l’abbaye, et que l’abbé lui fit communiquer. Le manuscrit est aux Archives de la Côte-d’Or, et il a été publié par M. Jules d’Arbaumont.
Mais ces épaves, jointes à quelques autres faisant partie des Bibliothèques de Paris, Troyes, Montpellier, etc., nous renseignent bien incomplètement sur le degré de vie littéraire qui régnait à Saint-Bénigne, pendant l’abbatiat d’Alexandre de Montagu.
Au point de vue des études sacrées, il est impossible de savoir dans quelle proportion les moines bénigniens y furent alors appliqués. La tombe de Simon de Saulx, qui subsiste dans l’ancien chapitre, atteste que ce religieux, pitancier de Saint-Bénigne puis abbé de Moutiers- Saint-Jean, était docteur en décret, et avait enseigné à Paris, à la Faculté de décret. Il mourut en 1416.
Prise de possession d’une cure dépendant de l’abbaye. — Aux quatorzième siècle et suivants, la prise de possession d’une cure dépendante de l’abbaye était entourée d’une certaine solennité. Un titre de 1409, que nous reproduisons exactement, sauf l’orthographe, mettra au courant des usages suivis à cette époque, en pareille circonstance.
«Je Guillaume dit Rouheret d’Échevannes, prêtre et curé de Diénay et de Villecomte, au diocèse de Langres, reconnais et confesse que ladite cure est de la collation de Monseigneur l’abbé de Saint-Bénigne de Dijon, qui en est patron, et que, par les lettres de présentation de révérend père en Dieu Monseigneur Alexandre de Montagu, à présent abbé dudit Saint-Bénigne, adressées à très révérend père en Dieu Monseigneur l’évêque de Langres,- je fus institué en ladite cure, le jeudi de la Passion, l’an 1408. Et pour cause de patronage le dit Monseigneur l’abbé a et doit prendre en l’église de Diénay les deux tiers de toutes les oblations quelconques,
(2) Dom Plancher, Hist. de Bourgogne, t. III, pp. :278 et 581.
et en l’église de Villeeomte la moitié. Et pour garder les statuts et coutumes anciennement établies et gardées en ladite église de Saint- Bénigne, je suis aujourd’hui venu au chapitre dudit monastère, en la présence du couvent, et ai juré sur le livre du chapitre que, tant que je serai curé de ladite cure, je garderai la volonté et le bon plaisir dudit Monseigneur l’abbé et de ses successeurs, et dudit couvent. En témoignage de laquelle chose, je Guillaume dessus dit, ai écrit ces lettres de ma main et les ai scellées du sceau de ladite cure, et ai demandé à messire Guillaume dit Garementrant, prêtre et tabellion de la cour de Monseigneur l'évêque de Langres, qu’il voulût mettre son seing manuel en ces présentes lettres, qui furent faites le mercredi jour de saint Jean et saint Paul, le 26 juin 1409 (1). »
Mort d’Alexandre de Montagu. — A différentes dates, Alexandre de Montagu avait établi des fondations dans l’église abbatiale : 1400, 1402, 1411. La dernière fois, il régla la célébration de son anniversaire, fixé au 28 avril, lendemain de l’anniversaire de la dédicace de l’église. Il demanda qu il fut célébré dans la même forme que celui d’Hugues d’Arc.
Alexandre mourut le 5 septembre 1417, et sa fosse fut creusée au milieu du chœur, à quelque distance plus bas que la tombe d’Hugues d’Arc. Les tableaux édités à la fin de ce volume, avant la série des planches, indiquent l’emplacement des principales tombes de l’église.
La dalle posée sur les restes de ce remarquable abbé reçut l’ornementation habituelle, par le procédé de la gravure au trait. Deux dessins en existent à la Bibliothèque nationale, et M. Bernard Prost a publié une phototypie du meilleur (2). L’abbé est représenté sous un dais, dont le couronnement se compose de gables et de pinacles. Chaque montant du dais est divisé en quatre étages, l’un orné des armes du défunt, les autres figurant des niches. Un ange thuriféraire occupe la niche de l’étage supérieur, et des moines pleurants garnissent les autres. Des deux montants sortent, pour accompagner l’effigie, à sa droite, un dextrochère portant la crosse ; à sa gauche, un sénestrochère portant la mitre.
Cette imagerie tombale, plus riche que dans le haut moyen âge, sobre néanmoins, conforme
(1) Ai'ehiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 60, Diénay.
(2) Bibl. nat., mss., coll. de Bourgogne, t. XIV, fol. 201 ; cabi-
aux principes traditionnels pour les lignes générales, fut classique au quinzième siècle. Les plus belles dalles funéraires de Saint-Bénigne, celles par exemple de Wladislas de Pologne, et de Guillaume Sacquenier, abbé commendataire de Baume-les-Messieurs, dressées aujourd’hui l’une à côté de l’autre, présentent cette même décoration. On retrouve l’application des mêmes principes dans les admirables tombeaux sculptés des ducs de Bourgogne, jadis érigés à la Chartreuse, maintenant au musée de la ville. Sur ces tombeaux figurent les anges placés à la tête des effigies. Des lions sont couchés aux pieds des princes, comme pour la dalle de Wladislas. Tout autour règne une théorie de pleurants, formée de statuettes de moines.
On remarquera une fois de plus, à cette occasion, comment, dans les œuvres d’art, les types traditionnels traités par les grands talents ont produit les ouvrages les plus remarquables.
Les abbés du quinzième siècle jusqu’à Claude de Charmes. — A la mort d’Alexandre de Montagu, les religieux de Saint-Bénigne élurent pour lui succéder Jean de la Marche , abbé de Saint-Pierre de Chalon. Le droit d’élection continua d être exercé assez librement jusqu’en l’année 1476.
Dans l’intervalle de 1417 à 1476, occupèrent successivement le siège abbatial, après Jean de la Marche mort en 1421, Étienne de la Feuillie ou Feuillée, dit aussi dé la Feuillotte, en latin « de Fulleya », 1421-1434 ; — Pierre Brenot, qui fut élu le 4 janvier 1434, à la sollicitation de l’abbé Étienne, et mourut le 7 décembre 1438; v- Hugues de Montconis, élu le 14 janvier 1439, à la simple pluralité des voix, mais confirmé en charge, malgré l’opposition d’un compétiteur, Guillaume de Berne, et décédé le 22 février 1468.; — Humbert de Saubiez, d’abord prieur du prieuré clunisien de Saint-Biaise, au diocèse du Mans, élu abbé de Saint-Bénigne en mars 1468, mort le 18 juin 1474; — Gautier de Fallerans' 1474-1476.
Les trois derniers abbés de cette liste appartenaient à des familles d’au- delà de la Saône.
Des difficultés surgirent au décès de Gautier de Fallerans (6 mai 1476). Les religieux élurent pour lui succéder Louis de Dinteville. Mais la
net des estampes, vol. P= 11=, f„l. 61. - Of. le Trésor de Saint- Benigne, pp. 176 et 347.
commende, qui s était 'déjà introduite à Saint- Bénigne dans quelques offices claustraux, voulait saisir la crosse abbatiale elle-même. Philibert Hugonet, évêque de Mâcon et cardinal, réussit à se faire nommer abbé commendataire par le pape Sixte IV. Il prit possession de l’abbaye le 4 avril 1477. Vainement les religieux protestèrent, allant même jusqu’à refuser créance aux lettres de provision délivrées par le Saint-Siège : ils encoururent de ce fait l’excommunication, dont ils furent ensuite absous par le cardinal de Mâcon , le 15 avril. Vainement les proches parents de l’abbé régulièrement élu, Jeanne de laBaulme, dame d’Échannay, sa mère, et Jacques de Dinteville, seigneur de Commarin, son frère, favorisèrent par un prêt de plus de cinq mille francs, les démarches entreprises pour débouter la commende. Il fallut la subir, et Louis de Dinteville ne fut d’abord que le vicaire général du cardinal de Mâcon, maintenu en qualité d’abbé commendataire.
Mais le contre-coup des événements politiques rendit à Saint-Bénigne son abbé régulier, et ce ne fut pas avant un demi-siècle que l’abbaye tomba définitivement en commende.
Le frère du cardinal de Mâcon, Guillaume Hugonet, seigneur de Saillant, était chancelier de Charles le Téméraire. Lorsque le duc eut succombé devant Nancy, au mois de janvier 1477, Guillaume Hugonet fut mis à mort, dans la ville de Gand, par des émeutiers. Cette fin tragique rendit plus redoutables aux Hugonet les seigneurs de la cour de Bourgogne qui nourrissaient contre eux des ressentiments. Le cardinal de Mâcon crut prudent de disparaître, et se retira en Italie. Il y mourut vers 1484.
Ainsi Louis de Dinteville parvint à exercer les fondons d’abbé, et dès 1478 les documents signalent son « joyeux avènement », Philibert Hugonet ayant sans doute renoncé alors à ses droits (1).
Cependant Louis XI réunit la Bourgogne à la France, et lorsque son fils Charles VIII lui succéda (1483), une tentative eut lieu pour empêcher cette réunion de se consolider. Louis de Dinteville trempa dans le complot formé contre l’autorité royale. Mal vu des partisans du prince, il dut bientôt prendre la fuite, afin de se soustraire à leur vengeance (1484). Il n’eut pas le temps de
(I) Sur l’intronisation du cardinaL de Mâcon à Saint-Bénigne, voir Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, élections, prises de possession; protocoles, registre E, 2174, fol. 45 verso;
rembourser les emprunts qu’il avait faits. Le roi saisit le temporel de l’abbaye, et en confia l’administration à son grand aumônier, Geoffroi de Pompadour, évêque de Périgueux.
Il y eut de la sorte, pour Saint-Bénigne, une période de troubles qui dura jusqu’à la mort de Louis de Dinteville (1487).
En 1488, Claude de Charmes, aumônier du monastère, reçut par voie d’élection la crosse abbatiale. Mais elle lui fut disputée. Le second cardinal Pierre de Foix, évêque de Vannes, intervient en effet dans les affaires de Saint- Bénigne, en 1489, sous le titre d’abbé commendataire, et dans le même temps Claude de Charmes se déclare abbé. La mort du cardinal de Foix, arrivée l’année suivante, mit un terme au débat, et arrêta encore la commende (2).
Principaux faits de l’histoire de Saint- Bénigne DEPUIS LA MORT D’ALEXANDRE DE MûN- TAGU JUSQU’A L’ÉLECTION DE CLAUDE DE CHARMES.
— Les annales de Saint-Bénigne n’offrent pas des événements très remarquables, pendant les soixante -dix années qui s’écoulèrent entre Alexandre de Montagu et Claude de Charmes. Tout peut se grouper sous quelques titres que nous allons énumérer, et que nous développerons ensuite en rapportant les détails les plus saillants.
Les serments des princes qui régnèrent en Bourgogne à cette époque, des travaux d’entretien ou d’embellissement exécutés à l’église et dans les bâtiments claustraux, la fondation de nouvelles chapelles, les modifications apportées à la discipline dans le régime monastique, une tentative pour donner plus d’éclat au culte de saint Bénigne : tels sont les principaux points qui attirent l’attention.
Serments des princes. — Jean sans Peur ayant été assassiné à Montereau par Tanneguy Duchâtel, qui était du parti des Armagnacs, Philippe le Bon hérita du duché (1419). Le nouveau duc était à Gand lorsque lui parvint la nouvelle du crime. Emporté par lé désir de venger son père, il s’unit aux Anglais : alliance fatale, qui infligea à la Bourgogne cette double tache d’avoir, immédiatement, donné la couronne de France à l’ennemi du royaume, et, plus tard,
bibl., ms. 124, extraits de l’Histoire manuscrite de Saint-Bénigne.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 8, prébendes.
livré Jeanne d’Arc à ses bourreaux. Heureusement la faute fut en partie réparée lorsque, à la suite du traité d’Arras (1435), le duc de Bourgogne s’attacha sincèrement à la cause de Charles VII, et contribua ainsi à préparer la fin de la guerre de Cent ans (1453).
Le 25 septembre 1423, Philippe le Bon fit son entrée solennelle à Dijon, et se rendit à Saint- Bénigne, pour les serments accoutumés. Il offrit « deux francs aux reliques, et donna un franc aux petits moines, afin de racheter ses éperons. »
Cinquante ans plus tard , au mois de janvier 1474, parut à son tour à Saint-Bénigne Charles le Téméraire, que la mort de son père, Philippe le Bon, avait, dès 1467, rendu maître du duché de Bourgogne, et des comtés de Flandre, de Hainaut, de Hollande, etc. Les serments furent prêtés le dimanche 23 janvier. L’abbé Humbert de Saubiez, atteint par la maladie, se transporta cependant à l’église, afin de passer l’anneau ducal au doigt du prince. Deux jours après, Charles le Téméraire revint entendre la messe à l’abbaye. Il se présenta entouré d’un pompeux cortège, et dans un costume royal. Ensuite il offrit un festin, dans son palais, aux prélats, nobles, députés, qui composaient l’assemblée des États, puis il leur fit part du projet qu’il avait formé de rétablir le royaume de Bourgogne. Ce rêve d’indépendance absolue fut sans doute inspiré à Charles par l’éclat du règne de son père. En effet, ni duc, ni roi, parmi les contemporains de Philippe le Bon, n’avaient surpassé sa puissance ; aucune cour n’avait déployé autant de magnificence que la sienne.
Malheureusement les défaites de Granson, Morat, Nancy furent le terme fatal auquel aboutit l’ambition du Téméraire et, à sa mort (1477), Louis XI, profitant d’un projet de mariage entre le Dauphin et Marie de Bourgogne, fille unique du duc, se hâta de mettre la main sur tous les États de cette princesse. Le mariage de Marie avec Maximilien d’Autriche ne déconcerta pas le roi. En juillet 1479, Louis XI était à Saint- Bénigne, et prenait possession du duché, dans la forme accoutumée. Quelques années plus tard, la mort de Marie de Bourgogne (1482), suivie du second traité d’Arras, rattachait définitivement le duché au domaine royal. Aussi, à la place des ducs, nous verrons désormais les monarques se
(1) La grande salle du palais des ducs s’appelle aujourd’hui salle des Gardes, et fait partie des bâtiments du musée de Dijon. Les louvres anciens avaient été démolis, et ceux qui existent ont
rendre à Saint-Bénigne* pour la prestation des serments institués par Eudes IV.
Travaux d’entretien et d’embellissement. — Au quinzième siècle , divers travaux furent exécutés dans l’église et dans le monastère de Saint -Bénigne, principalement sous l’abbé Hugues de Montconis.
Le style ogival en était à sa dernière phase. Il élevait des édifices grandioses, mais amaigris. L’ornementation, peu variée, consistait surtout dans le très grand nombre des moulures et des découpures. Les moulures affectaient la forme prismatique. Les compartiments des fenêtres et des balustrades, les ornements figurés sur les murs prenaient ces formes contournées, aiguës, flamboyantes, d’où est venu le nom vulgaire de gothique flamboyant.
C’est dans les pièces de détail que les avantages de ce style se déployaient le mieux. Les monuments de Dijon construits à cette époque en offrent des preuves. On admire principalement, dans le clocher de Saint-Philibert, les lucarnes; à l’église Saint-Jean, le fenestrage; dans la grande salle du palais de Philippe le Bon, la cheminée à l’intérieur , et les louvres au dehors (1).
Il est juste, en passant, de noter ici un fait. De l’année 1445 date la reconstruction de l’église Saint -Jean. C’est le temps où il y eut, dans cette église, un renouvellement de la vie ecclésiastique. Une collégiale y fut établie. Le titre de doyen de la Chrétienté de Dijon fut uni au titre curial. On sait que les doyens de la Chrétienté ou doyens ruraux ont succédé aux chorévêques, et que leur office était de veiller sur les paroisses des campagnes.
Que produisit à Saint-Bénigne le mouvement artistique qui anima Dijon au quinzième siècle? Le trésor de l’église s’enrichit, certainement, de quelques-unes des belles pièces d’orfèvrerie décrites dans l’inventaire de 1519. Mais l’église elle-même ne subit point de réfection importante, et le gothique flamboyant n’eut pas l’occasion d’y imprimer sa trace. Probablement quelques autels, quelques statues furent, avec les pierres tombales, les seuls monuments lapidaires de ce style que l’église Saint-Bénigne ait possédés.
Hugues de Montconis fit fondre des cloches
été rétablis, à la fin du dix-neuvième siècle, par M. Suisse, d’après des dessins très exacts. Une restauration de la cheminée, exécutée à la même époque, en a fait revivre la splendide décoration.
en 1454. C’était la mense abbatiale qui devait subir les frais nécessités pour cet objet. Le couvent, invité peut-être à y contribuer, donna son offrande, mais en spécifiant qu’elle était bénévole. Dans un acte rédigé à ce sujet, le prieur claustral et les autres religieux dirent à l’abbé : « Pour l’amour et l’honneur de Dieu, de monsieur saint Bénigne et de son église, et en faveur de vous, le couvent est convenu de vous donner dix francs, pour une fois, combien qu’il n’y soit en rien tenu (1). »
Pendant plus de dix années , Hugues de Montconis s’occupa des édifices du monastère. La charpente de l’église fut retenue en partie; la toiture, réparée. Huguenin le Haultenet, de Mirebeau, livra à cette occasion « douze milliers de tuiles plates plombées, noires et blanches, dont les deux tiers de tuile blanche, d’un pied de longueur sur deux de largeur, au prix de 34 gros et demi le millier. » Le cloître fut lambrissé, puis ensuite peint. Des contreforts du dortoir furent remaniés. Au nombre des ouvriers et artistes employés à ces ouvrages figurent le lambrisseur Jacques Goussot, demeurant à Pesmes, et le peintre Adam Dumont, demeurant à Dijon (2).
Un religieux, vers le même temps, Jean Broissand, chambrier, dit le Supplément de la Chronique, sacristain, lit-on sur le relevé de son épitaphe, consacra aussi ses revenus à diverses constructions utiles aux moines. De ses deniers, spécialement, fut bâtie une vaste salle pour le couvent, près du logis du chambrier (3).
La reconnaissance qu’on eut pour le zèle bienfaisant d’Hugues de Montconis, fit creuser sa tombe à l’église, dans le chœur, à la suite de celles d’Hugues d’Arc et d’Alexandre de Montagu. Jean Broissand eut la sienne dans le bras septentrional du transsept.
Humbert de Saubiez contribua aussi à orner l’église. Il fit poser une verrière à la grande fenêtre de la façade occidentale. Avant lui, deux religieux avaient de même fourni l’argent nécessaire pour deux fenêtres de la nef. Rien ne renseigne sur les sujets que pouvaient représenter ces vitraux.
Au temps du même abbé, le couvent fit les frais d’un grand candélabre, placé au milieu du chœur, à la tête de la tombe d’Alexandre de
(1) Arcliiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, Ii, 18, église et bâtiments.
(2) Ibid., protocole, E, 2174, fol. 1, 2, 13, 14 et 24. — Voir
Monfcagu. Un autre candélabre, de moindre dimension, était à la tête de la tombe d’Hugues d’Arc.
La sépulture fut donnée à Humbert de Saubiez dans l’ancien chapitre.
Gautier de Fallerans se signala par ses libéralités envers le couvent, et par ses fondations à l’autel de sainte Marie de la rotonde. Il fut enterré dans le chœur, à gauche et à quelque distance delà tombe d’Hugues de Montconis.
Fondations de nouvelles chapelles. — On a déjà mentionné plusieurs chapelles érigées dans l’église ogivale, au bas des collatéraux, ou contre les piliers de la nef. Le prieur Jean de Villiers, le chambrier Thomas d’Éguilly, l’abbé Alexandre de Montagu les avaient fait construire. D’autres autels furent encore élevés, et presque à chacun d’eux fut fondée une messe quotidienne.
En 1425, Regnaud de Genlis, valet de chambre du duc de Bourgogne, et bâtonnier de Saint- Bénigne, dota l’église d’un autel nouveau, en l’honneur de saint Paul. Cet autel fut placé du côté nord, dans le bras du transsept, près de la cloison du chœur.
Parallèlement, dans l’autre bras du transsept, fut aussi érigé, à certaine époque, un autel dédié à la sainte Vierge, sous le titre de l’Annonciation ou de Notre-Dame de Bonne Nouvelle.
Un autre autel, également dédié à la sainte Vierge, sous le titre de Notre-Dame de Baume, s’appuya au flanc du premier pilier de la nef, à partir du jubé, dans la rangée du côté nord. Le chambrier Jean Broissand fonda une lampe, pour être entretenue continuellement devant l’image de Notre-Dame de Baume.
Au pilier suivant de la même rangée s’adossèrent deux autels. L’un, donnant sur la nef, fut dédié en l’honneur de saint Maur. L’autre, donnant dans le collatéral, fut dédié en l’honneur de saint Benoît. En 1481, Benoît de la Praye, curé de Saint-Apollinaire, fonda à celui-ci une messe quotidienne.
Contre le troisième pilier s’éleva l’autel de sainte Barbe, dit aussi des Trois vierges.
Le quatrième et dernier pilier recevait sur deux de ses faces les murs de cloison de la chapelle aménagée sous la tour, et dédiée à la
précédemment, p. 165, note 1, quelques détails sur les peintures du cloître.
(3) Suppl. Chron., p. 217.
sainte Vierge. Comme cette tour renfermait plusieurs petites cloches, dites vulgairement çjloriettes , la chapelle en prit le nom : Notre-Dame de la Gloriette ou Gloriotte.
Sous la tour méridionale, la chapelle édifiée par Jean de Villiers s’appela la chapelle des Apôtres.
Venaient ensuite, en remontant vers le transsep t, la chapelle d’Éguilly ou de saint Symphorien, qui était close ; puis, dans la nef, contre le deuxième pilier, un autel dédié à saint Bénigne, et contre le premier, un autel dédié à saint Vigor.
Enfin, à droite et à gauche de l’entrée du choeur, s’appuyaient au mur du jubé l’autel de sainte Austreberte (midi) et l’autel de saint Maurice (nord).
L'église ogivale renfermait donc de la sorte dix-sep t autels, en comptant ceux des absides. Dans la vieille église, cinq existaient encore à l’étage du milieu, trois à la crypte, autant , à la rotonde supérieure, un dans la chapelle de saint Michel. Le nombre total était par conséquent de vingt-neuf. Il fut porté à trente, un peu plus tard.
État de la discipline monastique. — Les habitudes séculières pénétraient de plus en plus dans le cloître. Si la piété n’eût gardé son empire sur le cœur des moines, si la science théologique de plusieurs d’entre eux, qui prenaient les grades dans les universités, n’eût soutenu le niveau intellectuel au sein des abbayes, c’en eût été fait de l’institut bénédictin.
A Saint-Bénigne, comme ailleurs, on saisit des indices de cette marche lente, mais continue, de la décadence. La maison du chambrier rencontrait, dans le voisinage de la rue Guillaume, des inconvénients, des dangers meme qu’il avait fallu conjurer. Cependant, vers 1464, le chambrier, en vertu d’une autorisation régulière, aliéna une partie de son jardin, pour permettre d’y bâtir le tripot ou jeu de paume, et l’hôtelierie de la Croix-d’Or. Il est vrai, ces bâtiments ne communiquèrent point avec ceux de l’abbaye. Mais des hommes amis de la retraite et du silence se donnent-ils de semblables voisins?
De même, la pénitence, qui séduisit toujours les vrais moines, avait sûrement perdu de son attrait à Saint-Bénigne, lorsqu’on notait avec soin les fondations de Jean Broissand, assurant le service des pitances de viande, trois fois par
semaine de Pâques à l’Ascension, et le jour de sainte Marie-Madeleine.
Toutefois, si la discipline était moins rigide, les religieux n’étaient point sans vertus. Leur vie n’était plus l’héroïsme ascétique, conforme à leur haute vocation ; elle devenait séculière, le terme est exact ; mais elle n’était pas déréglée, au sens général du mot.
Culte de saint Bénigne. — Une confrérie en l’honneur de saint Bénigne avait dû être établie pendant la seconde moitié du quatorzième siècle. Le bâton du saint, dont il a été question, prouve l’existence de cette confrérie. Devaient en être membres les religieux euxmêmes. Clément de Chaumont a été signalé comme ayant eu en garde le bâton. Mais les laïques étaient également admis parmi les confrères, et Regnaud de Genlis fut du nombre.
Cette institution prospéra quelque temps, puis elle finit par déchoir. Nous la verrons renaître en 1569.
L’an 1425, Charles de Poitiers, évêque de Langres, voulant donner plus d’éclat au culte de saint Bénigne, classa parmi les fêtes d’obligation celle de la Translation du martyr (24 novembre). Dans la lettre qu’il publia à ce sujet, le prélat rappelle que « saint Bénigne demeure fidèlement, près du Très-Haut, le patron spécial de ceux qu’il a engendrés dans la foi. » On ignore jusqu’où s’étendit le résultat de la pieuse démarche de l’évêque.
Au dehors de Dijon, le culte du martyr était entretenu et propagé par les relations qu’avait l’abbaye avec quantité de monastères et d’églises, à raison des associations de prières.
Une liste des églises et des monastères associés à Saint-Bénigne, dressée au quatorzième siècle, contient soixante noms. Nous les donnons, excepté trois ou quatre, moins faciles à identifier.
La Trinité de Fécamp, Saint-Ouen de Rouen, Saint- Pierre de Montierender, Saint-Étienne de Dijon, Saint- Urbain (Haute-Marne), Saint-Seine, Saint-Michel de Tonnerre, Saint-Pierre de Flavigny, Molosmes, Sainte- Marie de Tart, Cluny, Saint-Pierre de Chalon, Bèze, Molesme, Luxeuil, Pothières, Saint-Remy de Reims, Baume(-les-Messieurs), Montieramey, Saint-Vanne de Verdun, Saint-Arnoul de Metz, Fructuare (Italie), Saint- Maurice de Siegburg, Saint-Robert de la Chaise-Dieu, Saint-Martin d’Autun, Saint-Èvre de Toul, Moutiers-Saint- Jean, Saint-Denis (Seine), Saint-Gorgon de Gorze, Saint- Pierre de Châlons-sur-Marne, Sainte-Marie de Beaune
Saint-Rigaud (Saône-et-Loire), Lomer-Moutier (Loir-et- Cher), Vézelay, Saint-Philibert de Tournus, Saint-Géry de Cambrai, Saint-Martin de Pontoise, Saint-Germain d’Auxerre, la Charité-sur-Loire, Saint-Quentin de Beauvais, Saint-Vincent de Mâcon, Saint-Nazaire d’Autun, Saint-Pierre-le-Vif de Sens, Saint-Pierre de Lobbes (près Cambrai), Saint Chaffre de Chamilly (Allier), Notre-Dame. sur-Dive (Orne), Saint-Pierre de Montier-la-Celle (Aube) Saint-Germain-des-Prés, Saint-Martin-le-Grand (Cologne), Cruas (Ardèche), Saint-Martin de Troarn (Calvados), Saint-Maur-des-Fossés, le Mont-Saint-Michel, Saint- Taurin d’Évreux, Sainte-Marie de Montebourg, Sainte- Catherine-du-Mont (Rouen).
A ces noms a été ajouté, de seconde main, celui de Notre-Dame de Cîteaux. Mais, pour avoir une nomenclature complète , il serait nécessaire d’y en ajouter encore d’autres, par exemple : la Trinité de Vendôme; la Chartreuse de Dijon ; etc.
La liste ici reproduite se trouve sur un rouleau des morts, où figure le nom d’un abbé Pierre. Mais le rouleau n’a pas été envoyé, et ne porte le nom d’aucun défunt. Peut-être était-ce un simple formulaire (1).
Par l’envoi des rouleaux des morts dans les églises associées, on rappelait nécessairement, avec le souvenir des morts eux-mêmes, celui du patron du monastère où ils étaient décédés, et cet usage devenait pour le culte du saint un moyen de propagande.
Rouleaux des morts. — Les communautés religieuses avaient coutume, au moyen âge, de notifier le décès de leurs membres, à l’aide des rouleaux des morts. Les noms des défunts étaient écrits, à la suite d’une circulaire, sur une longue bande de parchemin roulée, qu’un religieux portait dans toutes les maisons de la congrégation, et dans les églises ou monastères associés. Les moines ou les clercs, auxquels était présenté le parchemin, y consignaient des apostilles plus ou moins étendues, pour marquer leurs sentiments, et le religieux enfin, après avoir achevé sa course, d’une ou deux années, rapportait le rouleau dans sa communauté.
A la Bibliothèque de Troyes se conserve, sous le n° 2256, un rouleau des morts qui provient de Saint-Bénigne. Il fut envoyé par l’abbé Hugues de Montconis, afin de solliciter des prières pour ses deux prédécesseurs immédiats,
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 10, associations.
(2) Le diplôme original, conservé aux Archives de la Côte-d’Or,
Étienne de la Feuillée et Pierre Brenot. Le rouleau a 8 mètres 10 de long, sur 0 mètre 225 de large.
En tête se voit une peinture — œuvre médiocre — qui dépasse en hauteur 0 mètre 50 et représente le martyre de saint Bénigne. Dans un encadrement figurant une arcade redentée, apparaît le saint, debout, la tête entourée de l’auréole, et au-dessus la colombe, avec la main divine qui la reçoit. A la droite du martyr, siège le prince persécuteur, portant la couronne. De chaque côté du vaillant athlète se tiennent deux bourreaux, qui lui percent les flancs de leurs lances. Ses pieds reposent dans une auge carrée, aux angles de laquelle surgissent deux chiens, la gueule béante. Plus bas, un vase rempli de plomb est sur des flammes, entre deux autres bourreaux armés de cuillères. L’un remue le liquide brûlant, l’autre le verse sur les pieds du saint. Dans le soubassement du cadre sont peints les deux abbés, gisants, vêtus de leurs frocs, et ayant chacun la crosse à leur côté gauche, la mitre à leur côté droit. Les noms « Steplianus, Petrus » se lisent à leurs pieds.
Ce rouleau parcourut, du 4 juin 1439 au 12 août 1441, huit diocèses.
Iconographie de saint Bénigne. — Dans la peinture qu’on vient de signaler, saint Bénigne est représenté avec tous les instruments de sa passion : sur la tête, la barre qui acheva son supplice ; dans les flancs, les lances, dont le fer paraît au-dessus des épaules et le bois au-dessous des hanches; aux doigts des mains, les alênes ; sous les pieds, la pierre du scellement.
Un diplôme envoyé par la Chartreuse de Dijon à l’abbaye, en 1411, à la suite de l’établissement d’une association spirituelle entre les deux maisons, contient, dans une magnifique enluminure, l’image de saint Bénigne : le martyr est ici pareillement orné des instruments de sa passion (2).
Cette iconographie prévalut désormais sur celle qui avait d’abord été en usage, et dans laquelle le saint n’avait généralement que les caractéristiques communes, le livre et la palme. Elle a été suivie pour la statuette du bâton cantoral (quinzième-seizième siècle), pour l’ornementation de la tombe de Jacques Perchet,
fonds Saint-Bénigne, H, 10, associations, est publié dans l’ouvrage de M. Monget, la Chartreuse cle Dijon d'après les documents des Archives de Bourgogne.
mort en 1545, enfin dans toute l’imagerie des dix-septième et dix-huitième siècles (d).
L’abbé Claude de Charmes. — Élu régulièrement en 1488, débarrassé en 1490 du compétiteur Pierre de Foix, évêque de Vannes et cardinal, qui avait obtenu Saint-Bénigne en commende, Claude de Charmes administra l’abbaye avec beaucoup de zèle et de prudence. Son abbatiat est un des meilleurs que présentent les annales bénigniennes pendant l’ère ogivale.
Claude, issu d’une famille noble de Dijon, était entré tout jeune au monastère et, après sa profession, il avait exercé la charge de souscellérier, puis celle d’aumônier. L’office de sacristain lui avait même été confié un certain temps. Ainsi l’expérience acquise dans ces divers emplois l’avait préparé aux fonctions abbatiales. Sa régularité, ses manières dignes et affables, son désintéressement lui concilièrent tous les cœurs : il profita de son influence pour enrayer le mouvement qui entraînait les religieux à des habitudes mondaines. Saint-Bénigne ne fut pas seul à profiter de sa direction sage et bienfaisante. En 1495, les moines de Saint-Germain d’Auxerre l’élurent aussi pour abbé ; il gouverna simultanément les deux maisons pendant douze années. D’autres abbayes, Moutiers-Saint-Jean, Saint- Seine, désirèrent aussi l’avoir à leur tête, mais il n’accepta point. « Bon parmi les méchants de son temps, dit justement dom Lanthenas , il réforma plusieurs monastères, dans un siècle de corruption et de relâchement. »
Deux rois de France firent leur entrée solennelle à Dijon, au temps de l’abbé Claude de Charmes : Charles VIII en 1494, et Louis XII en 1498. L’antique cérémonial fut observé, et les deux princes se rendirent à Saint-Bénigne.
Travaux exécutés a l’église ogivale. — Il ne paraît pas qu’on ait exécuté, au quinzième siècle ni au seizième, des travaux de quelque importance, dans la vieille église. On laissa même subsister les galandages provisoires, en planches, qui reliaient le cloître avec les restes du collatéral nord de la basilique romane, et par là même avec la rotonde. Des murs en pierre ne remplacèrent les tendues qu’en 1677.
(1) Une statuette de saint Bénigne, provenant du bâton cantoral de l’abbaye, se trouve au Musée archéologique de Dijon (n° 1376). C’est une pièce en cuivre, de 31 centimètres de hauteur. Voir Catalog., p. 264 et pl. XXIII. Cf. le Trésor de Saint-Bénigne, pp. 194 et 346.
Mais l’église ogivale fut l’objet de soins plus attentifs. Claude de Charmes y mit les ouvriers, dès qu’il eut en mains l’administration de l’abbaye. Le tassement de l’édifice y avait produit des lézardes. Le temps, la poussière, la fumée des cierges et des torches, les infiltrations pluviales en avaient noirci les parois, au dedans comme au dehors. Un rejointoiement des murs était devenu nécessaire ; un blanchissage, alors, parut avantageux.
Le 17 mars 1489, un marché fut donc conclu avec « Aymot Mathelin, enduiseur, demeurant à Châtillon-sur-Seine, et Guiot Mathelin, son fils. )>
Ces entrepreneurs durent « abattre tous les enduits des hautes et basses voûtes, tous les jointoiements des pierres de taille aux croisées » d’ogive, a aux murailles, piliers, meneaux des verrières, à la cloison du chœur et du jubé, en un mot dans tout l’intérieur de l’église, aux chapelles, au revestiaire, sous les deux tours; puis rejointoyer partout, et ensuite enduire et blanchir. » Il fut stipulé que ce travail s’étendrait au portail et à tout le pignon, au dedans et au dehors.
On arrêta le prix à 420 livres tournois, avec une hémine de blé et un muid de vin (2).
Un mot du continuateur de la Chroniqne, contemporain de Claude de Charmes, atteste que ce vénérable abbé « fit blanchir l’église à ses frais, et qu’il la rendit bien mieux ornée qu’elle ne l’était auparavant. » L’écusson de la maison de Charmes, et ceux de trois autres familles parentes, furent représentés aux clefs de voûte, dans l’abside principale, et dans les bras du transsept.
Le mérite de Claude de Charmes, au point de vue de la décoration de l’église, fut surtout d’avoir reconstruit la flèche, qui s’élevait sur la croisée, et réparé les dégâts qu’y avait causés la foudre. Trop bref est le renseignement que donne, à cet égard, l’auteur du Supplément de la Chronique, et rien, d’un autre côté, ne complète la description vague et sommaire qu’il nous a laissée, a L’abbé, dit-il, fit construire un campanile ou clocher, qui est une œuvre admirable et plus belle que tout ce qu’on peut voir. Il commanda de le couvrir de lames de plomb, dispo-
La tombe de Jacques Perchet se voit encore à Saint-Bénigne, dressée contre le mur, dans le collatéral nord. Elle est reproduite en lithographie, dans 1 ’Épigr. bourguignonne, p. 51.
(2) Bibl. nat., coll. de Bourgogne, XI, fol. 399.
sées de façon à produire un effet magnifique (1). » Il faut donc se figurer un de ces beaux ouvrages en charpente dont la flèche relevée en 1896 nous offre une très heureuse imitation.
Dans le nouveau campanile furent suspendues plusieurs cloches qui devaient provenir de l’ancien. Claude de Charmes fit refondre une des deux grosses, cloches de l’église, et lui donna le nom de Benoîte. Mais elle semble avoir été placée dans la tour méridionale, où était la cloche appelée Bénigne, fondue parles soins d’Alexandre de Montagu.
Avec l’église ogivale, furent aussi réparés ou embellis le logis de l’aumônier et le logis abbatial. Plusieurs parties de ces deux habitations présentaient en effet l’écusson de Claude de Charmes.
Mobilier, dons au trésor. — Le mobilier de l’église s’enrichit également des libéralités du généreux abbé. Pour soutenir les courtines autour du maître autel, Claude fit fabriquer six colonnes en cuivre, d’environ quatorze pieds de haut, surmontées d’anges qui portaient des chandeliers, et tenaient les instruments de la Passion. A gauche de cet autel, près de l’armoire ou custode en pierre du Corpus Do mini, il fit poser des armoires en bois, garnies à l’intérieur de grillages en fer dorés : elles étaient destinées à renfermer les reliques, et spécialement les chefs des saints, ceux entre autres de saint Bénigne, de saint Grégoire de Langres, de sainte Radegonde. Mais on voit, par l’inventaire de 1519, que ces armoires nouvelles et la custode eucharistique contenaient beaucoup d’autres objets précieux du trésor.
Un assez grand nombre de ces objets étaient des offrandes de Claude de Charmes. Citons spécialement : une coupe en vermeil avec son couvercle, en termes modernes un ciboire, pour renfermer la pyxide contenant la sainte réserve, et remplacer les écuelles d’albâtre ; — le chef de saint Grégoire, en argent, doré à épargne, orné surtout d’une fort belle mitre, sur laquelle étaient représentés, par devant, Notre-Dame et saint Bénigne, par derrière, saint Germain et saint Claude; — le chef de sainte Radegonde, de môme fabrication, portant une riche couronne
(1) Suppl. Chron., p. 221. — Præfatus pater (Claudius de Charmes) in hac domo campanile seu tympanibulum mirando quidem ac præ ceteris excolendo opéré constitui, plumbeisque laminis
fleuronnée, autour de laquelle étaient six pierres avec leurs chatons, et entre chacune une quintefeuille. Tous ces objets étaient marqués des armoiries du donateur.
Le don le plus important fut la châsse en argent destinée à recevoir le corps de saint Urbain de Langres, conservé jusqu’alors dans une fierte en bois. Cette pièce d’orfèvrerie fut exécutée du vivant de Claude de Charmes, mais la translation des reliques ne s’accomplit qu’après la mort du pieux prélat, en 1524.
Dalles tumulaires de l’église. — Les inhumations qui se faisaient dans le chœur des religieux, nécessitèrent plusieurs fois le remaniement du dallage, dans cette partie de l’église. Ce fut sans doute à l’occasion d’un de ces remaniements que l’abbé Claude de Charmes renouvela la dalle qui recouvrait les restes d’Hugues d’Arc. « Il lui fit faire — écrivait en 1679 dom Lanthenas — une magnifique tombe, longue de neuf à dix pieds et large à proportion, élevée d’un demipied sur le pavé. » Nous avons décrit précédemment la décoration de cette tombe. Tout y était gravé au trait, assez profondément, et les creux étaient remplis d’un mastic qui rendait la pierre unie et égale partout. « Sur le mastic — ajoute dom Lanthenas — sont appliquées des peintures et dorures si belles, qu’il faut y regarder de bien près pour ne pas croire que c’est un ouvrage à la mosaïque. »
Cette tombe était la première au bas du degré du sanctuaire.
Un peu au-dessous et à gauche, fut enterré Philibert de Charmes, abbé de Saint-Seine, ancien aumônier de Saint-Bénigne, et parent de Claude, avant lequel il mourut. L’emplacement parallèle' reçut, un peu plus tard, la tombe de Claude lui-même.
Vers cette époque ou, du moins, pendant la seconde moitié du quinzième siècle et la première du seizième, le pavé de l’église Saint- Bénigne s’embellit des plus belles tombes que l’on y ait posées : celles de Wladislas de Pologne (réfection), d’Hugues d’Arc (réfection), de Guillaume Sacquenier, de Claude de Charmes. Les deux qui subsistent encore font vivement regretter la perte des deux autres.
ac magnifiée collocatis cooperiri jussit... Ipsam quoque ecclesiam propiïis expensis dealbari fecit, ornatiusque quam antea fuerat, decoravit.
Fondations de Claude de Charmes. — Le Supplément de la Chronique relate plusieurs fondations très importantes de messes et d’offices, dues à la piété de Claude de Charmes. Le titre authentique d’une de ces fondations (1501) existe aux Archives de la Côte-d’Or, et contient principalement les clauses suivantes :
Deux messes quotidiennes sont fondées.
D’abord une grand’messe au maître autel. Elle sera sonnée « à la plus grosse cloche de la tour Bénigne, étant près de la chapelle des Apôtres. » L’autre messe est une messe basse. « Elle se célébrera incontinent après que la messe Notre- Dame qui se dit en la vieille église sera sonnée, » et l’autel assigné est celui « de la chapelle de la tour des gloriottes, pendant la vie du fondateur, et, après son décès, l’autel de Toussaint étant derrière le grand autel (1). »
Par ces extraits du titre de fondation de 1501, on voit que l’habitude était prise de désigner les tours par le nom des cloches qui s’y trouvaient. La tour du midi, renfermant la grosse cloche appelée Bénigne, portait elle-même ce nom ; et les gloriettes, ou petites cloches, servaient aussi à dénommer la tour du nord, dans laquelle elles étaient suspendues.
Des religieux autres que l’abbé eurent, comme lui, la dévotion de fonder des messes à quelque autel de l’église. Bénigne Chemilly, chambrier, fonda en 1499 une messe par semaine, à l’autel de Notre-Dame de Baume, et stipula qu’elle serait sonnée « par quinze coups, en l’honneur et révérence des quinze joies Notre-Dame (2). »
Chapelle des douze Apôtres. — Le titre de 1501 mentionne une chapelle des Apôtres voisine de la tour méridionale. Sous celte tour même existait une chapelle ayant déjà ce vocable. Celle qui paraît ici pour la première fois s’appelait plus précisément « la chapelle des douze Apôtres ». Elle formait un oratoire séparé de l’église, mais communiquant avec elle à l’aide d’un petit couloir. On en fit plus tard une sacristie (planche XVIII). Cet édicule s’élevait sur la place, au pied de la tour des grosses cloches.
La chapelle des douze Apôtres était une fondation des comtes de Bauffremont -Charny. Dès 1443, Pierre de Bauffremont, gouverneur de
(1) Arehiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 9 bis, fondations.
(2) Ibid., titre du 5 juillet 1499.
Bourgogne, avait fait ses premières. libéralités à Saint-Bénigne, afin qu’une messe quotidienne y fût célébrée à ses intentions. Il légua, dans la suite, au trésor de cette église une précieuse collection d’ornements. Le procès-verbal de la remise qui en fut faite par ses héritiers, porte la date de 1478. Dix ans plus tard, le 21 septembre 1488, Antoine de Luxembourg, veuf d’Antoinette de Bauffremont, fille aînée de Pierre, reconnut et approuva, avec ses enfants, la fondation primitive (3).
Quelque membre de cette famille désira sans doute avoir sa sépulture à Saint-Bénigne. En conséquence une chapelle fut construite, et dédiée aux douze Apôtres. Le gros œuvre était achevé en 1501. Un caveau fut pratiqué dans la chapelle, et au-dessus de ce caveau l’on commença d’élever un tombeau monumental. Cependant rien ne fut achevé, car aucun membre de la famille ne fut enterré là. Le tombeau consista uniquement en quatre dalles de marbre noir, sculptées, et ornées de figurines de pleurants. Jamais la table surmontée d’effigies qu’elles attendaient, ne vint les couronner et terminer le monument. L’autel lui-même ne reçut pas toute la décoration désirable.
Ainsi les autels ou chapelles de l’église Saint- Bénigne atteignirent le nombre de trente.
D’après le témoignage de M. Louis-Bénigne Baudot, douze statues en pierre étaient adossées aux murs de la chapelle de Bauffremont. Cet oratoire devait être du genre et du style de celui qu’on voit à Cluny, dans les restes de l’abbaye, et qui formait, lui aussi, une annexe du grand édifice.
Dévotion a saint Bénigne. — L’affaiblissement des vertus monastiques n’attiédit point la dévotion envers saint Bénigne. On en rencontre, assez fréquemment, des gages non équivoques.
Le 13 juillet 1490, Philibert Lexartey, chantre et chanoine de la Sainte- Chapelle, fonda son anniversaire à Saint-Bénigne. Or, il choisit ce lieu, dit-il, « mu par la singulière amour, dévotion et affection, qu’il avait dès longtemps pour le glorieux ami de Dieu, martyr-apôtre de Bourgogne , monsieur saint Bénigne, et pour son église. »
(3) Arehiv. de la Côte-d’Or, notaires et tabellions, E, 2178, fol. 147.
En 1503, 14 mai, le prieur et le couvent des Chartreux de Dijon demandèrent au général l’autorisation de célébrer solennellement la fête de saint Bénigne, le jour de saint Chrysogone (24 novembre), alléguant pour motif qu’ils étaient voisins de l’église du martyr, et associés spirituellement avec les religieux.
Quand on était malade ou infirme, on obtenait d’aller se placer sous la châsse du saint, afin de se mieux assurer le secours céleste. Le continuateur de la Chronique relate une grâce extraordinaire procurée par ce moyen, au temps de Claude de Charmes.
Résignation du titre abbatial par Claude de Charmes. — En 1507, Claude de Charmes s’était dessaisi de l’abbaye de Saint-Germain d’Auxerre, en faveur de François de Beaujeu, de la maison de Beaujeu-sur-Saône. François, d’abord sacristain et chambrier de Saint-Bénigne, avait mérité la confiance de l’abbé par son amour pour l’état religieux, par son savoir et la pureté de ses moeurs. Les liens du sang, qui l’unissaient au même abbé, ne furent donc pas le principal motif de son élévation (1).
Trois ans après (1510), Claude de Charmes résigna le titre abbatial de Saint-Bénigne, et se donna pour successeur son neveu, Charles de Baissey, fils du gruyer de Bourgogne, abbé commendataire de Cherlieu. L’oncle ne fut point écarté du gouvernement, et durant les neuf années qu’il vécut encore, on vit maintes fois « l’abbé antique » gérer directement tel détail de l’administration. Charles de Baissey ne voulut pas priver le couvent de l’expérience de son prédécesseur. Avant lui hiérarchiquement , il marcha à sa suite dans la direction de l’abbaye. Ce fut tellement son rôle d’être abbé de nom et de fait vicaire général, qu’au lendemain de la mort de Claude de Charmes, il se chercha lui-même un successeur.
A la dernière page du Supplément de la Chronique, un mot équivaut à une signature de Charles de Baissey. Il mit évidemment la main à la rédaction de ce travail, car il n’y est pas autrement mentionné qu’en cette incidente : « Cui (Claudio de Charmes) per resignationem successit quidam vocatus abbas. — A Claude de Charmes succéda, par mode de résignation, quel-
(I) Pour François de Beaujeu, voir Notices biogr. sur Fr. et Guill. de Beaujeu, par le Dr Bertin. Dijon, Darantière, 1898.
qu’un qui porte le nom d’abbé. » Celui-là seul dont il est ici question a pu écrire ou dicter cette phrase. Et c’est un témoignage de plus que la supériorité effective fut laissée à « l’abbé antique » , tant qu’on le posséda.
Ces égards délicats pour l’âge et le mérite, cette union des cœurs dans l’abnégation et l’humilité, consolent de l’absence des austères vertus des onzième et douzième siècles.
Siège et délivrance miraculeuse de Dijon. — Au mois de septembre 1513 eut lieu le célèbre siège de Dijon, qui se termina par la délivrance miraculeuse de la ville, et le départ des Suisses et des Allemands, contents d’une simple rançon. La sainte Vierge, honorée sous le titre de Notre- Dame de Bon-Espoir, a toujours été regardée, et légitimement, comme l’auteur de cette délivrance. Mais en même temps qu’ils imploraient la Mère de Dieu, les assiégés n’omirent point d’invoquer les saints vénérés dans leurs murs, et en particulier saint Bénigne. L’auteur du Supplément de la Chronique, contemporain de l’événement, note le concours des fidèles en cette circonstance près de la châsse du saint patron de l’abbaye, et dans les autres sanctuaires dijonnais.
Le monastère essuya alors quelques pertes, par suite des ravages des ennemis dans les faubourgs de la ville, et à Saint-Apollinaire. Il contribua, pour une somme de 2,000 livres, à parfaire l’indemnité stipulée. Quelques objets du trésor furent vendus, afin de réaliser cette somme.
Ce fut à l’occasion de ce siège que les religieux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem vinrent s’établir au Petit-Saint-Bénigne. Leur maison, dite commanderie de la Madeleine, était au faubourg Saint-Pierre. Elle fut démolie, pour être remplacée par un boulevard, dans le remaniement qu’on fit alors des fortifications. Le Petit-Saint-Bénigne, ancienne maison du vicomte, appartenait à ces religieux depuis l’année 1430. Leur séjour habituel en ce lieu contribua à l’accroissement de la vénération publique pour la chapelle à double étage, érigée dans la tour où la tradition plaçait le supplice et la mort de l’apôtre de Dijon (2). La nouvelle commanderie de la Madeleine devint un but de pèlerinage,
(2) Voir, dans le présent volume, p. 43, ce qui concerne les traditions relatives à cette tour.
pour les religieux mêmes de l’abbaye. Nous les verrons, à une époque, s’y rendre annuellement.
Guillaume Sacquenier. — Un religieux bénédictin, d’origine dijonnaise, Guillaume Sacquenier, dont le nom a déjà paru, fut un des bienfaiteurs de Saint-Bénigne, et il y reçut la sépulture. Sa mort, arrivée en 1517, fournit l’occasion de parler encore de lui. Recteur de l’hôpital de Dijon, et abbé commendataire de Baume-les-Messieurs, il joignit, à l’amour des devoirs que lui imposaient ces titres, le goût des embellissements dans les édifices sacrés.
A l’hôpital, une partie de la salle devenue la chapelle actuelle fut son œuvre. La belle croix, transportée dans le jardin, et dont le piédestal est une reproduction du puits de Moïse, lui est également due.
Il voulut contribuer à orner de stalles nouvelles le chœur de l’église Saint-Bénigne. Un legs de 1.200 francs fut laissé par lui à cette intention. Dix ans après le décès du donateur le travail s’exécuta.
La dalle tumulaire de Guillaume Sacquenier a été décrite un peu plus haut.
Mort de Claude de Charmes. — Le 21 septembre 1519 mourut Claude de Charmes, et les religieux pleurèrent sincèrement la perte a de cette lampe qui avait jeté tant d’éclat, de ce pasteur si vigilant, de cet abbé qui s’était acquis tant de droits à la reconnaissance de ses frères. »
Sa tombe fut creusée dans le chœur, au-dessous et à droite de celle d’Hugues d’Arc, vis-àvis la tombe de son parent, Philibert de Charmes. Plusieurs dessins nous ont conservé la décoration de la pierre qui recouvrait ses restes. Le meilleur a été reproduit par M. Bernard Prost, dans son ouvrage, le Trésor de Saint-Bénigne.
Le style du seizième siècle est là, tandis que celui du quinzième apparaît encore sur la dalle de Guillaume Sacquenier. Peut-être le monument de Claude de Charmes ne fut pas immédiatement gravé. D’ailleurs l’art de la Renaissance ne l’emporta que peu à peu sur l’art gothique, et la dernière phase de l’un se prolongea encore pendant la première phase de l’autre.
Beaucoup moins riche que les dais du quinzième siècle, l’encadrement gravé autour de l’effigie de Claude de Charmes se compose de deux pilastres reposant sur un soubassement et surmontés d’un entablement rectangulaire. Au-dessus des pilas¬
tres, deux génies soutiennent une guirlande. Sur le champ de l’entablement est représentée, sous une large bordure cintrée, une aumône générale. Des rinceaux couvrent l’architrave, le socle et la partie supérieure des pieds-droits : la partie basse est ornée de deux céroféraires. L’effigie présente l’abbé, les mains jointes, avec la crosse appuyée contre l’épaule droite, volute en dehors ; la mitre est gravée de l’autre côté à la hauteur de la volute de la crosse. Le vêtement est l’habit monastique. L’épitaphe est distribuée dans la bordure de la pierre, et aux quatre angles paraissent des écussons variés, ceux de Charmes et de Baissey au-dessus. L’écusson de Charmes se trouve encore au milieu du soubassement, au pied de l’effigie.
Pendant les travaux de restauration exécutés à Saint-Bénigne sur la fin du dix-neuvième siècle, le sol de l’ancien chœur a été, en maint endroit, profondément remué. Un jour, fut retiré par les ouvriers un long sac de cuir contenant les ossements d’un mort. Vu l’emplacement où cette découverte a été faite, on peut présumer que c’était le corps de Claude de Charmes. Le sac a été respectueusement réintégré à sa place.
Lorsque Charles de Baissey n’eut plus le secours de son oncle pour administrer l’abbave, il se hâta de chercher une main à laquelle il pût remettre la crosse. Il résigna sa charge en faveur de René de Bresche.
Inventaire du trésor, année 1519 et suivantes. — Avant le décès de Claude de Charmes, on commença la rédaction d’un inventaire du trésor, qui fut dressé avec un soin minutieux. La date initiale est le 21 janvier 1519. Des additions ultérieures, faites dans des récolements successifs, conduisent jusqu’à 1530. Cet inventaire et celui de 1395 sont les seuls qui restent, à part ceux qu’on a dressés à la Révolution.
Publié par M. Bernard Prost, l’inventaire de 1519-1530 comprend cent treize pages in-8°. On y trouve un ensemble de descriptions si détaillées, si précises, qu’il serait facile, à trois siècles et demi de distance, de reconstituer, le crayon à la main, la plupart des objets. Le nombre des articles de l’inventaire s’élève à 399. Là sont catalogués plus de quarante reliquaires, un triptyque d’argent représentant la sainte Vierge et des anges, des croix, des calices et autres vases sacrés, des évangéliaires, des crosses et des mitres, une collection considérable d’ornements
sacerdotaux, des parements d’autels, de courtines, enfin plusieurs objets curieux, comme un saphir antiophtalmique et deux cornets de saint Maurice, en ivoire, dont le plus grand était cerclé d’argent. Il faut lire le texte du document, ainsi que les explications et les notes de M. Prost, pour se faire une idée des richesses du trésor de Saint-Bénigne, au début du seizième siècle.
Une étude attentive de ces pages met aussi parfaitement au courant de l’iconographie sacrée du moyen âge.
L’image de saint Bénigne, les scènes de sa passion figuraient dans un grand nombre de ces précieux objets, offrandes, presque tous, des abbés, des officiers claustraux, ou de bienfaiteurs laïques.
Nous avons indiqué quelques-uns des objets d’art portés sur cet inventaire. Citons-en d’autres, en traduisant le vieux style du document.
Parmi les croix processionnelles figurait « une belle croix neuve, avec des images en relief, laquelle avaient donnée messieurs du couvent. Il y avait dessus un grand crucifix, tout entier d’argent, coloré en carnation, ayant sur sa tête un diadème d’argent doré, qui était détaché. Aux quatre extrémités de la croix, derrière comme devant, étaient représentés les quatre évangélistes. Au milieu, par derrière, était l’image de monsieur saint Bénigne, le tout d’argent doré. L’intérieur de la croix était de bois. Elle s’ajustait à un pommeau, de laiton doré, qui servait pour toutes les croix processionnelles. »
Le trésor possédait plusieurs images de Notre- Dame, une entre autres « grande et belle, portant une couronne ornée de pierres, de perles et de petits boutons d’argent. Elle était vêtue d’un grand manteau, dont la bordure était chargée de pierreries, au nombre de plus de quarante. Sur la poitrine était un collier rehaussé de quatre pierres, et d’où pendait un médaillon d’or avec un saphir estimé cent ducats d’or, entouré de huit grosses perles. L’image tenait en sa main droite une petite pyramide prismatique, garnie de cristal, renfermant des cheveux de Notre- Dame avec d’autres reliques. Sur son bras gauche , elle portait l’enfant Jésus , ayant un diadème orné de pierres et de perles, et tenant en sa main gauche un médaillon d’or en forme de fleur de lis. Au centre de ce médaillon était une petite image de Notre-Dame tenant son enfant sur son giron. Derrière la fleur de lis était un petit coffret d’or, contenant du lait de Notre-
Dame. L’image entière reposait sur un pied d’argent, élevé, à six pans, dont cinq étaient historiés et représentaient l’Annonciation, la Visitation, la Nativité de Notre-Seigneur, les trois Rois, le couronnement de Notre-Dame. Le tout était d’argent doré, excepté les visages et les mains, qui étaient de carnation. Le poids total montait à environ vingt-quatre marcs. »
Les reliques désignées sous le nom de cheveux et de lait de Notre-Dame provenaient d’images miraculeuses.
En outre des pièces d’orfèvrerie, signalons quelques vêtements.
Dans cette catégorie d’objets se trouvait « une mitre brodée en or, enrichie d’une quantité de perles et de petites pierres rouges. Par devant était représentée une crucifixion, avec les deux larrons à dextre et à sénestre, et au pied de la croix, à dextre un Longin tenant sa lance et derrière lui les trois Marie, à sénestre un homme portant l’éponge et derrière lui saint Jean avec le centurion et deux juifs. Au-dessus de la croix était un pélican dans son nid. Par derrière se voyait un Dieu en majesté, Notre-Dame et saint Jean à genoux de chaque côté, et deux anges sonnant de la trompette ; puis, dessous, des prophètes, et en bas, les morts qui ressuscitaient. Vingt-quatre émaux entouraient la mitre. Chaque fanon était orné d’un ange thuriféraire avec une Notre-Dame sur l’un, et un abbé crossé et mitré sur l’autre : Notre-Dame et l’abbé étaient chacun sous un dais. A l’extrémité de chaque fanon pendaient cinq petites sonnettes d’argent doré, reliées à l’étoffe par des chaînettes d’argent. »
Plusieurs chapes étaient remarquablement historiées, surtout au chaperon. Entre les sujets décrits nous relevons : « une Notre-Dame d’assomption, avec six anges autour d’elle; — un Dieu en un rond, et dessous, la Nativité de Notre-Seigneur, où sont les trois rois, Notre- Dame et son enfant, et Joseph, avec l’âne et le bœuf; — le tombeau de Notre-Seigneur, avec les trois Marie et deux anges de chaque côté ; — Dieu et saint Thomas mettant le doigt au côté dudit Dieu ; — le martyre de monsieur saint Bénigne. »
Les chasubles avaient leurs croix décorées dans le même goût, et plusieurs étaient d’une étoffe ancienne et très précieuse. Une, par exemple, était « de soie rouge semée de roses d’or, d’oiseaux et de fleurs de soie verte, de lions et autres bêtes de soie blanche. » Une autre était
« de soie violette, seméé d’oiseaux. » Elle avait « des orfrois d’un tissu à l’ancienne mode, une croix devant et derrière. »
Translation du corps de saint Urbain. — La chasse préparée par Claude de Charmes, pour recevoir le corps de saint Urbain, donna lieu à une translation nouvelle des reliques du saint confesseur. Cette translation s’accomplit sous l’abbé René de Bresche, le 1er mai%1524, comme l’atteste un procès-verbal, dont suit un extrait :
« Nous Jean de Moreaul, infirmier, Guillaume de Beaujeu, aumônier, Antoine de Mypont, sacristain, et tous les autres religieux du monastère de Saint-Bénigne de Dijon, attestons que le corps de monsieur saint Urbain, évêque de Langres, protecteur spécial dudit monastère, a été transféré dans la châsse d’argent offerte par le révérend abbé dom Claude de Charmes. La translation a été faite par révérend père en Dieu Michel (Boudet), évêque de Langres, prélat également renommé pour sa science et sa piété, l’an de l’Incarnation de Notre-Seigneur 1524, le jour des calendes de mai (1). »
Quelques reliques de saint Urbain furent distribuées alors à plusieurs églises. Saint-Jean de Dijon, où il avait reçu primitivement la sépulture, obtint une vertèbre.
La châsse nouyelle fut placée dans le sanctuaire de Saint-Bénigne, du côté de l’épltre. Une autre châsse lui fit pendant du côté de l’évangile : elle renfermait des reliques de plusieurs saints et s’appela, pour ce motif, « la châsse de Toussaint ».
René de Bresche, dernier abbé régulier. — De 1520 à 1525, René de Bresche gouverna Saint- Bénigne. Il eut aussi sous son autorité Saint- Étienne de Dijon, Flavigny, la Bussière et Fontenay.
En 1523, il souscrivit au couvent une obligation de 3,200 francs, comme ayant reçu les 1 j 200 francs légués pour les stalles du choeur par Guillaume Sacquenier, et 2,000 francs, qu’on lui avait avancés, lors de son joyeux avènement.
Vers la fin de son abbatial, l’infirmier Jean de Moreaul fit peindre et orner l’autel de saint Vigor, et y fonda une messe quotidienne (novembre 1524). Il garnit cet autel de tout le mobilier nécessaire pour la célébration du saint sacrifice : un calice d’argent du poids de deux marcs et demi, un corporalier avec les corporaux, un chandelier, six nappes, deux aubes, deux chasubles dont une de damas noir et l’autre de futaine d’Allemagne. Le titre de fondation désigne pour chaque jour une messe particulière : la messe du jeudi était celle de saint Bénigne.
René de Bresche fut le dernier abbé régulier du monastère de Saint-Bénigne. En 1525, il permuta son titre abbatial pour celui d’évêque de Coutances, et l’abbaye dijonnaise passa ainsi à Frédéric Frégose, à qui le roi François Ier la donna en commende.
Le régime définitif de la commende s’établit d’autant mieux que les clauses du concordat de 1516, conclu entre Léon X et François Ier, avaient retiré aux religieux le droit d’élire leur abbé. Dès lors, en effet, la nomination des évêques et des abbés appartint au roi, sous la condition que le pape enverrait les bulles de provision.
(1) Bibl. nat., coll. de Bourgogne , XI, fol. 'i35.
La Commende. — On entend proprement par commende la provision d’un bénéfice régulier accordé à un séculier, avec dispense de la régularité. Un abbé commendataire était donc un clerc, un évêque, vivant dans le monde, pourvu de l’administration d’une abbaye, et ayant de ce chef, au spirituel et au temporel, le même pouvoir que s’il avait été religieux. L’origine et la raison d’être de cette institution fut la nécessité où l’on se trouva parfois de choisir, en dehors des congrégations régulières, les administrateurs que réclamaient leurs intérêts. Mais on dépassa bientôt la mesure en donnant les bénéfices en commende à des laïques. D’autre part, même parmi les ecclésiastiques commendataires, il s’en rencontra qui n’eurent aucun souci du spirituel des maisons soumises à leur autorité, et se contentèrent de jouir des revenus auxquels ils avaient droit, en acquittant, avec plus ou moins de conscience, les charges matérielles que la coutume, ou un traité particulier, leur imposaient à l’égard du couvent.
De là résulta une sorte de commende à laquelle eurent part les réguliers eux-mêmes. Elle consista dans la provision d’un bénéfice, accordé uniquement à l’effet de procurer au titulaire une part des revenus de ce bénéfice, moyennant certaines charges déterminées. Cette répartition des biens ecclésiastiques fut légitimée, en principe, parla disproportion qui existait, dans' plusieurs cas, entre les richesses considérables d’un monastère et le petit nombre des moines qui l’habitaient. On trouva juste d’employer l’excédent de ces maisons à soulager, à gratifier, des établissements ou des individualités utiles à l’Eglise. Malheureusement il fut trop facile de pousser l’application de ce principe jusqu’à l’abus.
Les dix abbés commendataires qui administrèrent Saint-Bénigne, de l’année 1525 à 1775, appartenaient presque tous au clergé séculier. Quelques-uns ne s’occupèrent pas moins des intérêts spirituels de l’abbaye que de ses intérêts temporels, et marquèrent leur passage par de réels bienfaits. Les autres, moins vigilants, bornèrent leur tâche aux actes administratifs indispensables, et firent peu de bien au monastère.
Afin de prévenir les abus de la commende ou d’y apporter remède, plusieurs fois les papes et enfin les pères du concile de Trente édictèrent les lois les plus sages. Mais l’attache à des coutumes invétérées, où les passions humaines trouvaient aisément leur compte, prévalut en général contre les canons disciplinaires.
L’abbé Frégose. — Frédéric Frégose, italien d’origine, mais que nous continuerons de désigner sous son nom de forme française, apparte- nait à l’illustre maison des Fregosi, qui a donné neuf doges à la république de Gênes. Il fut élevé près de son oncle maternel, le duc d’Urbin. A la demande de ce seigneur, le pape Jules II donna à Frédéric l’archevêché de Salerne. Le jeune prélat fut ambassadeur de la république de Gênes près Léon X. Octavien, son frère, nommé doge en 1514, traita l’année suivante avec François Ier, qui le laissa gouverneur de Gênes. Frédéric revint alors près de lui, fut son conseil, et fortifia son attachement au parti de la France. On le vit même, évêque soldat, diriger une flotte, combattre les corsaires barbaresques, les vaincre et rentrer à Gênes couvert de gloire et chargé de butin. Peu après, en 1522, Gênes fut prise et pillée par les Espagnols. Octavien demeura prisonnier. Quant à Frédéric, après
avoir failli se noyer dans le port en cherchant à se réfugier sur un vaisseau français, il aborda en France, et fut reçu avec bonté par François Ier, qui n’hésita point à reconnaître sa fidélité et celle de sa famille. C’est au milieu de ces péripéties que le roi donna Saint-Bénigne en commende à Frédéric Frégose, et le pape lui envoya la bulle de collation au moment où René de Bresche fut promu à l’évêché de Coutances (28 juillet 1525).
Tout ce passé révélait, dans le nouvel abbé de Saint-Bénigne, une âme ardente, un caractère entreprenant et résolu. D’autre part, esprit cultivé, il possédait les sciences sacrées et profanes, et avait, en particulier, une connaissance approfondie du grec, de l’hébreu, du chaldéen et de la cabale. Sa piété était intelligente et forte, sa charité libérale. Tel était l’assemblage de qualités et de vertus qui distinguait l’abbé Frégose. Son blason portait une jeune fille tenant des roses dans ses mains teintes de sang, avec cette devise : IJ épine est près de la rose. Il se défiait donc des bonheurs d’ici-bas, et Dieu était vraiment le terme de ses espérances. Cette pensée empruntait au goût de l’époque une expression d’un pittoresque un peu mondain, mais le sentiment de foi n’en était pas moins sincère (1).
Frédéric Frégose eut un abbatiat de tout point profitable à Saint-Bénigne. Il fut le Guillaume des abbés commendataires, comme un de ses successeurs, le deuxième cardinal de Givry, en fut le Jarenton.
Réfection des stalles du chœur. — Un des premiers détails matériels dont s’occupa l’abbé Frégose fut de faire fabriquer les nouvelles stalles du chœur, en exécution du legs de Guillaume Sacquenier.
Le 17 août 1527, un marché fut conclu à cet effet avec le menuisier Jean Boudrillet, originaire de Troyes, et qui demeurait alors à la Mothe au duc de Bar, bourg voisin de Bourmont (Haute- Marne), maintenant détruit. Boudrillet promit de faire tout à neuf les stalles du chœur de l’église, d’en faire autant que la place le comportait, — on en a compté 48, — et de placer aux quatre extrémités « quatre chaires de triomphe. » Les plan et dessin présentés par lui furent approuvés, avec cette réserve « que les religieux pourraient
(1) Sur l’abbé Frégose, voir J. d’Arbaumont, Éloge de Frédéric Frégose , apud Revue des Sociétés savantes, 4e série, t. IV, 1866.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 18, église
faire mettre, aux panneaux et dossiers des sièges, les histoires et imageries qu’ils voudraient, au lieu de celles qui figuraient sur le projet. » Boudrillet s’engagea encore à faire « quatre autres chaires auprès du grand autel, pour asseoir ceux qui disent les grandes messes. » Les religieux durent fournir tous les bois nécessaires, à prendre dans leurs forêts, frais d’abattage au compte du menuisier, frais de transport au compte de l’abbaye. Un délai de cinq années fut convenu pour l’exécution du travail. Durant cet intervalle, le couvent fut tenu de procurer à Boudrillet, dans l’abbaye même, une place pour ses ateliers, et en ville, un logement pour son ménage et ses gens. Le prix fut arrêté à 1,300 livres tournois, plus 42 hémines de blé et 42 queues de vin. On passa l’acte dans le logis abbatial, où étaient réunis avec Boudrillet les principaux dignitaires du couvent et Perpétue de Henriot, chanoine de Reims, vicaire général de l’abbé (2).
Un remaniement de la cloison du chœur résulta naturellement de la pose de nouvelles stalles. Aussi, un second marché fut conclu, le 24 décembre 1527, avec « maître Jean de la Chière, masson. » Tout le long des sièges qui se fabriquaient de nouveau, il fallut enlever la claire-voie qui couronnait le mur parpaing, afin d’exhausser ce mur de six pieds. Voici quelles furent les conventions passées avec Jean de la Chière : « Les claires-voies durent être ôtées et mises à terre avec précaution, sans rien gâter ni rompre. Pour les assises de parpaing surajoutées, l’extérieur dut être taillé à la bretture, et l’intérieur à la pointe, le tout assorti avec l’ancien ouvrage. Le masson fut tenu de refaire les cornettes (crochets, volutes) et les boulions (têtes des pinacles) qui manquaient déjà aux dites claires-voies, de rétablir les pièces qui viendraient à se briser dans le démontage, puis de replacer tout ce couronnement sur la cloison. Il dut encore pratiquer dans le mur de parpaing, là où le maître lambrisseurlelui marquerait, lespertuis nécessaires pour assujettir les boiseries. »
Enfin, comme le pavé du chœur se trouvait trop bas, vu le nouvel aménagement, on stipula, dans le même marché, que Jean de la Chière lèverait les tombes et les dalles, pour les mettre à un niveau plus élevé.
et bâtiments. — Cf. le Trésor de Saint-Bénigne , loc. cit., p. 262. Le texte original du marché est publié intégralement dans cet ouvrage, et M. Prost y a joint des notes explicatives.
Le prix convenu fut de 160 francs (1).
Il fallut sept années à Boudrillet pour achever son œuvre. Les moines ne le soldèrent intégralement qu’en 1535. L’ouvrage de Jean de la Chière se termina sans doute à la même époque.
On ne saurait trop regretter la perte des stalles de Saint-Bénigne, détruites au début de la Révolution. Tous ceux qui en ont parlé ont qualifié ce travail de véritable chef-d’œuvre. « Celles de la cathédrale d’Amiens, remarque dom Lanthenas, ont, à ce qu’on dit, je ne sais quoi de mieux que les nôtres. Mais celles de Saint-Bénigne ont des enrichissements qui ne se trouvent pas dans celles d’Amiens, entre autres, les quatre dômes égaux sur les quatre chaises abbatiales et priorales. Mais ce qui relève encore ce travail admirable de menuiserie et de sculpture, c’est le couronnement de pierre tendre à claire-voie qui s’élève sur la menuiserie d’environ cinq à six pieds, et dont les pointes portent la vue de ceux qui les regardent jusqu’aux galeries qui sont autour de l’église. »
Dom Martèné et dom Durand, auteurs du Voyage littéraire, ont écrit à leur tour sur le même sujet : « Les chaires du chœur sont d’un travail admirable, et quoiqu’elles soient d’un goût différent de celui d’aujourd’hui, elles ont néanmoins je ne sais quoi de grand que les plus habiles ouvriers viennent tous les jours copier. »
A lire ces réflexions, on juge que la décoration du chœur de Saint-Bénigne était en partie du style ogival, en partie du style de la Renaissance. Le couronnement de pierres, découpé et sculpté, qui surmontait les stalles, appartenait certainement au style gothique, puisqu’il était antérieur aux boiseries. Boudrillet, d’autre part, assortit de quelque manière sans doute son œuvre à la claire-voie qu’on gardait. Mais le marché porte « qu’il ferait le tout à l’antique. » Il interpréta d’après les principes de la Renaissance les traditions de l’art ogival, comme fit Hugues Sambin pour le portique inférieur de la façade de Saint-Michel.
Les religieux s’étaient réservé d’indiquer, pour l’imagerie, d’autres sujets que ceux qui leur furent proposés. Peut-être n’en ont-ils rien fait. Car l’ouvrage fut trouvé à ce propos « moins pieux que hardi. » Dom Lanthenas observe que « l’auteur y a mis parfois un esprit grotesque et
(1) Arch. de la Côte-d’Or, loc. ultime cit.
(2) En citant les textes de dom Lanthenas, nous avons à dessein supprimé les passages où il attribue par erreur à Sambin les stalles
même quelque impiété, ayant, par exemple, revêtu des guenons ou d’autres animaux d’un habit religieux (2). »
Suivant le témoignage de M. Louis-Bénigne Baudot, des versets tirés des psaumes se lisaient sur les boiseries du chœur de Saint-Bénigne. La première stalle près du sanctuaire, du côté de l’évangile, portait ces mots Jubilate Deo, la seconde en descendant omnis terra, la troisième psalmum clicite, etc. Nous ignorons si ces inscriptions remontaient au travail primitif. M. Baudot signale aussi des armoiries parmi lesquelles étaient celles de l’abbaye, — ainsi que celles de l’abbé Frégose, avait dit précédemment Courtépée.
Frédéric Frégose contribua personnellement aux frais de la fabrication des stalles. Pendant les sept années consacrées à ce travail, on prit sur la mense abbatiale le froment et le vin que le marché garantissait au menuisier, et dont le total s’éleva, suivant les conventions, à quarante-deux hémines et quarante-deux queues. Les bois furent pris également dans les forêts de l’abbé.
Dons au trésor, refonte de cloches. — L’inventaire de 1519 énumère, parmi les parures de l’église, une certaine quantité de courtines, que l’on suspendait, à droite et à gauche, aux piliers ou colonnes élevées près du maître autel. Les unes, de soie rouge, étaient rehaussées de lambrequins en drap d’or. D’autres étaient de futaine blanche, chargée de raies rouges se croisant en losanges, et il y avait au milieu de chaque losange une fleur de lis. D’autres enfin étaient en taffetas vert. Nombre de tapis figurent également dans le même inventaire, à la suite des courtines.
L’abbé Frégose accrut encore ce genre d’ornement. Le 29 décembre 1527, des experts, appelés par le couvent, examinaient les rideaux ou courtines que venait de confectionner Richard Robelot dit Picotin, brodeur dijonnais. L’étoffe employée était du taffetas cramoisi, donné par l’abbé. Des tapis, des vêtements sacerdotaux s’ajoutèrent à ce premier don.
En 1534, le 24 novembre, un autre marché se concluait au nom de l’abbé Frégose. Il s’agissait d’une refonte de cloches. Le fondeur fut « André
de Saint-Bénigne. — Voir, pour plus amples détails, le Trésor de Saint-Bénigne, pp. 263-267. Voir également, Noël Garnier, Contribution à l'histoire de Hugues Sambin.
Saucerot, de Troyes. » Il s’engagea à faire six cloches qui fussent d’accord entre elles, et avec deux autres déjà existantes et harmonisées. Toutes devaient prendre place « dans le grand clocher couvert de plomb », en d’autres termes, dans la flèche, où se trouvaient les deux que l’on conservait. Dans la même flèche il y avait aussi, au moment de la conclusion du marché, cinq autres cloches, dont trois étaient cassées, et deux d’une mauvaise tonalité : elles furent livrées à Saucerot pour entrer dans la fonte des nouvelles.
Si l’on ajoute aux huit cloches de la flèche les deux grosses de la tour du midi et les gloriettes de la tour du nord, on voit que Saint- Bénigne possédait, au seizième siècle, une sonnerie considérable.
Travaux exécutés dans les batiments de l’abbaye. — Les murs du dortoir s’étaient, sur quelques points, déjetés de leur aplomb ; les voûtes, crevassées, menaçaient ruine. Frédéric Frégose fit élever trois contreforts pour consolider les murs, et dans les trois nefs, les voûtes furent restaurées. Par les soins du même abbé le réfectoire reçut de notables embellissements : un berceau lambrissé remplaça l’ancien plafond ; des tables et des sièges neufs, en bois, rajeunirent l’antique mobilier. Au logis abbatial, une grande salle à manger était devenue une véritable inutilité. Elle fut convertie en une magnifique pièce, avec différentes annexes, et l’abbé y fit mettre des vitraux, dont il avait composé les sujets. Les pressoirs du même logis furent également l’objet d’une sérieuse et importante restauration. Un de ces pressoirs existe encore, dans la cour d’un bâtiment de la rue Docteur-Maret.
Au point de vue matériel, on le voit, Frédéric Frégose administra de manière à mériter toute la reconnaissance des religieux. Il est juste d’ajouter qu’il fut dignement secondé dans cette tâche par son vicaire général Perpétue de Henriot, protonotaire apostolique, auquel il adjoignit toujours un second vicaire général, tantôt un religieux, comme Jean de Moreaul, tantôt un curé, comme Philibert Merlin, curé d’Épagny et Marsannayle-Bois.
Incident au sujet de la distribution des aliments. — Dans les débuts de l’administration de l’abbé Frégose, un accord passé entre lui et le couvent stipula « que les aliments et le vin
se distribueraient aux religieux en la manière accoutumée. » Cet accord est du 13 mai 1529, et les détails y furent réglés avec précision, afin de prévenir toute difficulté entre les' administrateurs et les moines. L’engagement contracté par l’abbé en cette circonstance, ne faisait que ratifier le serment prêté en son nom, à sa prise de possession, par Perpétue de Henriot, et arrêter quelques points indécis des usages.
Or, en l’année 1536, surgit pourtant à ce propos une difficulté. Les récoltes avaient été mauvaises. Perpétue de Henriot n’obtenait rien des receveurs de l’abbaye. Il prit le parti, autorisé sans doute par l’abbé qui était absent, de diminuer la quantité de vin qu’on donnait par jour à chaque religieux. Sur la notification d’une résolution semblable, un procès fut intenté par le couvent au vicaire général. L’analyse d’une pièce édifiera sur ce point.
« Le 13 novembre 1536, en une chambre de la maison abbatiale, par-devant Jacques Pépin, notaire royal, demeurant à Dijon, comparurent d’une part Perpétue de Henriot, vicaire général de l’abbé Frégose, et d’autre part le grand prieur Antoine de Mypont, au nom de tous les religieux qui d’ailleurs l’accompagnèrent en nombre. Après plusieurs honnêtes remontrances et gracieuses excuses établissant que les moines se voyaient contraints, bien à leur regret, de faire un procès pour leurs aliments audit vicaire général, Antoine de Mypont, finalement, lui dit en substance :
» Monseigneur, nous vous requérons de nous vouloir administrer, pour notre vivre , en la manière accoutumée, spécialement quant au vin, car du reste des aliments nous nous contentons. Nous vous requérons de le faire conformément aux usages anciens de céans, et suivant les promesses que vous avez faites au nom de notre très révérend père et abbé, à sa prise de possession : vous avez juré en effet de donner les prébendes, pour le boire et le manger, selon la coutume.
» Le grand vicaire répondit : Messieurs, je ne refuse point de vous administrer, pour le boire et le manger, ainsi que pour tout ce que vous doit Monseigneur l’abbé de céans, autrement que je l’ai juré, comme vous le dites, à sa prise de possession; mais cela se doit entendre autant qu’on le peut, et non autant qu’on le veut. Cette année, vous le savez, il y a eu par tout ce pays grande stérilité de vin, et il règne une si grande pauvreté, dans tous les villages et dépendances
de céans que, depuis le premier jour de l’année, quelque diligence que j’aie su faire, je n’ai pu avoir de tous les receveurs de l’abbaye un seul denier, sauf 72 livres de celui de Plombières. A cette cause, Messieurs, je vous prie de vous contenter pour cette année chacun d’une pinte de vin par jour — un peu plus d’un litre et demi, — au lieu du maraul que vous avez eu précédemment — près de deux litres et demi.
» Ainsi, continua le grand vicaire, vous serez tous de bons religieux, et vous obéirez à ce que Monseigneur saint Benoît a écrit et recommandé dans sa règle, au chapitre xl, où il parle de la mesure du boire. Et s’il est quelqu’un d’entre vous qui bonnement ne se puisse contenter d’une pinte de vin par jour, je le prie de s’en expliquer, et j’accomplirai ce que Monseigneur saint Benoît commande au chapitre xxxiv de sa dite règle.
» Le grand prieur répliqua que personne parmi les religieux ne pouvait se passer du maraul accoutumé; que d’y renoncer ce serait nuire aux aumônes, attendu que ce qui reste d’icelui aux dits religieux se distribue en aumônes; enfin que de ne pas le donner ce serait contrevenir à un serment qui avait été fait simplement et sans condition. Quant au chapitre allégué de la règle de saint Benoît, nous ne sommes plus, ajoutat-il, au temps d’icelui.
» Cependant quelques religieux, et entre autres Jacques Perchet, trésorier, dont nous aurons à parler plus loin, dirent qu’ils se contenteraient quant à eux d’une pinte de vin par jour, surtout •pour ne point avoir noise à Monseigneur.
» Didier Cuydet, sous-prieur et chantre, offrit d’abandonner, au profit du couvent, une queue devin sur les revenus de l’office de la cantorerie, mais il déclara qu’il entendait avoir son maraul accoutumé.
» Le notaire rédigea l’acte, le fit contresigner par des témoins, puis en laissa une copie entre les mains d’Antoine de Mypont, pour lui servir près du parlement, au tribunal duquel l’affaire devait être portée (1). »
Sur la suite de l’incident, nous n’avons pas rencontré de documents précis. Peut-être les moines furent obligés, malgré leur protestation, de céder à une sorte de nécessité, et de se contenter d’une pinte, au lieu d’un maraul, dans le cours de l’année 1537. En tout cas, leur défaite
ou leur triomphe inspira une vengeance qui ne serait que plaisante, si elle n’était une jovialité trop bachique pour les habitants d’un cloître. Cette vengeance éclata sans doute après la mort de Frédéric Frégose, ou du moins après son retour en Italie. Une main, habile dans l’art de la caricature, représenta sur un tableau l’abbé, mitre en tête, et avec deux oreilles d’âne. A ses pieds étaient des brocs, grands et petits. De chaque côté de lui un moine, au visage épanoui, gesticulant, riait de tout son cœur de la pénitence infligée au coupable.
Un distique se lisait au bas du tableau :
Auriculas asini merito fert improbus abbas Quocl moncichis pintas fecerit esse brèves.
Ce singulier trophée fut appendu, dit-on, au réfectoire même, d’où il passa au cloître, puis au jardin, et enfin il disparut.
L’incident est difficile à apprécier au point de vue de la tempérance, avec nos habitudes actuelles, heureusement plus sobres. Il révèle du moins, chez les religieux d’alors, l’esprit d’indépendance et l’amour de la vie séculière. Rien ne les séparait effectivement du monde.
Bonté et charité de l’abbé Frégose. — Les exemples que donnait l’abbé Frégose, en toute sa conduite, étaient bien faits cependant pour inspirer aux religieux l’estime des vertus monastiques. Il résida souvent au logis abbatial de Saint-Bénigne. Alors il aimait à se rendre auprès des moines, et à les réunir dans la salle du chapitre, afin de leur adresser des exhortations. Il le faisait avec humilité et discrétion, de leur plein gré, et jamais en exerçant sur eux quelque contrainte. Dans ces entretiens familiers, il leur expliqua les psaumes. Assidu au service divin, il aimait à officier solennellement lorsque sa dignité lui en faisait un devoir. Il était arrivé au monastère portant les habits somptueux des prélats grands seigneurs. Mais, au bout d’un an, il renonça au faste mondain, et prit de simples vêtements de laine.
Sous son gouvernement, la distribution des aumônes se fit toujours, à Saint-Bénigne, avec une très grande libéralité. Il y ajoutait encore ses largesses personnelles. Un prêtre, attaché à sa maison et vivant dans son intimité, était souvent envoyé par lui à travers Dijon, afin de
(1) Arcliiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 8, prébendes. — La pièce ici conservée n’est qu’une copie.
découvrir les infortunes secrètes et de les soulager avec soin. Par ses mains il faisait parvenir des vêtements et des secours à quantité de pauvres. Les ordres mendiants d’hommes ou de femmes éprouvaient aussi l’effet de sa générosité.
Départ de l’abbé Frégose pour l’Italie, sa mort. — Après dix années d’un séjour assez fréquent dans le monastère, Frédéric Frégose, qui était aussi évêque de Gubbio, dut quitter Dijon pour retourner en Italie. Il n’abandonnait pas son titre d’abbé commendataire, et lorsqu’il fit ses adieux aux religieux rassemblés, il leur promit de revenir dans deux ans. Cette promesse adoucit les regrets des moines, mais elle ne devait point se réaliser. L’auteur de son éloge funèbre raconte la manifestation touchante à laquelle donna lieu, dans la ville, le départ de l’abbé, et il déclare en avoir été témoin. « A sa sortie, dit-il, environ quatre mille pauvres occupèrent les chemins par lesquels il devait passer, et ils s’écrièrent en le voyant : Pourquoi donc, ô vous qui étiez notre père, nous abandonnezvous? Qui prendra soin de nous désormais? En traversant ces foules éplorées , le vénérable abbé versait lui-même des larmes, et distribuait çà et là des pièces de monnaie.
Dans son diocèse de Gubbio, Frédéric Frégose prit pour résidence habituelle le monastère de Sainte-Brigitte, fondé par lui, et il espérait y mener la vie érémitique. Mais le pape Paul III le décora de la pourpre romaine, et l’appela bientôt près du Saint-Siège, dans une des congrégations chargées de préparer les questions qu’on devait traiter au concile de Trente. La mort enfin ne tarda pas à le frapper : il succomba pendant l’été de 1541, dans un âge peu avancé, et la cathédrale de Gubbio reçut ses restes (1).
L’éloge funèbre de l’abbé Frégose fut prononcé parmi les moines de Saint-Bénigne, mais quelque temps après le décès du vertueux prélat. L’auteur parle, en effet, du concile de Trente comme étant ouvert. Or la convocation eut lieu au mois de mai 1542, et l’ouverture seulement en 1545. L’éloge ne peut être antérieur à la première de ces deux dates. Il fut composé par un religieux versé dans la science théologique.
(1) Archiv. Je la Côte-d’Or, protocoles, E, 2190, fol. 58 et 61. — Le cardinal Frégose vivait encore au mois de juin 1541, et peut-être
Institution d’une école de grammaire a Saint-Bénigne. — Depuis qu’un grand mouvement avait été imprimé en France aux études théologiques, le monastère de Dijon avait eu parmi ses dignitaires, en nombre plus ou moins considérable, des hommes initiés à ces études et gradés. On envoyait à l’université de Paris quelques sujets, afin de leur faire acquérir plus à fond les sciences sacrées, et de les mettre à même d’enseigner ensuite, dans l’abbaye même, la théologie, le droit canon, etc. Les circonstances réclamaient alors du clergé catholique une connaissance solide de la doctrine révélée et des traditions chrétiennes. L’hérésie protestante venait d’apparaître et, avant d’allumer les sanglantes guerres de religion, elle troublait les esprits que le relâchement de cette époque inclinait à des principes moins ennemis des passions. Il était donc avantageux de multiplier partout, dans les cloîtres comme dans les cathédrales, les hommes sérieusement instruits et capables de lutter contre l’erreur. La connaissance de ce qu’on appelait alors les sciences premières, aujourd’hui les humanités et la philosophie, est indispensable pour aborder ensuite l’étude de l’Ecriture, des Pères, de la théologie, du droit. Frédéric Frégose voulut que les novices de Saint-Bénigne possédassent ces sciences premières. C’est pourquoi il réalisa un vœu, exprimé bien longtemps auparavant, soit dans les définitions des chapitres provinciaux des maisons bénédictines, soit dans les décrétales des papes. Il institua l’école de grammaire ou des humanités.
Si les moines de Dijon avaient joint alors, à l’amour de l’étude, une véritable fidélité à la règle de saint Benoît, l’abbaye eût commencé à se régénérer. Mais les grandes austérités monastiques semblaient impraticables, et la vie des clercs séculiers restait l’idéal ambitionné.
Aussi le progrès intellectuel n’amena point, dans les mœurs monacales du temps, le changement que désirait l’Église. A Saint-Bénigne, Antoine de Mypont, grand prieur et sacristain, était docteur en théologie, professeur de droit canon. Néanmoins il suivit le torrent qui emportait l’institut religieux dans les voies de la décadence. Nous l’avons vu diriger la protestation opposée au vicaire général de l’abbé Frégose, à
aussi le 21 juillet, même année. A cette date, en effet, Perpétue de Henriot se déclare toujours son vicaire général.
propos d’un léger sacrifice demandé pour le service de table. Homme processif, il lutta encore, en 1540, contre le même grand vicaire. Celui-ci avait été fait prieur commendataire de Larey. Antoine de Mypont voulait rétablir en ce lieu les vingt-cinq religieuses qui habitaient autrefois le prieuré de femmes, et qu’on avait dû supprimer à raison de leur vie peu édifiante. Tout le domaine de Larey appartenait au prieuré d’hommes, donné en commende à Perpétue de Henriot. Antoine de Mypont perdit ce second procès.
Des religieux, d’une nature plus pacifique, profitaient de leurs connaissances pour composer quelque ouvrage. Tel fut Jacques Perchet, qui remplit les charges de trésorier, sous-prieur, et enfin grand prieur en 1541. Il fit imprimer à Paris, en 1543, un volume intitulé Consolatio in adoersis. Un autre ouvrage de lui, resté manuscrit, se conserve à la Bibliothèque de Dijon, sous le n° 304. C’est une épître, Hortatoria epistola; adressée à un religieux nommé Etienne et frère de l’auteur. Elle contient des conseils sur la vie religieuse, tissus d’une foule de textes recueillis dans beaucoup de livres, dont Jacques Perchet donne la liste. On a dans ce volume un spécimen du goût littéraire et calligraphique de cette époque. Anagrammes, rébus, dédicaces, mélanges de vers latins et de strophes en français : tout ce qui caractérise le genre du seizième siècle se rencontre là. A la première page, une sorte d’illustration décrivant une roue renferme, au centre le monogramme moderne du Christ, au-dessus la croix, et autour du cercle cette inscription :
Per virlulem signi thau a peste et subita morte libéra nos bone Jesu. Amen.
Au bas de la page figurent les armoiries de Jacques Perchet, un écusson chargé d’un sautoir accompagné de quatre besans, avec cette devise :
Thésaurisa in cœlo.
Le volume est dédié à l’abbé Frégose, et un témoignage de vénération y est aussi consigné à l’adresse du grand vicaire, Perpétue de Henriot.
Jacques Perchet mourut en 1545. Une même dalle fut posée sur ses restes et sur ceux de Pierre Henry, bachelier en théologie, grand prieur, mort dès 1522. Cette tombe existe encore
(1) G. Dumay, Epigr. bourguignonne , p. 51.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, projet de sécularisation. — Pius episcopus, servus servorum Dei, vénéra bili fratri episcopo Lingonensi seu dilecto fllio ejus officiali... Signi-
à Saint-Bénigne, dressée maintenant contre le mur, dans le collatéral nord.
Suivant Tabourot, Jacques Perchet fit décorer « sa chapelle à Saint-Bénigne », celle sans doute où il acquittait régulièrement une messe, comme ayant là le droit de chapellenie (lj.
Le culte de saint Bénigne inspirait toujours des actes de dévotion, objet de quelque nouvelle charte. Jean de Moreaul, infirmier et prieur de Saint-Vigor, décédé en 1528, fonda une lampe en l’honneur du martyr. Il fonda également deux messes anniversaires à l’autel de saint Vigor, dans l’église de l’abbave, et fut inhumé devant cet autel, dans la nef.
Claude de Longwy, cardinal de Givry. — A la mort de l’abbé Frégose, Saint-Bénigne fut donné en commende à l’évêque de Langres, Claude de Longwy. Ce prélat était fils de Philippe de Longwy, seigneur de Pagny, Givry, etc., et de Jeanne de Bauffremont. Nommé au siège de Langres en 1529, il fut créé cardinal en 1533, et posséda simultanément de nombreux bénéfices. Il s’entoura de plusieurs prêtres remarquables par leur savoir, qui l’aidèrent à donner une nouvelle édition du bréviaire à l’usage du diocèse de Langres. Il s’éleva vigoureusement contre les hérétiques. Sa cathédrale lui dut la construction d’un jubé, œuvre estimée, qui lui coûta plus de 16,000 livres, et périt malheureusement au temps de la Révolution.
Pendant les douze années (1542-1553) que Claude de Longwy administra Saint-Bénigne, il se rencontre peu d’événements à enregistrer dans l’histoire du monastère.
Vols commis a la bibliothèque et au trésor. — Des faits prouvent que l’abbave ressentit, dans quelque mesure, le contre-coup des troubles religieux qui agitaient alors la société chrétienne. D’après un bref du pape Pie IV, daté du 3 décembre 1565, l’abbé et le couvent de Saint-Bénigne de Dijon s’étaient plaints à lui que, depuis vingt ans ou davantage, des hommes d’iniquité, absolument inconnus pour eux, leur avaient dérobé une multitude de parchemins, de livres et d’objets précieux, gardés dans le trésor ou en quelque autre lieu du monastère (2). Cette spo-
ficarunt nobis abbas et conventus monasterii sancti Benigni Divionensis, quod nonnulii iniquitatis fllii quos prorsus ignorant, a viginti annis seu alio veteriori tempore citra, antiquos codicilios, chartas, chronicas, nuncupatas bullas, martyrologia, libros etiam ad canen-
liation fut donc commise sous l’administration de Claude de Longwy, vers l’an 1545.
Cinq ans plus tard, dans la nuit du vendredi saint, 4 avril 1550, un vol moins considérable, mais aussi audacieux, fît perdre à l’abbaye plusieurs reliquaires, entre autres le bras de saint Bénigne qui a été décrit précédemment. L’auteur de ce sacrilège fut puni de mort. Mais les objets dérobés ne furent recouvrés qu’en minime partie.
En lisant, dans le bref de Pie IV, la longue énumération des pertes essuyées par Saint- Bénigne en ces circonstances, on déplore l’enlèvement des « chartes, chroniques, bulles, martyrologes, livres de chant, de théologie, de droit, etc. » La disparition de ces titres et de ces volumes a jeté des ombres sur certaines périodes de l’histoire de l’abbaye ; elle a été une première cause de l’appauvrissement de cette riche bibliothèque dont nous avons signalé l’existence. Heureusement plusieurs livres étaient d’un format si grand et si lourd que les dévastateurs n’ont pu les soustraire. Telle, par exemple, cette bible manuscrite conservée à la Bibliothèque de Dijon, sous le n° 2. Elle était probablement alors à Saint-Bénigne. On ne se procura guère de manuscrit de cette importance, passé le milieu du seizième siècle. Ce splendide ouvrage est coté du onzième siècle, mais rien n’étonnerait qu’il fût du douzième. Les enluminures romanes qui le décorent en tête de chaque livre, sont admirées des artistes. Une glose intercalée dans le texte, mais bien distincte, mérite l’attention des exégètes.
Quelques ornements nouveaux enrichirent alors l’église Saint-Bénigne, mais ils furent loin de compenser les spoliations qu’on vient de signaler. Un des religieux, Didier Cuvdet, fit faire un tableau de la Transfiguration, qu’on plaça derrière le grand autel, et un autre représentant saint Maur, dont les documents ne marquent point la place.
Travaux exécutés a l’église. — Claude de Longwy fit percer la porte par laquelle on allait de l’église au cloître, dans le pignon du transsept. Au bas de ce pignon, sous l’appentis du cloître, des arcades étaient pratiquées dans le mur, et renfermaient des tombeaux, précédemment décrits. Une des arcades fut défoncée, et
dum aptos et necessarios et in theologiæ ac utriusque juris aliisque iacultatibus tam latine quam galli ce compositos, ac instrumenta... titulos fundationum... registra, inventoria... et alias scripturas et
fournit la baie pour la nouvelle porte. Dans la décoration qu’on lui donna, figurèrent les armes du prélat : d’azur à une bancle d’or. Le tombeau enlevé fut reporté plus à l’orient, sous l’arcade de l’ancienne porte du cloître.
Au mois de janvier 1553, le titre d’abbé commendataire de Saint-Bénigne passa au cardinal de Châtillon. Mais Claude de Longwy, qui vécut jusqu’en 1561, ne quitta point tout à fait l’administration de l’abbaye : il intervint souvent, en qualité de vicaire général de son successeur.
Odet de Coligny, cardinal de Châtillon. — Odefc de Coligny est tristement célèbre dans l’histoire de l’Eglise par son apostasie et ses scandales, dans l’histoire de France par sa trahison. Le patronage d’un tel homme était bien humiliant pour les religieux de Saint-Bénigne, entièrement fidèles à la foi catholique. Jusqu’au jour où l’indigne cardinal passa, corps et âme, aux huguenots, et avant qu’il fût frappé d’excommunication par Pie IV (1563), on comprend que les moines aient eu avec lui les relations que réclamait son titre à leur égard. Mais après sa défection impudente et sa condamnation, il est difficile de s’expliquer pourquoi son titre lui est conservé, pourquoi les administrateurs de l’abbaye se disent ses vicaires généraux. Le fait pourtant se constate dans les documents. En 1566, le cardinal de Châtillon est encore qualifié abbé commendataire de Saint-Bénigne, et l’on voit intervenir Jean Joubert, chanoine de Langres, prieur de Larey, comme son vicaire général. En 1568 et 1569, toujours même situation, et le vicaire général d’Odet de Coligny est alors Anne d’Escars de Givry, qui devint abbé commendataire au mois d’octobre 1570. Le cardinal apostat habita l’Angleterre, à partir de 1568. Il mourut à Londres, en 1571, empoisonné par un de ses domestiques.
Assombrie déjà par le nom néfaste du cardinal de Châtillon, cette période des annales de Saint- Bénigne est également attristée par la perte d’une partie considérable des richesses du trésor.
Danger couru par l’abbaye. — Le monastère ne fut pas dévasté par les huguenots, mais peu s’en fallut néanmoins. Le roi Charles IX vint à Dijon le 18 mai 1563, et se rendit à Saint-
documenta... necnon calices... abstulerunt... Datum Romæ apud sanctum Petrum, anno Incarnationis Domini 1565, tertio nonas decembris, pontificatus nostvi anno sexto.
Bénigne, pour les serments accoutumés. Pendant son séjour dans la ville, les États de Bourgogne lui demandèrent qu’il leur permit de ne point tolérer l’exercice public de la religion réformée. Le roi refusa. Cette conduite du prince accrut l’audace des hérétiques. L’opposition que leur faisaient les États, la fermeté avec laquelle le gouverneur, Gaspard de Saulx-Tavannes, réprimait leurs excès, avaient beaucoup contribué à les éloigner de Dijon. Mais se voyant soutenus par l’autorité royale, ils devinrent plus hardis. En 1567, la ville se trouva tout à coup remplie de calvinistes venus d’Allemagne et de Genève, qui s’assemblaient impunément dans la rue des Forges, et n’attendaient qu’une occasion pour se défaire des catholiques. Ils menaçaient de faire subir au comte de Tavannes le même traitement qu’au gouverneur de Valence, qu’on avait pendu aux fenêtres de son hôtel. Le comte, averti à temps, sut par une adroite manœuvre débarrasser la ville de ses dangereux hôtes : il les congédia sans effusion de sang.
Mais on eut bientôt la preuve du danger qu’avaient couru Dijon et le gouverneur. Une troupe de ces gens qu’on avait bannis de la ville se jeta dans l’Auxois, au nombre d’environ sept cents. « Sur la fin du mois de septembre, ils se présentèrent devant le bourg et l’abbaye de Moutiers-Saint-Jean. Pour s’épargner la peine d’une attaque, ils se dirent envoyés par le comte de Tavannes. Au moyen de cette surprise, ils se rendirent maîtres de cette ancienne abbaye, dont ils pillèrent les trésors, brûlèrent la majeure partie des titres, brisèrent les statues des saints et celles des princes fondateurs, mutilèrent les figures de Jésus-Christ et des apôtres, représentés en relief sur le tombeau de marbre de saint Jean de Réome , dont les dégradations attestent encore aujourd’hui — c’est le continuateur de dom Plancher qui s’exprime ainsi en 1781 — la fureur avec laquelle les hérétiques attaquèrent les lieux saints. »
Spoliation officielle du trésor et de la chasse de saint Bénigne. — Pour avoir échappé aux mains des huguenots, Saint-Bénigne cependant ne fut point à l’abri de toute déprédation.
L’an 1559, un nouveau vol, commis à la sacristie du monastère, fit disparaître une certaine quantité de joyaux et de pierreries. Ensuite le trésor fut spolié par ordre royal. Pour tous les détails du fait, nous suivrons ici M. Bernard
Prost, en empruntant textuellement son récit, parfaitement documenté.
« Le désarroi des finances publiques était parvenu à un point tel que les troupes chargées de protéger la Bourgogne contre les calvinistes manquaient à la fois de solde, de munitions et de vivres. Réduit aux derniers expédients, le lieutenant général pour le roi au gouvernement de cette province, Gaspard de Saulx-Tavannes, se vit dans la nécessité de mettre à contribution les trésors des églises et des couvents. Un arrêt du ,conseil d’État et des lettres patentes de Charles IX, en date du 31 mai 1562, lui accordèrent toute faculté « d’user des argenteries de l’Église. ).' Les réquisitions commencèrent aussitôt, à Chalon et à Avallon, entre autres. A Dijon, elles ne paraissent pas avoir été menées si rapidement, et les intéressés durent se bercer un instant de l’espoir d’y échapper. Mais , le 5 février 1563, Tavannes enjoignit au bailli de Dijon de procéder à l’exécution des lettres royales du 31 mai 1562, et celui-ci fit dresser, de février à juillet 1563, un état de tous les objets d’or et d’argent que possédaient les églises et les communautés religieuses du bailliage.
» Ainsi le lieutenant général était désormais en mesure de poursuivre le cours des réquisitions. Il faut pourtant qu’à Dijon, du moins, il se soit heurté à des atermoiements et même à des refus formels puisqu’il fut obligé, en 1566, de recourir au • parlement de Bourgogne pour avoir raison des récalcitrants. Un arrêt de la cour entérina, le 5 avril 1566, les lettres patentes de 1562, et désarma les dernières résistances. »
Nous ouvrons ici une parenthèse, dans le récit de M. Prost, afin de rappeler qu’en 1565 les religieux de Saint-Bénigne avaient écrit au pape Pie IV, pour porter plaintes contre des vols dont ils avaient été victimes, il y avait environ vingt ans. Le pape, dans le bref par lequel il répondit aux plaintes des religieux, s’adressa à l’évêque de Langres ou à l’official, les chargeant de rechercher les coupables et de les frapper des censures. Peut-être l’innninence des réquisitions redoutées avait-elle fait chercher ainsi un moyen d’y être soumis avec des ménagements. Vain espoir.
« La spoliation qui menaçait depuis quelques années le trésor de Saint-Bénigne ne pouvait plus être conjurée. Elle dépassa les pires craintes. Les plus belles et les plus riches argenteries des reliques de l’église de ce monastère — ont noté
les religieux de la congrégation de Saint-Maur — furent prises, enlevées et vendues. La châsse de saint Urbain, don de l'abbé Claude de Charmes, quinze des principaux reliquaires, deux candélabres, cinq calices, les deux grands bassins offerts par Wladislas de Pologne, le tout en argent et argent doré, devinrent la proie des orfèvres et des fondeurs. On ne s’arrêta pas là. Sur les vingt-neuf statuettes d’argent qui ornaient le pourtour et le campanile de la châsse de saint Bénigne, quinze eurent le même sort : les deux plus importantes, Notre-Seigneur et Notre-Da/no, celles de quatre apôtres et neuf figurines des deux groupes représentant le martyre du saint, sans compter les quatre chiens qui entouraient son image dans le clocheton, et un des lions qui supportaient la châsse. Quant aux pierreries enlevées de partout, elles étaient — disent les notes des religieux — sans prix pour leur quantité et valeur. »
On peut compléter ici ce qui regarde le sort de la châsse, par le passage suivant des notes des Bénédictins, que M. Prost cite ailleurs, en note : — On fit faire des images de bois doré et mettre des plaques de fer-blanc aux lieux où on avait ôté les argenteries. A l’égard de la pomme d’or, qui était au faîte du pinacle, elle avait déjà été prise, et on ne sait le temps, car dans l’inventaire fait l’an 1545, il n en est plus fait mention-.
te L’ensemble des objets vendus atteignit, au poids seul de l’argent, le total de 335 marcs, et produisit la somme, considérable pour l’époque, de 4,864 livres: »
Vente faite par les religieux eux-mêmes. — Nous continuons à citer M. Prost.
« Si grandes que fussent déjà ces pertes, il en restait d’autres encore à subir. Les réquisitions avaient à peine achevé leur œuvre destructrice, que les taxes sur le clergé reprirent la leur. Accablée cinq fois en moins de vingt ans de contributions énormes, l’abbaye s’était trouvée bientôt à bout de ressources. Probablement, pour subvenir à des charges de toute sorte, elle commença par aliéner des immeubles et des rentes, avant de se résoudre à tirer parti des biens les plus sacrés de son patrimoine. Mais le couvent ne paraît pas avoir éprouvé trop de scrupules à faire argent des objets de prix échappés aux commissaires du lieutenant général de Bourgogne. Deux riches reliquaires et « deux grandes coquilles pour mettre l’encens » furent ainsi sa¬
crifiés ; on vendit ensuite la base d’argent de deux autres reliquaires, et on la remplaça par du cuivre. C’était, à ce que rapporte dom Leroy,
« pour avoir des armes offensives et deffensives pour garder le monastère, et pour aider à vivre aux religieux, qui étaient très pauvres à cause des troubles. » Combien disparut-il de même d’intéressants souvenirs légués au sanctuaire par des générations de bienfaiteurs ! On n’en sait pas le nombre ; mais de ce fait aussi s’accomplirent en grand d’irréparables destructions.
n Bref, aux 335 marcs de métal précieux réquisitionnés en 1566, il faut ajouter 294 autres marcs et 7 onces d’argent aliénés par le couvent, ou de toute autre manière perdus pour Saint- Bénigne. Dom Leroy et dom Lanthenas constatent en effet que le trésor fut appauvri, pendant cette période, de 629 marcs 7 onces d’or et d’argent, non compris une grande quantité de pierreries d’une valeur inestimable. » C’est dire que sa magnificence passée était irrémédiablement atteinte, et qu’il ne pouvait pas se relever à l’avenir d’un pareil désastre. »
Droit de « Committimus ». — Sous l’abbatiat du cardinal de Châtillon, fut confirmé à l’abbaye le droit de « Committimus », dont elle jouissait dès longtemps. Ce droit consistait en ce que, dans les difficultés d’un caractère judiciaire, les causes d’un établissement étaient commises à un tribunal désigné par des lettres royales. Pour Saint-Bénigne, ce tribunal était celui des requêtes du palais de Dijon, comme l’atteste clairement un titre de 1555.
Anne d’Escars, deuxième cardinal de Givry. — Un neveu de Claude de Longwy, Anne d’Escars, dit aussi de Givry, était entré, dès l’âge de huit ans, au monastère de Saint-Bénigne. Le grand prieur Claude du Fay, homme d’une piété remarquable, avait alors la direction spirituelle du couvent. A l’école de cet excellent maître, Anne sentit se fortifier son amour pour la vertu, et posa en son âme les solides bases d’une sainteté qui jeta un jour de l’éclat. En 1560, son oncle écrivait, du château épiscopal de Mussy, une lettre au grand prieur : il s’agissait de la profession religieuse du fervent novice. A peine profès, il fut pourvu de la commende de Pothières. Il y joignit ensuite celle de Molesme, et devint encore vicaire général du cardinal de Châtillon, dans le gouvernement de Saint-Bénigne.
L élévation à cotte dernière dignité préparait l’accomplissement du vœu unanime des moines de Dijon. Le but fut atteint en 1570 : Anne d’Escars ajouta la commende de Saint-Bénigne à celles de Pothières et de Molesme. Dans une réunion capitulaire du 30 octobre 1570, les religieux de l’abbaye remerciaient Dieu de ce qu’après les avoir durant des années « laissés sans pasteur, celui-ci étant le cardinal de Châtillon, il leur en avait enfin donné un longtemps désiré, enfant de la maison et profès du couvent, Anne de Givry, qui revenait de Rome » alors, et qu’on attendait avec impatience (1).
Pendant quarante-deux ans, Anne d’Escars administra Saint-Bénigne d’une main sage et ferme, entretenant la piété dans le monastère, exigeant des religieux la soumission à son autorité, les soutenant dans la pratique des vertus, sinon monastiques, du moins cléricales.
Son mérite, plus que la faveur, lui valut la pourpre cardinalice : Clément VIII l’agrégea au sacré collège en 1596. Rome, où il parut souvent, fut édifiée de sa vie exemplaire, et l’appela « le saint cardinal ». Il se pénétra de l’esprit de la réforme accomplie par le concile de Trente, qui s’était terminé peu après sa profession religieuse. Bien que ce concile n’ait été reçu solennellement en France qu’en 1615, après la mort d’Anne d’Escars, le vertueux prélat, ainsi du reste que tout le clergé français, se mit à suivre la discipline rétablie.
Cependant, comme tout le clergé français également, il ne renonça point au régime de la commende. Ayant reçu, en outre de ses premiers bénéfices, l’évêché de Lisieux, avant sa promotion au cardinalat, il accepta encore en 1604 l’évêché de Metz.
Il mourut en 1612, non loin de Metz, et fut inhumé dans l’église cathédrale de cette ville.
Confrérie en l’honneur de saint Bénigne. — Le long abbatiat d’Anne d’Escars, deuxième cardinal de Givry, offre quelques événements qui intéressent l’histoire de l’abbaye dijonnaise.
Le 8 novembre 1569, le grand prieur et maître du corps saint, Gaspard d’Orges, d’une famille qui avait occupé un rang distingué à la cour de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, assembla la communauté, pour l’entretenir d’un projet d’institution d’une confrérie de saint Bénigne.
Celle qui avait été fondée au quatorzième siècle était sans doute éteinte. Gaspard d’Orges représenta que la plupart des religieux étaient en dévotion de faire ériger une confrérie de saint Bénigne, avec le bon vouloir de l’évêque de Langres, et du chef et pasteur de l’abbaye. Celui-ci était encore le cardinal de Châtillon. Les statuts proposés furent les suivants :
« Tous les mardis, sera célébré dans l’église de l’abbaye un office de douze leçons, en l’honneur de saint Bénigne. En cas d’empêchement, cet office sera remis à un autre jour de la semaine. Exception est faite pour le temps des Avents, du carême, et pour les octaves principales.
» Messieurs les religieux appartenant à la confrérie feront une procession le jour de la Translation de saint Bénigne, et se rendront au Petit-Saint-Bénigne. Le chef du saint y sera porté, accompagné de six torches ardentes.
» Messieurs de la confrérie prendront le bâton, chacun selon son antiquité, si personne de la ville ne le demande. Quiconque sera bâtonnier, ne fera aucun banquet, mais donnera quelque chose en dévotion à l’église.
» Chaque membre qui viendra se faire inscrire donnera cinq sols, employés au luminaire.
» On n’ira pas en ville chercher le bâton, mais il sera apporté au portail de Saint-Philibert, où les religieux l’iront quérir en procession et le reconduiront.
» Le lendemain de la Translation, sera célébré l’office des trépassés, auquel assisteront tous les confrères. »
L’office de saint Bénigne fut en effet célébré chaque semaine, à partir du mois de novembre 1569, comme le portent les statuts. Mais l’érection canonique de la confrérie ne put s’accomplir « parce qu’alors il n’y avait pas de pasteur. » Le 30 octobre 1570, à la nomination d’Anne d’Escars, les religieux reprirent l’affaire, espérant que le nouvel abbé « serait le premier membre de la confrérie ».
Dans les registres du couvent, qui contiennent ces détails, ne se trouve plus d’autre document sur la marche de l’association. Anne d’Escars s’y montra sans doute favorable.
Fléau de la peste, vœu a sainte Anne. — A plusieurs reprises, pendant le seizième siècle, Dijon fut désolé par la peste. Les ravages que
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, registre des anciens religieux, tenu par Étienne Belin et ses successeux-s.
le fléau causa l’an 1531, avaient fait instituer en l’honneur de sainte Anne une fête et une procession solennelles, avec vœu de les célébrer tous les ans. La cessation immédiate de la contagion rendit la ville fidèle à son engagement.
Dans une réapparition du fléau, en 1576, les religieux de Saint-Bénigne furent obligés de prendre des mesures spéciales, afin de préserver leur vie. Tous les novices et une partie des profès allèrent habiter Antheuil. Il fut instamment recommandé au groupe ainsi détaché du couvent d’observer la régularité. Ceux qui restèrent à Dijon s’astreignirent aussi à un ensemble de vie mieux réglé. Parmi les statuts rédigés en cette circonstance, quelques-uns font saisir la différence des habitudes claustrales de cette époque, par rapport à celles des âges précédents.
a Les religieux demeurant au monastère, liton dans ces statuts, diront toutes les heures canoniales avec la plus grande dévotion possible. On sonnera les matines à cinq heures. On célébrera chaque jour deux messes solennelles : la messe Notre-Dame et la grand’messe. Une antienne sera dite, avant la grand’messe, à saint Sébastien, ou saint Adrien, ou saint Roch, ou madame sainte Anne, pour être délivrés des maladies. Les religieux vivront en commun dans la maison de l’un d’eux. Ils vivront en paix, sans aller en ville. »
Cette dernière prescription avait pour but de remédier à des divisions fréquentes, qui éclataient pour des questions d’intérêt, et au milieu desquelles on s’intentait des procès, s’obligeant par là même à des courses en ville, à des démarches incompatibles avec l’état religieux. Anne d’Escars, n’étant encore que vicaire général, en 1569, reprocha au chambrier, devant tout le chapitre, d’avoir traduit ses frères en justice séculière.
Pendant plusieurs années, Dijon resta en proie aux maladies contagieuses. Aussi, l’an 1579, les religieux, voulant s’assurer personnellement la protection de sainte Anne, firent pour eux en particulier un vœu semblable à celui qui avait jadis été fait par la ville entière.
La Ligue, Notre-Dame d’Étang, Henri IV a Dijon. — Enhardis par la paix de Loches, les protestants étaient loin de désarmer, et la Ligue venait de se former contre eux. Il y eut à Dijon d’ardents ligueurs. Si leur présence écartait, pour l’abbaye, le danger d’être pillée par les
huguenots, elle inspirait une autre crainte, celle d’avoir à subir des réquisitions. Le fait faillit arriver en 1594. Voulant alors sortir de Dijon, et cherchant a loger les soldats qu’il laissait en garnison dans la ville, le duc de Mayenne résolut de mettre cent hommes de pied à Saint- Bénigne. Le maire, René Fleutelot, détourna de ce dessein le chef de la Ligue, et le monastère évita l’inconvénient redouté.
Sur la fin de la Ligue, une image miraculeuse de la sainte Vierge, Notre-Dame d’Étang, fut plusieurs fois apportée du sanctuaire de Velars à Saint-Bénigne. Cette image, depuis sa découverte au quinzième siècle, était l’objet d’une très grande vénératiomEn 1589, ayant donc été transportée à l’abbaye, elle fut « déposée dans la chapelle des Apôtres. » Si ce nom a été écrit d’une manière précise, il s’agit de la chapelle qui était sous la tour du midi. Des processions eurent lieu en l’honneur et à i’invocation de Notre-Dame d’Étang, soit dans la' ville, soit à Velars, lorsqu’on y reportait l’image. On corppta un jour six mille personnes à une de ces processions. De 1589 à 1596, l’image sainte demeura la plupart du temps à Saint-Bénigne.
Cependant Henri IV abjurait l’hérésie (25 juillet 1593). A partir de ce moment, la Ligue n’eut plus sa raison d'être. Mais des ambitions personnelles avaient détourné à leur profit un mouvement dont le premier but avait été de raffermir la foi, et d’écarter l’hérésie du trône de France. La lutte se prolongea donc quelque temps encore entre les ligueurs et les royalistes. Dans le moment même où entrèrent à Dijon le maréchal de Byron (28 mai 1595), puis Henri IV luimême (4 juin 1595), il y eut dans la ville quelque échauffourée. De plus, le 12 juin, quelques coups de canon furent tirés du château sur la ville, par les ligueurs. Alors Claude Tisserand, ermite de Notre-Dame d’Étang, fut tué dans la chambre où il résidait, à l’abbaye. La tour de l’église où étaient renfermées les grosses cloches, reçut plusieurs boulets, qui brisèrent la cloche Benoîte, ainsi que la vis par laquelle on montait au beffroi.
Quand la paix fut pleinement rétablie, le 6 mai 1596, on reporta l’image miraculeuse à Velars, et à cette occasion les reliques de saint Bénigne figurèrent dans le défilé de la procession.
En arrivant à Dijon, le 4 juin 1595, Henri IV n’alla point à Saint-Bénigne. Il fut conduit à la
Sainte-Chapelle. Le 1er juillet suivant, il parut encore à la même église, pour assister à la procession de la Sainte-Hostie. Mais on s’en tint à ces démonstrations. Les partis restaient trop divisés, le calme n’était pas assez fait pour permettre d’observer le cérémonial accoutumé.
Projet d’érection d’un siège épiscopal a Saint -Bénigne. — Lorsque la commende de Saint- Bénigne passa dans les mains d’Anne d’Escars, diverses influences s’agitaient à Dijon en vue de faire ériger un évêché dans cette ville, et d’en établir le siège à l’église abbatiale. Des projets en ce sens sont datés de 1572 et 1573. Les États de Bourgogne, assemblés le 10 mai 1575, exprimèrent le même vœu, et décidèrent qu’une requête à cette fin serait présentée au roi — alors Henri III — à son premier voyage à Dijon. On rédigea un mémoire afin de poursuivre l’affaire. Les troubles de la Ligue occasionnèrent des délais forcés. Cependant les partisans du projet ne cessèrent point de s’en occuper. Un d’entre eux se trouvant à Rome, au lendemain de l’élection du pape Clément VIII, écrivait de cette ville à Dijon, en date du 14 avril : « Vendredi dernier, à l’audience que j’eus de Sa Sainteté, je lui représentai la grandeur et la beauté de la ville de Dijon, qui était décorée delà cour de parlement, et du nom de capitale de la province, et beaucoup d’autres circonstances que j’y pus apporter ; et qu’elle méritait bien d’être érigée en évêché. Elle me répondit fort librement que, s’il y avait moyen de le faire, elle le ferait très volontiers. J’en écris à messieurs Pétot et de la Grange, afin que vous avisiez à ce qu’on pourra entreprendre. »
Sur ces bonnes nouvelles , sans doute , la question fut reprise, l’affaire fut menée activement. En 1597, l’assemblée des Etats adressa une supplique à Clément VIII. A la même date, le conseil de ville en adressa une, de son côté, au cardinal Cajétan, et l’on spécifiait bien qu’on désirait avec ardeur voir l’église Saint-Bénigne sécularisée et érigée en cathédrale. Le roi et toutes les autorités furent mises en mouvement.
Malgré tout, le projet n’aboutit point. Quelle main paralysa tant d’influences agissant de concert? Anne d’Escars serait-il intervenu secrètement, près du souverain pontife, dans un sens opposé? La lumière reste à faire sur ce point.
Les démarches accomplies dans le but d’obtenir la sécularisation de Saint-Bénigne n’étaient
pas de nature à raffermir les religieux dans la vocation monastique. A côté d’eux, la même question s’agitait, au sujet des chanoines de Saint-Étienne. Non pas qu’on voulût alors placer le siège de l’évêché dans leur église, mais on désirait les affranchir eux-mêmes des chaînes — pourtant déjà bien allégées — de la régularité. Ce dessein réussit. Le 26 août 1611, le pape Paul V donna la bulle de sécularisation de Saint- Étienne, et un chapitre séculier remplaça le chapitre régulier.
Anne d’Escars eut à montrer de la fermeté, pour contenir les esprits que tous ces événements égaraient, au point de leur faire méconnaître la première des vertus religieuses, l’obéissance. Le grand prieur Pierre Chevrot, vers 1601, ne craignit point de se mettre en plein désaccord avec l’abbé. Celui-ci crut devoir lui demander sa démission. Pierre Chevrot refusa, et s’éloigna du monastère. Ce ne fut qu’au bout de deux ans et demi, en 1604, qu’il se soumit et demanda à rentrer dans l’abbaye. Le cardinal de Givry était absent. Averti par l’aumônier des bons sentiments de Pierre Chevrot, il accueillit son retour, mais, comme on lui avait soldé, pendant le temps de sa révolte, les pensions et prébendes de la charge de grand prieur, l’énergique abbé exigea une restitution. Il fit ensuite donner l’office de grand prieur à Jean de Neyron, docteur en théologie de la faculté de Paris, qu’il appela du monastère de Saint-Martin-des-Champs, à la tête duquel était alors ce religieux.
Réparations et embellissements a l’église Saint-Bénigne. — En 1579, quelques travaux exécutés à l’église Saint-Bénigne amenèrent le déplacement de la tombe d’Otte-Guillaume. Elle fut transférée, d’un lieu inconnu, à l’angle du cloître où s’élève aujourd’hui le grand escalier, construit par les religieux de la congrégation de Saint -Maur. Anne d’Escars fit renouveler la verrière du grand portail. La claire-voie construite alors fut conforme au goût dégénéré de cette époque. On en aura une idée par la vignette mise en tête du volume. Sur le meneau du milieu était apposé un écusson aux armes du cardinal. Cet écusson, enlevé dans la restauration qui date de la fin du dix-neuvième siècle, a été déposé parmi d’autres débris de l’église, conservés à la crypte. Il porte : Écartelé aux i et 4 de gueules au pal vairé (qui est d ’Escars), aux 2 et 3 d’azur à une bande cl’or (qui est de Longwy).
La fonte des cloches et l’entretien du beffroi étaient à la charge de l’abbé. Un marché fut passé, le 20 avril 1591, avec un serrurier, pour quelque ouvrage relatif à cet objet. Étienne de Pardessus, grand prieur et vicaire général d’Anne d’Escars, traita en cette circonstance avec l’ouvrier.
D’autres marchés furent conclus, vers le même temps , au nom du couvent : d’abord en 1583, le 21 mai, avec Jean et Richard Lestallenet, père et fils, l’un et l’autre « maître fondeur de cuivre » à Dijon; il s’agissait de faire « l'aigle du pupitre, et la boule » lui servant de support, « non compris la base avec sa couronne »; — ensuite en 1588, avec Nicolas de Hoey, peintre natif de Leyde en Hollande, qui était venu demeurer à Dijon ; un tableau lui fut commandé pour servir de ciel au baldaquin du maître autel. Ce tableau, de treize pieds de long sur dix de large, représentait « un Dieu en sa majesté sur un monde, avec les quatre évangélistes. »
On aime à voir, dans le choix de ce sujet, la fidélité aux antiques traditions de l’art chrétien.
Fondations nouvelles. — Les officiers claustraux établirent alors plusieurs fondations de messes. Gui de la Baulme, sous-cellérier, fonda en 1573 « deux messes par semaine à l’autel de Monseigneur saint Benoît, lesquelles devaient être piquées comme la messe de saint Vigor, et payées sur l’autel, quatre sols chacune. » — Lazare de Vezon, panetier, fonda en 1576 la fête de la Présentation de Notre-Dame. Parmi les clauses de l’acte figure celle-ci : « On donnera un sol et huit deniers au trésorier, pour ouvrir la châsse de Monseigneur saint Bénigne ; cinq sols, pour faire clairer deux cierges devant ladite châsse; vingt sols au sacristain, et il sera tenu de faire clairer le grand candélabre, les anges, et deux cierges au coin de l’autel, en l’honneur et vénération des reliques. »
Une femme de grande piété, Claudine Julien, veuve de Philibert Loiseleur, bourgeois de Seurre, légua tous ses biens à Saint-Bénigne, par son testament en date du 26 août 1585. Elle mourut la même année, efc voici l’acte relatant sa sépulture : « L’an 1585, le dernier d’octobre, vigile de la Toussaint, fut inhumée en la vénérable abbaye de Monseigneur saint Bénigne do Dijon, sur les
cinq heures du soir, le corps de damoiselle Claudine Julien. Pour honorer sa sépulture, les religieux ont accompagné son corps, et ont fait venir le clergé de Saint-Jean et celui de Saint- Philibert, les Jacobins, les Cordeliers et les Carmes. A son convoi furent portées quatre douzaines de torches, à savoir, deux douzaines de couleur noire, auxquelles étaient affixées les armoiries de la défunte, qui sont un lion rampant en champ cl’asur, et deux autres de cire ordinaire, auxquelles étaient affixées les armoiries accoutumées du couvent. »
Claudine Julien avait demandé à être enterrée dans « la chapelle des Apôtres si commodément se pouvait faire, ou du moins dans la nef, proche de ladite chapelle. » M. Louis-Bénigne Baudot vit, en 1792, l’épitaphe de dame Julien accolée au second pilier, à droite en entrant (1).
Étienne de Pardessus, seigneur en partie de Marcilly-lez-Vitteaux, frère du grand prieur du même nom, et de défunt Gui, jadis maître d’hôtel du grand écuyer de France, fonda en 1587 « une messe haute à l’autel où ôtait l’image de saint Maur, et où l’on faisait la solennité de ce saint. La messe devait être piquée de treize coups de la cloche Notre-Dame. » Les trois frères furent enterrés dans l’église de Saint-Bénigne, sous une même tombe. L’acte de fondation prescrit des distributions d’aumônes, qui devaient être faites au jour de l’anniversaire, autant que possible sur la tombe même.
Il existe aux Archives de la Côte-d’Or un calendrier ou obituaire portant la date de 1588, avec cette mention qu’il a été dressé « par ordre de dom Étienne de Pardessus, grand prieur de Saint-Bénigne, et vicaire général de Monseigneur Anne de Givry alias de Peyrusse, abbé du monastère. » Ce manuscrit contient une liste des abbés, des notices sur les évêques bienfaiteurs de l’abbaye, et surtout des détails relatifs aux anniversaires et aux fondations. Dès notes additionnelles s’y rencontrent, mêlées au texte primitif.
Distribution de quelques parcelles des reliques de saint Bénigne. — L’autorisation d’ouvrir la châsse de saint Bénigne fut souvent accordée, à partir du seizième siècle, non seulement pour faire toucher des objets au feretrum qui renfermait les ossements du martyr, mais
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 84, Thorey-lez-Rouvres, Varanges, Labcrgement.
encore pour prendre des parcelles de ces saints ossements et les distribuer.
Le 11 août 1570, le prieur de Bonvaux et Claude Perrin, religieux cordelier de Dijon, obtinrent « une petite partie des reliquiaires et ossements du glorieux martyr saint Bénigne. » Le 9 octobre 1584, quelque autre partie des mômes reliques « fut donnée à deux pères capucins, pour être portée aux Indes, dans une église cathédrale fondée en l’honneur de saint Bénigne. » En 1589, le cardinal Cajétan, légat du pape, vint en France, dans le but de ramener les hérétiques à l’unité de l’Eglise, et de rétablir la paix dans le royaume sous le gouvernement d’un prince catholique. Il passa par Dijon, où il s’arrêta quelque temps. Son arrivée eut lieu le 11 décembre. Pendant son séjour dans la ville, la châsse de saint Bénigne fut ouverte en son honneur, et on lui donna quelques parcelles des ossements du martyr.
D’autres distributions sont encore mentionnées. Le culte du saint se propageait toujours, par ce moyen, et la châsse continuait d’attirer les pèlerins étrangers.
Réputation de sainteté laissée par le cardinal de Givry. — Ce ne fut pas seulement la ville de Rome qui rendit hommage à la sainteté du cardinal Anne de Givry. Metz entoura de vénération son tombeau. Le monastère de Dijon, afin d’honorer pieusement sa mémoire, voulut lui élever du moins un cénotaphe. Dans ce but, croit -on, avaient été préparées « deux tables de marbre représentant des personnages en deuil et en prière. » Mais le monument ne fut pas posé : quelque circonstance inconnue empêcha de l’achever. Les tables de marbre servirent, en 1688, à décorer l’autel du saint Crucifix, lorsque cette antique et vénérable image du Sauveur fut transférée de la chapelle de saint Barthélemy dans celle de saint Luc. M. Louis- Bénigne Baudot, qui vit ces marbres au mois de mars 1792, dit que c’étaient « les débris d’un tombeau en marbre noir, représentant des moines encapuchonnés et pleurants. »
Un témoignage plus complet de la réputation de haute vertu laissée par le cardinal de Givry, fut l’insertion de son effigie parmi celles qui composent le monument de peinture dit « arbre de sainteté ». Au moment où, après la perte du tableau original , les religieux en firent une reproduction, suivant la copie que les Feuillants
en avaient prise l’an 1616, quatre nouveaux médaillons, placés aux angles, s’ajoutèrent à ceux qui s’étageaient sur la ramure de l’arbre. Or un de ces quatre médaillons représente le cardinal de Givry.
Nicolas Jeannin. — De 1612 à 1621 la commende de Saint-Bénigne appartint à Nicolas Jeannin, docteur en droit, doyen d’Autun, prieur de Saint-Vivent, abbé de la Bussière. La pluralité des bénéfices continuait de paraître une nécessité pour tout homme qui tenait un rang élevé dans la carrière ecclésiastique. Nicolas Jeannin était d’Autun, et frère de Pierre Jeannin, qui préserva Dijon du massacre de la Saint- Barthélemy. La haute situation de son frère, nommé contrôleur général après la mort de Henri IV, lui valut sans doute d’unir la commende de Saint-Bénigne à celles dont il jouissait déjà.
Le nouvel abbé s’occupa des intérêts de l’abbaye. Il fit exécuter divers travaux de réparation et d’entretien. Le vitrail central de la principale abside de l’église était orné de ses armoiries. On peut donc présumer que ce vitrail avait été fait ou restauré par ses soins et de ses deniers.
Nicolas Jeannin fut amateur d’antiquités et bibliophile. Il commença de réunir, au château de Montjeu, près d’Aulun, une collection de statues et de débris de sculptures, provenant des ruines gallo-romaines de la vieille cité. Ces collections étaient alors fort à la mode. Ceux qui avaient le goût de l’érudition s’appliquaient à recueillir les vestiges du paganisme, comme les artistes s’efforcaient d’en rééditer la mythologie, qu’ils mêlaient aux scènes de l’Évangile et aux traits de la vie des saints. Dijon possédait à cette époque des hommes passionnés pour ces recherches et ces collections, entre autres, Paul Dumay.
La bibliothèque de Saint-Bénigne. — En l’année 1621, Paul Dumay publia un index de 272 manuscrits, intitulé « Bibliotheca Janiniana Sancti Benigni Divionensis ». M. H. Omont a fait réimprimer cet opuscule, à la suite du Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Dijon. Trois distiques, joints par Paul Dumay à la liste des volumes, témoignent de l’estime qu’il avait pour l’abbé Jeannin, et pour Pierre Jeannin, son frère ; mais ils ne précisent point
le sens du titre de l’opuscule, qui a été diversement interprété. Plus probablement, les manuscrits énumérés formaient une bibliothèque rangée à part dans l’abbaye, grâce à l’initiative de l’abbé Jeannin. La bibliothèque portait donc naturellement le nom de son créateur « Janiniana », avec indication du lieu où elle se trouvait, et qui était le monastère de Saint-Bénigne, « Sancti Benigni Divionensis » (1).
Deux questions, soulevées à ce propos, sont assez difficiles à résoudre. D’où provenaient les 272 manuscrits de la bibliothèque janinienne ? Que sont-ils devenus ?
Amateur de livres et d’antiquités, comme il l’était, l’abbé Jeannin a pu se procurer des manuscrits, à ses frais personnels, et de diverse provenance. Néanmoins, comme la bibliothèque composée par lui était à Saint-Bénigne, et non dans une de ses résidences particulières, tout le fonds de cette bibliothèque devait appartenir à l’abbaye. Si l’abbé Jeannin plaça quelques volumes à lui à côté de ceux du monastère, ils ne purent être qu’en petit nombre. Une bibliothèque dont le fonds eût été sa propriété privée n’eût pas été transportée par lui à Saint-Bénigne.
D’ailleurs le sort d’une partie considérable de ces livres appuie cette conclusion. A l’arrivée des religieux de la congrégation de Saint-Maur, dom Bénetot dressa, en 1653, l’inventaire de la bibliothèque du couvent. Or une soixantaine, au moins, des « codices » de la « Bibliotheca Janiniana » reparaissent dans le catalogue de dom Bénetot. Ce fait rend inadmissible l’opinion qui verrait là une propriété de l’abbé Jeannin. L’abandon au monastère d’une bibliothèque appartenant en propre à l’abbé Jeannin ne pouvait s’effectuer sans une mention catégorique, d’autant plus que le successeur de cet abbé fut son petit-neveu, Nicolas de Castille, sous l’administration duquel vinrent les religieux réformés. Or on ne rencontre nulle part la moindre allusion à une générosité semblable.
Mais les soixante manuscrits dont on suit la trçice, ne représentent que le quart de la bibliothèque janinienne. Où allèrent les autres?
Quelques remarques de dom Lanthenas et de dom Leroy jettent un peu de jour sur les problèmes posés.
A la fin du seizième siècle et surtout au com-
(1) Sur la bibliothèque « Janiniana » et, en général, sur la bibliothèque de Saint-Bénigne, voir le Trésor de Saint-Bénigne ,
mencement du dix-septième, « les manuscrits de Saint-Bénigne, écrit dom Lanthenas, furent négligés, abandonnés à la poussière, à la vermine, à la pourriture et, qui pis est, au pillage de tous ceux qui en ont voulu, même pour des usages vils et mécaniques. » Il ajoute qu’une partie de ces manuscrits sont entrés dans des bibliothèques privées, fameuses dans la province. Dom Leroy dit de son côté que, vers 1620, « on fit une dernière perte des manuscrits, de la bibliothèque. »
En conséquence voici ce qui semble le plus problable.
Nicolas Jeannin, témoin de l’incurie des religieux pour leur bibliothèque, et poussé peut-être par Paul Dumay et d’autres bibliophiles, prit le parti de réunir à part les manuscrits qui lui parurent les plus précieux. C’était l’acte d’un préservateur autant que d’un amateur.
Avant ce transfert, plusieurs livres ont pu être vendus, donnés, cédés en un mot de quelque manière aux érudits ou collectionneurs qui avaient accès dans l’abbaye. Paul Dumay ne visita pas seulement la bibliothèque qu’il appelle janinienne, mais encore celle du couvent, dont il atteste avoir rangé les volumes. Il ne fut pas le seul des érudits du Dijonnais ou de l’Autunois qui pénétrât dans le monastère, et jusque dans la bibliothèque. Sans prendre à la lettre les remarques de dom Lanthenas et de dom Leroy, on peut croire que des manuscrits sortirent alors de Saint-Bénigne, pour entrer chez des particuliers.
Ensuite, après le décès de Nicolas Jeannin, d’autres manuscrits, en plus grand nombre encore, ont pu passer, de façon ou d’autre, en des mains étrangères. N’était-ce point dans le logis abbatial que fut établie la bibliothèque janinienne? En ce heu, les volumes étaient soustraits aux dangers que leur faisait courir l’insouciance des religieux, mais ils étaient d’autre part exposés davantage à la convoitise des amateurs, qui put se satisfaire sous l’abbé de Castille. De plus, si l’abbé Jeannin avait mêlé quelques manuscrits à lui avec ceux de l’abbaye, n’a-t-on pas, dans le triage opéré à l’occasion de sa mort, enlevé par erreur ou autrement plusieurs de ceux mêmes qui appartenaient au monastère? Enfin la bibliothèque janinienne ne
pp. 299-3 '21. Ces pages renferment un historique sommaire du sujet, mais très documenté.
continua pas d’exister. Les religieux de la congrégation de Saint-Maur ne la trouvèrent plus à leur arrivée, mais les livres avaient été réintégrés, pour une part au moins, dans la bibliothèque du couvent. Lorsqu’on fit ce nouveau transfert, plusieurs volumes ont pu se perdre encore, par vente ou abandon.
Le champ est donc ouvert à maintes hypothèses plausibles, qui expliquent la disparition de la majeure partie du fonds dit janinien, et la conclusion finale est que cette bibliothèque a dû être formée avec les manuscrits de l’abbaye, qu’un quart de ces manuscrits sera retourné au fonds originel, que les trois autres quarts ont passé dans des bibliothèques privées.
En tenant compte des pertes essuyées pendant les guerres de religion, on constate que la bibliothèque de Saint-Bénigne était relativement riche en manuscrits.
Nicolas de Castille. — Le 12 juillet 1621, Nicolas de Castille prit possession de l’abbaye de Saint-Bénigne, dont la commende venait d’être résignée en sa faveur par Nicolas Jeannin, son grand-oncle maternel. Le père du nouvel abbé était Pierre de Castille, fils d’un marchand de soieries de la rue Saint-Denis, à Paris. Il avait épousé la fille unique de Pierre Jeannin. Contrôleur général, ainsi que son beau-père, surintendant des finances, il se fit une carrière rapide et brillante, et prépara celle de ses enfants. Nicolas, qui était l’un de ses aînés, joignit d’autres titres à celui d’abbé de Saint-Bénigne; il devint abbé de Saint-Martin d’Autun, et recueillit encore deux bénéfices qu’avait eus son grand-oncle, l’abbaye de la Bussière et le prieuré de Saint-Vivent. Le roi le nomma son aumônier.
Paris fut la résidence de l’abbé de Castille. Des fondés de pouvoir administrèrent en son nom le temporel de Saint-Bénigne, intervinrent comme ses mandataires pour les nominations aux différentes charges, comparurent à sa place dans les solennités. Il eut d’abord pour vicaire général son grand-oncle. Mais Nicolas Jeannin étant mort en 1625 à Autun, où il fut inhumé, les grands prieurs se trouvèrent de fait à la tête de toute l’administration.
Nicolas de Castille fut exactement le prélat grand seigneur, éloigné du monde des couvents,
très répandu parmi les gens du siècle, -et assumant volontiers un rôle politique. Il obtint, pour les abbés de Saint-Bénigne, le droit de siéger au parlement. Élu du clergé aux États de Bourgogne, il visita en cette qualité les paroisses du bailliage d’Autun, à l’effet de préparer la répartition des impôts. Dans sa vie intime, il se plut à entretenir les relations de famille avec ses frères et sa sœur. Amateur d’antiquités, lui aussi, il continua, au château de Montjeu, les collections commencées par son grand-oncle. 11 a publié les Négociations de son aïeul.
Durant son abbatiat (1621-1658) , s’accomplirent des événements importants pour l’histoire de l’abbaye, et l’église Saint-Bénigne fut le théâtre de divers travaux.
Projet de sécularisation. — Le projet d’ériger un évêché à Dijon, avec Saint-Bénigne pour cathédrale, était toujours ardemment poursuivi, au dedans comme au dehors de l’abbaye. Anne de la Plume, grand prieur et aumônier, se fit l’avocat de cette cause. Louis XIII, lors de son entrée solennelle à Dijon, 31 janvier 1629, fut reçu à Saint-Bénigne par Anne de la Plume. Le roi ne se prêta point à tout le cérémonial accoutumé. Après avoir entendu le serment des représentants de la ville, il se contenta, au lieu de jurer à son tour le maintien des franchises municipales, de promettre des lettres à ce sujet. La monarchie absolue commençait à prévaloir.
Au lieu de redresser par de justes remontrances cet égarement de l’autorité souveraine, qui présageait un funeste avenir, chacun s’absorba dans les vues particulières du moment et, négligeant les hauts intérêts, chercha l’appui du monarque pour atteindre le but visé.
On obtint l’assentiment du roi pour l’érection d’un évêché et la sécularisation de Saint-Bénigne. Il y eut toutefois quelque hésitation sur le choix de la future cathédrale. Une lettre originale de Louis XIII au pape Urbain VIII, "datée de Paris, 1630, 27 février, sollicite, sur la demande de l’évêque de Langres, l’érection d’un siège épiscopal à Dijon, dans l’église de la Sainte- Chapelle (1).
Le 30 septembre 1632, le prince de Condé, Henri de Bourbon, gouverneur de la province de Bourgogne, fut reçu aussi en grande solennité, à son arrivée à Dijon. Anne de la Plume
(1) A rehiv. de la Côte-d’Or, chapitre de la Sainte-Chapelle, G, 1 146.
prononça la harangue d’usage, à la porte d’Ouche.
Henri de Bourbon se laissa également gagner à un projet qui devait rehausser l’éclat de la capitale de la province.
Les partisans de la sécularisation de l’antique abbatiale, et du remplacement de l’abbé par un évêque, s’étaient encore ménagé des adhérents dans l’église métropolitaine. Mais il fallait décider le souverain pontife. La chose était plus difficile, vu les progrès de l’esprit de réforme qui s’était enfin manifesté dans l’ordre bénédictin. Aussi les tentatives qu’on fit près d’Urbain VIII ne réussirent pas. Le pape répondit qu’il valait mieux réformer Saint -Bénigne que de le séculariser.
Malgré la réponse, les instigateurs du projet ne perdirent point courage. Anne de la Plume, de concert avec le couvent, qui le suivait d’une façon plus ou moins unanime, rédigea les statuts du futur chapitre de Saint-Bénigne, qu’on espérait voir bientôt succéder à la communauté régulière. Ces statuts sont conservés, dans les titres de Saint-Bénigne, aux Archives de la Côte-d’Or. Ils portent la date du 22 juillet 1635.
Introduction de la réforme de Saint-Maur. — L’introduction de la réforme dans tous les ordres religieux avait été prescrite par le concile de Trente, et favorisée, en France, par l’ordonnance de Blois. Les Bénédictins s’étaient mis à l’œuvre. Des congrégations réformées, entre autres, celle de Saint-Maur, faisaient reverdir les rameaux desséchés du vieil institut. L’autorité royale seconda ce mouvement de toute sa puissance. Louis XIII obtint du pape Grégoire XV, en 1621, l’approbation canonique de la congrégation de Saint-Maur, et la fit confirmer par Urbain VIII en 1628.
Anne de la Plume, grand prieur de Saint- Bénigne, mourut en 1636, sans avoir vu se réaliser son rêve de sécularisation. François Quarré lui succéda en 1637. Ce religieux eut un esprit tout différent. La réforme lui parut préférable à l’institution d’un évêque avec son chapitre séculier. Dès qu’il fut en charge, il fit valoir près du couvent les avantages de ce parti. Peu à peu quelques esprits se laissèrent persuader. François Quarré en profita pour préparer l’introduction de la réforme. A la suite des premières démarches, un arrêt du conseil d’État, en date du 31 décembre 1641, saisit l’évêque de Langres,
et le procureur général du parlement, de la question de l’introduction de la réforme de Saint- Maur à Saint-Bénigne.
L’évêque de Langres, Sébastien Zamet, s’appliquait avec ardeur à ranimer, autour de lui, l’esprit religieux et la vie catholique. Il donna en conséquence son plein assentiment à l’introduction, dans le monastère de Saint-Bénigne, des religieux réformés de la congrégation de Saint- Maur. Il ne paraît pas qu’une opposition soit venue du parlement.
Sur ces entrefaites, Louis XIII mourut (1643). Quelques difficultés surgirent sans doute, au moment, d’aboutir. L5abbé de Castille, d’après certain document, aurait mis obstacle- à l’accomplissement des desseins de François Quarré. Mais Louis XIV et la reine régente, Anne d’Autriche, étant venus à Dijon au printemps de 1650, pressèrent les religieux de se prêter à la réforme projetée. L’affaire fut enfin conclue dans ce sens et, le 22 juillet 1651, la congrégation de Saint- Maur passa une transaction avec François Quarré et les autres dignitaires du couvent, pour l’établissement des religieux réformés. Ce fut un concordat d’union entre l’ancienne communauté et la nouvelle, la première devant continuer d’exister jusqu’au décès de ses membres. Ce contrat fut homologué le 5 août 1651. Un arrêt du parlement, en date du 15 novembre suivant, commit Jean-François-Rémond de Gand, conseiller du roi, pour établir les nouveaux religieux à Saint-Bénigne, et ils furent effectivement introduits le 18 novembre.
Transaction avec l’abbé de Castille. — Une fois le fait accompli, l’abbé de Castille, qui personnellement ne dut pas être hostile à la réforme, traita avec la congrégation de Saint- Maur. Il fallait définir, en effet, divers points relatifs aux dignités, à leur transmission, aux charges pécuniaires, etc. Un accord fut conclu le 29 janvier 1652. Nous en rapportons seulement les clauses les plus intéressantes.
Les dignités maintenues, à savoir, celles de grand prieur, sous-prieur, tiers-prieur, maître de chœur et de grammaire, furent mises à la disposition du supérieur général de la congrégation de Saint-Maur et des chapitres généraux.
Quant aux quatorze offices claustraux, qui étaient ceux de chambrier, aumônier, sacristain, infirmier, chantre, prévôt, trésorier, cellérier, réfectorier, hôtelier, panetier, maître du corps
saint, maître de la Chapelle-aux-Riches, prieur de Saint- Apollinaire , ils furent supprimés en principe. Les titulaires de ces offices, en jouissance à l’arrivée des nouveaux religieux, eurent l’autorisation d’en toucher les revenus jusqu’à leur décès, à condition d’acquitter les charges correspondantes, avec faculté d’abandon de leur vivant moyennant une pension. Mais ils ne purent pas disposer de leurs titres par résignation, permutation, ni autrement.
Furent livrés aux nouveaux religieux les églises, cloîtres, bibliothèque, dortoir, réfectoire, grenier, caves, cellier, cours, jardins, même le grand jardin, avec obligation de les entretenir et d’y faire les réparations grosses et menues, à la seule exception des églises, dont l’entretien et les réparations restèrent à la charge de l’abbé (1).
Incendie et reconstruction de la flèche. — Avant’ l’introduction de la réforme à Saint- Bénigne, l’église subit un dégât considérable, le 23 février 1625. Un orage ayant éclaté sur la ville, la foudre tomba sur la flèche, à 8 heures du soir, et y mit le feu. L’incendie fut tellement prompt et intense que, « non seulement le plomb de la couverture, mais les cloches elles-mêmes fondirent. Le toit de l’église fut atteint et brûlé aux deux tiers. Le feu dura jusqu’au lendemain, à 3 heures après midi. Pour l’éteindre on fut obligé de couper les bois, ce qui ne put se faire qu’à grand’peine à cause du plomb fondu qui tombait sur les travailleurs. Un vent violent emportant les flammèches jusque sur la rue du Bourg, plusieurs personnes étaient d’avis d’abattre la flèche à coups de canon, que l’on aurait tirés depuis le château; mais on renonça à ce parti, parce que les religieux, en l’absence de l’abbé, refusèrent de donner des garanties pour le dommage qui aurait pu être causé par là aux maisons voisines. ))
Ainsi fut détruite la remarquable flèche élevée par Claude de Charmes.
Le 5 avril 1625, Pierre de Castille, père de
(1) Pour les documents relatifs à l’introduction de la réforme, voir spécialement, Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, II, 4, et registre 124e, mense conventuelle, fol. 109-120. — Nous nous bornons à citer l’extrait suivant de la transaction passée avec l’abbé de Castille : « L’abbé sera entièrement déchargé de l’entretien de tous les lieux réguliers, excepté les églises, qui demeureront à la charge dudit seigneur abbé et de ses successeurs, pour être par eux entretenues de toutes sortes de réparations... Afin d éviter les procès qui pourraient naître sur l’interprétation du mot de réparations, les parties ont déclaré les entendre seulement des couvertures,
l’abbé, faisait au nom de son fils, un emprunt de 1,600 livres pour travailler à la réfection du clocher. La totalité des frais dépassa de beaucoup cette somme. La flèche, relevée au compte de l’abbé de Castille, fut trouvée, par les contemporains, un ouvrage magnifique et d’une structure fort élégante (2).
Pour se faire une idée de la flèche de 1625, on a le procès-verbal d’une expertise faite dans cette flèche, après des réparations, le 21 mars 1696. Nous extrayons de ce procès-verbal les détails descriptifs propres à reconstituer plus ou moins la silhouette de l’ensemble, mais en laissant aux architectes compétents le soin de combiner les données et de conclure. Mention est faite d’abord de la « plateforme de l’aiguille » avec « sa couronne » comprenant des « appuis, balustrades, architraves, corniches » ; ensuite de la « chaise de la flèche » où étaient la « grande terrasse » avec ses « bavettes » pour les eaux, et la « terrasse d’en haut vulgairement appelée balustrade », ayant « huit pans » avec « corniches, architraves, balustres d’appui, bavettes et seize pinacles ». Les terrasses, les pinacles, et en général les ornements étaient revêtus de plomb. Les parois de la chaise et les pans de la pyramide étaient couverts en ardoises (3).
L’abbé de Castille ne mit pas, dans toutes les réparations qu’il fut obligé de faire à l’église, le même soin que dans la réfection de la flèche. Les roses et les meneaux de la grande fenêtre du pignon nord du transsept étaient disjoints, rongés même par la gelée. Il les fit abattre et remplacer par de simples ferrures. Cette belle claire-voie offrit alors un singulier contraste, par rapport à celle du pignon du midi, demeurée intacte. Elle n’a recouvré qu’au dix-neuvième siècle sa décoration normale.
Nouveaux aménagements dans l’église, mobilier et ornements. — De plus en plus disparaissait le mystère dans lequel l’Église avait longtemps aimé à offrir le sacrifice eucharistique. Ces hautes colonnes qui entouraient l’autel avec
vitres, murailles, piliers et portes de l’église, attendu que les religieux seront tenus à l’entretien des livres et ornements et généralement de ce qui regarde la sacristie, et même des cloches, à condition que ledit seigneur abbé leur fasse donner ce qu’il a coutume de donner pour l’entretien desdites cloches. »
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, Calendrier d’Étienne de Pardessus, fol. 30. — Aliud campanile, magnifica et pereleganti structura, opéra ejus (extructum est).
(3) Ibid., fonds Saint-Bénigne, H, 14, emprunts.
son marchepied, et surtout ces tentures que l’on y suspendait à droite et à gauche, ne satisfirent plus la piété des hommes du dix-septième siècle. Alors donc, dès le temps peut-être du cardinal Anne de Givry, on disposa d’une nouvelle manière l’autel majeur de l’église Saint-Bénigne. L’aménagement se rapprocha de celui qui est en usage à notre époque. Cependant la châsse de saint Bénigne ne fut pas reportée jusqu’au fond de l’abside et appliquée au mur : elle demeura audessus de l’autel, avec deux autres châsses plus petites, à droite et à gauche.
Un marché de 1628 atteste ces changements. Alors, en effet, Barthélemy Phelippeau, maître sculpteur de Dijon, s’engagea par devant Anne de la Plume, grand prieur, et Étienne Vaulcherot, maître du corps saint, à faire deux statues en pierre d’Asnières, savoir : une Notre-Dame tenant l’enfant Jésus, et un saint Bénigne, hautes chacune d’environ quatre pieds. Elles devaient être placées dans les deux niches qui étaient aux deux côtés du grand autel. Phelippeau se chargeait d’élargir suffisamment les deux niches, et de sculpter deux chérubins au-dessus de chacune d’elles, à l’endroit où étaient des pierres. Il fut convenu encore qu’il réparerait deux autres chérubins, existant déjà à la frise du même autel.
Les deux statues furent dorées au bruni, et le fond des niches peint en azur, avec filets d’or mat, comme l’apprend un second marché, conclu à la même date avec Gilles Behuré, maître peintre de Paris, qui était venu s’établir à Dijon.
Pour le grand autel aussi, — où désormais sans doute fut gardée la sainte réserve, dans un tabernacle, — on fit fabriquer, par l’orfèvre dijonnais Jean Empain, une lampe d’argent, semblable à celle qui était devant l’autel majeur de l’église des Chartreux de Dijon. Sur cette lampe furent ciselées l’image de saint Bénigne et les armes du couvent.
Une autre pièce d’orfèvrerie fut commandée à un autre orfèvre dijonnais, Papillon, qui délivra, en 1646, un reçu de 300 livres pour son ouvrage. L’œuvre consistait en « une couronne de vermeil, du poids de cinq marcs, destinée à être posée sur le chef de monsieur saint Bénigne. »
Précédemment, en 1623, le couvent fit marché, avec deux marchands d’Aubusson, pour six pièces de tapisserie de haute-lisse, relevées de soie, où l’histoire de saint Bénigne fut représentée.
Orgues posées sur le jubé. — Le 17 avril 1632, Simon Duprey, marchand à Dijon, et Jean de Herville, facteur d’orgues domicilié à Troy.es, traitèrent avec le grand prieur Anne de la Plume, à l’effet de fournir des orgues à Saint-Bénigne. Elles furent posées sur le jubé, et comprirent quinze jeux ou registres, énumérés à la suite des clauses du marché. Le prix s’éleva à 950 livres.
Simon Duprey mourut pendant l’exécution du travail. Ses enfants et Jean de Herville firent de nouveaux traités avec les religieux, celui-ci s’engageant à entretenir les orgues « bien accordantes et bien sonnantes » une année durant. Le 12 août 1632, treize registres étaient posés. Restait à fournir par les enfants de Duprey « un jeu de trompette d’étain fin, qui avait été commencé par leur père, et tout le nécessaire pour l’achèvement des quinze jeux. »
La congrégation de Saint-Maur. — Issue de la congrégation de Saint- Vanne et de Saint- Hydulphe en Lorraine, la congrégation de Saint- Maur avait son chef-lieu à Paris, au monastère de Saint-Germain-des-Prés. Ce ne fut point, à vrai dire, un simple rejeton de l’ancien institut bénédictin. Une greffe, plutôt, fut insérée sur l’arbre douze fois séculaire, et transforma dans ses tissus la sève puisée aux vieilles racines. Pendant un demi-siècle, cette congrégation brilla dans l’Église, comme un flambeau d’érudition chrétienne, de foi pure et de solide piété. Mais à partir de la fin du dix-septième siècle , ses membres se laissèrent infecter la plupart du venin de l’hérésie jansénienne. En trahissant la saine doctrine, ils perdirent peu à peu l’amour de leur vocation, l’esprit ecclésiastique, la science elle- même. Un Bénédictin, qui fut le pape Grégoire XVI, frappé d’une fin aussi lamentable, a défendu aux nouveaux Bénédictins de France de reprendre le titre de congrégation de Saint-Maur.
Durant la première période de son existence, cette congrégation savante a été illustrée par des noms célèbres : Mabillon, d’Acheri, Ruinart, les gloires de Saint-Germain-des-Prés. Alors Saint-Bénigne posséda aussi dans ses cloîtres des religieux d’un mérite réel, quoique moins éclatant, qui ont laissé toute une mine précieuse de documents, conservés aujourd’hui à la Bibliothèque nationale et aux Archives de la Côted’Or. Citons parmi eux : dom Bénetot, dom Lanthenas, dom Leroy. Il faut lire, dans l’His-
toire littéraire de la congrégation de Saint-Maur, et dans la Bibliothèque générale des écrivains de l’ordre de Saint-Benoît, les notices consacrées à ces hommes laborieux. Dom Lanthenas, en particulier, est « un des érudits qui ont le plus mérité de l’histoire religieuse de la Bourgogne. Modeste, mais utile auxiliaire de Mabillon, il explora pour lui, pendant de longues années, les archives des abbayes bourguignonnes. Indépendamment de ses travaux sur Saint-Bénigne, il fut un actif collaborateur du « Monasticon benedictinum » conservé en manuscrit à la Bibliothèque nationale (1). » A la même époque, Mabillon, parcourant la Bourgogne, visita l’abbaye dijonnaise, ses églises, sa bibliothèque, et vénéra pieusement les reliques du saint patron du monastère (1682).
Quand arrivèrent, pour la congrégation de Saint-Maur, les jours de déclin, il y eut cependant encore à Saint-Bénigne, éloigné du foyer du jansénisme, de dignes émules de dom Lanthenas et de dom Leroy. Les noms de dom Aubrey et de dom Plancher ne sont pas sans célébrité parmi nous. « Dom Aubrey, pendant son séjour à Dijon, avait conçu le dessein d’écrire l’histoire de la Bourgogne. Infatigable dans ses recherches, il trouva d’abord un accès facile dans la bibliothèque du président Bouhier, puis il se créa de grandes ressources par la connaissance qu’il fît de l’abbé Papillon, chanoine de la Chapelle-aux-Riches, et du père Oudin, jésuite, deux hommes fort érudits. Tous les gens de lettres, d’ailleurs, favorisèrent le projet de dom Aubrey, et lui fournirent des matériaux nombreux, qu’il laissa à la maison de Saint-Bénigne, et qui furent utilisés par dom Plancher et dom Merle, dans leur Histoire de Bourgogne (2). » Les quatre volumes in-folio de cette histoire renferment quelques pages qui prêtent à la critique, mais l’ensemble de l’ouvrage est d’une valeur considérable. Tandis que se préparaient, à Saint- Bénigne, ces grands travaux, un Bénédictin formé par d’Acheri et Mabillon, Edmond Martène, né à Saint-Jean-de-Losne, passa par l’abbaye avec Ursin Durand son confrère, lorsqu’ils allèrent visiter les bibliothèques de France et d’Allemagne.
Vie religieuse a Saint-Bénigne. — Les religieux de la congrégation de Saint-Maur, en arri-
(I) Le Trésor de Saint-Bénigne, loc. cit., pp. 157-158.
vaut à Saint-Bénigne, y ramenèrent avec eux la ferveur et toutes les vertus sacerdotales. Les statuts de la congrégation y furent fidèlement gardés. Ni les études, ni les soins matériels, suite nécessaire d’une récente installation, ne détournèrent personne du service de Dieu. C’était l’âge d’or des Bénédictins réformés. L’humilité, la fuite des honneurs distinguaient ces vrais ecclésiastiques. Dom Lanthenas aima mieux quitter le monastère un moment, pour une autre maison, plutôt que d’accepter la charge de sousprieur. Ce religieux, qui édifia partout ses confrères, mourut à la Trinité de Vendôme, en odeur de sainteté (1701). On sait que la piété la plus recueillie ne quittait jamais Mabillon, et qu’il fut aussi régulier sur les chemins que dans le cloître, accomplissant ses voyages littéraires comme des pèlerinages. Tel fut le premier esprit des Bénédictins de Saint-Maur.
A côté des religieux réformés vivaient dans leurs logis les anciens religieux de Saint-Bénigne, ayant à leur tête le grand prieur François Quarré. Les exemples dont ils furent témoins, les rendirent, en général, plus fidèles aux vœux qu’ils avaient faits. Il existe des registres de leurs assemblées, qui témoignent delà dignité de leur vie. La piété — déjà nous l’avons dit — ne s’était pas éteinte en leurs cœurs. Leur charité envers les pauvres ne s’était point démentie. En 1631, on les avait vus secourir avec empressement les pestiférés. Une foi ferme, sans aucune compromission avec l’hérésie, les avait toujours distingués. Dans le Calendrier d’Étienne de Pardessus, ils écrivaient, vers l’an 1600 : « Sileat cum suis transfugis impius ille fidei defector Calvinus — Qu’il se taise, avec sa troupe de transfuges, cet impie déserteur de la foi, Calvin! »
Sous le rapport moral, il y, avait eu des chutes à déplorer. Une trop grande fréquentation du monde avait conduit quelques âmes faibles au précipice. Mais, une fois la réforme introduite, ceux qui restèrent au couvent, surent honorer l’habit religieux, sauf une exception.
En avril 1666, le parlement rendit un arrêt de condamnation contre Sébastien Delaître, prêtre et religieux de Saint-Bénigne. Une vie scandaleuse fut le motif de la sentence. Le coupable fut frappé de la peine de bannissement, et dut quitter la province. Avant de partir, « il vint au chapitre et, en présence des religieux, tant anciens
(2) G. Durnay, Epigr. bourguignonne, pp. 5-6.
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que réformés, tête nue, à genoux, il demanda pardon à Dieu, à son supérieur et à ses confrères. »
Mort de Nicolas de Castille, Mazarin abbé de Saint-Bénigne. — Nicolas de Castille mourut le 3 mars 1658, et fut inhumé à l’église Saint- Bénigne, dans le chœur. Sa tombe occupa l’espace compris entre celles de Gauthier deFallerans et de Hugues de Montconis, un peu audessous de celle d’Alexandre de Montagu. Une épitaphe, non moins chrétienne qu’élogieuse, fut gravée sur la dalle tumulaire, par les soins des frères et sœur du défunt : Nicolas, marquis de Montjeu, Henri, abbé de Saint -Marien d’Auxerre, Charlotte, veuve du comte Henri de Tailleyrand.
En attendant la nomination du successeur de l’abbé de Castille, les religieux réformés nommèrent quatre obédienciers pour administrer l’abbaye durant la vacance, espérant faire reconnaître, en leur faveur, ce droit dont jouissaient les anciens religieux. On ne voit pas si l’autorité royale statua immédiatement sur ce point, mais elle le fit certainement plus tard, par une confirmation peut-être, et dans le sens désiré par les religieux.
La commende de Saint-Bénigne fut donnée au cardinal Mazarin, qui prit possession de l’abbaye, par procureur, le 1er octobre 1658. Mais une nouvelle vacance du siège abbatial ne tarda pas à se produire : Mazarin mourut en effet le 9 mars
Fabrication de l’horloge de l’église. — Aucun événement ne signale le court abbatiat de Mazarin.
Pendant la vacance qui précéda la nomination du célèbre cardinal, fut posée à Saint-Bénigne l’horloge, qui existe encore, dans la tour méridionale. Cette horloge avait été commandée, dès le 18 août 1656, par marché passé à Paris, à l’horloger Jacques Bourdet, de Lagny. Elle fut mise en place le 7 juin 1658. Les frais, s’élevant à la somme de 1,200 livres, furent à la charge des religieux réformés.
Une particularité de cette horloge fit les délices des hôtes habituels du monastère et des pèlerins étrangers. Dom Méglinger, religieux cistercien de Marstern (Suisse), la signale dans la relation de son voyage à Cîteaux, accompli en 1667. Les quatre divisions de l’heure sont marquées par
une sonnerie mélodique, qui varie et croît successivement, en sorte que le quart est sonné par quatre notes, la demie par huit, les trois quarts par douze, l’heure entière par seize. Tout ce carillon se prend sur des dindelles, et la quatrième fois, après les seize notes, les coups de l’heure sont frappés sur une grosse cloche.
D’autres travaux plus considérables, entrepris par les nouveaux religieux dès leur arrivée, se prolongèrent jusqu’après 1690. Avant d’en parler avec quelque détail, il faut faire connaître le successeur de Mazarin à Saint-Bénigne. C’est en effet sous ce successeur, et à ses frais, que s’exécutèrent les réparations faites à l’église.
Mais notons encore auparavant un fait qui s’est produit pendant la vacance du siège abbatial, antérieurement à la prise de possession de Mazarin. L’été de 1658 fut éprouvé par une extrême sécheresse. Afin d’obtenir un temps plus favorable, on fit des prières solennelles et une procession en l’honneur de Notre-Dame d’Etang. Le samedi 31 août, les pères Minimes du couvent de Notre-Dame d’Étang conduisirent processionnellement l’image miraculeuse « jusque dans leglise des Chartreux. Là les religieux de Saint- Bénigne allèrent la recevoir, puis ils la transportèrent dans leur église, étant accompagnés du clergé de Dijon, des magistrats et de la foule du peuple. Deux religieux de l’abbaye, en tuniques, portaient le brancard sur lequel était la sainte image. Quatre pères Minimes, en tuniques également, portaient le poêle. La statue fut déposée sur le grand autel, où elle demeura jusqu’au mardi suivant. »
Selon un document, le feu du ciel aurait de nouveau endommagé l’église et la flèche, le 24 juin 1659. Le mémoire des travaux de réparation qui s’ensuivirent s’élève à 4,200 livres, à la charge de Mazarin.
Maurice le Tellier, abbé de Saint-Bénigne. — Charles-Maurice le Tellier, fils du célèbre conseiller d’État Michel le Tellier et frère du marquis de Louvois, fut pourvu de la commende dé Saint-Bénigne, par un brevet de Louis XIV, en date du 10 mars 1661, au lendemain, par conséquent, de la mort de Mazarin. Il était âgé de dix-neuf ans. Sa prise de possession s’effectua le 27 février 1662. Il avait établi, au mois d’août précédent, pour son procureur, un des anciens religieux, Antoine Lenet, qui jouissait du titre d’aumônier.
Comme la plupart des prélats de son époque, Maurice le Tellier centralisait dans ses mains l’administration de plusieurs monastères. Il fut de plus archevêque de Reims.
On signale en lui une certaine ardeur dans les discussions théologiques, jointe cependant à une grande sociabilité, l’attachement aux libertés de l’Église gallicane, l’amour du luxe et de la table, l’insouciance à l’égard de ses monastères.
Il eut des liens d’amitié avec Bossuet, dont son père prépara l’élévation, en habituant Louis XIV à remarquer le renom de science, de génie, de vertu qu’obtenait l’éloquent prédicateur. Les lettres de Bossuet attestent le vif intérêt que leur auteur portait à l’archevêque de Reims. Celui-ci, lorsque mourut son père, devenu chancelier de France, désira que l’évêque de Meaux prononçât l’oraison funèbre du vertueux défunt. Bossuet ne refusa point un témoignage que la reconnaissance et l’amitié le pressaient de rendre. Nous avons, en conséquence, 1’ « oraison funèbre de Michel le Tellier ». Ce n’est point une des meilleures œuvres du grand orateur, à raison des modestes ressources du sujet. Mais la vie et la mort pleines de foi du chancelier ne pouvaient être mieux racontées, et les enseignements qui en découlent pour un auditeur chrétien sont admirablement exposés.
Maurice le Tellier visita rarement Saint-Bénigne, et il se décida avec peine à fournir l’argent nécessaire pour des réparations urgentes à la rotonde et à l’église.
Il mourut à Paris en 1710, laissant aux chanoines de Sainte-Geneviève sa bibliothèque, qui était fort riche.
Nouvel aménagement et réparations des batiments claustraux. — Les stipulations du traité conclu entre la congrégation de Saint-Maur et l’abbé de Saint-Bénigne, laissaient à la charge des religieux l’entretien de tous les bâtiments claustraux. En conséquence, dès l’année 1652, les hôtes nouveaux de l’abbaye appelèrent les ouvriers. Pendant vingt ans, ils firent aménager et réparer à leur convenance les anciens édifices abandonnés à leur discrétion. Le mauvais goût de l’époque les entraîna, en général, à compléter par des constructions sans caractère celles que les générations précédentes avaient élevées. Mais
(i) Afin d’éviter d’inutiles répétitions, nous indiquons comme référence, pour tous les travaux exécutés à Saint-Bénigne, aux dixseptième et dix- huitième siècles, Archives de la Côte-d’Or, fonds
il n’en fut pas de même, nous le verrons, à l’égard des églises, où les travaux importants s’exécutèrent dans une autre période, de 1676 à 1680. Ici on s’étudia à conserver l’harmonie du style médiéval. Ce n’est qu’au dix-huitième siècle qu’on se permit quelques légers remaniements, où triomphèrent les principes modernes (1).
Il parut avantageux aux religieux réformés de réunir tous les services dans le bâtiment, dit le dortoir, qui s’appuyait contre l’église, vis-à-vis la partie des absides. On le suréleva d’un étage, comprenant un vaste corridor, bordé de chaque côté par une rangée de cellules, le tout encore existant. Les trois nefs situées au-dessous de ce nouvel étage, et qui constituaient l’ancien dortoir, furent subdivisées en un plus grand nombre de compartiments qu’auparavant, et fournirent le réfectoire, le chapitre, etc. L’étage inférieur, aujourd’hui enterré par suite du rehaussement du préau, donna des celliers et des caves. Les contreforts de l’édifice furent alors surmontés de pilastres s’élevant jusqu’à la corniche du nouveau mur.
Un grand escalier, style renaissance, à quatre rampes, occupa l’angle sud-est du cloître, desservit les étages du dortoir, et communiqua avec l’église. Cet ouvrage, d’une belle structure, est fort bien conservé.
A l’autre extrémité du bâtiment, fut aménagée la cuisine nouvelle, et l’on ajouta quelques annexes.
Les marchés pour la construction de l’étage des cellules et du grand escalier sont datés de 1652, 1653. Les plans furent envoyés de Paris.
Des transformations qui s’opérèrent résulta l’abandon de l’ancien réfectoire, de l’ancienne cuisine, du cellier.^ Ces lieux devinrent des pressoirs et des remises. Ce fut, disons le mot, une sorte de profanation, qui préludait à tant d’autres, plus déplorables encore, de l’époque révolutionnaire. Le réfectoire, spécialement, demandait plus de respect. Cette belle porte, où était représentée la sainte cène (planche XVII), était destinée à introduire ailleurs qu’en un pressoir. Ces portraits des abbés et d’autres personnages vénérables, qui décoraient l’intérieur, contrastaient singulièrement avec les cuves et tout le mobilier rangé dans la salle. Au point de vue de l’art, c’était un commencement
Saint- Bénigne, H, 18 et 19, église, bâtiments, etc. ; H, 124e, registre intitulé Mense conventuelle; — et, Bibliothèque nationale, collection de Bourgogne, t. XI.
de vandalisme, qui ne pouvait manquer de se consommer un jour. Ces négligences, ces fautes sont communes hélas ! à tous les temps. Il convient de les réprouver.
Nettoyage de la crypte. — La rotonde souterraine, et ce qui restait encore de la crypte dédiée à saint Bénigne, avaient beaucoup souffert depuis la translation des reliques du martyr dans le sanctuaire de l’église ogivale. Les fidèles et les moines eux-mêmes pénétraient rarement dans ce lieu, jadis si fréquenté. Obscur ethumide, il ne fut pas entretenu avec assez de vigilance. Quand arrivèrent les religieux réformés, le « creux de saint Bénigne », ainsi qu’on l’appelait alors, était comme une grotte, une caverne, livrée aux ténèbres et aux lentes destructions du temps.
La piété des nouveaux venus s’alarma de ce spectacle. Mais il appartenait à l’abbé de réparer les églises, et d’ailleurs les dépenses faites dans les bâtiments réguliers, au compte des religieux, montaient à 34,000 francs, uniquement pour l’escalier et le dortoir.
On espéra de Maurice le Tellier quelque attention pour l’oratoire vénérable où saint Bénigne, avait reposé si longtemps, et qui renfermait encore une partie de l’emplacement de la crypte primitive. Mais, « malgré les sollicitations qu’on lui adressa, il ne voulut faire de dépenses que pour l’entretien des vitres et des couvertures, chargeant un vitrier et un couvreur, moyennant 160 francs par an, de tenir en bon état les verrières et les toits de l’église, des maisons de la ville et de celles de la campagne. » L’allocation était dérisoire, et le but spécifié ne fut pas même atteint.
Voyant l’inutilité de leurs démarches près de l’abbé, les religieux réformés se mirent « à nettoyer la crypte avec beaucoup de soin », et à y faire les réparations les plus urgentes. Les ressources de la mense conventuelle couvrirent la dépense. Ces travaux s’exécutèrent en 1668. Telle est la date fournie par l’inscription suivante, publiée en 1709 dans l’opuscule intitulé Office propre de saint Bénigne.
A pulvere et tenebris vindicarunt monachi Benigniani congregationis sancti Mauri anno MDCLXVIII.
Une autre inscription, extrêmement prolixe, précède ce texte dans l’opuscule. Elle fut sans
doute gravée sur une table de marbre fixée au mur de la crypte. En voici les derniers mots :
Contremisce, viator,
locus enim quem promis, terra sancta est, immo domesticœ sanclitatis centrum et incunnabulum, asylum pietatis et œternum avilœ religionis momimentum.
— Passant, frémis d’un saint effroi, car le lieu que tu foules est une terre sainte. Cette crypte est le berceau et le foyer de la sainteté de cette maison ; elle est l’asile de la piété et un monument éternel de la religion de nos pères.
La reine Marie-Thérèse a Saint-Bénigne. — Louis XIV, qui était déjà venu à Dijon en 1650 et 1658, y parut encore en 1674. Mais il ne se rendit à Saint-Bénigne en aucune de ces circonstances. Son épouse, la reine Marie-Thérèse, y fut reçue, au mois de mai 1674.
Tandis que le roi dirigeait en personne la campagne de Franche-Comté, Marie-Thérèse séjourna en effet à Dijon, et se transporta successivement dans chaque église de la ville, afin d’assister aux prières publiques que prescrivit l’évêque de Langres, pour le succès de l’armée royale. Le jour où ces prières se récitèrent à Saint-Bénigne, la reine y alla avec sa cour. « Les musiciens de la Sainte-Chapelle, dit un annaliste du couvent, chantèrent le salut. Ils entonnèrent le psaume EæaucUat après le Te Deutn et les oraisons pour la reine, et le continuèrent fort mélodieusement avec l’orgue, et une flûte douce, faite en forme d’un petit orgue portatif, qu’ils avaient placée sur le tombeau de M. l’abbé de Castille. Puis ils chantèrent quelques motets en l’honneur du Saint-Sacrement, pour le roi et la paix, après lesquels le célébrant donna la bénédiction. »
Ce célébrant fut Pierre d’Arlay, grand prieur des anciens religieux, que le prieur des religieux réformés avait invité pour officier dans cette circonstance.
La reine visita ensuite toute l’église, et demanda à descendre dans le creux de saint Bénigne. Mais on lui fit remarquer que cette basse église était trop humide, et elle se contenta de bien regarder ce qu’elle put apercevoir, depuis la balustrade qui était au milieu de la rotonde. Elle s’y arrêta longtemps, « interrogeant le révérend père prieur sur toutes les particularités du tombeau du glorieux martyr, et sur la forme extraordinaire de cette église. »
Réparations et blanchissage de l’église. — Les religieux profitèrent de la présence de la reine à Dijon, pour presser l’abbé le Tellier de s’occuper de l’église du monastère. Marie- Thérèse se fît volontiers leur avocate. L’archevêque de Reims, étant en effet venu à Dijon, vit d’abord les religieux, dans l’abbaye, puis ensuite alla saluer la reine. Elle prit occasion de sa visite, dit l’annaliste, pour le porter à mettre les ouvriers à Saint-Bénigne au plus tôt, « lui faisant des reproches du peu de soin qu’il avait d’un si bel édifice. M. l’archevêque fit devant elle de belles promesses ; mais il usait toujours de remises, lorsque d’autres personnes lui parlaient de cette affaire. Il évita même de venir d’autres fois dans son abbaye, et n’entra point dans l’église, de peur qu’on ne lui en fît voir la difformité. La reine ne se contenta pas de lui en avoir parlé une fois, elle le pressa fort en d’autres rencontres, et M. l’archevêque, ne pouvant s’excuser ni souffrir davantage la confusion qu’elle lui faisait, donna ordre à ses officiers de visiter toute l’église et de dresser un mémoire de toutes les réparations nécessaires. »
On lui présenta un devis de 10,000 francs, qu’il trouva beaucoup trop élevé.
Le besoin de réparations était cependant d’une telle urgence que « les personnes de la suite de . la reine lui avaient dit qu’elle s’était mise en grand danger en entrant dans cette église dont il semblait que les voûtes allaient fondre, car de grandes crevasses ne les faisaient tenir presque à rien, et le moindre effort les aurait pu faire tomber. »
Ces détails se complètent de ce que dit ailleurs le même annaliste, au sujet de la rotonde. « Les vitres du creux de saint Bénigne sont presque toutes cassées (en 1676), depuis qu’on n’y a point fait travailler : ce qui est cause que les pluies et les neiges y font un grand dégât. Les vitres manquent aussi aux fenêtres de la chapelle de la Trinité et de l’oratoire de saint Michel. Le creux de saint Bénigne, qui fut nettoyé avec tant de soin il y a quelques années, commence présentement à se remplir de pierres et d’ordures, tant à cause que les enfants y en jettent par de bon au travers des fenêtres qui sont toutes cassées, que parce que le mortier et le plâtre que l’on ^ a mis tombent des voûtes et des murailles. »
Enfin, l’archevêque de Reims se décida à donner une modique somme d’argent pour les
réparations qu’on voulait faire. « Le 26 mars 1676, dom Benoit Brachet, prieur de la congrégation de Saint-Maur, résidant à Saint-Germain-des- Prés, déclare avoir reçu de Maurice le Tellier 2,000 francs comptant, et l’engagement de verser chaque année 100 francs. Moyennant ces ressources, les religieux de Saint-Bénigne devaient faire exécuter en leur église les menues réparations, tant en maçonnerie et charpenterie, qu’en couvertures et vitres. »
Plusieurs marchés furent successivement conclus à cet effet.
D’abord, le 1er avril 1676, un marché fut passé avec André Forgeot, maître maçon, et Hector Daviot, maître couvreur, demeurant à Dijon l’un et l’autre. Le travail convenu porta sur les deux églises. Il consista simplement, pour l’église ogivale , à remplacer quelques gargouilles , rejointoyer les murs, et remplir les crevasses avec des pierres, du plâtre et du tuf. Dans l’ancienne église, il fut plus important : les entrepreneurs durent « démolir entièrement le cul-defour, et le rétablir à neuf; découvrir toute la rotonde, et la recouvrir à neuf, avec de la lave; enfin construire une porte carrée, en pierre de taille. » Le prix stipulé fut de 1,500 francs, avec une hémine de froment, et un minot de sel pour être employé dans le mortier.
Les travaux commencèrent le 8 avril, au lendemain des fêtes de Pâques. Les religieux s’installèrent dans la rotonde, à l’oratoire de Sainte- Marie, dit alors Notre-Dame du Saint-Lieu. Ils accomplirent là le service divin, le temps que les ouvriers passèrent à l’intérieur de l’église ogivale.
Un deuxième marché avec Forgeot, en date du 11 août 1676, eut pour objet principal le blanchissage de l’église, auquel on se mit le 1er septembre. Après de simples nettoyages et replâtrages, même aux corniches, cordons et meneaux des fenêtres, de façon toutefois à donner ici, lé plus possible, la couleur de la pierre, on appliqua sur les voûtes hautes et basses « toutes les couches de blanc nécessaires », afin d’obtenir une teinte égale partout. Mais on se borna, quant aux nervures et aux arcs doubleaux, « à les nettoyer, pour les rendre de leur première couleur. » Ils ne furent point blanchis, non plus que les piliers ni les murs.
A l’égard de la vieille église, voici les articles du marché : « Raccommoder tous les trous et crevasses en la grande chapelle de Notre-Dame,
et rendre icelle chapelle bien blanche. — Refaire tout l’étage et contour du milieu de la rotonde, comme ladite chapelle, comme aussi la chapelle du Crucifix. — Reboucher les crevasses qui sont dans les basse et haute voûtes de la rotonde, dites la chapelle Saint-Bénigne et de la Trinité, comme aussi dans les voûtes qui sont au-dessus de la grande chapelle de Notre-Dame, sans être obligé de faire aucune autre chose auxdits lieux. » Il est clair que toute la rotonde du milieu et son appendice, ainsi que la première absidiole appuyée contre elle, du côté du nord, furent blanchis, mais que le blanchissage ne s’étendit point aux étages inférieur et supérieur.
Une somme de 400 francs, et une liémine de blé conceau, payèrent Forgeot de ce second travail, achevé vers le 1er novembre.
Les réparations et le blanchissage exécutés à l’église Saint-Bénigne en 1676, ont été appréciés trop sévèrement par ceux qui en ont parlé jusqu’ici. Grâce aux détails qui précèdent, on reconnaîtra que ce ne fut point un travail inintelligent. La pierre de taille ne reçut pas de badigeon. Les enduits et la chaux ne couvrirent que les voûtes et les parois en pierre mureuse. On replaça, il est vrai, « deux gargouilles ne figurant aucun dessin, tandis que les premières étaient une fois plus longues, et finissaient en forme d’animaux. » Mais la lésinerie de l’abbé commendataire conduisit l’entrepreneur à ce parti, et l’annaliste qui nous renseigne ajoute cette réflexion : « Tant il est vrai que l’architecture ancienne surpasse celle de notre temps, et qu’on ne rétablit jamais les choses dans leur première perfection. » On prit la précaution de « faire faire des tarières et outils propres pour percer les trous à la voûte de l’église, en sorte que l’on ne frappât point avec marteaux, pinces, ni autres » instruments capables d’endommager ladite voûte.
Ce qu’il faut donc surtout regretter, c’est que le travail ait été par trop insuffisant pour consolider l’édifice. On eût aimé à voir les religieux de la réforme, et ceux de l’ancienne observance, ajouter quelques sommes d’argent à la mesquine contribution de l’abbé, afin d’atteindre un résultat plus sérieux.
Nouveau pavage du chœur. — Le reste des 2,000 francs obtenus de Maurice le Tellier fut donné à André Forgeot, pour poser un nouveau pavé dans le chœur. Ce troisième marché est daté du 23 novembre 1676. Forgeot s’engagea à « dé¬
paver entièrement le chœur, depuis la porte de fer, sous le jubé, jusqu’à la balustrade la plus rapprochée du grand autel (il y avait en effet deux balustrades, l’une à l’extrémité des stalles, l’autre sur le degré du sanctuaire) ; puis à repaver en pierre dure, noire et blanche, posée en échiquier, comme cela était autour du grand autel de l’église Saint-Etienne. » Quelques autres articles figurent encorè au marché, deux spécialement réglant le niveau des tombes, dont plusieurs étaient à relever.
A propos de ce travail, l’esprit de vandalisme s’empara d’un certain nombre d’entre les religieux, et amena la perte de deux tombes. « On commença à paver le chœur, dit l’annaliste, la semaine après la Septuagésime (1677). Il se trouva des religieux assez mal avisés pour solliciter ceux qui avaient la direction de cette besogne, de faire ôter une de ces belles tombes, pour y mettre du petit pavé en la place. Ce dessein fut désapprouvé de la meilleure partie de la communauté. Des plaintes furent adressées aux supérieurs majeurs. Le très révérend père dom Vincent Marsolles manda au père dom Anselme Clairé (prieur de Saint-Bénigne) qu’il lui défendait de faire lever aucun monument. »
Il y avait eu du reste des protestations de la part de tous les érudits de Dijon. « Les curieux et gens d’esprit de Dijon voyaient bien que nous faisions mal, ajoute l’annaliste, et ils ne pouvaient s’empêcher de nous blâmer, entre autres M. Pierre Palliot, imprimeur et graveur de cette ville, et un des plus habiles antiquaires de Bourgogne, qui a copié et dessiné à grands frais, de ses propres deniers, tous les tombeaux et épitaphes de notre église et de notre cloître, ayant fait venir pour ce sujet, de Paris, un jeune peintre qui les a fort bien imitées. »
Grâce à cette heureuse opposition, les tombes d’Hugues d’Arc, d’Alexandre de Montagu, de Claude et de Philibert de Charmes, de l’abbé de Castille, furent préservées. Mais celles d’Hugues de Montconis et de Gauthier de Fallerans avaient déjà été levées et rompues, quand arriva l’ordre d’interrompre ces déplorables mutilations. Dom Agathange Collot, visiteur, étant venu peu après, réitéra le blâme, et enjoignit de rétablir deux tombes, à la place de celles qui avaient disparu.
Visite de la tombe de Wladislas de Pologne. — La sépulture du roi Lancelot intrigua la curiosité des savants dijonnais. Quelque objet pré-
deux, pensaient-ils, devait avoir été déposé dans le cercueil du prince. « A l’instigation de M. de la Mare, et avec l’autorisation de dom Agathange Collot, » qui était déjà passé par l’abbaye en 1676, « en présence des commissaires nommés par le parlement, savoir M. de la Mare fils et M. Lantin, qui vinrent avec beaucoup d’autres messieurs du parlement, la fosse fut visitée le 14 février 1676. La veille, les ouvriers avaient levé la tombe et l’avaient placée vers la chapelle ou autel de Saint-Maur; la messe des morts avait été célébrée le matin. »
On trouva, à six pieds de profondeur, le cercueil formé d’ais de sapin; mais le couvercle était déjà réduit en poussière. Les gros ossements étaient tous conservés. Aucun objet précieux ne les accompagnait.
a Sur le soir, les portes étant fermées, on creusa plus profondément, sans rien découvrir. Le père prieur ordonna de chercher une nouvelle bière, pour y replacer décemment les ossements avant de rejeter la terre; mais, pendant qu’on cherchait, les ouvriers replacèrent les ossements pêle-mêle ; on laissa les cendres en cet état, et le lendemain on remit la tombe. »
Pendant quatre ou cinq jours, il y eut une grande affluence de curieux, qui venaient s’informer de ce qu’on avait découvert. Plusieurs crurent même qu’il s’agissait d’un corps saint, « et les bonnes femmes vénérèrent cette tombe. »
Réparations et reconstructions diverses.
— Au lieu de réparer les cloîtres romans, un peu transformés au quinzième siècle, mais dignes à tous égards d’être sauvés de la ruine, les religieux réformés laissèrent tomber le petit, et reconstruisirent le grand, dans un style de nulle valeur.
Trois allées seulement formèrent le cloître nouveau ; celle qui longeait l’église fut supprimée. De ce côté, un mur relia les extrémités des deux grands contreforts du pignon, un appentis couvrit la salle ainsi créée, et de cette salle on fit une sacristie, qui, beaucoup plus tard, devint le chapitre, et reprit sa destination première à la Révolution. La porte du cloître, ouverte par le cardinal Claude de Givry, donna dès lors accès dans la salle, et pour communiquer du cloître à l’église par l’allée du cloître qui était contre le bâtiment du couchant, dit le cellier, on perça une
nouvelle porte dont subsistent les vestiges. Cette réédification du grand cloître s’accomplit pendant les années 1680-1683.
Peu de temps après, la flèche et diverses parties de la toiture exigèrent de sérieuses réparations. Les travaux furent terminés en 1689.
Le réchaud de la flèche fut alors presque entièrement reconstruit. Les anciens plombs furent en partie refondus, puis replacés. Il en entra de nouveaux, ainsi que des bois, des ardoises d’Angers. « Sur la grande église, couverte d’ardoises plombées (vernissées), on remplaça, par de semblables tuiles, les laves qu’une coupable épargne avait introduites çà et là. » Certaines parties, comme la toiture de la tour du nord et celle du bas-côté qui regarde Saint-Philibert, furent recouvertes tout à neuf de tuiles plombées et de tuiles de Verdun. Ces réparations coûtèrent 7,000 francs et même davantage au couvent, qui emprunta cette somme et en paya longtemps la rente (1). On ne put sans doute rien arracher à l’abbé. Mais les religieux voulurent prévenir la ruine de l’église, et en particulier « de la flèche, qui faisait le plus bel ornement du monastère et de toute la ville. »
Les murs d’enceinte du monastère furent repris par parties, en différentes années.
Aménagements nouveaux dans l’église. — L’homme est tourmenté du besoin de changer et de renouveler les choses. A chaque demi-siècle, sinon plus souvent, on surprend à l’église Saint- Bénigne l’application de cette loi. La seconde moitié du dix-septième siècle apporta donc dans l’édifice ses aménagements particuliers.
Comme le font voir les planches XVIII et XIX, il existe, dans la grande église, une travée entre l’abside principale et la croisée, autrement dit, entre le sanctuaire et le chœur, qui était établi à la croisée et entouré de clôtures. Les deux arcades de cette travée avaient été remplies par des murs, prolongeant la cloison, et au milieu de ces murs s’ouvraient les entrées latérales du chœur, munies de grilles en fer. André Forgeot fut chargé de démolir ce remplissage en 1676.
Afin de communiquer directement de l’église ogivale à l’ancienne, les religieux réformés, dès leur arrivée, percèrent le fond de l’abside du collatéral nord, et enlevèrent l’autel de saint Pierre, qui occupait cette place. La construction du grand
(I) Arcliiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, II, 14, emprunts, titres relatifs à la constitution de rente Milletot.
escalier rendit impraticable, en effet, la belle porte gothique ouverte à l’extrémité du cloître, et donnant accès, par derrière l’abside, dans la vieille église. Il fallut donc créer une autre communication avec le couloir en planches établi entre les deux édifices, lequel aboutissait vis-àvis l’autel de Notre-Dame de Bon-Secours, et devant les marches de la chapelle du saint Crucifix, par laquelle on arrivait à la rotonde.
Ce couloir en planches fut d’abord conservé quelque temps. Ensuite, pendant les travaux de 1677-1678, deux murs en pierre, ajourés de trois fenêtres chacun, remplacèrent les tendues; mais on ne fit pas de voûte, on posa sur les murs l’ancienne charpente.
En même temps, un des anciens religieux, dom Antoine Lenet, aumônier, fit aménager de la même manière, par André Forgeot, le collatéral du midi. Le fond de l’abside ogivale fut aussi percé d’une baie, et l’autel qui s’adossait au mur, et était dédié à saint Claude et à saint Etienne, fut reporté jusque dans l’abside romane, où il prit un vocable de plus, celui de saint Antoine.
L’autel de saint Pierre, retiré de l’autre abside ogivale, fut transporté hors de l’église, sur la place du grand portail, et placé au pied d’une croix érigée en ce lieu.
Rien encore ne fut changé à l’autel majeur, sur lequel continuèrent de reposer la châsse de saint Bénigne et deux autres plus petites : du côté de l’épître, celle de saint Urbain; de l’autre côté, celle de Toussaint. Le baldaquin ne disparut pas non plus. Le ciel de ce baldaquin, où étaient peintes les images de Notre-Seigneur et des quatre évangélistes, fut descendu avec précaution, afin de le faire réparer, puis on le remonta.
Antoine Lenet, continuant ses générosités d’une manière plus heureuse, fit agrandir les orgues par le facteur Grandin, et les orna d’un buffet artistement sculpté, œuvre du maître menuisier Desjardins. Grandin et Desjardins étaient établis *à Dijon.
Les orgues, on l’a vu plus haut, étaient alors sur le jubé. On ne les y laissa qu’à regret, car déjà l’on songeait à la construction d’une tribune, au bas de la grande nef. Se trouvait aussi sur le jubé un autel portatif en bois, « où on disait anciennement la sainte messe — remarque l’annaliste déjà mainte fois cité — et il fut transporté dans le monastère. »
Avant la venue des religieux réformés, la chapelle de saint Symphorien, fondée par le cham-
brier Thomas d’Éguilly, dans le collatéral du midi, avait subi une transformation. Les cloisons qui fermaient cette chapelle avaient été démolies, et l’on avait adossé l’autel au pilier situé entre la nef et le bas-côté. Aux deux autres piliers, en remontant vers le transsept, étaient les autels, d’abord de saint Bénigne, ensuite de saint Vigor. Sur l’autel de saint Bénigne il y avait un retable en pierre, représentant le martyre du saint, et sur l’autel de saint Symphorien, qui faisait suite en descendant, un groupe de statues représentant le baptême du jeune martyr par saint Bénigne assisté de saint Andoche. Ce groupe fut descendu par les nouveaux religieux dans la crypte, et posé sur l’ancien autel de saint Jean- Baptiste, où il demeura jusqu’à la Révolution.
Pour orner de quelque autre manière l’autel de saint Symphorien, on y rapporta d’autre part trois statues en pierre et, sous la table même de l’autel, fut déposée une châsse en bois, dont on avait retiré les reliques, et qui avait été placée pendant quelque temps sur l’autel majeur, derrière les trois autres châsses. Cela s’accomplit en l’année 1675. Douze ans plus tard, en l’année 1687, fut rapporté encore à l’autel de saint Symphorien un « tableau de la Transfiguration, primitivement placé derrière le grand autel, sur l’autel de la sacristie, auquel il servait de retable. » C’était le tableau qu’avait fait faire le sous-prieur Didier Cuydet, mort en 1548. Il forma, à l’origine, un triptyque, mais fut démonté dans la suite, et les deux volets trouvèrent place dans la chapelle de Notre-Dame du Saint-Lieu. Le panneau central, finalement, vint décorer l’autel de saint Symphorien, qu’on appela volontiers l’autel de la Transfiguration.
La sacristie dont il est ici question n’était qu’un compartiment du sanctuaire même. Une boiserie, de deux à trois mètres de hauteur, avait été tendue en travers du sanctuaire, de façon à isoler le pan coupé. Ainsi l’autel de Toussaint, jadis l’autel matutinal, se trouvait renfermé dans cette petite sacristie.
En 1689, le saint Crucifix fut changé de place. On l’enleva donc de l’autel de saint Barthélemy, où il s’élevait entre les statues de la sainte Vierge et de saint Jean, pour le transporter à l’autel parallèle, du côté du midi. C’est alors qu’on décora cet autel, anciennement de saint Luc, avec une table de marbre noir, destinée dans le principe au mausolée du cardinal Anne de Givry, et avec des colonnes tirées du cloître.
Chapelle de sainte Gertrude. — Une fondation de 1695 amena une modification dans la chapelle de Notre-Dame du Saint-Lieu. Simon Martenot, conseiller du roi et substitut du procureur général au parlement de Bourgogne, donna 1,000 francs pour orner cet antique sanctuaire. On y posa un autel nouveau, avec une nouvelle image de la sainte Vierge, tenant l’enfant Jésus entre ses mains, et le présentant à sainte Gertrude, prosternée devant elle. Dès lors on s’accoutuma peu à peu à donner à la chapelle les deux vocables de Notre-Dame et de Sainte-Gertrude, ou même uniquement le dernier.
Quel qu’ait pu être le mérite du sculpteur auquel on demanda les statues, ce changement occasionna sans doute une perte, au point de vue de l’art. Au moyen âge, en effet, l’oratoire de Sainte-Marie avait été orné avec un grand soin. La vieille mosaïque qui en formait le pavé, eut du moins la bonne fortune de n’être pas détruite. Simon Martenot, pour répondre à ses pieuses intentions et à celles de feu Jeanne Chevrot, son épouse, fonda dans la chapelle du Saint- Lieu une grand’messe fixée au jour de la fête de sainte Gertrude, avec une messe des morts le lendemain. Son zèle le porta plus loin. « Etant affligé de savoir que plusieurs personnes de toutes conditions n’entendaient point la sainte messe les fêtes et dimanches, parce que les messes étaient dites et finies de trop bonne heure, il donna ce qu’il possédait à Saulon-la- Rue, afin de fonder une messe de onze heures pour les dimanches et fêtes chômables (1). »
Dans cette même chapelle de Notre-Dame étaientgardées deux châsses remplies de reliques, parmi lesquelles, dit dom Lanthenas, il y en avait de saint Maurice et ses compagnons.
Le trésor en renfermait aussi deux autres, de façon que l’abbaye en possédait sept, au total.
État d’appauvrissement du trésor. — Une contribution imposée par Louis XIV enleva encore, en 1691, une partie de l’argenterie de l’église Saint-Bénigne. « Les 20 et 23 janvier, on envoya à la monnaie, pour obéir aux ordres de Sa Majesté : deux lampes, une image de saint Christophe, une autre de saint Germain, un bras, un reliquaire, quatre chandeliers, deux burettes avec leur bassin, et quinze cœurs, le tout d’argent. »
(1) Archiv.de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, II, 81, Saulon; registres des actes capitulaires des religieux de la congrégation de
La France, en effet, s’épuisait au sein de ses victoires. La ligue d’Augsbourg venait de la mettre aux prises avec l’Europe entière : sa flotte et ses armées tenaient tête à dix royaumes ou principautés. A bout de ressources pécuniaires, Louis XIV, pour défrayer ses gens, demanda un sacrifice aux églises. Expédient dont il se promettait un appoint considérable, mais qui, au fait, produisit peu d’argent, car le métal précieux entrait en quantité minime dans l’orfèvrerie du moyen âge. Le résultat le plus net fut donc la destruction d’objets d’art, dont la main d’œuvre faisait en quelque sorte tout le prix.
A l’impôt public se joignit, pour dépouiller le trésor de Saint-Bénigne, le besoin des religieux eux-mêmes. Par suite du peu de considération dont jouissaient les pièces d’ancien style, ils se défirent de quelques objets secondaires, qu’ils livrèrent aux fondeurs, afin de se procurer un mobilier d’autel ou de sacristie plus à leur goût, et plus usuel.
Les dons nouveaux qui vinrent désormais remplacer les objets disparus, furent, en général, de médiocre valeur ; plusieurs même appartinrent à la bibloterie.
Notons que, parmi les reliquaires conservés, figurait toujours celui qui renfermait le maxillaire inférieur de saint Bénigne, et dont proviennent, en partie, les précieuses épaves des ossements du martyr vénérées à l’église cathédrale. Ce reliquaire est inventorié par dom Lanthenas, en ces termes : « La figure d’un ange qui porte la mâchoire d’en bas de saint Bénigne. »
Bibliothèque, dessins du monastère, armoiries. — La richesse littéraire de l’abbaye ne périt pas entre les mains des Bénédictins réformés. Malheureusement les anciens religieux la leur transmirent bien diminuée. Dom Bénetot ne trouva que 280 manuscrits à inscrire dans son catalogue, dressé en 1653. Ajoutons, pour n’avoir point à revenir sur ce sujet, qu’en 1790 les commissaires de la Révolution comptèrent 283 manuscrits et 7,661 volumes. Parmi ces livres, un seul est spécifié au procès-verbal, la magnifique bible sur vélin dont nous avons parlé. Une soixantaine de manuscrits, épars aujourd’hui dans les dépôts publics et les collections privées, sont reconnus comme ayant fait partie de la bibliothèque de Saint-Bénigne.
Saint-Maur. Voir spécialement le registre débutant par les mots : « Prisca pax », à la page 111, acte du 12 janvier 1695.
« Ce total s’accroîtra encore, sans doute, écrit M. Bernard Prost, mais n’aura jamais rien de concluant — quant au nombre des manuscrits bénigniens vers le début du seizième siècle. — Les bibliothèques de France et de l’étranger, les collections particulières recèlent en effet bien d’autres dépouilles ignorées de Saint-Bénigne, sorties du monastère dès le seizième siècle. Combien s’en dissimule-t-il, par exemple, à la Bibliothèque nationale, à Montpellier, à Troyes, parmi les volumes provenant des Saumaise, des Bouhier, des de La Mare et autres collectionneurs bourguignons », auxquels les anciens religieux cédèrent maints « codices », ou leur permirent de s’en emparer?
Un des manuscrits les plus précieux pour l’abbaye, la Chronique de Saint-Bénigne (n° 348 de la Bibliothèque de Dijon), doit.sa conservation aux religieux réformés. Dom d’Achery, qui a publié cette Chronique d’après un manuscrit de Paris , demanda communication de celui de Dijon, mais ne put l’obtenir. C’était du vivant de l’abbé de Castille, entre les mains duquel sans doute était alors le volume. A la mort de cet abbé, il disparut et fut recherché inutilement pendant plusieurs années. Enfin il fut trouvé à Autun, sur l’étalage d’un antiquaire et racheté avec empressement.
L'annaliste que nous aimons à citer, parle du zèle avec lequel le prieur Claude de Bretagne compulsa la bibliothèque et les archives du monastère. Ce religieux entreprit de réunir les matériaux d’une histoire de Saint-Bénigne. En quittant Dijon pour retourner à Paris, l’an 1675, il emporta ses notes à Saint-Germain. Avec lui travaillaient, à la bibliothèque de l’abbaye, Philibert de la Mare et le père Chifflet. Celui-ci puisa à cette source des documents pour divers ouvrages, et notamment pour son « Divio sacra », manuscrit recueilli à la Bibliothèque nationale. Beaucoup d’autres écrivains ou érudits profitèrent des manuscrits de Saint-Bénigne : Duchesne, le P. Labbe, le P. Sirmond, avec ceux déjà cités, Palliot, Mabillon, dom Martène, etc.
Claude de Bretagne emporta également à Paris « le dessin du monastère, qu’il avait fait faire par dom Prinstel, secrétaire de l’abbé de Cîteaux, lequel en avait tiré deux copies, une sur papier, et l’autre sur vélin. La première fut mise sur toile, pour être exposée dans la grande chambre commune, la deuxième fut portée à Paris, pour ceux qui travaillaient à l’histoire des monastères
de la congrégation. » On préparait alors en effet, à Paris, le Monasticon benedictinum.
Le dessin de dom Prinstet existe à la Bibliothèque nationale (collection de Bourgogne, XI, 717) et M. Bernard Prost l’a publié. Quelques défauts s’y rencontrent. Le plus saillant est d’avoir représenté le clocher de Saint-Philibert entre les deux tours de la rotonde, de façon à le faire attribuer à cet édifice par ceux qui n’auraient d’autre document que le dessin. Mais, ajoute l’annaliste, « le dessin de dom Prinstet avait été corrigé par les soins de dom Claude de Bretagne, qui avait même fait dessiner le grand vitrail du collatéral septentrional de l’église de la même manière qu’il était anciennement, avant que M. l’abbé de Castille en eût fait abattre la rose, semblable à celle qui se voit du côté du midi. » Or le dessin corrigé, perdu maintenant, est cependant connu par une vue de l’abbaye de Saint-Bénigne, gravée vers 1690, à laquelle il servit de type. De cette gravure, destinée au Monasticon benedictinum, il existe deux exemplaires à la Bibliothèque nationale, et une réduction en a paru dans le Monasticon gallicanum, publié sur la fin du dix -neuvième siècle.
On devait encore à dom Prinstet un « dessin de l’ancienne église, que ce religieux avait tiré au naturel avec un travail incroyable, faisant voir sur le papier le dedans de cet édifice sans pareil, avec ses trois étages et toute la multitude des piliers. » Ce dessin ne nous est point parvenu .
Sur celui qui donne la vue de l’abbaye sont figurées les armoiries du monastère de Saint- Bénigne et celles de la congrégation de Saint- Maur. Ces dernières portent le mot Pax avec une couronne d’épines en chef et trois clous en pointe. Les autres sont chargées de tous les instruments de la passion de saint Bénigne.
C’est de ces armoiries que fut orné le sceau en usage au temps des religieux réformés. Jusqu’à leur arrivée, on avait conservé celui des moines du treizième siècle. Mais pour eux ils prirent le blason du monastère : d’azur à deux lances en sautoir, accompagnées d’un levier en chef et d’une auge en pointe. Les pièces étaient d’or et d’argent.
On trouve aussi pour le blason de Saint- Bénigne : d’azur à un saint Bénigne de carnation, vêtu d’une aube d’or et d’une chasuble d’argent, les flancs percés de deux lances d’or en sautoir, les doigts percés d’alènes et le front
chargé d’une barre du même. Telles sont les armoiries enregistrées à l’armorial général, en 1698.
Bossuet a Saint-Bénigne. — Bossuet était venu à Dijon, avec la reine, au printemps de 1674. Il accompagnait le dauphin, dont il était alors précepteur. L’annaliste nous le montre dans cette circonstance à Saint-Bénigne, où l’appela une double cérémonie.
Vers le temps de la visite de la reine, « messire Jacques-Bénigne Bossuet, docteur en Sorbonne, ancien évêque de Condom, abbé de Saint-Lucien de Beauvais et précepteur de Mpr le Dauphin, fit faire l’abjuration de l’hérésie à une fille qui était de la religion prétendue réformée . Cette cérémonie se fit devant le grand autel de saint Bénigne, ledit seigneur évêque étant revêtu en rochet et camail. Ensuite de quoi il donna la confirmation et la tonsure à un jeune homme, dans la sacristie étant derrière ce même autel. »
A l’occasion du séjour du dauphin à Dijon, se manifeste la différence qu’il y eut, sous le rapport des habitudes chrétiennes, entre les princes de cette époque et leurs devanciers. La foi, la piété, le respect des traditions guidèrent fidèlement ceux-ci aux sanctuaires et aux tombeaux des saints. Mais ni Louis XIV, ni son fils ne suivirent leur exemple. Le jeune prince n’est pas auprès de la reine, quand elle assiste aux prières, récitées à Saint-Bénigne pour le roi et,ses armées. Les réceptions mondaines, les promenades, la visite des jardins, de ceux surtout que le paganisme réhabilité peuple de ses statues, absorbent beaucoup plus l’héritier du trône que la fréquentation du lieu saint. Aux fortes et chrétiennes leçons de Bossuet se mêle trop, dans cette éducation princière, qui se fait sous la direction du duc de Montausier, une sorte de prédilection pour le naturalisme. Ainsi se forme le courant qui mènera aux sacrilèges de la Révolution.
Démêlés des religieux avec le clergé paroissial. — Puisque nous touchons aux causes de la Révolution, il en est une que nous ne dissimulerons pas. Les deux clergés, séculier et régulier, commirent la faute de se diviser de plus en plus, n’ayant pas l’air de soupçonner quelles fatales conséquences résulteraient de leurs querelles. Comme si maints esprits, désen¬
chantés du milieu auquel ils étaient venus demander la paix en même temps que la vertu, n’avaient pas dû se replier vers la société laïque, imbue bientôt des principes d’une philosophie subversive. Comme si, en fin de compte, l’armée du rationalisme ayant grandi, la voix des propagateurs de cette doctrine n’avait pas dû couvrir plus ou moins la voix des apôtres de la vérité révélée.
Or ce funeste antagonisme entre les deux clergés se voyait à Dijon comme ailleurs. Citonsen quelques traits, qui seraient propres à exciter le sourire, s’ils n’étaient le symptôme d’un épouvantable cataclisme social.
Pour rester sur notre terrain, nous n’envisageons que les démêlés survenus entre l’abbaye et les deux églises voisines, Saint-Jean et Saint- Philibert, placées sous son patronage.
Dans certaines processions, par exemple au jour des Rameaux, les religieux se rendaient à l’une ou à l’autre de ces deux églises. La coutume voulait que le clergé paroissial suspendît l’office à leur arrivée, et les laissât exécuter des chants, réciter des prières, prêcher un sermon. Certain prédicateur s’attardait trop parfois, ou le clergé de la paroisse avait hâte de se débarrasser des religieux. Alors, quelque clerc impatient se mettait à sonner les cloches avant la fin du sermon. Le couvent de Saint-Bénigne irrité portait l’affaire devant le parlement, et la justice rétablissait difficilement l’harmonie.
Chaque fois que le clergé de Saint-Bénigne paraissait en cérémonie à Saint-Philibert ou à Saint-Jean, le clergé paroissial devait offrir l’encens nux religieux. Mais, par hasard, un chanoine, un vicaire, se permettant une espièglerie déplacée et blessante, diminuait le nombre des coups d’encensoir. Les religieux protestaient, et entendaient des ripostes malséantes, comme celle-ci : a C’en est assez pour des moines. »
D’autre part, quand les deux paroisses, réunies ou séparées, se rendaient à Saint-Bénigne, dans certaines solennités, les religieux faisaient rigoureusement sentir leur prééminence, et ne souffraient point qu’un clerc de ces églises occupât une stalle d’un rang trop élevé.
« Le jour de la Trinité (vers 1675), dit l’annaliste, les paroisses de Saint-Jean et de Saint- Philibert vinrent processionnellement dans notre église, suivant leur coutume, tous les prêtres étant revêtus de chapes. Des jeunes gens, ayant trouvé les portes des tours ouvertes, sonnèrent
la grosse cloche, à leur arrivée. Mais on leur dit de s’arrêter, parce que ce n’était pas la coutume de sonner aucune cloche lorsque les églises de Dijon venaient dans celle de Saint-Bénigne, à moins qu’il ne s’agît de Saint-Étienne, ou de la Sainte-Chapelle. On ne devait pas non plus leur allumer les cierges de l’autel, lorsqu’ils entraient au chœur. Eux-mêmes ne devaient pas monter dans les hautes stalles, mais se tenir devant l’aigle, pour y chanter et répondre au célébrant, qui allait jusqu’à l’autel. »
Ces distinctions mesquines étaient peu faites pour unir les membres du clergé.
Bien plus, sur les questions d’intérêts, et à propos du droit de patronage, naissaient de fréquentes difficultés, source ordinaire d’interminables procès. Nous nous bornons ici à rappeler le fait, sans entrer dans les détails.
Si l’abnégation et la charité mutuelle eussent réalisé le précepte de Notre-Seigneur : « Que mes disciples soient unis » ; si les deux clergés eussent consacré leur zèle à défendre la religion, au lieu de le tourner contre la religion elle-même par leurs attaques réciproques, l’impiété auraitelle eu son heure de triomphe ?
Fin des anciens religieux. — La communauté des anciens religieux de Saint-Bénigne s’éteignit sur la fin du dix-septième siècle.
François Quarré, l’introducteur de la réforme, dirigea ses confrères, avec le titre de grand prieur, jusqu’à la fin de sa vie. Il mourut le 1er janvier 1670, et fut enterré devant l’autel de saint Bénigne, dans la nef. Sa tombe existe encore, dans le pavé du collatéral du midi, non loin de l’endroit où son corps doit reposer. François Quarré, né en 1597, était fils de Jean, seigneur de Château-Renaud, conseiller au parlement de Dijon, et de Marie Langlois.
Les anciens religieux, au début de l’année 1674, élurent pour grand prieur Pierre d’Arlay, dont la famille, originaire d’Arlay, en Franche-Comté, fournit plusieurs conseillers au parlement. Pierre était entré au monastère de Saint-Bénigne à l’âge de sept ans, vers 1610. Il y vécut saintement, et seconda François Quarré dans l’œuvre de l’introduction de la réforme. La mort le frappa quelques années après son élévation à la charge de grand prieur, le 19 octobre 1676. Sa fosse fut creusée aussi devant l’autel de saint Bénigne, dans la nef, et la dalle posée sur ses restes se voit encore, comme celle de
François Quarré, dans le pavé du collatéral du midi, à peu de distance sans doute de l’emplacement primitif. Pierre d’Arlay fut le dernier grand prieur. Les religieux survivants ne se trouvèrent plus assez nombreux pour continuer la communauté.
Un de ces derniers, Roger de la Tournelle, chambrier, descendant des seigneurs de la Tournelle-en-Morvan, mourut le 9 juillet 1672, et fut inhumé devant l’autel de Notre-Dame de Baume.
Huit ans plus tard, le 24 juin 1680, mourut à son tour Antoine Lenet, aumônier, qui s’était signalé par ses libéralités au profit de l’église. Il habitait un de ces petits appartements que l’on avait construits contre la rotonde, du côté de Saint-Philibert (planche XVIII). « Revenant le soir, dit l’annaliste, de rendre quelques visites à son ordinaire, et voulant traverser les deux églises pour se rendre chez lui, il se mit à genoux sur une pierre ronde, étant contre les balustrades du creux de saint Bénigne. Il n’y fut pas plus tôt qu’il tomba à la renverse sans connaissance, et fut trouvé par l’organiste du monastère, le sieur Rameau (père du célèbre compositeur). Il était déjà dépouillé des boutons d’argent qu’il avait à ses manches, des boucles d’argent de ses souliers, et d’une montre de prix. »
On l’inhuma dans l’ancienne église, « devant l’autel de saint Antoine et de saint Claude, situé au fond du collatéral qu’il avait fait bâtir. »
Les meilleures relations existèrent entre les religieux réformés et leurs prédécesseurs. Ceuxci, comme le prouvent les quelques noms cités, se montrèrent généralement dignes de la confiance des membres de la congrégation de Saint-Maur. La charité de François Quarré pour les pauvres est rappelée dans son épitaphe. L’annaliste nous montre Pierre d’Arlay, présidant aux solennités scolaires de la communauté réformée. « Devant lui et nombre d’invités parmi les amis du monastère et les religieux de la ville, les écoliers du nouveau cours de théologie soutinrent des thèses publiques, dans la petite salle de la porte de l’abbaye. » Il témoignait le plus grand intérêt pour la prospérité de la maison, et cherchait à faire réunir le prieuré de Larey à la mense conventuelle. « Le vénérable dom Pierre d’Arlay voyait, en effet, beaucoup d’avantages pour l’abbaye dans l’union du prieuré de Larey. L’air de Dijon étant fort malsain et fort contraire à notre régime de vivre — c’est l’annaliste qui continue
— quelque petit séjour fait dans le bel air de ce bénéfice eût exempté nos religieux de plusieurs maladies ou indispositions ; il eût même été une décharge pour les convalescents de l’abbaye, comme il l’avait déjà été autrefois. »
Dès longtemps un partage avait été fait des bénéfices dépendant de Saint-Bénigne. Les uns étaient attribués à la mense abbatiale, d’autres à la mense conventuelle, d’autres aux offices claustraux du monastère. En dehors de cette triple catégorie restaient encore de nombreux bénéfices, relevant simplement de Saint-Bénigne. Parmi ces derniers était le prieuré de Larey. Il finit par être réuni à la mense conventuelle en
Un certain nombre des anciens religieux avaient pris des arrangements avec leurs successeurs peu de temps après l’introduction de la réforme. De la sorte beaucoup de bénéfices attachés aux offices claustraux étaient déjà entrés dans la mense conventuelle. La démission ou la mort des derniers dignitaires ne tardèrent pas à y adjoindre les autres.
Témoignages de dévotion envers saint Bénigne. — Les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur ne furent pas plutôt arrivés à Dijon qu’ils s’empressèrent de témoigner leur dévotion envers saint Bénigne. Presque au lendemain de leur installation, ils se rendirent au Petit Saint-Bénigne processionnellement. La crypte de l’église abbatiale, avec son épave du tombeau de l’apôtre-martyr, intéressa vivement leur piété. Nous les avons vus chercher à rendre un peu de lustre à cet antique sanctuaire. Les ossements du saint, renfermés dans la châsse ou dans des reliquaires, devinrent l’objet particulier de leur culte et de leur sollicitude. Ils aimèrent aussi à vénérer, dans l’église Saint- Étienne, la pierre du scellement des pieds du martyr, divisée alors en quatre fragments placés aux angles de l’autel majeur.
En même temps, ils s’efforcèrent d’entretenir et de stimuler la dévotion des fidèles envers le saint patron de l’abbaye. Les fêtes instituées en son honneur se célébrèrent avec soin, et comme on se portait en plus grande foule à celle du 24 novembre, ils transférèrent aussi à cette date la principale solennité.
« Le samedi, 2 novembre (1675), veille de saint Bénigne — écrit l’annaliste — les pretres de Saint-Philibert vinrent, selon l’ancienne coutume
qu’ils avaient interrompue durant les deux ou trois dernières années, dire matines dans la grande chapelle de Notre-Dame du Saint-Lieu, en la vieille église, où ils se firent allumer les six cierges de l’autel par un enfant. Le lendemain, dimanche, se fit avec solennité la fête de notre glorieux patron. Son chef fut porté, à l’ordinaire, à la procession qui se fit avant la messe, et il demeura tout le jour exposé à la vénération du peuple. Le sieur d’Arlay, grand . prieur, y officia.
» Ce fut aussi, pour la première fois, qu’on cessa de faire l’octave de cette fête, laquelle octave fut transférée au jour de la Translation, qui était la fête de saint Bénigne célébrée solennellement par toute la ville et même la Bourgogne, tandis que le 3 novembre n’était guère célébré que dans l’abbaye. C’était aussi pour la Translation que les papes avaient accordé l’indulgence plénière et les grands pardons pour sept ans.
» Le 24 novembre on fit brûler presque tout le jour une lampe dans le creux de saint Bénigne, et un cierge sur son tombeau, et l’on y célébra quelques messes.
» En l’année suivante, le mardi 24 novembre, on célébra très solennellement la fête de la Translation.
» Comme on avait coutume, aux fêtes de saint Bénigne, de tenir ouvert le creux où le corps de ce saint martyr a si longtemps reposé, pour satisfaire la piété du peuple qui y descend pour prier, on le fit ce jour-là, et l’on eut soin d’entretenir une lampe et des cierges allumés. On mit aussi un bassin pour recevoir les offrandes, mais les quelques sols que l’on y déposa furent volés. »
Ainsi que le remarque l’annaliste, la fête du 24 novembre se célébrait avec solennité, non précisément dans la Bourgogne, mais à Dijon et dans un certain nombre d’autres églises. Pour Dijon, Saint-Étienne et la Sainte-Chapelle donnaient surtout de l’éclat à cette fête, à l’instar de ce que faisait l’abbaye.
Il y eut néanmoins un fâcheux résultat du transfert de toute la solennité au 24 novembre. On finit par perdre de vue l’anniversaire traditionnel de la passion du martyr. Cet anniversaire resta inscrit sur le calendrier de l’abbaye au 3 novembre, sur le calendrier de quelque autre église, comme celle de Fontaines-lez-Dijon, au 2 novembre. Mais cette inscription et la fête célébrée par les religieux le lendemain du jour
des morts ne suffirent pas à conserver les anciens souvenirs.
L’usage existait, à Saint-Bénigne, d’attribuer une vertu particulière à un objet mobilier dit « la chaire de saint Bénigne ». C’était, suivant l’annaliste, un siège longtemps employé pour asseoir le célébrant. Devenu vénérable parce que des malades, placés dessus, avaient obtenu soulagement ou guérison, ce siège excita la dévotion du peuple.
Les personnes atteintes de maladies mentales, par exemple, étaient amenées à cette chaire, qu’on avait posée au bas de l’église. « Ceux qui se présentaient pour obtenir par les mérites de saint Bénigne une parfaite santé d’esprit, devaient s’asseoir l’espace de neuf jours dans sa chaire miraculeuse, pendant qu’on faisait le service divin. »
Plusieurs guérisons sont relatées par l’annaliste.
Nouvel office du saint. — Sur la fin du dix-septième siècle et plus tard, les pieux offices liturgiques, composés au moyen âge, furent généralement abandonnés. On en voulut d’autres, tissus de textes scripturaires. Le fonds des antiennes et des répons primitifs fut ordinairement conservé, mais il revêtit une forme différente.
Cédant à cet esprit, les Bénédictins de Saint- Maur établis à Saint-Bénigne rédigèrent un nouvel office en l’honneur du martyr. Le travail fut approuvé dans le chapitre général de la congrégation, en 1699, moyennant certaines corrections. On fit les retouches demandées, puis la notation en plain-chant, et l’impression eut lieu à Paris, pour la somme de 80 francs.
A aucun point de vue le changement ne fut avantageux. Le nouvel office propre a aussi été publié, texte et traduction, sans notation musicale, en 1709, à Dijon, chez Antoine de Fay, et cet opuscule nous reste. En le parcourant, on constate que l’office est exactement composé dans la forme monastique, avec six psaumes et autant d’antiennes à chacun des deux premiers nocturnes, une antienne et trois cantiques au dernier nocturne, douze leçons et douze répons. De texte ancien conservé, on ne voit guère que le répons bref des vêpres : Sancte Benigne, martyr Christl, audi nos precanies sermdos... C’est le répons bref qui figurait aux vêpres de la Translation, dans l’ancien office.
Les répons des matines, les antiennes de tout l’office sont des formules nouvelles. Des passages de la sainte Ecriture, assemblés d’une manière plus ou moins heureuse, y retracent l’histoire du saint et de son tombeau, telle que la présentent la légende et Grégoire de Tours. Malgré l’emploi des paroles sacrées, il y a dans cette liturgie moins d’effet que dans l’ancienne, sous le rapport spirituel et sous le rapport littéraire.
Aux hymnes du commun d’un martyr sont substituées des hymnes propres, d’un bon style, œuvre, dit-on, de Bernard de la Monnoye. Cet auteur, homme de goût, plein de verve, mais d’un esprit mondain et satirique, aurait composé, en l’honneur de l’apôtre de Dijon, les hymnes que Claude Personne publia à Langres en 1710, et dont quatre avaient déjà paru dans l’opuscule de 1709. Sans pouvoir contrôler cette assertion, nous savons du moins, par le titre même de l’opuscule, que ce petit livre contient « les hymnes traduites en français par M. de la Monnoye. »
Une prose de vingt-quatre strophes, où sont célébrés l’apostolat et le martyre de saint Bénigne, fit également partie de l’office nouveau, et figure dans le même volume. Elle se retrouve, réduite de moitié, avec plusieurs hymnes, quelque peu remaniées, dans le propre du diocèse de Dijon approuvé à Rome, le 24 mai 1860.
Dans l’opuscule de 1709 l’office fut donné avec les particularités propres à chacune des trois fêtes de saint Bénigne : 19 octobre, Relevation ; 3 novembre, Passion ; 24 novembre, Translation.
Le calendrier a l’usage de l’abbaye est imprimé en tête du volume. Les trois fêtes y sont inscrites aux jours qu’on vient de désigner, et on lit au 1er décembre : « Octava sancti Benigni martyris duplex. »
On avait demandé la composition musicale du nouvel office au chanoine de Rey, l’un des maîtres de musique de la Sainte- Chapelle, qui nota aussi, vers le même temps, l’Office divin à 1 usage des dames Ursulines de Dijon, publié à Paris, chez Christophe Ballard, 1710. Il est à peine utile de remarquer qu’il y a loin du « plain-chant musical » du chanoine de Rey aux mélodies grégoriennes. Les deux genres sont si différents l’un de l’autre qu’il n’y a pas même lieu de les comparer. Aimé Piron, dans ses Noëls en patois, fait l’éloge de
Ce plain-chan novea fai.
Le goût moderne peut y trouver en effet quelque charme, surtout si une bonne exécution dissimule ce qu’il y a de martelé, habituellement, et de démesuré parfois, dans le jet de certaines phrases.
Quelque regret que l’on éprouve à constater l’abandon des prières et des chants traditionnels, on reconnaîtra néanmoins que l’effort accompli pour les remplacer partait d'une intention dévote à l’égard de saint Bénigne.
La fête du 24 novembre 1703. — Mais la preuve la plus claire du zèle alors déployé, pour glorifier le saint martyr, fut l’élévation de la fête du 24 novembre au rang des fêtes obligatoires. Charles de Poitiers, évêque de Langres, avait dès 1425 rendu une ordonnance à cet effet. Cependant la loi ainsi portée n’avait pas été longtemps en vigueur. L’an 1702, se manifesta d’une manière assez unanime, à Dijon, le vœu de voir rétablir ce précepte. A la suite de diverses démarches, l’évêque, François-Louis de Clermont-Tonnerre, le rétablit en effet, par une ordonnance en date du 1er juillet 1703. Il statua que la fête du 24 novembre serait gardée de précepte, tous les ans à perpétuité, dans la ville et les faubourgs de Dijon.
En conséquence du mandement de l’évêque de Langres, la fête de la Translation de saint Bénigne se célébra à l’abbaye, en 1703, avec une solennité inaccoutumée. L’office nouveau, noté par le chanoine de Rey, y fut chanté pour la première fois. Tel fut le concours du peuple « qu’on eut dit la canonisation d’un npuveau saint. »
L’ordonnance épiscopale de 1703 eut un résultat plus durable que celle de 1425. Dans le propre du diocèse de Dijon, édité par M8r Claude Bouhier, en 1753, se lit cette remarque : « On ne pouvait mieux commencer le propre des fêtes que par celle du 24 novembre, jour auquel, à Dijon, est fêtée de précepte la principale solennité de saint Bénigne, apôtre de notre cité. »
Ce fut afin d’entretenir l’élan d’enthousiasme qui s’était produit en 1703, qu’on publia le nouvel office, avec une traduction française. Ainsi euton occasion de rappeler comment, dans tous les siècles, « Dijon, fidèle à l’avertissement du pro-
(1) Le 15 novembre 1703, dom Charles île Rostaing, prieur du monastère, représenta devant le couvent assemblé « que les masses des bedeaux de l’abbaye étaient en très mauvais état et toutes rompues de vieillesse, que le nommé Farjot et ses trois autres consorts massiers s’offraient d’en faire faire de neuves, avec des ornements
phète (Isaï. li, 1) n’avait jamais perdu le souvenir de cette pierre et de. cette caverne profonde d’où étaient sortis les chrétiens qui l’habitent. » Nous venons de traduire exactement le texte latin de la préface du volume, texte emprunté à Isaïe, et appliqué à saint Bénigne, en même temps qu’à son tombeau et à la crypte (1).
Constructions parasites élevées autour de l’église. — A partir de la fin du dix-septième siècle, les religieux élevèrent contre les deux églises, du côté de Saint-Philibert, et attenant du grand portail, de basses constructions dont ils tirèrent quelques revenus. Il y eut donc autour de l’édifice un encombrement de petites maisons avec leurs jardinets. En 1703, la ville acheta un de ces jardins, qui se trouvait dans l’alignement du tracé d’une nouvelle rue, passant sur le cimetière. Il s’agit de la rue actuelle Saint-Bénigne.
Parmi ces constructions parasites, quelquesunes étaient singulièrement regrettables. En 1702, mention est faite « d’une maison bâtie entre les deux tours de l’église. » C’est donc alors qu’on suréleva le comble en appentis qui, à la façade principale, recouvrait le petit porche entouré d’une galerie. La moitié de la grande fenêtre se trouva ainsi obstruée. Heureusement la restauration de la fin du dix-neuvième siècle a débarrassé le monument de cette laide excroissance.
Un peu plus tard, en 1715, on bâtit « une maison contre le mur de la vieille église ou rotonde, une autre maison proche et contre le mur de la grande église, encore une autre maison attenant la porte de l’église du côté de Saint- Philibert, quatre cabinets, dont l’un avait une cheminée, autour delà sacristie (planche XVIII). »
La sacristie, nommée ici, était formée de la chapelle des comtes de Charny-Bauffremont.
L’abbé Pierre Desmarets. — « Charles- Maurice le Tellier, archevêque de Reims, premier pair de France, commandeur de l’ordre du Saint-Esprit, doyen du conseil d’Etat, abbé commendataire de Saint-Bénigne, demeurant à Paris en son hôtel, rue des Francs-Bourgeois, paroisse Saint-Gervais », passa en 1704 bail à
d’argent fin, de la valeur chacune de 100 francs, pourvu que la communauté voulut bien augmenter leurs gages de cent sols par an, jusqu’à ce que fût effectué le remboursement de 100 francs pour chaque masse. » Les propositions furent acceptées, les masses réparées, et Aimé Piron trouva là matière pour ime de ses strophes.
loyer du logis abbatial à Antoine-François Ferrand, intendant de la justice, de la police et des finances en Bourgogne et Bresse. L’intendance vint en effet s’installer dans l’ancienne maison des abbés, et l’occupa jusque vers 1780.
Maurice le Tellier mourut subitement à Paris, en 1710, et son successeur à Saint-Bénigne, Pierre Desmarets, prit possession de l’abbaye le 11 novembre de la même année.
Pierre Desmarets était fils d’un neveu de Colbert, Nicolas Desmarets, marquis de Maillebois, ministre d’Etat et contrôleur général des finances. Il se trouvait encore au collège du cardinal Lemoine, lorsqu’il fut pourvu de la commende du monastère dijonnais. Son père eut soin qu’il en amodiât immédiatement tout le temporel à un hourgeois de Paris.
Les religieux passèrent un traité avec Pierre Desmarets le 15 juin 1713, au sujet de divers intérêts. Concernant l’église, il fut stipulé que, moyennant une rente de 200 francs fournie par l’abbé, la communauté se chargeait des menues réparations.
En habile financier qu’il était, Nicolas Desmarets aida son fils ainsi que les religieux à exercer, chacun à leur profit particulier, le recours légal auquel ils avaient droit contre les héritiers de l’archevêque de Reims. On l’a vu, en effet, Maurice le Tellier s’était montré d’une excessive parcimonie à l’égard de Saint-Bénigne, et il y avait lieu de revendiquer sur son héritage de sérieuses indemnités. A leur prise de possession, les abbés devaient donner au couvent un ornement sacerdotal complet. Maurice le Tellier ne s’était point conformé à cet usage. Une sentence arbitrale condamna son héritière, le 19 janvier 1711, à verser de ce chef une somme importante entre les mains des religieux.
Du reste, afin de soumettre à un contrôle rétrospectif l’administration de l’abbé le Tellier, 'on se procura l’autorisation d’élire à cet effet quatre obédienciers, chargés de promouvoir les démarches nécessaires. Le 8 octobre 1715, dom Plancher, alors prieur de Saint-Bénigne, ayant fait assembler capitulairement les religieux, leur donna lecture d’un arrêt du conseil d’État les requérant, au nom de l’abbé Desmarets, de procéder à l’élection de ces quatre obédienciers. Ceux-ci furent effectivement désignés dans la séance même. Nous omettons de suivre les débats qu’ils eurent avec la partie adverse.
De bonnes relations s’établirent entre la commu¬
nauté et l’abbé commendataire, qui préféra bientôt les religieux à l’amodiateur laïque, et leur abandonna la gérance des biens de l’abbaye. Le 1er janvier 1717, dom Plancher, étant à Paris, au chef-lieu de la congrégation, prit à ferme, en qualité de prieur, tout le revenu de l’abbaye — sauf quelques réserves spécifiées — moyennant 14,000 francs, qu’il s’engagea à payer chaque année à Pierre Desmarets, mais avec la condition expresse que les grosses réparations de l’église restaient à la charge du bailleur.
Conclus à titre viager par l’abbé, ces arrangements subsistèrent en effet jusqu’à sa démission en 1758. Pour lui toutefois il n’acquitta ses charges qu’en partie. La flèche de l’église ayant dû être remontée pendant son abbatiat, il ne refusa point l’argent qu’exigeait un pareil ouvrage. Mais, à part cette réparation, il négligea l’entretien des églises, et eut à subir, de la part de son successeur, le recours qu’il avait fait valoir lui-même contre les héritiers de l’abbé le Tellier.
Pierre Desmarets échangea la commende de Saint-Bénigne pour celle de Montebourg, avec Poncet de la Rivière. Les débats qu’eurent ensemble ces deux abbés, établissent « que le sieur Desmarets, dans les réparations qu’il fit faire, pendant sa jouissance, aux murs, piliers et voûtes de l’église (Saint-Bénigne), avait mis trop d’économie, et qu’il s’était contenté de faire replâtrer les parties endommagées. »
L’abbé Desmarets possédait encore, avec la commende de Saint-Bénigne, celle de Saint- Nicolas-aux-Bois (Aisne). Il jouit toujours d’un assez grand crédit, même après la mort de son père. D’ailleurs il profita aussi de l’illustration de son frère, qui est ordinairement désigné par le titre nobiliaire de Maillebois, et qui fut nommé maréchal de France en 1741.
Projet d’une reconstruction générale du