‹ Histoire de l'église Saint-Bénigne de DijonChapitre 17 sur 148 · MONASTÈRE ET D’AMÉNAGEMENTS NOUVEAUX DANS · texte numérisé non relu

MONASTÈRE ET D’AMÉNAGEMENTS NOUVEAUX DANS

l’église. — Les bâtiments réguliers, aménagés dans l’ancien dortoir, répondaient si peu au goût architectural du dix-huitième siècle, ils présentaient de tels caractères de vétusté, qu’on forma le projet d’une reconstruction totale de l’abbaye. Dom Plancher s’adressa à « monsr D’ailly, architecte jurez, expert du Roy, à Paris. » Plusieurs plans, dressés par cet architecte au mois de juin 1719, se trouvent dans les titres de Saint-Bénigne, aux Archives de la Côte-d’Or.

Ils présentent, pour les bâtiments réguliers, l’ancien dortoir, aménagé d’une façon nouvelle et agrandi de deux ailes s’étendant au levant.

Quant à l’église, où des remaniements intérieurs étaient aussi projetés, ces mêmes plans contiennent une tribune pour l’orgue au bas de la grande nef, un rang de stalles posées dans tout le pourtour du sanctuaire, le maître autel placé entre les deux premiers piliers du transsept.

Cet autel est figuré avec six colonnes rangées à l’entour, qui étaient selon toute probabilité les colonnes en cuivre dues à une libéralité de Claude de Charmes. Un instant donc l’idée s’imposa de les utiliser dans la décoration nouvelle de l’autel majeur.

Mais les cloches ayant été refondues dans le même moment, on se décida tout à coup à livrer ces colonnes au fondeur. Parti fort regrettable, car il anéantit une véritable œuvre d’art.

Le projet de reconstruction de l’abbaye ne put s’exécuter alors.

Dans l’église, le sanctuaire ne fut point orné de stalles, mais le grand autel, dépouillé de l’entourage de ses colonnes, dut recevoir quelque nouvelle disposition, et la tribune ne tarda pas beaucoup à être construite.

Refonte des cloches. — La seconde des deux grosses cloches avait été fêlée par le choc d’un boulet de canon, en 1595. La première se trouvant elle-même cassée, ainsi que plusieurs des petites probablement, il y eut, pendant les années 1719-1720, une refonte générale des cloches de l’église Saint-Bénigne. Les fondeurs furent François et Alexis Sabathier, père et fils, « natifs d’Ambelin proche la Lorraine. » Alexis mourut, victime d’un accident, lorsque l’ouvrage venait d’être achevé. « Il se noya pendant qu’on baptisait les huit petites cloches, qu’il avait coulées avec son père, quelques jours auparavant. On l’enterra dans la nef de l’église, au pied delà tour des grosses cloches, le 3 juin 1720. »

Chacune des deux grosses cloches conserva son nom traditionnel. La plus forte, pesant 13,000 livres, s’appela Bénigne ; la seconde, du poids de 11,000 livres, fut nommée Benoîte.

Les inscriptions, qui se trouvaient au premier cordon, en langue latine, rappelaient que ces cloches, anciennes dans le monastère, avaient dû être de nouveau jetées en fonte et bénites ; puis elles contenaient la date, 1719, et le nom de

l’abbé Desmarets. Au-dessous, on lisait sur la première :

In honorem sancti Benigni marlyris

et pareillement pour la seconde :

In honorem sancti Benedicti.

Trois écussons ornaient le corps de la cloche, et représentaient les armoiries de l’abbé Desmarets, de l’abbaye et de la congrégation de Saint- Maur. Sous les armes de l’abbé Desmarets était une image de la sainte Vierge, et entre ces deux ornements les noms des fondeurs. Une croix était figurée sous les armes de l’abbaye.

Comme auparavant, les deux grosses cloches occupèrent la tour du midi; quatre des petites, l’autre tour; les quatre dernières, le réchaud de la flèche.

Érection de l’évêché de Dijon. — Après un siècle d’interruption, les démarches pour obtenir l’érection d’un siège épiscopal à Dijon furent reprises en 1725. La demande de la ville fut agréée du roi Louis XV, grâce à l’appui de Louis-Henri de Bourbon, prince de Condé, gouverneur de Bourgogne. Immédiatement portée en cour de Rome, elle y rencontra cette fois un favorable accueil. Cependant la procédure d’érection dura six années. Elle fut dirigée successivement par Mgr de Rochebonne, archevêque de Lyon, et, après la mort de ce prélat, par Mgr de Blitersvich de Moncley, évêque d’Autun, administrateur du diocèse de Lyon, le siège vacant.

Dès 1726, le succès des démarches accomplies et la perspective de l’érection prochaine de l’évêché excitèrent à Saint-Bénigne de vives inquiétudes. Les Bénédictins de Saint-Maur eurent à craindre, en effet, qu’on ne les renvoyât du ‘ monastère, afin de fixer le siège de l’évêché à l’église abbatiale. Et dans le cas où le choix dût tomber sur une autre église, il était facile de prévoir qu’on leur arracherait quelque beau domaine, même une somme considérable, pour contribuer à former la mense épiscopale. De plus, alors, la cathédrale de Dijon enlèverait à l’église Saint-Bénigne la prééminence qu’elle avait toujours eue sur toutes les autres églises de la ville. L’ancien clergé attachait aux questions de préséance une importance telle que cette préoccupation ne fut pas la moindre, parmi celles qui troublèrent la communauté bénédictine.

Trente religieux habitaient en ce moment

Saint-Bénigne, sous la conduite du prieur Bernard Durand. Dom Plancher, sorti de charge, figure dans les listes du personnel de l’époque sous le titre de doyen.

Dijon souhaitait d’avoir pour premier évêque le doyen de la Sainte-Chapelle, Jean Bouhier, fils de Jean Bouhier, seigneur de Versalieu, conseiller au parlement de Bourgogne. Le vœu de la cité fut promptement satisfait. Avant la fin de l’année 1726, le doyen de la Sainte-Chapelle, qui était en même temps abbé commendataire de Saint-Germain d’Auxerre, grand prieur du chapitre noble de Gigny (Jura), vicaire général de l’évêque de Langres, fut désigné pour le siège épiscopal de Dijon.

L’avis de plusieurs fut d’éteindre le titre de la Sainte-Chapelle et de faire de cette église la cathédrale. Jean Bouhier s’y opposa, et demanda que le chapitre fondé par les ducs conservât tous ses privilèges et sa personnalité.

Saint-Étienne, dont les chanoines étaient sécularisés depuis l’année 1611, rallia enfin les suffrages, quand on arrêta le choix de la nouvelle cathédrale.

Par une bulle, en date du 8 avril 1731, le pape Clément XII créa le diocèse de Dijon, formé d’un démembrement de celui de Langres. La bulle fut enregistrée à la secrétairerie des Brefs le 2 juin 1731, avec contrôle du 10 juillet suivant. Dans le même mois de juillet, Louis XV donna en confirmation ses lettres patentes, et le parlement de Bourgogne les enregistra le

8 août.

La bulle de Clément XII érigeait la collégiale de Saint-Étienne de Dijon en cathédrale, et élevait au rang de chapitre cathédral le collège de chanoines institué dans cette église. Le vocable de Saint-Étienne fut conservé, et le Protomartyr devint le patron du nouveau diocèse.

Jean Bouhier reçut immédiatement du souverain pontife ses bulles d’institution comme évêque de Dijon. Les pièces existent aux Archives de la Côte-d’Or, l’une originale, datée du 10 avril 1731, l’autre, simple copie, datée du

9 avril, comme la bulle de création du diocèse* L’original de cette bulle se trouve également aux Archives de la Côte-d’Or.

Le sacre de Jean Bouhier eut lieu à Paris, le 16 septembre 1731. Voulant témoigner leur reconnaissance pour un prélat qui avait été leur doyen pendant quarante-deux ans, avant de devenir leur évêque, les chanoines de la Sainte-

Chapelle chantèrent à son intention une messe solennelle, la veille du sacre, et la Sainte-Hostie fut exposée depuis le commencement de la messe jusqu’au salut de l’après-midi.

Au mois de novembre Jean Bouhier fit son entrée solennelle à Dijon.

Contribution de l’abbaye pour constituer la mense épiscopale. — Pour doter l’évêché de Dijon, le pape venait d’éteindre, du consentement du roi, le titre des abbayes de Saint-Étienne de Dijon et de Saint-Pierre de Bèze : les revenus des menses abbatiales de ces deux établissements étaient unis désormais au nouvel évêché.

Jean Bouhier trouva ces revenus insuffisants. Il considéra d’autre part l’exiguïté de son diocèse, qui était en effet d’une circonscription beaucoup plus restreinte que le diocèse actuel de Dijon. Aussi forma-t-il le dessein de faire transférer son siège épiscopal à Saint-Bénigne, afin de jouir de la mense de cette abbaye, en même temps que des deux autres. « Il écrivit à ce sujet aux puissances dès le mois de janvier — attestent les religieux de Saint-Bénigne — et persuadé de la justice de ses intentions, il les découvrit même au père prieur, lui déclarant qu’il mettrait tout en œuvre pour les faire réussir. Il pensait que les Bénédictins réformés n’avaient 6té introduits qu’à la condition de céder la place à des chanoines, si on érigeait un évêché à Dijon. » N’ayant pas reçu promptement les réponses qu’il espérait, il continua néanmoins d’agir selon ses vues. « Le comte de Tavannes, Henri-Charles de Saulx, lieutenant général au commandement de Bourgogne, vint à l’abbaye, accompagné des échevins et des sergents, demander livraison de tous les titres et papiers, pour être transportés à l’hôtel de ville : ce qui fut fait, les religieux et le peuple en larmes. Le peuple jura grossièrement contre son évêque et contre les chanoines, qui eurent d’ailleurs à essuyer des railleries et de vifs reproches dans les compagnies. »

Le but visé était donc de faire disparaître les religieux de la congrégation de Saint-Maur, d’attribuer à l’évêque la mense abbatiale, et de faire bénéficier le chapitre cathédral de la mense conventuelle.

Dom Plancher, qui s’était acquis une certaine influence dans sa communauté et dans la ville elle-même, était un adversaire particulièrement à craindre pour le prélat et les partisans de sa

cause. Une lettre de cachet procura son éloignement.

Malgré l’activité déployée par Jean Bouhier, les Bénédictins ne quittèrent point Saint-Bénigne. « Ils firent une vigoureuse défense à Rome, à Paris, à Versailles, » et assurèrent leur maintien dans l’abbaye.

Ce résultat néanmoins ne fut obtenu qu’à des conditions très onéreuses. L’abbaye dut donner à l'évêché la somme de 130,000 francs, et lui céder le prieuré de Palleau (Saône-et-Loire) qui valait près de 8,000 francs de rente.

Règlement des préséances. — La bulle de Clément XII avait relevé les gloires de Saint- Bénigne et conservé de l’antique prééminence de cette église tout ce qui était possible. Au premier rang parmi les monastères de Dijon, le pape avait cité « celui de Saint-Bénigne, doublement admirable, et pour la splendeur monumentale de ses édifices, et surtout pour le grand nombre de saints dont les corps y reposaient. » Quant au droit de préséance : « Nous n’entendons, avait-il ajouté, porter aucun préjudice au droit de nos bien-aimés fils les moines de Saint-Bénigne, qui viendront à la suite immédiate de nos autres bien-aimés fils les membres du chapitre de l’église Saint-Étienne, érigée en cathédrale. »

Pour l’application de ce principe, un règlement précis dut être porté et, selon les usages de l’époque, l’autorité civile intervint dans la question avec l’autorité ecclésiastique. Il fut statué que, dans toutes les circonstances où s’assemblerait l’universalité du clergé, comme aux jours de procession générale, les chanoines de Saint- Étienne et les religieux de Saint-Bénigne marcheraient les premiers sur deux files, côte à côte, les chanoines tenant la droite et les religieux la gauche.

De mesquines discussions s’élevèrent souvent, dès le moyen âge, entre les principales églises de la ville, à propos du droit de préséance. Nous avons laissé de côté les petits événements qui en résultèrent, les jugeant peu propres à intéresser le lecteur.

Chute et reconstruction de la flèche de l’église Saint-Bénigne. — Le 17 août 1738, un ouragan s’étant déchaîné sur Dijon, le vent rompit, au-dessus du réchaud, la flèche de l’église abbatiale, et renversa d’un seul coup la pyramide entière dans la direction du nord-est.

Dans sa chute, elle écrasa les toitures du collatéral, du dortoir, du grand escalier et du cloître ; elle endommagea une fenêtre du sanctuaire, et fit tomber une partie de la balustrade de la galerie régnant autour du grand comble.

Au procès-verbal de la constatation des dégâts, faite le 25 septembre suivant, se rencontrent des données sur la hauteur qu’avait cette flèche. L’élévation totale des seize poteaux terminés en pinacles approchait de 60 pieds. Sur l’étendue de cette échelle, a ils soutenaient la seconde enrayure à 22 pieds et demi de haut, la plate-forme à 9 pieds plus haut, la galerie à 18 pieds 2 pouces au-dessus, et ils dépassaient la galerie de 9 pieds, pour atteindre jusqu’aux extrémités de leurs vases. » La pyramide avait, à partir de la galerie, 142 pieds de hauteur sur 19 pieds de diamètre, hors oeuvre.

Parmi d’autres observations relatives à la même flèche viennent quelques détails complémentaires. La corniche, autour de la galerie, avait une saillie très forte, qui contribuait à donner à cette galerie elle-même assez de largeur, pour que deux personnes pussent y marcher de front. Les vases de plomb n’étaient pas le seul genre d’ornement qui couronnât les pinacles : des flammes, des fleurs de lis les accompagnaient.

L’expertise des dégâts fut dirigée par «Albert Prinstet, maître particulier au siège de la maîtrise des Eaux et Forêts de Dijon », assisté d’un autre inspecteur, et de l’entrepreneur Antoine Linassier, qu’ils avaient choisi pour expert. Les religieux y adjoignirent leur expert particulier, l’ingénieur Pierre le Mousseux, qui se présenta en leur nom et au nom de l’abbé Desmarets.

Toute l’église et la rotonde elle-même furent soumises à un examen attentif, afin de juger des réparations qui étaient nécessaires pour la conservation de l’édifice.

Après les études convenables, plans et devis furent dressés par chacun des deux experts, et le 23 août 1740, tout l’ouvrage fut adjugé à Linassier.

Pour plus de clarté, nous suivrons d’abord uniquement la reconstruction de la flèche.

Linassier s’engagea à rétablir l’ancienne flèche dans les dimensions et la forme qu’elle avait avant sa chute. En 1744 l’œuvre était accomplie. • A la réception des travaux, plusieurs plaintes s’élevèrent contre l’entrepreneur.

« Quoiqu’il fût de la dernière importance — dirent les religieux — que les huit poteaux qui

soutiennent le poids énorme de la flèche fussent le mieux conditionnés qu’il aurait été possible, de bois vif et plein, de hauteur et grosseur convenable et égale à peu près dans toute la longueur, il s’en faut bien que ceux que l’adjudicataire a employés aient ces conditions et ces qualités.

» Combien le sieur abbé de Saint-Bénigne n’a-t-il donc pas sujet de se plaindre de l’infidélité d un entrepreneur qui, ayant si mal exécuté son entreprise, l’expose à recommencer dans peu d’années un ouvrage qui lui revient à des sommes immenses. Il lui en a coûté tous ses bois de réserve ; il a emprunté d’un autre côté 54,000 francs, pour avoir le cruel déplaisir de voir la flèche de son église périr infailliblement si on n’y apporte un prompt remède.

» La grosse corniche n’est pas aussi en saillie, ni aussi en relief qu’elle est figurée sur le plan, telle qu était l’ancienne. A peine peut-on marcher à présent, au bas de la flèche, autour de la galerie, en mettant un pied l’un devant l’autre. Tout cet ouvrage paraît visiblement trop étranglé et trop écrasé.

» Il y a aussi trop peu d 'épaisseur dans le plomb employé. »

Linassier fit rédiger un mémoire justificatif.

« Tous les connaisseurs et le public — disait ce mémoire — sont d’accord que l’édifice fait à Saint-Bén'igne par le sieur Linassier est beau, bon et solidement fait. Un état de choses bien plus mauvais que ce qui avait paru lors de la visite de 1738, a été constaté. Le cellérier, dom Deslandes, procureur spécial de M. l’abbé Desinarets, avisé par l’entrepreneur, et s’étant rendu compte lui-même, a reconnu l’extrême nécessité de réparations plus complètes et d’une surélévation des frais. Dans l’ancienne flèche, la pyramide n’avait pas assèz d’empattement, et c’est en partie ce qui 1 a fait tomber. C’est pourquoi la base de la nouvelle a été élargie, en rétrécissant le passage qui la contourne. »

En un mot, le mémoire soutenait que Linassier était loin d’avoir manqué aux conditions du marché.

Un trait, consigné dans ce mémoire, montre jusqu’à quel point les relations furent tendues entre les religieux et l’entrepreneur, et aussi combien perçait déjà dans la société laïque le dédain pour les hommes du cloître.

(( Pour faire une expertise et reconnaissance des travaux exécutés, M. le grand maître et sa

suite se présentèrent un jour à l’église. Ils trouvèrent les deux portes closes. Après envoi de l’huissier et du garde général aux prieur et religieux pour les prier d’ouvrir, une porte fut ouverte en effet. Les experts demandèrent à monter dans la flèche. On refusa d’ouvrir la tour de l’escalier, disant que le prieur et le cellérier dom Deslandes étaient en campagne, et que le sousprieur ne se croyait pas autorisé à ouvrir. Dans la suite des pourparlers, le père dom Deslandes, que l’on avait dit en campagne, fut surpris dans le cloître, grâce à un religieux qui l’indiqua bonnement. On lui réitéra les mêmes invitations, mais ce fut sans effet, s’étant contenté en se retirant brusquement de montrer par un air de cloître, au frère qui l’avait désigné, combien il était fâché d’avoir été décelé. »

Le mémoire concluait que l’entrepreneur devait être payé, sans réclamation. Il [fut imprimé et remis aux religieux, signé de la main de Linassier, le 14 juin 1745.

Une réplique, portant « Remarques sur le mémoire du sieur Linassier », fut imprimée ensuite par les soins des religieux.

Enfin, après l’exécution de quelques travaux supplémentaires , Linassier reçut en quatre payements les 57,200 francs inscrits au marché.

Réparations a l église; la tribune, les orgues. — Dans la somme versée à Linassier éfraient compris, avec les frais de reconstruction de la flèche, ceux de diverses réparations faites à l’église.

Il serait sans intérêt d’entrer dans tous les détails de ces réparations. Elles modifièrent très peu l’édifice, et ne furent pas assez importantes pour consolider les parties qui semblaient menacer ruine; elles masquèrent les avaries, au lieu d’y apporter un remède sérieux.

Un fait est à noter, parce qu’il prouve que ni les Bénédictins de Saint-Maur, ni leurs ouvriers, n’ont commis dans l’église ces dégradations dont les avait accusés une critique distraite et mal informée. Il y eut à réparer ou à refaire à neuf les meneaux de cinq fenêtres dans la grande nef, d’une au sanctuaire, de deux au collatéral du midi, celles des travées les plus proches de la tour. Or il est spécifié, dans les écrits, qu’il faut rétablir « les montants et ornements gothiques. »

De fait, ces ornements, trèfles, redents, etc., n’ont pas disparu de la fenêtre du sanctuaire, ni de celles du collatéral du midi. Si les fenêtres de

la nef, ornées de roses simples, avaient eu, avant cette restauration, des roses redentées, les religieux n’eussent pas manqué de reprocher ici à Linassier une «infidélité», et ils en auraient tiré des conséquences à leur avantage.

D’ailleurs l’économie gardée dans les réparations nécessaires, excluait ces autres réparations qui ont paru présumables, et qu’il conviendrait d’appeler travaux de luxe, puisqu’elles auraient eu pour but d’embellir l’édifice selon le goût de l’époque.

La rotonde avait attiré l’attention des experts de 1738. Ils avaient constaté la nécessité de remettre d’aplomb deux ou trois colonnes, de refaire les arcades qu’elles portaient, et, avaient-ils dit : « Comme cette rotonde est une antiquité bizarre, qu’on conserve par ostentation ; qu’il y pleut sans pouvoir l’éviter, étant ouverte par sa coupole ; que les pluies gâtent les corniches des entablements de chaque ordre d’architecture, qui font la décoration intérieure, il était à propos de faire une lanterne, pour boucher ce vide, afin de conserver le tout. »

On construisit en effet une petite lanterne, au sommet de la rotonde. Elle figure dans le dessin de Lallemant, gravé par Chenu, et intitulé «Vue de l’ancien temple de saint Bénigne de Dijon, avec la rotonde et la paroisse de Saint-Philibert ».

Vers la même époque, peut-être avant la chute de la flèche, fut élevée la tribune, au bas de l’église, afin d’y transférer les orgues. Les armes de l’abbaye et celles delà congrégation de Saint- Maur sont représentées sur cet ouvrage, d’une médiocre valeur artistique. L’abbé Desmarets n’aura, sans doute, pas contribué à cette dépense particulière.

Les orgues furent établies sur la tribune nouvelle, dans le moment où l’on releva la flèche. Linassier ayant négligé de sculpter le chapiteau d’une colonne qu’il avait posée au porche de la façade principale, ce fut — dit une pièce de 1745 — un ouvrier travaillant à la sculpture de l’orgue, qui vint réparer cette lacune. On assigne d’ailleurs la date de 1743 à la construction de l’orgue. Charles et Robert Riepp en furent les facteurs.

Une porte du collatéral nord, dans la travée contiguë à l’abside, est, comme la tribune, ornée des armoiries de la congrégation de Saint-Maur. Elle fut probablement ouverte, au dix-huitième siècle, pour communiquer avec le grand escalier, et remplaça celle qu’on avait pratiquée aupara¬

vant, en évidant l’arcade du tombeau d’Otte- Guillaume.

Aménagement nouveau du sanctuaire. — Ce fut sans doute vers le milieu du dix-huitième siècle qu’on donna au sanctuaire de l’église Saint-Bénigne l’aménagement qu’y rencontra la Révolution. La petite sacristie, située au fond de l’abside, disparut avec l’ancien autel matutinal, qu’elle renfermait. Tout le pourtour des murs se revêtit d’une décoration en stuc, composée de sept bas-reliefs, encadrés chacun de deux colonnes. Les sujets étaient l’Annonciation, la Nativité de Notre-Seigneur , l’Adoration des Mages, la Cène, qui se trouvait juste au fond et au milieu de l’abside, la Résurrection, la Descente du Saint-Esprit, l’Assomption.

Sur la corniche de ce revêtement furent placées les châsses des reliques. Celle de saint Bénigne occupa, au-dessus du tableau de la Cène, une sorte de niche entourée d’un groupe d’anges, dont deux soutenaient une couronne, à la partie supérieure. Quatre autres châsses étaient distribuées deux de chaque côté.

Un autel en pierre de Fixin, avec un gradin et un tabernacle, forma l’autel majeur.

Si le procès-verbal de 1790 ne commet pas une erreur, en attribuant « la gloire » de la châsse de saint Bénigne, c’est-à-dire, le groupe d’anges dont on vient de parler, au sculpteur Dubois, l’aménagement nouveau du sanctuaire aura pu commencer vers 1720. Mais le sculpteur Dubois, auteur présumé de cet ouvrage, serait Guillaume, fils de Jean, et qui avait moins de talent que son père.

Malgré l’heureux choix des sujets des basreliefs, cette décoration nouvelle ne valut pas l’ancienne. La teinte monotone du stuc, les châsses reléguées contre le mur, la pierre nue de l’autel dirent peu de chose à la piété. L’art eut à regretter la disparition de la piscine, qui a été rétablie à la fin du dix-neuvième siècle, et la perte des custodes ou armoires des reliques. D’ailleurs le revêtement apposé fut nécessairement d’un tout autre style que l’édifice.

En dehors du sanctuaire, il se fit quelques changements, pour la disposition des autels. On retira du collatéral du nord l’autel de saint Benoît, et il fut reporté à la place de celui de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, dans le bras méridional du transsept.

Dans la rotonde supérieure, l’autel de la

Trinité avait depuis longtemps été transporté de l’occident à l’orient, et appuyé au mur, entre les deux rampes de l’escalier de l’oratoire de saint Michel. Il avait ainsi été substitué à l’ancien autel de saint Paul. De chaque côté, à quelque distance, on avait même érigé deux nouveaux autels. Le dernier aménagement, au dix-huitième siècle, conserva l’autel de la Trinité, mais supprima ceux qui l’accompagnaient.

Mort de dom Plancher. — Le 12 janvier 1750, mourut à Saint-Bénigne dom Urbain Plancher.

Ce religieux avait passé la plus grande partie de son existence à Dijon. Né à Chenu (Sartlie) et entré de bonne heure en communauté, il fut, à la fin de ses études, destiné à enseigner la philosophie et la théologie aux novices et jeunes profès de la congrégation. Dès 1689, les documents signalent sa présence à Saint-Bénigne. A partir de 1714, et plus tôt peut-être, la charge de prieur lui advint. Il ne l’exerçait plus, lorsque fut érigé le siège épiscopal de Dijon, mais il conservait une influence qui gêna le premier évêque, dans la poursuite du projet qu’avait formé ce prélat d’unir à sa cathédrale les menses de &aint-Bénigne. Ecarté pour ce motif, durant quelque temps, dom Plancher revint ensuite à Dijon, afin de continuer l’Histoire de Bourgogne, qu’il avait commencé d’écrire, et il en publia les trois premiers volumes de 1739 à 1748. Le quatrième, dont il laissa les éléments, ne parut qu’en 1781, par les soins de dom Merle.

Une note des manuscrits bénédictins recueillis aux Archives de la Côte-d’Or dit quelques mots du laborieux auteur, et conclut en ces termes : « Il était à la veille de faire imprimer le tome quatrième de son ouvrage, iorsque, ses infirmités s’étant augmentées, il abandonna ce travail pour ne plus penser qu’à l’éternité. Sa piété, sa science, sa régularité, la candeur de ses moeurs et son attachement pour ses amis lui ont attiré l’estime et le cœur de tous ceux qui le fréquentaient. Il a été regretté de ses confrères et de tous ceux qui le connaissaient à Dijon. »

Oubli surprenant, il ne s’est trouvé personne entre les religieux du monastère, ni parmi les gens de lettres de la ville, qui ait eu l’attention de nous apprendre où l’on creusa la tombe de dom Plancher.

(1) M. Gabriel Dumay a publié, en 1889, dans les Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or, un travail sur les

L’évêque Claude Bouhier. — Au cours de l’année 1743, Jean Bouhier se démit du siège épiscopal de Dijon, en faveur de son cousin, Claude Bouhier. Il mourut le 15 octobre 1744, et fut inhumé à Saint-Étienne, dans le caveau de sa famille (1).

Claude Bouhier, fils de Bénigne Bouhier, seigneur de Savigny-sous-Beaune, président à mortier au parlement de Bourgogne, était le frère du président Jean Bouhier, membre de l’Académie française. Il avait, entre autres titres, ceux de prévôt et grand archidiacre du diocèse de Dijon, lorsque le roi le nomma à l’évêché de cette ville, sur la fin de 1743. Ses bulles sont du 16 et du 17 décembre 1743, et il fut sacré au mois de janvier suivant.

Le deuxième évêque de Dijon a laissé la réputation d’un homme pieux, ayant les vertus des premiers siècles, cultivant les sciences ecclésiastiques : esprit qui n’eut aucune qualité transcendante, mais âme d’un vrai dévouement sacerdotal. Les religieux de Saint-Bénigne eurent toutes ses sympathies. Une dévotion marquée qu’il avait pour le saint martyr, l’inclinait particulièrement vers eux. Surs de sa paternelle bienveillance, ils se reposèrent pendant son épiscopat (1743-1755) des agitations que leur avait causées l’administration précédente.

Une disposition testamentaire de Claude Bouhier légua son cœur aux prieur et religieux de Saint-Bénigne, pour être inhumé par eux auprès des reliques de l’apôtre de Dijon.

A la mort du prélat, 19 juin 1755, son corps fut déposé dans l’un des caveaux, aménagés sous le chœur de l’église Saint-Etienne, lequel, après avoir servi jadis à la sépulture des abbés de la collégiale, fut destiné à celle des évêques de Dijon. Mais ensuite, conformément à l’intention du défunt, son cœur fut remis entre les mains des religieux de l’abbaye.

Le cœur de Claude Bouhier fut placé, à Saint- Bénigne, dans le gros pilier qui sépare le sanctuaire de l’abside du bas-côté septentrional. Afin d’en perpétuer le souvenir, on appliqua sur ce pilier une tablette de stuc noir, surmontée d’une pyramide, et portant, peinte en lettres jaunes, une inscription qui rappelait la dévotion du prélat envers saint Bénigne, et le zèle qu’il avait déployé pour donner à son culte un plus grand éclat.

évêques de Dijon. Nous avons puisé dans ce travail, parfaitement documenté, la plupart de nos renseignements.

Pendant la Révolution, lorsque des travaux furent exécutés à Saint-Bénigne, en vue d’approprier cette église au service paroissial, des ouvriers mal inspirés et sans respect arrachèrent un moment, du lieu où il gisait, ce reste pieux du vénérable pontife.

« Le lundi 20 février 1792, les ouvriers — dit M. Baudot — en dépavant plus bas que le pilier contre lequel était l’inscription, trouvèrent, après avoir levé une pierre carrée, une autre pierre creuse et recouverte par une troisième. Dedans était une boîte en chêne, renfermant un cœur de plomb, dans lequel était celui de Claude Bouhier, tel qu’il avait été apporté en procession, garni de crêpes, le lendemain de son enterrement. Sur le cœur de plomb on lisait une inscription que le graveur Durand y avait mise. Pour l’ouvrir, les ouvriers frappèrent dessus avec un marteau, ce qui mutila le cœur de chair qui y était renfermé. Voyant qu’ils étaient trompés dans leur attente, en ne trouvant aucun objet de valeur, ils creusèrent encore plus bas, sans rien trouver de plus. Alors ils mirent le morceau de chair qu’ils avaient mutilé, dans la pierre creuse, en la recouvrant de l’autre, les placèrent dans le trou qu’ils avaient fait, et le remplirent, s’étant saisis du plomb et de la boîte de chêne. »

Publication du propre du diocèse de Dijon. — L’érection de l’évêché de Dijon appelait naturellement la rédaction d’un propre à l’usage du nouveau diocèse. Ce fut l’œuvre de Claude Bouhier. Le propre publié par ses soins, en 1753, s’éloigna peu des rubriques du bréviaire romain.

Depuis le concile de Trente, le bréviaire romain avait en effet été adopté par un grand nombre d’églises. Pie V, après l’avoir fait reviser conformément au décret du concile, avait ensuite prescrit de le réciter, dans toute l’église latine, exceptant seulement les églises particulières qui, en vertu d’une première institution approuvée par le Saint-Siège, ou d’une coutume, antérieures l’une et l’autre à deux cents ans, se servaient d’un bréviaire auquel on n’avait rien changé. Mais ces églises eurent la libre faculté de prendre le bréviaire romain, par ordre de l’évêque et du consentement du chapitre.

Clément VIII et Urbain VIII avaient ordonné encore de nouvelles révisions du bréviaire, et maintenu les’ prescriptions de leur prédécesseur.

En France, la voix des papes n'était pas restée sans écho. La liturgie romaine, à des degrés différents, pénétrait dans les diocèses. Celui de Langres garda son antique liturgie, mais en la corrigeant d’abord suivant les constitutions pontificales, ensuite d’après des principes tout autres.

Le 3 mai 1743, le premier évêque de Dijon publia, en synode, une ordonnance à l’effet d’introduire dans son diocèse l’usage du missel et du bréviaire romains. Cette mesure officielle acheva de séparer l’église de Dijon de celle de Langres, dont elle avait été démembrée.

Afin de compléter l’organisation liturgique, le successeur de Jean Bouhier annonça, dès le 8 septembre 1744, son intention d’adopter un seul rituel pour l’administration des sacrements, comme aussi de faire dresser un propre de son église cathédrale et de tout le diocèse, ainsi qu’on lui en avait exprimé le vœu. « Ceux de notre clergé, ajoutait-il, nous feront plaisir de nous communiquer ce qu’ils croiront de plus convenable à ce sujet, et nous les consulterons volontiers d’ailleurs sur cela et sur toutes autres choses, soit en particulier, soit dans les synodes que nous sommes résolu de continuer le plus souvent qu’il se pourra faire. »

Le rituel annoncé ne vit pas le jour, mais le propre parut en 1753, à Dijon, chez Antoine de Fay.

Dans la lettre imprimée en tête du volume, le prélat explique comment s’est faite la rédaction du propre. « On s’est basé, dit-il, sur le bréviaire romain, comme étant déjà le plus suivi dans la région. Cependant quelques textes, quelques usages du bréviaire de Langres, ou du propre de l’église collégiale Saint-Etienne, ont été conservés. »

Ce qui intéresse l’histoire de Saint-Bénigne, dans le propre de 1753, c’est l’office qu’il contient en l’honneur du martyr, ainsi que les règlements qui s’y trouvent relativement à la célébration des fêtes du même saint.

Or, d’après ces règlements, la fête du 3 novembre fut complètement négligée dans le diocèse. On ne l’emprunta ni à l’abbaye, ni à l’église de Langres. L’apôtre de Dijon fut fêté uniquement le 24 novembre, jour de la Translation. A Dijon, cette fête se solennisa le 24, et continua d’être obligatoire. Toutes les églises dédiées à saint Bénigne durent également célébrer la fête de leur titulaire, le 24. A part ces

exceptions, la solennité de la fête de saint Bénigne fut fixée, pour le diocèse, au dernier dimanche après la Pentecôte. Partout la célébration comporta une octave.

Quant à l’office propre de saint Bénigne, publié alors, on n’y rencontre rien de l’ancien office que nous avons fait connaître. Il y entre des hymnes de celui que les religieux commencèrent de réciter en 1703. Mais les antiennes, les répons, etc., sont différents. Le thème développé consiste dans l’apostolat et le martyre du saint. Les formules sont en général puisées dans la sainte Écriture.

En même temps que le « Proprium officiorum ecclesiæ cathedralis ac totius diœcesis Divionensis » parut un supplément du missel, intitulé « Missæ juxta missale Romanum proprio Divionensi aceommodatæ », Dijon, de Fay, 1753. La messe de saint Bénigne qui se lit dans ce supplément renferme des prières tirées du missel romain, l 'introït, par exemple, qui est celui de la messe des saints Gervais et Protais, 20 juin : Loquetur Dominus pacem.

MGlt d’Apchon. . — Le troisième évêque de Dijon, étranger à la ville par sa naissance, était du moins membre du clergé diocésain, lorsque son élévation eut lieu. Né à Montbrison, fils de Jacques d’Apchon, marquis de Montrond (Meylieu-Montrond, Loire), il suivit d’abord la carrière des armes et la quitta ensuite pour l’état ecclésiastique. Entre autres bénéfices il posséda celui de la Chapelle-aux-Riches, et devint vicaire général de Dijon.

Aussitôt que fut vacant le siège épiscopal, en 1755, la voix publique désigna, pour l’occuper, le doyen de la Chapelotte, Claude-Marc-Antoine d’Apchon. Le roi et le pape donnèrent satisfaction à ce vœu unanime, et les bulles instituant MBr d’Apchon évêque de Dijon furent expédiées le 24 septembre 1755. Sacré le 19 octobre, le nouvel évêque arriva dans la ville le 10 décembre suivant, et fut intronisé le lendemain.

Le procès-verbal de l’intronisation note qu’à l’issue de la cérémonie Mgr d’Apchon fut « reconduit processionnellement, par le cloître, à son palais épiscopal. » Il s’agit du cloître de Saint- Étienne et de l’ancien évêché (rue Chabot- Charny), qui fut la demeure des trois premiers évêques de Dijon.

« Homme rare par la candeur de son âme ! Homme unique par le prodige de sa charité ! »

Tel est l’éloge que fait de Mgr d’Apchon son successeur immédiat, Msr de Vogué : éloge justifié par les autres témoignages contemporains du prélat, et par les faits connus. Aussi, lorsqu’en 1776, il quitta Dijon le 8 mars, pour se transporter à Auch, dont il fut nommé archevêque le 18 février, « chacun regretta en lui un modèle, un ami, un bienfaiteur, un père. » Ainsi s’exprime l’abbé Antoine Colas, qui le suivit à Auch. Alors, il est vrai, l’abbé Colas reçut de son évêque le titre de vicaire général. Mais la franchise lui était naturelle et garantit le désintéressement de ses paroles.

D’ailleurs un autre témoignage, que nous saisirons plus loin sur les lèvres des religieux de Saint-Bénigne, ne saurait être suspect, car Mgr d’Apchon, en se faisant donner la mense abbatiale, les indisposa contre lui. Or ce témoignage confirme celui de l’abbé Colas.

Adoption de la liturgie parisienne a Dijon, NOUVEL OFFICE .DE SAINT BÉNIGNE. — L’arclievêque de Paris, Charles de Vintimille (1729-1746), poussé par des critiques exagérés qui étaient plus ou moins imbus des principes jansénistes, avait publié de nouveaux livres liturgiques, et constitué ce qu’on appela le rit parisien. Cette publication était anticanonique, vu les prescriptions pontificales de saint Pie V, de Clément VIII et d’Urbain VIII. Mais l’indépendance qu’un grand nombre d’évêques professaient à l’égard du pape, sous le nom spécieux d’attachement aux libertés de l’Église gallicane, produisit une illusion assez générale.

Msr d’Apchon fut séduit, comme beaucoup de ses collègues, par les avantages qu’il crut découvrir dans la liturgie parisienne. Il fut du nombre de ces esprits qui se laissèrent trop frapper des défectuosités du bréviaire romain, et ne voulurent plus assez tenir compte de ce principe : que l’Église ne présente point l’hagiologie liturgique comme de l’histoire pure, qu’il lui suffit d’assurer dans les légendes l’exactitude de la doctrine, en y corrigeant les traditions reçues, lorsque les circonstances le permettent. Ainsi que tous les partisans du rit parisien, il oublia que les prières et le chant traditionnels ont tiré du long usage qu’on en a fait, une plus grande puissance d’édification, et que, d’ailleurs, nés d’un souffle d’ardent christianisme, formulés, rythmés dans une langue, alors vivante, ces prières, ce chant ont puisé là, en général, un

accent, une beauté que l’art moderne, avec toutes ses ressources, ne saurait balancer.

Aussi bien, sous le rapport historique, la rédaction du bréviaire parisien fut parfois mal inspirée. L’interprétation des vieilles légendes ne fut pas toujours exacte, et des erreurs positives remplacèrent de simples obscurités.

En l’année 1762, Mgr d’Apchon fit paraître tous les livres liturgiques nécessaires aux églises, selon l’ordre et la méthode de Mgr de Vintimille, et il en prescrivit l’usage dans son diocèse. Le rit parisien se trouva introduit de la sorte à Dijon pour l’espace d’un siècle.

L’abbaye, qui restait, à cet égard, indépendante de l’évêque, continua de célébrer la fête de saint Bénigne dans la forme usitée chez elle depuis l’année 1703.

Mais à Saint-Étienne, et dans toutes les églises sujettes à la juridiction épiscopale, fut alors récité un nouvel office du saint martyr. Car Msr d’Apchon ne se contenta point de rééditer celui qui était contenu dans le propre de 1753, il y fit des changements nombreux et notables.

On trouve, presque en entier, l’office de saint Bénigne publié par Mgr d’Apchon, dans le propre du diocèse de Dijon édité sous Mgr Rivet, lorsqu’on reprit la liturgie romaine.

Les heures du bréviaire contenaient plusieurs choses empruntées au propre de 1753. Mais la messe fut toute différente. Mgr d’Apchon adapta à saint Bénigne une messe consacrée, dans le rit parisien, à honorer saint Denys (9 octobre) et généralement les apôtres particuliers des églises de France. Dans l’adaptation de la messe de saint Denys, avec sa préface propre, à saint Bénigne, on a simplement changé la communion, qui est In bénédictions justorum pour saint Denys, et Ecclesia œdificabatur pour saint Bénigne. Du reste au jour de l’octave de saint Bénigne (1er décembre), la messe est identiquement, moins les oraisons, celle de saint Denys, avec la communion : In bénédictions justorum.

Ce qui fut vraiment propre à saint Bénigne dans la messe de 1762, consista dans la prose Exulta, feliæ Divio, comprenant ici douze strophes seulement, au lieu des vingt-quatre du texte de 1703.

Plusieurs antiennes et capitules de l’office sont tirés du bréviaire parisien, aux fêtes de saint Denys, de saint Martin (1).

(1) Pour plus amples détails sur les livres liturgiques de Dijon, consulter, abbé Marcel, les Livres liturgiques du diocèse de

La célébration de la fête de saint Bénigne resta fixée aux jours désignés en 1753.

PONCET DE LA RlVIÈRE, ABBÉ DE SAINT-BÉNIGNE.

— Mathias Poncet de la Rivière, prédicateur en renom, né à Paris en 1708, d’une famille originaire du Forez, fut aumônier du roi Stanislas Leczinski. Sacré évêque de Troyes en 1742, il finit par rencontrer dans son diocèse, de la part des jansénistes, des difficultés telles qu’il crut devoir démissionner. Il reçut alors la commende de Saint-Bénigne en échange de celle de Montebourg, qu’il possédait et qu’il céda à l’abbé Desmarets (1758).

La démission de Poncet de la Rivière ne fut pas un acte de faiblesse, mais de prudence. Il n’avait pas craint de s’exposer aux outrages de ses adversaires, pour la défense de la foi catholique : plusieurs fois il s’était vu réduit à l’exil.

A la nouvelle de sa nomination à Saint- Bénigne, les religieux espérèrent qu’avec ce nouveau prélat ils obtiendraient plus facilement de faire réparer leglise abbatiale. Mais dans beaucoup de monastères, à cette époque, les édifices étaient anciens et réclamaient des réfections coûteuses, capables d’absorber près de moitié des revenus de l’abbé. Celui-ci, d’autre part, était rarement disposé ou à même d’accomplir un tel sacrifice. Poncet de la Rivière se trouva avec la double charge de restaurer Montebourg, qu’il n’avait pas entretenu avec assez de soin, et de consolider l’église Saint-Bénigne qui, lui disaiton, menaçait ruine.

L’espoir des religieux fut déçu : les réparations se firent attendre et restèrent insuffisantes.

Nouvelles réparations a l’église Saint- Bénigne. — Pour alléger la dépense qu’allait lui imposer Saint-Bénigne, Poncet de la Rivière exerça le recours contre l’abbé Desmarets. Il obtint en 1759 une visite de l’église, exécutée d’office, à la suite de laquelle, par arrêt du conseil d’État en date du 27 septembre 1760 , Pierre Desmarets fut condamné aux réparations. L’architecte Lenoir mit immédiatement les ouvriers à Saint-Bénigne, pour le compte de Desmarets. Mais l’ouvrage avança lentement, et ne s’étendit point à tout ce qu’exigeait le procès-verbal de 1759. Dès lors il y eut toute une procédure contre l’ex-abbé de Saint-Bénigne, et ses revenus

Langres, étude bibliographique parue en 1892, et son Supplément paru en 1899, Langres, Rallet-Bideaud, imprimeur-libraire.

de Montebourg furent saisis d’un côté par Poncet de la Rivière, de l’autre par l’architecte Lenoir.

Cependant tout le monde s’émut, à Dijon, en voyant tarder les réparations qui semblaient absolument nécessaires, pour assurer la solidité de l’église abbatiale et la sécurité des personnes qui s’y rassemblaient. Les maire et échevins prirent un jour un arrêté, en ces termes : « Attendu le mauvais état de la nef et d’un mur latéral de l’église Saint -Bénigne, la chambre de ville ordonne que cette église sera immédiatement fermée, et il est enjoint à l’abbé de la faire réparer de suite, et même de la faire démolir, s’il est nécessaire (1). »

En conséquence de cet arrêté, l’église fut effectivement interdite vers le mois d’août 1767.

Pierre Desmarets obtint alors, à son tour, •qu’une seconde visite fût faite sous la direction du sieur Ducret, expert nommé d’office par le grand conseil. Elle eut lieu sur la fin de l’année 1768.

Nicolas Ducret, architecte expert des bâtiments de Paris, ne crut pas aussi compromise qu’on le disait la solidité de l’édifice, et il se montra favorable à la cause de l’abbé Desmarets. Il semble avoir omis à dessein de demander la reprise des fondations du mur latéral (côté nord), dont la chambre de ville avait signalé le mauvais état. Dans tous les cas, il fixa à 2,194 francs le devis des travaux restant à la charge de Pierre Desmarets.

Ces travaux consistaient principalement dans la réparation d’un certain nombre de vitraux, — le redressement de l’aiguille de la flèche, — la réfection « des roses d’appui de la galerie, du côté du dortoir, dans la même forme que les anciennes, » — la refonte des deux grosses cloches, cassées de nouveau.

Une description de l’église fut jointe au procèsverbal de la visite de 1768. Il y est noté, entre autres choses , que plusieurs fenêtres étaient dépourvues de leurs meneaux, et n’avaient qu’une simple armature en fer pour maintenir les vitres. Quelques-unes étaient même murées dans toute la partie inférieure , jusqu’aux roses (2). Le fait existait déjà au dix-septième siècle. « Cette épargne, écrivait en effet en 1676 l’annaliste que nous avons maintes fois cité, est un tour de nos abbés commendataires, afin

(1) Archiv. municipales de Dijon, B, 400. — Ce fait est également relaté dans un Mémoire pour M. Poncet de la Rivière contre le sieur abbé Desmarets.

d’éviter les frais qu’ils étaient obligés de faire pour l’entretien des vitres. »

Probablement, l’abbé Desmarets subit encore les quelques réparations de l’église Saint- Bénigne reconnues à sa charge , tandis que Poncet de la Rivière, de son côté, était contraint de faire la même chose à Montebourg.

Mais, dans des conditions semblables, il n’était pas possible que les travaux fussent sérieusement exécutés. L’église Saint-Bénigne resta donc avec ses lézardes, ses murs déversés, ses fondations ruineuses, et ce n’est qu’au dix-neuvième siècle qu’elle devait reprendre sa solidité et son premier éclat.

Parmi les ouvrages de cette période (1760- 1775), les documents signalent la réparation de quelques vitraux « par Claude Boulmier, maître vitrier, demeurant à Dijon. » Boulmier donna, en 1764, à dom Pierre-Benoît Arnaud, cellérier de Saint-Bénigne, quittance de la somme de 300 fr. pour un ensemble de réparations aux vitraux, « plus 24 francs, pour un cordon peint sur verre à la grande croisée du côté nord. »

Ce maître vitrier, qui travailla dans plusieurs églises de Dijon, eut surtout pour principe de remplacer le verre peint par du verre blanc. Les églises étaient devenues obscures par l’obstruction d’une partie de leurs fenêtres. Ce n’étaient pas uniquement les abbés commendataires qui faisaient mettre des briques et du plâtre à la place des vitres : le fait était commun. Dès lors, pour se donner du jour, on acheva de détruire les vieux vitraux, déjà rapiécés, peu intelligibles, et qu’on ne s’appliquait guère à lire en ce temps.

Saint-Bénigne ne devait plus avoir, alors, que quelques lambeaux de ses anciennes verrières, et mal agencés, car on transporta facilement les panneaux d’une fenêtre à une autre, mélangeant les sujets, de manière à ne laisser qu’un tapis translucide, très digne assurément d’être conservé, mais d’un prix au-dessous du médiocre pour les hommes du dix-huitième siècle. En 1677, avait eu lieu une réparation de ce genre. « Le vitrier, dit l’annaliste, leva cinquante panneaux de vitres peintes à l’antique, qui étaient dispersés aux vitraux de la croisée méridionale de l'église, dont il en mit douze au milieu de la vitre du choeur (sanctuaire) qui regarde l’orient

(2) La description ici mentionnée se trouve dans la riche collection de M. E. Petit, au prieuré de Vausse (Yonne). Voir registre n° 213, page 64.

d’hiver, qui n’était en cet endroit remplie que de verre blanc, au lieu qu’autrefois il y avait eu la représentation d’un duc ou duchesse de Bourgogne, conformément à celle qu’on voit à la fenêtre opposée, du côté de l’orient d’été. »

Le besoin d’éclairer davantage l’église, et de faire pénétrer les rayons du soleil sur les parois qu’une longue obscurité avait rendues humides, amena la perte totale des verrières du moyen âge.

En 1775, ou l’année précédente, les religieux de saint Bénigne firent rédiger un « mémoire contre M. Poncet de la Rivière, et contre le sieur Thierson, curateur créé à la succession vacante du sieur abbé Desmarets. »

Ce mémoire débutait ainsi : « Tant qu’on ne forcera pas les abbés commendataires de déposer annuellement le tiers des revenus de leurs bénéfices, pour en acquitter les charges, ainsi qu’il y est affecté, on entendra retentir les plaintes des religieux, qui viendront demander que leurs abbés, si empressés à jouir de l’utile, soient au moins tenus d’en employer une portion à réparer les églises qui en dépendent. »

Réflexion absolument intempestive pour Saint- Bénigne, car le titre abbatial allait être supprimé, et l’évêque de Dijon devait jouir désormais de la mense attachée à ce titre.

Poncet de la Rivière réussit donc à se soustraire aux réclamations des religieux, et l’on ne voit pas qu’il ait contribué de ses deniers aux quelques réparations qui s’exécutèrent, de son temps, à l’église Saint-Bénigne.

Reconstruction des batiments réguliers. — Dès l’année 1756, la communauté de Saint- Bénigne avait repris le projet, formé en 1719, de reconstruire les bâtiments réguliers. Le but poursuivi s’était même développé. Au lieu d’utiliser, selon l’idée première, le grand bâtiment du dortoir comme corps principal de la construction nouvelle, on voulut tout rebâtir à neuf. Un plan général, soumis à l’examen des supérieurs de la congrégation, obtint leur visa approbatif. L’adjudication des travaux fut réglée à 33,000 francs, le 2 décembre 1763. Afin de réaliser la somme nécessaire , les religieux , dûment autorisés, vendirent une partie des bois de l’abbaye. La vente ne produisit que 24,000 francs.

(1) Parmi les directeurs et les ouvriers du bâtiment qui est devenu l’évêché, nous avons relevé sur les titres les noms suivants : Dumorey, ingénieur; Antoine, sous-ingénieur; Jolivet, architecte ■des Etats de Bourgogne ; Taisand, architecte entrepreneur; Nogaret,

Cependant le projet fut de nouveau mis à l’étude. L’architecte Saint-Père dressa un plan définitif, en 1766, et deux ans après, les travaux commencèrent.

Le plan comprenait un long parallélogramme, avec deux ailes en retour d’équerre. L’aile du midi, voisine de la rotonde, fut élevée d’abord. Aux mois de juillet et d’août 1768, les ouvriers en posèrent les fondations. Ce bâtiment forme l’évêché actuel (1).

Des difficultés de diverse nature empêchèrent de mener loin l’entreprise. Toute la construction se borna à cette aile du midi, et le dortoir continua d’être le corps principal des bâtiments réguliers.

Il n’y a pas lieu de regretter les obstacles qui arrêtèrent les religieux dans la réalisation de leur projet. Un exemplaire imprimé du plan dressé par Saint-Père existe à la sacristie de Saint-Bénigne, dans la salle du chapitre. Malgré ce qu’aurait pu avoir de flatteur, pour le goût moderne, l’entière exécution de ce plan, elle eût fait disparaître les trois nefs du dortoir bâti au quatorzième siècle, et anéanti un édifice digne d’être restauré.

Une faute considérable à reprocher aux religieux est d’avoir planté le bâtiment de 1768 trop près de la rotonde. Il en résulta un encombrement, qui ne pouvait manquer de faire démolir un jour ce remarquable spécimen de l’art romanobyzantin. Le moment était à prévoir, en effet, où l’esprit utilitaire voudrait abattre quelque chose dans ce fouillis de constructions, et choisirait pour victimes les plus vieilles murailles. C’est ce qui arriva vingt ans plus tard.

En même temps que les religieux rebâtissaient le monastère , l’abbé , qui n’occupait point le logis abbatial toujours loué à l’intendance, rebâtissait, de son côté, au village de Plombières, l’antique maison de campagne de ses prédécesseurs. Cette maison devint alors un joli château, style Louis XVI. Elle est aujourd’hui le petit séminaire (2).

Réunion de la mense abbatiale a l’évêché. — MBr d’Apchon, comme feu Jean Bouhier, jugeait les revenus de sa mense épiscopale tout à fait insuffisants. Il reprit donc le projet d’union

plâtrier et sculpteur ; Theis, entrepreneur des ouvrages de menuiserie.

(2) Voir la description et l’histoire de cette maison dans le Petit Séminaire Saint-Bernard de Plombières-lez-Dijon, par M. l'abbé Choiset, 1896.

de la mense abbatiale de Saint-Bénigne à l’évêché, et il le mena à bonne fin.

Le 3 avril 1774, Louis XV délivra un brevet autorisant l’union sollicitée.

Très émus de cette nouvelle, les religieux de Saint-Bénigne s’informèrent de la procédure suivie en pareil cas, près de leurs confrères de Montier-la-Celle, où venait de s’effectuer l’union de la mense abbatiale à l’évêché de Troyes. Dom Arnaud, cellérier et procureur de l’abbaye de Saint-Bénigne, reçut de Montier-la-Celle la réponse suivante, datée du 21 mai 1774 :

« Voici comme on procède pour cette réunion. M. votre évêque, sur le brevet du roi, obtient ses bulles. Il fait l’exposé de la pauvreté de son évêché, et tend la main au pape avec le brevet du roi. Le Saint-Père ordonne la réunion, après information par un vicaire apostolique, devant lequel vous serez assignés. Son procèsverbal est envoyé au parlement. Le parlement fait faire un second procès-verbal par les officiers du plus prochain bailliage royal, devant lequel vous serez encore assignés.

» Je vous dirai en secret que nous avions formé opposition à l’obtention des bulles, en cour de Rome, pour couper la racine du mal ; ce qui a fait un grand éclat en cour, et nous avons été menacés de lettres de cachet, si nous ne levions pas au plus tôt notre opposition, ce qu’il a fallu faire par obéissance aux ordres du roi, et pour condescendre à la volonté ou plutôt la faiblesse de nos supérieurs majeurs.

» Nous avons pu garder à notre mense trois pauvres prieurés, moyennant le sacrifice de cinq autres, et cela en faisant valoir le consentement et la soumission la plus parfaite aux ordres du roi, à peu près comme des enfants qui ont eu le fouet fortement, et qui demandent encore pardon.

» Avant cette fatale époque, nous avions un partage judiciaire en trois lots. L’évêque comme abbé a pris deux lots, et nous demandions que le tiers lot fût partagé par moitié ; mais l’évêque jouira de tous les revenus, comme les abbés prédécesseurs en jouissaient. »

Peu rassurés par cette lettre, sur le sort qui les attendait, les religieux de Saint-Bénigne prirent les devants et adressèrent à Mgr d’Apchon une protestation dont voici l’analyse :

Les vénérables prieur et religieux du monastère de Saint-Bénigne, ayant appris que les lettres patentes pour la réunion de la mense abbatiale à l’évêché de Dijon étaient obtenues,

protestent contre l’exécution d’un projet qui leur est absolument nuisible.

« Ce n’est pas qu’ils ne soient très contents de voir Msr leur évêque en possession des revenus de cette abbaye. On ne pouvait leur donner un prélat qui eût plus de droit sur leurs sentiments : son équité, sa douceur, sa bienfaisance et les autres qualités qui le caractérisent d’une manière si distinguée, auraient certainement décidé leur choix, si comme autrefois ils avaient eu le droit de se donner un chef. C’est pourquoi ils sont bien fâchés de faire, dans cette conjoncture, une demande qui ne paraît pas analogue à cette façon de penser. »

Mais, cette réunion leur faisant un tort considérable, doivent-ils se taire ?

Il s’ensuivra pour eux la perte de dix-huit prieurés composant la mense abbatiale, dont ils jouissaient durant la vacance du titre, et même constamment, à quelque degré, lorsque l’abbé leur en laissait l’administration, moyennant une rente convenue à son profit.

N’est-ce pas assez des sacrifices que les Bénédictins ont accomplis en 1731, lors de l’érection du siège épiscopal ?

D’ailleurs, par suite de l’union de la mense abbatiale à l’évêché, n’v aura-t-il pas quelque autre atteinte portée à leur patrimoine? Vont-ils conserver, d’une manière intégrale, la mense conventuelle, les prieurés réunis, le petit couvent, les offices claustraux, le droit de nomination aux cures et aux chapelles qui en dépendent ?

Les religieux revendiquaient encore d’autres droits, mais nous abrégeons l’analyse du document.

Sans s’émouvoir des protestations qu’on lui fit parvenir, l’évêque poursuivit son but, et obtint de Clément XIV, en date du 10 septembre 1774, une bulle entièrement favorable à sa cause. Le pape adressa cette bulle à l’official de l’évêque d’Autun, le chargeant d’exécuter ses décisions. Aussitôt que le titre abbatial de Saint-Bénigne, possédé alors par Mathias Poncet de la Rivière, deviendrait vacant, il cesserait d’être collatif, et serait réuni à la mense de l’évêché. Mais la mense conventuelle ne subirait aucune diminution ni sujétion..

Par une clause de cette même bulle, la taxe qui grevait l’évêché en faveur de la Chambre apostolique et s’élevait à la somme de 1,100 florins, fut portée à 3,100 florins, à raison de l’ad-

cfition des 2,000 florins représentant la taxe de la mense abbatiale réunie.

La bulle fut contrôlée à Paris le 30 septembre.

Au commencement de l'année suivante, le 13 mars 1775, comparurent devant les autorités compétentes Poncet de la Rivière et le supérieur général de la congrégation de Saint-Maur. La procédure s’acheva. Louis XV et Clément XIV étaient morts tous deux dans l’intervalle ; mais Louis XVI et Pie VI ne changèrent rien aux décisions de leurs prédécesseurs; Poncet de la Rivière céda son titre, moyennant une pension, et l’évêché se trouva en possession réelle de la mense abbatiale.

Poncet do la Rivière mourut en 1780.

M*r de Vogué. — Le 8 mars 1776, M*r d’Apchon quitta Dijon, au milieu des larmes de ses diocésains, dont un grand nombre voulurent l’accompagner jusqu’à la ville de Nuits. La cité d’Auch reçut avec empressement son archevêque, mais elle le perdit au bout de sept années, le 21 mai 1783. Inhumés dans le cimetière de l’église Sainte -Marie d’Auch, les restes de Mgr d’Apchon furent recueillis en 1804 et déposés dans l’église même.

A MBr d’Apchon succéda, sur le siège épiscopal de Dijon, Jacques de Vogué, fils du marquis dudit lieu. Vogué est un village de l’Ardèche.

Sacré le 9 juin 1776, Msr de Vogué arriva à Dijon pendant l’automne. A la simplicité dans les manières, à la droiture de cœur, il joignit une ardente passion pour les beaux-arts et surtout pour la musique. « Il sacrifia tout à cet attrait, dit l’abbé Colas, et cela absorbait son temps comme ses revenus. » Le château de Plombières devint sa résidence presque habituelle, et il l’embellit. A Dijon, il abandonna l’ancien évêché, pour venir s’installer dans la maison abbatiale de Saint-Bénigne, qiie les intendants de la province venaient de quitter.

Mais, s’il plut aux gens du monde qui se réunissaient dans ses salons, pour entendre et applaudir la musique composée par lui, il s’aliéna son clergé et le peuple. Mgr d’Apchon, en 1775, avait représenté au prince de Condé, tenant les États à Dijon, qu’il voulût bien lui permettre de ne pas donner de repas, afin de distribuer aux pauvres la somme qu’il y aurait employée. Son successeur aimait, au contraire, à donner des repas magnifiques, qui, avec les dépenses auxquelles l’entraînaient ses goûts artistiques, épui¬

saient sa fortune, et rendaient ses aumônes trop rares et trop peu abondantes. Les pauvres de la ville se plaignirent. Cependant les villageois de Plombières, touchés de l’affabilité de leur évêque, s’attachèrent à lui.

Pour le clergé, il se vit préférer tout un concours de musiciens, d’amateurs, même de prêtres étrangers et intrigants, à qui Mgr de Vogué donna des places avantageuses.

Le prélat, ayant enfin ouvert les yeux sur ses fautes, fut pénétré de tristesse, en constatant les funestes résultats qu’elles avaient produits. Il commençait à secouer une nonchalance naturelle qui l’éloignait de tout ce qui exigeait de la suite et de la contrainte. « On pouvait, dit l’abbé Colas, se livrer à l’espérance et s’attendre à un zèle plus efficace et mieux dirigé, » lorsqu’on 1787, étant dans un domaine de sa famille, à Aubenas (Ardèche), lieu de sa naissance, il tomba malade, reçut les sacrements de l’Église, et expira le 6 février.

MKr de Vogué mourut insolvable. Il ne fut point pleuré, et le chapitre de la cathédrale Saint- Étienne de Dijon décida qu’on ne ferait pas son oraison funèbre.

Ainsi le premier évêque qui eut à disposer des revenus de la mense abbatiale de Saint-Bénigne, n’en profita point d’une manière sacerdotale, et il rendit plus sensible aux religieux le regret qu’ils éprouvaient de n’avoir pu empêcher la réunion de cet important bénéfice à l’évêché.

MBr de Mérinville. — La nomination du successeur de M^ de Vogué ne tarda pas. L’abbé de la Fare, doyen de la Sainte-Chapelle de Dijon, et élu général du clergé de la province de Bourgogne, sembla un moment sur le point d’obtenir le siège épiscopal. Mais, son administration comme élu ayant mécontenté le parlement, les membres de cette assemblée se hâtèrent de l’exclure, en insinuant à la reine de donner un évêque à Dijon. Marie-Antoinette désigna son plus ancien aumônier, René des Mon tiers de Mérinville, chanoine et grand vicaire de Chartres.

René des Montiers de Mérinville, né au château d’Auby (Haute-Vienne), était entré jeune dans les ordres. Il fut sacré évêque le 13 mai 1787, et arriva dans sa ville épiscopale le 20 juillet suivant. Il habita, comme son prédécesseur, la maison des abbés de Saint-Bénigne.

« Je ne sais pourquoi, disait peu après l’arrivée du prélat l’abbé Colas, sur-le-champ on

l’avait annoncé comme un grand dévot, ennemi de la l'risure et des manchettes, qui irait tous les jours à matines et fuirait la société. L’exactitude de ses principes, le sage milieu qu’il garde dans la piété, les connaissances assez étendues qu’il montre pour les objets de son administration, lui ont acquis mon estime. On peut augurer que le diocèse a à sa tête un homme de bien, et non un dévot, ce dont, je le crois, on doit se féliciter.

» Les compliments qu’on lui a faits ont été presque tous des lieux communs, des fadeurs ; celui du lieutenant du bailliage de Dijon m’a paru être le seul qui méritât qu’on le distingue, et il a fait mieux valoir que personne les préjugés heureux que faisait naître, dans le Mérinville présent, le titre de petit-neveu d’un Mérinville, ancien évêque de Chartres, qui a laissé après lui une réputation de sainteté.

» Cet héritage ne se transmet pas ordinairement aux descendants, et la sainteté n’est plus dans nos mœurs actuelles. Sans aller jusque-là, on peut être un bon évêque, et le prélat actuel paraît désirer l’être. Tout présage que nous n’au-

(1) Sur les premiers évêques de Dijon, voir Bulletin d’histoire et d'archéologie religieuses du diocèse de Dijon, tome I,

rons qu’à remercier le ciel d un si précieux don (1). »

On voit, par le langage que tenait 1 abbé Colas, combien l’esprit ecclésiastique, on pourrait dire l’esprit chrétien, s’était affaibli parmi le clergé. L’abbé Colas était chanoine de l’église cathédrale Saint-Étienne; il fut vicaire général de M" d'Apchon, à Auch ; rentré à Dijon, il fut traité avec honneur par MBC de Vogué, et M’" de Mérinville le nomma son vicaire général et syndic du diocèse. Ce ne fut donc pas un prêtre sans mérite, à plusieurs points de vue. Mais le sel s’était affadi, et le jour était proche où il devait être jeté dehors et foulé aux pieds.

Les religieux de Saint-Bénigne entrèrent en fort bonnes relations avec M" de Mérinville. Le prélat leur parut favorablement disposé à leur égard, dans une première transaction, ou projet de transaction, daté du 28 juin 1788. Ils se croyaient en sécurité, quand tout à coup la Révolution vint les expulser, mettre fin à l’existence de l’abbaye et donner à l’église Saint- Bénigne une destination nouvelle.

.année 1883, pp. 15 et 63, étude de M. l’abbé Voillery. Un manuscrit de l’abbé Colas est publié dans cette étude.

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