ORIGINES DE DIJON
Quelques données jointes au texte de Grégoire de Tours; (1) aident à se rendre compte des origines de Dijon.
Le cimetière païen. — D’abord, un cimetière païen d’une étendue considérable a été découvert sur le territoire de la ville. On sait que la grande voie de Lyon à Coblentz, construite dès le règne d’Auguste, traversait le quartier est du Dijon moderne. Voici quel en était le parcours, du sud au nord. Ayant dépassé la ferme de la Golombière, située sur la rive droite de l’Ouche, cette voie franchissait la rivière, coupait l’angle occidental du bois du Parc, atteignait le rond-point de l’avenue, puis les Allées de la Retraite (boulevard Voltaire), et enfin la Maladière. Or, à partir du rond-point jusqu’au delà des Allées de la Retraite, un champ de sépulture bordait la route à droite et à gauche sur un très large espace. Sa longueur dépassait deux kilomètres . Ce polvandre a livré maints emblèmes païens, faciles à cons- •tater, aucun emblème chrétien. On y a découvert des stèles, des pvramidions, des sarcophages, des urnes sépulcrales, une grande quantité de clous. Les clous sont l’indice des coffres en bois dans lesquels étaient; renfermées les urnes ou déposés les mets du repas posthume. Ils proviennent aussi de quelques cercueils, car les Romains ne pratiquaient pas tous 1 incinération, plusieurs préféraient être enterrés ; cet usage commença même à prévaloir après le milieu du troisième siècle, et le Christianisme le rendit bientôt universel. C’est sans doute du terrain dont on vient d’indiquer les limites, que sortent la plupart des monuments funéraires retrouvés dans les murs du castrum, pour la construction desquels ils furent employés.
( I) Voir la traduction de ce texte, p. 5, note 1.
Un cimetière païen d’aussi vaste étendue, dans une localité d’une importance restreinte, fait présumer que Dijon compta plusieurs siècles d’existence sous le règne du paganisme.
Les monuments gallo-romains. — En second lieu, les débris de monuments gallo-romains extraits du sol dijonnais attestent qu’il y avait là au deuxième siècle un centre habité et déjà florissant.
Une seule pierre est datée — du consulat d’Æmilianus et Aquilinus (249 ap. J.-C.). Elle gisait dans l’aire même du castrum, non loin de l’église Saint-Étienne, devant la porte de l’ancien Evêché (évêché de 1731). Mais si les inscriptions ne révèlent aucune autre date, le nombre et l’importance des membres d’architecture que l’on remarque dans ces épaves, le caractère des sculptures également, comblent le déficit. Les assises inférieures de la muraille d’enceinte du castrum, souvent mises à découvert, se composent uniquement de ces débris; on en voit un spécimen intéressant dans le chœur de l’ancienne église Saint-Etienne. Il faut donc se représenter, construit avec de tels matériaux, un soubassement long d’un kilomètre, large de sept à huit pieds, haut de cinq à six. Là furent jetés des autels, des monuments funéraires, et surtout d’énormes blocs ayant appartenu à de somptueux édifices, temples, portiques, etc. On ne retrouve pas seulement les pierres provenant des bases de ces édifices, mais encore celles qui en formaient le sommet : chapiteaux, entablements, corniches, frontons avec leurs rampants. Les sculptures paraissent accuser, la plupart peutêtre une époque de décadence, les autres la belle époque de l’art romain. Sans trop insister sur
des différences, parfois mal définies, nous rappellerons une meilleure preuve de l'Age de ces monuments.
On doit tenir compte d’un fait historique certain et des conséquences qui en résultèrent dans le domaine des arts. A partir du règne de Valérien (253-260), la « paix romaine » cessa d’exister pour la Gaule, principalement dans les régions de l’est et du nord. Les fréquentes incursions des Barbares, les luttes intestines des tyrans, les ravages des Bagaudes, paysans insurgés qui couraient le pays entre la Seine et la Loire, bannirent entièrement la sécurité. Alors commencèrent la désertion et la ruine. Le rhéteur Eumène d’Autun, vers l’an 300, déplore l’abandon prolongé des campagnes chez les Éduens, les Tricasses, les Lingons, et cherche à se consoler en voyant des colonies de Barbares, importées par Constance Chlore, y faire renaître l’agriculture. Les grands propriétaires, romains ou gaulois, s étaient donc renfermés dans les villes, ou repliés vers le midi, emmenant les esclaves et colons qui leur restaient fidèles, tandis que les autres, en rupture, allaient grossir les rangs des Bagaudes. Or ce n’est pas au sein d’une situation si précaire que furent bâtis tous les luxueux édifices dont nous contemplons les restes. En général, ils dataient plutôt des princes syriens et des Antonins, leurs prédécesseurs.
Les tuiles estampillées. — Il est une troisième donnée que des recherches ultérieures pourront rendre plus précise. La voici dans sa formule actuelle.
A trois kilomètres sud de Dijon, un kilomètre ouest de la voie romaine, au lieu dit la Noue (finage de Chenôve), sillonné aujourd’hui par les voies ferrées, on a découvert, pendant les années 1897-1898, des fragments de tuiles portant l’estampille particulière de la légion VU! Augusta, l’estampille collective, de vexillations détachées de plusieurs légions, le nom du légat L. Appius. C’est à peu près l’ensemble des monuments précédemment recueillis à Mirebeau,
(I) Mèm. de la Comm. des Anl. de la Côte-d'Or , t. XII, pp. v et xrx; t. XIII, compte rendu de la séance du 1er avril 1898 sur le Rapport de M. Fourrier. — Bullel. èpigr. de la Gaule, t. III, pp. 221, 304 ; t. IV, pp.24, 68.— La présence de tuiles marquées d’une estampille légionnaire ne détermine pas par elle seule la nature d’un établissement, car on trouve de ces tuiles en des localités différentes mais rapprochées, au point qu’il y ait difficilement eu dans chacune d’elles une station militaire ou postale. Pour
qui datent de l’année 70 de J.-C. et des suivantes. En outre, sur une superficie de plus d’un kilomètre carré, on voit aussi à la Noue des amorces de constructions romaines : les murs paraissent distribués, dans la partie centrale du terrain, en une série de lignes parallèles également espacées, tirant du levant au couchant. Du même lieu ont été extraits, en 1889 et à la date plus récente indiquée ci-dessus, des débris d’architecture et de sculpture en pierre et en marbre, attribuables à la fin du deuxième, siècle; des monnaies des diverses époques, depuis le règne de Trajan jusqu’après la translation de l’empire à Byzance (328).
L’existence d’un important établissement romain à la Noue est certaine. Était-ce une villa, un entrepôt, une station militaire? On ne saurait le dire encore. Mais l’origine en paraît fixée, par les estampilles des tuiles, à la fin du premier siècle ou à peu près (1).
Cette seule constatation donne déjà à conclure relativement aux origines de Dijon lui-même. En effet les spécimens des tuiles découvertes à la Noue se rencontrent dans plusieurs localités situées le long des voies romaines, à proximité ou à distance. On peut citer, pour la voie de Genève, à Langres, Mirebeau et Bézouot te ; pour la grande voie, Orville, Tilehâtel, Ma r dilly-su r- Tille, la Noue, Ouges, Couchev, Boncourl-le- Bois, Nuits. Il est sûr que cette liste s’étendra par suite de nouvelles recherches. Mais, en attendant, elle suffit pour dégager une conclusion. La présence des mêmes spécimens de tuiles estampillées, aux divers lieux indiqués, fait plus que de révéler les endroits habités vers la fin du premier siècle, aux abords des principales routes. On est frappé de voir ces localités former quatre groupes distincts : Mirebeau et Bézouot le — Tilchàlol, Orville et Marcilly — la Noue, Ouges et Couchev — Boncourt-le- Bois, où l’on remarque plusieurs dépôts, et Nuits. Un centre apparaît dans chaque groupe. Tels du moins Mirebeau pour le premier, Tilehâtel pour le second. Le point central du quatrième groupe était évidemment Vidubi a, station
quelque raison et de quelque manière que ce soit, les tuiles fabriquées par les légions n’ont pas dû couvrir uniquement des édifices destinés aux services publics. Peut-être les employait-on pour les maisons et hébergeages donnés aux vétérans à leur sortie de l’armée. Peut-être aussi, en temps d’expédition, les soldats construisaient-ils des baraquements dans l’enclos des villas, et laissaient-ils, moyennant finance, une part de leur matériel aux propriétaires du lieu.
marquée sur la Table de Peulvingcr, comme Tilchâtel (Tilena). Vidubia est le nom de la Vouge, petit cours d’eau qui coupe la voie romaine entre Sain t - Bernard -lez - Citeau x et Boncourt, au nord du bois de Souzières. Ci1 bois doit recouvrir remplacement de la station, car de nombreux fragments de tuiles jonchent le sol, près de la lisière septentrionale. Quel était le centre du troisième groupe? Dijon, très probablement. Il est difficile de ne point s’arrêter à ce nom, bien qu'on ne le lise pas sur les Itinéraires, reconnus d’ailleurs incomplets. Dijon partage à peu près également l’intervalle qui sépare Tilchâtel de Vidubia. On y retrouve comme à Tilchâtel et à Mirebeau, mais dans des proportions plus vastes, les vestiges d’une ancienne et importante agglomération. Il est donc à croire que les très anciens établissements de la Noue et lieux voisins eurent Dijon pour centre (1).
Commencements de Dijon. — Des trois données réunies, il résulte que le Dijon gallo-romain existait certainement au deuxième siècle, et probablement dès la tin du premier. Les habitations et les monuments, assez espacés, durent former d’abord deux principaux groupes : l’un, plus considérable, à l’ouest de la voie romaine ; l’autre, à l’est. De ce côté l’on a trouvé des subs tractions aux Petites-Roches.
Cette conclusion, quant à la date de la fondation du Dijon gallo-romain, est fortifiée par des faits généraux indiscutables.
Les situations géographiques favorables, à raison des sources et des cours d’eau, du débouché des vallées, de la fertilité des plaines, ne Testèrent point inaperçues d’un peuple aussi intelligent et aussi ami du bien-être que l’étaient les conquérants de la Gaule.
On ne peut douter, d’autre part, qu’il y ait eu dès le premier siècle des groupes d’habitations d’origine gallo-romaine (vici, pagi, oppida, eastella, mansiones) aux abords de la voie militaire, entre Chalon et Langres. Cette route était trop fréquentée pour que les Romains n’aient pas semé promptement sur son parcours les
(1) Des fragments de tuiles à rebords gisent aux profondeurs du sol dijonnais. Baudot-Lambert ( Observations sur le passage de M. M illin à Dijon, pp. 1 lî, 127, li-'i) témoigne en avoir vu en 1801 et 1806 au nord du transscpt et du chœur de l'église •Saint-Étienne, et dans l’emplacement de la Sainte-Chapelle, actuellement place Rameau. Depuis, on en a trouvé rue de La Monnoye (Ment. de la Comm. des Ant., t. VII, p. xr.ri). Personne n’a
établissements que portait partout haïr civilisation. Au besoin, afin de s’en convaincre, il suffit de lire la Vie d’ Agricole par Tacite. On y voit comment ce général procéda dans la Grande- Bretagne, multipliant les præsidia et les castella, exhortant et aidant les indigènes à bâtir « templa, fora, doiuus ». Telle fut la tactique universelle, dans les pays conquis.
Le séjour prolongé dans nos parages, à la fin du premier siècle, de la légion VIII Augusta et de détachements d’autres légions, fait présumer également que les constructions primitives se développèrent à cette époque. Un stationnement de troupes entraînait la fondation de quelques établissements aux alentours, et les soldats étaient employés à bâtir, quand ils ne maniaient pas les armes.
Malgré ses accroissements, l’oppidum ou castra m Divionense ne fut point pourvu des grands édifices que comportait la haute civilisation romaine : il n’eut ni théâtres, ni arènes. 11 ne fut pas élevé au rang de ci vil as. De bonne heure néanmoins, avant le sixième siècle, semble-t-il, ce fut un chef-lieu administratif, une ville comtale par conséquent, mais pas épiscopale : ce qui faisait l’étonnement de Grégoire de Tours.
Le castru m. — .V quel moment a-t-on construit sur le sol dijonnais un castrum ou castellum? Le nom d'Aurelianus attaché par la voix du peuple à cet ouvrage est trop indéterminé, on l’a vu, pour fournir une date fixe. Il faut chercher quelque lumière dans l’histoire générale.
L’administration romaine faisait bâtir, sur les grandes routes, aux frais des contribuables, divers édifices. C’étaient d’abord des hôtelleries, « mansiones », destinées à loger, pendant leurs voyages, l’empereur et sa suite, les gouverneurs des provinces, les soldats se rendant au quartier, les agents impériaux quelconques. C’étaient aussi des postes entourés de murs, « castella mura ta », servant aux mêmes fins, et hébergeant, en temps ordinaire, quelques hommes de cavalerie et d’infanterie, qui avaient la consigne de surveiller le pays et d’assurer la libre eircula-
relevé sur ces débris une estampille légionnaire, mais peut-être l’attention des archéologues ne s’est-elle point portée de ce côté. Legouz-Gerland (Dissertation sur l’origine de Dijon') cite une tuile portant l’estampille de la légion Vllt Augusta, sans en indiquer nettement la provenance. Il paraît seulement l’attribuer à Dijon.
tiou des convois. C’étaient enfin des construction^ pour le service postal.
Sous les princes syriens, qui s’occupèrent beaucoup de l’armée, des travaux de ce genre furent exécutés. Ce qu’on a lu dans l’Introduction l’a fait voir. Nous ajouterons un détail. Alexandre Sévère, le dernier de ces princes, allégea les conditions des marches militaires. Il régla que les soldats en campagne recevraient les vivres dans les haltes, et ne porteraient plus avec eux, comme jadis, des provisions pour dix-sept jours, à moins qu’on ne fût en pays barbare (1). Pour qu’un tel règlement ait pu être établi vers 230, il faut que les mansiones et castella aient déjà été multipliés. Il se peut donc que, conformément à notre donnée bagiologique, la fondation du castrum ou castellurn dijonnais remonte au commencement du troisième siècle. D’ailleurs, Septirne Sévère et les princes de sa dynastie eurent, bien mieux que l’empereur Aurélien, le temps de s’appliquer à ces détails d’organisation : Aurélien ne fut guère an delà d’un an maître de la Gaule, et la dynastie syrienne régna près de cinquante années.
Des observations nouvelles et plus précises donneront peut-être un jour quelque consistance à cette opinion. En 1863 fut mis à découvert, rue de La Monnoye, un fragment de courtine de l’ ancien castrum, avec les restes d’une tour adjacente. Or .ceux qui examinèrent les fouilles, disent dans leur rapport que ni les assises des fortifications, ni celles de la tour ne reposaient sur le sol naturel, mais sur des décombres et un blocage en pierre et en mortier (2). Ne seraitce point l’indice d’une première forteresse, antérieure à celle qui se voyait au sixième siècle ?
Une enceinte castrale fut-elle, réellement ou non, bâtie sur le sol dijonnais par les princes syriens, enceinte plus tard remaniée, peut-être même reconstruite à neuf ? La question ne saurait être tranchée sans des données plus complètes : néanmoins l’affirmative n’a rien d’improbable.
Mais, chose certaine, les remparts décrits par
(1) Lamprid., Alex. Sev., n08 4 4 et 4(3.
00 Mèm. de la Comm. des Ant. de la Côle-d’Or, t. VII, p. xlii ; Baudot-Lambert, Observations sur le passage de M. Millin, pp. (32, 114, 128, 144.
(3) Lamprid., Alex. Sev., n" 48. — Erat autem gravissimum reipublicæ atque ipsi (Alexandre) quod Germanorum vastationibus Gallia diripiebatur.
(4) Ammien Marcell., 1. XVI, c. 2 et 11.
(5) Aux termes de la loi romaine, quand une ville était prise, les
Grégoire de Tours furent élevés au troisième ou au quatrième siècle. L’insécurité de la Gaule à cette époque fit partout fermer les villes ou places restées ouvertes , et maintes localités déjà closes durent relever leur enceinte ruinée par les Barbares. La Gaule fut ravagée par les Germains dès Alexandre Sévère (3). Sous Valérien, le flot envahisseur parvint jusqu’au delà des Pyrénées, amoncelant les ruines sur son passage. Probus dut reconstruire, surtout dans l’est, un grand nombre de villes ou de places fortes. Troyes et Sens certainement, Auxerre probablement fondèrent bien avant Julien l’Apostat les murailles dont il nous est parvenu quelques restes (4). Langres et Autun, fortifiées dès leur origine, réparaient avec soin au quatrième siècle les brèches faites à leurs murs par l’ennemi ou la vétusté.
C’est donc de ce mouvement défensif contre les Barbares qu’est né le castrum Divionenso connu. Relativement voisin de la frontière rhénane, il n’aura pas été bâti l’un des derniers, sur le territoire de la future Bourgogne.
La petite forteresse ne fut point établie sur la ligne même de la route militaire, mais à la distance de six à sept cents mètres. On lui donna pour assiette un terrain voisin du Suzon, afin de canaliser ce torrent et d’en utiliser les eaux pour l’intérieur de la place et pour les fossés. Trois chemins reliaient le castrum à la grande voie, et dans l’espace sillonné par ces chemins s’élevaient sans doute quelques édifices, outre les monuments funéraires dont nous avons parlé.
Plan et construction. — Dans la construction ou reconstruction des murs d’enceinte, aux troisième et quatrième siècles, on suivit généralement, surtout en Gaule, une méthode uniforme. Les édifices profanés ou en partie détruits, ceux qui se trouvaient hors du périmètre tracé, les tombeaux mêmes furent démolis, et fournirent des matériaux (5). La pierre de très grand appareil forma les assises inférieures des remparts,
temples perdaient leur caractère sacré, et l’on pouvait en employer la pierre à toute espèce d’usage. Les Romains, dans leurs luttes intestines et même sous des administrations régulières, firent parfois autant de ruines que les Barbares ; Hadrien, visitant la frontière rhénane, fit abattre près des postes militaires les édifices trop luxueux; Caracalla n’eut pas moins la manie de détruire que celle de construire : de bonne heure les débris d’anciens édifices durent servir à élever des murailles.
et fut posée à sec. Sur ces robustes fonda lions s’éleva un blocage en pierre et en mortier, avec un revêtement de petit ou moyen appareil. Des tours assez rapprochées garnirent tout le circuit de la muraille.
Le castrum de Dijon fut bâti d’après ces principes. On en a reconnu le périmètre d’une manière exacte, au centre de la ville actuelle. Là, en effet, même après l’incendie de 1137, subsista longtemps, endommagée mais visible, une enceinte légèrement trapéziforme, dont les quatre angles, arrondis, et décrivant des courbes inégales, regardaient chacun l’un des points cardinaux. De cette enceinte il reste de nombreuses substructions, deux tours refaites plus ou moins, quelques fragments de courtine. La ligne des murs est marquée, en majeure partie, sur un plan cadastral de Dijon commencé sous le Premier Empire et terminé à la Restauration : b' fond des maisons et des jardins qui s’appuyaient à ces murs en indique fidèlement le tracé, reproduit dans notre planche I (1). Une étude faite sur le terrain en 1898 a donné les mêmes résultats (2).
En 1810-1811, fut constaté F emplacement de la tour qui avoisinait, du côté de l’ouest, celle que la planche I désigne par la lettre E. Précédemment, en 1768, la suivante avait été retrouvée, près de la Tour de Bar. Ces tours étaient espacées d’environ trente-trois mètres, mesure prise d’axe en axe. Le même intervalle à peu près a été observé sur d’autres points de l’enceinte. Or, divisée par cet intervalle moyen, la longueur totale du circuit donne trente-trois tours : ce qui concorde avec la description relevée dans l’Historia Francorum.
Une seconde concordance se rapporte à l’épaisseur de la muraille, que Grégoire évalue à quinze pieds. Le mur extérieur maintes fois découvert, composé à sa base de débris d’anciens édifices, puis ensuite d’un blocage avec un revêtement de moyen appareil, n’est épais, il est vrai, que de sept à huit pieds ; mais, sans doute, un terreplein le reliait à un mur intérieur, et ainsi s’élargissait le rempart. Le plan des tours l’indique. Observation faite sur trois d’entre elles, on y distingue trois étages, dont un semi-souterrain (3).
(1) Ce plan cadastral est aux Archives de la Côte-d’Or. Voir la carte « section R ».
(2) Nous avons fait nous-mènie cette étude, sous la direction de M. Lory, bibliothécaire de la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or.
Celui-ci était de forme entièrement circulaire. La tour, comme d’habitude; décrivait en saillie sur la courtine un demi-cylindre, et la pénétrait par le reste de sa construction. Or le diamètre du souterrain approche de douze pieds, ce qui donne à la tour extérieurement un diamètre d’environ vingt-quatre pieds. De plus, le point central de la tour ne tombait pas dans l’alignement du profil extérieur de la courtine, mais il en déviait vers le dedans, en sorte que la saillie du demi-cylindre était à peine de dix pieds. La tour se développait donc vers l’intérieur sur une étendue de quatorze à quinze pieds ; elle était probablement rectangulaire de ce côté. Et comme sur le dedans tours et muraille devaient avoir même profil, on arrive à l’évaluation donnée par Grégoire de Tours.
On connaît donc de manière certaine l’emplacement du castrum bâti au troisième ou quatrième siècle ; on en possède indubitablement des restes. L’ouvrage fut repris plusieurs fois depuis Grégoire de Tours, et peut-être avant lui ; mais il garda son périmètre, ses trente-trois tours, ses fondations.
Les portes du castrum. — Un des remaniements qui modifièrent le plus l’enceinte primitive , consista à rendre Suzon à son cours naturel, en supprimant les travaux de canalisation qui l’amenaient à l’intérieur de la place et dans les fossés. Cette transformation s’accomplit avant le onzième siècle. Par suite de ce changement et pour d’autres raisons encore, les portes furent reconstruites, transférées, multipliées. De sorte qu’on ne peut dire sûrement à quel endroit précis s’ouvraient celles dont parle Grégoire de Tours. Voici seulement le plus probable.
L’église Saint-Étienne (voir planche I), rebâtie, comprit dans ses annexes une porte du castrum. Cette église se développa en effet, avec le temps, jusque sur la muraille et au delà. Les tours castrales, qui en flanquèrent alors le chevet, entrèrent dans le monument. Sur la tour située au midi on éleva un clocher, qui fut démoli en 1781. L’autre tour, située au nord, se trouva absorbée dans les substructions de l’édifice, et
(3) Les deux tours existantes signalées dans la planche I ont encore leur souterrain. On peut voir le souterrain d’une troisième, dans un atelier de serrurerie, rue Buffon, n° 32. Il s’agit de la tour venant la deuxième à l’est de la porte du midi, dite porte Vacange.
une porte adjacente devint la base d’un second clocher, détruit dès 1571. On appelait ce second clocher « tour de la portellc » en souvenir de l’ancienne affectation fie sa partie inférieure. Parmi les portes connues, celle-ci remontait plus probablement que toute autre aux origines du castrum. C’était la porte du levant (1).
En suivant la ligne des remparts du côté du midi, on rencontrait sur le parcours actuel de la rue Chabot-Charny, contre l’extrémité sud de la maison n° 36, la « porte Vacange » mentionnée au treizième siècle. Elle paraît répondre à la porte méridionale par laquelle sortait Suzon, après avoir traversé l’enceinte (2).
Ce qui fait pourtant hésiter dans cette assertion, c’est l’existence d’une autre porte, un peu plus à gauche, débouchant sur la place des Cordeliers, attenante au déchargeoir présumé des fossés. L’acte de vente du logis comprenant le Petit-Sain t-Bé n ig ne , par les descendants des vicomtes de Dijon, à Jean Bonnot (28 novembre 1429), signale cette porte ainsi qu’une autre donnant au couchant. On lit dans ce titre : « Nous Guy de Poulailler et Jean de Poulailler, seigneurs de Maigny sur Tille... vendons à maistre Jean Bon os I conseiller et maistre des comptes de M"1 2 3' le duc de Bourgogne à Dijon... nos maisons, tours et chapelle, assises au chastel de Dijon tenansi et enclavés dedans les murs dudit chastel, ensemble tout le meix de la cloison appartenant à nosdites maisons, tours et chapelle, tenans d’une part par devers la tour de nostre dite chapelle à un meix que l’on dit estre du Temple de Dijon, et d’autre part à la rue par laquelle l’on va, par une posterno estant es murs dudit chastel, en la rue devant l’église des Frères mineurs, aboutissant par devant sur la rue par laquelle
(1) Archiv: de la Côte-d’Or, Slatist. du dèp., par Vaillant, I, p. 568; G, 135, 269. — Bibl. de Dijon, Découverte des ruines d'un monument triomphal, p. Antoine.
(2) Mèm. de la Comm. des Ant. de la Côte-d'Or , I, 181 ; TX, I.
(3) Archiv. de la Côte-d’Or, G. 131, reg., fol. 1 87. — Archiv. de M“'” de La Chapelle, possesseur actuel du Petit-Saint-Bénigne. Les titres de ces archives particulières nous ont été très obligeamment, communiqués.
Le meix du temple ici mentionné n’est point, comme on l’a avancé par méprise, la Maison ou Hôtel du Temple. Cet hôtel était situé dans la rue des Moulins, qui a conservé son nom, et qui va de la. place Saint-Pierre à l’Ouche. Le meix en question, aujourd’hui n° 25 de la rue Amiral-Roussin, était une simple propriété des Templiers, qui, ayant passé aux Hospitaliers, dépendit du Grand Prieuré de Champagne, et non de la Madeleine, maison des mêmes Hospitaliers, établie dans l’antique logis des vicomtes, cédé aux religieux par Jean Bonnot. De cette petite maison dite « meix du Temple » il est lait mention plusieurs fois dans les titres du Grand Prieuré, notamment dans un terrier de 14321 en ces termes :
l’on va à la pos terne du Bourg, ainsy comme tout ledit meix... se comporte... ensemble tout le droit que nous avons en certaines portions qui dudit meix ont esté baillées par aucuns de nous et de nos prédécesseurs... (3). »
La « por telle du Bourg », qui s’ouvrait en face de la place Saint-Georges, à la jonction des n°l 38 et 40 de la rue Amiral-Roussin, occupait-elle remplacement de la porte occidentale du sixième siècle? Cette communication est si naturellement indiquée, entre les basiliques, le cimetière, le bourg d’une part, et d’autre part l’intérieur du castrum , que l’oji incline en général pour l’affirmative. Le doute vient de ce ({ne, après la sixième tour au nord fie cette poterne, il y avait, du même côté de l’enceinte, la « porte au Lion — porta Leonis », citée de vieille date (4) et démolie seulement en 1775. Celle-ci toutefois — cela se présume avec quelque probabilité — pouvait n’être que la porte du nord, ramenée à l’ouest lorsqu’on éleva le palais des Ducs.
Quant à la porte du nord, la direction que lui marque Grégoire de Tours et le fait qu’elle comprenait le canal introduisant Suzon, sont deux motifs de la chercher dans la ligne nord-est des remparts. Les fouilles pratiquées entre la tourE de la planche I et les deux suivantes à main gauche, iront laissé voir aucune trace d’ancienne porte flans cet intervalle, bien qu’il y eût certainement au moyen âge un passage près de la tour E, et peut-être un second plus à l’ouest. Ces deux passages avaient donc été ouverts après coup, et la quatrième porte cherchée était sans doute proche de l’angle nord du castrum. Le même point est d’ailleurs indiqué par le petit canal qti’on a découvert non loin de cet. angle, et qui
« Maison en la portelle du Bourg, paroisse Saint-Médard, près le meix et maison de Meignez appartenant à la Madeleine. » H. 1 168, Archiv. de la Côte-d’Or.
Cette première méprise eu a engendré d’autres relatives à l’origine des portes ou poternes du castrum. line charte donnée’ par le duc Hugues IH, vers 1 178, et publiée par Fyot, Hist. de Saint- Etienne, pr. n° 181, autorise les chanoines de Saint-Étienne à établir un « posticum » entre la Maison des Templiers et le pont de l’Ouche. On a cru qu’il s’agissait d’une poterne à ouvrir dans l’enceinte du castrum, soit celle du Bourg, soit celle à l’entrée de la place des Cordeliers. S’il fallait traduire ici posticum par poterne, cela aurait rapport, vu la désignation topique, à la grande et nouvelle enceinte qui renfermait alors, avec le vieux châtel, une partie du bourg et des faubourgs. Mais, plutôt, ce mot est employé pour désigner une construction devant procurer quelque avantage au moulin de Saint-Étienne, situé à l’extrémité de la rue dite « des Moulins ou du Temple ».
(4) Archiv. de la Côte-d’Or, G, 134, reg., fol. 219.
semble avoir été une dérivation du canal principal (1).
D après ces diverses observations, les quatre portes du castrum, au sixième siècle, devaient être près des angles de l’enceinte plutôt que dans le milieu des lignes.
Principaux restes du castrum. — Il ne reste rien des portes du castrum, ni de la partie extérieure des tours, excepté peut-être dans la tour du Petit-Saint-Bénigne.
Le soubassement des murs, déjà on l’a dit, s’est généralement conservé. Cependant il n’est pas intact sur tous les points du périmètre. Car, à partir du quinzième siècle, on en a souvent extrait des blocs, afin de les employer dans des constructions. Philippe le Bon porta des règlements pour l’extraction de ces pierres, notamment de celles qui étaient engagées sous l’église Saint- Étienne et les bâtiments voisins (2). Un fragment de mur est néanmoins resté en cet endroit, et se trouve rendu visible. Plusieurs blocs en ont été enlevés très anciennement, ce qui a fait supposer, à tort, qu’un couloir aurait existé au milieu de la muraille. Ce fragment de mur servait de base au maître-autel de l’église Saint-Étienne. Il traverse le chœur, partie de l’édifice livrée aujourd’hui à la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or. Chacun peut voir là des vestiges authentiques des remparts bâtis au troisième ou quatrième siècle.
Depuis le 15 novembre 1831, la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or, instituée à cette date, a recueilli beaucoup de débris de monuments gallo-romains, qui enrichissent son Musée. Un bon nombre proviennent des fondations du castrum. Quelques morceaux sculptés de même provenance sont encore conservés dans des collections particulières (3).
Pour la maçonnerie ordinaire des courtines, il en existe un spécimen visible, en arrachement, rue Chabot-Charny, n° 49, au fond du jardin. Les lits sont en général formés de pierres posées à plat ; on remarque cependant une chaîne en arête de poisson. Suivant Baudot-Lambert, qui a vu démolir plusieurs pans de cette maçonnerie, elle
( I ) On consultera aussi avec utilité le plan de Dijon par Le Pautre, fin du dix-septième siècle, publié dans Y Histoire de Saint-Étienne, réédité dans la Description du Duché de Bourgogne , par Courtépée, réimpression de 1847. — Voir également Mèm. de la Comm. des Ant. de la Côte-d'Or , I, 181 ; Baudot-Lambert, Observations , pp. 112, 113, 144.
(2) Baudot-Lambert, Observations, pp. 123-125; Fyot, Hist.
était formée d’une continuelle superposition de ces chaînes. Ce qu’on voit ici est contradictoire. Le revêtement, on l’a plusieurs fois constaté, était de moyen appareil, en pierres blanches d’environ 50 centimètres sur 20 (4).
Il est assez difficile de préciser l’époque de ces bâtisses en blocage, explorées jadis ou encore visibles. Les courtines furent souvent réparées.
Vie politique et sociale du Dijon païen. — On aimerait, après ces arides détails, à reposer sa vue sur un tableau animé, retraçant la vivante histoire de Dijon au temps de ses origines. Mais ce désir n’est pas réalisable, à cause de l'insuffisance des données. Rien n’est possible qu'un sommaire vague et incolore.
Jusqu’au cinquième siècle, tant que le viens ou castrum n’eut d’autre vie municipale que celle de tout pays annexé à une civitas, le mouvement politique n’v put être considérable. Les habitants s’absorbaient dans les labeurs et les jouissances de l’économie locale ou privée. Ils n’étaient distraits ou troublés, au milieu de ces soins pacifiques, que par le bruit et le contre-coup des révoltes, des compétitions au trône, des sanglantes tragédies qui substituaient si vite un prince à un autre ; par le passage des armées et des empereurs; parles incursions des Germains. Ils célébraient aussi les fêtes instituées en l'honneur des « divins Césars », et, pour le grand nombre, c’était toute leur participation active à la vie politique.
Un seul fait connu marque celte période : la construction d’une forteresse.
Les relations extérieures étaient avec Langres pour les affaires administratives, avec Autun pour les écoles, avec les bourgades et villas environnantes pour le commerce et l’amitié.
Des Dijonnais influents protégeaient des groupes d’ouvriers, dans le voisinage : tel Flavius Vêtus, patron des carriers du pagus Andomus, lieu qui n’est pas encore identifié.
Certains propriétaires ne manquaient pas d’opulence, à voir la décoration des stèles posées sur leurs cendres. Tandis qu’eux-mêmes s’adonnaient aux lettres et aux arts, des villici régissaient leurs
de Saint-Étienne, pr. 34 bis; Àrchiv. de la Côte-d’Or, G, 134, reg., fol. 153.
(3) Calalog. du, Musée de la Comm. des Ant. de la Côted’Or, Avertissement, texte et planches.
(4) Baudot-Lambert, Observations , pp. 61 et 111; Mèm. de l’Acadèm. de Dijon, séance de 1810, pp. 43 et suiv. ; Mèm. de la Comm. des Ant., t. VI, p. lxxxiv.
domaines, qui consistaient, autour du castrum, en champs de céréales ou en prairies; un peu plus loin, au midi, en vignobles, plantés vers la fin du troisième siècle.
Mais tout ce monde gallo-romain aggloméré aux abords de la voie militaire, et surtout entre l’Oucbe et le Suzon, reste entièrement ignoré : aucun nom célèbre, aucun titre de magistrature quelconque n’apparaissent dans les lambeaux d’inscriptions qui nous sont parvenus ; seuls, le vétéran Restituais, de la légion XXII Primigenia, et Flavius Vêtus sont nettement qualifiés.
Ce qui a laissé le plus de vestiges, c’est la religion.
Dijon est né dans le paganisme. Les premiers habitants, natures profondément religieuses, en furent réduits à de vaines superstitions, aux fêtes asservissantes du Dieu-État. Une idole, entre toutes, s’est plus généralement rencontrée dans les fouilles, celle de Mercure, tenant une bourse. L’or est en effet l’instrument du plaisir et l’aliment du sensualisme, dernier mot de la morale païenne.
Rien n’a révélé où étaient les édifices sacrés, « templa, fana, sacella ». Hors de l’enceinte, il y en eut sans doute, selon l’usage, près des voies et des cours d’eau ; à l’intérieur des murs, ils ornaient quelque place fréquentée. Peut-être existait-il un temple au milieu du castrum, dans remplacement où fut bâti au moyen âge l’hôpital Saint-Fiacre, entre les rues actuelles Vauban, Bouhier et du Palais : d’importants débris ont été extraits de cet endroit. On possède des restes de laraires ou oratoires, provenant soit de riches habitations, soit de quelques rues ou carrefours, où l’on se plaisait, devant diverses images, à entretenir des lampes et à brûler de l’encens. Un de ces laraires devait avoisiner la porte de l’ancien Évêché, aujourd’hui rue Chabot-Charny. L’indication est fournie, semble-t-il, par les autels votifs recueillis en ce lieu, et qui avaient été érigés, vers le milieu du troisième siècle, « in honorem domus divinæ », c’est-à-dire en témoi-
(1) Voir Catalogue du Musée de la Comm. des Ant. ; et Mèm. de la Comm. des Ant., table du tome X.
(2) Voici ce passage : « L’église de Saint-Jean prit de l’importance, au point qu’un monastère de religieuses y fut annexé, et qu’elle fut choisie pour lieu de sépulture par plusieurs évêques de Langres. C’est là que furent inhumés saint Urbain, saint Grégoire, deux autres pontifes qui reposent à ses côtés, saint Tétric. . . — Quæ ecdësia (sancti Joannis)... in tantum sublimata fuit ut sanctimonialium ibi sisteretur eongregatio, et plurimi civitatis Lingonicæ præsuleshicsuacorporajusserinttumulari... Unde sanctus Urbanus... ibi jacuisse noscitur. Sanctus quoque Gregorius... in bac ecclesia se
gnage de sympathie pour la famille impériale : le plus ancien — dédié à Jupiter — date de l’an 249, par conséquent de Philippe ou de Dèce (i).
Commencements du Dijon chrétien. — Au moment où Dijon se développait, des missionnaires de l’Evangile y apportèrent la vraie religion. Malheureusement, les origines du Dijon chrétien ne sont guère mieux connues que celles du Dijon païen. La mort de saint Bénigne ne peut être fixée à une époque certaine. D’après les plus anciens récits, elle daterait du commencement du troisième siècle.
Pendant la période des invasions (250-450), le Christianisme fit de grands progrès au castrum. Car, à partir du cinquième siècle, les évêques de Langres y résidèrent habituellement. Or ce qui détermina cette élection de domicile, fut sans doute plus que la force des murailles de Dijon, la position géographique ou toute autre raison de ce genre; ce dut être le plein épanouissement de la vie chrétienne en ce lieu. Aussi bien rien n’indique que saint Urbain, mort vers 450, ou ses successeurs, aient eu à soutenir une lutte sérieuse contre les restes du paganisme.
Les Burgondes étaient déjà baptisés quand ils envahirent, d’une façon paisible, le pays auquel ils allaient donner leur nom. L’hérésie arienne, il est vrai, comptait dans leurs rangs de nombreux adeptes; mais ils revinrent assez vite à la saine doctrine.
Parmi les évêques dont le castrum fut la demeure ordinaire, on connaît saint Urbain, inhumé à Saint-Jean; saint Aproncule, qui dut s’enfuir dans un temps d’émeute, et devint évêque de Clermont; saint Grégoire et saint Tétric, son fils et successeur, tous deux inhumés à Saint-Jean. 11 faut probablement en ajouter deux, du septième ou huitième siècle, inhumés au même lieu, d’après un passage de la Chronique de Saint- Bénigne (2).
Dès ses origines, la chrétienté dijonnaise s’illustra par de grandes vertus. Les vierges
petiit tumulari, et juxta eum clextra lævaque jacent ponti lices bini. Sanctus vero Tetricus successor ejus ad dexteram partem ipsius basilicæ est positus. » — Édit, des Analeela Divionens., pp. 12-13. — En rapprochant ce texte de ceux qui se lisent dans la même Chronique, p. 114 et p. 142, ainsi que dans Grégoire de Tours, Vitce Patrum, c. vu, n° 4, on voit que l’auteur rappelle, dans le passage reproduit, un état de choses postérieur au sixième siècle et antérieur au dixième. Cet auteur, qui écrivait au milieu du onzième siècle, a fait entrer ici dans sa rédaction quelques lignes d’un ancien
sainte Pascliasie et sainte Floride, les époux saint Hilaire et sainte Quiète, père et mère de saint Jean de Réorne, vécurent d’une façon si parfaite que leurs tombes devinrent l’objet de la vénération populaire. Grégoire de Tours fut témoin des hommages dont on les entourait au sixième siècle. Sainte Paschasie obtint même plus tard un culte liturgique, qui s’étendit au delà de Dijon. Elle fut honorée comme vierge et martyre. Mais il est probable que le second titre lui fut donné plutôt à raison de l’époque reculée à laquelle elle appartient qu’à cause d’un martyre réel. Du moins Grégoire de Tours n’a pas connu ce martyre, et c’est une forte objection contre sa réalité.
Situation politique de Dijon, après l’invasion des Burgondes. — Avec le progrès religieux coïncida un développement sous le rapport civil. Dijon devint un siège administratif, il eut ses comtes et vicomtes. Inauguré sans doute pendant la domination burgonde, ce régime persévéra sous les rois francs , qui se rendirent maîtres de la Bourgogne avant la mort de saint Grégoire de Langres.
Les comtes relevaient immédiatement des ducs de la province, des maires du palais, intermédiaires entre eux et le roi.
Jusqu’à Louis le Débonnaire, Dijon fut la pleine propriété du roi, mais, à partir de ce prince, la seigneurie en fut cédée aux évêques de Langres. Ce privilège se maintint pendant deux siècles. En 1016, le roi Robert détermina l’évêque Lambert à une rétrocession (1). Peu après, Dijon était en fait la capitale du duché.
En deux mots, voici l’origine du duché et les grandes divisions de son histoire.
Le traité de Verdun (843) avait placé dans le royaume de France la partie de l’ancien royaume de Bourgogne située à l’ouest de la Saône. Il s’en était formé un duché gouverné d’abord bénéfîciairement, ensuite héréditairement. Ce duché s’étendit, par les conquêtes et les remaniements, sur l’autre rive de la Saône. De ce côté fut aussi créé, vers le milieu du dixième siècle, le comté de Bourgogne (Franche-Comté), qui ne fît point partie du duché, ni du royaume de France. Le duché se subdivisa en comtés, dont les principaux furent Dijon, Langres, Chalon, Mâcon, Autun, Nevers, Auxerre, Troyes.
A l’avènement, de Robert au trône de France (996), Henri, oncle du roi, était duc de Bourgogne, et Otte-Guillaume comte de Bourgogne. Otte-Guillaume, fils d’Adalbert II, roi d’Italie, et de Gerberge de Narbonne, descendante des Vergy, tenait le comté en vertu du droit de sa mère. Gerberge l’en avait investi lorsque les revers de son mari, qui perdit la couronne et peu après la vie même, l’obligèrent à se réfugier avec son fils en Bourgogne.
Or la veuve d’Adalbert épousa, vers 974, Henri, duc de Bourgogne, et ce prince ayant adopté Otte-Guillaume, lui laissa le duché en héritage, à sa mort (1002). Se trouvant lésé par le testament de son oncle, le roi Robert déclara la guerre à Otte-Guillaume. Après quinze années d’hostilités , l’héritier testamentaire abandonna le duché à son compétiteur, dans le moment où l’évêque Lambert renonçait au comté de Dijon (1016).
‘ Robert donna alors le titre de duc de Bourgogne au second de ses fils, Henri Ier, âgé de neuf ans. Mais quand ce jeune prince fut, au décès de son frère, constitué héritier du trône (1027), le duché revint au roi, qui l’administra jusqu’à sa mort (1031). Henri Ier, devenu roi, ne put conserver l’administration du duché, il fut contraint de s’en dessaisir en faveur de son autre frère, Robert, pour ménager son ambition.
Avec Robert de France commença la première maison ducale de Bourgogne, qui régna de 1031 à 1361, et s’éteignit dans Philippe de Rouvre, mort sans postérité.
Le roi Jean le Bon recueillit le duché, en vertu de la loi de réversion des apanages, et le donna en 1363 à son quatrième fils, Philippe le Hardi, tige de la seconde maison ducale, éteinte en Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire.
Désormais le duché perdit toute indépendance, et fut réuni à la couronne par Louis XI (1482).
Accroissements successifs de Dijon. — Pendant tous ces changements politiques, Dijon ne cessa de s’agrandir.
Tandis que les évêques en possédaient la seigneurie et peut être auparavant, le bourg qui s’était formé entre le castrum et le cimetière des basiliques, fut entouré d’une enceinte fossoyée comprenant le cimetière lui -même. On appela
(I) Fyot, flist. de Saint-Étienne, pr. 31 et 100; - Chron. de Saint-Bénigne, pp. 170-181.
vulgairement ce quartier « Burgus )) ou « Glaustrum sancti Benigni », l’abbaye de Saint-Bénigne possédant sur l’ensemble des droits féodaux (1).
Le bourg renfermait trois églises : Saint-Jean, Saint-Bénigne, Saint-Philibert. Les deux premières remontent aux origines chrétiennes. La troisième date au moins du onzième siècle, sous ce vocable, et peut avoir été formée d’une des antiques chapelles du cimetière. Toujours subsistante, comme les précédentes, mais convertie en magasin militaire, \£lle n’est' séparée de Saint- Bénigne que par la largeur d’une rue.
Au onzième siècle, le castrum avait également trois églises : Saint-Etienne et Saint -Vincent (ancien baptistère), probablement fondées l’une et l’autre dès le quatrième siècle ; Saint-Médard, construite quelque temps après que l’on eut transféré, de Soissons à Dijon (vers 900), les reliques du saint dont elle portait le nom (2). Cette dernière devait être proche et vis-à-vis le transsep t de Saint-Étienne.
Près de ces trois églises, mais hors des murs, était encore celle de Saint-Michel, bâtie avant le dixième siècle : elle subsiste comme église paroissiale.
Saint-Elienne est devenu en 1731 la cathédrale de Dijon, après la Révolution une halle au blé, et en 1897 une Bourse de commerce. Saint- Médard fut démoli en 1680, et Saint-Vincent un siècle plus tard.
(I) K. Petit, Hist. des ducs de Bourgogne,!, pp. 347, 375,380..
(•2) Fyot, Hist. de Saint-Èlienne, pv. 1)3.
L’incendie de 1137 obligea de reconstruire plus ou moins complètement les sept églises anciennes de Dijon.
On en bâtit encore cinq autres : dans le castrum , la Sainte -Chapelle (1172); — dans le bourg, la Chapelle-au-Riche (1195); — dans les faubourgs, Notre-Dame et Saint-Nicolas, au nord; Saint-Pierre, au midi (douzième siècle). Toutes ces églises furent rebâties après leur première fondation (3). Notre-Dame, la plus belle et la plus originale des églises dijonnaises au point de vue de l’architecture, est la seule des cinq ici désignées qui n’ait point disparu. L’église Saint-Pierre actuelle est une construction moderne.
Beaucoup d’églises de couvent s’élevèrent à partir du treizième siècle : les Dominicains ou Jacobins, les Frères mineurs ou Cordeliers, etc.
Après l’incendie de 1137, tout en conservant les restes de l’enceinte du castrum comme limites d’un quartier, on établit de nouveaux murs sur un périmètre beaucoup plus étendu (4). Le castrum occupa ainsi le centre de la ville ducale, et l’enceinte nouvelle, successivement agrandie, finit par englober entièrement le bourg et les faubourgs.
Souvent remaniés, renforcés d’un château sous Louis XI , les remparts extérieurs de Dijon disparurent enfin pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, et il n’en reste plus qu’un dernier vestige au bord de l’Ouche.
(3) Fyot, Hist. de Saint-Étienne, pr. 185, 185 bis, 185 ter.
(4) E. Petit, Hist. des ducs de Bourgogne , [I, p. 302.
DE