‹ Histoire de l'église Saint-Bénigne de DijonChapitre 4 sur 148 · LA PREMIÈRE BASILIQUE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE BASILIQUE

Dans une église fondée sur le. tombeau d’-un martyr, les restes de ce tombeau, lors même qu’ils se réduisent à un débris de sarcophage, sont le premier objet qui appelle l’attention de l’historien. Il est juste, en effet, de vérifier d’abord l’authenticité du sépulcre qui fut le fondement de l’édifice, et le véritable germe de toute la floraison de vertu et d’art épanouie en ce lieu prédestiné.

Le Sarcophage de saint Bénigne. — La crypte de l’église Saint- Bénigne renferme, au foyer d’une abside depuis longtemps détachée de sa nef, dans une large fosse, une auge funéraire mutilée, n’ayant plus que l’amorce de ses rebords, et semblable de loin à une dalle. Dijon vénère cette épave comme le dernier débris du tombeau où fut primitivement enseveli son apôtre-martyr. Rien ne s’oppose, d’une façon positive, au maintien d’une telle tradition. Pour l’appuyer, les caractères du monument s’unissent aux déductions de la critique historique.

Un grès de teinte grisâtre, dit grès de Langres,

(1) Cf. Mèm. de la Connu, des An t. de la Côte-d'Or, t. X,

p. LXX.

(2) Raoul Glaber dépeint ce sarcophage par ces seuls mots : « pergrandis area lapidea ». L’auteur du Livre des miracles, de saint Bénigne désigne le couvercle en ces termes : « petra

a fourni la matière du sarcophage. Des cercueils en pierre de même espèce ont été trouvés dans les rangs inférieurs des sépultures qui avoisinaient celle de saint Bénigne. Ainsi Courtépée rapporte que, l’an 1758, en creusant les fondations d’une chapelle à Saint-Philibert, on en découvrit plusieurs à quinze pieds au-dessous du sol. L’emploi d’auges sépulcrales en grès, à Dijon, remonte donc aux origines chrétiennes, puisqu’on les rencontre aux bas étages du premier cimetière chrétien qui ait existé en ce lieu (1).

11 est facile de restituer dans son intégrité le sarcophage de saint Bénigne. La planche II le représente sous un double aspect, en A posé sur champ, en B posé à plat en perspective. Exactement rectangulaire, mesurant 2 mètres 15 en longueur, 0 mètre 80 en largeur, et, intact, environ 1 mètre en hauteur, d’un travail fort peu soigné, sans aucune trace de sculpture, — ceci se constate par l’examen du monument et l’étude des textes (2), — il revêt tous les caractères de l’antiquité.

capitalis », et parle de pieuses érosions, que n’eût pas subies un objet sculpté. L’auteur de la Chronique de Saint-Bénigne, décrivant avec soin la forme et les ornements du tombeau, ne dit rien du sarcophage, silence qui étonnerait, dans le cas où ce sarcophage eût été orné de sculptures.

Les archéologues reconnaissent en effet que la forme rectangulaire, pour les cercueils, a précédé la forme trapézoïde, et fut seule en usage pendant les troisième et quatrième siècles; ils déclarent que plus haute est l’époque, plus fortes, en général, sont les dimensions des sarcophages même communs. Cette double règle s’applique aux sépultures des chrétiens non moins qu’à celles des païens, les uns et les autres s’étant servis de tombeaux d’un même modèle. Toutefois c’étaient les pratiques païennes qui nécessitaient l’ampleur de la forme. Il fallait ménager, aux pieds du mort, un espace suffisant pour y placer les objets qui lui avaient été chers pendant sa vie, coffrets à bijoux, outils professionnels, jouets, etc., et, en outre, les vases de métal, de verre ou de terre cuite, qui renfermaient les mets du repas posthume. La coutume d’approvisionner ainsi les morts avait pris tant d’importance qu’on plaçait encore quelquefois des vivres en dehors du cercueil, dans des coffres en bois ou en plomb (1). Pour les chrétiens, ces grands sarcophages leur permettaient du moins de déposer près du défunt des emblèmes de sa religion, et, s’il y avait lieu, des signes de son martyre.

Ce n’est pas seulement le plan rectangulaire, et la grandeur des dimensions, qui dénotent l’âge ancien du tombeau de saint Bénigne, c’est encore le négligé du travail et l’absence d’ornement quelconque. Car les premiers chrétiens, chez nous et ailleurs, mirent une très grande simplicité dans leurs sépultures; l’usage ordinaire, parmi eux et parmi tous les Gallo-Romains, étant d’enterrer les sarcophages, on ne s’appliquait point à polir ou à sculpter la pierre, ainsi qu’on le fit plus tard.

De hautes compétences ont attribué au sarcophage de saint Bénigne la date du quatrième siècle, mais non cependant d’une manière tellement précise qu’il ne puisse remonter au troisième (2).

Ce débris funéraire, objet de la vénération

(1) Nous avons emprunté, pour ces détails, les propres termes d’une lettre que nous a obligeamment adressée M. Jules Pilloy, de Saint-Quentin, membre du Comité des travaux historiques et scientifiques du Ministère de l’instruction publique.

(2) M. Bernard Prost, inspecteur général des Archives et des Bibliothèques, ayant soigneusement examiné avec nous le tombeau de saint Bénigne, a soumis nos observations communes à M. de Lasteyrie, à M. Pilloy, au R. P. Camille de La Croix, qui se sont accordés à classer le sarcophage parmi ceux du quatrième siècle.

Personnellement, nous avons ensuite interrogé M. Pilloy par lettre, et le R. P. de La Croix de vive voix. Tous deux conviennent que le sarcophage de saint Bénigne peut être du troisième siècle. « Pour moi — nous écrit M. Pilloy — il est certain que plu-

dijonuaise, présente donc des caractères qui concordent avec l’opinion reçue.

L’histoire rend-elle lin témoignage également favorable?

Il est certain que l’auge sépulcrale dont nous étudions le dernier reste, est, celle où l’abbé Guillaume, vers l’an mille, retrouva les reliques de saint Bénigne. En effet, c’est ce célèbre abbé, sans nul doute, qui a fixé cette pierre dans l’endroit où elle gît toujours : la suite de l’ouvrage l’établira d’une façon péremptoire. Or, si en construisant son mausolée en l’honneur du martyr, l’abbé Guillaume eût renouvelé l’auge lapidaire, il n’aurait certes pas choisi un vulgaire cercueil extrait des fouilles, un monument d’une matière si commune et laissée presque brute. D’autant plus qu’il posa autour un pavé de marbre. Il faut donc accepter dans sa teneur le texte de Raoul Glaber, disant que les ossements du saint, après avoir été visités, furent replacés dans le sarcophage où on les avait trouvés, et que sur ce sarcophage, porté un peu à l’orient, fut élevé un tombeau d’une incomparable magnificence (3).

Mais voici ce que Raoul Glaber* dit encore : « Les choses étaient toujours telles que le rapporte dans ses Livres des miracles le saint pontife Grégoire de Tours; le corps du martyr reposait dans un très grand cercueil en pierre. Un autre pontife du même nom, saint Grégoire, évêque de Langres, eut jadis des doutes à cause de cela, et fut sévèrement repris pour son incrédulité. » Le texte est clair : l’abbé Guillaume et ses moines se crurent en présence du sarcophage primitif, c’est de leur bouche que Raoul Glaber en a reçu le témoignage. Or ce témoignage est considérable.

Avant le onzième siècle, on ne découvre rien de positif indiquant que l’auge lapidaire ait dû être remplacée, le contraire apparaît plutôt.

1 ? abbaye de Saint-Bénigne fut-elle dévastée lorsque Sarrasins, Hongrois et Normands ravagèrent le pays, en même temps que les princes

sieurs des sarcophages rectangulaires que je connais remontent à la deuxième moitié du troisième siècle. Vont-ils au delà ? Cela est possible... A vingt ou trente ans près, on ne saurait rien affirmer. Mais tout indique que c’est la première moitié du troisième siècle qui a vu l’incinération disparaître et l’inhumation lui succéder. Car celte modification devint générale vers l’an 250. »

On peut lire à ce sujet Etude sur les sarcophages chrétien* antiques de la ville d'Arles, par Ed. Le Blant, Paris, 1878. Voir spécialement p. 45 et pl. XXVÏÏI, pl. XXXVI.

Voir aussi les tombeaux rectangulaires conservés au Musée de la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or. — Catalogue, nos 94/^ 945, 946.

(3) Vil. Guillelm., n° 22, apud Migne, P. L.,t. CXLII.

carolingiens, dans leurs luttes intestines, violaient les asiles de la piété? Un seul fait est connu. Vers 878. l’abbé Bertilon fut décapité, sans doute pour avoir défendu les droits de la religion et de son monastère, mais contre quels agresseurs, on l’ignore, on suppose les Normands. Ces redoutables envahisseurs néanmoins ne pénétrèrent pas à Dijon (1).

En tout cas, des mesures furent prises pour préserver les tombeaux saints et spécialement celui de F apôtre-martyr. Le corps de saint Bénigne continua de reposer dans la basilique jusqu’en 898 environ, époque à laquelle il fut porté à Langres pour quelque temps. C’est du tombeau où on le gardait habituellement, qu’il paraît avoir été tiré en cette circonstance (2). Ainsi le tombeau n’avait pas été violé durant la première période de l’invasion normande. Pourquoi l’aurait-il été dans la suite? Toute la parure qui l’ornait devait consister ert objets mobiliers. Une fois ces objets mis en sûreté, une fois les reliques ellesmêmes transférées, quel appât pouvait offrir aux pillards un sarcophage vide, qui n’était ni d’une matière précieuse, ni travaillé avec art? Tel était en effet le sarcophage primitif : autrement Grégoire de Tours eût pris soin de le dépeindre, et ne se fût pas contenté d’en signaler les fortes dimensions.

De plus, le corps de saint Bénigne, transféré une seconde fois, entre 923 et 931, non au loin, mais dans l’église Saint-Vincent du castrum, fut rapporté dans l’abbaye avant 940 et enseveli alors sous le pavé de la crypte. Pour obtenir cet aménagement, les moines eurent peu à faire. Comme l’insinue le texte de la Chronique de Saint-Bénigne qui vient d’être cité en note, comme l’énonce plus clairement un mot de Raoul Glaber qu’on peut lire également ci-dessous, et d’ailleurs suivant l’usage ordinaire de l’époque, le sarcophage renfermant les reliques était placé en avant de l’autel, au milieu d’une fosse assez profonde, garnie de balustrades. Il a donc suffi d’enlever les balustrades et de combler la fosse. Depuis ce moment, le tombeau fut tellement dissimulé que, soixante-dix ans plus tard, on avait perdu la trace du lieu précis où il gisait ; et l’abbé Guillaume eut quelque peine à le découvrir dans

(1) Cliron. de Bèze, clans les Analecla Divionensia, p. 280. — Ad Divionem tantum eos (Normannos) aspirare nec loci firmitas, nec ducis nominatissimi permisit metuendabellicositas. — Ce b dux » était Richard le Justicier, duc amovible de Bourgogne de 877 à 921 .

(2) Cliron. de Saint-Bénigne, ibicl., p. 142. — Tempore quo

les sondages qu’il pratiqua devant le maître-autel de la crypte (3).

A la vérité, lorsqu’au sein de la panique causée par les Normands, les religieux se décidèrent à enterrer les reliques du martyr, ils auraient pu, sous la menace du péril, prendre précipitamment à cette, fin un des antiques sarcophages, épars dans leur cimetière. Mais rien ne prouve qu’ils aient dû recourir à ce moyen, car le sarcophage authentique, on vient de le remarquer, était vraisemblablement resté intact.

Si, antérieurement aux invasions des neuvième et dixième siècles, en temps de paix, un accident quelconque eût nécessité le renouvellement du sarcophage, n’aurait-on pas choisi une pierre plus riche, sculptée ou moulurée?

Enfin, dans l’auge funéraire dont un reste subsiste et que l’on se représente aisément entière et avec son couvercle, tout répond au texte de Grégoire de Tours. Ce tombeau n’avait aucun caractère confessionnel, et pouvait servir pour un païen aussi bien que pour un chrétien. Le volume en était relativement considérable, et justifiait les expressions « sarcophagum magnum, validum ». Il y a moins à tenir compte de cette remarque hyperbolique : « ut taie nec tria paria boum trahere possint — trois paires de bœufs n’auraient pu traîner ce sarcophage. »

Ainsi la critique des textes, non moins que l’examen du monument, permet de croire que l’on possède un reste du sépulcre primitif de saint Bénigne, et la tradition dijonnaise peut être maintenue.

Depuis la perte des reliques du martyr, pendant la Révolution, ce débris de son tombeau est devenu d’autant plus précieux et cher à la piété.

La crypte primitive. — Le petit édifice élevé dès l’origine sur le corps de saint Bénigne est désigné par Grégoire de Tours sous les termes de « crypta, tegmen, — crypte, abri ». On s’en fait une idée assez exacte en considérant l’antique chapelle carrée qui forme l’extrémité orientale de la crypte actuelle, et fut déblayée en 1890. (Voir planche XXVI.) Il suffit, pour compléter la ressemblance, de se représenter cet édicule souter-

propter metuni paganorum sancti martvriseffossum corpus delatum fuit ad civitatem Lingonas.

(3) R. Glaber, Vit. Guillelm., n° 22, apud Migne, P. L., t. CXLII. — Coram præcipuo illius monasterii aitari profundius habebatur defossum memoratum sepulcrum.

rain émergeant un peu du sol, couvert d’un toit à deux eaux, et, peut-être, terminé au levant par une abside. Tel fut le premier oratoire bâti en l’honneur de saint Bénigne : une humble chapelle, une chambre ou «cella», proprement nommée crypte, parce que son aire ou pavé était bien audessous du niveau du terrain environnant, et que l’on y pénétrait en descendant un escalier (1).

A la planche I est indiqué l’emplacement de la crypte primitive dans le cimetière des basiliques.

En 1280, date des premiers travaux de construction de l’église ogivale, cet emplacement a été divisé, et depuis lors il est compris, partie dans le martyrium aménagé par l’abbé Guillaume, où se voit toujours le sarcophage; partie sous les constructions de la fin du treizième' siècle, c’est-à-dire sous le chevet de l’église actuelle.

Saint Grégoire de Langres, suivant le récil de son arrière-petit-fils, trouva encore intacte la sépulture de saint Bénigne : la crypte était en ruine, mais le tombeau occupait la même place qu’au jour de l’inhumation. Or, l’ensemble des détails le prouve, ce tombeau, par une exception honorifique, n’avait pas été enterré, il avait été posé de manière à rester apparent. Si la chrétienté dijonnaise avait enseveli son apôtre dans un cercueil vulgaire, et sous l’abri le plus modeste, du moins, observant ce qui se faisait pour les personnages qui étaient considérables et que l’on voulait honorer, elle avait voulu que ce cercueil frappât, les regards de ceux qui viendraient invoquer le saint.

On y vint en effet. La coutume s’en établit et persévérait au temps de saint Grégoire. Ce pontife vit les gens du peuple accourir au vieil édifice, dont les murs disjoints commençaient à disparaître sous la brousse et servaient d’asile aux serpents. Vainement il essaya d’abord d’interrompre un culte qui lui parut suspect; quelque temps après il en reconnut la légitimité, et descendit lui-même les degrés de la crypte pour se prosterner devant le tombeau.

Constructions de saint Grégoire. — Lorsque

(1) Grég. de T., de Glor. Martyr ., c. li. — Puerulus... descendit ad tumulum... sursum rediit.

(2) Cet usage est rappelé par le canon 25 du concile d’Epaone, tenu en 517, et auquel assista saint Grégoire de Langres avec les autres évêques du royaume de Bourgogne : « Sanctorum reliquiæ in oratoriis villaribus non ponantur, nisi forsitan clericos cujuscumque parochiæ vicinos esse contingat, qui sacris cineribus psallendi frcquentia famulentur. — Les reliques des saints ne doivent pas

saint Grégoire eut canoniquement institué le culte de saint Bénigne, il entreprit aussitôt de bâtir un édifice digne de ce « glorieux martyr ». L’état ruineux de la crypte s’unissait à la voix du peuple pour exiger en effet une reconstruction. Il fallait, d’ailleurs, que les reliques, dont l’authenticité venait d’être reconnue, fussent renfermées dans un oratoire capable de contenir les clercs et les fidèles, pendant les cérémonies liturgiques. Car c’était une règle canonique que des clercs fussent chargés de psalmodier les chants sacrés près des tombeaux des saints (2).

Le premier ouvrage exécuté fut le rétablissement de la crypte, et, le 24 novembre de l’année 511 environ, l’on en célébra l’innovation ou dédicace, en même temps que la translation des reliques, qui avaient dû être retirées au cours des travaux. A cette solennité prirent pari plusieurs abbés, parmi lesquels était sans doute saint Jean de Réome. Le 24 novembre devint dès lors à Dijon un anniversaire liturgique : « Relevatio, Translatio sancti Benigni; ïnventio corporis sancti Benigni. »

Sur le premier ouvrage de son bisaïeul, Grégoire de Tours n’a qu’un mot descriptif : « eleganti transvolvens opéré — la voûte fut construite avec un art élégant. » Probablement, par suite de l’agrandissement nécessaire, cette voûte retombait sur un système de colonnes et de pilastres, qui donna lieu à un peu de cette architecture latine, usitée à l’époque. L’autel dut être placé dans une abside à l’orient, et le sarcophage contenant les reliques en avant de cet autel, au sein d’une fosse entourée de grilles ou balustrades. Ce fui généralement la disposition adoptée dans des sanctuaires semblables. Ainsi les fidèles pouvaient voir le tombeau, mais la barrière, « cancelli », les tenait à distance, de façon à garantir contre une dévotion parfois indiscrète, et le sarcophage lui-même et les tapis précieux, « pallæ », dont on le recouvrait. Cet arrangement existait après la restauration qui eut lieu sous Charles le Chauve, et il semble dater de plus haut : on ne fit sans doute alors que le continuer.

Bientôt la dévotion grandissante, l’affluence

reposer dons des oratoires situés à la campagne, à moins qu’il n’y ait dans le voisinage les clercs de quelque église, disponibles pour honorer ces reliques par la fréquente psalmodie. »

La coutume de rendre ce pieux hommage aux corps saints, fait .justement conclure que saint Grégoire, comme nous l’avons affirmé, éleva un véritable oratoire sur le tombeau de saint Bénigne aussitôt qu’il en eut autorisé le culte.

des pèlerins, la difficulté d’installer à demeure les malades qui le désiraient, amenèrent saint Grégoire à construire un plus vaste édifice; : il éleva « sur la crypte une grande basilique ».

Pareil nom n’implique pas nécessairement l’idée du plan basilical. Néanmoins il est probable que ce plan fut adopté. On en retrouve l’indice dans la partie occidentale de la crypte actuelle, où les lignes primitives doivent avoir été conservées : là en effet, au-dessous d’une abside décrivant un simple hémicycle, s’accuse immédiatement un transsept, ordonnance conforme au plan basilical. Il serait peu concevable, d’autre part, qu’il n’y ait pas eu, à droite et à gauche de la nef, des portiques ou collatéraux. Saint Grégoire construisit son église pour un monastère, qu’il fonda en même temps; il voulut ménager une libre circulation aux fidèles. De là donc la nécessité d’une certaine largeur dans tout l’édifice, et par conséquent trois nefs. Il y en avait trois, du reste, dans les grandes églises de l’époque : à Saint-Martin de Tours, dans les cathédrales de Clermont et de Nantes (1), etc.

En consultant la planche III, on comprendra quel peut avoir été le tracé de la basilique bâtie par saint Grégoire. Depuis l’entrée de l’édifice elle s’étendait jusqu’à l’abside B, qui formait alors un mur plein. Les murs latéraux du transsept pouvaient être la continuation de ceux des bas côtés, de façon à figurer un parallélogramme régulier. Le surplus du dessin représente un agrandissement postérieur.

Un caractère certain de cette église fut d’avoir une crypte ou oratoire souterrain sous le presbvterium ou altarium, autrement dit, en langue moderne, sous le sanctuaire. Grégoire de Tours dit formellement que la grande basilique fut élevée sur la crypte, « super crvptam illam ». Et, on le sait, les anciennes cryptes se trouvaient près du chevet des églises.

Dans la basilique de saint Grégoire, la crypte

(1) Grég. de T., Hist. Fr., 1. Il, c. xiv et xvi ; Fortunat, Miscell., 1. III, e. vr et vu. — Dans les passages indiqués de Fortunat, on trouve, à propos de la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Nantes, ces expressions : « machina trina, aulæ forma triformis », qui marquent nettement trois nefs. Les soixante pieds de largeur et la grande quantité de colonnes que donne Grégoire aux églises de Tours et de Clermont, supposent plusieurs nefs.

(2) Eustadius... moriens condignam mer uit sepulturam juxta corpus sancti Benigni. Oui successit Tranquillus, qui... sepultus est ad dexteram partem sepulchri sancti martyris Benigni. — Jacobus Tullensis urbis episcopus... sancti Benigni adjutus precibus et in cœlis cum eo gloriam, et in terra juxta ejus tumulum condignam accepit sepulturam. — Chron. de Saint-Bénigne, pp. 10 et 159.

dut s’étendre déjà sous les bras du transsept, si la sépulture y fut donnée à saint Eustade et à saint Tranquille, peu après la construction de l’édifice ; puis à saint Jacob, évêque de Toul, vers la fin du huitième siècle (2). 11 est vrai, l’auteur de la Chronique, qui nous renseigne à cet égard, a pu commettre, pour les deux premiers saints, une erreur qu’il a commise pour d’autres, et faire remonter à l’époque de leur mort un état de choses datant peut-être seulement du neuvième siècle. Toutefois, l’hypothèse d’une crypte d’assez grande étendue, dès saint Grégoire, n’a rien d’improbable.

Quantaux annexes de la basilique, on n’en peut juger que d’après les usages suivis durant cette période. D’ordinaire, il y avait en avant des églises un atrium ou grande cour, à ciel ouvert, avec des galeries ou portiques sur trois côtés. On voit encore cette disposition à Saint-Ambroise de Milan. Quelquefois, attenant à ce premier atrium, il y en avait un second, entièrement couvert, aménagé en galerie, et qui dans les monastères s’appelait, au moyen âge, «la Galilée», à raison de quelque cérémonie ou souvenir prêtant à cette symbolique appellation (3).

La décoration intérieure consistait en marbres variés, employés pour les colonnes, le revêtement des parois et les carreaux du dallage; en mosaïques et en applications de divers métaux; en peintures murales (4).

Des plafonds en bois couvraient les nefs.

On donne le nom de style latin à l’architecture de cette époque.

Suivant la Chronique de Langres, la première basilique çle Saint-Bénigne fut consacrée l’an 535. Cette date approximative paraît juste.

Fondation de l’abbaye. — Ce fut vers le même temps que saint Grégoire fonda l’abbaye de Saint-Bénigne. Il institua une communauté régulière à laquelle il confia la garde du tombeau

(3) Dans les processions du jour de Pâques ou de l’Ascension, l’habitude a dû exister dé faire une station dans un portique, au chant de quelques versets parlant de la Galilée. Cet usage aura suffi pour introduiTe le nom indiqué. On a pu aussi tenir compte du sens du mot Galilée, qui signifie « frontière », et encore du mélange à certains jours des religieux et des laïques dans les porches des églises, ce qui rendait ces porches semi-profanes, à l’instar de la Galilée, où se coudoyaient les israélites et les païens. On étendit même ce nom au bas de la nef, pour la même raison.

(4) A Chalon-sur-Saône, l’évêque Agræcula (sixième siècle) orna ainsi, l’église qu’il bâtit : « Agræcula Cabillonensis episcopus... ecclesiam fabricavit, quam columnis fulcivit, variavit marmore, musivo depinxit. » Grég. de T., Hist. Fr., 1. V, c. 46.

On consultera avec intérêt dans les écrits de Sidoine Apollinaire,

du martyr et le service de la basilique. On ne sait rien des débuts du monastère, sinon que saint Eustade en eut le premier la direction.

« Lorsque le temple fut construit, lit-on dans la Chronique de Saint-Bénigne, , le vénérable pontife y réunit des hommes résolus à se consacrer au service de Dieu, qui vinrent en grand nombre de diverses parts. Dans le pays de France beaucoup se distinguaient alors par une vertu éminente, entre autres saint Jean, abbé de Réome, Eustade et saint Seine, fils tous les trois de la province de Bourgogne. Or Eustade fut pendant quelques années le chef de la nouvelle milice, et la forma à la discipline monastique. Quand il mourut, on le jugea digne d’être inhumé auprès de saint Bénigne (1). »

Ce texte n’énonce pas que les premiers moines de Saint-Bénigne fussent un essaim de quelque abbaye déjà instituée, mais plutôt qu’ils sortaient du siècle ou de quelques ermitages, et qu’ils furent initiés près du tombeau du martyr aux exercices de la vie cénobitique.

Eustade, leur maître, n’est connu que par ce mot de la Chronique et par le culte qu’il reçut dans l’abbaye. Sa fête était célébrée le 31 janvier sous le titre de « Translatio ». On l’a maintes fois identifié avec « Eustade, le très saint prêtre de Mesmont », dont saint Seine fut disciple pendant quelque temps. Cette identification n’est pas certaine, mais elle a pour elle des probabilités. Eustade de Mesmont, à la vérité, passa la plus grande partie de sa vie dans ce bourg et y mourut. Mais rien n’empêche que, mandé par saint Grégoire, il ait présidé aux commencements du monastère de Dijon ; qu’il soit ensuite retourné à sa première œuvre, où il instruisit alors saint Seine ; enfin que ses restes aient été transportés à Saint-Bénigne, au temps de sa mort ou plus tard. Deux choses favorisent cette explication. D’abord on n’a jamais connu qu’un seul tombeau de saint Eustade, celui de l’abbaye. Or, enadmet-

Epistolar. 1. II, 10, le passage où il décrit une église construite à Lyon par l’évêque saint Patient (cinquième siècle). En voici un extrait :

. arm fronlis

Ortum prospicit cequinoclialem .

Distinctum vario nitore marmor Percurrit cameram, solum, f&nestras.

Huic est porticus applicata triplex Fulmentis Aquilanicis superba ;

Ad cujus specimen rernotiora Claitdunt atria porticus secundœ,

Et campum medium procul locatas Vestit saæea silva per columnas.

Dans ces « porticus secundæ », qui se confondent sans doute avec

tant la dualité de personnage, on s’étonne que la tombe du saint prêtre de Mesmont n’ait pas suscité de culte comme celles de saint Vorles à Marcenay et de saint Valentin à Griselles, ou du moins ne soit pas restée l’objet de la vénération populaire. Ensuite, il est remarquable que les anciens documents de Saint-Bénigne appellent « prêtre » et jamais « abbé » saint Eustade inhumé à la crypte, tandis qu’ils nomment « abbé » saint Jean de Réome et saint Seine.

La règle monastique suivie à Dijon fut peutêtre, comme à Réome, celle de saint Macaire adaptée aux coutumes des moines d’Occident; du moins, ce fut un code de perfection chrétienne semblable à celui de saint Césaire d’Arles, ou à celui d’Aurélien, l’un des successeurs de ce prélat, ou encore à celui que l’on observait à Agaune (Saint- Maurice -en -Valais), monastère alors le plus célèbre du royaume de Bourgogne (2).

Dans toutes ces règles l’esprit est le même, parce que le but est identique : il s’agit de diriger toutes les forces de l’homme vers Dieu qui est sa véritable fin. On y insiste principalement sur l’obéissance, l’humilité, la pauvreté volontaire, l’éloignement des plaisirs et des affaires du monde. On y prescrit l’amour du supérieur, la charité envers les frères et les pauvres, la fuite de l’oisiveté. On y exige la vie cloîtrée, le silence, des jeûnes, la mortification sous toutes ses formes. Ceux qui sont repris d’une faute ne doivent point s’excuser; les incorrigibles sont dégradés, frappés de verges, excommuniés. Le temps se partage entre la prière, la lecture, le travail intellectuel ou manuel. C’est la vie cénobitique : tout est en commun; s'il y a des cellules, elles ne ferment point à clef, non plus que les armoires. Il faut que l’on vive sous l’œil de ses frères autant, s il était possible, que sous l’œil de Dieu.

On voit ce que devait être un monastère fidèle

le « campus médius » couvert d’une forêt de colonnes, on croit reconnaître cette galerie ou portique appelée plus tard « la Galilée ».

(1) Idem venerabilis præsul ædiücato ei (sancto Benigno) templo, ex diversis partibus ibidem adunavit multos Deo servire paratos. Fulgebant tune per Galliam plurimi sanctitate vitæ conspicui, inter quos erant sanctus Joannes abbas monasterii quod Reomaus dicitur, neenon Eustadius, ac Sequanus sanctus, hujus provinciæ alumni. E quibus Eustadium huic loco præfuisse per aüquot annos, et subjectos sibi religiose educando rexisse certum tenemus. Unde et moriens condignam meruitsepulturam juxta corpus sæpe dicendi sancti Benigni martyris. — Chron., p. 10.

(2) On sait que l’uniformité de règle n’existait pas, en général, dans les premiers monastères. Chaque fondateur fixait les usages. ’

à ces lois : l’asile de la vertu, du travail et de la paix.

A Saint-Bénigne, les bâtiments claustraux furent construits au nord de l’église, et les diverses restaurations ne les ont point reportés ailleurs. C’est qu’en effet l’espace situé au levant et au midi était couvert par les « basiliques des saints », et par quantité de sépultures communes qui continuèrent à s’entasser les unes sur les autres, en gagnant peu à peu les bords de Suzon.

Une première dotation de l’abbaye est due au pontife qui en a été le fondateur. Prélevant sur ses biens patrimoniaux et sur ceux de l’évêché, saint Grégoire donna aux religieux des domaines et des droits en plusieurs villages, la plupart situés dans la plaine arrosée par la Tille (1).

Mais le principal bienfaiteur fut Gontran, comme on le dira bientôt.

A l’époque où se célébrait la dédicace de la basilique de Saint-Bénigne, le royaume de Bourgogne passait aux mains des fils de Clovis. De ce moment jusqu’à la mort de Clotaire, le dernier d’entre eux, qui fut seul roi de 558 à 561, rien ne s’est fait, que l’on sache, pour l'accroissement. matériel du monastère ou l'embellissement de l’église.

Chramne aux basiliques. — Un événement de la fin de cette période excita quelque émoi dans l’abbaye. Chramne, fils de Clotaire, impatient de régner, parcourait le pays à la tête d’une armée, essayant de ruiner à son profit l’autorité paternelle. Clotaire envoya contre lui deux de ses autres fils, Caribert et Gontran. Au milieu des péripéties de la lutte, Chramne arrive à Dijon un dimanche. Le castrum n’ouvre point ses portes. Mais l’évêque, qui s’y trouvait — saint Tétric, fils et successeur de saint Grégoire — se rend aux basiliques, afin de recevoir le prince. Le « sort des saints » fut consulté.

Les clercs, ayant mis sur l’autel les trois livres des Prophéties, des Épîtres de saint Paul et des Évangiles, prièrent le Seigneur de faire connaître ce qui devait survenir à Chramne , conjurant sa toute-puissance de déclarer si ce prince réussirait dans son entreprise ou du moins s’il régnerait un jour. Ils convinrent que chacun lirait à la messe l’endroit sur lequel il tomberait en ouvrant le volume. Or le livre des Prophètes

(1) Chron. de Saint-Bénigne, p. 15.

ayant été, selon l’usage, ouvert le premier, on trouva ces paroles : « Parce que ma vigne, au lieu de porter de bons raisins, n’en a produit que de mauvais, j’en arracherai la haie, et elle sera livrée au pillage. » Le livre de l’Apôtre ayant été ouvert à son tour, on lut ces mots : « Vous savez pertinemment vous-mêmes, mes frères, que le jour du Seigneur viendra comme un voleur de nuit. Lorsqu’ils diront : Nous voici en paix et en sécurité, la mort fondra sur eux, aussi soudaine que les douleurs de la femme qui enfante, et ils n’échapperont pas. » Enfin par le livre des Evangiles le Seigneur rendit cet oracle : « Qui n’écoute point mes paroles, ressemble à l’insensé ayant bâti sa maison sur le sable : la pluie tombe, l’inondation arrive, la tempête souffle; cette maison s’écroule, et n’est plus qu’un monceau de ruines (2). »

Le présage était menaçant, et peu importait que le prince eût demandé lui-même à consulter le sort, son caractère violent était de nature à inspirer des craintes. Cependant il ne manifesta aucun ressentiment effectif. Le fils de Clotaire accepta le repas qu’on lui avait préparé, et prit la route de Paris. Quelques années après (560), il expiait par une mort cruelle le crime de sa révolte.

Cette pratique divinatoire, qui s’accomplit à Saint-Bénigne ou à Saint-Jean, sous les auspices de saint Tétric, et que Grégoire de Tours est loin de blâmer, était pourtant déjà condamnée par l’Église. Les conciles d’Agde (506) et d’Orléans (511) l’avaient formellement interdite. Mais il était difficile en ces temps d’éclairer tous les esprits et de faire prévaloir une discipline uniforme. Par suite d’usages invétérés, ayant des racines jusque dans le paganisme, on se croyait autorisé à demander à Dieu les secrets de l’avenir, sans y être porté, comme il l’eût fallu, et par les motifs les plus graves et surtout par l’inspiration d’en haut.

Libéralités de Gontran. — Le partage de la monarchie qui suivit la mort de Clotaire, fit Gontran roi d’Orléans et de Bourgogne. Ce prince établit sa cour à Chalon-sur-Saône. Il fonda près de cette ville l’abbaye de Saint-Marcel, où il a reçu la sépulture. Ses libéralités s’étendirent aux monastères voisins, spécialement à Saint-Svmphorien d’Autun, et à Saint-Bénigne de Dijon.

(2) Grég. de T., Hist. Fr., 1. IV, c. xvi.

« Ce fut, dit la Chronique de Saint-Bénigne, dans la vingt-troisième année d’un règne heureux et prospère (584), que le roi Gontran, voyant ses fils morts, se mit à distribuer ses biens aux pauvres et à doter les monastères et les lieux saints. Il fit une très riche donation à l’église placée sous le patronage du saint martyr Bénigne. Il lui céda en effet le vicus alors considérable de Larey, qui est en face de l’abbaye, sur la rive droite de l’Ouche, et à ce premier don il ajouta des possessions nombreuses, depuis le pont de Dijon (aujourd’hui pont de l’hôpital) jusqu’au delà de Fleurey (1). »

Après ce début, la Chronique énumère les différents lieux où étaient situées ces possessions. D’abord, dans la vallée, en remontant l’Ouche de Dijon à Fleurey : Bussy, Colonges, Plombières, Saligny, Conge, Velars, localités dont deux subsistent, et les autres ont un emplacement reconnu, notamment Bussy et Saligny, villas gallo-romaines du territoire de Plombières. Ensuite, sur les montagnes : Corcelles et une suite de villages jusqu’à Prenois. Enfin, au delà de Fleurey, remontant toujours la vallée de l’Ouche : Gissey, Barbirey, Marigny.

Les domaines que Saint-Bénigne avait reçus de l’évêque de Langres et du roi de Bourgogne, comprenaient, suivant les institutions d’alors, non seulement la propriété foncière, mais encore les personnes qui s’y trouvaient attachées par des servitudes diverses.

Gontran ne se contenta pas de pourvoir à l'entretien des moines et aux distributions d’aumônes qui se faisaient parleurs mains; dans sa munificence, il voulut aussi orner le tombeau du martyr et la basilique, il offrit à cette intention un mobilier de prix : gemmes, tissus, vases et chandeliers d’or ou d’argent, etc. (2).

La décoration des grandes églises était alors, en effet, d’une richesse matérielle considérable; mais on ne pourrait en dire autant au point de vue de l’art, qui était en pleine décadence.

Aux dons royaux s’en ajoutèrent bientôt d’autres, provenant de bienfaiteurs de différentes

(1) Chron.de Saint- Bénigne, p. 29.

(2) Ibid., p. 148.

(3) Ibid., p. 32.

(4) La basilique d’Agaune, élevée sur le heu du supplice et delà sépulture des soldats de la légion thébéenne, fut dédiée en 352, et saint Sigismond, roi de Bourgogne, la rebâtit vers 515.

On assigne, avec beaucoup de probabilité, au martyre la date de 286. C’est l’époque où Maximien Hercule, alors collègue de Dioclétien, fut envoyé par celui-ci en Gaule, afin de comprimer

conditions. Ils consistèrent surtout en biens situés dans la partie du royaume de Bourgogne qui s’étendait à l’est de la Saône. Des églises furent bâties en l’honneur de saint Bénigne dans deux des nouveaux domaines, à Orbe (Suisse) et à Pontarlier (Doubs).

Pour résumer, la Chronique conclut en ces termes, peut-être empruntés à quelque vieille charte : « Enfin, le saint martyr Bénigne devenait de plus en plus célèbre par les grâces obtenues à son tombeau; d’éclatants miracles et des guérisons extraordinaires s’opéraient parmi les pèlerins accourus pour l’invoquer. De telles manifestations de l’infinie bonté de Dieu excitaient l’enthousiasme dans les rangs de ces pèlerins, qui témoignaient leur vénération en se prosternant et en chantant des hymnes. Les rois et les princes, frappés de la puissance du saint martyr, prirent ce lieu en affection, et s’empressèrent de le combler de présents, de l’enrichir de biens de toute sorte. Les nobles donnèrent aussi une partie de leur fortune territoriale. Le peuple apporta ses dévotes offrandes. Beaucoup se constituèrent sous le patronage du saint et la dépendance de l’abbaye (3). »

Institution du « Laus perennis ». — Vers l’an 515, un usage monastique, né en Orient, s’était introduit à l’abbaye d’Agaune. Il est connu sous le nom de « Laus perennis », ou Psalmodie perpétuelle. Les religieux, distribués pour l’office divin en sept ou neuf bandes, se succédaient au chœur sans interruption, le jour et la nuit,

« psallentius per turmas diu noctuque ». On instituait généralement la célébration quotidienne de l’office divin dans une basilique où reposait un corps saint. Mais, si un tel sanctuaire devenait un foyer intense de piété, si la toute-puissance divine se plaisait à y faire éclater un nombre extraordinaire de miracles, on voulait davantage. C’est pourquoi la grande célébrité du tombeau de saint Maurice et ses compagnons fit établir le « Laus perennis » dans la basilique d’Agaune (4).

l'insurrection des Bagaudes, qui venait de se ranimer. Parmi les troupes emmenées d’Orient pour cette expédition, figurait un détachement ou une cohorte auxiliaire, que l’hagiographie nomme Thebcea, et qui se composait de soldats chrétiens. Les chefs étaient Maurice, Exupère et Candide. Après avoir franchi les Alpes au Summus Pœninus (grand Saint-Bernard), Maximien laissa respirer un instant son armée. Il s’arrêta dans la principale ville du Valais Octodurus, sur les bords du Rhône. Les troupes d’avant-gardé reçurent l’ordre de suspendre leur marche. Les Thébéens campé-

Or, dit la Chronique de Saint-Bénigne, « le roi Contran régla que dans l’abbaye de Dijon, à l’exemple de ce qui se pratiquait dans celle d’Agaune, l’office divin serait récité jour et nuit. Et de crainte que l’attiédissement de la ferveur monastique n’abolît plus tard cet usage, il régla en même temps que les deux maisons seraient soumises aux abbés d’Agaune, qu’elles formeraient une même congrégation et suivraient la même observance. Ainsi ordonna-t-il également pour Saint -Marcel. Nous savons que l’abbé Apollinaire entre autres gouverna à la fois Saint- Maurice, Saint-Bénigne et Saint-Èvre de Toul, comme des religieux disent l’avoir lu dans de vieux écrits. Nous savons aussi que les successeurs d’Apollinaire ont eu pendant longtemps la conduite des abbayes d’Agaune et de Dijon (1). » 11 n’est pas possible de découvrir ce qu’il y a d’exact dans ce document. La liste des premiers abbés d’Agaune et celle des premiers abbés de Saint-Bénigne n’ont, qu’un seul nom commun : Tranquillus. Tel est le nom du deuxième abbé de Saint-Bénigne, et, vers le même temps ou un peu auparavant, l’abbé de Saint -Maurice est nommé Tranquillus et Tranquillinus. Apollinaire, troisième abbé de Saint- Bénigne, ne paraît point dans la liste d’Agaune (2).

On peut se demander si, après avoir été dirigés quelque temps par saint Eustade, les premiers religieux de Saint-Bénigne n’auraient pas été définitivement formés à la vie cénobitique par des moines tirés de l’abbaye d’Agaune. De là peut-être l’origine et tout le fondé des traditions relatives à l’union des deux monastères.

Tranquillus, abbé de Saint-Bénigne, mourut en odeur de sainteté, et fut inhumé non loin du tombeau du martyr. Mais il n’a pas reçu de culte liturgique. Le sarcophage où on le déposa « fut laissé apparent au-dessus de terre, et devint

rent en un lieu appelé Agaune, à quatorze milles de l’extrémité orientale du lac Léman. Pendant cette halte, l’empereur résolut d’offrir des sacrifices et d’exiger des serments solennels, impliquant l’armée entière dans un acte d’idolâtrie. Les Thébéens refusèrent d’accomplir les ordres de Maximien, et au lieu de se rendre à Octodurus où devaient se célébrer les sacrifices, ils demeurèrent à Agaune. Dès que l’empereur connut leur résistance, saisi de colère, il les fit décimer. Cette exécution affermit le courage des survivants. Décimés une seconde fois, ils persévérèrent unanimement dans la foi chrétienne. Alors Maximien les fit tous massacrer. — Paul Allard, Hist. des Persécutions.

(1) Chron., pp. 30-31.

(2) Gall. chr., t. XII, col. 763.

(3) De Gl. Confess., c. xliv.

(4) Cet usage fut certainement porté à Saint-Denis et en d’autres monastères. Un passage de Frédégaire {Chron., ad ann. 584) semble attester qu’il fut établi à Saint-Marcel de Chalon, comme l’affirme

l’instrument de grands bienfaits pour les fidèles. La mousse qui croissait sur le couvercle était un remède efficace contre leurs maux. J’en ai moimême fait l’heureuse expérience, dit Grégoire de Tours, qui nous a conservé ces détails. — Ayant les mains couvertes de pustules qui me causaient de très vives douleurs, j’y appliquai de cette mousse, et l’éruption se calma aussitôt. » Tranquillus est appelé par Grégoire « episcopus ». N’aurait-il pas été chorévêque? (3).

Malgré le doute qui persiste touchant la réunion des monastères d’Agaune et de Saint-Bénigne sous le gouvernement d’un même abbé, l’adoption du « Laus perennis » à Dijon n’en est pas moins probable. Le culte solennel rendu, de très vieille date, à saint Maurice dans l’abbaye dijonnaise, suppose quelque lien avec Agaune, et, ce lien existant, l’introduction du « Laus perennis » à Saint-Bénigne paraît toute naturelle (4).

Saint Maurice devient l’un des titulaires de la basilique. — Un culte très spécial pour saint Maurice dut exister à Saint-Bénigne dès les temps les plus reculés. A partir du neuvième siècle, en effet, les documents témoignent que ce culte avait des racines profondes dans les usages liturgiques ou disciplinaires. En 877, le rédacteur d’une charte donne à l’église du monastère le vocable de « Saint-Bénigne et Saint-Maurice », et même simplement de « Saint-Maurice » (5). Vers le début du dixième siècle, une fondation du comte Manassès de Vergy assure aux moines, pour la fête de saint Maurice, une réfection convenable, « eongruam refectionem » (6). Dans les documents postérieurs — quelques-uns se rencontreront plus loin — revient le double vocable ici désigné, et saint Maurice est uni à saint Bénigne comme patron de l’abbaye (7).

expressément la Chronique de Saint-Bénigne. Cf. Migne, P. L., t. LXXI, col. 1197-1200; Mabillon, præf. second, ad sec. quart. ; Frédég., Chron., ad ann. 637.

(5) Pérard, p. 156. — Un donateur, Mummius, remet différentes terres « in potestatem rectoris ecclesiæ sancti Benigni et sancti Mauricii ; » telle est l’expression employée par l’auteur de la charte, vers la fin de cette pièce ; au début il écrit : « ...ad ipsam ecclesiam Dei quæ est constructa in. honore sancti Mauricii, ubi et beatus Benignus jacet. »

(6) Chron. de Saint-Bénigne, p. I IS.

(7) La Chronique (p. 130) atteste que les Clunisiens arrivant à Dijon, en 989, trouvèrent le maître-autel de l’église supérieure dédié en l’honneur de saint Maurice. — Un diplôme du temps d’Halinard (vers 1040) contient ces mots : « Beatorum martyrum Benigni atque Mauricii quorum juri... videntur attributa. » Archiv. de la Côte-d’Or, ms. 120 de la bibl . , f. 77.

Or ce culte spécial et la dédicace du grand autel du monastère à « Saint-Maurice et Saint- Bénigne » doivent remonter jusqu’au sixième siècle environ. L’éclat jeté à cette époque par l’abbaye d’Agaune, la dévotion des rois de Bourgogne pour le vaillant chef de la légion thébéenne, la diffusion considérable du culte de saint Maurice qui résulta de ces circonstances, rendent cette opinion très probable.

Prospérité du monastère. — Si la psalmodie perpétuelle s’introduisit à Saint-Bénigne avant la fin du sixième siècle, le nombre des moines devait alors n’être guère inférieur à cent. Le monastère eut donc des jours de prospérité dès sa fondation. Malheureusement, durant cette période, son histoire n'est pas connue.

Les religieux virent les descendants de leur fondateur donner l’exemple de la dévotion pour l’ apôtre-martyr. Saint Tétric, fils de saint Grégoire et son successeur sur le siège de Langres, favorisa un culte devenu cher entre tous à son père. Grégoire de Tours, Armentaria sa mère, Pierre son frère, diacre de l’église de Langres, se sentirent porlés par tradition de famille à entourer de leurs hommages le tombeau de saint Bénigne. Ce fut probablement le père d’ Armentaria, frère de saint Tétric, qui introduisit à Riom le culte du saint; et leglise de ce vicus, qui en prit le vocable, dut être dotée d’une relique, selon les habitudes de l’époque. Grégoire de Tours, non content d’honorer le martyr dans sa basilique, à Dijon, et de vénérer la pierre où on lui avait scellé les pieds, voulut aussi emporter de ses reliques, afin de les déposer près du tombeau de saint Martin (i).

Désignées sous le terme vague de a pignora », les reliques de saint Bénigne portées à Tours pouvaient ne pas être des ossements, mais des linges ou autres objets ayant touché soit les ossements, soit le sarcophage.

La Chronique enregistre quelques lions en terres ou en revenus, sous les règnes de Clotaire II et de Dagobert. Les biens cédés alors à l’abbaye étaient situés, les uns dans différents villages au sud et à l’est de Dijon, les autres à Maisey, bourgade du Lassois (Châtillonnais).

Clotaire étant mort (628), Dagobert, son fils, parcourut la Bourgogne, excitant un enthousiasme universel par la sage fermeté qu’il fit pa-

(1) Grêg. de T., Hist. Fr., I. X, c. xxxi, no 19.

(2) Frédég., Chron ad ann. 628.

raître en rendant la justice. Le roi visita Dijon (2). Sa piété, qui ni1 s’était point encore démentie, dut le guider au tombeau de saint Bénigne.

Au début de la domination des maires du palais, Flocat, investi de cette charge en Bourgogne, fut inhumé dans la basilique du martyr (3). Cette sépulture pouvait être dans l’atrium ou dans une des nefs. Elle n’était certainement pas dans la crypte, <i parmi les sépultures des saints » : la vie et la mort de Flocat s’opposaient au choix d’un tel lieu. Franc d’origine, Flocat avait pour rival un Bourguignon, le patrice Willebaud. Il lui tendit des embûches, et celui-ci, malgré l’appui de ses partisans, fut vaincu et tué dans un combat aux portes d’Autun. « Le lendemain de sa victoire, Flocat se rendit à Chalon. Un incendie éclata soudainement et faillit consumer la ville entière. Frappé par la justice de Dieu, tourmenté de la fièvre, le maire se fil porter dans une barque et voulut remonter la Saône jusqu’à Losne. Il expira pendant le trajet, le onzième jour après le meurtre de Willebaud. Dans l’opinion d’un grand nombre, ces deux hommes, Flocat et Willebaud, qui s’étaient maintes fois juré amitié par les tombeaux des saints, « per loca sanctorum » ; qui, poussés par la cupidité, avaient opprimé et spolié les peuples soumis à leur pouvoir, furent ainsi punis l’un et l’autre de leur perfidie, de leurs mensonges et de leurs rapines : Dieu se chargea de mettre fin à l’oppression et de délivrer les victimes. »

Ces réflexions de Frédégaire suffisent à prouver que la sépulture de Flocat était ailleurs qu’à la crypte.

Il n’est pas possible de dresser, d’une manière sûre, la liste des premiers successeurs de saint Eustade et de saint Tranquille. Les chartes qui livrent les noms de plusieurs d’entre eux ont été mal transcrites. La Chronique de Saint-Bénigne, à cet égard, est incomplète et fait des confusions. Elle avoue d’ailleurs une grande pénurie de documents : « Aucun écrit, dit-elle, ne nous apprend ce que ces abbés — ceux du septième siècle — ont ajouté à l’avoir du monastère; mais nous savons du moins qu’ils ont bien géré et vigoureusement défendu contre toute atteinte le patrimoine acquis par leurs prédécesseurs. En particulier ils maintinrent leurs droits sur le village de Larey, donné à 1 abbaye par le roi Gontran, et où les habitants du voisinage se permettaient de

(3) Frédég., Chro)i., ad ann. 642.

fréquentes déprédations. — Les descendants de ces mauvais voisins imitent toujours leurs ancêtres, ajoute la Chronique : les pères de cette race ont mis à mort saint Bénigne, et les fils ne cessent de molester ses serviteurs (1). »

On se demande en vain ce qui a motivé ces dernières accusations, et quels sont les voisins dont il s’agit.

Les spoliations, la commende, relâchement de la discipline. — Ce n’est pas seulement dans leur domaine de Larey que les religieux se virent inquiétés ou lésés. La violence et la fraude répugnaient à peu de consciences à cette époque. Les églises et les abbayes ayant pris coutume d’affermer leurs biens pour un cens déterminé, plus d’une fois le concessionnaire, se prévalant de sa force, ne paya point le cens convenu et retint cependant la concession, en disposa même en faveur d’un parent ou d’un ami. D’un autre côté, les princes, dépouillés par les ducs et les comtes, prirent un dédommagement sur les biens d’église. Enfin, en temps de guerre, les communautés subissaient sans égards toutes sortes de contributions.

Au milieu de cette violation générale du droit de propriété, l’abbaye de Saint-Bénigne ne fut point épargnée. Elle perdit plus qu’elle n’acquit, pendant un intervalle de deux siècles et demi, de Dagobert à Charles le Chauve. La basilique du martyr en ressentit le contre-coup ; l’édifice ne fut pas entretenu et finit par tomber en ruine.

Tandis que l’église et tous les bâtiments de l’abbaye se démolissaient ainsi peu à peu sous l’action du temps, l'invasion musulmane gagna la Bourgogne (731). Bèze fut dévasté, d’après la Chronique de ce monastère. Saint-Bénigne eut-il le même sort? Il n’existe aucun témoignage à cet égard, et l’on ignore si l’ennemi parut sous les murs de Dijon. A la vérité, la partie de l’enceinte du castrum située entre la porte Vacange et la portelle attenant à la maison du vicomte, s’est appelée jusqu’à sa disparition « la muraille des Sarrasins » ; mais ce nom n’est-il pas dû à des réparations exécutées par crainte des terribles envahisseurs, plutôt qu’à un coup de main tenté par eux?

A côté des ruines matérielles, il y en eut de

(1) Chron., pp. 42, 61.

(2) Fyot, Hist. de Saint-Étienne, pr. 401, u° V. — Chron. de Saint-Bénigne, pp. 104-106, texte et notes.

(3) Analect. Limon., Chron. de Bèze, p. 249. — Remi, ayant

plus déplorables sous le rapport bénéficiaire et sous le rapport disciplinaire. On peut dire, en employant un peu prématurément ce terme, que l’abbaye fut en commende au moins à partir de Pépin le Bref, dès l’époque de sa mairie, et que ce régime dura jusqu’à Charles le Chauve. En effet, l’évêque Eustorge, « Astoricus », qui occupa le siège de Langres sous Charles Martel, paraît avoir déjà exercé sur Saint-Bénigne des droits plus étendus que ceux que lui donnaient les constitutions ecclésiastiques de l’époque; l’abbé Bertilon lui-même, vers 870, n’était toujours qu’un représentant ou vicairedel’évêquelsaac(2).

L’extension, commune alors, de l’ingérence épiscopale dans les abbayes de moines eut sans doute quelque motif justifiable; mais elle amena des abus, que la connivence et la convoitise des princes aggravèrent. On en vit un scandaleux exemple, de 745 à 755. Pendant ces dix années, Pépin donna à son frère, Remi, h administration temporelle de l’évêché de Langres et de plusieurs maisons religieuses, parmi lesquelles était l’abbaye de Bèze. Remi distribua, suivant son gré, aux gens de sa suite les biens sacrilègement usurpés. Bèze fut le lot d’une courtisane, et tous les moines, excepté les vieillards et les infirmes, désertèrent cet asile profané (3). Lorsque, dit la Chronique de Bèze, l’intrus étant écarté, des titulaires légitimes reprirent possession de l’évêché, ceux-ci ne songèrent point à rouvrir le bercail aux brebis dispersées ; ils préférèrent garder pour eux ou pour leur monde le produit des legs faits au monastère. Les uns préposèrent à cette maison des abbés pris dans l’ordre canonial ; les autres l’administrèrent directement. La règle tomba tout à fait en désuétude, et ne se releva que sous Louis le Débonnaire (4). »

Ce relâchement de la discipline ne venait cependant pas uniquement du trouble jeté de la sorte au sein des abbayes. Dans l’éternelle lutte des sens contre l’esprit, ces dangereux ennemis, prenant une triste revanche, sont parfois victorieux là où ils avaient été longtemps vaincus. Cet humiliant démenti de la ferveur se produisit alors par suite de l’atonie des caractères : un retour à la sensualité se joignit au désarroi général, aux difficultés de tout genre qui marquèrent, cette époque, pour précipiter la décadence .'monastique.

laissé Langres, fut promu à l’évêché de Rouen, et expia ses désordres par une pénitence exemplaire.

(4) Ibid., p. 249-250.

Quant au retard apporté par les évêques à la restauration de Bèze et d’autres monastères également maltraités, il serait injuste de ne l’attribuer qu’à l’insouciance et à l’égoïsme. L’auteur delà Chronique de* Bèze n’a vu que l’intérêt de sa maison sans considérer les intérêts d’ordre général. Afin de réparer les dilapidations, les évêques eurent besoin du concours des abbayes. Or ils se l’assurèrent, soit en gouvernant euxmêmes ces établissements, soit en y préposant des hommes de leur droite. Sans doute on dérogea ainsi au règlement ecclésiastique prescrivant d’élire pour abbé un religieux du monastère ou d’un monastère de même règle. Sans doute encore, transgression plus révoltante, on détourna violemment le produit des fondations du but assigné par les donateurs. Mais les malheurs du temps, non moins que les fautes des hommes, expliquent ces irrégularités et ces infractions.

Si l’abbaye de Saint-Bénigne ne partagea point toutes les épreuves de celle de Bèze, elle connut néanmoins ce régime qui était une anticipation de la commende. Ses administrateurs et ses abbés ne furent pas tous des religieux pris chez elle ou dans quelque maison semblable. On le constate par l’étude des chartes (1).

De plus, la remarque suivante de la Chronique de Saint-Bénigne, à propos du temps de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, caractérise une longue période qui commence avant ces princes et ne finit point avec eux : « Alors la ferveur s’était attiédie parmi les religieux; chacun tenait à hériter des biens de ses parents. Quelques-uns cependant donnaient ensuite, par un acte authentique, pour l’usage des frères et les besoins de la communauté, ce qu’ils avaient acquis de la sorte (2). »

Il n’y avait donc presque plus de différence entre les « moines » de Saint-Bénigne et leurs voisins du castrum, les « chanoines » de Saint- Etienne. Ceux-ci, habitant la même demeure et soumis aux exercices de la vie commune, n’observaient point la pauvreté évangélique ; ils avaient la propriété et l’usage de leurs biens. Telle semble avoir été dès l’origine la règle de leur institut, et ce n’est qu’en 1113 qu'elle devint plus austère. Or telle fut aussi, aux huitième et

(1) Voit- Chron. de Saint-Bénigne, texte et notes, pp. 69, 79, 81, 82, 91, 95, 98, 99; Dom Plancher; le recueil de Pérard; Chartes bourguignonnes, p. Joseph Garnier, Paris, 1845.

(2) Chron., pp. 81, 82, 95.

(3) Concile d’Aix-la-Chapelle, en 816.

neuvième siècles, la coutume suivie à Saint- Bénigne. Mais ici c’était le retour à une vie moins parfaite, par conséquent la défaillance et l’infidélité. Car, si l’on tolérait que des clercs vivant en communauté n’eussent pas le courage de mépriser les biens de ce monde, on ne pouvait souffrir « pareille faiblesse » chez des moines, un dépouillement absolu étant de l’essence de leur profession (3).

C’est en cela surtout que les évêques manquèrent de prudence ou de force, ne maintenant pas la stricte observance dans les abbayes de moines dont ils avaient la garde.

Saint' Jacob, pèlerin de Saint-Bénigne. — Malgré ce relâchement de la discipline monastique, saint Bénigne continua d’être dévotement honoré. Évêques, religieux, simples fidèles, pèlerins étrangers s’empressèrent autour de son tombeau. Sa basilique obtint le premier rang parmi les églises de Dijon. Cette prééminence sur la collégiale de Saint-Étienne elle-même eut pour « cause, dit l’abbé Fyot, le respect et la reconnaissance que toutes les églises de Dijon ont cru devoir rendre à celle qui avait l’avantage de posséder le tombeau et les reliques de saint Bénigne, qu’elles ont considéré comme leur apôtre. »

Parmi les pèlerins célèbres du tombeau de saint Bénigne à cette époque, figure saint Jacob (ou Jacques), évêque de Tout. Revenant de Rome, vers 767, il s’arrêta à Dijon, afin de prier devant ce glorieux sépulcre, illustré de plus en plus par les miracles. 11 était depuis quelques jours au monastère, tout absorbé dans les contemplations célestes, lorsque, dit la Chronique de Saint-Bénigne, « du pied de cette tombe qu’il vénérait, il lut appelé par Dieu dans l’éternel royaume, et c’est ainsi que, grâce aux prières du saint, il obtint de partager sa gloire dans le ciel et sa sépulture sur la terre, car iî fut enterré à côté de lui (4). » Les Gesta episcoporum Tullensium, rédigés vers 1107, rappellent le fait en ces termes :

« Jacob pontife de Jésus-Christ mourut à Dijon, et fut inhumé dans la crypte de saint Bénigne martyr. A la tête du tombeau où il repose est l’autel de saint Mansuet confesseur (5). » Saint Mansuet fut le premier évêque de Toul.

(4) Chron., pp. 159-160.

(5) Jacob Christi pontifex, mortem subiens, requiescit in crypta sancti Benigni martyris ecclesiæ Divionensis, habens ad caput altare in honore sancti Mansueti confessoris. — Mon. SS t VIII p. 637.

Une sœur de saint Jacob, Liliosa, vint après la mort de son frère, à la basilique de Saint-Bénigne, « ad limina sancti Benigni », et donna, pour la sépulture du pieux pontife, un domaine où l’on construisit une église en l’honneur du martyr (1). Le vocable de cette église est devenu le nom du bourg qui s’est formé autour d’elle. C’est le bourg de Saint-Blin (Haute-Marne), Blin ou Belin équivalant à Berin, altération de « Benignus ».

Mauvais état de la basilique. — Vers 810, l’administrateur de Saint-Bénigne était Herlegaudus, archidiacre de Langres, issu d’une maison noble de Bourgogne. Il fit la cession à l’abbaye de tout son patrimoine, et décida plusieurs membres de sa famille à ajouter leurs propres dons à ceux qu’il avait faits. Sa sollicitude pour les intérêts du monastère l’entraîna plus loin. Après la mort de Charlemagne, dans les premières années de Louis le Débonnaire, il se rendit auprès de ce prince, afin d’attirer son attention sur la ruine dont était menacée, faute d’entretien, la basilique du martyr.

En effet, une restauration paraissait urgente. Les murs, délabrés, commençaient àfléchir; la toiture était à renouveler. Pour suffire à la tâche, Herlegaudus demandait que les vassaux du roi, qui étaient bénéficiaires de l’abbaye, lui vinssent en aide en payant régulièrement toutes les dîmes, comme l’exigeait la justice.

Louis le Débonnaire délivra un diplôme, adressé à cinq de ses vassaux que l’abbé avait sans doute signalés. Le prince leur rappelait que les bénéfices dont ils avaient la jouissance leur imposaient des charges envers l’église Saint-Bénigne ; il leur enjoignait de s’en acquitter, et de seconder les desseins de l’archidiacre Herlegaudus (2).

On ignore quel fut le résultat précis de ces démarches. Il est à croire que le roi fut peu ou point obéi.

L’évêque de Langres était alors Albéric, zélé prélat, dévoué aux communautés religieuses. Il fut le restaurateur de Bèze. A la mort d’Herlegaudus, il donna pour abbé à Saint-Bénigne son chorévêque, Herlebertus. Mais la Chronique se borne à louer le dévouement d’Albéric et à résumer les chartes de donation qui datent de son épiscopat. Elle ne parle point de travaux exécutés à la basilique.

(1) Chron. de Saint-Bénigne, pp. 159-160.

(2) Ibid., pp. 90, 91.

Convulsionnaires. — Après Herlebertus, un autre chorévêque, Ingelramnus, fut préposé au monastère de Saint-Bénigne, et Teutbaldus remplaça Albéric sur le siège de Langres.

Pendant cette administration, se produisirent dans la basilique de curieux accidents, qui semblent avoir eu pour principales causes l’imposture, la superstition et le nervosisme. De tels phénomènes s’étaient déjà vus ailleurs auparavant, et l’histoire ecclésiastique en a signalé d’autres depuis.

Ce fut un peu après 841, date de l’ordination d’Amolon, archevêque de Lyon, qui écrivit à ce propos à l’évêque de Langres (3).

Deux moines étrangers apportèrent d’Italie à Dijon de prétendues reliques d’un saint inconnu, qui furent déposées à côté du tombeau de saint Bénigne, « juxta sepulcrum gloriosi martyris ». Le manque de renseignements inspira bientôt de l’inquiétude. Un des moines fut envoyé en information, mais ne revint pas. L’autre mourut. L’année suivante, aux solennités pascales, des faits singuliers commencèrent à jeter le trouble parmi ceux qui vénéraient ces reliques. Il ne s’agissait pas de guérisons; mais des femmes de condition vulgaire ou noble étaient subitement atteintes de convulsions, tombaient sur le pavé, et recouvraient avec peine leur calme habituel. Plusieurs s’établirent en permanence dans le lieu saint, sous prétexte que, rentrées dans leurs maisons, elles ressentaient plus violemment les mêmes attaques. Arriva un moment où la basilique fut envahie par trois ou quatre cents personnes qu’on ne pouvait plus décider à se retirer. La contagion se propagea. Pareilles scènes troublèrent Saint-Étienne et d’autres églises à Dijon, même, à Saulieu, l’église où reposaient les saints martyrs Andoche, Thyrse et Félix.

Teutbaldus, évêque de Langres, députa alors l’abbé de Saint-Bénigne auprès du métropolitain Amolon. Celui-ci, ayant appris de la bouche d'Ingelramnus tout ce qui se passait, congédia l’abbé, avec ordre de demander en son nom à l’évêque la relation par écrit de cette étrange affaire. Teutbaldus ne se pressa point d’écrire. Cependant l’archevêque entendit de nouveaux témoins, qui confirmèrent le récit d’Ingelramnus, et sans plus attendre, il adressa à Teutbaldus une lettre, qui s’est conservée.

(3) Acl. SS., t. I Nov., pp. 148 et seq.

Vu les doutes fondés qui existaient sur l’authenticité des reliques et à raison des désordres qu’elles avaient occasionnés , Amolon recommanda d’enlever ces ossements de l’église, « de sacris adytis et de loco celebri », et de les enterrer dehors, dans l’atrium, « foris in atrio ».

Il rappela que les fidèles ne devaient point s’assembler habituellement, pour les devoirs de religion et de piété, dans les églises des monastères, mais dans leurs paroisses respectives. S’ils avaient la dévotion de visiter en foule les tombeaux des saints, ils connaissaient les jours marqués pour ces réunions : les rogations, les jours de Litanies, le temps du carême, les vigiles et les fêtes des martyrs. En dehors de ces jours consacrés, ce n’était que privément et sans bruit qu’il convenait de fréquenter les basiliques.

L’évêque Teulbaldus suivit sans doute les prescriptions du métropolitain.

Ainsi qu’Albéric son prédécesseur, il se montra zélé pour les intérêts du monastère, et en améliora le sort autant qu’il le put. Les donations devinrent plus abondantes, et la prospérité matérielle commença à renaître. Mais la discipline ne reprit point sa vigueur, malgré les canons des conciles, qui entreprenaient de relever l’ordre monastique. Les religieux furent toujours des clercs vivant comme les membrès d’un chapitre séculier (1).

Restauration sous Charles le Chauve, 870. — La restauration de Saint-Bénigne, au temporel et au spirituel , fut l’œuvre de l’évêque Isaac. Dès que ce pontife eut le gouvernement de l’église de Langres, il s’efforça de rendre aux basiliques leur ancienne splendeur, et aux monastères de vrais religieux. C’est en 869 qu’il fixa son attention sur Saint-Bénigne. Il alla trouver Charles le Chauve, qui désirait lui-même voir l’abbaye sortir de ses ruines. Devant le prince, l’évêque exposa que cette maison, « jadis remplie d’une foule de saints moines, était maintenant presque abandonnée sinon anéantie. » Il avait formé le dessein d’y renouveler la sève religieuse, en y appelant « des hommes résolus à servir Dieu fidèlement sous la règle de saint

(1) Chron. de Saint-Bénigne, pp. 95, 96. —Une charte de 841 ou 842 nomme les religieux canonici. Cf. J. Garnier, Chartes bourguignonnes, p. 131.

(2) Chron. de Saint-Bénigne, pp. 97-101 ; D. Plancher, ffisl. de Bourgogne, t. I, pr. xi ; Pérard, p. 149.

(3) Concedimus eis (monachis) imprimis habere propriam ele-

Benoît. » Afin de réussir dans cette entreprise, il réclamait le concours du monarque. Le roi fit ses libéralités, confirmant d’anciens dons, en ajoutant de nouveaux, et l’évêque se mit l’année suivante à réaliser son projet (2).

On ignore avec quels éléments fut régénérée l’abbaye. Isaac y préposa d’abord, en qualité d’abbé, Bertilon, l’un de ses chorévêques. Mais il statua que dans la suite les religieux éliraient l’un d’eux pour cette charge, selon la règle de saint Benoît (3).

La Chronique touche à peine le côté intime de cette première réforme, comme elle ne dit qu’un mot de la restauration de l’église. Elle s’arrête plutôt à analyser les chartes de donation, et affirme en général que l’évêque Isaac, aidé de l’abbé Bertilon, améliora du double l’état du monastère (4). Sans aucun doute, l’auteur eut peu de documents en dehors des titres qu’il résume.

Une mesure prise par l’évêque prouve que le zèle déployé pour les intérêts temporels ne fit pas négliger les intérêts spirituels. Isaac comprit que Bertilon, à la fois chorévêque et abbé, ne pouvait suffire à cette double tâche, dans un moment où il fallait d’une part renouveler l’esprit religieux parmi les cénobites, et d’autre part remédier aux maux que les troubles du royaume et l’invasion normande causaient aux églises du diocèse. 11 adjoignit donc à l’abbé un coadjuteur, Saron, qui fut investi du gouvernement des âmes. Ainsi, tandis que Saron, présidant l’assemblée des frères, s’appliquait avec eux aux divines contemplations, Bertilon, plus libre, expédiait les affaires administratives (5).

Parmi les dons qui datent de cette époque, un des plus importants à noter concerne le quartier de Dijon dit « le Bourg ». Depuis un temps indélimitable, ce quartier s’appelait le « vicus sancti Benigni », et ce nom impliquait quelque inféodation au monastère. Le cimetière avait dû être placé sous la dépendance des moines de très bonne heure, dès saint Grégoire, disait la tradition de l’abbaye. Bien que les bulles appuyant cette possession soient réputées apocryphes (6), les droits qu’elles sauvegardaient n’en étaient pas moins anciens. Ainsi, sauf leglise Saint-

ctionem succiduis temporibus, ex ipsis secundum regulam sancti Benedicti abbatem eiigere. — D. Plancher, I, pr. xi.

(4) Chron. de Saint-Bénigne, p. 97.

(5) Ibid., pp. 105-106.

(6) Ibid., pp. 62, 63. — L. Delisle, Mèl. de palèogr. et de bibliogr., pp. 37-52.

Jean, qui relevait directement des évêques, sauf un cloître voisin, où vivaient des religieuses, et qui se trouvait dans les mêmes conditions, les édifices et bâtiments du cimetière devaient en général appartenir à Saint-Bénigne.

Or, par un règlement confirmatoire et ampliatif, Charles le Chauve et Isaac agissant de concert gratifièrent les nouveaux moines de droits considérables sur le Bourg (1).

Ce renouvellement opéré dans l’abbaye, joint à une franche adoption de la règle de saint Benoît, a fait écrire dans les Annales brèves de Saint- Bénigne, à l’année 871 : « Commencement du monastère de Dijon » (2). Cette année, en effet, inaugurait une ère de réforme, mais qui n’eut cependant pas une très longue durée.

Isaac entoura de solennité la restauration dont il fut le promoteur et l’appui. De l’avis du métropolitain, de son autorité propre et de celle de ses chorévêques, il frappa d’excommunication quiconque oserait porter dommage à Saint-Bénigne, dans ses statuts, ses personnes ou ses biens. Il fit souscrire, par plusieurs archevêques et évêques, la charte énonçant les droits de l’abbaye et la peine édictée contre les violateurs.

Le mot de la Chronique qui se rapporte à la restauration de l’église est des plus sommaires. « Isaac, lit-on, rétablit dans son premier état la basilique de Saint -Bénigne, qui se trouvait presque détruite (3). »

On ne peut prendre à la lettre cette expression : « dans son premier état ». Elle signifie que l’édifice subit de sérieuses et importantes réparations, et n’exclut point quelque agrandissement.

11 faut donc chercher quels travaux furent alors exécutés.

La chapelle de Sainte-Marie-Mère-de-Dieu.

— Grâce au déblaiement de la chapelle souterraine située sous la cour de l’évêché actuel, on se rend compte de ce que devint la première basilique, au neuvième siècle; on s’explique les modifications qui en transformèrent alors

(1) Chron. de Saint-Bénigne, p. 99. — D. Plancher, I, pr. xi. — Pérard, p. 149. — La partie dn Bourg située sur la rive droite de Suzon et comprenant l’abbaye s’appelait précisément « Claustrum sancti Benigni ». Le Bourg dans sa totalité s’étendait sur les deux rives du torrent.

(2) Cœpit Divionense monasterium. — Mon. SS., t. V, p. 38.

(3) Basilicam sancti Benigni jam pene dirutam in pristinum statum restauravit. — Chron., p. 97.

(4) Bibl. nat., lat. 12662, pp. 328 et suiv.

(5) Titres de Saint-Bénigne, église et bâtiments.

le plan et l’ordonnance selon le tracé de la planche III. Avec les seuls dessins conservés à la Bibliothèque nationale (4) et aux Archives de la Côte-d’Or (5), ou les éditions qu’on en trouve dans Mabillon (6), Dom Plancher (7), Mgr Bougaud (8), il était fort difficile de se représenter l’église restaurée sous Charles le Chauve. Mais depuis que le monument, sorti des décombres et dégagé de remplissages parasites, a fourni des données plus complètes, l’histoire de. sa construction s’est précisée. Afin de mieux suivre le développement de cette histoire, le lecteur confrontera les planches III, IV et XXVI. Les deux dernières retracent l’église romane, mais l’abbé Guillaume conserva de la basilique ancienne des parties faciles à reconnaître, et qui permettent la superposition des divers plans.

. Dès les temps anciens, il y eut dans les monastères, sous le vocable de « Sainte-Marie- Mère-de-Dieu », une chapelle, soit indépendante de la principale église, soit placée à la tête ou chevet de cet édifice. Pareille chapelle, « altare », disposée de la seconde manière, « quod caput ecclesiæ dicebatur », existait certainement à Saint-Bénigne, après les restaurations du neuvième siècle. Vers 938, il en est fait mention (9).

Cette chapelle de Sainte-Marie occupait un emplacement exactement connu. Elle était, dès l’époque de sa première mention, à l’étage de plain-pied du petit bâtiment dont l’abbé Guillaume fit l’appendice oriental de la rotonde, soit au point C de la planche III.

En effet, d’une part, l’étage souterrain de cet appendice est antérieur à l’abbé Guillaume. Suivant M. Charles Suisse, architecte diocésain, à l’endroit où la rotonde épouse la première travée de l’appendice, il v a un raccordement manifeste, une différence palpable entre les deux maçonneries ; et celle de la travée s’accuse nettement comme la plus ancienne. Dom Plancher affirme de même l’antériorité de cette extrémité de l’église par rapport à la rotonde, non seulement pour l’étage de la crypte, qui nous reste, mais encore pour celui de plain-pied, qui a disparu ;

(6) Mabillon, Annal. O. S. li., t. IV, pp. 152 et suiv,

(7) D. Plancher, Hist. de Bourgogne , I, pp. 479, 485. — Les dessins de D. Plancher ont été reproduits par M. l’abbé Guérin, Bulletin d’hist. et d'archèol. relig. du dioc. de Dijon , livrais, de mai-juin 1885.

(8) Mer Bougaud, Étude sur saint Bénigne, pp. 483 et suiv.

(9) . Post mortem ipsius Ademari, Lampaia uxor ejus dédit ad altare sanctæ Mariæ in hoc loco constitutum, quod caput ecclesiaj dicebatur ab antiquis... — Chron., p. 116. La charte est d’environ 938 : voir Pérard. .

il signale dans Ttin et l’autre un travail différent des bâtisses du onzième siècle (1). La tradition dijonnaise était si éloignée d’attribuer cette construction à l’abbé Guillaume, qu’elle la faisait remonter jusqu’à saint Grégoire.

Tout indique, d’autre part, que l’appendice de la rotonde était, bien avant le onzième siècle, relié à la basilique, et qu’il en formait la tête ou chevet, « caput ». Ni l’auteur de la Chronique, ni Raoul Glaber ne disent que l’abbé Guillaume ait réuni deux édifices en un seul; et, vu les détails dans lesquels ils entrent, ils l’auraient noté, si l’abbé Guillaume l’avait fait. Cependant, nous allons le démontrer, c’est par suite de la réunion de deux édifices que l’appendice en question fit partie de la basilique. Dès lors cette disposition date au moins de la restauration de 870.

On est donc fixé sur l’emplacement exact de la chapelle de Sainte-Marie, mentionnée vers 938. C’est bien au point C de la planche III qu’il faut voir cet « altare quod caput ecclesiæ dicebatur ab antiquis ».

D’après Dom Plancher, trop attaché ici à la tradition populaire, saint Grégoire lui-même aurait construit la chapelle Sainte-JVIarie et en aurait fait le chevet de la basilique. On ne peut souscrire à semblable opinion. En effet, le plan général est trop insolite pour ne pas impliquer la réunion de deux édifices d’abord séparés. Le monument, d’ailleurs, atteste le fait de cette réunion, ainsi qu’on va le remarquer. Il y eut donc, à un moment donné, deux églises de dimensions très inégales, bâties à peu de distance l’une de l’autre, presque dans le même axe, et ces deux églises furent mises plus tard en communication. Or, c’est par une hypothèse gratuite que l’on supposerait que saint Grégoire, sa basilique étant terminée, érigea une chapelle indépendante en l’honneur de sainte Marie, puis ensuite relia par une nef cette chapelle et la basilique. Aussi bien, certains caractères architectoniques et quelques détails du plan fournissent une preuve positive contre une telle opinion.

11 faut s’attacher à une explication meilleure, basée sur des observations exactes, que nous commençons par exposer.

En étudiant avec soin la crypte dans son état actuel (planche XXVI), en joignant aux résultats de cette étude quelques remarques de Dom

Plancher, on obtient une série de constatations intéressantes, dont voici les principales :

Une déviation d’axe entre lacella de l’extrême chevet et le rond-point renfermant le tombeau est sensible pour un œil attentif ; elle a été surtout frappante pendant la durée des fouilles de 1890.

Cette cella, carrée, offre une bâtisse très grossière et un appareil fort irrégulier, qui dénotent une construction de la période du cinquième au neuvième siècle. La déviation d’axe, le plan luimême indiquent un édicule d’abord isolé, et dont le tracé se retrouve complet, sauf peut-être, au levant, une absidiole qui aurait disparu. Au mur du midi s’appuyait un réduit barlong, dont l’arcade d’entrée a laissé un dernier vestige : cette arcade, cintrée, était faite de petits voussoirs ayant l’épaisseur d’une brique. Le réduit paraît moins ancien que lacella.

Devant la cella, séparés d'elle par un couloir voûté, sont deux massifs de maçonnerie, différents de ce qui précède, pour le plan et le travail. Ces massifs paraissent être le bas d’un ancien pignon tourné à l’est, garni de larges bandes murales peu saillantes, et percé d’une porte, transformée en arcade, dont les pieds-droits apparaissent au premier décrochement. Au côté nord de la porte, dans l’épaisseur de la bande murale, on a cru reconnaître une fenêtre étroite. Les angles rentrants de chaque bande ont été remplis, et le remplissage des deux angles voisins de la porte est en pierre de taille, genre d’appareil qui ne figure que là et dans les pieds-droits, qui sont attenants.

La porte donnait accès dans une nef s’allongeant vers le couchant, et dont le sol, inférieur à celui de la cella, est supérieur à celui de la rotonde. De cette nef il ne resta plus qu’une travée après la construction de leglise romane. Auparavant il devait y en avoir quatre, se succédant sur un plan régulier jusqu’au rond-point de la basilique, comme l’indique la planche III. Le plan régulier résulte, en effet, du détail suivant. Trois fenêtres éclairaient chacune des deux absidioles qui flanquaient la dernière travée près du rond-point. Dom Plancher signale les vestiges de ces fenêtres, à l’étage de la crypte. Les constructeurs de la rotonde les avaient aveuglées, mais en laissant subsister une partie des embrasures. Cette affirmation est catégorique dans le texte et dans les dessins de l’ouvrage de Dom

(1) D. Plancher, Hist. de Bourgogne , I, p. 492, n° 58.

Plancher (1). On doit donc en tenir compte, bien que toute trace de fenêtre ait disparu depuis la reprise à neuf, vers 1858, de l’appareil des murs et de la voû te des absidioles.

Avant l’abbé Guillaume, la cella et tout le bâtiment de jonction avec la basilique avaient double étage. On jugera par la coupe donnée planche VII des caractères architectoniques des travées hautes et basses de ce bâtiment. Dans l’examen de la planche VII, il faut négliger pour le moment l’étage supérieur de l’appendice, car cet étage fut, ainsi que la rotonde, l’œuvre de l’abbé Guillaume. Les deux étages inférieurs sont seuls à considérer (2).

Tel est l’ensemble d’observations qui permet de présenter, au moins comme très probables, les conclusions suivantes.

La basilique de Saint-Bénigne dut prendre un certain développement avant le règne de Charles le Chauve, sans qu’on puisse davantage préciser la date. Non seulement l’affluence toujours croissante des fidèles au tombeau fut une raison d’agrandir l’édifice, mais, de plus, on voulut associer à la sépulture du martyr, en déposant leurs restes dans la crypte, les saints déjà inhumés dans le cimetière et les personnages qui mouraient avec le sceau des vertus ou de la pénitence chrétienne. On se proposa encore de rassembler, sous une garde sûre, en un même lieu, les reliques que l’on craignait de voir profaner par les hordes sanguinaires qui désolèrent le pays à partir du milieu du huitième siècle. Pour ces divers motifs, l’église bâtie par saint Grégoire se dilata dans sa partie souterraine, tandis que, dans la partie haute, sa toiture et ses murailles mal entretenues menaçaient de tomber.

Il y eut donc un prolongement de la crypte du côté de l’orient , et la construction nouvelle s’arrêta à quelques pas d’une autre plus ancienne, c’est-à-dire de cette cella qui devint peu après le chevet de tout l’édifice.

Le cimetière chrétien de Dijon renfermait, selon l’usage général, plusieurs basiliques ou chapelles. Grégoire de Tours en a signalé quelques-unes. D’autres ont pu être construites après lui. La cella en question fut sans doute,

(1) D. Plancher, Hist. de Bourgogne , I, p. 483, n° 25, et dessin, p. 4S5.

(2) La planche VII a pour base documentaire la coupe publiée par D. Plancher, I, p. 499, rectifiée d’après les restes du monument et la description de la Chronique.

(3) On voit aujourd’hui une pierre tombale dans la paroi du petit édifice, mais cet encastrement est moderne, il en sera parlé plus loin.

à l’origine, un monument de ce genre, contenant quelque sépulture vénérable, ou l’autel d’un saint, voire de la sainte Vierge (3).

Pendant le neuvième siècle, très probablement dans la restauration due aux soins de l’évêque Isaac, un étage fut élevé sur la nef qui prolongeait la crypte à l’orient, et sur la cella elle-même, que l’on rattacha ainsi à la basilique. L’autel du nouvel étage de la cella fut dédié en l’honneur de « sainte Marie mère de Dieu ». Par ce fait, il y eut, au niveau et au chevet de la partie supérieure de la basilique de Saint-Bénigne, comme une autre église sous le vocable particulier de la sainte Vierge. Le sanctuaire ou « al tare » de cette seconde église était formé de la partie haute de la cella, et la nef ou atrium comprenait la partie à même niveau du bâtiment de jonction avec la basilique.

L'étage inférieur eut probablement aussi un autel, un vocable particulier, peut-être celui de saint Jean-Baptiste, qu’on lui trouve sous l’abbé Guillaume, mais il n’en existe aucun témoignage. A cet étage, le couloir de séparation, primitivement à ciel ouvert, fut maintenu, et chacune de ses extrémités débouchait sur le cimetière.

Une charte de l’an 882 contient une allusion évidente à l’aménagement de la basilique selon l’ordonnance indiquée. « Le monastère, lit-on dans ce titre, est dédié en l’honneur du Sauveur du monde , de Marie mère de Dieu toujours vierge et de tous les saints (4). » Déjà par conséquent l’église de l’abbaye était placée sous le patronage de la sainte Vierge et de tous les saints, en même temps que sous celui de saint Bénigne et de saint Maurice.

On se rend compte maintenant d’une partie des travaux qui furent exécutés à l’église Saint- Bénigne dans la restauration de 870. Avant d’en signaler d’autres, il est curieux de noter une raison qui a pu contribuer à l’aménagement donné alors à l’édifice.

La coïncidence de la fête de la Toussaint avec l’anniversaire du martyre de saint Bénigne paraît avoir influé sur le choix des vocables de certaines parties ou chapelles de la basilique, comme aussi sur telle disposition archi-

(4) Warnerius et uxor sua Eriburgis condonaverunt sancto Benigno et monachis illi famulantibus in monasterio juxta muros Divionis casti'i posito, ubi ipse preciosus martyr Ohristi quiescit ; qui locus est sacratus in honorem Salvatoris mundi ac perpetuæ virginis Dei genitricis Mariæ Sanctorumque omnium... — J. Garnier, Charles bourguignonnes , Paris, 1845, p. 129.

tectonique dont il sera parlé, à propos de l’église romane.

On connaît les origines de la fête de la Toussaint. Le 13 mai 609, le Panthéon fut dédié au vrai Dieu, sous le titre de « la sainte Vierge et tous les martyrs ». Au siècle suivant, vers 737, le pape Grégoire III, ayant fait construire dans l’église Saint-Pierre une chapelle en l’ honneur « du Sauveur, de la sainte Vierge et de tous les saints », établit à cette occasion une fête qui prit le nom de « Fête de tous les Saints », et finit par être fixée au 1er novembre. La nouvelle solennité passa d’abord de Saint-Pierre au Panthéon ou Sainte-Marie-aux-Martyrs. Ensuite, elle se répandit dans toute l’Église latine, après l’édit de Louis le Débonnaire prescrivant la célébration de la Toussaint dans ses États, et surtout après la confirmation ampliative de cet édit par le pape Grégoire IV.

Il fut assez naturel, le 1er novembre étant à la fois la fête de saint Bénigne et celle de la sainte Vierge et de tous les saints, de marquer cette occurrence, en quelque manière, dans l’édifice lui-même, surtout à une époque où l’idée liturgique contribuait puissamment à fixer l’ordonnance des églises. Nous verrons l’abbé Guillaume tenir compte de ce principe. Mais il est à croire qu’on le fît avant lui, dès le neuvième siècle, et telle fut peut-être l’origine de l’érection de 1 <( altare sanctæ Mariée », ou du moins des conditions particulières de son aménagement.

Vers 938, l’église ou chapelle de Sainte-Marie lut spécialement dotée par Lampaia, alias Lampadia et Lampagia, veuve du comte Adémar. Précédemment, les deux époux avaient donné â Saint -Bénigne des immeubles considérables, auxquels ils avaient ajouté de riches offrandes mobilières : « leur chapelle (vases sacrés et autres objets), avec des reliques du saint Sauveur, de sainte Marie et d’autres saints; avec des croix d’or et d’argent, des châsses, des vête-

(1) Chron. de Saint-Bénigne, p. 1 16 ; Pérard, pp. 160-161.

(2) Fyot, Hist. de Saint-Étienne , pr. 93.

(3) A l’origine, on le sait, les basiliques, même importantes, a\ aient nuement plus de trois absides ; souvent elles n'en avaient qu’une. Mais au neuvième siècle, les absides se multiplièrent dans les églises bâties à neuf ou restaurées. Nous citerons comme exemple l’église encore existante de Saint-Philbert-de-Grandlieu (Loire- Inférieure), construite vers 815 par les moines de Noirmoutier, et remaniée vers 836 par les mêmes religieux, qui y transférèrent à cette époque le corps de saint Philibert. Afin d’aménager une crypte, destinée à renfermer ces saintes reliques, l’abbé Hilbod apporta dans l’édifice des modifications analogues, en plus d’un point, à celles que reçut sous Charles le Chauve l’église Saint-Bénigne ' de Dijon. Tout le chevet de la construction première fut rebâti, copieu-

ments et tous les ornements des reliques (1). » C’est ce même comte Adémar qui, vers l’an 900, fit transférer de Soissons à Dijon le corps de saint Médard (2).

Construction des absidioles et translation des corps saints. — En même temps que la première basilique s’agrandissait par l’adjonction de la chapelle de Sainte-Marie, elle se développait aussi par la construction* d’absides secondaires, en arrière-plan de l’abside principale. Nous reteouvons encore ces absides à l’étage de la crypte, distribuées autour du tombeau de saint Bénigne. Elles devaient se répéter à l’étage de plain-pied, dans la même verticale et sur le même plan. Cette exacte superposition disparut dans l’église romane, où l’ordonnance de l’étage de plain-pied fut notablement modifiée. Mais il est à croire que les dispositions primordiales étaient tout à fait symétriques dans la partie haute et dans la partie basse de l’édifice.

L’axe des nouvelles absidioles fut parallèle au grand axe de la basilique. Il n’y eut aucun essai du système des absides rayonnantes. Tel a été d’ailleurs le plan généralement suivi par les architectes du neuvième siècle (3).

Ces travaux de restauration et d’agrandissement venaient d’être exécutés à Saint-Bénigne, lorsque les gardiens de quelques tombeaux, saints, dans le nord de la France, prirent le parti de transporter les ossements sacrés, afin de les mieux préserver de tout péril, jusque dans la forteresse de Dijon. « Ce castrum, en effet, dit la Chronique de Bèze, avait de solides remparts et semblait inexpugnable. Aussi les reliques de plusieurs saints y furent transférées (vers 900). Parmi ces reliques les unes retournèrent plus tard à leurs sanctuaires primitifs, les autres demeurèrent à Dijon ou furent données aux monastères voisins. » Outre le corps de saint Médard, Dijon reçut ainsi celui d’un autre évêque,

sement étendu, et muni de trois absides secondaires, tracées en arrière-plan de l’abside principale, mais ayant le même axe que celle-ci, ou des axes parallèles. « Pariete primæ frontis disjecto et quidquid altitudinis est crucis funditus everso, atque copiose extenso locus sepulturæ mirifice est transvolutus, tiibus perinde absidis circumcirca adjectis ». — (De texte est d’un contemporain du tait, Ermen taire, religieux de Noirmoutier. Voir Hist. de l'abb. de Tournas, par Chifllet, p. 98.

La vieille église de Saint-Philbert-de-Grandlieu a été en 1896 le théâtre de fouilles intéressantes dirigées par le R. P. Camille de La Croix. Sur le résultat de ces fouilles plusieurs publications ont déjà paru, entre autres une notice par M. Léon Maître, archiviste de la Loire-Inférieure, insérée au Bulletin archéologique , 1896.

saint Silvin, dit d’Auchy, du nom du monastère où il fut inhumé (Auchy-les-Moines, Pas-de- Calais) ; celui également de la bienheureuse Aneglia, fondatrice de l'abbaye d’Auchy. L’église Saint-Etienne abrita ces pieux dépôts. Les moines de Bèze y portèrent de même le corps de saint Prudent , martyr , qu’ils possédaient depuis quelques années. Quand il leur fut rendu, on leur donna aussi ceux de saint Silvin et de la bienheureuse Aneglia (1).

Une partie des reliques alors transférées à Dijon et distribuées ensuite aurait-elle été donnée à Saint-Bénigne? Un corps saint, dès son arrivée, aurait-il été porté à la basilique et enseveli par sûreté dans la crypte ? Ces hypothèses sont plausibles. C’est ainsi — à moins qu’il ne s’agisse de quelque sainte dijonnaise demeurée inconnue — que l’abbaye obtint les reliques d’une sainte Radegonde, que l’on ne peut guère identifier, comme on l’a fait, avec l’épouse du roi Clotaire Ier, morte religieuse à Poitiers. Ces reliques furent trouvées pendant que l’abbé Guillaume reconstruisait l’église. La suite des travaux, dit la Chronique, amena « la découverte de sainte Radegonde ; ses ossements, enveloppés d’un suaire de toile cirée, reposaient dans une châsse en bois cachée sous terre ; il y avait à la tête une lame de plomb où le nom de la sainte était inscrit. » Ces expressions, qui traduisent fidèlement le texte de la Chronique, paraissent désigner un corps entier, plutôt que des reliques partielles. Les Inventaires du trésor de l’abbaye mentionnent du reste a le chef de sainte Radegonde », et l’on voit, par un passage du Supplément de la Chronique, que la relique était réellement « cervix sive caput sanctæ Radegundis (2) ». Tout cela s’accorde peu avec les documents relatifs aux reliques de sainte Radegonde de Poitiers (3).

(1) Chron. de Bèze, p. 270 ; Ad. 55., t. III Febi\, p. 28.

(2) Chron., pp. 142, 224 ; B. Prost, le Trésor de Saint-Bénigne , apud Mém. de la Société bourguignonne de Géogr. et d’Hist., t. X.

(3) .4c/. 55., t. III Aug., p. 65, nos 85-88.

(4) Sepultus vero est (Tranquillus) ad dexteram partem sepulchri sancti martyris Benigni, juxta sanctain Paschasiam, juxtaque eum posita fuit sancta Florida. Ex altéra vero parte, juxta sanctum Eustadium sepulcrum fuit sancti Hilarii senatoris eonjugisque ejus sanctæ Quietæ. — Chron., p. 11.

D’après une note précédente, saint Jacob avait son tombeau vis-à-vis l’autel de saint Mansuet, c’est-à-dire l’autel des Confesseurs, érigé dans la première absidiole à gauche du tombeau de saint Bénigne.

Bertilon fut inhumé du côté du midi, par conséquent à droite. — Chron., p. 111.

In liac (inferiori ecclesia s eu crypta Confessionis — distincte de la rotonde, en avant de laquelle elle s’étendait du côté de l’occident — )

Ce sont principalement les saints inhumés . jadis dans le cimetière de Saint-Bénigne qui furent, au neuvième siècle, transférés dans la crypte, près du tombeau du martyr. Là, on peut l’admettre, reposaient déjà les deux premiers abbés du monastère, saint Eustade et saint Tranquille, ainsi que saint Jacob, évêque de Toul. Sainte Paschasie y fut transférée, de la basilique spéciale où on la vénérait précédemment. De même, saint Hilaire, sainte Quiète, sainte Floride échangèrent leur antique sépulture pour une place d’honneur dans la crypte.

L’abbé Bertilon fut directement inhumé dans le même lieu, vers 878.

Sûrement, la disposition de ces sept tombeaux dans la crypte est antérieure à l’abbé Guillaume. Le célèbre abbé ne remua aucun d’eux, et l’ordre dans lequel les range l’auteur de la Chronique, remonte au neuvième siècle. Quatre s’étageaient à droite du sépulcre de saint Bénigne, c’est-àdire, du côté du midi : ceux de sainte Paschasie, de saint Tranquille, de sainte Floride, de l’abbé Bertilon. Trois s’étageaient à gauche : ceux de saint Eustade, des saints époux Hilaire et Quiète, de saint Jacob (4).

Ainsi s’exprimait la pensée chrétienne, dans sa beauté et sa richesse. Par la réunion des tombes sacrées dans les fondations de l’église , on témoignait d’abord une foi vive en la puissance des saints. Leurs sépulcres étaient regardés comme les bases et les colonnes de l’édifice spirituel dont la structure était l’œuvre des générations de moines, qui se succédaient en ce lieu. Plus tard, nous verrons, à Saint-Bénigne, l’art de la peinture s’emparer de la même idée, et essayer de la traduire en un curieux tableau. On voulait encore attester la fécondité de l’apostolat chrétien, et montrer, dans cette couronne de tombeaux saints rangés autour de celui de

sanctorum corpora quiescentia sæpedicti testis Christi beata ambiant inembra, quorum in principio hujus libri nomina sunt adnotata. — Ibid., p. 142.

Les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur assignaient à sainte Paschasie une tombe de la rotonde, située en face du tombeau de l’apôtre-martyr, dans la nef circulaire la plus centrale. Si le renseignement est exact, il s’agissait là d’un aménagement postérieur au onzième siècle. Quand la Chronique fut rédigée, vers 1050, la tombe de sainte Paschasie n’était point dans la rotonde, mais dans l’église inférieure ou crypte de la Confession, du côté droit ou méridional ; on le voit par les textes qui précèdent.

Dans la liste et le tableau des sépultures, dressés au dix-septième siècle et publiés en divers ouvrages (Mabillon, Annal. O. S. B. ; Mgf Bougaud, Étude sur saint Bénigne ; G. Dumay, Épigraphie bourguignonne), il y a peu de renseignements sûrs, de l’aveu des Bénédictins eux-mêmes. — Bibl. nat., lat. 12662, fol. 269 et 288.

l’apôtre -martyr, l’épanouissement du germe planté, durant les premiers siècles, dans le sol dijonnais. Enfin on avait de la sorte concentré et rendu plus pénétrant le parfum de nos origines chrétiennes : la crypte de Saint-Bénigne avait pris l’aspect des catacombes romaines, et d’une manière si forte qu’il ne s’est point entièrement effacé, malgré l’enlèvement de toutes les reliques.

Les ossements reposèrent dans les tombeaux, en partie du moins, probablement jusqu’à la fin du treizième siècle. Quelques-uns furent distraits et allèrent enrichir d’autres églises. C’est ainsi que la moitié du corps de sainte Paschasie fut donnée à l’abbaye de Flavigny, par Fulcherius qui gouvernait à la fois ce monastère et celui de Dijon (940-955) (1).

De Saint-Jean furent également transférés, sur la fin du neuvième siècle ou au commencement du dixième, les deux pontifes saint Urbain et saint Grégoire. La sépulture de saint Tétric resta pour lors intacte, mais on l’ouvrit plus tard, puisqu’au dix-septième siècle une châsse placée au-dessus du maître-autel de Saint-Jean renfermait une relique portant cette inscription :

« De capite sancti Tetrici episcopi (2). » Le diacre Pierre, frère aîné de Grégoire de Tours, demeura aussi dans la tombe où on l’avait

(1) Fulcherius tempore Ludovici filii Caroli Simplicis... Hierosolymam profectus anno Dominicæ Incarnationis 944, partem clavi Domini et portiunculas cracis ejus, zonæ et sudarii, baculi quoque apportavit suæ ecclesiæ. Rexit etiam Divionensem ecclesiam. Sanctam quoque Paschasiam Flaviniacensi intulit ecclesiæ, mediam scilicet pai'tem corporis ejus. — Mon. SS., t. VIII, p. 503.

Secundo anno Ludovici regis Francorum filii Karoli Simplicis, domnus Fulcherius abbas Flaviniacensis ordinatus est. Qui etiam rexit Divionensem ecclesiam quindecim annis. Hic octavo anno regiminis Jerosolymam profectus est, et reversus reüquiis pretiosis ditavit ecclesiam suam. Intulit etiam Flaviniacensi ecclesiæ mediam partem corporis sanctæ Paschasiæ. Obiitivkal. maii, an. dcccclv. — Ex necrolog. Flaviniacensi, Bibl. nat., Coll, de Bourgogne, t. XI, fol. 164.

(2) Act. SS., ISmartii, t. II Martii, p. 633.

(3) Greg. Turon., HisL. Fr., 1. V, c. v.

(4) Chron., p. 142; Act. SS., 23 januarii, t. III Jan., p. J 05. — La chapelle ou église de Saint-Urbain, à Marsannav-la-Côte, était distincte de l’église paroissiale. Elle ne tarda pas à devenir le siège d’un monastère de femmes. Selon ce que rapporte Dom Plancher, t. I, p. 290, les premières religieuses établies en cette maison seraient celles qui habitaient auparavant à Dijon, près de Saint-Jean, et que l’on aurait transférées à Marsannay, au cours du onzième siècle.

Oourtépée donne pour patron à la chapelle en question saint Urbain, pape et martyr (25 mai). Que ce renseignement soit juste pour une raison quelconque, qu’il soit faux, peu importe : ce sont certainement les reliques de saint Urbain, évêque de Langres, qui ont reposé dans la chapelle de Marsannay durant une partie des dixième et onzième siècles. Un document à peu près contemporain du fait et non sans valeur, le Livre des miracles, publié sous le titre de Vie de saint Urbain, au tome III de Janvier, p. 105, des Acta

déposé près de sou bisaïeul, « secus sanctum Gregorium proavum, » et finit par être oublié. 11 n’a d’ailleurs jamais été appelé saint (3).

Le corps de saint Grégoire fut partagé entre Langres et Saint-Bénigne. Celui de saint Urbain appartint tout entier à l’abbaye. On renferma dans des châsses les reliques de ces deux saints évêques. La châsse de saint Urbain devint une arche protectrice, que les moines conduisirent souvent dans leur vignoble, pour le défendre contre des mains rapaces. Portée à Larey, à Chenôve, à Marsannay, elle s’arrêta en ce dernier lieu, dans une église bâtie pour la recevoir, vers le milieu du dixième siècle. Longtemps elle y fut gardée, attirant de nombreux pèlerins (4).

Tous les personnages saints inhumés ou transférés à Saint-Bénigne ne furent pas l’objet d’une égale vénération. Saint Eustade, sainte Paschasie, saintUrbain et saint Grégoire reçurent un culte liturgique, les autres un simple culte populaire (5).

Autres sépultures a Saint-Bénigne. — L’étude comparée de différents passages de la Chronique fait croire que le lieu déterminé des sépultures saintes était l’ancienne crypte avec ses annexes, soit, planche III, l’espace compris entre les absidioles et le point A, sur toute la

Sanctorum , en fournit une preuve concluante. Rien dans cette pièce ne révèle,' par exemple, une compilation faite à l’aide de deux travaux, 1 un sur saint Urbain de Langres, l’autre sur saint Urbain, pape. Le saint dont il s’agit est toujours appelé « confessor, antistes, præsul, pontifex », jamais « martyr ». Tous les traits rappellent saint Urbain de Langres, sa châsse, la translation de ses reliques, etc. Cf. ibicl., t. VI Maii, pp. 9-10.

Il y a encore un rapprochement curieux à noter. La fondation des religieuses de Saint-Jean est attribuée par la tradition à Leodegaria, sœur de saint Urbain. On s’explique donc que ces religieuses, quittant Dijon, se soient transportées à Saint-Urbain de Marsannay, si les reliques vénérées en ce lieu étaient celles du saint évêque de Langres.

(A La fôte de saint Eustade, prêtre” et confesseur, Translatio, se célébrait le 3 1 janvier. Celle de sainte Paschasie, vierge et martyre, Natalis, le 9 janvier. Celle de saint Urbain, évêque et confesseur, Translatio et Natalis, le 23 janvier. Enfin celle de saint

Grégoire, évêque et confesseur, sans précision, le 4 janvier.

Livres liturgiques de l’abbaye.

Les deux premières sont tombées en désuétude ; les deux dernières continuent d’être célébrées dans les diocèses de Dijon et de Langres, mais les jours ont varié.

Au martyrologe romain moderne figurent le nom de saint Grégoire (4 janvier) et celui de saint Urbain (2 avril).

Saint Jacob avait une fête dans l’église de Toul, le 23 juin.

Pour honorer les reliques de sainte Radegonde, les moines de Saint-Bénigne faisaient la fête de sainte Radegonde de Poitiers (13 août). Il ne s’ensuit pas que l’identification ait eu lieu dès la découverte de ces reliques, car, c’était l’usage général, quand on possédait le corps d’un saint inconnu, mais de même nom qu’un saint illustre, d’adopter la fête de celui-ci.

largeur. En effet, parlant de Bertilon inhumé en cet endroit, l’auteur de la Chronique a soin de dire : « Il mérita que son tombeau fût creusé parmi ceux des saints — inter sepulcra sanctorum tumulari meruit ; » mais ces expressions ne reviennent plus lorsqu’il s’agit de l'évêque Isaac et d’autres pontifes, ensevelis dans la nef de prolongement, formant la partie orientale de l’église souterraine.

Isaac — le diplôme déjà cité de Charles le Chauve le marque expressément — avait songé à préparer sa tombe à Saint-Bénigne. Une mort inopinée l’empêcha d’exécuter son dessein. Comme il se rendait à Reims, il mourut en route, à Châlons. Son corps fut porté jusqu’à la ville qui était le but de son voyage, et là on lui donna la sépulture (880). Après plus de vingt ans écoulés, un de ses successeurs sur le siège de Langres, Argrimus, procura, de concert avec le roi Charles le Simple, la translation de ses restes à Saint-Bénigne. Ils furent déposés dans la basilique, mais le lieu précis n’a pas été désigné (1). Ce dut être un endroit de la nef basse maintenant comprise dans la rotonde, puisque l’abbé Guillaume eut à déplacer ce tombeau.

Argrimus reçu t aussi la sépulture dans la même église. Ce pontife, d’abord évêque intrus, souilla les débuts de sa carrière par l’ambition, des intrigues détestables, de graves irrégularités. Ensuite, évêque légitime, il changea de vie et racheta le passé par de véritables mérites. Ayant administré sagement le diocèse de Langres durant dix années, il abdiqua sa charge et se fit moine à Saint-Bénigne. Il y vécut deux ans, dans la pénitence, et mourut vers 912. Son cercueil fut enterré « in Ira septa ecclesiæ », dit la Chronique, c’est-à-dire à l’intérieur de la basilique, et sans doute à l’étage souterrain, non lpin d’Isaac (2).

Le successeur immédiat d’ Argrimus, Garnier, voyant approcher le jour de sa mort, demanda à être inhumé dans l’église du saint patron de l’abbaye, qu’il vénérait comme son patron partial) Venerabilis Isaac... peractis in episcopatu annis quinque et viginti, obiit Catalaunis, sepultusque est Remis. Inde postaliquantos annos Argrimi episcopi studio et regis Caroli Simplicis vocati dono translatus, jacet in hac basilica condigno honore tumulatus. — Chron., p. 107.

(2) Domnus igitur Argrimus relicto episcopatus honore monachus est effectus in hoc monasterio, atque, post biennium defunctus, honorifice traditus est sepulturæ intra septa hujus ecclesiæ. — Ibid., p. 120.

(3) Warncrius igitur episcopus appropinquante obitus sui die,

culier. On l’enterra « dans la basilique, devant l’autel de saint Bénigne » (vers 922). Cette désignation de la Chronique est vague pour nous. Il est cependant présumable que l’évêque Garnier reposait à l’étage inférieur, dans la nef de prolongement (3).

Plusieurs personnages laïques, qui s’étaient signalés pendant leur vie par leur bienfaisance envers les religieux, ou qui avaient fait quelque fondation au moment de leur décès, reçurent aussi suivant l’usage la sépulture dans l’église elle-même ou dans l’atrium. Entre les noms dont la liste a été dressée, les seuls qui offrent aujourd’hui quelque intérêt sont ceux du comte de Dijon Hugues et de son épouse Adalburge, morts au temps de l’abbé Manassès, prédécesseur immédiat de l’abbé Guillaume. Les descendants d’Hugues, comme on le verra au chapitre deuxième, eurent également leurs tombes à Saint-Bénigne (4).

Malgré les expressions de la Chronique « condigno honore tumulatus, honorifice traditus sepulturæ », les monuments funéraires que ces termes dépeignenl, devaient être fort simples. L’esprit chrétien de l’époque faisait désirer poulies défunts une association plus ou moins étroite à la cendre des saints ; mais c’est en cela surtout que consistait le luxe pieux des sépultures. Ceux dont les vertus ou les dignités n’avaient pas assez d’éclat pour mériter l’inhumation dans l’enceinte sacrée, souhaitaient du moins une place contre la muraille, sous l’égout du toit, « in stillicidio ». Ainsi sans doute fut enterré le moine Turpericus, dont la tombe brisée a été trouvée en 1890, à l’angle extérieur sud-est de la chapelle souterraine, dite de Saint-Jean- Baptiste (5). Les ossements avaient été dispersés, mais les fragments de la dalle qui les avait recouverts étaient complets. Cette dalle portait une courte inscription encadrée entre les deux lettres du sigle païen D. M., « Dis Manibus », que les lapicides continuèrent, pendant un temps assez long, à graver sur les tombeaux chrétiens.

petiit se tumulari in ecclesia sancti patroni sui Benigni... Obiens autem sepultus est in hac basilica ante altare sancti Benigni. — Chron., p. 122. — Le mot ante ne désigne pas toujours l’espace qui est à l’occident de l’autel, mais quelquefois l’espace qui est à l’orient.

(4) Hugo cornes Divionensis, veniens ad obitum, petiit se tumulari in atrio sancti Benigni. — Ibid., pp. 127-128.

(5) C’est la chapelle formant l’extrême chevet de la crypte, l’étage inférieur de l’antique cella étudiée précédemment.

Voici le texte de l’ inscription :

HIC IACET TVRPERICVS MOANC DEO ET HOM1N1BJ AMABILIS DoBIlT III NON 1VLII IN SENECTVTE BONA VIVAT DoM

— Ici repose Turpericus, moine, qui mérita d’être aimé de Dieu et des hommes. Il mourut le troisième jour avant les nones de juillet (5 juillet) dans une vieillesse avancée. Qu’il vive en Dieu ! —

Par les caractères et le style cette inscription appartient à l’époque de la première basilique. La dalle tumulaire, dont on a recueilli et rajusté avec soin les fragments, a été encastrée dans la paroi du mur près duquel elle gisait (1).

Autour du long chevet de la basilique (voir planche III) s’étendait le cimetière enclavé dans l’abbaye, et spécialement réservé aux moines. Des séculiers y recevaient cependant la sépulture, en un quartier spécial, au lieu d’être inhumés dans le champ funéraire, beaucoup plus vaste, qui renfermait l’église Saint-Jean.

Restes et épaves de la première basilique.

— Il est difficile de rien ajouter à ce qu’on a dit plus haut touchant la basilique restaurée au neuvième siècle. Si l’on se rend compte, d’une manière assez exacte, de la partie supérieure s’étendant depuis l’entrée de la crypte jusqu’à l’extrémité de la chapelle Sainte-Marie, on en est réduit à des hypothèses pour l’autre partie, formée des trois nefs et de l’atrium. 'Voici le peu que l’on puisse présumer. Les travaux exécutés sous Charles le Chauve étant présentés comme une œuvre de simple restauration, il est probable qu’une moitié au moins de l’édifice, celle qui regardait l’ouest par conséquent, ne s’éloigna guère de sa forme primitive : des colonnes, plutôt que des piliers, continuèrent de séparer les nefs, recouvertes de plafonds, comme au temps de saint Grégoire. Et c’est la seule remarque qu’il soit possible de faire. Car tout, l’espace entre le tombeau de saint Bénigne et le portail fut profondément bouleversé lorsqu’on bâtit l’église romane d’abord, l’église ogivale ensuite, et que le sol de celle-ci devint un champ de sépultures. Les fondations de la première basilique ont dû disparaître, dans toute cette partie. A peine est-il permis d’en voir quelques vestiges

(1) Mèm. de la Comm. des Ant., t. XII, p. lviii, rapport de M. Fétu. Le savant épigraphiste, M. Cagnat, consulté sur l’âge

dans deux murs engagés sous le pavé du bras méridional du transsept de l’église actuelle. Ces murs furent mis à découvert pendant la période des travaux de réfection commencés en 1884. Ils répondent au tracé désigné, planche IV, par les lettres B, C, D. Selon quelque apparence, ils ont pu délimiter de ce côté l’ancienne basilique ; et l’abbé Guillaume les aura repris pour les utiliser dans le prolongement qu’il donna à l’église souterraine.

Mais la partie supérieure (côté de l’orient) delà basilique du neuvième siècle a laissé des traces beaucoup plus certaines. Elle n’a été modifiée depuis 870 que par l’implantation de la rotonde sur la nef de la chapelle Sainte-Marie. Le reste n’a pas changé, à part, peut-on supposer, l’abside du tombeau, qui a pu être, jusqu’à l’abbé Guillaume, un mur plein percé de quelques baies, et devenir seulement alors l’hémicycle de colonnes qui subsiste. Les murs, les voûtes, le pavé ont maintes fois été refaits ou réparés. Néanmoins, dans cette partie, l’ordonnance de l’édifice du neuvième siècle est visible, intacte en bien des lignes, restituablepartout. En résumé, appartiennent au plan de la basilique du neuvième siècle la chapelle Saint-Jean-Baptiste, la travée qui la précède, les absidioles au-dessous de la rotonde, le rond-point renfermant le martyrium ou confession, les deux ailes à droite et à gauche, c’est-à-dire, presque toute la crypte actuelle moins la rotonde (voir planche XXVI). Ajoutons que la chapelle Saint-Jean-Baptiste est une construction antérieure au neuvième siècle, et que le rond-point du tombeau doit marquer à peu près l’emplacement du chevet de l’église bâtie par saint Grégoire.

Il existe, probablement, quelques menues épaves de la première basilique. Tels, par exemple, les fûts de plusieurs colonnes isolées de la rotonde. Quelques-unes offrent, à un même niveau, de petites excavations où paraissent avoir été scellées des balustrades, quand ces colonnes étaient réparties autrement qu’elles ne le sont aujourd’hui. L’abbé Guillaume, qui tint à employer des monolithes, qui transforma en colonnes engagées des sarcophages dont il fit arrondir les angles, n’eut garde de négliger les blocs cylindriques provenant du vieil édifice.

Dans la fosse du martyrium, autour de l’auge

île l’inscription, s’est borné à la déclarer postérieure au sixième siècle.

sépulcrale (planche XXX), gisent les débris d’un pavé en marbre. Les pièces de ce pavé sont d’antiques fragments utilisés au onzième siècle. Nous en avons manipulé deux entièrement descellés : l’un porte des moulures plus latines que romanes ; l’autre figure un triangle orné de stries horizontales rectilignes, et paraît être un de ces cartouches en application qui se voient dans les monuments de l’époque carolingienne.

Pour les fragments de sculpture encastrés (J 892) dans le mur intérieur de la chapelle Saint- Jean-Baptisle, il serait difficile d’établir un classement exact, attribuant les uns au neuvième siècle, les autres aux siècles suivants. M. Courajod a reconnu les entrelacs carolingiens dans plusieurs d’entre eux (1).

On risquerait peu à faire remonter au temps de la première basilique quelques morceaux de mosaïque qui ornèrent la chapelle de Sainte- Marie jusqu’à la Révolution. Dom Plancher a pris soin de nous en conserver un dessin, déposé actuellement à la Bibliothèque nationale, et reproduit en pliototypie par M. Bernard Prost(2). Les figures dessinées représentent des lions affrontés, d’autres représentaient des oiseaux (3). Ce genre d’ornementation, fréquent dans les étoffes orientales, fut connu de bonne heure en Europe, et appliqué à divers ouvrages. Puisque la chapelle de Sainte-Marie est antérieure à l’abbé Guillaume, la décoration qu’elle avait reçue peut dater d’avant le onzième siècle. A Autun, dans l’église Saint-Martin, on voyait encore au dix-septième siècle quelques mosaïques formant le pavé des trois absides qui furent construites sous Charles le Chauve, sinon plus tôt. En 1863, on a retrouvé à Thiers, en Auvergne, de semblables débris de mosaïque, dans les restes de la petite église bâtie vers 575 par l’évêque Avitus sur le tombeau de saint Genès. A Dijon, le pelage des lions était orné de cercles,

(1) Outre ces fragments laissés dans la crypte de Saint-Bénigne, d’autres, conservés au musée archéologique, pourraient provenir <le la première basilique, sans qu’on puisse toutefois l'affirmer. Voir Catalogue , n°* 1129, 1130, 1131, 1132, et planche XVII du même Catalogue. La question des chapiteaux sera traitée plus loin.

(2) Mèm . de la Société bourguignonne de Gèogr. et d’Hist., t. X, pp. 289 et suiv. — Bibl. nat., Coll, de Bourgogne, t. XIV, f. 123.

(3) Dom Plancher et M. Baudot signalent ces oiseaux. Un morceau de cette mosaïque, recueilli parM. Baudot, se voit aujourd’hui dans le cabinet de M. Mallard, à Dijon, rue Longepierre. Il représente la tête d’un lion. On en trouvera le dessin planche XII.

(4) Au dos du fragment de mosaïque conservé par M. Mallard, se lit la note suivante, de la main de M. Baudot :

« Fragment du pavement en mosaïque que l’on voyait à l’entrée

de dents de scie, d’étoiles, brochant sur le fond. A Thiers, on a remarqué aussi des étoiles (4).

Il est bon de rappeler ici une. inscription, maintes fois publiée, qui se rattache, non à la basilique même de Saint-Bénigne, mais au cimetière avoisinant. C’est l’inscription funéraire d’une jeune chrétienne des premiers siècles. La pierre a été recueillie au pied d’un pilier extérieur de l’église Saint-Jean, et transportée au musée archéologique. Mutilée, elle offre un texte incomplet, mais en partie restituable :

In ho \c tom o lo fJeqisicit

bonaf E MEMORIAE . . . AeNTI AE Q 1 V 1 X it a/l (N VS XVII ET mejNSis vi ^

Le monogramme du Christ et la palme ou branche d’olivier qui accompagnent ce texte, s’unissent au style pour dénoter une époque très ancienne (5).

A peu de distance de l’église Saint-Philibert, dans l’emplacement de la cure actuelle de Saint- Bénigne, furent trouvés aussi de vieux sarcophages, et spécialement un fragment de couvercle de tombe, orné d’une croix byzantine (6).

Églises de Dijon données a Saint-Bénigne. — Les premiers successeurs de l’évêque Isaac héritèrent de son zèle pour les intérêts de l’abbaye et pour la gloire du martyr dont les moines gardaient le tombeau.

Geilon (880-890), il est vrai, accorda ses prédilections à Bèze, où il choisit sa sépulture. Néanmoins Saint-Bénigne lui est redevable, entre autres bienfaits, du don de la petite église du castrum, portant le vocable de Saint-Vincent.

de la chapelle Notre-Dame dans la rotonde de Saint-Bénigne, détruit entièrement les 24 et 25 février 1792, époque de la destruction de la rotonde. Ce morceau représentait un lyon et une lyonne se regardant, un lozange entre les deux têtes, et deux moitiés d’aigles aux deux extrémités du morceau quarré long, qui portait en tout onze pieds sur cinq pieds six pouces. J’ay fait transporter chez moi, lors de la destruction de ce morceau, la majeure partie mais séparée ; il ne me reste d’entier que la face d’un des lyons que j’ay incrustée ci-contre. Les plus longs des cubes de cette mosaïque ont un pouce six lignes de haut, et six lignes d’épaisseur; les moindres cubes ont six lignes de haut et cinq lignes de large. »

(5) Catalogue du musée archéologique , n° 942 ; — Lejay, Inscript, ant., n° 151; — E. Le Blant, Inscript, chrétiennes antérieures au huitième siècle, n° 659.

(6) Calai, du musée archèol., n° 94 G.

Jusque-là cette église était restée sous la dépendance immédiate des évêques, qui la faisaient desservir à leur gré, mais à titre de simple chapelle, la paroisse étant à Saint-Etienne. Devant la crainte toujours renaissante des Normands, Geilon voulut procurer aux moines de Saint- Bénigne un lieu de refuge, où ils fussent plus en sûreté que dans l’enceinte fossoyée du bourg. Il leur donna Saint-Vincent. Là, aux heures de péril, le corps de l’apôtre-martyr pourrait être transféré et conservé à l’ahri de toute profanation.

Ainsi dotés de cette église, les religieux commencèrent à élever auprès d’elle quelques batiments, mais sans les achever ni s’y installer. Pendant l’invasion des années 898 et suivantes, sous Argrimus, deuxième successeur de Geilon, ils ne tournèrent même pas leurs regards de ce côté, et conduisirent les reliques de saint Bénigne jusqu’à Langres. Peu à peu l’église Saint-Vincent tomba dans un complet abandon. Grâce à ces circonstances, l’archidiacre Ratherius, prévôt — ou abbé — de Saint-Étienne, la revendiqua à son profit et 1 obtint en effet d’ Argrimus. Les moines attendirent, pour protester, jusqu'à la mort de l’évêque, qui d’ailleurs se retira chez eux. Mais, au synode de 912 tenu à Langres par Garnier, successeur d’Argrimus, ils firent valoir leurs droits, et Ratherius s’étant désisté, Saint- Vincent leur fut rendu. Alors peut-être ils jugèrent prudent d’occuper cette église. En tout cas, après 923, à l’époque où les Hongrois envahirent la frontière de l’est, le corps du martyr y fut porté et gardé quelque temps, avant qu’on eût pris le parti de le dérober à (ou te recherche en l’enterrant. Dans la suite, les religieux attachè-

(1) Chron., pp. 114, 115, 121, 123, 173. — Fyot, ïïist. de Saint- Etienne, p. 32, et pr. 94, 95. — Pérard, p. 55.

(2) L’an 903, Argrimus, dans un synode tenu à Saint-Étienne, eut à régler quelques affaires contentieuses, une entre autres concernant la cause de Fulbert, curé primitif de Saint-Jean. « Fulberti videlicet abbatis ipsius abbatiolæ sancti Joliannis, et Siguini qui plebiculam ipsius ecclesiæ regebat. » — Pérard, p. 54. — On sait que les anciens titres désignent souvent du nom d’ » abbas» le curé primitif, et du nom d’ « abbatiola », voire même « abbatia », l’église constituée sous le régime comportant un tel curé.

Peu de temps après, Saint-Jean fut donné à l’abbaye. — Argrimus igitur, laude dignus episcopus, in augmentatione rerum hujus loci ferventissimus, donavit ad communem utilitatem fratrum abbatiam sancti Joannis, quam quidam Fulbertus monachus beneficiario jure tenebat. — Chron., p. 117. Cf. ibid., pp. 116, 124.

Si Fulbert était moine de Saint-Bénigne, il avait pu obtenir un bénéfice à titre individuel avant son entrée au monastère, ou, peutêtre, commençait-on déjà à se relâcher de la discipline rétablie par l’évêque Isaac.

(3) On a émis la conjecture que l’église Saint-Philibert de Dijon pourrait avoir été bâtie par Geilon, qui, avant d’être évêque de

rent moins de prix à la possession de l’église Saint- Vincent, qui, d’une manière ou d’une autre, au onzième ou douzième siècle, finit par passer — c’était la mesure la plus naturelle — sous la dépendance définitive des chanoines (1).

La basilique de Saint-Jean, depuis un temps considérable, était devenue église paroissiale pour les habitants du bourg. Elle constituait un bénéfice dont les revenus étaient cédés à un titulaire ou curé primitif, à charge pour celui-ci de rétribuer le clerc desservant. Le moine Fulbert — du monastère de Saint-Bénigne, semble-t-il — en était possesseur au temps d’Argrimus. Ce prélat gratifia l’abbaye elle-même du titre et des droits de curé primitif, et attacha les revenus du bénéfice au service de l’hôtellerie. La donation de la cure de Saint-Jean à Saint-Bénigne fut confirmée par deux diplômes royaux, l’un de Charles le Simple, délivré sous l’épiscopat d’Argrimus, l’autre de Raoul, daté de 925. On ne vit pas toujours régner l’harmonie entre les moines et le clergé paroissial (2).

Il n’est point encore question de l’église Saint- Philibert dans les documents de cette époque (3).

Jours de prospérité suivis d'une prompte décadence. — De 870 à 931, sous les épiscopats d’Isaac, Geilon, Teutbaldus, Argrimus, Garnier et Gotzelin, la ferveur monastique se soutint en général dans l'abbaye, les biens furent sagement administrés, les édifices entretenus autant que le permit l’insécurité produite par les invasions normande et hongroise. Les prélats dont les noms précèdent veillèrent tous aux intérêts spirituels et temporels de Saint-Bénigne.

Parmi les abbés qui se succédèrent dans le

Langres, fut abbé de Tournus et avait transféré en ce lieu les reliques de saint Philibert. Mais du fait il n’existe aucune preuve.

L opinion commune, voit l’origine de l’église dijonnaisede Saint- Philibert dans la basilique de Sainte-Paschasie. Après la translation du corps de la sainte à l’abbaye, la petite basilique aurait été conservée, et quelque circonstance, comme le dépôt d’une relique du saint abbé de Jumièges et de Noirmoutier, lui aurait valu un nouveau vocable. Tout cela non plus n’est que conjecture, mais conjecture plausible.

? Dirc Précisément où. était située la basilique de Sainte-Paschasie n’est pas possible. Ce pouvait être à l’endroit marqué dubitativement planche I, qui est celui de Saint-Philibert, ou au point X, qui répond à la chapelle Saint-Jean-Baptiste de la crypte, ou ailleurs. On sait seulement que le cimetière de Saint-Bénigne renfermait, outre 1 église du martyr et celle, de Saint-Jean, certainement la basilique de Sainte-Paschasie, probablement une autre basilique où reposèrent longtemps les saints Hilaire, Quiète et Floride, enfin une chapelle pour les religieuses dites de Saint-Jean.

Les Bénédictins de Saiat-Maur présumaient que Saint-Philibert avait d’abord été l’église des domestiques de l’abbaye, mais formée d’une ancienne chapelle.

même temps, aucun n’est blâmé par la Chronique, plusieurs sont hautement loués. Deux de ceux-ci sont déjà connus. D’abord Bertilon, l’auxiliaire d’Isaac dans l’œuvre de la restauration de l'abbaye, le dévoué pasteur des moines, qui donna pour eux sa vie même, et fut inhumé « inter sepulcra sanctorum ». Ensuite, son coadjuteur, Saron, b1 maître de la vie intérieure et contemplative, qui, au sortir de cette première charge, reçut le gouvernement de l’abbaye de Pothières, où il mourut. Voici, de plus, ceux dont la Chronique relève encore le mérite. Ingon, contemporain de l’évêque Geilon : « il ne fut que trois ans à la tête du monastère, mais il cultiva avec zèle et avec fruit le champ confié à sa sollicitude ; attentif d’une part à améliorer le temporel, et d’autre part à ne tolérer chez personne l’attiédissement de la ferveur religieuse. » Lantier, honoré de la dignité abbatiale au temps d’Argriinus : « il s’appliqua sans relâche aux devoirs que cette dignité lui imposait, » sauvant les saintes reliques de la profanation; intéressant à la prospérité de l’abbave le duc Richard, le comte Manassès de Vergv, le comte Adémar; enrôlant dans la milice de Jésus-Christ de nobles et nombreuses recrues ; épuisant enfin ses forces dans d’incessants labeurs. Godradus, élu vers l’époque où Garnier devint évêque de< Langres : les sept années de son administration furent « sept années heureuses » pour le monastère (1).

Alors les princes eux-mêmes contribuèrent au bien de l’abbaye. Ils eurent surtout soin de faire rendre justice aux moines : les démarches entreprises dans ce but auprès d’eux, par les grands dignitaires ecclésiastiques ou laïques, les trouvèrent toujours favorables; les usurpateurs des terres de Saint-Bénigne durent reconnaître et réparer leurs torts; des diplômes furent délivrés, afin de prévenir des spoliations nouvelles. Ainsi agirent Raoul, Charles le Simple, et auparavant Charles le Gros. Geilon s’étant rendu auprès de ce dernier prince, en obtint spécialement pour les religieux la confirmation du domaine qu’ils tenaient de la libéralité du roi Gontran, au village de Plombières, et qui leur était parfois contesté.

(1) Chron., pp. 11-2, 113, 115-120, 120-121.

(2) Ibid., p. 110. Cf. p. 29, où il est dit que tout ce que l’abbaye possédait, au onzième siècle, entre Dijon et Fleurey, provenait de la munificence de Gontran. — Le manse était une mesure agraire de l’époque, représentant comme revenu annuel ce qui était nécessaire à la subsistance d’un homme et de sa famille.

(3) Pérard, p. 161.

Ce domaine consistait en douze manses, dont le revenu était destiné par fondation à payer le luminaire de l’église Saint-Bénigne (2).

L’évêque Gotzelin, peu avant son décès, ordonna Albéric, qui paraît clore la liste des abbés dont Saint-Bénigne, à cette époque, eut à se féliciter. C’est entre les mains d’ Albéric que, vers 938, la veuve du comte Adémar fit un legs au profit de l’oratoire de Sainte-Marie, situé au chevet de la basilique (3).

A partir de l’an 950 environ, commença une seconde période de décadence, qui anéantit les fruits de la réforme. Les religieux, las des austères pratiques de la règle bénédictine, revinrent aux coutumes des chanoines séculiers. Personne ne sut modérer le relâchement. « Pendant quarante ans et plus, dit la Chronique, le monastère vit s’aggraver chaque jour sa triste situation, les évêques et les abbés s’occupant de tout autre chose que de ses intérêts. »

Heureusement, pour remédier au mal, la Providence allait susciter l’évêque Brunon et l’abbé Guillaume.

Fulcherius, le premier abbé qui laissa se refroidir la ferveur, était titulaire de Flavigny, et gouvernait en même temps Saint-Bénigne. Sa propre église l’absorba au détriment de la seconde et la Chronique de l’abbave dijonnaise lui reproche « de n’avoir ici rien fait de bon ». On a essayé de corriger ce texte par celui d’Hugues de Flavigny, précédemment cité dans une note (4). Fulcherius, d’après certaine opinion, aurait enrichi Dijon de reliques de la passion du Sauveur, qu’il rapporta de terre sainte. C’est une erreur : le texte prouve clairement que ces reliques furent données à Flavigny. Fulcherius emporta même dans ce monastère la moitié du corps de sainte Paschasie.

Au temps de Charlemagne, un autre abbé de Flavigny, Apollinaire, avait régi simultanément cette abbaye avec celles de Dijon et de Réome. Plus large que Fulcherius dans son dévouement, il avait doté de reliques ses trois églises, sans se départir cependant d’une légitime préférence pour celle dont il était titulaire (5).

(4) Voir dans le présent ouvrage, p. 74, note 1, et Chron., p. 126, note 1.

(5) Anno XXXV imperii Caroli doninus Apollinaris ordinatur abbas dono impèfatoris... Tlic etiani abbatiam Divionensem et Reomensem rcxit, et ecclesias easdem possessionibus auxit, sanctorum reliquiis honestavit, præcipue tamen Flaviniacensem provexit et auxit. — Mon. SS., t. VIII, p. 352.

Translations et pérégrinations des reliques de saint Bénigne. — L’ensevelissement du corps de saint Bénigne sous le pavé de la crypte, en dérobant aux moines et aux fidèles la vue du tombeau, devait priver les uns et les autres d’un puissant moyen d’édification. Il est donc probable que, dans le moment où cette mesure fut prise, on eût volontiers distrait quelques ossements pour les vénérer dans des reliquaires particuliers. Mais telle était la crainte des dévastateurs que l’on n’osa point, semble-t-il, donner à la piété cette satisfaction. Les reliques furent confiées, dans leur intégrité, au sol du sanctuaire élevé en l’honneur du martyr.

Près de deux siècles auparavant, avait eu lieu une translation d’où résulta une équivoque qu’il faut encore dissiper (1).

De iux évêques qui occupèrent successivement le siège de Langres peu après le milieu du huitième siècle, Erlolfus et Hariolfus, Allemands de nation, frères selon les chroniques d’outre Rhin, fondèrent à Elwangen, dans la Souabe, un monastère en l’honneur des saints martyrs Vite, Sulpiceet Servilien (2). Ils s’y retirèrent l’un et l’autre, après s’être démis de la charge épiscopale. Une ardente dévotion pour les reliques, et le désir d’en enrichir le monastère de Saint-Vite, déterminèrent l’un d’eux à emporter en ce lieu quelques ossements ou parcelles d’ossements de saint Bénigne, des saints Jumeaux, et de saint Mammès (3). Ces reliques et d’autres plus importantes du même monastère durent, à certaine époque, être ensevelies sous le pavé d’un sacrarium. Elles ne furent relevées que dans la seconde moitié du onzième siècle.

A l’époque de cette relevation, saint Annon, archevêque de Cologne, fondait, non loin de cette ville, à Siogburg, l’abbaye de Saint-Michelet-Saint-Maurice (4). Les premiers moines qu’il y établit n’ayant pas répondu à son attente, il en fit venir d’autres de Fructuare, monastère italien. Fructuare — on le verra dans le chapitre deuxième — était une fondation de l’abbé Guillaume, placée sous le patronage de saint Bénigne. Les moines de ce monastère portèrent naturellement à Siegburg le culte de leur patron.

(!) De tous ceux qui ont abordé la question, le P. Van Hoofseul (Ad. SS., t. I Nov., pp. 142-144 et 147) a réuni presque toutes les données qui permettent de la résoudre, mais il a omis do rien conclure, ce qui laisse un nuage dans l’esprit du lecteur.

(2) Mon. SS., t. X, pp. 17, 18, 35. — Les Annales et la Chronique d’Elwangen datent cette fondation de 764.

Saint Annon ayant appris, sur ces entrefaites, que l’on avait découvert des reliques de 'saint Bénigne à Elwangen, les obtint pour Siegburg, et les y transféra en 1073.

Pour comprendre quelle énigme s’est formée à ce sujet et pour la dénouer ensuite, le lecteur a besoin d’avoir sous les yeux : 1° le passage de la Vie de saint Annon (écrit de la fin du onzième siècle) relatif à la translation des reliques d’Elwangen à Siegburg ; 2° un résumé des procès-verbaux des récentes visites des mêmes reliques. Voici les deux documents.

En Souabe, dit lé biographe de saint Annon, est un monastère appelé la « Celle de saint Vite », fondé par un duc « dux » des Allemands et des Bourguignons. Poussé par l’amour des saintes reliques, le pieux fondateur se rendit à Dijon, d’où il rapporta « le corps du bienheureux martyr Bénigne ». 11 obtint aussi les trois frères jumeaux, Speusippe, Éleusippe et Méleusippe, baptisés par ce saint martyr et morts glorieusement pour Jésus-Christ sous les murs de Langres. De même il acquit le corps de saint Mammès « S. Marner ti », évêque de cette cité. Plein de joie, il regagna la terre d’Allemagne, et déposa son précieux trésor dans l’église qu’il avait bâtie. Il inhuma les corps saints dans le sacrarium, en y joignant l’inscription des noms des bienheureux. Après de longues années, les reliques furent relevées de terre, et saint Annon, qui venait de fonder Siegburg, en eut connaissance. Il apprit spécialement qu’il y avait parmi .ces reliques le corps de saint Bénigne. Sa résolution de l’acquérir fut prise aussitôt. Ayant vu Reingerus, abbé d’Elwangen, en possession duquel étaient les corps saints : Comment, lui dit-il, vous attestez que vous avez saint Bénigne? C’est le patron particulier de mes religieux ; accueillez ma demande, et donnez-le-moi. — Reingerus était grevé par devers le roi d’une dette considérable qu’il ne pouvait solder. Moyennant l’abandon par l’évêque de la somme nécessaire pour se libérer, il céda à ses instances, et promit de lui envoyer « non un saint Bénigne autre que celui dont ils parlaient, mais bien réellement saint Bénigne qui souffrit le martyre à Dijon, sous

(3) Un ossement de saint Mammès, martyr de Oappadoce, fut transféré à Langres un peu après 750, sinon plus tôt. C’est à cette circonstance que la cathédrale de Langres doit son vocable. Précédemment le titulaire était saint Jean.

(4) L’église du monastère fut consacrée en 1066. — G ail. chr. t. III, col. 765. — Migne, P. L., t. CXLVI, col. 1312.

Aurélien. » La remise des reliques, parmi lesquelles figurait tout un corps saint, eut lieu peu après, et l’on en célébra la translation solennelle le 17 février 1073.

Tel est, en abrégé, le récit du biographe de saint Annon, dont les inexactitudes s’aperçoivent facilement. Les reliques ainsi transférées d’Elwangen à Siegburg sont encore dans cette dernière localité, mais à l’église paroissiale, depuis 1812, époque de la suppression de l’abbaye (1). Or voici maintenant des extraits des procèsverbaux des dernières visites de ces reliques.

L’an 1819, le 20 août, la châsse de saint Bénigne ayant été ouverte et les reliques qu’elle contenait reconnues en présence de MM. Jean- Adolphe Schwarzgen et Jean Hollieder, prêtres, il s’y est trouvé ce qui suit : Les Reliques de saint Bénigne, prêtre et martyr, enveloppées dans de la soie rouge, recouverte d’un filet blanc ; on pouvait distinguer la mâchoire inférieure avec trois dents, les os des bras et des jambes, plusieurs vertèbres, une partie du crâne, et d’autres ossements. Près de ces reliques était un morceau de parchemin oblong, portant cette inscription : « Saint Bénigne, prêtre et martyr, qui a souffert la mort à Dijon, patron de Siegburg. — Sanctus Benignus, sacerdos et martyr, qui in Divione passus est, Siegburgensium patronus. » Dans la même enveloppe se trouvait... (suit l’énumération d’autres reliques sans rapport avec celles de saint Bénigne).

Le 23 décembre 1865, la châsse de saint Bénigne fut ouverte de nouveau, et l’on reconnut la présence de tout ce qui figure au précédent procès-verbal.

De plus, dans la châsse de saintMaurice furent découvertes des reliques avec cette inscription : « Du corps de saint Bénigne martyr, que nos fidèles ont trouvé uni à saint Mammès. — De corpore S. Benigni M., quod S. Mamèrto associatum nos tri fideles invenerunt. » Ce dernier détail des procès-verbaux est très important pour la question mise à l’étude.

On le conçoit aisément, ceux qui n’étaient pas au courant des choses de Dijon et de Langres, pouvaient se persuader, en lisant le biographe de saint Annon, que les corps à peu près entiers de saint Bénigne, des Jumeaux et de saint Mammès avaient été transférés à Elwangen, et que le premier avait été porté d’Elwangen à Siegburg.

La conviction augmentait quand on voyait, à Siegburg, tout un corps saint vénéré sous le nom de saint Bénigne de Dijon. Mais il est clair que l’attribution de ce nom au corps entier transféré d’Elwangen à Siegburg est complètement fausse. Qu’il s’agisse du corps d’un saint appelé Bénigne ou non, de quelque façon qu’il plaise d’expliquer l’erreur, peu importe, cette erreur est manifeste. Les chartes de l’abbaye dijonnaise, rédigées de 770 à 950 et au delà, ne cessent de rappeler la présence du corps de saint Bénigne à Dijon. L’approche des Normands ou des Hongrois fait craindre de le perdre, diverses mesures sont prises pour le soustraire à la profanation.

D’ailleurs l’examen des documents qui précèdent fait jaillir une pleine lumière. Les dernières lignes des procès - verbaux analysés donnent le mot de l’énigme. L’inscription trouvée dans la châsse de saint Maurice : « De corpore S. Benigni M., quod S. Mamerto associatum fideles nostri invenerunt », désigne sans aucun doute les quelques ossements détachés du corps de saint Bénigne de Dijon qui furent emportés par l’un des fondateurs de Saint-Vite avec une parcelle de la relique de saint Mammès possédée alors à Langres, et avec des reliques des saints Jumeaux. Dans cet ensemble de reliques dijonnaises ou langroises conservées d’abord à Elwangen, il y eut ensuite une division. Ce qui appartenait à saint Bénigne et à saint Mammès passa à Siegburg, ce qui appartenait aux saints Jumeaux ne sortit pas d’Elwangen. Ici en effet le culte des trois jeunes martyrs et de leurs reliques a persévéré.

Il est donc certain que les reliques de saint Bénigne portées de Dijon en Souabe vers 775 étaient peu considérables.

Quelques autres ossements, pour des motifs semblables, ont pu- être distraits du corps de saint Bénigne, dans l'intervalle du septième au dixième siècle. Les églises bâties alors en l'honneur du martyr à Orbe (Suisse), à Pontarlier (Doubs), à Saint-Blin (Haute-Marne), reçurent probablement de ses reliques. Saint-Étienne de Dijon et l’église cathédrale de Langres en possédèrent aussi de bonne heure. Néanmoins, à proprement parler, le corps de saint Bénigne reposait dans l’abbaye chargée de les garder, car les ossements dispersés en d’autres lieux ri’en représentaient qu’une faible partie.

(I) Dans le calendrier de Siegburg la fèto de saint Bénigne est marquée au 3 novembre.

A deux reprises, comme on l’a dit, les moines durent porter la châsse de leur patron, hors de l’abbaye, une première fois à Langres, vers 898, une seconde fois, après 923, à Saint- Vincent du castrum. Mais ces pérégrinations finirent avant 940. Bèze, suivant la Chronique de ce monastère, essuya de la part des Hongrois cinq attaques , dont une en 936 et une autre en 937. Probablement, c’est au sein de l’épouvante causée par ces ravages répétés que le corps de saint Bénigne fut rapporté de Saint-Vincent à l’abbaye, et enseveli secrètement dans les profondeurs du sol de la crypte.

Honneurs rendus a saint Bénigne dans la première basilique. — Terminons ce chapitre premier par quelques mots sur le culte du martyr, à Dijon, depuis les origines jusqu’à la fin du dixième siècle. Ils résumeront et compléteront ce qui en a déjà été dit.

Saint Bénigne reçut les témoignages de la vénération populaire avant que son culte fût institué canoniquement. Dire d’une façon précise et détaillée en quoi consistaient ces témoignages n’est pas facile. En général, on ne venait point prier aux tombeaux des saints, sans présenter quelque offrande.

L’institution des agapes funéraires, qui dura plus longtemps que celle des agapes eucharistiques et ne disparut qu’au cinquième siècle, faisait apporter dans les lieux de sépulture, du vin, du pain, et certains autres mets. Au contact des tombes des martyrs, ces aliments devenaient des eulogies. Ceux qui les avaient apportés en prenaient eux-mêmes une part, dans la vue d’honorer les saints et d’obtenir leur protection, puis ils distribuaient le reste aux pauvres. Saint Augustin nous montre sa mère s’empressant, à son arrivée à Milan, de se rendre au cimetière avec ces offrandes traditionnelles. Mais le portier lui opposa la défense de saint Ambroise, qui venait de proscrire un tel usage (1).

Cette coutume, en effet, rappelait trop les banquets funèbres de la superstition païenne, pour ne point avoir d’inconvénients. Elle avait été établie comme une compensation, à l’égard des nouveaux convertis. On voulait qu’ils regrettassent moins les festins, naguère célébrés pour les fêtes des idoles, ou dans les anniversaires particuliers des défunts, et surtout dans l’anni-

(1) S. Aug., Confess., 1. VI, 2.

versaire général aux « Pareil talia , Ferai ia , Gara cognatio », qui se solennisàient du 13 au 22 février. Malgré l’esprit dans lequel on faisait accomplir cette pratique aux chrétiens, le retour à l’idée païenne était presque inévitable. Le peuple, charnel et ignorant, dit saint Augustin, s’imaginait toujours que les mets offerts ne servaient pas seulement à l’honneur des morts, mais qu’ils leur procuraient un soulagemenl direct; et d’autre part, en ces circonstances, on s’affranchissait souvent des règles de la sobriété (2). L’abolition de cette coutume devint donc nécessaire. Toutefois, d’une suppression fort sage résulta l’oubli plus facile des saints. Car il y eut un appât de moins pour la foule.

Un autre usage, qui fut plus durable, consistait à orner les tombeaux saints de verdure, de fleurs, de tapis précieux, et à les entourer de luminaire. Grégoire de Tours et les anciens hagiographes rapportent maints exemples de cette manière d’honorer les reliques des martyrs et des confesseurs.

Nous savons positivement que des cierges ôtaient portés au tombeau de saint Bénigne.

Les premiers honneurs liturgiques rendus au saint martyr furent la dédicace de sa crypte rebâtie et la translation de ses reliques. L’anniversaire de cette promotion officielle du culte de saint Bénigne a toujours été célébré le 24 novembre. Ce fut donc en ce jour, de l’année 511 environ, que saint Grégoire inaugura la nouvelle crypte. La cérémonie s’accomplit selon le rite de l’époque, déjà imposant. L’évêque était environné d’abbés, de prêtres, de religieux, d’un grand nombre de fidèles. Lui-même avec deux prêtres porta les reliques, tandis que les autres membres du clergé, revêtus d aubes et tenant des cierges, s avançaient en chantant des psaumes. Lorsque le corps du martyr fut dépose dans le heu préparé pour le recevoir, le pontife offrit le saint sacrifice.

A compter de ce jour, l’office divin et la messe se célébrèrent au tombeau de saint Bénigne. Du moins, il en fût ainsi régulièrement, après la construction de la basilique.

Bientôt même le culte liturgique prit plus d éclat, et les moines, dans leur vénération pour le corps saint, adoptèrent l’usage du Laus perennis, suivant le témoignage de la Chronique de. l’abbaye.

Dans le cycle annuel des fêtes, outre le (2) S. Aug., Epist. 22 et 29.

24 novembre, « Relevatio, Translatio, Inventio corporis sancti Benigni », on solennisa encore, en l’honneur du martyr, le lpr du même mois, « Natalis ou Passio sancti Benigni ». La fête du 1er novembre était la principale. Elle avait sa vigile, qui est inscrite au martyrologe hiéronymien, codex de Berne. Elle se célébrait avec octave. Rien ne modifia ces usages jusqu’à Louis le Débonnaire. Mais alors, la fête de la Toussaint fixée au 1er novembre étant devenue obligatoire, celle de la Passion de saint Bénigne fut remise au lendemain, sous le titre de « Repetitio sancti Benigni ».

Le grand concours de peuple qui se produisait pour l’anniversaire de la passion de saint Bénigne amena l’établissement d’une foire, dont le jour ne changea point avec celui delà fête, et se maintint au 1er novembre. Du temps de Charles le Chauve, les droits prélevés sur cette foire appartenaient moitié au roi, moitié à l’évêque. Ce prince abandonna aux religieux ce qui revenait à la couronne, et Argrimus, un peu plus tard, leur céda ce qui revenait à l’évêché.

En ces temps de communications difficiles, l’établissement d’une foire rendait un important service aux peuples, pourvus par ce moyen de tous les produits des arts et métiers. Mais, de plus, la religion présidait à ces rassemblements, qui avaient pour objet les intérêts matériels. La foire se tenait sous le patronage d’un saint, et la prièl-e se mêlait aux opérations commerciales. Ainsi, à Dijon, pour le 1er novembre, marchands et acheteurs allaient visiter le tombeau de saint Bénigne, et prenaient part aux offices du monastère.

La fête de saint Bénigne se célébra d’abord selon le rit gallican, qu’on suivit parmi nous jusqu’à Charlemagne. Un des usages de ce rit procurait une grande satisfaction à la dévotion populaire. Aux fêtes des martyrs, on lisait leurs Actes pendant la messe, à la place de la leçon tirée des Épîtres de saint Paul ou immédiatement après. L’histoire des souffrances de l’apôtremartyr de Dijon était donc rappelée tous les ans, et restait gravée dans les souvenirs des fidèles.

Au neuvième siècle, par suite de l’adoption de la liturgie romaine en deçà des Alpes, la légende de saint Bénigne cessa d’être lue à la messe pour sa fête. Mais, en revanche, elle ne tarda pas à entrer dans l’office du bréviaire. C’est vers le dixième siècle, en effet, que paraît remonter

la composition des antiennes et des répons propres de la fête de saint Bénigne, qui seront étudiés dans un des chapitres suivants. Or ces antiennes et ces répons sont formés de la légende du martyr.

Dans l’exercice du culte divin, les moines se tenaient habituellement au chœur de l’église supérieure, et officiaient au maître-autel dédié à saint Maurice et à saint Bénigne. Cependant ils célébraient des messes à la crypte, et ils y descendaient souvent, afin de prier devant l’autel et le tombeau du saint patron. Une station à cet autel était de règle dans les processions.

Quand le public avait libre accès à la crypte, un religieux gardait le martyrium, et, par moments, la garde était continuelle.

Le tombeau laissé apparent par ceux qui ensevelirent le saint, avait dû, selon toute probabilité, être replacé de même à l’époque de la tranlation. C’est d’ailleurs ce que le récit de Grégoire de Tours permet de supposer. Aussi, dans tout ce que nous avons dit au début de ce chapitre, suites états successifs de la sépulture du martyr, nous avons adopté cette opinion. Ce n’était point à tort : les pages qui ont subi l’auront prouvé au lecteur. Elles ont en effet placé sous ses yeux quelques indices de la réalité du fait. Des ossements de saint Bénigne, on vient de le lire, furent emportés à Elwangen vers l’an 775. Alors donc le tombeau n’était point engagé sous le dallage, il se trouvait à portée de la main, puisqu’on y pouvait prendre des reliques. Pareille conclusion se tire de la lettre d’Amolon, écrite vers 840, au sujet des fausses reliques apportées à Saint-Bénigne et déposées « juxta sepulcrum gloriosi martyris ». Une telle expression vise, semble-t-il, un sarcophage ou un monument exposé aux regards.

Cet état de choses aura persévéré jusqu’au jour où la crainte des Normands fit cacher en terre les restes du martyr.

L’emplacement précis du tombeau, conformément à l’antique ordonnance des sanctuaires chrétiens, devait être directement au-dessous du grand autel de l’église supérieure.

Près de ce tombeau venaient s’agenouiller les fidèles de Dijon et les pèlerins étrangers. Des malades y séjournaient durant des semaines ou des mois, étendus sur des grabats. On remettait au gardien des linges et d’autres objets, pour les faire toucher au sarcophage ; et l’on obtenait de ce religieux de la cire des cierges ou de l’huile

des lampes, qui brûlaient en l’honneur du corps saint, car ces pieux usages existaient partout.

Il ne pouvait pas y avoir beaucoup d’art dans la structure du martyrium, simple fosse, entourée de balustrades, et renfermant le sarcophage. La décoration consistait plutôt en un riche mobilier. Gontran et d’autres rois, parmi lesquels Charles le Chauve, avaient donné des pièces d’orfèvrerie et des tentures de grand prix. Aux principales solennités, l’église, la crypte, le tombeau étaient parés de ces « insignes ornements ». Ce fut un appât pour les gens de brigandage. Le jour de la fête de saint Bénigne, des voleurs pénétrèrent furtivement dans la basilique, tuèrent les gar¬

diens, liront main basse sur tous les objets de valeur, et réussirent à les emporter. La Chronique, en relatant cet audacieux sacrilège, n’en, détermine point la date, mais le reporte aux temps antérieurs à l’abbé Guillaume. La perte, ajoute-t-elle , fut irréparable, car aucun des princes qui régnèrent ensuite ne fut à même de la compenser (1).

A Dijon, saint Bénigne était honoré non seulement dans l’église abbatiale, mais encore, spécialement, dans celle de Saint-Étienne, où l’on vénérait un fragment de la pierre qui servit à lui sceller les pieds, lorsqu’on l’enferma dans un cachot avec des chiens affamés.

(1) Chron., p. 148; Bibl. de Dijon, Nécrol. de Saint-Bénigne, ms. .'{79, f. 161.

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