partie, sur une plaque d'émail apposée le 20 février
Hic jacet Willelmus
Fiscannensis abbas primus Obiit sanctitatis farna illustris Anno s alu lis MXXXI Kalendis januarii Cujits recensitas anno MVCLXXX reliquias Hoc suœ in Optimum Patrem Observantiœ monumento Concli curaverunl grati alumni.
Des trois abbayes auxquelles l’abbé Guillaume avait le plus fortement inculqué son esprit, Fécamp et Fructuare furent assez longtemps fidèles à y persévérer : là on puisait encore, sur la fin du onzième siècle, des éléments pour fonder ou régénérer des maisons religieuses (1). Il n’en fut pas ainsi de Saint-Bénigne de Dijon. Déjà l’auteur de la Chronique, un peu après 1050, se plaint d’une décadence sensible. Vingt ans plus tard, l’évêque de Langres, en demandant l’abbé Jarenton au concile d’Autun, répète la même plainte. Quelle peut avoir été la cause de ce déclin rapide de la vie religieuse à Dijon?
Plusieurs historiens l’ont cherchée dans la nature rigide de l’abbé Guillaume. Ils ont comparé entre eux les trois grands réformateurs clunisiens du commencement du onzième siècle : saint Odilon de Cluny, Guillaume de Saint-Bénigne, Richard de Saint-Vanne. Trois surnoms caractérisent ces moines éminents : Odilon le Pieux, Guillaume le Supra-règle, Richard la Grâce de Dieu. Ces surnoms étaient en vogue du vivant de ceux qu’ils qualifient, et expriment le jugement porté sur les trois religieux par leurs contemporains. A ce titre donc ils constituent une base autorisée du verdict de la postérité.
Evidemment un renom de sévérité et de rigueur doit rester dans l’histoire à l’abbé Guillaume.
L’austère abbé aurait-il donc, par un régime excessif, provoqué chez les religieux une réaction bientôt poussée jusqu’au relâchement? Mais pourquoi l’effet ne s’est-il produit qu’à Dijon, Fructuare et Fécamp étant régis de même ?
Cet énergique caractère savait d’ailleurs tempérer le feu dont il était consumé : témoin le calme et le silence qu’il garda en face des fréquents ravages exercés sur les domaines de l’abbaye, pendant la guerre du roi Robert en Bour-
(1) Vers 1070, saint Annon emmena à Siegburg douze moines de Fructuare, « ibi admiratus monachorum arctissimam etsecundum regulæ instituta conversationem. » — Mon. SS., t. XI, p. 476, n° 23.
gogne. Le pape Benoît VIII, dans une lettre écrite entre 1012 et 1016, rappelle la patience, la longanimité avec lesquelles il a supporté les torts faits à son abbaye, et lui impose le devoir de laisser frapper enfin ses adversaires des anathèmes qu’ils méritent (1). « C’est grâce à ses leçons persuasives, dit son biographe, que ses disciples s’étaient fait comme une seconde nature des habitudes de mortification et de pénitence. Tous, c’était sensible, goûtaient sa parole pleine d’onction. » Autre chose que la terreur ou la contrainte lui assurait donc l’obéissance des moines. « On ne saurait dire, ajoute Glaber, à quel degré s’élevaient en lui la compassion et la miséricorde (2). » Ainsi, âme ardente au sacrifice, il n’ignorait pas que les parfaits eux-mêmes ont besoin fie joies et de consolations. Seulement, et n’est-ce point l’esprit religieux? il voulait qu’elles fussent le plus possible spirituelles. C'est de ce côté qu’il tournait les désirs (3).
Une lettre de Fulbert de Chartres à l’abbé Guillaume, lue avec distraction, a fait émettre sur ce vénérable religieux un jugement complètement injuste. De cette lettre il ne résulte rien qui permette d’incriminer l’abbé de Saint-Bénigne. Elle atteste uniquement qu’un moine, expulsé pour ses fautes, resta longtemps dans l’impénitence, mena une vie errante, se réduisit à la misère et, par cette misère même et ses promesses, toucha Fulbert de Chartres, qui intervint pour lui faire rouvrir les portes du monastère. On peut lire la lettre que nous rapportons en note (4).
Ce n’est pas la rigidité de caractère de l’abbé Guillaume qui fut la cause de l’attiédissement où retomba Saint-Bénigne, peu après la mort du zélé réformateur. Voici la vraie cause.
Malgré son extrême activité, le saint moine embrassa une sphère d’action trop vaste ; dans son amour du bien, il ne sut pas refuser ses religieux à qui les lui demandait ; par la dispersion de ses sujets d’élite en diverses abbayes, il épuisa la ruche d’où étaient sortis les essaims. Fructuare, principalement, bâti dans sa patrie, sur les terres de sa famille, paraît l’avoir détaché de Dijon. Ainsi Saint-Bénigne ne conserva pas, en assez grand nombre, les disciples qui avaient reçu la forte empreinte du maître, et qui étaient capables de maintenir son œuvre centrale dans les voies qu’il avait tracées.
Quelques ombres au tableau n’empêchent pas que l’abbé Guillaume ne soit une des plus grandes figures monastiques du onzième siècle. L’ordre bénédictin s’honore à bon droit de rencontrer un tel nom dans ses fastes. Plus que personne, le réformateur de Saint-Bénigne a propagé l’observance clunisienne. Le cachet personnel qu’il y ajouta est d’une âme vigoureusement trempée, et, nous l’avons fait observer, sa discipline fut sur le point de prédominer (5).
Dijon doit à l’abbé Guillaume la restauration de l’abbaye gardienne du tombeau de son apôtremartyr et l’érection d’une basilique des plus remarquables, dont les derniers vestiges ainsi que le plan, facile à restituer, excitent l’admiration des architectes.
La ville, reconnaissante, n’a point oublié le moine illustre, dont le nom reste attaché à l’arc de triomphe qui s’élève à sa principale entrée. La rue qui succède à cet arc s’est appelée rue Guillaume jusqu’à ces derniers temps, et la tour maîtresse de l’ancien château, démolie vers la fin de 1894, s’appelait aussi tour Guillaume.
(1) Migne, P. L., t. CXXXIX, col. 1629.
(2) R. Glab., Vit. Guillelm., n° 24.
(3) Pressant son père d’entrer en religion, l’abbé Guillaume lui écrivait : « De felicitate anachoretarum pauca dissero, neque de eorumgaudiisloquor, quia, etsi sub cortice austeritatis ipsi trahantur qui Creatori inserviunt remoti a seculo, tamen tam ineffabilia sunt quæ verbis exprimi non possunt. Dicam etiam in deserto descendere manna a cœlo, et eam gustare non denego, et cœlesti hoc cibo vescor, et socium et ducem meæ consolationis angelorum omnium principem sanctum Michaelem archangelum et cœlorum reginam Mariam liabeo dominam. Ah, pater mi, si jam lacrymis meis commotus fuisti et cessisti, cur nunc non meis rationibus? Cum sim filius tuus, nequeo hac cœlesti felicitate frui, quin mecum te optem, et participem te faciam de tali gaudio et cœlesti pane. » — L’abbé Chevallier, le Vén. Guillaume, p. 262.
(4) Migne, P. L., t. CXLI, col. 218, epist. XXXII (olim LXXI). — Quodjugiter in sinumemoriæ fovet domino abbati G. Fulbertus Carnotensis sacerdos abundantiam charitatis. — Peregrinus quidam frater nomine Hermengaud nos consolationem petiturus adiit, vultu, sermone et habitu pœnitentis. Sentus enim et squalidus, pallentique macie deformatus, sua culpa de vestri cœnobii paradiso se conquerebatur expulsum in corpore fesso morientem animam circumferre. Quod verbum interitus admittentes, compassione carere vosque pro ill° non rogare nequimus. Precamur itaque, si vis, si fas est... ut paterna pietate recipiatis hune filium jam tandem sero postliminio revertentem.
(5) Un auteur du onzième siècle, le biographe de Richard de Saint-Vanne, a noté le succès de la discipline de l’abbé Guillaume : « Licet reverendi abbatis Willermi et apud Italos et Francos jam præferretur disciplina. » — Mon. SS., t. XI, p. 284, ligne 40.