SAINT-BÉNIGNE PENDANT LA GRANDE ÉPOQUE ROMANE
L’abbé Halinard. — Le successeur de l’abbé Guillaume à Saint-Bénigne, Halinard, appartenait à une famille bourguignonne de noble origine, mais de nom inconnu. Son père était du diocèse de Langres; sa mère, du diocèse d’Autun : c’est tout ce que dit l’auteur de la Chronique, qui fut son disciple, et rien ne complète ce vague renseignement.
Pendant son enfance, Halinard fréquenta l’école épiscopale d’Autun. L’évêque de cette cité l’avait tenu sur les fonts baptismaux. Ce lien avec le prélat lui assura des soins tout paternels, dont profitèrent ses premières études.
Adolescent, il quitta l’école d’Autun pour celle de Langres. Son père voulut, en effet, le confier à Brunon, qui avait suivi les leçons de Gerbert à Reims, et qui faisait enseigner dans sa ville épiscopale, sous sa propre direction, les arts libéraux, le droit et la théologie. Les professeurs étaient des maîtres laïques — on disait alors des philosophes — et des ecclésiastiques (1). Halinard suivit tous les cours avec distinction. Aussi fut-il promptement agrégé par Brunon au chapitre de Saint-Mammès. Lambert, successeur de Brunon, désira conférer les ordres au jeune chanoine, afin de l’acheminer vers les hautes dignités de l’Église. C’était répondre au vœu des parents d’Halinard. Mais lui nourrissait d’autres projets. Loin d’être ébloui delà brillante carrière dans laquelle on voulait l’engager, il déclara qu’il préférait la vie claustrale, insista, et réussit à entrer à Saint-Bénigne.
En cédant aux instances de leur fils, les pa-
(1) Chron.; p. 183. — In ea itaque urbe (Lingonensi) cum philosophos virosque audiret ecclesiasticos (Halinard us).
rents d’Halinard avaient compté sur sa défection. Quand ils le virent s’attacher à son nouvel état, déçus dans leur attente, ils se décidèrent à l’arracher de force du lieu de sa retraite. Ayant gagné l’évêque à ce dessein, et s’étant munis de son autorisation, ils vinrent réclamer le fervent novice, qu’ils emmenèrent malgré lui, après lui avoir fait déposer l’habit monastique.
Cette violence n’eut pas de succès. Au bout de quelque temps Halinard prit la fuite, afin de se réfugier dans un monastère, hors de Bourgogne. Poursuivi aussitôt, il fut découvert et ramené devant l’évêque, qui s’efforça, par maintes remontrances et promesses, de lui faire reprendre son rang parmi les chanoines de Saint-Mammès, mais tout fut inutile. La fermeté inébranlable du jeune ascète finit même par triompher de la double opposition du pontife et de sa famille. Dès lors, il put rentrer librement à Saint- Bénigne, où, dit la Chronique, ardent imitateur de saint Benoit, il s’appliqua avec un soin constant à la pratique de toutes les vertus religieuses.
L’abbé Guillaume lui fit remplir chacun des offices claustraux, et le nomma enfin prieur. Halinard exerçait cette charge en 1026. L’année suivante, il fut investi de l’administration complète du monastère, sous l’autorité supérieure de l’abbé. En 1031, le suffrage unanime des religieux remit entre ses mains la crosse abbatiale, qu’il essaya vainement de refuser (2).
Quelques traits de la physionomie d’Halinard se ressaisissent dans les pages que lui consacre la Chronique de Saint-Bénigne.
(2) Chron., pp. 182, 185, 193.
Simple moine, il s’était fait remarquer parlaplus stricte soumission à la règle. Promu en dignité, il continua de garder l’observance commune, sans la moindre exemption personnelle, et par cet exemple, non moins que par l’autorité du commandement, il maintint une exacte discipline.
La justice et la bonté faisaient le fond de sa nature, et augmentaient l’ascendant de sa vertu.
Il était disert, et joignait le talent de bien dire à la science de bien vivre, possédant ce double avantage que Gerbert voulait voir chez tout homme chargé des soins du gouvernement. Tous les idiomes des divers peuples de langue latine lui étaient familiers (1).
(1) Chron., p. 1 90. — Ita proferebat vernaculum sontun loquelæ uniuscujusque gentis, quousque latina pénétrât lingua, ac si eadem patria esset progenitus.
(2) Au chapitre xxi, verset 12 et suivants du Deutéronome, se lit le passage auquel il est ici fait allusion. Quant à la glose basée sur ce texte, on la rencontre en plusieurs biographies de moines célèbres. Elle a été empruntée à saint Jérôme.
La mesure à garder dans l’étude des auteurs profanes a toujours fait l’objet d’une question irritante. Un principe indiscutable domine le débat : la moralité doit être placée au-dessus de l’érudition et de l’élégance du langage. Mais, après avoir posé cette règle spéculative et générale, reste à fixer pour chacun la règle pratique. Or celle-ci ne varie pas seulement avec l’âge et la condition, elle se diversifie encore selon le caractère et la trempe des âmes. Il est intéressant d’assister aux origines du débat, et d’éclairer la question par l’expérience et le jugement du premier auteur de la formule qui donne lieu à cette note.
Saint Jérôme, nature ardente, n’avait pas, dans sa jeunesse, lui impunément l’antiquité païenne. Écrivant, vers 384, à la vierge Eustochia, il lui disait : « Ne vous piquez point d’érudition, et gardez-vous de composer des poèmes lyriques. Comment pouvoir allier Horace avec le Psautier, Virgile avec les Évangiles, Cicéron avec l'apôtre saint Paul? Quoique tout soit pur pour ceux qui sont purs, cependant nous ne devons pas boire en même temps le calice «lu Seigneur et la coupe des démons (I aux Corinth., x, 20). » Puis il lui raconte qu’il s’est vu, en songe, traduit devant le tribunal du souverain Juge, et frappé de verges pour avoir lu les auteurs profanes ; il lui rapporte le serment par lequel il s’est, alors engagé à ne plus les lire à l’avenir.
Certainement, la règle tracée à Eustochia par saint Jérôme, et celle qu’il s’imposa à lui-même, après une lecture trop libre des auteurs profanes, se justifient l’une et l’autre. Mais ce ne sont que des règles particulières, déterminées par une profession et par des circonstances; elles ne donnent pas une solution complète.
Saint Jérôme ne s’est pas cru lié d’une façon irrévocable par son serment, évidemment conditionnel. De graves raisons le ramenèrent à l’étude des auteurs païens. Rufin d’Aquilée, à l’époque des dissensions qu’ils eurent ensemble, ne craignit pas de lui reprocher ce revirement comme un parjure. Un certain Magnus, rhéteur de Rome, poussé peut-être par Rufin, demanda par lettre à saint Jérôme pourquoi il citait de pareils auteurs dans ses ouvrages, et souillait la pure doctrine de l’Église par les ordures du paganisme. Il y avait donc, parmi les chrétiens lettrés de l’époque, des esprits qui, comme Rufin et Magnus, se détournaient absolument des écrits profanes ; d’autres qui, comme saint Jérôme, mettaient largement ces ouvrages à contribution.
Or saint Jérôme répondit à Magnus. Il lui rappela que sa méthode était autorisée par les écrivains sacrés : Moïse, les prophètes, saint Paul ; par là plupart des auteurs ecclésiastiques, chez plusieurs desquels « on ne sait, dit-il, qu’admirer davantage de leur érudition profane, ou de leur science scripturaire. » Et parlant des auteurs
C’était dans ses habitudes de lire beaucoup, au point qu’en voyage il chevauchait un livre à la main. Quand il lisait les auteurs laïques et les écrits profanes, il savait appliquer à ces ouvrages « le traitement de la captive ». Ici la Chronique fait allusion à un passage du Deutéronome, prescrivant qu’une captive, avant d’être épousée par un Israélite, coupât sa chevelure et ses ongles. Ainsi, par comparaison, Halinard, lisant les auteurs profanes, avait soin de retrancher, c’est-àdire, d’omettre les passages mauvais ou dangereux (2).
Dans les discussions sur des questions doctrinales, il n’avait pas coutume d’opposer à ses adversaires des raisonnements subtils, mais il
profanes : « Presque tous leurs livres, ajoute-t-il, sont remplis de documents utiles et de sage doctrine. » Mais il s’explique, et précise dans quelle mesure il se sert de ces livres. Après avoir cité l’exemple de saint Paul : « Cet apôtre, dit-il, avait appris du vrai David à arracher le glaive des mains de l’ennemi ; il avait lu le précepte du 'Seigneur à propos de la femme captive. » Pais il développe la comparaison, se l’applique à lui-même, et déclare qu’il omet les passages où il rencontre l’idolâtrie, l’erreur, le jeu des mauvaises passions. « Didieerat (Paulus) a vero David extorquere de manibus hostium gladium, et Goliæ superbissimi caput proprio mucrone truncare. Legerat in Deuteronomio Domini præceptum, mulieris captivæ radendum caput, supercilia, omnes pilos et ungues corporis amputandos, et sic eam habendam in conjugio. Quid ergo mirum si et ego sapientiam seeularem, propter eloquii venustatem et membrorum pulchritudinem, de ancilla atque captiva Israelitidem facere cupio? et si quid in ea mortuum est, idololatriæ, voiuptatis, erroris, libidinum, vel præcido, vel rado...? » Migne, P. L., t. XXII, col. 664.
En résumé, d’après saint Jérôme, il est des professions et des circonstances où l'on doit négliger la lecture des auteurs profanes ; mais il est aussi des conditions où il est avantageux de les lire, sauf à les expurger. Un esprit chrétien, honnête simplement, saisit la justesse de ces principes. Appliquons-les au point d’histoire étudié.
Aux onzième et douzième siècles, un monastère de stricte observance était une véritable solitude, aspirant surtout à être un foyer incandescent de contemplation, de pénitence et de haute vertu. Le vrai moine habitait plus le ciel que la terre : sa science était la science sacrée; son art, la sainteté; sa poésie, la liturgie; ses joies étaient la mysticité. Quels avantages de telles existences auraientelles puisés dans la lecture des auteurs profanes et surtout des poètes? En général, cette lecture n’eùt-elle pas été plutôt un danger pour des imaginations naïves, un sujet d’alarmes pour des consciences délicates, une perte de temps vu la tâche à remplir? A part donc de rares exceptions, motivées par un intérêt légitime, les moines ne lisaient point ces livres. S’il y avait là un sacrifice pour quelques intelligences, il ne faut ni les plaindre ni les blâmer. Le sacrifice est la loi de la vocation monastique, et il a son prix. Sans développer cette pensée, on peut rappeler seulement que, devant la justice de Dieu, les pénitences du cloître font contrepoids aux désordres du siècle, et qu’un centre d’expiations, parfois excessives si l’on veut, entretient dans sa sphère d’action une juste tempérance.
Donc, finalement, dans les plus fervents monastères, et ceux de l’observance dunisienne entre autres, les auteurs profanes étaient, pour la généralité des religieux, du fruit défendu. Aussi, quand quelqu’un s’en nourrissait par exception, avait-on soin de remarquer, en rapportant le fait, qu’il savait appliquer à ces ouvrages le traitement de la captive. Et c’était exact ; dans les habitudes du cloître, on lisait avec précaution ces livres exceptionnellement permis. Peut-être se montrait-on moins scrupuleux dans le clergé
citait les passages des Pères et des Docteurs, les textes des Évangiles et des autres écrits des Apôtres : ce qui prouve sa grande assiduité à la lecture, et sa méthode positive en théologie.
Instruit dans les sept arts libéraux, il s’était cependant plus particulièrement livré à l’étude « de la géométrie et de la physique (1). » Ce dernier mot est sans doute synonyme de mécanique, science qui étudie les lois de l’équilibre et du mouvement.
Restriction de l’influence de Saint-Bénigne. — Halinard n’hérita point de la charge entière de l’abbé Guillaume. Du vivant même de l’éminent réformateur, plusieurs abbayes régénérées par sa discipline avaient repris leur abbé ; à sa mort, le fait devint général. Bèze, en ce moment, n’avait toujours à sa tête qu’un prieur. Le roi Robert se trouvait dans le voisinage, assiégeant le château de Mirebeau, une de ces forteresses que les seigneurs bourguignons habitués à la rapine venaient d’élever, sur divers points du duché , afin de rançonner clercs , moines et paysans, au mépris de la « Paix de Dieu ». Pendant le séjour du roi et de ses troupes, arriva à Bèze la nouvelle de la mort de l’abbé Guillaume. Les religieux, au moins pour une part, n’étaient pas fâchés de recouvrer leur pleine autonomie. Robert, qui avait alors l'administration directe du duché, intervint immédiatement, et ratifia l’élévation du prieur Ogier à la dignité d’abbé (2).
Par ce fait et d’autres, Halinard fut réduit à gouverner Saint-Bénigne avec les prieurés de sa dépendance. Ainsi l’abbaye dijonnaise, qui aurait pu devenir comme un second Cluny, si l’abbé Guillaume se fût appliqué à former un réseau conventuel moins étendu et plus compact, continua seulement d’être, ainsi que dans le passé, une des grandes abbayes de Bourgogne.
Troubles et exactions. — Sous la vigilante direction d’Halinard les religieux de Saint- Bénigne semblaient être à l’abri du relâchement. L’abbé soutenait leur essor dans les voies parfaites, « il les pressait de combattre généreuse-
séculier attaché aux écoles épiscopales, où les auteurs profanes étaient expliqués. Mais la licence qu’on a pu se donner de ce côté est loin de mériter des éloges.
L’auteur de la Chronique, racontant que son maître, Halinard, -lisait les philosophes et les auteurs profanes, ajoute donc naturellement la remarque habituelle. « Philosophos vero secularisque sapientiæ libros eum legebat, illud sagaci sectabatur industria, quod per Legislatorem divina vox præcipit de captiva. Hæc quippe quæ
ment et d’un meme cœur l’ennemi acharné des saints ; il leur recommandait de ne point remettre au lendemain l’effort dont ils étaient capables, dans la crainte qu’ils n’eussent plus le moyen de l’accomplir en tardant à s’y résoudre (3). » Mais des troubles dont Bèze fut l’occasion vinrent distraire les cénobites et ralentir leur élan.
Le roi Robert, à la mort de l’évêque Lambert (1er septembre 1030), avait, malgré l’opposition du clergé et du peuple, donné l’évêché de Langres à un certain Richard qui, au bout de cinq mois, fut expulsé de la ville, et ensuite s’empoisonna.. De nouveau, méprisant le droit des électeurs, le roi imposa un homme de son choix, mais peu recommandable, Hugues de Breteuil, clerc de l’église de Chartres. Il chargea son fils Henri de le conduire à Langres, afin de lui assurer un accueil moins défavorable. Dans le moment même Robert mourut (20 juillet 1031). Ses deux fils, Henri, qui hérita du trône de France, et Robert, qui obtint le duché de Bourgogne, garantirent au nouvel évêque la possession de son siège. Bientôt, Hugues de Breteuil se trouva en lutte avec Bèze. Ce fut, dit la Chronique de ce monastère, à propos de taxes que le prélat exigeait, et que l’abbé Ogier refusait de payer. Rien n’explique de quel côté étaient les torts. En tout cas, l’évêque eut l’assentiment d’Halinard, et voici, toujours d’après la Chronique de Bèze, assurément partiale en son récit, quelle fut la suite des événements. Hugues investit Halinard du gouvernement de Bèze. L’abbé de Saint- Bénigne, exécutant les instructions épiscopales, plaça dans cette abbaye un certain nombre de ses moines, et contraignit l’abbé Ogier de le suivre à Dijon avec quelques-uns de ses religieux. Cependant les moines dijonnais installés à Bèze auraient pillé cette maison à leur profit, et transporté à Saint-Bénigne une partie du mobilier de l’église, entre autres objets, dix-sept chapes, un évangéliaire et une croix d’un grand prix. La spoliation eût même été plus considérable sans l’adresse des paysans, qui, un jour, arrêtèrent au passage une tonne remplie d’ornements et de livres. Une partie des moines de
in philosophorum libris reperiebanlur utilia, hæc sua dignabatur menioria; quæ vero superflua, de amore scilicet rerumque secularium cura, quasi venenata radebat et mortifère. Hiscalvicium inducebat, hæc unguinum more ferro acutissimo desecabat. — Chron., pp. 185-186. Cf. Yita Mayoli.
(1) Ibid., p. 192.
(2) Chron. de Bèze, dans les Analect. Divionen., pp. 316-317.
(3) Chron. de Saint-Bénigne, p. 186.
Bèze prirent la fuite et, se réfugiant au château de Beaumont, préparèrent l’évasion de l’abbé Ogier. Celui-ci, averti par un secret message que des chevaux l’attendaient pour l’emmener, sortit de Saint-Bénigne, enfourcha la monture qu’on lui tenait prête, et courut rejoindre ses religieux à Beaumont. De là il prit avec eux le chemin de son abbaye, en força l’entrée, et obligea les moines de Dijon de regagner leur monastère (1).
C’est ainsi que se seraient passées les choses, suivant le moine de Bèze. Mais l’intervention d’Halinard et de ses religieux ne fut point telle qu’il la dépeint. Sur ce point, les événements précédents éclairent le récit et permettent de le rectifier.
Dès la nouvelle de la mort de l’abbé Guillaume, Bèze s’était brusquement soustrait à la dépendance de Saint-Bénigne. L’abbé Ogier n’avait pas dû être élu régulièrement, mais promu à la dignité abbatiale par le bon plaisir du roi, sur le vœu de quelques religieux. On conçoit dès lors que l’évêque, mécontent de l’attitude de l’abbé Ogier à son égard, ait entrepris de réintégrer Ilalinard à Bèze. La tentative échoua, mais elle était conforme aux institutions monastiques. Quant au fait du mobilier transféré de Bèze à Dijon, il est probable que ce fut, de la .part de Saint-Bénigne, un recouvrement ou une compensation d’objets prêtés à Bèze, pendant le gouvernement de l’abbé Guillaume : Halinard n’a pu être un spoliateur.
Ces agitations furent nuisibles aux religieux de Saint-Bénigne, chez qui elles affaiblirent l’esprit de recueillement et de ferveur.
D’autres difficultés encore préoccupèrent les disciples d’Halinard, à leur désavantage.
(1) Chron. de Bèze, p. 317.
(2) Fyot, Hist. de Saint-Étienne, pr. n° 394. — Pérard, p. 187.
(3) Chron. de Saint-Bénigne, p. 63. Cf. pp. 11, 15. — L. Delisle, Mèlang. de palèogr. et de bibliogr., pp. 37, 52.
Dès les premières pages de son livre, l’auteur de la Chronique fait allusion à la querelle concernant le cimetière : « Dicendum nobis est, propter aliquorum præsumptuosam calumniam, quomodo antiquitus cimiterium habitatorum hujus oppidi constiterit (p. 11). » Et il s’étend longuement sur l’objet en litige, avant d’aborder son récit. Preuve des contestations qui continuaient encore à cette époque (ann. 1050 et suiv.).
Les droits revendiqués par Saint-Bénigne étaient fondés sur la tradition du monastère et consacrés par la coutume. On voulut davantage pour les étayer. Suivant un procédé que la loyauté condamne, mais qu’alors on se permettait sans scrupule, de faux documents furent dressés.
Dans leurs archives, les moines avaient quelques diplômes sur papyrus, entre autres, une bulle du pape Jean XV, datée du 26 mai 995, et relative à l’abbaye de Bèze. La bulle de Jean XV fut découpée de façon à donner deux morceaux de papyrus. Les revers
Les chanoines de Saint-Étienne essayaient de créer, près de leur église, alors en reconstruction, un cimetière général qui eût fait délaisser peu à peu celui de Saint-Bénigne. Halinard s’en plaignit au pape Jean XIX (2). On ne sait ce que fit le pape. Mais les chanoines n’abandonnèrent pas facilement leur projet. De ce conflit naquirent quelques chartes apocryphes, comme celle attribuée au pape saint Sergius Ior, et insérée dans la Chronique (3).
Ce débat entre Saint-Bénigne et Saint-Etienne à propos des droits de cimetière remit aussi en discussion à qui devait appartenir la petite église Saint-Vincent. Elle était voisine de la collégiale, et située sur le terrain même que les chanoines voulaient comprendre dans leur cimetière ou leur enclos. Les moines n’en faisaient pas grand usage. Vu les circonstances, ce lieu de refuge ne pouvait donc être paisiblement laissé à ces derniers. Aussi la Chronique, par un mot positif, fait voir qu’il leur était disputé (4). Tout considéré, mieux valait que Saint-Vincent fût attribué à Saint-Étienne. Tel fut, un peu plus tard, le règlement définitif.
Enfin l’ordre donné par le duc Robert de reconstituer le domaine ducal, au moyen de la saisie des biens usurpés, occasionna pour Saint- Bénigne, comme pour d’autres églises, maintes attaques et démarches. Les commissaires, trop zélés, mirent la main sur la terre de Veuvey, ainsi que sur des redevances dont l’abbaye jouissait au Bourg et ailleurs. Il fallut les plaintes justifiées d’Halinard et de ses religieux, pour recouvrer les biens saisis, et conserver à peu près intact l’antique patrimoine du saint (5).
Ce bruit, ces misères faites aux moines à propos d’intérêts matériels, leur causèrent un
étaient entièrement libres. En conséquence, au dos d’un de ces fragments fut écrite en caractères lombards, une bulle attribuée à Jean V (685) ; au dos de l’autre fragment, la bulle attribuée à saint Sergius Ier (690 ou 698).
Ces bulles apocryphes nous sont parvenues.
Le papyrus contenant la bulle de Jean V a été récemment partagé en deux morceaux, dont un fait partie de la collection Libri, chez lord Ashburnham, et l’autre se trouve à la Bibliothèque de Dijon.
Le fragment contenant la bulle de Sergius est tout entier à Dijon.
Il est possible que ces pièces apocryphes ne soient qu’une tentative de restitution de chartes perdues.
(4) Rappelant que, pendant le siège de Dijon par le roi Robert, une partie des moines s’étaient retirés à Saint- Vincent, l’auteur fait cette remarque : « Quam (ecclesiam) tune quieto jure monachi istius loci possidebant. » — Chron., p. 173.
(5) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 2, chartes ducales de 1031. — Dans la charte concernant Veuvey, l’évêque de Langres intervient à la fin et dit: « Ego Hugo Lingonensis episcopus huic cartæ subscripsi, subjectamque excommunicationis
tort considérable au point de vue spirituel luimême.
Donations, nouvelles recrues. — Plusieurs donations importantes dédommagèrent Halinard et ses disciples des pertes qu’on leur faisait essuyer. Les principales libéralités vinrent du diocèse de Besançon, et surtout de Salins.
Otte-Guillaume avait déjà gratifié l’abbaye de certaines possessions, dans ce bourg ou aux environs, du consentement de Renaud, son fils et héritier au comté de Bourgogne. Celui-ci avait ensuite ajouté de son chef d’autres biens. L’année même de la mort d’Otte-Guillaume, en 1026, lorsque Halinard n’était encore que prieur, il donna en effet, pour le repos de l’âme de son père, l’église Sainte-Marie de Salins et, au même lieu, un terrain pour y construire une au tre église. On éleva sur ce terrain une chapelle en l’honneur de saint André. Mais le fragile édifice, construit en bois et mal entretenu, était déjà tombé quand écrivait l’auteur de la Chronique.
Hugues, archevêque de Besançon, donna aussi dans le bourg de Salins, en 1037, l’église de Sain t-Symphorien-et-Sain te- Agathe , qui était une fondation de ses parents, et où reposait le corps de saint Anatole, confesseur. Très lié avec Halinard, il vint pour cette circonstance à Dijon et, le jour de la fête de saint Bénigne, il déposa la charte de donation sur l’autel du martyr, puis ensuite y célébra la messe.
Le comte Renaud multiplia ses largesses. Il établit quatre moines de Dijon dans l’église Saint-Georges près de Vesoul, et leur fit bâtir un prieuré. La charge imposée fut de prier pour sa famille. Hugues voulut être présent à l’acte de donation, et témoigner son amitié pour Halinard, en lui cédant ses droits sur la même église. En souvenir du fait, l’archevêque et l’abbé échangèrent leurs crosses.
Dévoués aux religieux de Saint-Bénigne, qui avaient gagné leurs sympathies, les habitants de Salins et du voisinage les entourèrent d’égards et leur apportèrent leurs offrandes. La confiance alla grandissant. Des clercs et des laïques du
sententiam aclnexui, per quam, auctoritate Dei omnipotentis omniumque sanctorum ejus, præcipueque beatorum martyrum Benigni atque Mauricii, quorum jim quæ sunt suprascripta videntur attributa... » Ce double vocable >< Saint-Bénigne et Saint- Maurice » revient, comme on l’a déjà noté, dans beaucoup de titres de l’abbaye.
(1) Chron., p. 193. — De habitatoribus vero ipsius oppidi (Salinis dicti)... aliquanti ofterentes filios suos, similiter contulerunt de rebus
pays, ayant résolu d’entrer en religion, choisirent, pour exécuter leur dessein, le monastère que gouvernait Halinard. Des parents amenèrent leurs enfants à Dijon, pour les offrir à Dieu et les placer entre les mains du vertueux abbé. Ce fut un de ces jeunes oblats originaires de Salins qui, devenu profès, rédigea la Chronique de Saint- Bénigne (1).
Constructions d’Halinard. — Profitant de ses connaissances techniques, Halinard rebâtit à Saint-Bénigne les édifices claustraux : chapitre, réfectoire, cuisine, etc., mais dans un genre fort simple, car ceux qui, comme le réfectoire et le cloître par exemple, comportaient des sculptures ou des peintures, n’ont reçu cette décoration qu’à partir du douzième siècle (2).
On peut voir dans le bâtiment qui reste de l’abbaye, à l’étage des caves — dépendances de la cathédrale et du grand séminaire — probablement un spécimen des constructions d’Halinard. Ces caves, qui formaient aux onzième, douzième et treizième siècles le chapitre et d’autres services, sont en général voûtées sur deux rangs de piliers ronds, épais et trapus, bâtis en pierre mureuse. La maçonnerie et la forme de ces piles sont les mêmes qu’à Saint-Philibert de Tournus. Mais il n’y a point de chapiteaux : le sommet des piliers, également en pierre mureuse, présente, aux quatre retombées, de petites saillies triangulaires, avec des interstices en encorbellement. Les voûtes qui existent ne sont pas anciennes : du moins elles ne remontent pas à Halinard. A la fin du dix-septième siècle, les Bénédictins notaient spécialement que « les voûtes de l’ancien chapitre étaient tombées (3). » La partie de cette vieille construction où était aménagée la salle du chapitre est, d’ailleurs, celle qui a subi le plus de remaniements. On y voit encore des restes de piliers sans colonnes, formés de pieds-droits saillants et de dosserets, comme à Saint-Philibert de Dijon.
L’église elle-même subit-elle sous Halinard quelque changement? Le mot suivant de la Chronique pourrait faire supposer qu’il y eut un travail
sais. Inter qi.os pater meus mej oiferens, exceptis aliis rebus, dédit, secus puteum, donium et sedem unius caldariæ.
Chron., p. 1S2. — Cujus (Halinardi) memoriam dignum est nos assignais litteris, qui nos duleibus ac paternis monuit instituas.
(2) Ibid., p. 192 : Oflîcinas hujus monasterii renovavit (Hàlinardus). Et quamquaxn omnibus eruditus esset artibus, tamen in geometria et pbysica plurimum studebat.
(3) Bibl. nat.j lat. 12662, fol. 289.
exécuté à l’étage souterrain. « En l’année 1045, la quinzième du gouvernement d’Halinard, fut légèrement déplacé le tombeau de l’abbé Bertilon, situé à cet étage, dans le bras méridional du transsept. De ce côté, en effet, àcause de la disposition du tombeau, la crypte était d’un accès difficile. On creusa donc une nouvelle fosse au pied de l’ancienne, et l’on y rapporta le sarcophage. Le couvercle fut alors levé, pour la visite des ossements, et l’on trouva le corps du vénérable abbé revêtu de l’habit monastique et d’une étole en drap d’or. La tête, qui avait été tranchée, était réunie au corps, et autour on apercevait du sang coagulé dans le fond de l’auge sépulcrale. Ceux qui prient avec foi devant cette tombe, ajoute la Chronique, obtiennent fréquemment la guérison des fièvres (1). »
C’est le seul détail, concernant la basilique, que l’on rencontre à cette époque.
Trésor de la basilique et librairie. — Si le successeur immédiat de l’abbé Guillaume n’eut pas à élever l’église du monastère, il l’enrichit d’objets précieux, parmi lesquels la Chronique fait mention spéciale d’une croix d’or ornée de gemmes. Il légua aussi, à son décès, comme un témoignage de sa reconnaissance et de sa dévotion pour saint Bénigne, une quantité d’or assez considérable, toute sa chapelle portative et des vases en argent (2).
L’entretien de la librairie provoqua également ses soins. Il fit composer ou transcrire plusieurs livres, dit la Chronique, et il en procura d’autres par différents moyens. Humbert de Vergy, évêque de Paris, qui, étant archidiacre de Langres, l’avait particulièrement connu, lui envoya sur sa demande, en 1036, un pontifical conservé aujourd’hui à la Bibliothèque de Dijon, n° 89. Les chanoines de Langres lui envoyèrent, à titre de prêt, la dialectique de Victorinus, et reçurent pour gage Prudence et Horace (3).
(1) Chron., p. 111 : Bertilo autem moriens in hoc loco inter sepulcra sanctorum tuniulari meruit. Ad cujus tumbam, si fides petentium exigat, febricitanlium crebræ sanitates fiunt. Anno denique Dominieæ Incarnationis MXLV, Halinardo abbate hune locum regente, decimo quinto ipsius anno, cum transferre tur, quia sepulcrum ejus impediebàt introitum cryptæ sancti Benigni, a parte meridiana, effosso tumulo, ad pedes ejus alia fossa præparata qua removeri deberet, monachis adstantibus cum crucibus et thymiateriis et lumin^ribus, mullis ingerentibus manus ad movendum, quoniam immensum erat sarcophagum, subito omnes ad terrain corriiunt, surgentes vero inveniunt sarcophagum in præparato loco decenter compositum ; et accedentes ut vidèrent qualiter locatus esset in tumulo, amoto opertorio, fragrantiam miri odoris senserunt omnes qui adfuerunt. Et ecce corpus ejus, monachili habitu indu-
On lit, sur le manuscrit 9518 de la Bibliothèque nationale, une souscription commençant par ces deux vers :
Alhletœ claro meritis acluque Benigno Dévolus famulus librum declil hune Halinarclus.
— Au saint martyr Bénigne, glorieux par ses travaux et par sa passion, Halinard, son dévot serviteur, a donné ce livre.
Halinard est promu a l’archevêché de Lyon.
— Moine à Saint-Bénigne, Halinard se croyait à l’abri du fardeau de l’épiscopat. La crosse abbatiale semblait déjà trop lourde à son humilité. Cependant l’éclat de ses vertus, sa science, ses talents, l’estime et l’amitié qu’avaient pour lui des prélats parents ou conseillers des princes, finirent par lui faire imposer la charge qu’il redoutait. Il fut élevé sur le siège de saint Irénée.
Ce siège illustre, que l’intrusion venait de désoler, avait besoin, pour le rétablissement de l’ordre, d’un homme plein de sagesse et doué d’un ascendant considérable. Lyon appartenait alors au royaume de Bourgogne, devenu terre allemande à la mort de Rodolphe III (1032), ce prince ayant envoyé à l’empereur Conrad le diadème et la lance de saint Maurice, insignes de sa royauté. Depuis plusieurs années, la papauté et l’empire s’efforçaient, mais en vain, de faire accepter le trône primatial à saint Odilon de Cluny. En 1041, renonçant à des tentatives toujours inutiles, Henri III dit le Noir, roi de Germanie et de Bourgogne, tourna ses vues ailleurs, et les arrêta sur l’abbé de Saint-Bénigne. Les évêques influents que celui-ci avait pour amis, Thierry de Metz, Brunon de Toul, Hugues de Besançon, secondèrent sans doute les desseins du monarque allemand. Halinard néanmoins réussit d’abord à décliner l’honneur qui lui était offert, et obtint qu’il fût conféré à l'archidiacre de Langres, Odolric, prêtre d’un réel mérite.
tum, stola sacerdotali auro testa erat ornatum. Caput vero ejus, quocl ei fuit abscissum, corpori adjunctum, et circa idem .sang ni s erat coagulatus in sepulcro.
(2) Chron., p. 192.
(3) Ibid. — Le Trésor de Saint- Bénigne, p. B. Prost, apud Mém. de la Société bourguignonne degéogr. et d’hist., t. X, pp. 301 et suiv. — L’abbé Marcel, les Livres liturgiques dit dioc. de Langres , pp. 4 et suiv. — Bulletin de la Soc. des sciences liist. etnalur. de l'Yonne , ann. 4885, p. 203.
L’abbé Leboeuf, d’Auxerre, d’après un ms. contenant les oeuvres de saint Maxime et provenant de Saint-Bénigne, signale dans la bibliothèque de cette abbaye, au onzième siècle, en outre d’Horace, plusieurs autres auteurs profanes, mais il ne les désigne pas. Voir le Bulletin précité.
Mais au bout de cinq années, Odolric mourut victime d’un empoisonnement. Alors Henri le Noir revint à la charge; le clergé et le peuple de la métropole, le pape lui-même unirent leurs instances à celles du roi, et Halinard fut sacré archevêque de Lyon, en 1046.
Il continua toutefois de gouverner Saint-Bénigne jusqu’à la fin de sa vie (1052).
Les Romains demandent pour pape Halinard. — Une fois promu archevêque de Lyon, Halinard fut saisi par les affaires générales de l’Église, autant que par les devoirs particuliers de sa charge.
Dès la fin de l’année 1046, il suivit Henri III à Rome, où ce prince était guidé par l’intérêt qu’il portait au Saint-Siège, et par le désir d’être couronné empereur. Le pape Clément II, nouvellement élu, donna en effet la couronne impériale au roi de Germanie, le jour même de son sacre. Halinard prit part aux solennités célébrées à cette occasion, et assista au concile qui se’ tint auparavant. Il acheva, dans cette circonstance, de conquérir l’affection des Romains, dont il était déjà connu et apprécié, ayant accompli précédemment plusieurs pèlerinages au tombeau des Apôtres.
Un an après mourait Clément II. Des députés de Rome en portèrent la nouvelle à l’empereur Henri, qui se trouvait alors dans la Saxe. En même temps ils demandèrent pour pape l’archevêque de Lyon. Les Romains, dans une convention avec Henri le Noir, s’étaient engagés à ne point élire de pape sans qu’il le leur permît.
Halinard, instruit du vœu dont il était l’objet, se tint soigneusement éloigné de la cour de l’empereur, afin que son nom fût oublié. Un évêque d’Allemagne fut élu, mais il vécut moins d’un mois sur le Saint-Siège. De nouvelles craintes assaillirent l’archevêque. Enfin, pendant l’automne de 1048, à la diète de Worms, le saint évêque de Toul, Brunon, qui se trouvait présent, fut proclamé pape d’une voix unanime et contraint , malgré la plus vive résistance , d’accepter un office dont il se déclarait indigne. Il mit du moins pour condition qu’à son arrivée à Rome le clergé et le peuple de la ville ratifieraient ou annuleraient l’élection par leurs suffrages. L’accueil fut enthousiaste. .Brunon fut donc intronisé sur la chaire de saint Pierre, en 1049, au mois de février, et prit le nom de Léon IX.
Doublement heureux de l’exaltation de son ami, Halinard s’empressa de l’assister dans les actes importants de son pontificat. Il se rendit au concile de Rome, célébré vers les fêtes de Pâques 1049, puis au concile de Reims, tenu la même année, en octobre. Avant l’ouverture du concile de Reims, le pape, accompagné d’Halinard et d’autres prélats, fit la dédicace de l’église de Saint-Remy, à l’occasion de laquelle la châsse du saint confesseur fut portée solennellement à la cathédrale et autour de la ville. Aux sessions conciliaires, les évêques et les abbés durent expliquer de quelle manière ils avaient reçu ou donné les saints ordres et les dignités ecclésiastiques. Les simoniaques subirent des peines rigoureuses. Dans le nombre se trouva l’évêque de Langres, Hugues de Breteuil, accusé d’au tres crimes encore. Il fut excommunié et dut quitter les fonctions épiscopales.
Mortd’Halinard. — L’année suivante, Léon IX assembla à Rome un nouveau concile, contre Bérenger, qui attaquait le dogme de la présence réelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie. Parmi les membres de cette assemblée siégea l’archevêque de Lyon. Il prolongea même jusque vers la fin de l’année son séjour auprès du pape, et ne repassa les Alpes qu’avec lui. Léon IX vint en effet à Toul, au mois d’octobre, puis à Langres, où Halinard sacra en sa présence Harduin, le nouvel évêque de cette cité.
Dans l’été de 1052, Halinard était en Italie près du chef de l’Église. La connaissance qu’il possédait des idiomes vulgaires, ses manières affables et douces le rendaient utile au pape pour diverses négociations. Léon IX fut alors obligé de faire un voyage en Allemagne, afin de rétablir la paix entre l’empereur et le roi de Hongrie. Il demanda à l’archevêque de Lyon de demeurer à Rome jusqu’à son retour. Mais les adieux qu’il lui fit en partant furent les derniers adieux.
En ce moment était aussi à Rome Hugues de Breteuil, qui avait été excommunié au concile de Reims. Sa conscience s’était réveillée sous le coup des censures qui l’avaient frappé. Il était venu, marchant nu-pieds, implorer son pardon près du siège apostolique ; il avait confessé publiquement ses désordres et s’était soumis à la pénitence. On l’avait vu se présenter devant un concile, les épaules découvertes, tenant un faisceau de verges, et attendrir par ce spectacle toute l’assemblée. Le pape lui avait accordé
l’absolution de ses fautes. Comme il était sur le point de s’en retourner en France, avec plusieurs compagnons de voyage, également connus d’Halinard, l’archevêque les réunit tous à table, avant qu’ils prissent congé de lui. On servit dans ce repas un poisson empoisonné par un faux ami d’Halinard. Tous ceux qui en mangèrent moururent, les uns dans les huit jours, les autres après une longue maladie. Le vénérable archevêque en mourut le 29 juillet, et fut inhumé à Rome avec de grands honneurs, dans l’église Saint-Paul. Deux moines de Saint-Bénigne qui étaient du nombre des convives, furent victimes de cet odieux attentat.
C’est ainsi que le monastère de Dijon acheva de perdre le meilleur des disciples survivants de l’abbé Guillaume, celui qui seul était capable de maintenir les traditions du maître. Déjà, en l’arrachant du milieu des religieux, pour le préposer au diocèse et à la province de Lyon, on avait porté un premier coup à l’abbaye. La mort du saint prélat en porta un second, plus fatal encore. Désormais l’éclat que Saint-Bénigne avait jeté pendant plus d’un demi-siècle, pâlit rapidement.
Les abbés Jean et Adalbéron. — Sous les successeurs immédiats d’Halinard, Jean (1052- 1056) et Adalbéron (1056-1077), de violentes attaques recommencèrent contre l’abbaye. Ceux qui cherchaient à diminuer son patrimoine au profit du duc Robert, ou à leur propre avantage, taillèrent hardiment dans les différents domaines. Le monastère subit alors des pertes qui ne furent en partie réparées qu’à l’avènement de Hugues Ier (1075). Par suite des démêlés qui survinrent, le cloître, soit timidité des religieux, soit audace de leurs ennemis, fut presque constamment ouvert aux laïques. La régularité disparut.
A cette époque, aucun travail que l’on sache ne fut exécuté dans la basilique. Cependant elle s’enrichit d’un reliquaire dit « le bras de saint Biaise », donné par Adalbéron, primicier de Toul (1) ; et dès lors peut-être fut érigé l’autel mentionné sous le vocable de ce saint, au douzième siècle.
En même temps le culte de saint Bénigne se
(1) Le nécrologe de Saint-Bénigne contient au 21 juillet la mention suivante : « XII kalendas augusti obiit Adalbero, primicerius Tullensis, qui dédit nobis brachium sancti Blasii. » Adalbéron, primicier de Toul, vivait en 1052, 1057, etc. — Le Trésor de Saint- Bénigne, loc. cit. , p. 14, note 9.
(2; Saint Apollinaire, évêque de Ravenne et martyr, était très
propageait toujours. La Chronique de Saint- Hubert dans les Ardennes rapporte, à l’année 1074, que ce monastère faisait mémoire du martyr de Dijon le 2 novembre. Ce fut du reste l’année précédente que saint Annon, archevêque de Cologne, transféra à Sicgburg le corps d’un saint qui a été confondu avec le martyr de Dijon, parce qu’une parcelle des ossements de ce martyr s’y trouva jointe. Ce fait accrut dans tout le Nord la célébrité du saint dont l’abbaye dijonnaise gardait en réalité les reliques.
Accablé par les difficultés, l’abbé Adalbéron voulut se décharger de sa pénible tâche. Les efforts de l’évêque Iiarduin ne purent en effet réussir à lui concilier l’administration ducale. Il eût sans doute exécuté son dessein, si la mort d’Harduin (1065) et l’élection d’un prélat plus influent, Hugues-Raynard, ne lui eût enfin permis de respirer. Hugues-Raynard s’interposa avec succès comme médiateur entre le duc et l’abbé : les exactions cessèrent. Il fallut toutefois attendre jusqu’à la mort du duc Robert (1075) et laisser s’écouler dix années, avant de recouvrer les domaines et les droits enlevés.
Librairie, l’auteur de la Chronique. — Pendant cette longue période de troubles, les moines de Saint-Bénigne, occupés à compulser leurs archives, ne recherchèrent pas uniquement les titres qui garantissaient leurs propriétés ou leurs privilèges ; ils étudièrent aussi ce qui se rapportait à l’histoire de l’abhaye et de ses prieurés, aux coutumes ou statuts en vigueur parmi eux. En conséquence, ils éditèrent alors, de première ou seconde main, plusieurs livres : la Chronique, souvent citée dans ce volume ; le Livre des miracles de saint Bénigne, également cité ; le Livre des miracles de saint Apollinaire (2); les Statuts ou Règle de Saint - Bénigne.
L’auteur de la Chronique, dont nous avons fait connaître l’origine, rédigea son travail dans l’intervalle de 1050 à 1075. Il raconte en effet la mort d’Halinard, arrivée en 1052. De plus il caractérise l’époque à laquelle il écrivait, par un certain relâchement à l’intérieur de l’abbaye et des embarras politiques au dehors (3) : deux
vénéré, non seulement dans l’abbaye de Saint-Bénigne, mais encore dans une église de sa dépendance, qui a donné son nom au village actuel de Saint-Apollinaire. Ce sont les guérisons opérées dans cette église que relate le Livre des miracles de saint Apollinaire, publié par les Bollandistes, au 23 juillet.
(3) Chron., p. 151. — Intérim prosequamur insignium memorjam
choses qui se produisirent sous l’abbé Adalbéron et avant le décès du duc Robert.
Suivant la méthode usitée de son temps, le chroniqueur de Saint-Bénigne ne s’est pas restreint à son sujet : il fait en même temps l’histoire du royaume de France, de la Bourgogne et de l’évêché de Langres. Pour éléments de sa compilation, il eut en mains, outre les diplômes du monastère et autres titres spéciaux, les livres de Grégoire de Tours, l’abrégé de l’Histoire des Francs attribué à Frédégaire, la Chronique du même auteur, Éginhard, la Vie de saint Mayeul par Syrus, la Vie de l’abbé Guillaume par Raoul Glaber. On reconnaît aisément qu’il a puisé à toutes ces sources et à d’autres. L’intérêt offert par son livre est tout entier dans ce qui concerne l’histoire locale. Le plus ancien texte manuscrit de la Chronique qui soit connu, se conserve à la Bibliothèque de Dijon, sous le n°348, et provient de Saint-Bénigne. Mais, bien qu’il doive être coté du onzième siècle, difficilement on le prendra pour l’original, vu les nombreuses fautes qui le déparent.
Visite d'Hugues Ier, duc de Bourgogne, a Saint-Bénigne. — Hugues Ier, petit-fils et successeur du duc Robert, aimait les moines. Au bout de trois ans de règne, il abdiqua le pouvoir en faveur de son frère, Eudes Borel, et se retira à Cluny, où il mourut aveugle, après quinze années de vie religieuse. Par sa mère, il descendait d’Otte-Guillaume.
Or, dès son avènement, Hugues Ier se rendit à Saint-Bénigne (1). Ayant dévotement vénéré le tombeau du martyr, il fut ensuite admis au chapitre, et entreprit de réparer par ses concessions les dommages qu’avait causés son aïeul.
D’après le livre des Coutumes ou Statuts, voici quel était le cérémonial usité pour la réception solennelle d’un prince ou d’un dignitaire ecclésiastique, et qui dut être suivi pour Hugues Ier.
Au son des deux grosses cloches, tout le couvent s’avançait processionnellement hors du choeur, dans cet ordre. En tête les moines de service : un d’abord, en aube et en tunique, portant l’eau bénite, derrière lui un ou trois porte-croix, en chapes ; puis un ou deux thuri-
enarrare virorum, quia, ïicetnos eorum sequaces tabescamus desides ab eoram religionis fervore, et undique internis scilicet atque externis malis ingruentibus, ab omnibus bonis studiis torpentes simus ignavia et pigritia adstricti, erunt tamen forsitap post nos aliqui qui horum, legentes gesta, studebunt imitai'i exempla. — Cf. pp. 158, 175 ,19?.
féraires, en aubes ; à la suite, un religieux, en aube et en tunique, tenant un évangéliaire, et accompagné de deux céroféraires. Si l’on voulait déployer plus de solennité, deux, trois évangéliaires étaient portés de cette façon, les uns à la suite des autres. Venaient alors les enfants avec leurs maîtres, les anciens et le reste des moines. On se rangeait sur deux lignes, entre l’autel de la Croix et la grande porte de l’église, les enfants devant les religieux. L’abbé ou le prieur, selon que l’un ou l’autre présidait, sortait de l’église précédé du service de la procession, et s’avançait au-devant de l’hôte jusqu’au seuil du vestibule ou jusqu’à un portique plus éloigné. Là se présentait, amené par l’hôtellier, le dignitaire suivi de son cortège. Après lui avoir offert l’eau bénite et l’encens, l’officiant (abbé ou prieur) le prenait par la main, et l’introduisait dans l’église, au chant d’un répons entonné par l’armoirier. Après avoir parcouru l’allée bordée par la double ligne des enfants et des moines, celui qu’on recevait, quittait la main de l’officiant, se prosternait sur un tapis au pied de l’autel de la Croix, et demeurait en prière, jusqu’à l’achèvement du répons et des versets Salvumfac serutarn tuum, etc. Ensuite la procession rentrait silencieusement au choeur, et l’hôte était conduit au sanctuaire, devant le maître-autel. S’il appartenait à l’institut monastique, il traversait le choeur ; s’il était séculier ou laïque, il en faisait le tour.
Introduit de la sorte dans l’abbaye, Hugues Ier, à un moment donné, descendit avec les moines les degrés de la crypte, et invoqua le martyr en vénérant ses reliques.
C’est après l’accomplissement de ces cérémonies et de ces devoirs de piété, que le duc entra au chapitre pour faire diverses concessions.
Ordination de Jarenton. — L’an 1077, Adalbéron mourut. Les religieux se divisèrent pour l’élection de son successeur : aucun d’eux en effet, ne paraissait sûrement capable de tenir la crosse abbatiale, de façon à panser des plaies matérielles et morales déjà profondes.
Sur ces entrefaites s’assembla un concile à Autun. Le duc Hugues Ier et l’évêque Hugues- Raynard y assistèrent. Il leur appartenait à tous
(1) Dom Plancher, t. I, pr. 41, p. xxx. — Placuit nos (Hugonem) adiré limina gloriosi et egregii testis Christi Benigni eo loci corpore quiescentis; ubi cum honoriflce et decentissime ab honora bili ejus loci abbate Adalberone nobilique monachorum conventw fuissem exceptus...
deux de pourvoir aux intérêts de Saint-Bénigne, et cette préoccupation les suivit au concile. Hugues-Raynard surtout espéra y rencontrer l’homme dont avait besoin la première abbaye de son diocèse.
Parmi les membres de l’assemblée se trouva Jarenton, prieur de la Chaise-Dieu, au diocèse de Clermont. Né de parents nobles, au pays de Vienne, élevé à Cluny, Jarenton avait d’abord fait partie d’un collège de chanoines ; puis, ayant quitté la carrière ecclésiastique avant de recevoir les ordres sacrés, il s’était tourné vers le métier des armes. Ensuite, renonçant au monde, il avait pris l’habit religieux, s’était fixé à la Chaise-Dieu, et en était devenu prieur, sous l’abbé Durand. Hugues-Raynard avait lié connaissance avec lui, dans le moment que le jeune gentilhomme briguait l’épée de chevalier. Il le retrouvait tout changé et consacrant à la religion ses talents et son ardeur. Sans lui faire aucune confidence, il arrêta de suite son choix sur sa personne, pour lui confier le gouvernement de Saint-Bénigne.
Le concile se réunit. Il était présidé par le légat du papfe Grégoire VII, Hugues, évêque de Die, qui appliquait avec une extrême fermeté les décrets du siège apostolique contre la simonie et la vie trop libre des clercs. L’année précédente, le même légat avait tenu un synode à Dijon, où quelques simoniaques avaient été déposés.
A la session du sixième jour (vendredi 15 septembre 1077), l’évêque de Langres crut avoir rencontré une occasion favorable pour formuler sa demande. « Il rappela, dit Hugues de Flavigny, l’antique célébrité de l’abbaye de Saint-Bénigne, le zèle de l’abbé Guillaume, la rigueur avec laquelle ce saint moine faisait observer la règle, la sagesse qu’il déployait dans son administration. Mais à présent, l’abbé Adalbéron venait de mourir, et tout semblait perdu : au dedans, plus d’esprit religieux ; au dehors, des tribulations sans nombre ; pour comble de malheur, une église qui naguère avait donné à beaucoup d’autres des pasteurs et des maîtres très capables, n’en trouvant plus un seul dans son sein qui sût la gouverner. Dans son anxiété, l’évêque attendait de Dieu et de ses frères assemblés un abbé vraiment digne de la tâche à remplir. Lorsqu’il eut achevé son discours, le légat, l’ayant rassuré, lui ordonna, s’il voyait dans
l’assistance quelqu’un qui lui parût propre à cette tâche, de le désigner. Alors l’évêque de Langres, fléchissant les genoux et montrant de la main le prieur de la Chaise-Dieu : Donnezmoi, dit-il au légat, ce poisson de la fontaine de Dieu. Puis, afin de se ménager plein succès, il fit appel au sentiment du duc, qui s’associa aussitôt à sa demande.
» Tous les regards s’étaient portés sur Jarenton, et chacun attendait la réponse du légat. Comme Hugues de Die aimait beaucoup le prieur de la Chaise-Dieu, auquel il avait lui-même conféré tous les ordres ; qu’il connaissait le relâchement des moines et l’instabilité des domaines à la tête desquels il s’agissait de le placer, il essaya de le soustraire à cette difficile mission. De leur côté les religieux de la Chaise-Dieu qui accompagnaient Jarenton, se mirent à protester de tout leur pouvoir contre une élection aussi inattendue. La discussion devint tumultueuse. Jarenton, profitant du trouble, quitte le lieu de l’assemblée et se dispose à fuir. Mais on l’entoure, on l’arrête, on le réintroduit dans la salle, et, malgré ses larmes, malgré l’opposition de ses religieux, on le conduit par la main à l’évêque de Langres. Aussitôt ce pontife est félicité par ses collègues, gagnés enfin à sa cause, et un vote de majorité tranche la question selon ses désirs. Hugues- Raynard, sans plus tarder, écarte les religieux de la Chaise-Dieu, et tient Jarenton sous bonne garde. Cependant afin de respecter le droit d’élection établi par la règle, il est convenu qu’un messager va être envoyé aux moines de Saint- Bénigne, pour avoir leur suffrage formel. Ceux d’entre eux qui avaient suivi à Autun Hugues- Raynard, levaient constitué l’arbitre de leur sort ; mais le concile exigeait l’avis de la communauté entière (1). »
Dijon n’hésita point à ratifier le choix qu’avaient concerté l’évêque et le duc, et que le concile avait approuvé. La réponse parvint à Autun le dimanche 17 septembre, et, ce jour même, Hugues-Raynard donna la bénédiction abbatiale à Jarenton. Le jeudi suivant, le nouvel abbé, conduit par le prélat, prenait possession de son abbaye, qu’il voyait pour la première fois.
Nouvel essaim envoyé de Cluny a Dijon. — Saint-Bénigne était dans une situation qui justi—
(1) Chron. d’Hug. de Flav. apud Migne, P. L., t. OLIV, col. 279-285.
fiait la sombre peinture qu’en avait faite au concile l’évêque de Langres. On n’v observait plus la clôture ; la discipline était énervée, le trésor de la basilique appauvri ; le patrimoine dilapidé. Afin d’opérer une prompte restauration, Jarenton eut la pensée d’appeler une nouvelle colonie de Cluny. Il alla donc en adresser la demande à saint Hugues, mais d’abord sans succès. Loin de perdre courage, il pria, s’humilia devant Dieu, et réitéra ses démarches. Enfin il obtint huit religieux d’une vertu éprouvée. Il leur confia tous les offices claustraux , afin que leurs exemples, partant de plus haut, aidassent plus efficacement les anciens moines à secouer leur torpeur. Ce moyen lui réussit : la vie religieuse ne tarda pas à se ranimer, et, suivant la promesse divine, les biens matériels eux -mêmes affluèrent.
Ce ne fut pas néanmoins sans causer quelque dépit que Jarenton préposa aux emplois tous les Clunisiens. De plus l’énergie qu’il dut déployer contre l’indolence et le laisser-aller, aigrirent certains esprits. Il le remarqua surtout lorsque, au bout de quelques années, ses affaires et celles de l’Église le conduisirent à Rome : son départ fut accueilli comme un soulagement.
Portrait de Jarenton. — Il est regrettable que le portrait de Jarenton n’ait pas été mieux dessiné par Hugues de Flavigny, qui seul a parlé avec détail de ce moine d’élite. D’après ce que l’on ressaisit dans les récits du chroniqueur, Jarenton était une nature puissante et riche, active, enthousiaste ; plus prompte que tenace en ses entreprises; d’ailleurs âme droite et généreuse, cœur fidèle. Ces traits s’accusèrent en lui dès sa jeunesse. Hugues nous le dépeint surtout à cet âge, et lui applique, sans cependant les rapporter, les vers d’Horace sur l’adolescent, dans l’Art poétique (1).
L’ascendant qui appartient aux hommes de marque se manifestait en Jarenton; Hugues en ressentit longtemps l’effet. De même les religieux de Saint-Bénigne dont les sympathies avaient d’abord été difficiles à conquérir, répondirent enfin par une affection sincère au vertueux dévouement de leur abbé. Du reste ils eurent
(1) Voici ces vers bien connus :
Imberbis juvenis, tandem custode remoto ,
■ Oaudet equis canibusque et aprici gramine campi; Cereus in vitium flecti , monitoribus asper,
Utilium tardus provisor, prodiffus œris,
Sublimis cupidusque et amata relinquere pemix .
lieu d’admirer en lui un grand exemple. Au sein de la lutte si ardente entre le sacerdoce et l’empire, où beaucoup tergiversèrent, Jarenton se montra toujours très attaché de cœur et d’action à saint Grégoire VII et à ses successeurs. Cette ferme conduite et l’estime méritée que lui témoignèrent les papes, achevèrent au besoin d’éclairer ses disciples sur la valeur de l’homme que la Providence avait placé à leur tête.
Jarenton et saint Grégoire VII. — L’abbé de Saint-Bénigne se trouvait à Rome au commencernent de l’année 1084, lorsque Grégoire VII fut assiégé dans le château Saint- Ange par l’empereur Henri IV, et il fit partie de l’ambassade qui alla prier Robert Guiscard de venir délivrer le pape. Jarenton, en effet, « était extrêmement dévoué à Grégoire, qui de son côté l’aimait de l’affection la plus tendre, l’appelant son compagnon de captivité, parce qu’il exposait sa vie pour la défense du’ Saint-Siège (2). »
Le pape, tiré du château Saint-Ange et rétabli au palais de Latran, demeura quelque temps à Rome, puis se transporta au Mont-Cassin et de là à Salerne, afin d’être sous la protection du duc Robert. Jarenton le suivit dans sa retraite, avec trois de ses religieux.
Or, pendant le voyage, un certain jour, le pape et l’escorte armée qui protégeait sa marche prirent les devants. Jarenton et ses religieux venaient en arrière, à quelque distance. Tout à coup des brigands surgissent d’une embuscade et s’élancent à la poursuite des quatre voyageurs attardés. Un religieux est saisi, dévalisé, blessé à mort. Dans l’impuissance d’arracher aux meurtriers leur victime, Jarenton et ses deux autres compagnons coururent à toute bride rejoindre le pape, qui fit rebrousser quelques-uns de ses hommes d’armes jusqu’au lieu du crime. Ceuxci ne rapportèrent qu’un cadavre nu et sanglant. A cette vue, Grégoire, attendri de pitié, ôta son pluvial, dont il fit un linceul au mort ; puis il voulut dire lui-même la messe, donner l’absoute, présider ces tristes funérailles.
Arrivé à Salerne, le souverain pontife témoigna à Jarenton un vif désir de le conserver près de lui. Mais l’abbé éprouva une grande anxiété ;
(2) Chron. d’Hug. de Flav., Ioc. frit., col. 334. — Erat tune forte Romæ abbas Divionensis domino papæ per omnia fidelissimus, quem, pro ingenita sibi bonitate et obedientia débita beato Petro, dulcissimo amplectebatur affectu, adeo ut coDcaptivum sutura eum vocaret ; quia non eum movebant salutis pericula pro justitia suscepta.
car, « malgré la peine que lui avaient causée ses religieux en manifestant peu de regret de son départ, il se sentait pressé de les revoir après toute une année d’absence. » Le pape n’insista point, et lui donna congé, en le chargeant cependant d’une légation en Espagne, à destination de Coïmbre (ville de Portugal).
L’objet de cette légation est resté inconnu. On sait que saint Grégoire VII s’occupa beaucoup des églises d’Espagne, et que, dès le début de son pontificat, il travailla activement à leur faire adopter la liturgie romaine à la place de la liturgie mozarabe. Ferdinand Ier, de la maison de Navarre, roi de Léon et de Castille, mort en 1065, avait pris Coïmbre aux infidèles. Au temps de Jarenton, cette ville faisait partie des états du fils de Ferdinand Ier, Alphonse VI le Vaillant, qui maria ses filles à des princes bourguignons : Urraque, l’aînée, à Raymond, fils de Guillaume Tête-Hardie, comte de Bourgogne; Thérèse à Henri, petit-fils du duc Robert Ier de Bourgogne. Raymond et Henri reçurent de leur beau-père des comtés en Espagne. Le comté d’Henri devint fort peu après, en 1139, le royaume de Portugal. La postérité de Raymond et d’Urraque forma une nouvelle dynastie des rois de Léon et de Castille.
Ces alliances matrimoniales, contractées en 1090 et 1095, présupposent assez naturellement, entre les princes de Navarre et ceux de Bourgogne, des relations antérieures, qui expliquent peut-être le choix de l’abbé de Saint-Bénigne pour une légation à Coïmbre.
D’ailleurs Grégoire VII, qui avait revêtu l’habit monastique à Cluny, employa souvent des religieux de l’observance clunisienne pour les missions diverses qu’il fit remplir.
Jarenton, comme on va le voir, ne franchit pas immédiatement les Pyrénées. Il ne put même le faire du vivant de Grégoire VII, dont la mort ne tarda pas. Les pouvoirs de sa légation expirèrent sans doute. Cependant la Chronique et le nécrologe de Saint-Bénigne parlent de ses voyages en Espagne. Mais il s’agit, très probablement, de voyages dus aux bonnes relations de l’abbé avec Raymond de Bourgogne, et accomplis après le mariage de ce prince avec Urraque.
En quittant Grégoire VII, Jarenton s’embarqua à Salerne, la mer étant la seule voie sûre en ce moment, par suite de la présence d’Henri IV et de ses troupes en Lombardie i II aborda près de Saint-Gilles (Gard). Hésitant s’il devait aller
d’abord en Espagne ou directement à Dijon, il s’arrêta à ce dernier parti. Il eut à se féliciter de sa résolution, car ses disciples, qui avaient fini par reconnaître combien il leur était nécessaire, attendaient son retour avec une impatience déjà voisine du découragement. D’autre part il rentra juste à point pour saisir l’occasion d’accroître de plus d’un tiers le nombre de ses religieux.
Les moines de Saint-Vanne a Saint-Bénigne.
— Avant le printemps de 1085, Jarenton était donc revenu à Saint-Bénigne. Il commençait à rétablir l’ordre dans les affaires de son abbaye, lorsqu’on lui apporta de Verdun d’affligeantes nouvelles. L’évêque de cette ville, Thierry, qui suivait le parti de l’empereur et de l’antipape, persécutait les moines de Saint-Vanne, fidèles à Grégoire VII. Ceux-ci se voyaient contraints de chercher un refuge en d’autres monastères. Jarenton se transporta aussitôt dans le prieuré
— aujourd’hui Saint-Blin (Haute-Marne) — que l’abbaye dijonnaise possédait au diocèse de Toul, et qui n’était pas éloigné de Verdun. De là il envoya de fréquents messages à Raoul, abbé de Saint-Vanne ; il lui offrit la plus fraternelle hospitalité à Saint-Bénigne. Raoul accepta avec reconnaissance, et dans les derniers jours de mars, quarante religieux de Verdun furent reçus à Dijon, où alors le nombre des moines dépassa presque un cent.
Tous les religieux de Saint- Vanne ne sortirent pas assez promptement de Verdun. Ceux qui restèrent les derniers furent arrêtés, et traduits devant un tribunal présidé par l’évêque schismatique. Le livre des saints Évangiles fut apporté. Il fallut jurer soumission à l’antipape, ou bien être dépouillé de ses habits, frappé de verges, traîné en chemise par le milieu de la ville et banni dans ce costume. La peur ou l’ignorance arrachèrent en général le serment exigé. Un certain Rul'us cependant aima mieux subir les outrages dont on le menaçait, et les subit en effet. Expulsé presque nu, il parcourut plusieurs lieues avant de recevoir de quelque main compatissante un vêtement. Puis, l’ayant obtenu, il se hâta de gagner Dijon.
En ouvrant les portes de son monastère aux fugitifs, Jarenton se proposait avant tout d’exercer la charité à leur égard. Mais, voyant les habitudes de forte discipline qui distinguaient ces moines fervents, il revint soudain à l’inspiration qu’avait eue l’abbé Guillaume de propager
la congrégation bénignienne, et d’en faire un des plus importants rameaux de l’ordre clunisien. Il entreprit immédiatement de préparer la fusion entre Saint-Bénigne et Saint-Vanne. En effet, fort peu après que ses hôtes furent arrivés, il les pressa de faire vœu de stabilité dans son abbaye, et ses instances sollicitèrent ceux-là meme qui avaient fait pareil vœu à Saint-Vanne. Presque tous hésitèrent d’abord à s’y résoudre ; ils y consentirent à la fin, mais quelques-uns peu librement. Cette conduite de Jarenton lui attira des blâmes, celui entre autres de l’abbé de Cluny. Saint Hugues ne croyait pas à l’union durable de deux congrégations ainsi versées l’une dans l’autre. Aussi bien, dans un avenir plus ou moins rapproché, l’abbaye de Saint- Vanne redeviendrait accessible aux exilés, et alors que ferait l’abbé de Saint-Bénigne ? Pourrait-il, par une ^réalisation complète, mettre le sceau à l’œuvre entreprise? De fait, au bout de sept ans, l’évêque Thierry étant mort, Richer, son successeur, rappela à Verdun Raoul et ses religieux. Ceux qui étaient à Dijon reçurent de Jarenton lui-même la pleine liberté de faire un choix définitif. La plupart retournèrent à Verdun sous l’unique dépendance de Raoul (1).
La tentative de Jarenton n’eut donc pas de suite. Il ne subsista d’autres liens entre les deux abbayes que ceux d’une association de prières et de charité mutuelle.
Parmi les moines qui vécurent ainsi sept années dans l’hospitalité dijonnaise, se trouva Laurent, qui, rentré à Saint-Vanne avec l’abbé Raoul, lui succéda en 1099. Or, durant le séjour en Bourgogne, Laurent fut prieur claustral, et Jarenton lui permit de changer ou de supprimer certains usages qui paraissaient superflus, et de les remplacer par d’autres d’un caractère plus relevé. Il est donc probable que plus d’un point des Coutumes ou Statuts de Saint-Bénigne provient de la révision accomplie par le moine Laurent (2).
PlBON, ÉVÊQUE DE TûUL, MOINE DE SAINT- Bénigne. — Vers la fin de 1085 ou au commencement de 1086, vint également se retirer, sous la conduite de Jarenton, Pibon, évêque de Toul. Saxon de naissance, issu d’une famille noble, élevé par saint Annon qui devint ensuite arche-
(1) Chron. cl’Hug. de Flav., loc. cit., col. 337-351.
(2) Gesla episcoporum Virdun., apud Mon. SS., t. X,p. 514, ou Migne, P. L., t. COIV, col. 99C. — Laurentius... prior sub
vêque de Cologne, Pibon fut élu évêque de Toul en 1069. Il était de ces âmes impressionnables et bonnes, plutôt faites pour subir que pour exercer une influence. Dans la lutte entre le pape et l’empereur, il hésita longtemps allant d’un parti à l’autre. Effrayé du péril, repentant de ses fautes, il partit pour Jérusalem, l’an 1085, et au cours de ce pèlerinage fit vœu d’embrasser l’état monastique. A son retour, il vint en conséquence prendre l’habit religieux à Saint- Bénigne, et y demeura plus d’une année. Mais son clergé et son peuple, qui appréciaient sa bonté de cœur, envoyèrent des députés à Rome pour le réclamer. Victor III occupait alors le Saint-Siège, car Grégoire VII était mort à Salerne, le 25 mai 1085. Le pape donna ordre à Pibon de reprendre le gouvernement de son église. Ce prélat, dans l’été de 1087, regagna sa ville épiscopale, où il mourut en 1107 nonagénaire.
Hugues de Flavigny. — Dans le nombre des moines venus de Verdun à Dijon était Hugues, dit de Flavigny, parce qu’il fut abbé de Flavigny (Côte-d’Or), de la fin de 1096 à 1101. Il se décida avec peine à faire le vœu de stabilité à Saint- Bénigne, mais après l’avoir fait, il noua, malgré sa jeunesse, une forte amitié avec Jarenton, près duquel il demeura, lorsque Raoul retourna à Saint-Vanne. Ses talents littéraires, son esprit délié, son caractère plein d’élan firent concevoir de lui les plus belles espérances. Malheureusement, elles aboutirent à d’amères déceptions. Hugues n’obtint aucun succès à Flavigny, et ne put triompher de la défiance des religieux, qui redoutaient de voir un jour leur abbaye soumise à celle de Dijon. Redevenu simple moine à Saint- Bénigne, il finit par affliger Jarenton d’une façon cruelle, et par le contraindre à l’excommunier. En effet, Saint-Vanne ayant été de nouveau troublé, etl’abbé Laurent obligé, vers 1111, de s’enfuir et de profiter encore de l’hospitalité de Dijon, Hugues eut la faiblesse de se laisser circonvenir par les partisans de l’empereur Henri V, et de recevoir de leurs mains la crosse abbatiale qu’ils avaient arrachée à Laurent. On ignore le reste de sa vie.
Ce qui causa les fautes et les malheurs de Hugues paraît avoir été une secrète ambition de la gloire humaine, dont il ne sut pas se défendre.
abbate sanctæ memoviæ Gerentone milita superfluæ traditionis ibi inventa delevit vel mutavit, abaque superinseruit honestioi-a.
Lui-même avoue, dans un sentiment d’humilité qui s’est tristement démenti, que la simplicité et l’abnégation lui étaient peu naturelles (1).
Sa Chronique, ouvrage confus, prolixe, mais non sans mérite, a été en majeure partie écrite à Saint-Bénigne. Il dut en entreprendre la rédaction vers 1090.
Un trait qu’il rapporte à propos de son hésitation à faire le vœu de stabilité, prouve qu’à la fin du onzième siècle il y avait encore des constructions en bois à Saint-Bénigne. « Par hasard, dit-il, je venais du cloître, et Jarenton était assis dans la salle d’attente. Dès qu’il m’aperçut, il se mit à m’interpeller au sujet du vœu qu’il exigeait. Cet entretien ne m’allait point; je rougis et ralentis le pas. Je me trouvais près d’une colonne en bois, et une couleuvre était enroulée autour du pied de cette colonne. Ne devinant point ce que c’était que ces cercles étranges, mais curieux de le savoir, je les heurtai du pied; la bête aussitôt me tendit sa gueule menaçante. Je poussai un cri et reculai bien vite. Cependant, le prieur accourut, envoyé par l’abbé, et écrasa sous son talon la tête du reptile, tandis que Jarenton lui criait : «Tuez cette bête; ainsi périsse le serpent qui attaque l’âme de frère Hugues ! » Et moi dans mon cœur, je dis : « Oui, amen! (2) »
Légation de Jarenton en Angleterre et en Normandie. — C’est uniquement par Hugues de Flavigny qu’est connue l’intervention de Jarenton près de Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, et de son frère Robert Courte-Heuse, duc de Normandie.
En 1094, Guillaume le Roux traversa la Manche avec une armée, et fit une descente au pays normand, dans le but d’enlever à Robert ses États.
Il s’en retourna sans avoir rien fait, sinon de rendre plus profonde la division qui régnait entre les deux frères.
Sur la fin de l’année suivante se tint le célèbre concile de Clermont, présidé par le pape Urbain II . Le roi de France, Philippe Ier, y fut excommunié à cause de son union adultère avec Bertrade. La première croisade y fut résolue. Parmi la multitude d’évêques et d’abbés qui prirent part à l’assemblée se trouva Jarenton. Il eut même, avant l’ouverture du concile, à prendre soin des funérailles de l’évêque de Clermont, Durand, jadis
(I) Chron. d’Hug. de Flav., loc. cit., col. 343. — Tu me, Domine refugum et aliéna magis quæventem et sub specie discendi seculo adhærere volentem per servum tuum abbatem Rodulfuma vanitate
abbé de la Chaise-Dieu, sous lequel il avait exercé dans ce monastère la charge de prieur.
Au sortir de Clermont, le pape visita plusieurs églises de France, distribuant les croix à ceux qui s’enrôlaient pour la guerre sainte. En même temps il remédiait, selon son pouvoir, aux maux dont souffraient le clergé et le peuple. Son action personnelle se doublait des efforts de ses légats. Dansces circonstances, Jarenton reçut d’Urbain II une mission délicate.
Non seulement le pape désirait voir les fils de Guillaume le Conquérant cesser leurs querelles, et marcher de concert à la délivrance du saint sépulcre. Il essayait encore de mettre un terme aux violents abus de Guillaume le Roux contre les églises d’Angleterre. Sitôt, en effet, qu’un évêque ou un abbé était mort, le roi s’emparait des revenus pendant la vacance, qu’il avait soin de prolonger tant que lui-même et ses officiers y trouvaient leur profit. Le zèle, aussi sage que ferme, de saint Anselme de Cantorbéry était une barrière impuissante devant la convoitise du prince. Au cours de l’année 1095, la diplomatie du légat Gautier, évêque d’Albane, avait obtenu que Guillaume consentît à reconnaître Urbain II pour pape légitime : il ne l’avait encore voulu faire, afin d’exercer plus librement ses exactions. Gautier s’était vu obligé de laisser au roi une certaine latitude pour régler les intérêts des églises, et de lui concéder même la faveur de demander au pape, à cet effet, l’envoi du légat qui lui plairait. L’astucieux monarque ne se pressait point. Urbain II, au commencement de 1096, se décida à envoyer de lui-même Jarenton en Angleterre. Il lui donna la double mission de réconcilier les deux princes normands et d’améliorer, s’il était possible, le sort des églises d’outre-Manclie.
Jarenton passa la mer, accompagné d’Hugues de Flavigny.
Dès que Guillaume entendit parler de la prochaine arrivée d’un légat du pape, il députa quelqu’un avec une offrande près du pontife, dans le but de se ménager, sur la question des biens ecclésiastiques, de nouveaux subterfuges. Cependant il reçut avec égards l’abbé de Saint- Bénigne, écouta son langage ferme et exempt d’adulation, et promit d’acquiescer à ses désirs. Mais aucun résultat ne suivait les promesses.
seculi subripuisti... Addidisti infimo mihi et immerito gratiam et benevolentiam servi tui abbatis Divionensis.
(2) Chron. d’Hug. de Flav., loc. cit., col. 345.
Le roi comptait sur l’heureux succès de sa députation près d’Urbain II. Il ne fut pas déçu. Après les fêtes de Pâques, pendant lesquelles il retint Jarenton à sa cour et l’entoura de prévenances, un nouvel envoyé, favorable à ses desseins, lui arriva : le député même qui de sa part était allé trouver le pape, l’avait amené. Cet envoyé était un simple laïque, de condition vulgaire, mais parent d’Urbain II, « papæ nepotulus seu vernaculus », écrit le chroniqueur dans son dépit. Il venait, ajoute-t-il, « sans Lettres apostoliques ». Ce détail éveille un soupçon. L’envoi d’un tel mandataire n’aurait-il pas été dû à quelque habileté du député de Guillaume, agissant sur l’entourage du pape, plutôt qu’à une volonté formelle du chef de l’Église? Quoi qu’il en soit, l’envoyé fit savoir au roi que le souverain pontife lui accordait un délai qui s’étendrait jusqu’à Noël. Fier de cet avantage, Guillaume opposa dès lors aux instances de Jarenton la réponse d’Urbain II, « qui, disait-il, se conduisait assez mal, à l’égard d’un homme aussi considérable, aussi universellement estimé, que l’était l’abbé de Saint- Bénigne. » Cette impudente plaisanterie confirme le soupçon émis plus haut. Jarenton fut joué par la ruse normande. Devant ce fait, il ne tarda point à demander congé au prince.
D’Angleterre Jarenton passa en Normandie, afin de s’occuper de l'autre objet de sa mission, qui était de réconcilier Robert avec Guillaume. Il fut plus heureux dans les démarches qu’il accomplit à ce sujet. Son ascendant s’imposa au prodigue et facile Courte-Heuse. L’humeur chevaleresque du duc l’inclinait à prendre la croix et les armes ; sa foi l’y décida. Ce fut l’occasion de renouer avec Guillaume les liens de l’amitié fraternelle. Il lui fallait, pendant son absence, confier à quelque main puissante la garde du duché. N’était-ce pas habile de s’adresser à son frère même, pour désarmer son ambition? D’autre part, toujours pauvre à cause de ses profusions, il avait besoin d’argent. Son frère n’en manquait pas. Des négociations furent donc entamées, à la suite desquelles Robert céda pour trois ans à Guillaume la jouissance de la Normandie, moyennant dix mille marcs. Mais, comme c’était à craindre, le roi d’Angleterre, pour livrer cette somme, recourut aux coupables procédés dont il s’était fait une habitude : il vida les trésors des églises de son royaume (1).
Jarenton ne quitta point la Normandie avant le départ de Robert pour la Terre sainte, son dessein étant de l’accompagner pendant une partie de la route. Le duc se mit en marche au milieu de l’été, avec Robert de Flandre et Étienne de Blois. L’abbé de Saint-Bénigne suivit les croisés jusqu’à Pontarlier (Doubs).
Il était plus facile en Bourgogne qu’en Angleterre de sauvegarder les droits des églises. Les ducs et surtout leurs officiers ne se tenaient sans doute pas toujours, à cet égard, dans les limites d’un respect suffisant. Mais quelque circonstance se présentait qui donnait lieu à de consciencieuses réparations. Ainsi, après la conquête du saint sépulcre, Eudes Ier, en 1101, ayant résolu de faire le voyage de Jérusalem, se rendit à Saint-Bénigne et répara les torts qu’il croyait avoir à se reprocher envers l’abbaye. Il mourut en route, l’année suivante, et son fils Hugues II vint' aussitôt renouveler les donations paternelles (2).
Jarenton à la tête de ses moines reçut les deux princes.
Première réfection de la basilique romane. — Vers l’année 1100, la basilique de Saint- Bénigne subit de graves dégâts. La tour qui s’élevait sur la croisée et renfermait les grosses cloches, s’écroula tout à coup. Dans sa chute, elle écrasa huit personnes : quatre religieux et quatre serviteurs. Ce sont les seuls détails que l’on connaisse sur l’accident, relaté uniquement dans les Annales brèves, et toujours négligé, non seulement par les historiens de Saint-Bénigne, mais encore par les Bénédictins de Saint-Maur dans leurs notes manuscrites. Il n’y a cependant pas eu confusion entre ce fait et celui de 1271, rappelé à son heure dans les mêmes Annales. D’autre part, la consécration de l’église Saint- Bénigne qui fut célébrée par le pape Pascal II, en 1107, a son explication toute naturelle dans cet accident de l’an 1100 : les dommages causés dans l’édifice, à l’étage de plain-pied, auront exigé une réfection assez importante pour motiver cette cérémonie. On sait, en effet, que, pour réitérer la consécration d’une église, il faut et il suffit qu’une partie considérable par sa destination, sinon par son étendue, ait dû être rebâtie. Il est probable qu’en relevant la tour, on fut obligé de reconstruire le chœur, ainsi que la
(I) Cliron. d’Hug. de Flav.,Ioc. cit., col. 353-35-4.
(2) Dom Plancher, Hist. de Bourgogne , 1. 1, pr. xlvi et xlvii.