partie contiguë du sanctuaire, et de réédifier le maître-autel
Un voyage du souverain pontife en France valut à l’église Saint-Bénigne de recevoir sa nouvelle consécration de la main du vicaire de Jésus-Christ.
Dédicace de 1107. — Au pape Urbain II, ancien moine de Cluny, qui occupa le siège apostolique de 1088 à 1099, avait succédé, sous le nom de Pascal II, un autre clunisien. La querelle des investitures n’était point apaisée. Afin d’aller résoudre de nouvelles difficultés, Pascal prit le chemin de la France sur la fin de l’année 1106. S’étant mis en route par la Bourgogne, il se trouva à Cluny pour les fêtes de Noël. Le 16 février 1107, il était à Dijon, et consacrait la partie restaurée de l’église abbatiale, c’est-à-dire la grande église, placée sous le vocable de saint Maurice et saint Bénigne. Parmiles assistants du pape en cette circonstance figurait l’évêque de Langres, Robert, élu après le décès de Hugues- Raynard (1085). Le duc Hugues II était aussi présent à cette solennité avec son frère, Henri ; il renouvela ses donations au monastère. Autour des princes se tenaient les grands officiers de la cour ducale, et parmi eux Tescelin le Saure, père de saint Bernard (2).
Dès le surlendemain de la consécration de Saint-Bénigne, Pascal II se rendit à Bèze. L’auteur de la Chronique de Bèze fut témoin de la visite du souverain pontife, et a pris soin de la raconter. Nous traduisons son récit, à défaut d’une relation semblable pour Dijon : le pape eut en effet les mêmes rapports avec les religieux, dans les deux abbayes.
« Le pape Pascal, dit le chroniqueur, éprouva une grande satisfaction à considérer les bâtiments, à voir la communauté, à connaître nos observances particulières. Partout il fit des éloges et répandit ses bénédictions. Enfin il vint présider le'chapitre, et il y prit la parole. Le texte de son discours fut ce passage de l’Apôtre : Mes frères,
(1) Mon. SS., t. V, Annal, brev pp. 37 et suiv. — Dans les Annales brèves de Saint-Bénigne, que les Monumenta publient d’après le ms. de Dijon et celui de Montpellier, provenant l’un et l’autre de l’abbave dijonnaise, la chute de la tour est datée, d’un côté de 1096, de l’autre de 1100. Après confrontation des textes, cette seconde date, approximative, paraît préférable. Voici les passages intéressants, identiques dans les deux leçons : « Hoc anno (1096 ou 1100) turris de choro cecidit et oppressit quatuor monaclios et quatuor famulos. » Et plus loin, à l’année 1 107 : «Hoc anno venit papa Paschalis in Galliam, et ab ipso papa dedicata fuit
tout ce qui est écrit a été écrit pour notre instruction, afin que, pra tiquant comme Jésus-Christ la patience et la charité, soutenus par la consolation des Écritures, nous possédions l’espérance de la vie éternelle. — Et comme le pape s’adressait à des moines, à qui la patience est très nécessaire, il leur fit d’abord voir dans cette vertu le fondement de la perfection, puis il traita des autres vertus à édifier sur cette base. Lorsqu’il eut achevé de parler, l'abbé et tous les religieux le prièrent de donner sa bénédiction aux vivants et l’absoute aux morts : ce qu’il fit volontiers, commençant le psaume Miserere , après lequel il récita l’Oraison dominicale, la collecte, et donna sa bénédiction et l’absoute. »
On le voit, la parole du pape était appropriée à l’auditoire. Il recommanda surtout l’amour du sacrifice, l’étude des Écritures, le souci des choses de l’éternité. C’est, en effet, en se maintenant dans cet ascétisme fervent, que les moines donnaient le grand enseignement que l’Église attend d’eux. Ils rappelaient aux peuples, d’une façon saisissante, la destinée surnaturelle de l’homme, et faisaient de leur maison, selon le mot de saint Bernard se disposant à entrer à Cîteaux, une Jérusalem céleste.
Pascal II consacra, dans l’église de Bèze, l’autel dédié en l’honneur des saints apôtres Pierre et Paul; il y célébra solennellement la messe, et prescrivit de célébrer tous les ans l’anniversaire de cette dédicace avec autant d’éclat que la fête de Noël.
Nature des réparations faites a la basilique, entretien des toitures. — Les réparations exécutées dans la basilique de Saint- Bénigne sous Jarenton ne modifièrent pas le plan primitif de l’édifice. Elles furent une simple restauration, où l’on profita des progrès déjà accomplis dans l’art de l’architecture. La coupole, sur la croisée, dut être rétablie avec des conditions de solidité plus complètes qu’auparavant.
Dans les premiers siècles du moyen âge, dit
ecclesia sancti Mauricii decimo quarto kalendas martii(16 février). » (2) D. Plancher, 1. 1, pr. xlviii, donne la charte attestant la consécration de l’église et les donations de Hugues II. — Anno Dominicæ Incarnationis 1106 (c’est-à-dire 1106/7), decimo quarto calendas martii, quo anno et die dominus et venerabilis papa Paschalis Divionensem consecravit ecclesiam... post repositionem sanctarum reliquiarum in altari, ego Hugodux... promisi... quod Divionensem ecclesiam in eadem quiete et libertate dimitterem... Hoc donum laude magnatorum meorum factum in manu domini papæ posui, et frater meus Henricus laudavit.
Viollet-le-Duc, les pendentifs des coupoles étaient de simples encorbellements superposés suivant un sphéroïde. Comme les lits des assises de ces encorbellements étaient horizontaux, il n’y avait guère que l’adhérence des mortiers qui soutenait les voûtes. Les rangs de pierre ainsi disposés pouvaient se détacher des arcs doubleaux tout’ d’une pièce et entraîner par leur chute la ruine d’une partie du monument.
Telle fut probablement la cause de l’accident survenu à Saint-Bénigne vers l’an 1100. Mais, à la suite d’une expérience chèrement achetée, les architectes du douzième siècle appliquèrent de meilleurs procédés. La calotte des coupoles fut établie à un niveau plus élevé, et les pendentifs, creusés en trompe aux quatre angles de la tour, reposèrent sur les tympans des arcs doubleaux. On peut se représenter sous cette seconde forme la coupole rebâtie par Jarenton.
Il y eut sans doute quelque chose d’innové dans l’aspect extérieur de la basilique. La tour aura reçu plus d’élévation, et sera sortie des données de la planche VIII, où l’on a figuré, sous ce rapport, la silhouette primitive. Dans les corniches surtout a pu se produire une modification. La corniche de la rotonde, telle qu’elle existait encore avant la Révolution, a laissé quelques vestiges, conservés au Musée archéologique, qui aident à s’en former une exacte idée. On les trouvera dessinés à la planche XII. Les tablettes avaient le bord sculpté en damier, et le dessous orné d’une petite rosace creuse, ou d’ovales, de losanges, également taillés en creux (1) ; elles reposaient sur des corbeaux à copeaux. On reconnaît à ces détails le genre de corniche qui se voit à Notre-Dame-du-Port, à Clermont, et dans plusieurs églises du Bourbon-
(1) M. Louis-Bénigne Baudot, qui suivit la démolition de la rotonde en 1792, donne dans ses Notes deux croquis de tablettes provenant de la corniche de cet édifice. Dans l’un de ces croquis, le dessous de la tablette est représenté avec une rosace creuse, conformément à la tablette recueillie au Musée archéologique. Dans l’autre croquis, le dessous de la tablette est orné d’ovales et de losanges. — Bibl. de Dijon, l'Abbaye cle Saint-Bénigne , Notes prises sur les lieux et d'après les objets mêmes pendant la Révolution, ms. p. 121.
(2) Decretum Jarentonis. — Quales quantique fuerunt qui hanc abbatiam primitus extruxerunt désignât larga possessionum acquisitio, ædificiorum adjacentium ampla constructio ; unde non immerito ignaviæ rei videbimur esse si quod illi ab ipsis fundamentis potuerunt extruere, nostro tempore pro sola tectura contigerit ad nihilum devenire. Quod ne quando contingat, quadam vice, hujus loci seniores venerabilem abbatem Jarentonem studuerunt humiliter adiré eumque non improbabili querimonia convenire, ut qui nonnullas officinas minus decenter antiquitus factas in melius studuerat reformare, bene constructas per sola cooperta non pate-
nais ou du Charollais : Souvigny (vieille église paroissiale), Anzy-le-Duc, etc. Ce modèle, très usité en Auvergne, n’est pas nécessairement né dans ce pays. Comment toutefois s’ehipêcher de remarquer que Jarenton vint de la Chaise-Dieu à Saint-Bénigne? S’il toucha au faîte de l’église, chose possible, même présumable, on va le constater, il a pu s’inspirer de ce qu’il avait vu au diocèse de Clermont. Cependant, puisqu’il y eut une seconde et plus complète réfection de la basilique romane après l’incendie de 1137, nous n’osons sûrement attribuer à Jarenton les débris de corniche qui nous sont parvenus. Mais nous hésitons à les déclarer antérieurs à lui.
Un document atteste que, sous le gouvernement de ce célèbre abbé, les édifices étaient entretenus avec soin, et que plusieurs avaient même été améliorés.
Les anciens du monastère, dit ce document, allèrent un jour trouver Jarenton pour lui représenter qu’après avoir mis quelques-uns des bâtiments en meilleur état, il était juste qu’il prît des mesures afin d’assurer la conservation de l’ensemble par le bon entretien des toits. En conséquence, avec l’assentiment unanime du conseil, l’abbé imposa aux maisons d’obédience les plus voisines l’obligation de fournir chaque année, au plus tard pour la Pentecôte, une quantité déterminée de lattes, de poutres, de tuiles. Et pour prévenir l’inobservation de ce règlement, Jarenton l’ayant fait libeller, ordonna de le lire tous les ans, le lendemain de la Toussaint, dans l’assemblée qui se tenait en ce jour, consacré à célébrer le martyre de saint Bénigne (2).
Cette assemblée était le chapitre général des maisons bénigniennes.
retur deperire. Quorum querimoniam gratanter suscipiens eorumque suggestionem non inutilem esse perpendens, cum consilio et assensu omnium statuit ut ad restaurationem tectorum unaquæque obedientia inferius annotata unum millenarium de asseribus paratis cum septem tignis et decem tegulis unoquoque anno persolveret : videlicet, obedientia camerarii totidem, totidem obedientia cellerarii, totidem obedientia sacristæ, totidem obedientia vallis Oscaræ (Plombières et autres localités sur l’Ouche), totidem obedientia elemosinarii, totidem obedientia de Longovico(Longvic), totidem obedientia de Saciaco (Cessey-sur-Tille), totidem obedientia de Hyschiriaco (Échirey) et Flaciaco (Flacey), totidem obedientia de Marcenniaco (Marsannay-le-Bois) etMissiniaco(Messigny). De Vivariis (Veuvey) autem et Magnomonte (Mesmont) statutumest, quum longinquiores et pauperiores sunt, quatenus ligni materiem ipsæ non darent, sed ad clavellos emendos quibus asseres configi debent quinque solidos singulis annis persolvant. Hoc autem quod unaquæque obedientia debet, statutum est ut usque ad Pentecosten solutum habeat. Postea vero in potestate et arbitrio prioris erit ut ubi magis viderit expedire, ibi cujusque ligni materiem jubeat ministrare. Et ne hæc tam
Chapitres généraux. — De toute ancienneté, sans doute, le chapitre général des maisons bénigniennes — chapitre annuel de la règle de saint Benoît — avait lieu pour la fête du saint patron de l’abbaye. Jarenton, sans abolir un si louable usage, voulut deux réunions de ce genre, et fixa au jour de la Pentecôte celle qu’il établit nouvellement. « Pour cette fête, dit le livre des Coutumes, tous les prieurs des celles se rassemblent, comme ils le font à la Toussaint. Cet usage a été introduit par l’abbé Jarenton. Aux fêtes de la Toussaint les instants étaient très occupés, et l’on ne pouvait donner une attention suffisante ni à toutes les négligences commises, ni à toutes les requêtes présentées. Il fut donc statué qu’il y aurait une autre assemblée générale à la Pentecôte, afin que les intérêts particuliers fussent réglés plus à loisir, et qu’ensuite tout le monde attendît dans un parfait accord la venue de l’Esprit-Saint (1). »
Outre les chapitres dans lesquels chaque abbaye réunissait tous les supérieurs des maisons de sa dépendance, il y en avait d’autres d’un ressort plus étendu, auxquels prenaient part tous les abbés ou prieurs d’un État ou d’une province. Pour les monastères bénédictins, les circonscriptions provinciales correspondaient aux provinces ecclésiastiques; c’est donc de la province de Lyon que dépendait Saint-Bénigne. Quand la régularité était bien observée, ces assemblées étaient triennales. Deux abbés bénédictins les présidaient, assistés quelquefois de deux autres abbés d’un ordre différent, de l’ordre de Cîteaux par exemple.
Dans les archives provenant de Saint-Bénigne, nous avons rencontré, relativement aux chapitres généraux de la province de Lyon, quelques pièces du treizième siècle ou des suivants, mais aucune du douzième. A partir du treizième siècle, en effet, la tenue de ces chapitres devint plus régulière. Car, l’an 1215, le pape Innocent III en fit une loi générale, pour tous les ordres religieux. Le même pontife ordonna aussi de désigner, dans
utilis institutio in posterum oblivioni daretur, præcepit idem abbas nt scriberetur et in crastino festi omnium sanctorum ob celebriorem conventum in capitulo legatur et exponatur. — Bibl. de Dijon, ms. 379, fol. 123.
(I) Statut. Benign. (in vigil. Pentecostes). — Ad hanc festivitatem conveniunt omnes cellarum priores sicut in festivitate omnium sanctorum. Quod propterea a domno abbate Jarentone primum pneceptum est, quia, cum in festivitate omnium sanctorum conveniebant, dies illi tam occupati erant ut non pbssent singulorum negligentiæ discuti nec singulorum causæ audiri, et ideo jussum est
ces assemblées, les religieux qui pendant le triennat devaient faire en son nom la visite de toutes les communautés, sans préjudice des droits semblables que pouvaient avoir les évêques.
Le trésor. — L’ornementation mobilière du lieu saint, non moins que l’entretien des murs et des toits, préoccupait Jarenton. Favorablement accueilli dans les cours, les évêchés et les abbayes, il en profita pour enrichir le trésor de son église et combler les vides qu’il y avait trouvés. Chacun de ses voyages lui valut quelque présent. Ceux notamment qu’il fit en Espagne et en Angleterre, lui offrirent les moyens de se procurer de l’or, de l’argent, des tentures précieuses, toutes sortes d’ornements. L’un des auteurs de ces largesses est inscrit au nécrologe : le comte Raymond de Bourgogne, nommé précédemment, qui fonda une nouvelle race des rois de Léon et de Castille, par son mariage avec la fille d’Alphonse VI le Vaillant. Jarenton, suivant le nécrologe, eut de fréquents rapports avec lui, même après le départ de ce prince pour l’Espagne (2).
L’Arbre de sainteté. — Un tableau que l’on peut exactement nommer « Arbre de sainteté », et dont il existe des copies de deuxième et troisième main, aurait été peint à Saint-Bénigne vers les dernières années de Jarenton, d’après dom Lanthenas, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui résida dans l’abbaye, à plusieurs reprises, pendant la seconde moitié du dixseptième siècle. Trente ou quarante ans avant la première arrivée de ce religieux au monastère, le tableau fut dérobé, dans l’église même, où il était suspendu, attaché à une chaîne. Heureusement les Feuillants de Fontaines l’avaient fait copier, l’an 1616. Les moines de Saint-Bénigne, n’ayant pu retrouver l’original, se dédommagèrent en faisant reproduire la copie des Feuillants. Le tableau des Feuillants est perdu ; mais sa reproduction, après avoir disparu pendant la
ut in Pentecoste convenirent, quatenus et singulorum eausæ licentius tractarentur, et unanimi concordia adventum Spiritus sancti præslolarentur.
(2) Ces détails sur le trésor sont fournis, non seulement par le nécrologe ou obituaire (XII kal. octobris, ms. de Dijon 379), mais aussi par la continuation de la Chronique, rédigée au commencement du seizième siècle, et publiée à la suite de la Chronique ellemême. Voir p. 198. C’est cette Chronique continuée qui est citée dans le présent volume sous l’indication de Suppl. Chron. de Saint- Bénigne.
tempête révolutionnaire, fut découverte par M. l’abbé Bougaud, décédé évêque de Laval, et fait partie de la galerie de peinture de l’évêché de Dijon. De plus, une copie nouvelle en a été prise, et se conserve dans la salle capitulaire de la cathédrale de Saint-Bénigne. Ces toiles mesurent 1 mètre de haut sur 0 mètre 80 de large.
Comme sujet principal, le tableau représente un arbre, au naturel, et décoré de la manière suivante : au centre de la ramure, d’un dessin palmé, est peint le martyr, en pied, dans une gloire, vêtu des habits sacerdotaux et orné des instruments de son supplice. Dix-neuf médaillons sont disposés autour du saint, sur les branches de l’arbre. Dans chacun d’eux se voit l’image, en buste, d’un personnage saint ou réputé comme tel. Le médaillon du sommet contient la figure de saint Grégoire de Langres. Une certaine confusion règne dans la distribution des autres personnages, dont voici la liste selon l’ordre chronologique : sainte Léonille, aïeule des trois Jumeaux; sainte Paschasie; saint Urbain, évêque de Langres ; sainte Floride ; saint Hilaire de Dijon; sainte Quiète, épouse de saint Hilaire; saint Eustade; saint Tranquille; saint Tétric, évêque de Langres ; saint Jacob, évêque de Tout ; sainte Radegonde; Isaac, évêque de Langres; l’abbé Bertilon ; Argrimus, évêque de Langres, décédé moine de Saint-Bénigne ; l’abbé Guillaume ; l’abbé Halinard ; Pibon, évêque de Toul, désigné sous le nom générique de Saxon ; la bienheureuse Alette, mère de saint Bernard. Le nom de chaque personnage se lit sous son effigie (1).
On peut regarder cet ensemble comme appartenant à la composition primitive, quelles que soient les modifications introduites par les copistes du dix-septième siècle. C’est ce qui prête à la conjecture émise par dom Lanthenas, et paraît la justifier. En effet, les derniers figurants du tableau, dans l’ordre chronologique, sont l’évêque Pibon, mort en 1107, et la mère de saint Bernard, morte aussi vers la même date. Ni Jarenton, ni l’abbé Pierre de Genève (1129-1142), qui laissèrent tous deux un renom de haute vertu, n’apparaissent dans l’arbre de sainteté. Cependant le but du peintre fut de réunir
(1) Sous le nom de Saxon l’on a généralement cru reconnaître Saron, qui fut d’abord coadjuteur de Bertilon et ensuite abbé de Pothières. Cependant rien n’indique que « Saxon » ait été inscrit par erreur à la place de Saron ». 11 est donc plus rationnel de voir ici l’évêque de Toul, Pibon, dont la vertu édifia le monastère de
en un même groupe les saints ou personnages vénérables intéressant plus directement l’abbaye, ceux qui, par leur tombeau ou par de grands souvenirs, soutenaient et ornaient le monastère, comme les colonnes font d’un temple. A ce titre, par conséquent, Jarenton et l’abbé Pierre devaient entrer dans son cadre. D'où vient leur absence, sinon de ce quç la composition du sujet serait antérieure à la mort de Jarenton? Il y a d’autres lacunes, c’est vrai. Pourquoi, par exemple, avoir négligé l’évêque Brunon, qui fut un insigne bienfaiteur de l’abbaye, et dont la vertu est reconnue ?
En tout cas, il semble que les inscriptions explicatives qui se lisent sur le tableau existant, et celles qui ont été relevées sur les tableaux perdus, permettent de présumer une antique origine pour cette peinture, au moins comme composition.
Dans la copie des Feuillants, un ruban ovale, chargé d’une inscription, encadrait l’arbre entier. A la partie supérieure était inscrite la date de 1616, puis commençait une légende, qui courait sur tout le ruban, et dont le dernier mot arrivait en tête du millésime. De cette légende on n’a conservé que ces mots : « Magna insignis monasterii divi Benigni Divionensis martiris luminaria, inter quæ ex hac domo (la maison de Fontaines) sancta Aleth gaudet sanctum Bernardum, etc. » On reconnaît ici, très clairement, le style de dom Jean de Saint-Malachie, prieur de Fontaines à la date indiquée, et auteur d’un très grand nombre d’inscriptions destinées au monument que ce religieux entreprit d’élever en l’honneur desaintBernard. L’inscription souligne le nom d’ Alette et parle de saint Bernard, parce que, sur le tableau peint pour Fontaines, la bienheureuse Alette figurait doublement, et à sa place dans l’arbre de sainteté et dans quatre médaillons nouveaux placés aux angles contenant les « histoires d’Alethe » ; parce que encore, au pied de l’arbre était représenté saint Bernard ayant devant lui — ù main gauche du spectateur — trois religieux bénédictins tenant des palmes, et derrière lui ses cinq frères et sa sœur.
Le tableau original ne portait pas l’inscription
Saint-Bénigne lorsqu’il y vécut comme religieux, et qui acheva saintement sa carrière épiscopale. On s’explique qu’il soit désigné par son nom d’origine, afin de le distinguer d’autres Pibon, ses contemporains.
précédente, ni « les histoires d’Alethe », ni les effigies de ses fils. Un ruban contournait-il 1 arbre, comme dans les copies ? C’est douteux.
« Au-dessus, dit dom Lanthenas, il y avait ces deux vers en caractères gothiques (du moyen âge) :
Quisquis scire cupis quibus hoc sit nobile sanctis
Cœnobium fultum, super hœc tu dirige vultum. »
Et dans le tome XI, folio 716, des manuscrits de la collection de Bourgogne, à la Bibliothèque nationale, on lit, après ces deux vers : « Ex ms Benigniano » (1).
Enfin, dans le tableau actuel, un ruban ovale entoure l’arbre. Au sommet du ruban une croix remplace le millésime de 1616, et on lit à la suite les deux vers : « Quisquis, etc. », qui couvrent une moitié de l’ovale. Les vers sont suivis de ces mots, qui s’achèvent devant la croix : « Magna insignis monasterii divi Benigni Divionensis martiris luminaria, ex veterr. ms Benigniano. » On reconnaît dans ces mots l’emprunt fait au texte des Feuillants, auquel ne peut se référer l’indication : « Ex veterrimo manuscripto Benigniano. » On ne trouve presque plus rien dans ce dernier tableau de ce que les Feuillants avaient ajouté à l’original. Aux quatre angles figurent Jarenton, l’abbé Pierre Ier, Alexandre de Montagu, le cardinal de Givry (2) ; au pied de l’arbre, les trois Bénédictins tenant des palmes, mais en face d’eux l'évêque de Langres Garnier, mort vers 922, suivi d’un cortège de princes, et de nobles.
L’étude attentive des inscriptions et de la composition primordiale du sujet mène à cette conclusion assez probable. La date du tableau, sûrement ancienne, ne peut être précisée ; mais le plan doit avoir été puisé dans quelque travail exécuté sous Jarenton. Un arbre de sainteté disposé de cette manière a pu former une miniature, même un simple dessin, dans un manuscrit. Le manuscrit 269, de la Bibliothèque de Dijon, catalogué comme appartenant à la période du dixième au douzième siècle, et qui provient de Saint-Bénigne, où il fut écrit, au moins en partie, offre maints exemples de ces dessins dont un peintre pouvait s’inspirer. N’est-ce point une semblable origine que revendiquent pour le
(1) Ces détails sur la copie des Feuillants et sur l’original se trouvent tous à la source ici indiquée. Voir aussi Archiv. de Dijon ms. delà bibliotli., n° 124, pp. 39 et 87.
(2) Il y eut à Saint-Bénigne, nous l’avons déjà noté, deux abbés commendataires vulgairement désignés sous le nom de « cardinal de
tableau ces termes de référence : « Ex veterrimo manuscripto Benigniano »? On peut admettre l’affirmative.
Quoi qu’il en soit, les personnages anciennement groupés dans cette peinture sont tous morts avant Jarenton. La plupart reposaient dans l’abbaye, où ils avaient été inhumés ou transférés. Font exception : 1° sainte Léonille, qui n a jamais eu de tombeau à Saint-Bénigne, bien qu’on lui en ait attribué un ; elle ne figure ici qu’à cause du rôle que lui prête la légende à l’égard du patron du monastère ; — 2° saint Tétric, qui reçut la sépulture à Saint-Jean, mais ne fut pas transféré dans l’abbaye; — 3° l’abbé Guillaume, inhumé à Fécamp ; — 4° Halinard, inhumé à Saint-Paul de Rome ; — 5° Pibon, inhumé à Toul, dans sa cathédrale.
Ces tableaux de petites dimensions, où les figures étaient serties d’encadrements circulaires, répondent pleinement au goût des artistes des onzième, douzième et treizième siècles. La plus ancienne recension des Coutumes de Saint- Bénigne signale une de ces peintures où était représentée sur fond d’or la sainte Vierge avec l’enfant Jésus. Il s’agissait d’un panneau peu considérable, car on le portait en procession pour Noël, la Purification et l’Assomption (3). C’était un de ces « vexilla » qui faisaient l’ornement des processions.
Sépulture de la bienheureuse Alette a Saint-Bénigne. — Vers l’année 1107, le 1er septembre, mourut à Fontaines la bienheureuse Alette, mère de saint Bernard. « Dès que la nouvelle de sa mort se fut répandue — dit le biographe Jean l’Ermite — Jarenton, abbé de Saint-Bénigne, homme extrêmement vénérable, s’empressa d’accourir à Fontaines et de réclamer le corps sacré de la défunte : il désirait en enrichir son abbaye, comme d’un précieux trésor. La grande considération dont jouissait l’abbé, l’attachement qu’avaient pour lui l’époux et les enfants de la vertueuse châtelaine, firent agréer sa demande. Alors le pieux fardeau, placé sur les épaules des moines, fut conduit à Dijon et reçu par une foule enthousiaste, portant des croix et des cierges. Le corps, déposé à la basi-
Givry »: Claude de Longwy (1541-1553) et Anne d’Escavs (1570- 1612). C’est le second qui a été représenté sur le tableau.
(3) B. Prost, le Trésor de Saint-Bénigne , p. 169. — Imago autem Dei genitricis ac pueri Jesu quædepicta est in tabula aurata. — D. Martène, deAntiq. monachor. rit., ed. Antuerpiæ, col. 509E.
iique du très saint et très glorieux martyr Bénigne, y fut inhumé avec de grands honneurs (1). »
La bienheureuse Alette, disait la tradition de l’abbaye, fut ensevelie dans l’étage souterrain de la rotonde ou oratoire de Saint-Jean-Baptiste. Elle est la dernière qui ait reçu la sépulture à la crypte. Son tombeau se trouvait à main gauche, en descendant par la tour cylindrique du nord (2).
D’après Jean l’Ermite, Jarenton voulut glorifier cette vaillante chrétienne qui avait pratiqué dans le monde presque toutes les vertus du cloître. Il fit poser sur ses restes un tombeau où ses six fils étaient représentés.
Monastère de femmes a Larey. — Le généreux élan qui entraîna l’Europe aux Croisades, jeta aussi dans la milice sainte un grand nombre d’âmes. On vit alors se multiplier les monastères d’hommes et les monastères de femmes. Dans ces derniers entraient des vierges, des veuves, voire des épouses à qui leurs maris permettaient de quitter la vie conjugale pour se vouer à un état plus parfait, eux-mêmes accomplissant; pareil sacrifice. Il y avait déjà, aux portes de Dijon, le prieuré de Saint-Urbain de Marsannay, dont les religieuses étaient placées sous la conduite de l’abbé de Saint-Bénigne. Un autre prieuré de femmes fut établi à Larey au temps de Jarenton. Il est du moins signalé pour la première fois à cette époque : le pape (1078) le mit sous la dépendance de l’abbé de Saint- Bénigne, et un prieuré d’hommes fut fondé dans le voisinage pour le desservir.
Jarenton fit venir d’Auvergne, afin de diriger les religieuses de Larey, une femme d’un très grand mérite. Elle était fille d’Hildebert, comte de la Marche, et épouse de Simon, comte de Crespy-en-Valois. Son mari s’étant fait moine à Saint-Oyend (devenu Saint- Claude), elle avait elle-même pris le voile dans un monastère relevant de l’abbaye de la Chaise-Dieu. Le prieuré de Larey prospéra sous sa direction et ne tarda pas à abriter l’élite de la noblesse de Bourgogne, et d’autres provinces.
L’église occupée par la nouvelle communauté était sous le vocable de Saint-Germain.
(1) Migne, P. L., t. CLXXXV, col. 537-539.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, ms. 124 de la bibl., p. 85; — Bibl. de Dijon, fonds Baudot, ms. 142, p. 23.
(3) Il y eut vers cette époque, à propos des foires et des marchés, une rivalité entre les gens du Bourg et ceux des faubourgs de Saint- Étienne. La foire de Saint-Bénigne (la Toussaint) et le marché de chaque semaine avaient Uni par s’étendre dans tout le pourtour du
Confirmation des droits sur Saint-Jean et sur Saint-Philibert. — Les clercs de Saint- Jean et ceux de Saint-Philibert essayèrent, à plusieurs reprises, de s’émanciper de la tutelle de l’abbaye, qui avait sur eux les droits de curé primitif. Une tentative en ce genre eut lieu sous Jarenton, pendant l’épiscopat de Robert (1085- 1110). Constatant la méconnaissance des droits des moines, l’abbé réclama avec succès l’antique privilège de nommer les prêtres chargés du service de ces églises et du gouvernement des paroisses dont elles étaient le chef-lieu.
Alors, pour la première fois, l’église Saint- Philibert apparaît dans les documents. On la déclare « située dans le cimetière de Saint- Bénigne » , comme celle de Saint-Jean, par conséquent soumise aux religieux, et on lui suppose déjà un certain temps d’existence. La conjecture de dom Lanthenas 'est probable : cette paroisse fut fondée pour les serviteurs de l’abbaye qui devaient, en général, habiter ce quartier. Mais on a pu prendre une chapelle ou basilique ancienne pour l’affecter à cette destination.
L’abbé Jarenton fit si bien reconnaître les droits de l’abbaye sur le cimetière et le Bourg, que le duc Hugues II se munit de son consentement pour établir la foire de Saint-Jean- Baptiste, dans la rue Saint-Jean, et qu’il lui céda une large part des profits de cette foire. Le duc régla qu’on ne la pourrait tenir ailleurs sans l’approbation des moines (3).
Nouvelle hospitalité donnée aux moines de Verdun. — Richard, élu évêque de Verdun en 1107, ayant encouru l'excommunication pour avoir reçu de Henri V l’investiture par la crosse et l’anneau, les religieux de Saint-Vanne, fidèles au Saint-Siège, refusèrent d’entrer en relation avec lui. Le prélat voulut pénétrer de force dans l’abbaye. Il finit même par gagner quelques moines à son parti. Mais la plupart prirent la fuite. C’est alors que l’abbé Laurent chercha différents asiles pour ses disciples fugitifs, et envoya les plus jeunes d’entre eux à Saint- Bénigne, où Jarenton les accueillit avec une extrême bonté (1111). En même temps, Hugues
castrum, par conséquent et sur la terre relevant de l’abbaye, et sur la terre relevant de la collégiale. Au temps de Jarenton, les gens du Bourg entreprirent, mais en vain, de concentrer chez eux cette foire et ce marché. Ils obtinrent du moins l’établissement de leur foire de Saint-Jean-Baptiste. — Fyot, Hisl. de Sainl-ÈLienne , pr. 81 ; — D. Plancher, t. I, p. 285.
de Flavigny, égaré par le dépit et l’ambition, allait régir à Verdun les moines schismatiques.
Dans leur reconnaissance pour leurs frères de Dijon, dont ils étaient devenus les hôtes, les jeunes religieux de Saint-Vanne se rendirent fort utiles au monastère par toute sorte de bons offices. Leur souvenir resta en bénédiction à Saint-Bénigne, lorsqu’au bout- de trois qns ils purent reprendre le chemin de Verdun (1). Une épreuve s’ajouta pour eux à celle de l’exil, pendant leur séjour à Saint-Bénigne : ils eurent à pleurer la perte de celui qui leur avait si paternellement ouvert ses bras.
Mort de Jarenton. — Le 10 février 1113, mourut en effet Jarenton. Il fut inhumé dans le chapitre, c’est-à-dire, dans la partie aujourd’hui souterraine, mais alors à niveau du sol, du bâtiment qui tombe perpendiculairement sur le flanc septentrional de l’église actuelle. On grava sur la dalle de marbre noir qui recouvrait son corps ces deux vers léonins :
Dormit .Tarenlo venerandus in hoc nionumento Qui tit>i tam digne servivil, scinde Bénigne.
Ce marbre s’élevait un peu au-dessus du pavé, et on l’entoura plus tard d’une bordure où fut inscrite par erreur la date mortuaire de 1105. La tombe de Jarenton et celles de tous les religieux enterrés dans le chapitre ont disparu, excepté celle de Simon de Saulx, mort en 1416. Il existe quelques données sur remplacement respectif de chacune des sépultures de l’ancien chapitre. Peut-être, en prenant pour point de repère la tombe de Simon de Saulx, arriverait-on à déterminer d’une manière vague l’endroit où gisent les restes du vénérable abbé dont nous venons d’esquisser la vie (2).
Jarenton eut un gouvernement des plus glorieux et des plus féconds que présentent les annales de Saint-Bénigne. Sa tâche fut accomplie dignement comme le proclame son épitaphe. Il aida les papes à reconquérir l’indépendance de l’Église. Si les moines de Verdun furent
(1) Mon. SS., t. X, p. 503, G esta episcopor. Yirdunen., n° 21. — Laurentius abbas fratres dispersos colligens, oportunis cellis seniores colloeavü, juniores vero in Burgundiam misit, ubi a vénéra ndo abbate Divionensis ecclesiæ Gerentone affectuosius quam dici possit, propter fraternitatem prius initam, surit recepti, et per triennium quo Richardus supervixit, sunt ibidem commorati. Ipsa ecclesiasein omnibus per eos profecisse testatur etlætatur. — Cf. Migne, P. L., t. CCIV, col. 947.
(2) Voir G. Dumay, Êpigraph. bourguign pp. 104-112. Les Bénédictins ont noté encore que la tombe de Jarenton était « placée
contraints de s’exiler, c’est près de lui qu’ils trouvèrent le meilleur refuge. Grâce à ses soins, l’abbaye de Saint-Bénigne redevint prospère sous le rapport temporel, et vit se dilater au loin le cercle de ses domaines : de Valence à Bayeux, de Metz et Besançon à Troyes, elle comptait de son temps, en grand nombre, des établissements, des églises et des terres. Au diocèse de Valence, l’évêque Gonthard voulut que le pays d’où Jarenton tirait son origine, contribuât à soutenir l’abbaye confiée à son zèle, et il donna au monastère de Dijon le prieuré de Saint-Genêt de Montmeyran (Drôme). Dans le diocèse de Bayeux, ce fut également l’évêque Eudes, qui pendant le séjour de Jarenton en Normandie, l’an 1096, lui donna, en souvenir d’une hospitalité magnifique, le prieuré deSaint- Vigor-le-Grand (Calvados), doté de biens considérables. Plus près de nous, diverses églises furent placées sous son patronage, à Saint-Jeande-Losne, à Arnay-le-Duc, etc., par les évêques de Langres et d’Autun.
Enfin, la basilique romane de Saint-Bénigne dut à l’éminent abbé une première réfection partielle, et sans doute quelque nouveau lustre, car au commencement du douzième siècle l’architecture était déjà en grand progrès.
Mais, avant tout, Jarenton affermit solidement la discipline parmi ses religieux : durant le douzième siècle entier et au delà, régna au monastère une régularité qui fut en partie le résultat de son action forte et profonde. Par ses disciples, il entreprit de régénérer plusieurs abbayes, entre autres Flavigny et Saint-Martin d’Autun ; mais ici sa généreuse initiative échoua devant l’opiniâtreté. Après sa mort, Guillaume de Champeaux vint chercher à Dijon un religieux, qu’il préposa comme abbé à Saint-Urbain (Haute- Marne), et dont saint Bernard cite le nom avec éloge (3).
Non seulement l’Église et l’Institut monastique sont redevables à Jarenton de services signalés, mais les princes, les nobles, le peuple eurent à se féliciter de lui. Jamais il n’oublia les
au milieu de l’ancien chapitre ». Nous avons décrit précédemment les l’estes de l’ancien chapitre, en parlant d’Halinard.
(3) Suppl. Chron. de Saint-Bénigne, pp. 200-201 ; — Chron d’Hug. de Flavigny, apud Migne, P. L., t. CLIV, col. 39e» A - É Opéra S. Bernardi, epist. 58. - Le religieux de Saint-Bénigne devenu abbé de Saint-Urbain se nommait Hugues : il est appelé par saint Bernard « vir bonus », et, on le voit par le contexte, il devait répondre au vœu de l’abbé de Clairvaux, qui demandait pour Gouverner un monastère un homme « qui sciai negotia disponere rerum exteriorum ut nôrit per omnia præponere curam animarum. »
malheureux. Les quarante moines de Verdun qu’il nourrissait, la famine qui sévit dans le meme temps, ne lui firent pas diminuer ses aumônes. Il ramena la vie et le travail dans les villages dévastés de Varois, de Chaignot, etc.
L’abbé Pierre de Genève. — Sous les premiers successeurs de Jarenton, Adémar, Henri, Hugues-Béraud, aucun événement considérable n’attire l’attention de l’historien de Saint-Bénigne.
En 1129, Hugues-Béraud déposa volontairement la crosse abbatiale. Les moines désirèrent alors avoir à leur tête un certain religieux d’un monastère du diocèse de Lyon, et la demande en fut adressée à l’archevêque Renaud (de Semur en Brionnais), par l’entremise de saint Bernard. On a garde copie de la réponse de Renaud, dans laquelle ce prélat loue la noble extraction et les connaissances littéraires du religieux demandé (1). Ce fut l’abbé Pierre Ier, dit dans les Annales brèves Pierre de Genève, « Gebennensis » (2).
Le nouvel abbé réalisa les espérances qu’il avait fait concevoir. Sa direction fut appréciée et profitable; son administration accrut le patrimoine. 11 rangea sous la dépendance de Saint- Bénigne un nouveau monastère de femmes, celui d’Ormoy-les-Sexfontaines (Haute-Marne). Il obtint le patronage de l’église d’Arconcey (Côted’Or). Humbert de Grammont, évêque de Genève, lui donna, dans son diocèse, à Villars, une église dédiée à la sainte Vierge (3).
Hugues II, duc de Bourgogne, prit l’abbé Pierre en affection, et lorsque ce prince accorn-
(1) Voici le texte de la lettre de Renaud de Semur : « R. Lugdunensis archiepiscopus conventui Divionensi in Christo salutem. Petitionis vestræ desiderio consentantes, præcipue venerabilis fratris nostri abbatis Clarævallis voluntati providentes et labori, dilectum fratrem nostrum Petrum quem quæsistis, licet graviter ecelesiaillius de ejus doleat absentia, vobis in abbatem concedimus; simulque vestræ dilectioni mandamus et mandando hortamur quatenus ita sibi servire et obedire studeatis ut vobis eum expetisse et consequi potuisse proficiat, et nos tain honesto et littéral o viro patriam nostram exspoliasse- non pigeât. » — Bibl. nat., coll. de Bourgog ., t. XI, fol. 70; Archiv. de la Côte-d’Or, ms. de la bibl., n° 124, p. 172.
(2) Mon. SS., t. V, Ann. brev., fol. 39et seq. — Ad ann. 1129 : Hugo dimisit abbatiam istam ; cui successif Petrus Gebennensis.
(3) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 21, cures, droit de patronage. — Ego Humbertus Dei gratia Gebennensis episcopus donum quod sancto Benigno Divionensi facio præsentibus et futuris manifesto. Ego siquidem... dono Deo et sancto Benigno Divionensis ecclesiæ patrono monachisque inibi Deo servientibus quamdam ecclesiam in honore Dei Genitricis Mariæ dicatam, sitam in villa quæ dicitur Villaris. Hanc itaque ecclesiam cum omnibus appenditiis suis pro salute animæ meæ omniumque prædecessorum meorum pontificum neenon et canonicornm Gebennensis ecclesiæ (Humbert était chanoine de Genève quand il fut élu évêque )
plit le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, il voulut être accompagné par lui jusqu’en Espagne, persuadé que « cet homme juste et saint lui serait d’une grande utilité. » Ce ne fut cependant pas sans beaucoup d’instances qu’il le décida à le suivre, tant l’abbé redoutait de quitter son monastère, et de s’éloigner de ses disciples (4).
Incendie de Dijon. — Un grand désastre frappa Dijon sous le gouvernement de l’abbé Pierre. En l’année 1137, la veille de la fête des saints apôtres Pierre et Paul, éclata un terrible incendie. Non seulement les habitations du castrum devinrent la proie des flammes, mais celles du bourg et des faubourgs, l’abbaye elle-même furent atteintes par le fléau. Le bois entrait pour une large part dans les constructions de l’époque. A Saint-Bénigne, des toitures en simples bardeaux pouvaient couvrir encore une partie des bâtiments. En de telles conditions l’on s’explique que le feu n’y ait presque rien épargné : le cloître, les édifices qui l’entouraient, la basilique surtout, subirent de graves dommages (5).
Dans cet incendie faillit être entièrement détruite, à l’église Saint-Étienne, la pierre que l’on y vénérait comme un fragment de celle où saint Bénigne eut les pieds scellés : l’autre fragment était conservé â l’abbaye. Placée à l’autel majeur de la collégiale, cette pierre fut brisée par la chute du ciborium. Quatre morceaux, ayant été retrouvés, furent posés aux quatre ongles du nouvel autel, où on les voyait encore à la fin du dix-septième siècle (6).
prædictis monachistrado... Signum Jlumberti Gebennensis episcopi. — S. Albrici decani. — S. Amaldrici de Langins. — S. Willelmi de Borna. — S. Pétri de Macugni. — S. domni Pétri abbatis Divionensis. — S. Wiberti prioris. — S. Widonis Caldiniacensis. Ego Lambcrtus jussu Amaldrici cancellarii scripsi.
(i) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 2, charte originale, on le ducHugues s’exprime ainsi : « Siquidem intempore quo ad sanctum Jacobum peregre volui proficisci, abbatem tune temporis sancti Benigni nomine Petrum, sciens eum virum justum et sanctum, nec dubitans quod sanctitas illius ac justitia multuin milii in jam dicto itinere conferre posset, ut socius mei viatici esse dignaretur cum multo supplicamine exoravi. Quod vix tandem ab ipso sed non sine magnis precibus impetravi. » — Cette charte, non datée, est certainement de Hugues II, comme l’établit l’absolue similitude de graphie avec d’autres chartes de 1130 environ, comme le prouve aussi la présence de témoins appartenant à cette époque.
(5) Ann. brev., loc. cit. — Ad ann. 1136, alias 1137 : Igni combusta est ecclesia ista cum toto Castro et ecclesiis.
(6) Fyot, Hist. de Saint-Étienne, pr. 147. — Anno ab Incarnatione Domini 1137, indictione 15, vigilia apostolorum Pétri et Pauli divino judicio castrum Divionense cum omni circumposito burgo et ccclesiis incensum est; etpræter indicia murorum intus et extra pene ex toto complanatum. Hinc contigit altare intramuraneæ
Deuxième réfection de l’église romane. — Le fléau qui dévasta ainsi Dijon et l’abbaye, obligea nécessairement l’abbé Pierre d’entreprendre une deuxième réfection de la basilique, et de remettre en état les édifices du monastère. Aucun document n’existe pour préciser quelle fut ici son œuvre. Seuls, l’accident d’une part, et d’autre part une troisième consécration de l’église en 1147 prouvent qu’il y eut d’importants travaux de restauration. Les quelques débris d’architecture romane qui se voient encore au portail de l’église actuelle, la base entière d’un pilier découverte sous le pavé de l’édifice (planche XV) remontent-ils à la réfection de 1137-1147? Ce point sera étudié tout à l’heure. Il est certain qu’il y eut beaucoup à refaire dans les bâtiments claustraux, et dans la basilique elle-même.
Mais ce ne fut pas l’abbé Pierre de Genève qui présida à tous les travaux exécutés alors. En 1141 ou 1142, vers le temps où mourut le duc Hugues II, qui l’honorait de son amitié, il déposa comme son prédécesseur le fardeau de l’administration (1). Dès lors on ne sait plus rien de lui, sinon que son souvenir s’est perpétué dans l’abbaye avec un renom de sainteté. Toutefois, beaucoup de ses successeurs s’étant appelés Pierre, les traditions qui le concernaient s’attachèrent confusément à l’un ou à l’autre de ceux-ci. Ce ne fut que sur la fin du dix-septième siècle que l’étude des documents fit nettement reconnaître Pierre Ipr pour celui qu’on surnommait « le juste et le saint ». Son image fut alors peinte à l’un des angles du tableau de l’Arbre de sainteté, copié sur celui des Feuillants.
Consécration de la basilique par Eugène III. — A Pierre de Genève succéda Pierre II, dit de Beaune, et trois ans après (1145) la crosse abbatiale passa aux mains de Philippe (2). Sous ces deux gouvernements se poursuivit la réfection de la basilique, et en 1147 la dédicace en fut célébrée. .
ecclesiæ gloriosi Protomartyris Stephani ciborio quod inerat ardente, confringi. Sed... eadem ecclesia cum officinis restaurata a domino Godefrido Lingonensi episcopo, cam altari innovato, solemniter consecrata est, indictione 4, anno 1141, 5 calendas maii... Ibidem erat lapis in quo pedes beatissimi Benigni cum plumbo remisso tempore martyrii affixi fuerant. Hic lapis cum ciborio eodem incendio confractus erat et in quatuor partes divisus; quæ partes in angulis altaris repositæ sunt. — Cf. Archiv. de la Côte-d’Or, G, 167; Bibl. de Dijon, Officia propr. S. Stephani (1657), p. 124.
(I) Annal, brev., loc. cit. — Adann. 1141 ou 1142: Hoc anno dimisit Petrus Gebennensis abbatiam istam, qui fldeliter ministravit,
On était à la veille du départ des croisés de Vézelay. Tandis que saint Bernard revenait des bords du Rhin à Clairvaux, afin d’y attendre Eugène III, ce pontife entrait en France, et Louis VII s’avancait au devant de lui. La rencontre du pape et du roi eut lieu à Dijon, le dimanche de Lœtare, 30 mars. Le lendemain Eugène III consacrait l’église abbatiale (3).
Vu les fréquents voyages des papes à cette époque, beaucoup de constructeurs d’églises désiraient avoir le souverain pontife pour célébrer les dédicaces des édifices nouveaux. Les chanoines de Saint-Étienne, pressés sans doute, avaient fait célébrer celle de leur collégiale dès 1141 par l’évêque de Langres, Godefroid de la Roche. Mais les moines de Saint-Bénigne attendirent, et ils profitèrent du voyage d’Eugène III, comme ils avaient déjà fait, quarante années auparavant, du voyage de Pascal II. L'abbé Philippe sut ménager, pour cette circonstance, la venue du roi jusqu’à Dijon. Eudes II, qui gouvernait le duché depuis 1142, date de la mort de son père, se contentait de sa récente et glorieuse expédition contre les Sarrasins en Espagne, et ne suivait pas ses barons en Terre sainte. C’était donc une bonne fortune pour l’abbé de Saint- Bénigne de pouvoir mettre le royal chef des croisés en présence d’Eugène III, qui ne devait point voir sous leur bannière le duc de Bourgogne.
Nul document ne renseigne sur l’éclat de ces fêtes. Probablement la vigile de la dédicace se célébra à Saint-Étienne. Une procession, à laquelle assistèrent le pape et le roi, dut y conduire, le dimanche, les reliques des saints patrons de l’abbaye. Pendant la nuit, dans la collégiale toute illuminée, les moines qui faisaient cortège aux saintes reliques, chantèrent les premiers l’office, selon le rite particulier à leur institut ; les chanoines, après eux, le chantèrent également, dans la forme plus brève qui était à l’usage des églises collégiales. Au matin, le service canonial ayant été célébré, la procession
et in diebus suis adquisivit Ulmetum. — Ulmetum désigne ici Ormov (Haute-Marne), monastère de femmes, du diocèse de Châlons.
(2) Annal, brev. - Ad ann. 1145 : Petrus Belnensis dimisit abbatiam suam. Cui successit Philippus.
(3) Ibid. — Ad ann. 1147 : Hoc anno Eugenius papa et Ludovicus rex dominica mediæ quadragesimæ fuerunt pariter Divioni, et in crastino, secunda videlicet feria, consecrata est ecclesia Divionensis ab eodem papa.
Bibl. de Dijon, ms. 379, martyrol., fol. 19 verso. — Pridie kalendas aprilis... dedicatio hujus ecclesiæ facta a domno papa Eugenio præsente rege Ludovico.
se rendit à la basilique, et les rites imposants de la consécration s’accomplirent (1).
Le pape et le roi ne quittèrent sans doute pas l’abbaye sans avoir fait une station à la crypte. Eugène III surtout dut y être attiré, non seulement par le tombeau de saint Bénigne, mais encore par celui de la mère de saint Bernard.
Saint Bernard et le monastère de Saint- Bénigne. — Depuis le jour où la bienheureuse Alette fut inhumée dans la crypte de la rotonde, saint Bernard se sentit attaché par un lien puissant au monastère 'de Saint-Bénigne. Lorsqu’il revêtit l’habit religieux, son attrait pour la solitude et la pénitence le guida à Cîteaux plutôt qu’à Dijon. Mais, du moins, l’abbaye dijonnaise lui était devenue trop chère pour qu’il n’y vînt pas souvent chercher une hospitalité, toujours offerte avec empressement. On l’y rencontre spécialement vers 1125, à l’occasion de l’entrée d’Aremburge, fille du duc de Bourgogne, au prieuré de Larev ; vers le même temps encore, lorsqu’il donna le voile, dans le même prieuré, à Ermengarde d’Anjou, veuve d’Alain de Bretagne; vers 1130, quand le chroniqueur Albéric le montre entendant le chant mystérieux du Salve Rec/ina, dans la basilique de Saint-Bénigne (2); vers 1139, témoin avec son frère Gérard pour des arrangements conclus entre des parents de leur ligne maternelle; enfin, en 1151, réglant avec Pierre le Vénérable un accord entre Cisterciens et Clunistes (3). Le saint fondateur de Clairvaux eut d’intimes relations avec les abbés Hugues- Béraud, Pierre Ier et Philippe. Dans l’intervalle de 1138-1146, il assista à l’inauguration de l’abbave de Prâlon, monastère de femmes fondé par des parents de sa ligne paternelle, et placé sous la dépendance de Saint-Bénigne. Trois de ses lettres attestent son intervention près de la cour romaine en faveur « des moines de Dijon, qui lui étaient très chers (4). » On a vu précédemment que Pierre de Genève fut donné pour abbé à
(1) Migne, P. L., t. CXLII, col. 1427. — A Reims, en 1049, fut ainsi célébrée la dédicace de l’église de Saint-Rem}- par le pape Léon IX. Le corps de saint Remi ayant été porté à Notre-Dame, « diei interea elapso curriculo, nos subsequitur ; cujus tamen caligine basilicæ illius adyta nullo modo flunt obscura... undique micant luminaria. Monachi ibidem circa patronum suurn lætis invigilant excubiis, et matutinalem expient cursum cum duodecim lectionibus et responsoriis suis. Post quos easdem vigilias solemniter peragendas canonici suscipiunt, et cum novem lectionibus matutinorum officia consummantes usque ad lucem protrahunt. Qui facto mane primam. . . missamque cum sexta décantantes, venerabile corpus efferunt. »
(2) Mon. SS., t. XXIII, p. 828, Chron. Alb., ad ann. H 30.
Saint-Bénigne, en considération de l’entremise de l’abbé de Clairvaux.
Culte des reliques du martyr. — Les deux dédicaces célébrées au douzième siècle firent sans doute ouvrir le sarcophage de saint Bénigne, pour en retirer les ossements du martyr afin de les déposer dans une. châsse. Cette mesure était presque imposée par les usages du temps : la solennité de la procession eût perdu de son éclat si les reliques du patron n’eussent point paru dans le défilé ; on ne se contentait plus alors, comme aux âges précédents, de porter un simple simulacre fait de tentures, et représentant aux yeux du peuple Te cercueil vénéré (5). On finit même, soit au douzième, soit au treizième siècle, par laisser d’une manière permanente le corps saint dans une châsse, élevée au-dessus de la tombe construite par l’abbé Guillaume. Un bras — en partie au moins — fut distrait du corps, et renfermé dans un reliquaire particulier, « sanctuarium ». Il figurait dans certaines processions, et était pour certaines fêtes exposé sur l’autel, au chœur.
Près du tombeau était entretenu un luminaire dû à la dévotion et à la confiance inspirées par le saint.
Sous l’abbé Philippe, Marie de Champagne, veuve du duc Eudes II (1162), et leur fils Hugues III, fondèrent une lampe, qui devait brûler continuellement devant le corps du martyr, pour la protection du jeune prince et pour le repos de l’âme de son père. Le revenu de la fondation fut constitué par l’abandon à l’abbaye du droit d’étalage que le duc prélevait sur les boulangers, aux marchés du samedi : une maille par étal, un denier par charrette, deux deniers par chariot (6).
L’abbaye de Saint-Bénigne frappée d’interdit. — En 1175, l’abbé Philippe fut démissionnaire. Il avait exercé sa charge pendant trente
(3) L’abbé Vacandard, Vie de S. Bernard, édit. 1895, t. II, p. 488.
(4) Opéra S. Bernardi, epist. xiv, xv et xvr.
(5) Greg. Turon., de Gl. Conf., c. 79. — Assumpta igitur palla de beati (Remigii) sepuicro, componunt in modum feretri,... dant vocem in canticis, circumeunt urbem.
(6) Pérard, pp. 242-243. — Stalatum omnium panetariorum in foro Divionis vendentium dedimus ecclesiæ beati Benigni, ad preciosissimum corpus ejus continue illuminandum. Est enim et erit lampas quæ in memoria prædicti ducis (Odonis II) in præsentia beati Benigni ac benignissimi martyris ardet et semper ardebit ut liac luce veram lucem consequatur idem dux.
années. La Chronique le range parmi les abbés remarquables, mais no donne aucun détail. Cependant beaucoup de chartes relatives à son gouvernement se sont conservées. Rappelons-en seulement une de 1160 environ, où se trouve mentionné un usage concernant l’administration des églises. Renaud de Grancey, frère d’Eudes, sire de Grancey, jouissait de certains droits sur l’église de Selongey, dont le patronage appartenait à Saint-Bénigne. 11 avait spécialement le pouvoir de nommer et de révoquer le marguillier. Or par l’entremise de Godefroid, évêque de Langres, il céda tous ces droits à l’abbé Philippe (1).
Les successeurs de Philippe furent Jean puis Aymon (1175-1188). Cette période fut moins heureuse dans le début.
Une famine désastreuse signala tristement l’année L177. Mais l’abbaye ne manqua point à ses traditions de charité : on en saisit la preuve dans les textes à demi effacés des Annales brèves (2). I /année suivante, le monastère fut frappé d’interdit par le pape Alexandre III, à l’occasion d’un grave différend avec les moines de Clairvaux. Pendant plus d’un an, du 19 mars 1178 au 30 avril J 179, le service divin demeura interrompu à Saint-Bénigne. C’est au concile de Lafcran que l’interdit fut levé. Tant que cette rigoureuse censure pesa sur le monastère, les religieux furent obi igés de se rendre à Saint- Philibert ou à Saint-Jean, pour entendre et célébrer la messe, et un morne silence remplaça les chants prolongés qui animaient habituellement la basilique (3).
Un prodige arrivé pendant cet interdit a fourni aux Annales brèves l’occasion de mentionner, sous le nom de « Tour de sainte Marie », la petite tour qui s’élevait à l’extrémité de l’appendice de la rotonde (4).
Saint-Bénigne et la vie municipale. — L’ère de l’affranchissement des communes était ouverte depuis un demi-siècle. Le mouvement avait gagné Dijon, et dans le Bourg surtout fermentait l’esprit nouveau. C’était en effet le quartier de
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 21, cures. — Ego Godefridus, Lingonensis episcopus, notuni facio quod Rainaldusde Granceio quiequid inecclesia de Solungeio.sive per se, sive per suos juste an injuste calumpniabatur, præcipueque mistralem quem marruglerium vocant, quem in eadem ecclesia asserebat a se debere intrudi vel extrudi, per manum meam Philippo abbati sancti Benigni Divionensis wirpivit. Actum apud Albamripam. Testes sunt Rainerius abbas ejusdem loci...
(2 ) Annal. brev., loc. cit. — Ad ann. 1177 : Hoc anno faînes valida invaluit... tabula argentea majoris altaris pauperibus duxit...
la population ouvrière avancée. D’ailleurs, les jours de foire, et tous les samedis pour le marché, les hommes du peuple les plus ardents s’y rassemblaient des divers points de la ville, et, profitant de ces réunions, ils préparaient, sous l’empire des idées de l’époque, la revendication des franchises municipales. Une concurrence des habitants du castrum avait fait établir, depuis quelque temps, un second marché, qui se tenait le mercredi, aux portes de Saint-Etienne. Néanmoins les rassemblements populaires se formaient de préférence dans le cimetière de Saint-Bénigne*: les vieilles traditions et le tombeau de l’apôtre-martyr fixaient la foule de ce côté. C’est donc de là qu’est sorti le régime communal de Dijon, et c’est là aussi que, durant de longs siècles, ce régime eut son foyer et son siège.
En effet, Dijon ayant obtenu du duc Hugues III sa charte de commune (1187), il fut stipulé dans ce diplôme que les assemblées de ville, les assises judiciaires du maire et des échevins auraient lieu sur le cimetière de Saint-Bénigne, sans que le duc puisse en ordonner autrement.
Dans tous ces détails, on saisit le fait qui s’accomplit partout alors en France. C’est en se livrant au commerce, en visitant les tombeaux des saints, que le peuple, au douzième siècle, organisa ces associations politiques dites « communes ». La place du marché, ou une grande église indépendante du donjon seigneurial servait de point de ralliement. A Dijon, ce lieu fut naturellement la place principale du marché du Bourg, d’ailleurs voisine de l’abbaye: elle s’étendait au midi de la basilique, et devant l’église Saint-Philibert. Le castrum, dont l’enceinte resta marquée même après l’incendie, et qui était la forteresse des ducs, ne pouvait offrir au peuple un terrain vraiment libre, où il se sentît chez lui.
L’abbé Pierre de Grancey. — Aymon, abbé de Saint-Bénigne, étant mort le 21 mars 1 188, en la fête de saint Benoît, les religieux élurent le
(3) Annal, brev. — Ad ann. 1178 : Hoc anno cessavit ecclesia istaligata a domno papa Alexandre pro placitis domus de Moreius (?) quam Clarevallensibus monachis dimittere noluimus, et duravit interdictum a media quadragesima quæ tune fuit 14 kal. aprilis usque ad tertiam sequentis anni dominicain post albas, quæ fuit pridie kal. maii, et tuncinconcilio generali ab eodem papa soluta est.
(4) Ibid. — Hoc ipso anno, in sabbato magno Paschæ visæ sunt ab omni populo très eolumbæ ad horam completorii super turrim beatissimæ Mariæ de sublimi descendisse et tanquam cereos ardentes secum tulisse.
jour même, pour lui succéder, l’un d’entre eux, Pierre de Grancey ou Pierre III. La maison de Grancey était une des plus puissantes de Bourgogne. Ses terres atteignaient d’un côté la rivière de l’Yonne, de l’autre celle de la Vingeanne. Pierre III, de la branche aînée, était fils d’Eudes, jadis seigneur de Grancey et alors templier à Bures. Renaud, frère aîné de Pierre, tenait le domaine paternel ; Ponce, son frère puîné, dit de Grancey et de Frolois, était connétable de Bourgogne. Un parent éloigné, Milon, issu des Grancey-Lucenay, était abbé de Saint-Étienne. Le nouvel abbé fut consacré à Troves, le cinquième jour après son élection, par l’évêque de Langres, Manassès de Bar-sur-Seine.
Pierre de Grancey gouverna l’abbaye pendant seize années. La Chronique renferme toute l’histoire de son abbatial dans ces deux mots : « On rapporte qu’il a beaucoup fait pour l’ornement et l’utilité de son église (1). » Sans doute il lui revient une part de l’œuvre architecturale accomplie à Saint-Bénigne au douzième siècle, et dont nous allons bientôt parler. L’évêque de Langres, Manassès, l’honorait de toute sa confiance. En partant pour la croisade (1189), avec le roi Philippe-Auguste et Hugues III, duc de Bourgogne, ce prélat remit F administration, de son diocèse à l’abbé Pierre.
Une fondation importante marqua le gouvernement de Pierre de Grancey.
Fondation de la Chapelle-au-Riche. — A côté des anciennes églises, toutes rebâties depuis l’incendie de 1137, Dijon vit s’en élever deux autres, avant la fin du douzième siècle. Hugues III construisit (1172) dans le castrum, attenant de son palais, la Sainte-Chapelle, qui fut desservie par un collège de chanoines. Dominique le Riche, descendant des vicomtes de Dijon, fonda, dans le Bourg, un hôpital auquel il annexa une chapelle, que des chanoines furent également chargés de desservir.
Ce second établissement, situé dans la rue Berhisey actuelle, vis-à-vis le débouché de la rue Victor-Dumay, se trouvait ainsi sur le territoire de Saint-Bénigne, et fut mis pour ce motif sous la dépendance de l’abbaye. L’abbé eut le privilège de nommer les chanoines et leur doyen.
(1) Suppl. Chron., p. 206. — Joannes et Aymo abbates... pauca gesserunt in regimine existentes. Petrus autem illis succedens in pastorali cura multa ad ornatum et commodum suæ ecclesiæ dicitur gessisse.
Par une charte de 1189, l’évêque Manassès régla provisoirement cette fondation ; Garnier de Rochefort, son successeur, fixa les arrangements définitifs et consacra la chapelle en 1195.
11 y eut donc ainsi des liens étroits entre Saint- Bénigne et la Chapelle-au-Riche ou Chapelotte, dont le recteur devint promptement un des officiers claustraux de l’abbaye.
D’autres rapports, plus larges, s’établirent vers la même époque avec Saint-Seine.
Association de prières avec Saint-Seine. — Malgré le peu de distance qui les séparait, les abbayes de Saint-Bénigne et de Saint-Seine ne paraissent pas avoir été en intime relation avant la fin du douzième siècle. Alors se forma entre elles une de ces pieuses associations qui unissaient dans une mutuelle prière beaucoup de maisons religieuses, appartenant parfois à des congrégations tout à fait différentes. Saint- Bénigne avait déjà noué ces liens spirituels avec plusieurs communautés , principalement sous l’abbé Guillaume et sous l’abbé Jarenton.
L’association avec Saint-Seine fut conclue eu 1190. L’initiative vint de l’abbé de ce monastère, Nivard, qui était de la famille des Sombernon-Fontaines, et par là même arrière-neveu de saint Bernard. S’étant rendu à Dijon pour le 2 novembre, fête de saint Bénigne, il demanda cette union de prières à Pierre de Grancey, qui donna aussitôt son assentiment. En conséquence, la semaine suivante, arrivèrent de Saint-Seine, avec une lettre du chapitre, quatre officiers claustraux : le prieur, le sacristain, le cuisinier, le chapelain ; puis la charte d’association fut rédigée au nom des deux abbés et signée de part et d’autre.
Parmi les conditions stipulées, il y eut, selon la coutume généralement suivie dans les associations entre maisons de même règle, l’engagement pour chaque monastère de célébrer solennellement la fêle du patron de celui auquel il s’associait. Ainsi les moines de Saint-Seine promirent de célébrer dans leur église la solennité du martyre de saint Bénigne « in albis », et la translation du même saint par un office de douze leçons (2). Les moines de Saint-Bénigne s’engagèrent à célébrer de même la fête de saint Seine.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 1 0, assoc. spirituelles, charte origin. de 1190 : ... Ego Petrus. Dei gratia sancti Benigni Divionensis et Nivardus sancti Sequani abbates earumque ecclesiarum conventus notum facimus universis hanc
Concile tenu a Saint-Bénigne. — L’an 1199, un concile se tint à Dijon, à l’occasion du divorce de Philippe-Auguste. L’assemblée siégea à Saint- Bénigne.
Veuf d’Isabelle de Hainaut, mère de Louis VIII, Philippe s’était remarié en 1193 à Ingelburge, princesse de Danemark. Le jour même des noces, il ressentit une aversion profonde pour sa nouvelle épouse, et quelque temps après, un conseil d’évêques et de seigneurs présidé par l’archevêque de Reims, oncle du roi, prononça le divorce, sous prétexte de parenté. Le pape Célestin III annula ce jugement. Néanmoins le roi de France épousa Agnès de Méranie, en 1196. La mort empêcha le pape Célestin de poursuivre cet outrage au droit et à la sainteté du mariage. Mais la cause de la reine Ingelburge ne perdit rien pour passer dans les mains d’innocent III, disposé à ne tolérer l’injustice et le scandale nulle part, et moins encore sur le trône que partout ailleurs. Le légat Pierre de Capoue, envoyé en France avec des ordres positifs, n’ayant pu faire fléchir l’opiniâtreté du roi, convoqua un concile à Dijon pour la fête de Saint-Nicolas de l’année 1199. On se réunit dans la basilique abbatiale, pendant sept jours de suite. Les archevêques de Lyon, de Reims, de Besançon, de Vienne, dix-huit évêques, un grand nombre d’abbés, entre autres ceux de Cluny, Vézelay, Saint-Remy de Reims, Saint-Denis de Paris, prirent part à cette assemblée. Le roi fut invité à s’y rendre, mais il députa deux délégués pour protester contre toute décision et en appeler à Rome. Appel illusoire, car le légat ne faisait que suivre les ordres formels du pape. Devant les membres du concile, l’archevêque çle Reims dut s’avouer coupable d’avoir témérairement autorisé le divorce de son royal neveu. Innocent III était résolu à exécuter une menace vainement
convenientiam societatis inter nos constitutam esse... Hanc societatis convenientiam ego Nivardusabbas sancti Sequani primum requisivi apud Divionem, anno incarnati Verbi 1 190, indictioneS, epacta 1 2, mensis novembris die secunda, idest in repetitione festi vitatis beati Benigni, quæ eo anno occurrit in feria sexta. Sequentis vero hebdomadæ quarta feria, prior, sacrista, coquinarius et capellanus noster cum litteris capituli nostri Divione adfuerunt et hanc cartain fieri... impetraverunt, et sub nomine nostro et conventus solemnitatem martirii beati Benigni in albis et translationem ejusdem 12 lectionum in ecclesia nostra fieri compromiserunt. Quod Deo volente apud nos in perpetuum servabitur.
(I) Annal, brev. — Ad ann. 1200 : Hoc anno concilium apud Divionem in ecclesia ista convocatum est a domino Petro Gapuensi, sanctæ Mariæ in Via lata diacono cardinali, apostolicæ Sedis legato, et interfuerunt ibi Lugdunensis, Remensis, Bisuntinensis et Viennensis archiepiscopi et cum eis decem et octo episcopi, et domnus abbas Cluniacensis, et Verziliacensis, sancti Remigii Remensis,
faite depuis longtemps, et à frapper d’interdit le royaume de Fronce. Telle fut en définitive la communication du légat, et l’assemblée jugea en effet cette peine nécessaire pour décider le roi à congédier Agnès de Méranie et à reprendre avec lui sa femme légitime. Mais il parut sage de ne pas publier immédiatement l’interdit, et d’accomplir cet acte hors du royaume.
Ce fut à Vienne, alors terre allemande, que le légat publia l’interdit, le 14 janvier de l’année 1200, et la peine reçut son exécution à partir du 4 février. La soumission de Philippe-Auguste y mit un terme le 13 septembre, veille de la fête de la sainte Croix (1).
Les successeurs de Pierre de Grancey, embarras financiers. — L’an 1204, Pierre de Grancey sortit de charge par démission, et eut pour successeur Nivard, abbé de Saint-Seine.
Nivard démissionna de même en 1205 ou 1206, et regagna Saint-Seine, où il mourut et fut inhumé. On déposa son corps sous une simple dalle, qui portait deux crosses en pal aux volutes adossées, avec cette inscription :
Hic Divionemis abbas fuit et Seqnanieus.
Ce fut alors le commencement d’une assez longue période de souffrances. L’entente eut peine à s’établir parmi les moines au sujet des élections abbatiales. Des difficultés de ce genre ont pu se produire dès la démission do Pierre de Grancey. En effet, Robert de Tilchâtel, évêque de Langres, atteste en 1205 qu’un désaccord s’était manifesté à Saint-Bénigne à propos de l’élection de l’abbé, et que le soin de faire un choix définitif lui avait été confié par les religieux. Il reconnaît qu’il a exercé ce mandat, sans préjudice pour l’avenir du droit régulier qu’ont les moines d’élire leur chef (2).
sancti Dionisii Parisiacensis, et alii quamplures... et duravit concilium a festivitatc sancti Nicholai... usque ad septem dies... Duravit interdictum apud nos a die tertia post Purificationem beatæ Mariæ usque in vigilia Exaltationis sanctæ Crucis.
Migne, P. L., t. 214, p. xcvii, G esta Innocent. — Congregato igitur apud Divionem archiepiscoporum necnon abbatum et aliorum multorum concilio, rex præsentiens quod idem legatus vellet procedere contra ipsum, per nuntios suos fecit ad Sedem apostolicam appellari. Legatus autem, non ut appellationi deferret, sed ut differret ad tempus, quatenus alibi mandatum apostolicum eommodius adimpleret, tandem apud Viennam multis archiepiscopis convocatis, inter quos quidam de regno Francorum fuere præsentes, interdicti sententiam promulgavit.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, élections. — Ego Robertus, Dei gratia Lingonensis episcopus, noturn facio omnibus quod ratam habeo, laudo et confirmo libertatem quam habet ecclesia sancti Benigni Divionensis in electione abbatis
L’administration de l’abbaye, à cette époque, fut une tâche particulièrement délicate. Car les abbés n’étaient pas plus tôt entrés en charge qu’ils songeaient à quitter leurs fonctions. Gouvernèrent successivement le monastère : Gauthier, moine de Saint-Germain-des-Prés , qui retourna promptement de Dijon à Paris ; — Adam, qu’on trouve de 1207 à 1211 : il était auparavant à Saint-Bénigne, avec le titre de sire ou prieur de Saint- Apollinaire ; — Gilbert Ier, pris probablement aussi parmi les religieux de l’abbaye (1212-1224); — Calon, qui ne fit que paraître; — Pierre IV, élu vers 1225, et qui abandonna Dijon au milieu d’octobre 1228, puis résigna sa charge l’année suivante, laissant les soins de l’administration à Gui, abbé de Moutiers-Saint- Jean (1).
Nombre de chartes du meme temps dénoncent, dans la situation temporelle du monastère, les plus graves embarras. Cependant le duc Eudes III avait, au début de son règne (1192), donné à Saint-Bénigne des gages considérables de sa protection. Il s’était rendu à la basilique du martyr, avait assisté au chapitre des moines que présidait l’abbé Pierre de Grancey, et dans cette circonstance, il avait pris de sages mesures pour réparer les exactions de ses prévôts et dédommager les religieux. Dans la suite, saisi par les expéditions guerrières qui s’accomplirent alors en France (chevauchée de Normandie, croisade des Albigeois, bataille de Bouvines), il avait suivi de moins près les affaires de l’abbaye, mais sans cesser de s’y intéresser. Néanmoins l’argent avait disparu de Saint-Bénigne. Etaientce les travaux d’architecture, exécutés pendant la seconde moitié du douzième siècle , qui avaient épuisé les ressources ? Etaient-ce des accidents survenus ou une mauvaise gestion du patrimoine? Les documents n’indiquent pas les causes du déchet des finances.
En 1208, l’éveque Robert de Tilchâtel, et Arnaud, abbé de Cîteaux, reçurent un mandat apos-
sicut liabuit temporibus prædecessorum meorum. Et ne aliquis Lingonensium episcoporum per succedentia tempora ob hoc quod mihi, causa sopiendæ dissensionis quæ in eadem ecclesia oborta fuerat, monachi electionem suam tradiderunt, valeat contra ipsam ecclesiam reclamare, in testimonium ejusdem conservandæ libertatis præsentcs litteras sigillo meo munitas eisdem monachis trado. Actum anno Domini 1205.
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 13, emprunts. — L’an 1226, le 22 septembre, Hugues de Montréal, évêque de Langres, délivre à Pierre, abbé de Saint-Bénigne, une quittance où on relève ces mots : « Similiter nobis persolvit (Petrus) ducentas libras quas abbas Calo sancti Benigni nobis debebat, et nos litteras
tolique pour régler et solder les dettes de Saint- Bénigne, déjà trop accumulées.
Au mois de novembre de la même année, l’abbé Adam et ses religieux rédigèrent une charte par laquelle ils offrirent l’immunité complète à tous les sujets taillables de l’abbaye qui donneraient en échange la moitié de leurs biens meubles, plus la moitié de la prochaine récolte de blé et de vin. Ils avaient recours à cet expédient, pour se procurer « de quoi payer les dettes dont ils étaient accablés. » Eudes III se porta garant des moines, pour leur promesse de libération.
L’année suivante, dans un arrangement relatif à la récente fondation du prieuré de Talant par Eudes III, Adam et tout le couvent cédèrent au duc ce qu’ils possédaient dans les limites de la montagne de Talant, moyennant divers avantages, celui avant tout de faire desservir le prieuré à leur profit.
Au village de Saint-Bénigne sur Drageon, maintenant Saint-Broingt (Haute-Saône), le monastère de Dijon jouissait de quelques biens. En 1210, Adam et tout le couvent firent l’abandon de ces biens à l’abbaye de Corneux, pour un demi-marc d’argent (2).
Une série de chartes, dans le commencement du treizième siècle, accusent donc la détresse des religieux de Saint-Bénigne, et les montrent très occupés à réunir les sommes dont ils avaient besoin.
Il fallut pousser loin les sacrifices. On dut emprunter, même à des Juifs, chose qu’on ne faisait en religion qu’à toute extrémité. On dut appauvrir le trésor de l’église, et vendre des chapes en soie, des tentures, des croix d’or, un calice d’or du poids de douze marcs, plusieurs calices en argent, etc. Ceux qui prirent le parti d’aliéner tant d’objets précieux encoururent les blâmes de leurs frères, et augmentèrent ainsi la division qui régnait déjà dans le couvent. Comme la mort ne tarda pas à les frapper, leur prompte disparition sembla être un châtiment du ciel (3).
quas a dicto Calone abbate super ducentis libris habebamus ei reddere debemus. »
Ibid., H, 4, visites de l’abbave. — En terminant une charte contenant un règlement de compte, et rédigée en avril 1229, le même abbé Pierre rappelle qu’il a quitté Saint-Bénigne vers la mi-octobre,
« die Jovis ante festum beati Lucæ (18 oct.) », et il conclut : « Aetum anno Domini 1229 mense aprili, in quindena Paschæ, apud Cadorcaul, antequam resignassem. »
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 6, offices claustraux, chambrier.
(3) Ann. brev. — Ad ann. 1207 : Hoc anno factus est Adam abbas, monachus istius ecclesiæ, prior sancti Apollinaris; qui cum
Gilbert fut plus habile ou plus heureux en administration que son prédécesseur. La Chronique fait son éloge. Il ne put cependant réussir à combler entièrement le déficit des finances ; car, très peu de temps après lui, reparaît un long chapitre de dettes. Quelques chartes datées de son abbatiat prouvent l’activité déployée alors pour relever le temporel. En 1216, l’abbé de la Bussière et deux autres délégués, visitant Saint- Bénigne au nom du souverain pontife, reconnaissent que l’abbaye s’est acquittée envers des créanciers importants. En 1217, Guillaume de Joinville, évêque de Langres, et le duc de Bourgogne Eudes III, chargés par le Saint-Siège de régler les comptes du monastère, avisent au moyen de solder les dettes (1).
Lorsque Pierre IV succéda à Calon, il trouva l’abbaye toujours plongée dans les embarras financiers. La situation ne changea point sous son gouvernement. A la veille de son départ, en effet , l’abbé de Châtillon-sur-Seine et l’archidiacre du Lassois visitèrent Saint-Bénigne, en qualité de mandataires d’Hugues de Montréal, évêque de Langres. Ce prélat leur avait délégué ses propres pouvoirs et ceux qu’il tenait du pape, afin de s’enquérir du spirituel et du temporel de l’abbaye « auctoritate apostolica et sua. » Les visiteurs furent satisfaits du spirituel. Quant au temporel, ils constatèrent que le fardeau des dettes n’était guère allégé. Gui, abbé de Moutiers- Saint-Jean, administrateur intérimaire après la résignation de Pierre IV, eut donc à se dévouer pour Saint-Bénigne.
Sceau du monastère de Saint-Bénigne. — Les chartes émanant de la communauté étaient généralement scellées du sceau de l’abbé et du sceau du monastère. Deux titres de cette nature, qu’on a résumés plus haut, et qui datent de l’abbé Adam, nous sont parvenus munis encore de leurs sceaux assez intacts (2). Il est intéressant de connaître le sceau du monastère, attaché à ces documents.
L’empreinte, de forme ronde, d’un diamètre d’environ cinq centimètres, est ornée de l’image de saint Bénigne. Le martyr est représenté en buste, la tête entourée d’un nimbe concave très
regeret abbatiam istam vendita fuerunt ornamenta ecclesiæ, scilicet cappæ série» et pallia et cruces aureæ et calix aureus duodecim marcarum, et plures calices argentei et bacini et fiolæ argenteæ et alia plura et possessiones multæ; forte non sua culpa, sed ultione divina ipse et eeteri qui consenserunt ab abbatia detrusi sunt.
prononcé, le visage légèrement barbu. Il tient une palme de la main droite, et de la gauche un livre. Son vêtement est la chasuble. On lit dans la bordure circulaire, en majuscules de l’époque :
* Sigill . soi . Benigni . Burgun&ion . apli
c’est-à-dire : « Sigillum sancti Benigni Burgundionum apostoli. — Sceau de saint Bénigne apôtre des Bourguignons. »
Les abbés Raymond. — Gui, abbé de Moutiers -Saint -Jean , administrait encore Saint- Bénigne en 1232. Mais l’année suivante on trouve au monastère un titulaire résidant, l’abbé Raymond. A partir de l’abbé Raymond, s’opéra peu à peu le rétablissement des finances de l’abbaye; et le retour de prospérité relative qui se produisit, persévéra jusqu’à Hugues d’Arc.
Cependant le duc Eudes III était mort à Lyon, en 1218, au moment où il se mettait en route pour la croisade. Sa veuve, Alix de Vergy, tenait les rênes du gouvernement, qu’elle avait prises comme tutrice de Hugues IV, et que ce prince devenu majeur ne se hâtait pas de lui redemander. Le duc et la duchesse régente accordèrent à l’abbé Raymond ün appui plutôt moral que matériel. Néanmoins une administration active eut bientôt mis en voie d’apaisement les souffrances du monastère.
Robert de Torote, évêque de Langres, aida l’abbé Raymond à faire respecter les droits de l’abbaye. Un trait prouvera la fermeté du vertueux prélat. En 1235, il eut à recevoir les plaintes des religieux contre Eudes, seigneur de Lamarche. Eudes avait voulu jouir indûment du droit de gîte, dans le domaine des moines à Cessey-sur-Tille. Le refus opposé à ses prétentions avait amené une lutte à main armée : ses gens avaient saccagé l’établissement et blessé plusieurs religieux. L’évêque condamna le coupable chevalier à verser une somme de quatre cents livres à l’abbaye, pour compenser la perte essuyée. De plus, comme le seigneur de Lamarche avait encouru l’excommunication, il dut, pour pénitence, se rendre à Saint-Bénigne le jour de l’Ascension, et assister à la procession solennelle dans l’un des deux costumes que Robert de
(1) Arcliiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, visites de l’abbaye, et H, 13, emprunts.
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, ■ chambre des Comptes, B, 1350 et 11637, chartes de l’an 1208 et de l’an 1209.
Torote lui désigna : soit, en chemise et en braies, tenant des verges à la main; soit, vêtu d'une simple cotte, sans ceinture, et portant une selle de cheval sur sa tête (1).
Le culte du martyr se répandait de plus en plus, grâce aux associations de prières que l’abbaye formait avec d’autres maisons religieuses. En 1238, Nicolas, abbé de Flavi gnv, vint assister, le 2 novembre, aux solennités de la fête de saint Bénigne, et sollicita de l’abbé Raymond l’établissement d’une association de ce genre entre son monastère et celui de Dijon. La demande fut accueillie, et parmi les clauses du pieux traité se lit, de la part de Flavigny, l’engagement de célébrer chaque année la fête de saint Bénigne « in albis », et réciproquement, de la part de l’abbaye dijonnaise, l’engagement de célébrer la fête de saint Prix, patron de Flavigny (2).
En 1241 Raymond eut pour successeur Etienne-Raymond dont la Chronique et les Annales brèves font l’éloge. Les Annales brèves le proclament « homme d’une souveraine prudence et d’une fidélité parfaite. » Les chartes qui se rapportent à son abbatiat le montrent, comme son prédécesseur, attentif à former des associations de prières, notamment avec Saint-Etienne de Dijon, et à revendiquer d’une main ferme les biens et redevances appartenant à l’abbaye.
La quatrième année de son administration, sur la fin de septembre 1244, passèrent à Dijon saint Louis et la reine Blanche de Castille, revenant du chapitre général de Cîteaux. Mais aucune particularité' relative à ce fait intéressant ne se trouve consignée dans les écrits des contemporains.
Etienne-Raymond porte un seul de ses deux noms, dans les chartes où il est question de lui. Le premier revient le plus souvent, et se lit au nécrologe : « V kl. martii, depositio domni Stephani abbatis. » Toutefois l’emploi du second, isolément, peut donner lieu à certaine confusion entre les deux abbés Raymond (3).
Pierre du Fossé. — A la mort d’Etienne- Raymond, les suffrages des religieux donnèrent la crosse abbatiale à Pierre du Fossé, ou Pierre V. Il exerçait alors la charge de prieur. Sa famille,
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 53, Cesseysur-Tillc.
(2) Id., H, 10, associations.
(3) Ann. brev. — Ad ann. 1241 : Hoc anno obiit bonæ memoriæ domnus abbas Raymundus illius ecclesiæ, qui construxit grangiam... infra hanc abbatiam... CHS successit domnus... de Loio
dont le titre nobiliaire est pris d’un fief voisin deTilchâtel, était alliée aux maisons deTilchâtel, de Beire, de Saulx, de Blaisy, etc.
Vu la modicité des ressources dont jouissait l’abbaye, il avait fallu, par intervalles, limiter le nombre des religieux et s’interdire toute admission nouvelle. De plus, des influences diverses imposaient aux monastères des sujets qui ne faisaient aucun apport d’argent, et parfois n’avaient pas de vocation : la prudence conseillait donc de se prémunir contre de semblables recrues.
En conséquence de cet état de choses, Pierre du Fossé, dès sa promotion, avait fait serment de ne point accepter de novices, jusqu’à une date déterminée. Avant cette date néanmoins, il pria •le pape de le délier de son serment. Le motif allégué dans sa demande fut que le nombre des moines' ne suffisait plus. Il fut autorisé à recevoir de nouveaux sujets avec l’assentiment du couvent.
Pierre V se préoccupa aussi d une question de même nature, à l’égard des communautés de femmes qui dépendaient de Saint-Bénigne. Un chiffre maximum fut réglé relativement au nombre de religieuses que chacune de ces maisons contiendrait désormais : Larey vingt-cinq, Ormoy -les- Sexfon taines trente, Rupt-aux- Nonains (Meuse) seize.
Beaucoup d’autres règlements furent portés, où Pierre V fit preuve d’un désintéressement généreux, dont bénéficia le couvent. Nous aurons occasion d’en rappeler quelques-uns dans la suite.
En 1262 Pierre V était démissionnaire et remplacé par Richard, qui eut bientôt pour successeur Aymond II. Sous ces deux gouvernements, l’ordre rétabli dans le temporel de l’abbaye continua de s’affermir. Par Aymond nous touchons à Hugues d’Arc, dont l’histoire se relie à celle de l’église ogivale, et viendra au chapitre suivant.
Modification du sceau du monastère. — Une charte délivrée par Pierre du Fossé et tout le couvent de Saint-Bénigne, à propos d’un arrangement avec le duc Hugues IV, existe munie encore du sceau de l’abbé et du sceau du monas-
annis duodecim et dimidio. — Ad ann. 1244 : Hoc anno fuerunt rex et regina apud Divionem. — Ad ann. 1254 : Hoc anno obiit domnus de Loio, abbas istius ecclesiæ, vir prudentissimus atque üdelissimus, scilicet in capite jejunii, V kal. martii,... die autem crastina depositionis suæ electus fuit domnus Petrus de Fosseto.
tère. Cette pièce est datée de juin 1257, et contient la cession authentique de la montagne de Mesmont au duc, qui la prend en fief de l’abbaye (1).
Le sceau de l’abbé n’offre rien de spécial à signaler. Celui du monastère intéresse au point de vue iconographique. Saint Bénigne y est représenté à mi-corps, la tête nimbée, le visage imberbe; il tient de la main droite une palme, et un livre de la main gauche ; il est vêtu de l’aube et de la chasuble.
Un trait nouveau, qui ne figure pas dans les empreintes de 1208 et de 1209 précédemment décrites, fait ici allusion au genre de mort du saint. De la bordure sortent deux avant-bras tenant des lances, dont le fer disparaît plongé dans les flancs du martyr. Ainsi la composition devient plus riche qu’auparavant. Mais l’exécution est moins bonne. Le diamètre est aussi un peu réduit : quatre centimètres seulement.
Voici l’inscription que porte la bordure circulaire :
•î* S . convenlus . S . Benigni . Divionis
c’est-à-dire : « Sigillum conventus sancti Benigni Divionis. — Sceau du couvent de Saint-Bénigne de Dijon (2). »
Situation du monastère après le milieu du treizième siècle. — Malgré le zèle de l’abbé Raymond et de ses successeurs, il n’y eut pas une très grande prospérité matérielle à Saint- Bénigne, pendant la seconde moitié du treizième siècle. On sortit des embarras financiers, mais l’amélioration des affaires n’alla pas plus loin. On n’eut pas à enregistrer sur les cartulaires des dons considérables. Les communautés s’étaient multipliées, et les aumônes des fidèles, réparties entre différentes maisons, devenaient pour chacune moins abondantes. La cour de Bourgogne dotait de préférence les églises qu’elle avait fondées. Saint-Bénigne en reçut peu de chose alors. Hugues IV, en 1245, renonça au droit de gîte dans les prieurés pour lui, ses veneurs et ses chiens. La duchesse Alix de Vergy donna cent livres pour son anniversaire. Depuis la mort de cette princesse (1251) jusqu’à la fin du règne de son fils (1272), un ou deux actes reconnaissent, mais sans accroissement, les droits de l’abbaye à propos de la monnaie, de la justice. En dehors de la
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, chambre des Comptes, B, 1253.
famille ducale, dans la bourgeoisie et la noblesse se rencontrent des donateurs. Parmi les nobles, ils deviennent plus rares et donnent moins qu’autrefois. Ils sont, en général, parents de l’abbé ou de quelque religieux, et fondent leur anniversaire dans l’abbaye. Plusieurs prennent rang parmi les « moines ad succurrendum », c’est-àdire revêtent l’habit monastique, vers la fin de leur vie ou même à la mort, afin d’avoir une plus large part aux prières.
Ce qui valut mieux pour l’abbaye qu’une brillante situation temporelle, ce fut le maintien, assez intact, de la vie régulière. A l’ombre du cloître protégé par saint Bénigne, le siècle de saint Louis vit fleurir encore les vertus religieuses ; et de preux chevaliers, que les ans contraignaient à déposer leur épée, trouvaient là des leçons et des exemples qui les aidaient à sanctifier sous le froc la fin de leur carrière. Toutefois — nous le montrerons en terminant ce chapitre — des germes destructifs préparaient la décadence.
Sépultures a Saint-Bénigne. — De la mort de Jarenton à Hugues d’Arc, pendant un intervalle de près de deux siècles, personne ne fut enterré dans la basilique de Saint-Bénigne. Les ducs de Bourgogne y auraient sans doute été inhumés, s’ils eussent élu sépulture dans l’abbaye dijonnaise; mais ils confièrent la garde de leurs tombeaux à une autre abbaye plus illustre, en partie fondée et enrichie par eux : Cîteaux fut le Saint-Denis des ducs de la première race.
Durant l’intervalle indiqué, les abbés, les religieux, les laïques auxquels le monastère était spécialement redevable, furent ensevelis dans le chapitre ou dans le cloître.
Le chapitre abrita la tombe de Jarenton — nous en avons parlé — ; le cloître renferma celles de plusieurs autres abbés.
Trois de ces dernières étaient de vrais monuments, qui ornaient l’allée du cloître longeant le mur de l’église. Chacune d’elles remplissait une arcade ouverte dans l’épaisseur du mur. Les abbés étaient représentés gisant sur leurs tombeaux, vêtus d’habits sacerdotaux, avec crosse, mais sans mitre. Le privilège de porter la mitre ne fut accordé aux abbés de Saint-Bénigne qu’à la fin du quatorzième siècle. Au-dessus des effigies, les voussures des arcades et les tympans étaient décorés de sculptures et de peintures. La der-
(2) Le contre-sceau porte : « Deus Deus meus. »
nière de ces tombes, à l’angle sud-ouest, s’élevait sur le corps de l’abbé Raymond. Dans le tympan, suivant les notes des Bénédictins, figuraient « saint Maurice avec un écusson portant une croix d’or sur champ d’azur, saint Bénigne, saint Urbain et saint Grégoire. » La tombe voisine, où était un crucifix, n’offrait, dès le dixseptième siècle, plus rien qui permît de reconnaître celui à qui on l’avait érigée : la tradition l’attribuait à un abbé Pierre. La troisième, placée vers le milieu du pignon de l’église actuelle, était d’un autre abbé Pierre, qui passait, au seizième siècle, pour l’auteur des réfections et embellissements exécutés au monastère pendant la grande époque romane. Par conséquent ce devait être l’un des trois abbés Pierre qui se rencontrent au douzième siècle. Vers le milieu du seizième siècle, cette troisième tombe fut transférée sous l’arcade de la porte du cloître, ce qui va donner lieu d’en parler. Des dessins des trois tombes sont conservés à la Bibliothèque nationale, mais ils ont trop peu de fidélité pour qu’on s’y arrête (1).
On a du reste dans les Mémoires de l’Académie de Dijon, volume de l’année 1829, un dessin — est-il bien exact? — de la plus remarquable de ces trois tombes, celle de l’abbé Raymond. Le monument est présenté, dans le compte rendu publié à ce sujet par M. Févret de Saint-Mesmin, comme un retable d’autel de -la sainte Vierge, dont l’image figure en effet sous le cintre de l’arcade. Mais, en se reportant au dessin de la Bibliothèque nationale et aux notes des Bénédictins, il est aisé de reconnaître, dans le morceau de sculpture signalé par M. de Saint-Mesmin, le mausolée de l’abbé Raymond. Ce monument, d’ailleurs, fut découvert (1828) dans le mur de l’église Saint-Bénigne, du côté du nord, vers l’un des angles du pignon du transsept. Il se trouvait alors dans un petit bâtiment annexe de l’église, maintenant démoli, qui, construit vers la fin du dix-septième siècle, servit d’abord de sacristie,
(1) Bibl. nat., coll. de Bourgogne , LXXIII, fol. 185-187. — Ibid., fr. 20891, fol. 104. — Cf. E. Petit, Hist. des dites de Bourg., t. VI, p. 224, pi. 14.
(2) Mèm. de l'Académie de Dijon, ann. 1829, p. 255. — Dans le dessin qui accompagne le compte rendu de M. de Saint-Mesmin, la statue où les Bénédictins voyaient saint Bénigne, est représentée tenant une palme de la main droite et une couronne de la main gauche. Il y a ici une erreur de part ou d’autre, soit qu’il s’agisse d’un saint différent de saint Bénigne, soit que la caractéristique mise dans la main gauche de la statue ait été un livre au lieu d’une couronne.
(3) Archiv. de la Côte-d’Or, V 2, liasse?, travaux de 1833.
puis de salle du chapitre (planche XVIII), et redevint plus tard une sacristie. Or c’est l’endroit même où les Bénédictins nous montrent le tombeau de l’abbé Raymond. Tombeau toujours existant, mais noyé dans la maçonnerie, ainsi peutêtre que celui qui en était voisin. « La Commission des Antiquités, dit M. de Saint-Mesmin, avait d’abord pensé qu’il serait convenable de rendre à la lumière ce dernier reste des anciens ouvrages de sculpture qui décoraient l’église abbatiale de Saint-Bénigne. Les démarches de la commission (particulière) nommée à ce sujet n’ont pu avoir le succès qu’on en espérait ; la crainte d’ébranler la voûte sous laquelle le retable est resté, s’étant opposée à son déplacement (2). » M. Macquet, architecte, chargé des travaux de restauration à Saint-Bénigne, pendant les années 1830 et suivantes, écrit dans un de ses rapports : « En reconstruisant le pignon nord de l’église, on a remarqué plusieurs baies en plein cintre, avec des tympans ornés de bas-reliefs, dont l’un est encore dans l’épaisseur du mur; un autre est déposé au musée de la Commission des Antiquités (3). » Celui-ci provient de la porte du cloître et nous en parlerons.
Aux pieds de l’abbé Raymond, reposait sous une simple dalle un religieux nommé Hugues, son parent. Hugues fut chambrier de l’abbaye; et son épitaphe lui fait un mérite de son administration et de ses constructions, « ministrator bonus et bonus .ædificator (4). » Qu’a-t-il construit? En quel temps mourut-il? La réponse précise à ces questions nous manque. Le nécrologe porte aux calendes de juillet : « Hugo camerarius », d’une écriture du treizième siècle. Un mot des Annales brèves range également l’abbé Raymond parmi les moines constructeurs (5).
L’œuvre architecturale du douzième siècle, le narthex. — Le siècle où l’art roman atteignit son apogée et nous donna Cluny et Vézelay, vit s’embellir d’un nouveau lustre le monument
(4) G. Dumay, Epigraph. bourguign., p. 135. — L’ouvrage de M. Dumay, inséré dans les Mém. de la Comm. des Antiquités, renseigne largement sur toutes les sépultures de Saint- Bénigne. De nouveaux documents ont permis de rectifier, très rarement, des interprétations de textes et des conjectures sur l’époque où vivaient les personnages. De là les quelques différences que l’on remarquera entre les conclusions de M. Dumay et les nôtres.
(5) Annal, brev. — Ad. ann. 1241 : Hoc anno obiit bonæ memoriæ domnus abbas Raymundus illius ecclesiæ, qui construxit grangiam... infra hanc abbatiam. — Il s’agit de la grange ou cellier attenant de la maison abbatiale, dont on parlera dans la suite. Ce cellier différait de celui qui existe place Saint-Bénigne.
élevé à la gloire de saint Bénigne. Malheureusement, il reste peu de traces des travaux qui agrandirent et ornèrent le monastère à cette époque. Cependant, grâce aux débris subsistants et à quelques données fournies par l’ouvrage de dom Plancher ou par les notes manuscrites d’autres religieux, l’œuvre architecturale du douzième siècle à Saint-Bénigne peut être étudiée.
Les constructions principales de cette époque furent le narthex ou prolongement des nefs de l’église, et les cloîtres.
Par la planche V on se rendra compte dû plan du narthex, dont la profondeur n’a cependant pas été déterminée faute d’éléments. La base entière du pilier à quatre retombées marqué sous la lettre D a été trouvée encore en place. De plus les pieds-droits du portail de l’église actuelle appartiennent certainement au narthex de la basilique romane. Avec ces deux points de repère on obtient le dessin qui a été tracé. Le narthex avait' donc, comme la basilique, cinq nefs.
Vu l’emplacement du pilier dont la base a été découverte, la façade occidentale de l’église de l’abbé Guillaume fut démolie lors de la construction du narthex. C’est un motif de présumer que l’ouvrage s’est exécuté à la suite de l’incendie de 1137. Le vestibule, probablement en bois, qui avait existé jusque-là, fut consumé. Toute la façade de l’édifice, léchée par les flammes, aura subi de graves dégâts, et fut en conséquence éliminée dans un aménagement nouveau.
Aussi bien les profils du pilier et les sculptures subsistantes du portail (planche XV) dénotent une époque qui confirme l’opinion émise sur la date de la construction du narthex.
Le pilier était un massif carré ayant à la plinthe 2 mètres 38 d’épaisseur. Des pieds-droits ou pilastres, appuyés à des dosserets, formaient les quatre faces, et des colonnettes meublaient les redents. La base, intacte, présente le profil de la base attique, avec ces traits particuliers : un listel relevé, et le tore inférieur fortement développé. Une doucine allongée amortit la plinthe.
(1) La planche XV donne le dessin du côté du portail qui est à main gauche en entrant : le côté parallèle est semblable. Il n'y a pas à tenir compte de la cinquième colonne dont quelques contours apparaissent sur la droite du dessin : cette colonne est une addition moderne. La partie où est encastré un tympan du douzième siècle, date elle-même du quatorzième. Mais les pieds-droits et les colonnes qui meublent les redents sont des restes du narthex. Ce qui semble une bague, à la partie supérieure des anciens fûts, est en réalité l’astragale, que surmontait un chapiteau portant une statue. Les fûts cylindriques exhaussant aujourd’hui ces fûts ont été posés depuis la Révolution. Mais les retraites arrondies et décorées de palmettes,
Ces caractères reportent, de prime abord, à une assez haute époque, à la fin du onzième siècle ou au commencement du douzième. Mais de nombreuses observations permettent de constater qu’en Bourgogne le progrès artistique retarde, en général, d’un demi-siècle sur la Champagne et l’Ile-de-France. A Dijon, le pilier étudié pouvait , disons mieux , devait se construire vers 1140 et en deçà.
Quant aux pieds-droits du portail de l’ancien narthex , devenu le portail de l’église ogivale (planche XV), ils sont d’un travail, sinon plus soigné, du moins plus orné que la base du pilier. Des différences sensibles se remarquent également dans les profils des bases des colonnes : ainsi, au pilier, le tore inférieur dessine un demicercle surhaussé, et au portail, ce même tore ne décrit qu’un quart de cercle aplati. Néanmoins les ressemblances entre les deux pièces comparées sont suffisantes pour attester à peu près la même époque. Un portail monumental est d’ordinaire traité à part, et reçoit une décoration plus riche que d’autres membres de l’édifice. Le style roman se prête à la plus grande variété de forme : le tore arrondi et le tore aplati s’y rencontrent simultanément. Enfin rien n’empêche d’admettre que les sculptures du portail ne soient postérieures de vingt ou trente ans à la construction du gros œuvre du narthex (1).
D’autre part, ces sculptures, vraiment belles, du même spécimen que celles du vieux portail latéral de Notre-Dame de Châlons, n’ont pas encore tout ce relief et cette ampleur de dessin qu’on admire, chez nous, à la porte latérale de Saint-Philibert, qui est du treizième siècle commençant. Un mode dérivé du style byzantin s’y accuse toujours avec force (2). Aussi les experts dans la science du classement chronologique des édifices prononcent, sans hésiter, que ce travail fut exécuté sous Philippe- Auguste, et leur pensée s’arrête à la première moitié du règne de ce prince (3).
C’est donc de 1137 à 1200 environ que fut
les tailloirs qui surmontent le tout, appartiennent, comme les astragales, au travail primitif.
(2) Les notes des Bénédictins (Bibl. nat., coll. de Bourgogne, XIV, ]). 12ô verso) attestent que dans l’imagerie du portail « les draperies étaient fort colées ». Et l’ouvrage de dom Plancher porte spécialement au sujet des huit statues latérales dont on va parler : « Ces huit grandes figures (six pieds et demi de haut) sont très plates. »
(3) C’a été le jugement émis devant nous par M. Léon Charvet, inspecteur de l’enseignement des Arts du Dessin et des . Musées. M. de Lasteyrie est du même avis.
élevé le narthex ou prolongement de la basilique de Saint-Bénigne : vers le même temps que le porche de Saint-Vincent de Mâcon, ou un peu après ; vingt ou trente ans avant le narthex de Cluny. Les religieux des différents monastères avaient besoin de ces vestibules pour accomplir certaines cérémonies liturgiques et pour rassembler les pauvres. En cas d’interdit, des porches spacieux et fermés offraient le moyen de réunir quelquefois le peuple pour des prédications. Avec le goût plus développé des choses de l’art, tel qu’il régnait alors, on ne se contenta plus de modestes appentis dressés en avant des églises ; on voulut et on bâtit des annexes qui rivalisaient de beauté avec la basilique proprement dite.
Toutefois, en donnant le nom de narthex au prolongement des nefs de Saint-Bénigne exécuté au douzième siècle, nous n’entendons pas dire qu’il y ail eu là un édifice tout à fait distinct et séparé de l’église, nous inclinons même à croire le contraire. Il est possible que les cinq nefs aient alors été reconstruites jusqu’au transsept, au moins jusqu’à l’autel de la Croix, et que les dernières travées près du nouveau portail aient reçu, par quelque aménagement, ou simplement par l’usage, la destination d’un vestibule. Les Statu ta que nous publions dans l’Appendice, et qui se réfèrent à l’état de la basilique après son agrandissement, dénomment la zone de ces travées tantôt « nef de l’église », tantôt « vestibule de l’église », mais surtout de la première manière. Sous le bénéfice de cette explication, nous gardons le nom dé narthex, pour prévenir toute confusion entre l’œuvre de l’abbé Guillaume et celle du douzième siècle (1).
Portail du narthex. — Dom Plancher a longuement décrit le portail du narthex qu’il faisait, à tort, remonter au onzième siècle. Sa description et le dessin qu’il y a joint (2) font connaître une de ces remarquables compositions, si vite écloses dans l’atmosphère de foi du moyen âge, et péniblement imitées par l’art chrétien moderne. Frontispice de tout le monument, ce portail en rappelait les principaux vocables : le Dieu sauveur, la sainte Vierge, saint Bénigne. Voici l’exposé sommaire du dessin conservé.
(I) Statut ., folios du ms. 33, 128, 129, 130, 133. — De la confrontation des passages indiqués, il résulte qu’il n’y avait pas à Saint-Bénigne, comme en d’autres églises, un vestibule aménagé latéralement entre la basilique et le cloître. Mais les dernières travées près du portail tenaient lieu de vestibule. Ainsi, pour le jeudi saint, les pauvres auxquels on devait laver les pieds, com-
La statue du martyr, de taille surélevée, d’une pose hiératique, orne le trumeau de la porte à deux battants. Prêtre-apôtre, saint Bénigne .est revêtu des ornements sacerdotaux, porte la mitre orientale, et appuie sa main droite sur une crosse de forme antique, c’est-à-dire, sans volute et surmontée d’une simple traverse. Martyr, il tient de la main gauche une palme.
Ajoutons, d’après une épave — la tête de cette statue — recueillie au Musée archéologique, que l’image du saint devait avoir une expression d’austère grandeur, très propre à inspirer le sentiment religieux. Nous avons fait reproduire cette tête, planches XV et XVII, comme un spécimen de la statuaire de l’époque.
Couronnant la statue, un dais se silhouette, dans le dessin, avec les caractères du quatorzième siècle : indice d’une réfection pour ce détail.
Au-dessus du dais, appuyée au linteau de la porte, la sainte Vierge, assise, tient l’enfant Jésus sur ses genoux. Les . deux personnages sont drapés dans un ample costume. A droite et à gauche, se développent sur le linteau les scènes évangéliques de Noël et de l’Épiphanie.
Le tympan représente Notre-Seigneur Jésus- Christ assis sur un trône, et entouré de deux chérubins, des symboles des évangélistes, de l’Église et de la Synagogue.
Sur les voussures des archivoltes, à commencer près du tympan, défilent une théorie d’anges, puis les détails de la fuite en Égypte et du massacre des Innocents, enfin les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse; au sommet, quelques arabesques ; aux retombées, d’un côté le complément des scènes de l’Épiphanie, de l’autre l’Annonciation et la Visitation.
Dans les pieds-droits, huit statues meublent la partie supérieure des redents : à main droite, partant de la porte, un roi, saint Pierre, Moïse, l’énigmatique reine Pédauque; à main gauche, un roi, saint Paul, un pontife nimbé, un roi. Il serait difficile d’identifier les figures royales, et surtout la reine au pied d’oie, mystère de la statuaire médiévale, type créé, dit-on, par un mythe germanique où la reine Berthe, mère de Charlemagne, représente la déesse « Berchta, Perchta
mençaient par assister, avec les amis et les serviteurs des moines, à la messe qui se célébrait à l’autel de la Croix. Or il est dit de toute cette assistance, groupée entre cet autel et la grande porte, qu’elle se trouvait dans le vestibule, « in vestibulo ecclesiæ introducuntur ».
(2) Hist. de Bourgogne , t. I, p. 502.
— la brillante », avec des pieds d’oiseau. Pareille statue se voyait ailleurs qu’à Dijon : à Nevers, à Saint-Pourçain (Allier), à Toulouse, etc.
Le pontife nimbé et tenant un livre ouvert, qui vient à la suite de saint Paul, est, d’après dom Plancher, saint Grégoire de Langres, fondateur de l’abbaye.
Une remarque intéressante est de voir saint Pierre et Moïse représentés l’un à côté de l’autre. Le moyen âge n’avait pas perdu les primitives traditions chrétiennes. Grâce à une lecture assidue des Pères et des auteurs ecclésiastiques, on savait alors considérer saint Pierre comme le Moïse du nouvel Israël. Saint Bernard, au Livre de la Considération, compare le pape aux grandes figures scripturaires, et reconnaît en lui le caractère distinctif de chacune d’elles : « Tu primatu Abel... auctoritate Moyses... potestate Petrus. » Or, pour Moïse et saint Pierre, il emploie des termes vraiment synonymes. Un peu auparavant, le pape saint Grégoire VII, écrivant à saint Hugues de Cluny, lui fait part d’une plainte qu’il adresse parfois à Jésus-Christ : « Seigneur, si vous imposiez un tel fardeau à Moïse ou à Pierre, ils en seraient accablés. » L’antique formule n’a pas changé : « Quand Jésus-Christ monta au ciel, à Moïse succéda Pierre, à qui est confiée la nouvelle église de Dieu. » Ainsi le chef des Hébreux et le prince des apôtres étaient rapprochés par un parallélisme fondé et compris. C’est à ce titre qu’on les avait placés l’un près de l’autre dans le portail de Saint-Bénigne.
Ce beau portail roman avait été conservé dans l’église ogivale, mais toute l’imagerie a péri sous le marteau révolutionnaire, et les réparations que l’on y a faites après la Terreur manquent absolument de goût.
Tympan d’une porte secondaire de la basilique. — Il n’est pas probable qu’à Saint-Bénigne une cloison pleine ait séparé le narthex du corps de l’église. Ce n’est donc point d’une porte de communication entre ces deux parties de l’édifice que provenait un tympan du douzième siècle, encastré au quatorzième dans le mur du petit porche de l’église actuelle. Il ornait plutôt soit la principale entrée de la crypte, soit une porte secondaire de la façade du narthex. L’imagerie de ce tympan a aussi été détruite en 1793, et l’on n’y
(I) Hist. de Bourgogne, 1. 1, p. 520. — A la Bibliothèque nationale, le tome XIV de la collection de Bourgogne contient, p. 122,
voit plus qu’une partie de l’inscription gravée sur la bordure , en majuscules du douzième siècle (planche XV). Dom Plancher en a publié un dessin, qui permet de s’en faire une idée (1).
Le sujet était la passion de saint Bénigne. Au centre le martyr, debout, la tête inclinée, expire dans les tourments. La colombe — son âme — s’envole, et la main divine, sortant des nuées du ciel, s’étend pour la recevoir. Deux bourreaux agenouillés scellent les pieds du saint dans la pierre; deux autres, debout à ses côtés, lui transpercent les flancs de leurs lances. Trois autres bourreaux assistent au supplice également armés, les uns de lances, l’autre sans doute d’une barre de fer. Un d’eux se tient à genoux devant l’empereur Aurelianus, qui siège à l’extrémité de la scène du côté droit du martyr. A l’autre extrémité est assis le comte Terentius.
Une inscription couvrait toute la bordure ; elle contenait les noms des trois principaux personnages, et quatre vers. Sur le ruban circulaire on lisait, et on lit encore, au-dessus jadis de la statue du saint : sanctus Benignus, et à l’extrémité qui se trouvait à la gauche du saint (droite du spectateur) : Terencius cornes. Par conséquent on devait lire parallèlement, à l’autre extrémité : reæ Aurelianus .
Les quatre vers se développaient, les deux premiers sur le bord inférieur du tympan, les deux autres en haut, sur le bord cintré, dans les intervalles laissés entre les noms :
[Te simul insu\nm cornes et rex Aurelianus Mactant non dignum tant sœva morte Benignum ;
[Pro Christo ri\on vane gravissi[ma sustinu]isti,
Nunc tibi. vivere donat in œtliere Visio Qhristi.
Nous traduisons : — Saint Bénigne, dans leur aveugle fureur, le comte de Dijon et l'empereur Aurelianus vous font injustement subir d’affreuses tortures et la mort. Mais ce n’est pas en vain que vous avez souffert pour Jésus-Christ les plus cruels tourments ; maintenant la vision de Jésus-Christ dans le ciel vous fait jouir de l’éternelle vie.
Les mots entre crochets du texte latin sont restitués, mais presque à coup sur, semble-t-il. Les autres sont les mots qui sont encore lisibles maintenant, ou qui l’étaient au dix-huitième siècle..
Ajoutons quelques remarques pour justifier
le dessin à la main que dom Plancher a fait graver. Le dessin présente quelques menus détails non reproduits dans la gravure.
la restitution proposée, et y faire voir une leçon au moins très probable.
Evidemment le premier vers devait être, comme le second, un vers léonin, et la finale - anus apparaissait au premier hémistiche. Avant le mot « cornes » se lit encore n avec le signe d’abréviation équivalant à us. Or le qualificatif de « cornes » dont on ne lit plus que la terminaison -nus se rencontre complet dans un ancien manuscrit de Saint-Bénigne, n° 269, conservé à la Bibliothèque de Dijon. Au folio 206 verso, on relève les quatre vers suivants :
Centenus quinus nonagenus tune erat annus Quando, Benigne, bonis dos Gallis verba salulis.
Annis dueentis dénis septemque peractis,
Te necat insanus cornes et rex Aurelianus.
Ce quatrain rappelle l’antique tradition de l’abbaye, portant que saint Bénigne vint en Gaule sur la fin du deuxième siècle, l’an 195, et qu’il souffrit le martyre au commencement du troisième, l’an 217, suivant l’ancienne manière de compter, soit, selon les calculs modernes, 213.
Le dernier vers nous livre donc l’épithète qui était gravée sur le tympan avant le mot « cornes ». Les autres mots « Te simul » se présentent d’eux-mêmes.
Si l’on confronte le troisième vers de l’inscription du tympan avec les notices martyrologiques concernant saint Bénigne, on ne saurait beaucoup hésiter à admettre l’exactitude du texte rétabli.
Les cloîtres. — A l’époque où l’on bâtit le narthex, furent reconstruits le grand et le petit cloître. Le grand s’étendait au nord de la basilique, entouré des bâtiments réguliers : chapitre,
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, notaires et tabellions, protoc. E, 2174, fol. 15. — En 1456, le peintre dijonnais Adam Dumont fait marché avec l’abbé de Saint-Bénigne, Hugues de Montconis, « de peindre de bonnes couleurs les sablières, les tirants, les pousteaulx de bois portant les sablières, les liteaulx et les rondeaulx des quatre pans du grand cloistre de saint Bénigne, et de peindre esescussons qui sont es tirants les armes telles que Me1 2' l’abbé lui vouldra dire, et au long des sablières es escussons qui y sont... »
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, bibl., ms. 124, p. 36. — Dom Lanthenas écrivait vers 1675 : « Les cloîtres étaient plus riches que beaux, l’azur et l’or n’ont pas été épargnés aux chapiteaux des colonnes, desquelles plusieurs sont de marbre et presque aucune de pierre commune, excepté le côté de l’église, qui est plus moderne que l’église même et que les trois autres côtés qui furent préservés de la ruine, n’y ayant que celui qui la joint qu’il fallut démolir. »
Bibl. nat., coll. de Bourg., t. XI. — Les Annales manuscrites de Saint-Bénigne, pour les années 1673-1689, portent, fol. 493 : « Pour faire je ne sais quelle porte de service et autre ouvrage, on démolit une muraille avec une belle porte ronde qui y était pratiquée, et les pierres furent retaillées à l’appétit de l’entrepreneur pour servir à son ouvrage, Sont on lui fournissait la matière. Les démo-
dortoir, etc. Le petit, séparé du grand par l’aile de bâtiments située â l’est, se’ développait dans cette direction, parallèlement au grand cloître, mais sur un plan plus restreint, et n’atteignait point l’église : le cimetière contournait toute la rotonde. Ce petit cloître était à l’usage des novices.
Les cloîtres romans existaient encore, mais très délabrés, au milieu du dix-septième siècle, à l’arrivée des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Ce sont les notes laissées par ces religieux, jointes à quelques autres documents, qui renseignent au sujet de ces constructions.
Sur le grand cloître, il n’y eut peut-être pas une voûte en pierre, mais une charpente apparente. Une indication en ce sens se rencontre, au quinzième siècle, dans les conditions d’un marché. Alors le peintre dijonnais Adam Dumont se chargea de « peindre de bonnes couleurs les sablières, les tirants, etc., des quatre pans du grand cloistre de saint Bénigne (1). » Néanmoins la claire-voie se composait de colonnes en marbre ou en pierre, doubles à certains intervalles, et portant des chapiteaux ornés de sculptures. Le petit cloître avait même genre de colonnes, et peut-être était-il voûté en pierre (2).
Afin de décorer ces galeries si souvent parcourues par les moines ou par leurs hôtes, on sculpta avec soin les encadrements de deux portes ouvrant sur le grand cloître, celle de l’église et celle du réfectoire. L’une et l’autre sont connues par leurs tympans conservés au Musée archéologique de Dijon (3).
Tympan de la porte du réfectoire. — Le tympan de la porte du réfectoire est une des pièces
litions entraînèrent la chute d’une muraille qui faisait anciennement un côté du petit cloître des novices, et où l’on voyait encore toutes les arcades et piliers qui en soutenaient la voûte. Ces piliers étaient de la même figure qu’on en voit encore pour le présent (c’est-à-dire, on va le constater plus loin, avant 1 682) dans le grand cloître, dont plusieurs colonnes sont rondes et plusieurs doubles : elles étaient de ces anciennes pierres fusiles, selon quelques-uns, c’est-à-dire jetées en moules ou, selon d’autres, polies à la manière du marbre auquel elles ont beaucoup de rapport. » Et folio 553 : « En 1677, un nouveau chapiteau taillé à la gothique fut posé à l’une des colonnes de l’ancienne église (la rotonde) qui en avait besoin, et on en trouva un propre à cet usage dans les débris de l’ancien cloître des novices, qui était au côté oriental du dortoir... En 1688, une nouvelle chapelle (un nouvel autel) fut faite (à l’extrémité du premier collatéral du midi, vieille église). Les colonnes de l’autel sont de marbre ou pierre fusile, et on été tirées de l’ancien cloître, qui en était soutenu jusqu’en l’an 1680. » — Aux Archiv. de la Côte-d’Or, H, 18, fonds Saint-Bénigne, le marché pour la reconstruction du dernier côté du cloître est daté de 1682.
(3) Catalogue , nos 1138 et H 39. — Mèm. de la Comm., t. I, p. 155; X, pp. 140 et 187.
curieuses de l’art chrétien. On en trouvera la reproduction phototypique à la planche XVII de ce volume. Dom Plancher en a publié un dessin qu’on peut également consulter (1)*. Sur ce tympan est représenté Notre-Seigneur Jésus- Christ assis à table avec neuf de ses disciples. Il tient un pain d’une main, et de l’autre il le bénit. A sa droite est saint Pierre, tenantles clefs ; saint Jean est à gauche, la tête appuyée sur la poitrine de son Maître. Le Sauveur a le nimbe crucifère. Les convives qui l’entourent sont aussi nimbés, excepté saint Jean que sans doute son privilège distingue -assez. La plupart ont dans leurs mains des ustensiles de table et des vases remplis de breuvage ou chargés de quelque mets. Un onzième personnage, de profil, sans nimbe, seul de son côté, fléchit le genou devant le milieu de la table, et tient de la main droite un poisson. L’attitude des disciples exprime l’étonnement : plusieurs contemplent leur Maître avec un regard scrutateur.
Sur la bordure cintrée du tympan restent quelques lettres de l’inscription suivante, relevée par dom Plancher :
Esca Deus milis, fons vivus veraque vitis;
Pro vitœ meritis sacer est cibus Israelitis.
— Dieu est l’aliment plein de douceur, la fontaine d’eau vive, et la véritable vigne. Il est la nourriture sacrée dont se rassasient ses serviteurs pour prix de leurs mérites.
Cette inscription a semblé, mais ce* n’est plus vérifiable pour nous, un peu plus ancienne qu’une autre, gravée sur la ligne du diamètre, dont voici le texte :
Cum rudis ante forent, dédit hune michi Pelrus lionorem
Mutans horrorem forma meliore priorem.
— Comme j’étais dépourvue d’ornement, Pierre m’a donné cette décoration; il a remplacé par une belle parure l’aspect négligé que j’avais auparavant.
L’ornementation architecturale de la porte du réfectoire, et peut-être de la salle entière, est ainsi attribuée à l’un des abbés Pierre dont on a parlé, mais sans désignation précise de celui qui est visé parmi tant d’homonymes.
Dans le dessin de dom Plancher on voit, audessus du tympan, une archivolte formée d’une théorie de personnages et encadrée de belles moulures.
La sculpture du tympan est d’une bonne exé-
(1) Hist. de Bourgogne , t. I, p. 520.
(2) S. Aug. In Joan. tract. 123. — Piscis assus est Christus
cution, sans délicatesse toutefois. Les physionomies sont animées et expressives. L’ensemble a un caractère profondément religieux. Mais, comme en général dans la statuaire du douzième siècle, il y a trop de raideur, un faible relief, manque de proportions.
On ne saurait se méprendre sur le sujet, qui est la Cène eucharistique. Dix apôtres seulement sont représentés; mais les sculpteurs et les peintres ne s’astreignent pas toujours au nombre exact des personnages, l’espace à meubler réglant ce détail. Une autre particularité se comprend moins vite. Avec qui faut -il identifier l’apôtre qui fléchit le genou devant la table et tient un poisson? La présence du poisson parmi les mets serait-elle une allusion à l’un des repas de Notre-Seigneur avec ses apôtres après la Résurrection ? Il existe en effet un lien mystique entre la Cène et ces repas, celui surtout qui fut pris au bord du lac de Tibériade, à la suite de la seconde pêche miraculeuse. Ce lien était bien connu dans les cloîtres, où on lisait assidûment les commentateurs des Livres saints. De sorte que les deux faits pouvaient être unis dans une même conception idéale.
Saint Augustin, expliquant le récit de la seconde pêche miraculeuse {Joan., xxi), s’exprime ainsi : « Dans le repas que le Seigneur prépara lui-même pour les sept disciples, avec le poisson qu’ils avaient vu cuire sur les charbons, auquel il ajouta ceux qu’ils avaient pêchés, et le pain, le poisson grillé n’est autre que le Christ, qui souffrit les douleurs de la passion, « piscis assus » est Christus passus » ; le pain aussi est le Christ, véritable pain descendu du ciel. L’Église est incorporée au Christ (par l’Eucharistie) afin de pouvoir partager son bonheur éternel (2). » Le vénérable Bède, non moins lu que saint Augustin dans les abbayes, a inséré le mot du grand docteur parmi ses propres commentaires.
En confrontant la sculpture qui ornait le tympan du réfectoire de Saint-Bénigne, avec d’autres sculptures où est traité le même sujet, on s’explique le détail dont le sens échappe à première vue. Le personnage agenouillé devant la table, faisant peut-être la venia avant de se retirer, est Judas l’Iscariote.
Au Musée de la ville de Dijon, un diptyque en ivoire, du quinzième siècle, catalogué n° 1531 (ancien 944), présente la Cène entre autres sujets.
passus; ipse est panis, qui de cœlo descendit; huic incorporatuv ecclesia ad participandum beatitudinem sempiternam.
Il est hors de doute, vu l’entier développement du thème suivi par le sculpteur, qu’il s’agit ici de la sainte Cène. Or, on compte quatorze apôtres ou disciples, et l’un d’eux, comme au tympan du réfectoire de Saint-Bénigne, fléchit le genou devant la table. De plus, il est nettement identifié par deux traits caractéristiques. Notre-Seigneur Jésus-Christ, sur la poitrine de qui saint Jean est incliné, élève sa main droite, et de la gauche il met un morceau de pain dans la bouche du disciple qui est à genoux. En môme temps ce disciple étend sa main sur la table et y prend un poisson, qui était servi sur un plat. On a évidemment dans ces détails la traduction de ces versets de l’Évangile : « En vérité, en vérité — dit Jésus — je vous dis que l’un de vous me livrera. A ces mots, les disciples se regardaient l’un l’autre, ne sachant de qui il parlait. Et, fort affligés, ils se mirent chacun à lui dire : Est-ce moi, Seigneur? Mais il répondit : C’est un des douze, et qui met la main au plat avec moi. Le disciple que Jésus aimait étant sur son sein, Simon-Pierre lui fit signe, et lui dit : Qui est celui dont il parle? Lui donc s’étant penché sur le sein de Jésus : Qui est-ce, Seigneur? lui dit-il. Jésus répondit : C’est celui à qui je vais présenter du pain trempé ; et trempant du pain, il le donna à Judas l’Iscariote. Et dès que Judas eut pris le morceau, Satan s’empara de lui. Jésus lui dit : Ce que vous faites, faites-le au plus tôt. Aussitôt donc que Judas eut pris le morceau, il sortit. »
D’une façon moins complète et moins précise, le sculpteur du tympan de Saint-Bénigne, ou le moine qui le dirigeait, a certainement représenté le meme tableau. C’était, au moyen âge, le type consacré de la sainte Cène, dans la série des mystères de la Passion. On le voit encore à Aixla-Chapelle, sur la chasse de Notre-Dame, monument d’orfèvrerie de la fin du douzième siècle ; sur un cuivre repoussé, datant du treizième et conservé au Musée de Cluny ; enfin dans des verrières, et des manuscrits ornés de miniatures (1).
Le poisson, dans la main du traître, avait donc le même sens que sur les murs des catacombes. Il figurait le Christ, victime des péchés des hommes. On relève, avec intérêt, cette preuve de la persistance des traditions chrétiennes.
Ainsi les moines faisaient tourner les choses
(I) M. E. Male, clans son livre de l'Art religieux du treizième siècle en France , cite, à ce sujet, p. 298, les vitraux de Bourges, de Laon, de Tours, consacrés à la Passion; et les mss. de la Bibl.
de l’art à l’instruction et à l’édification de leurs âmes. Cette pièce de sculpture, à l’instar d’une homélie, leur suggérait la pensée du festin eucharistique et du banquet céleste qui en est le fruit, au moment où ils allaient prendre la nourriture corporelle. L’avertissement devait être d’autant plus efficace qu’il était réitéré, au réfectoire même, par une pieuse cérémonie observée avant le repas.
« Les jours ordinaires — lit-on dans l’ancienne recension des Coutumes de Saint-Bénigne — les hosties qui n’ont pas été consacrées sont portées au réfectoire, au son de la clochette, par le sacristain de semaine, et divisées en parcelles égales, dans deux vases décemment préparés pour cet usage. Ensuite les parcelles sont distribuées à ceux qui n’ont pas communié ce jour-là, par les deux prêtres qui sont de semaine pour les deux messes. »
On sait qu’au douzième siècle et plus tard les hosties n’étaient pas minces et petites comme aujourd’hui, mais de dimensions beaucoup plus fortes. Les communiants recevaient donc seulement une parcelle. On avait aussi coutume, ordinairement, de présenter à l’offrande plus d’hosties qu’il n’en fallait pour la communion, et, l'offrande terminée, deux parts étaient faites, l’une comprenant les hosties destinées à être consacrées, l’autre les hosties surérogatoires. Celles-ci, simples eulogies, étaient détournées, puis distribuées comme il vient d’être dit, avant de commencer le repas. Elles rappelaient à tous les religieux le sacrement divin, et ceux qui n’y participaient que par cette compensation emblématique, devaient désirer y participer réellement.
Tympan de la porte du cloître. — Le tympan de la porte du cloître — porte qui mettait en communication le cloître et l’église — offre un type plus connu, déjà représenté dans le portail du narthex : au centre, Notre-Seigneur assis, tenant un livre, et environné d’un nimbe ovale soutenu par quatre anges ; à droite et à gauche, les symboles des quatre évangélistes.
Un travail mieux soigné que dans le tympan de la porte du réfectoire caractérise ici la sculpture. Le dessin est plus souple, le mouvement plus animé, le relief plus fort. Il y a un sensible progrès artistique.
nat. lat. 1077 (treizième siècle), n. acq. lat. 1392 (quatorzième siècle). Ce n’est sans doute qu’à l’époque de la Renaissance que fut abandonné le type traditionnel.
On relève trois inscriptions complètes, moins un mot facile à restituer. D’abord sur les pages du livre ouvert, que tient Notre-Seigneur :
Sum finis, mm principium mundique Creator.
Ensuite sur la bordure cintrée :
Cum sil subjectum fini quodcumque videtur,
Sola Dei [: nullo ] majestas fine tenetur.
Enfin sur la ligne diamétrale :
Reddidit amissum michi Pétri cura decorem
Et dédit antiqua formam multo meliorem.
Nous traduisons seulement les derniers vers, où le nom de l’abbé Pierre reparaît : — J’avais perdu ma beauté, mais le zèle de Pierre me l’a rendue, et supérieure à ce qu’elle était anciennement.
Les caractères employés dans ces inscriptions sont mélangés, mais les majuscules du douzième siècle dominent parmi eux. Plusieurs mots ont leurs lettres conjointes et enclavées, comme si l’on s’était fait un jeu d’obtenir ce résultat, car on pouvait graver des lettres moins fortes. Pareille disposition et mêmes caractères se voient dans les titres et en tête des alinéas d’un martyrologe de Saint-Bénigne, du douzième siècle, qui fait partie d’un manuscrit provenant de l’abbaye, n° 379, actuellement à la Biblothèque de Dijon.
A QUEL ABBÉ PlERRE DOIT-ON ATTRIBUER LES RESTAURATIONS ET EMBELLISSEMENTS DU* DOUZIÈME siècle ? — Avant de poursuivre l’étude de l’œuvre architecturale du douzième siècle, on se demande quel est l’abbé Pierre dont le nom vient de se rencontrer deux fois dans les inscriptions. Une donnée encore se joint aux précédentes, pour aider à résoudre le problème. A l’angle nordest du cloître était la statue d'un abbé représenté à genoux devant saint Pierre, par conséquent d’un abbé qui avait pour patron le prince des apôtres.
Quelle est la juste portée des deux inscriptions relatives à l'abbé Pierre ? De quelle œuvre le proclament-elles l’auteur, et dans quel sens?
Il s’agit naturellement de l'ouvrage exécuté pour orner les portes où se lisaient les inscriptions. Si l’on eût visé un objet plus étendu, le cloître entier par exemple, une seule inscription eût suffi, on l’aurait formulée autrement et gravée autre part que sur les tympans des portes.
Ensuite, du moment qu’on fait hommage de ce travail à l’abbé Pierre, c’est que les frais en ont été acceptés personnellement par lui, au lieu d’être laissés à la charge du couvent. Au douzième siècle, en effet, les abbés jouissaient déjà d’une mense particulière.
Ainsi, d’après la première inscription, l’abbé Pierre, de ses deniers, fit décorer par de belles sculptures la porte du réfectoire, demeurée jusque-là sans ornement. D’après la seconde, de ses deniers encore, l’abbé Pierre fit restaurer avantageusement la porte du cloître, qui avait subi des dégâts . N’y a-t-il point dans cette seconde inscription une allusion aux ravages de l’incendie de 1137, et aux travaux de réfection qui s’ensuivirent? L’abbé signalé pourrait donc être Pierre Ier dit de Genève, ou Pierre II, son successeur immédiat. Ce fut peu après eux, sous l’abbé Philippe, en 1147, que le pape Eugène III consacra l’église restaurée.
Dans cette opinion, la différence que présentent sous le rapport de l’exécution les deux tympans, viendrait de l’emploi de deux mains différentes. De même, si les textes qui couvrent les bordures circulaires paraissent réellement avoir été gravés un peu plus tôt que les textes inscrits sur les lignes diamétrales, où se lit le nom de l’abbé Pierre, le fait s’expliquerait sans difficulté. Ce n’est probablement pas du vivant de l’abbé loué par ces inscriptions, que son éloge aura été ainsi gravé. La statue plus haut mentionnée, et qui le représenterait, suivant la tradition recueillie par les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, ne dut être érigée non plus que sous ses successeurs. Si l’auteur do l’embellissement des deux portes est Pierre 1" ou Pierre II, ce serait vraisemblablement l’abbé Philippe (1145-1175) qui aurait présidé à ces témoignages de la reconnaissance des religieux. Or les caractères gravés par les lapicides sur les deux tympans étaient certainement en usage à Saint-Bénigne au temps de l’abbé Philippe. Ils se rencontrent, par exemple, dans une charte de 1154, que cet abbé déclare avoir fait rédiger, à propos des droits de justice dont jouissait l’abbaye à Corcelles-les-Monts (1). Le martyrologe déjà cité, qui contient les mêmes spécimens de lettres, fut transcrit de 1130 à 1180 environ.
Il est vrai, l’auteur du Supplément de la Chronique se tait au sujet des deux premiers abbés
(I) Archiv. de la Côte-d'Or, tonds Saint-Bénigne, H, 58, Corcelles-les-Monts.
Pierre, et relate une tradition attribuant à Pierre III dit de Grancey (1188-1204) le mérite d’avoir beaucoup fait pour l’ornement et l’utilité du monastère. Mais cet auteur, qui écrivait au commencement du seizième siècle, laisse voir, par maints passages de son récit, qu’il n’a point assez consulté les documents originaux, et il a négligé, volontairement sans doute, une quantité de choses. Il ne dit rien de l’incendie de 1137, rien de la restauration nécessitée par les ravages de ce fléau, ni de la nouvelle consécration de l’église par Eugène III. Il rapporte à Pierre VII (milieu du quatorzième siècle) le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle que Pierre Ier fit avec le duc de Bourgogne. Ne donne-t-il pas de même à Pierre de Grancey le rôle que Pierre Ier eut certainement dans l’œuvre de restauration architecturale accomplie de 1137 à 1147?
Cependant nous éviterons de rien conclure d’une manière trop précise. Pierre III, comme les deux premiers abbés du même nom, a pu contribuer aux travaux exécutés à Saint-Bénigne pendant le douzième siècle. Des consécrations d’autels, qui eurent lieu sous son gouvernement et plus de dix ans après, font présumer que certains travaux d’intérieur se prolongèrent durant d’assez longues années.
Vers le milieu du seizième siècle, l’abbé commendataire Claude de Longwy, évêque de Langres et cardinal dit de Givry, reporta la porte du cloître au transsept de l’église actuelle, à la place d’un tombeau — déjà signalé — élevé à la mémoire d’un des abbés Pierre. L’arcade sous laquelle était ce tombeau servit de baie pour la nouvelle porte, et l’on sculpta au-dessus les armes de Claude de Longwy. Quant au monument funéraire, ses principales pièces : le sarcophage, l’effigie, un bas-relief où figuraient deux anges recueillant l’âme du défunt, furent encastrés dans l’ouverture de la porte condamnée, au-dessous du tympan décrit en dernier lieu, et représentant le Christ en majesté avec les emblèmes des évangélistes. Les ossements de l’abbé ne furent point exhumés. En lui faisant un cénotaphe à l’endroit de l’ancienne porte du cloître, on paraît l’avoir identifié avec celui dont le nom était gravé sur le tympan. Tel fut le sentiment des Bénédictins, au dix-septième siècle. Ils lui attribuaient même la reconstruction du cloître. Un fragment d’inscription relevé sur le tombeau ainsi transféré nous a été conservé par eux. Mais il ne contient aucun nom, ni rien qui fasse allu¬
sion à la reconstruction du cloître, ou à la décoration des portes.
En résumé, l’abbé Pierre loué dans les inscriptions est l’un des trois premiers qui portèrent ce nom. Mais la part prépondérante dans l’œuvre de réfection qui s’accomplit au douzième siècle, revient plutôt à Pierre de Genève et à Pierre de Beaune. Sous leur administration s’exécuta en majeure partie la seconde restauration de la basilique romane.
Le nom du moine Jacques, inscrit au nécrologe le IX avant les calendes de juillet, doit être joint à celui des abbés Pierre. On lui reconnaît le mérite d’avoir, de ses deniers sans doute, rétabli la chapelle de Saint-Benoît, fait consacrer l’église avec l’autel majeur et l’autel de la Croix, renouvelé la toiture et le pavé de l’église.
Autres détails sur les constructions du douzième siècle. — Dans le réfectoire, les travaux d’embellissement ne se limitèrent pas aux sculptures dont on orna la porte. Une rosace de style roman, qui ajourait le pignon septentrional, devait dater du douzième siècle. On la voit dans le dessin de dom Prinstet, reproduit par le Monasticon gallicanum. Le bâtiment remontait, pour le plan et les gros murs, jusqu’à l’abbé Halinard, mais ce n’est qu’à l’époque de la reconstruction du cloître que l’on se mit à le décorer. Il consistait en une grande salle d’environ 40 mètres sur 10, couverte d’un plafond, auquel l’abbé Frégose (sèizième siècle) substitua un lambris en berceau. Lorsque les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur arrivèrent à Dijon, la vétusté de l’édifice dissuada ces religieux de lui maintenir sa destination : il devint un pressoir. La période révolutionnaire l’a vu disparaître entièrement.
Dans la basilique elle-même furent exécutés d’autres travaux que ceux du narthex. Comme le couronnement des murs exigeait des réparations importantes, on en prit occasion de surélever toutes les tours de l’église et la chapelle de Saint-Michel. On aimait, au moyen âge, que les chapelles dédiées à l’Archange fussent, par le niveau de leur sol et par leur faîte, des églises « excellentiores », comme on appelait à Saint- Bénigne celle que l’abbé Guillaume y avait fait construire. Elles rappelaient ainsi la célèbre église de Saint-Michel bâtie, à Rome, sur le haut du môle d’Hadrien. L’ « ecclesia excellentior », dans la basilique abbatiale, prit donc une éléva-
tion plus considérable et même, il faut l’avouer, disproportionnée. La tour de Sainte-Marie, qui renfermait l’autel de saint Michel, reçut un nouvel étage, bien appareillé et ajouré par des fenêtres géminées, dont le pilastre central et les pieds-droits étaient ornés de colonnes. Depuis lors la chapelle de Saint-Michel fut couverte d’un simple lambris avec charpente apparente. On le voit par un dessin conservé à la Bibliothèque nationale, dessin où figure, dans la même chapelle, le petit autel rectangulaire à une seule colonne, signalé par dom Plancher. Les derniers visiteurs de la rotonde trouvèrent encore en place cet autel, au moment de la démolition du vieil édifice.
Un de ces visiteurs, Louis-Bénigne Baudot, a reconnu, au bas du mur oriental de la chapelle Sainte-Marie , dans la paroi extérieure , deux tombes dont il donne le dessin, et qui étaient évidemment des stèles. Il est à croire que ces débris funéraires, employés comme matériaux ou ornements dans quelque réparation de la chapelle, provenaient de la muraille du castrum. Après l’incendie, en effet, des pierres ont pu être extraites des ruines de cette muraille. Soit donc au douzième siècle , soit plus tard , les deux stèles furent transportées de là à Saint- Bénigne (1).
Au milieu de tous ces remaniements, les tours cylindriques de la rotonde perdirent leur couronnement byzantin, pour recevoir un étage supérieur, construit et orné de la même manière que celui de la petite tour Sainte-Marie. Les dessins de l’ouvrage de dom Plancher donnent l’aspect de ces étages, ajoutés pendant le douzième siècle. La tour principale, qui formait le clocher du chœur des religieux et avait déjà été rebâtie sous Jarenton, fut exhaussée aussi, comme le demandait l’harmonie générale du monument. L’auteur du Supplément de la Chronique, racontant la chute de ce Clocher, rappelle les grandes dimensions qu’il avait en tous sens, et la beauté de son architecture (2). Ce devait être une tour comprenant une superposition d’étages appareillés en gros moellons, décorés d’arcatures et percés de fenêtres géminées, semblables à celles du sommet des tours secon-
(1) Bibl. de Dijon, L.-B. Baudot, l'Abbaye cle Saint-Bènigne de Dijon, Notes prises sur les lieux et d'après les objets mêmes pendant la Révolution, ms. pp. 136-138. — Cf. Baudot-Lambert, Observations sur le passage de M. Millin à Dijon, p. 116.
(2) Suppl. Chron., p. 208. — Tunis namquc lapidea in medio antiquæ ecelesiæ super bases lapideas summopere stabilila, dimen-
daires. Peut-être est-ce la surcharge ajoutée alors qui en amena la ruine, au siècle suivant.
Rien n’apprend quels furent les architectes ou « maîtres de l’œuvre » de tous ces travaux de restauration et d’embellissement.
Nouveaux aménagements intérieurs. — A l’intérieur de la basilique, de nouveaux autels furent substitués aux anciens, au moins dans quelques chapelles. C’est ainsi que l’évêque de Langres, Garnier de Rochefort, consacra en 1195 l’autel de saint Barthélemy, et en 1198 l’autel de saint Luc : deux autels parallèlement placés au fond des premiers collatéraux. Celui de saint Luc reçut alors, par adjonction, les vocables de saint Bénigne et de sainte Marie-Madeleine. De même quelques années plus tard, en 1216, « le vénérable Thomas », évêque de Lismore, en Irlande, étant de passage à Saint-Bénigne, consacra l’autel de saint Biaise. Il s’agit bien ici d’un autel renouvelé, car l’autel de saint Biaise est mentionné à la date de 1144 et 1145, à l’occasion de la guérison miraculeuse d’un religieux du monastère, et sa primitive dédicace doit remonter à la fin du onzième siècle, les moines ayant reçu alors le bras du saint. Un autel, réellement nouveau, fut érigé vers la fin du douzième siècle ou au commencement du treizième, en l’honneur de saint Thomas Becket. Cette érection eut sans doute pour cause le grand retentissement, dans toute l’Église, de la glorieuse mort du saint pontife , mais en même temps la possession de quelques parcelles d’objets lui ayant appartenu et de linges teints de son sang, apportés à Saint-Bénigne, en 1190, par deux moines de Cantorbéry, qui allaient à Jérusalem avec leur archevêque.
Dans la crypte elle-même, eurent lieu des modifications. L’an 1214, un évêque étranger, hôte passager de l’abbaye, « consacra l’autel de saint Eustade et de sainte Paschasie (3). » Cet autel dut être celui de sainte Paschasie renouvelé et dédié désormais sous un double vocable. De bonne heure, l’humidité et les ténèbres de la crypte firent abandonner les plus petits des quatre autels latéraux situés à droite et à gauche du tombeau de saint Bénigne, et surtout celui de
sione longitudinis, latitudinis et altitudinis copiosa, nobilique fabrica constructa.
(3) Ce détail et les précédents se lisent en marge sur les martyrologes manuscrits de l’abbaye. A propos de ce second évêque étranger, on lit : « episcopus Calcasensis. »
saint. Eustade placé dans des conditions très désavantageuses.
En 1249 ou 1250 — notons-le dès maintenant — des ossements vénérables, chers à la piété dijonnaise, disparurent de la basse rotonde : les moines de Clairvaux obtinrent de ceux de Saint- Bénigne le corps de la mère de saint Bernard.
Mais le changement le plus important est relatif au tombeau du martyr.
Le tombeau de saint Bénigne aux DOuzriîME et treizième siècles. — A l’époque où la Chronique fut rédigée, les reliques de saint Bénigne reposaient dans l’ancien sarcophage, au fond d’un petit caveau couvert d’un toit prismatique ou trapézoïdal. La crainte de les voir atteintes par l’humidité, le désir de les mettre en plus grand honneur, les firent retirer de l’auge lapidaire et déposer dans une châsse en bois sculpté. Elles ne furent cependant pas séparées du sépulcre. Le toit du petit édicule fut aplani, et reçut deux colonnettes sur lesquelles on exposa la châsse (planche XVI).
Il est certain, du moins, qu’au treizième siècle les reliques — toujours gardées à la crypte — n’étaient plus renfermées dans le sarcophage, mais dans une châsse soutenue par deux colonnettes. Un récit, qu’on lira plus loin, l’énonce clairement. Or, en quel lieu de la basse église la châsse pouvait-elle être placée, sinon, conformément à l’usage général, derrière l’autel majeur dédié au martyr, et par conséquent au-dessusde la tombe? Cette disposition paraît indiquée par un mot des Statuts de Saint-Bénigne, dans la recension qui date du treizième siècle, et qui doit être postérieure au nouvel aménagement. Aux stations processionnelles qui se faisaient à la crypte de la Confession, le célébrant, disent ces Statuts, « encensait en même temps l’autel et le sépulcre, — aram simulque sepulchrum, » et aucun encensement particulier n’est marqué pour les reliques. D’où cette conclusion légitime que les reliques et le tombeau se trouvaient réunis. Enfin l’autel majeur de la crypte, au treizième siècle, s’appelait toujours vulgairement « l’autel du corps saint », ce qui suppose la présence des reliques à cet autel.
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 53, Bretigny. — Ego Petrus de Clenay dictas Scabiosus, laudè et assensu Emelinæ uxoris meæ... dedi... ad luminare corporis sancti faciendum unum sextarium olei annuatim reddendum custodi corporis sancti, quod sextarium assedi super vineam meam sitam in finagio
La modification que nous signalons dans le tombeau s’accomplit très probablement au douzième siècle. C’était dans les tendances de l’époque de rendre plus apparent le « feretrum » contenant les saints ossements. Pour les deux consécrations de la basilique, on dut retirer du sarcophage les reliques du martyr, afin de les faire figurer aux processions de ces solennités. De là naquit le désir de les conserver habituellement en châsse. Du reste le martyrologe de Saint- Bénigne contenu dans le manuscrit n° 379 de la Bibliothèque de Dijon porte, au 3 octobre, cette note marginale d’une écriture du douzième siècle : « Eodem die, dedicatio altaris sancti Benigni, — même jour, dédicace de l’autel de saint Bénigne. » Or l’autel de saint Bénigne simplement et proprement dit était l’autel majeur de la crypte de la Confession. Il ne peut être ici question de l’autel commun à saint Luc, saint Bénigne, etc. La dédicace en est marquée au 31 octobre. Il y eut donc, d’après cela, une réfection de l’autel majeur de la crypte, au douzième siècle. N’estil pas juste de supposer que le remaniement du tombeau coïncida avec le renouvellement de l’autel?
Les lampes qui brûlaient continuellement dans la crypte de la Confession, étaient entretenues par des fondations spéciales. On a déjà signalé la fondation de ce genre établie par la duchesse Marie de Champagne, à la mort de son époux Eudes II. Des personnes moins illustres donnaient le même exemple. En 1237, Pierre de Clônav fait don, au religieux gardien du corps saint, d’un setier d’huile, à percevoir annuellement, « pour le luminaire du corps saint. » En 1244, Jean le Blanc de Dijon donne, du consentement de Jacquette sa femme, « à Dieu et à l’autel du corps saint » une pinte d’huile de noix. En 1262, deux pintes d’huile sont fondées pour être fournies chaque année, dans l’octave de la Toussaint, « à destination de l’autel du corps saint. » L’auteur de ce dernier don voulut aussi témoigner sa dévotion pour la sainte Vierge, et destina six pintes d’huile de sa fondation à la chapelle de Sainte-Marie. Cette chapelle et le sépulcre du martyr continuaient d’être particulièrement fréquentés des moines ou des fidèles (1).
Aquæductus... Ego Robertus Lingonensis episcopus sigillum meum apposui. Aiino Domini 1237, mense septembris.
Ibid., H, 47, Dijon territoire.
Ibid., H, 9 bis , fondations. — Au mois de mai 1262, Gillette du Cimetière fonde à Saint-Bénigne l’anniversaire de feu son fils Jean,
Statue antique de la sainte Vierge. — Un attrait que la chapelle de Sainte-Marie offrait à la piété, consistait dans une image miraculeuse, à laquelle dom Lanthenas assigne une antiquité très haute. Ce religieux, vers 1675, signale dans cette chapelle, alors appelée Notre-Dame du Saint-Lieu, une statue en pierre, dont il dit : « 11 est presque indubitable que la statue de pierre qui est sur l’autel de la chapelle du Saint-Lieu, a été substituée à celle de bois, il n’v a pas longtemps, car elle est si moderne qu’on croirait facilement qu’elle a été faite depuis notre établissement (1651). » Et la statue de bois dont il parle est l’image dite Notre-Dame de Bon- Secours, vénérée de son temps à l’ancien autel de saint Pierre. Il la dépeint en ces termes : « La sainte image de la Mère de Dieu qu’on appelle à présent Notre-Dame de Bon-Secours, est une statue de bois qui représente la sainte Vierge assise dans une chaise , et tenant sur son giron l’enfant Jésus. Son antiquité nous est inconnue, mais il y a bien de l’apparence qu’elle appartient au huitième siècle (1). »
Quel que puisse avoir été l’âge exact de cette statue, il est donc probable qu’aux douzième et treizième siècles on la vénérait dans « la chapelle de Sainte Marie Mère de Dieu ». C’est l’antique et persévérante vénération dont cette image était l'objet qui, vers la fin du seizième siècle, l’aura fait placer à un autel plus à portée du peuple et des pèlerins.
Le saint Crucifix. — Il y avait encore dans la basilique de Saint-Bénigne, non à l’autel de la Croix, mais derrière l’autel de saint Barthélemy, au fond du premier collatéral nord, un crucifix qui était en grande vénération. C’était une image en bois de dimensions assez fortes. « Le vendredi saint, lit-on dans les Statuts publiés à l’Appendice, le trésorier transporte au cloître le crucifix qui est derrière l’autel de saint Barthélemy, le lave soigneusement avec du vin et de l’eau, et le dresse ensuite sur la marche du sanctuaire, en en fixant le pied dans le creux d’une pierre destinée à cet usage. A l’adoration de la Croix, les religieux viennent tour à tour baiser les pieds de ce crucifix, après avoir fait les prostrations accoutumées, et quand ils ont fini, on
moyennant trois setiers d’huile, « videlicet duo sextaria ad opus conventus, et sex pintas ad al tare beatæ Mariæ infra festum Puriücationis beatæ Mariæ virginis, et duas pintas ad altare corporis sancti infra festum omnium sanctorum. »
le porte en dehors du chœur dans la nef, pour être adoré par les fidèles. »
En 1651, les Bénédictins de Saint-Maur trouvèrent en place, à l’autel de saint Barthélemy, « le crucifix miraculeux, l’un des plus grands objets de la piété des peuples dans tout le Dijonnais. » C’était une tradition, ajoute dom Lanfchenas, que cette sainte image avait parlé deux fois, ce qui avait donné sujet de lui attribuer ce passage du psalmiste, écrit en lettres d’or au cadre de l’autel : Deus deorum dominas locutus est.
Bien que le temps eût fait son œuvre et considérablement détérioré le saint Crucifix, au point qu’on le tenait toujours voilé par décence, on continua de l’exposer à l’adoration le vendredi saint, sauf, observe dom Lanthenas, « à ne découvrir que les jambes ».
Le même religieux parle encore d’un autre crucifix, très ancien et Irès vénéré dans le monastère, mais déjà disparu au dix-septième siècle.' « Il y avait, dit-il, un autre Sauveur attaché en croix avec quatre clous, dans l’ancien dortoir ; c’était un monument d’une très vieille antiquité. Il n’était plus à notre établissement. On a conservé la fenêtre où il était, dans la figure de croix qu’elle avait,, quoiqu’on ait changé toutes les autres fenêtres. C’est à présent le réfectoire. » Et ailleurs : « Cette sainte image du Sauveur pouvait être du huitième siècle, ou même plus vieille. Si c’était un monument d’antiquité, dont les curieux regrettent la perte, les religieux de ce monastère qui ont lu le rituel manuscrit, et qui savent combien nos anciens pères révéraient cette figure de notre rédemption, le font encore plus, comme un objet de la piété et dévotion de nos devanciers (2). »
Chapelle de Saint-Benoît. — La chapelle de Saint-Benoît, petit édifice distinct de la basilique et annexé à l’infirmerie, fut pour les fidèles, sinon l’objet d’une dévotion particulière, du moins un lieu où leurs corps pouvaient être inhumés.
Gervais Chauchart, bourgeois de Dijon, avait donné à Saint-Bénigne des biens considérables, entre autres, une terre voisine des sources de Renne, et trois cents livres dijonnaises pour faire deux étangs dans cette terre, et pour ame-
(1) Bibl. nat., coll. de Bourg., t. XII, fol. 192 verso.
(2) Le Trésor de Saint-Bénigne , par B. Prost, loc. cit., pp. 250-254.
ner 1 eau dans l’abbaye au moyen d’un canal. L’an 1227, Pierre IV étant abbé, le donateur et sa famille firent régler les charges imposées de ce chef aux religieux, par Nicolas de Flavigny, archidiacre de Dijon, et autres autorités. La conclusion des juges fut que les moines célébreraient tous les jours à perpétuité, dans leur chapelle de Saint-Benoît, trois messes pour les membres vivants et défunts de la famille Chauchart. Ayant accepté cette obligation, les religieux ajoutèrent d’autres marques de leur reconnaissance. Ils concédèrent le droit de sépulture dans la même chapelle à Gervais, à ses fils et aux fils de son frère Gui. Ils établirent trois anniversaires à célébrer dans la basilique : un pour les père et mère du donateur, un autre pour ses frères et sa sœur, le troisième pour lui et ses héritiers (1).
Librairie et Bibliothèque. — L’activité littéraire ne se ralentit point à Saint-Bénigne pendant le douzième et le treizième siècle.
Dans les abbayes , la direction de ce mouvement appartenait au bibliothécaire , appelé « armarius, custos armarii, cantor, præcentor ». La tâche de ce religieux ne se bornait pas à acheter, à conserver les volumes nécessaires, et à distribuer dans chaque emploi le parchemin, pour les écritures à tenir. Il avait généralement sous ses ordres des copistes, des calligraphes, des enlumineurs, des compilateurs, des rédacteurs. A ce personnel il donnait des travaux à exécuter, et il leur en fournissait les moyens, mettant à leur disposition livres, vélin, couleurs, etc. Sa bibliothèque était donc en même temps une librairie. En outre, il avait au chœur la haute direction des cérémonies et du chant.
Le manuscrit n° 379 de la Bibliothèque de Dijon, provenant de Saint-Bénigne, contient à l’avant-dernier folio une souscription en vers avec cette conclusion :
Lambertus cantor, Girardus et Oclclo fuerunl
Qui talem lïbrum pro libro restituerunt .
Le manuscrit est formé de divers travaux tous composés ou transcrits à Saint-Bénigne. Il paraît résulter de là qu’en cette abbaye, à un moment donné, le bibliothécaire Lambert eut sous sa direction Girard et Eudes, calligraphes et peutêtre auteurs.
Des chartes de 1135, 1145, 1164, font inter¬
venir « Lambertus cantor ». La majeure partie des travaux du manuscrit, et ceux spécialement auxquels peut se rapporter la souscription, sont d’une écriture du douzième siècle. Enfin, dans une liste des abbés, écrite de plusieurs mains sur ce même manuscrit, la partie la plus ancienne, justement attribuable à l’un des religieux désignés, se termine à Pierre II, démissionnaire en 1145 : les noms suivants paraissent avoir été écrits un à un, au fur et à mesure que les abbés se succédèrent. On a donc ainsi l’époque où ces trois religieux dotaient le monastère de nouveaux livres. C’était environ de 1130 à 1180.
Voici ce que contient le manuscrit 379 : — le martyrologe d’Usuard à l’iisage de Saint-Bénigne de Dijon, — la règle de saint Benoît, — les évangiles des dimanches et fêtes de l’année, — la liste des maisons religieuses unies avec l’abbaye par une association de prières, — la liste des abbés jusqu’à Hugues d’Arc, — le nécrologe ou obituaire, — quelques notices un peu détaillées sur des évêques de Langres et sur l’abbé Jarenton.
Comme ce manuscrit renferme des notes additionnelles, postérieures au douzième siècle ; que les noms des trois religieux figurent au nécrologe : « Lambertus cantor » au III des ides de février, « Oddo scriptor » au VIII des ides de mars, « Girardus scriptor » au VIII des calendes de décembre; que la souscription est d’une écriture moins ancienne que le fonds du manuscrit, il y a à faire un départ pour déterminer l’œuvre précise de Lambert et de ses collaborateurs. On doit leur assigner une part très large de l’ensemble, et surtout les premiers travaux, que vise le début de la souscription, dont nous rapportons d’ailleurs le texte complet :
Verba Dei portans liber hic monachosque cohortans : Aclpatriam vitœ, clamat, pr opérande redite ,
Et quidecepti cecidistis fraude rnaligna Ad patris imperium concurrite mente benigna.
Hune qui scripserunt, qui totem composuerunt,
Mercede œterna potiantur in arce superna :
Lambertus cantor , Girardus et Oddo fuerunl Qui talem librum pro libro restituerunt.
— Ce livre, qui contient la parole de Dieu et des exhortations adressées aux moines, crie bien haut : Beprenez en toute hâte le chemin qui mène au ciel et à la véritable vie. Si, trompés par la ruse du démon, vous êtes tombés dans le péché, empressez-vous maintenant de servir
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 9 bis, fondations.
Dieu votre père, avec une âme droite et bonne. Puissent ceux qui ont écrit et composé ce livre, jouir de l’éternelle récompense dans la cité céleste! Il est l’œuvre du bibliothécaire Lambert, de Girard et d’Eudes.
On saisit, dans ce langage, l’accent d’une âme bien orientée vers le ciel et fidèle à l’esprit monastique. La ferveur n’était donc pas éteinte au cœur des religieux, lorsqu’ils traçaient ces lignes.
Nous ne nous arrêterons point à relever, sur les documents, quelques autres noms de bibliothécaires ou de copistes, aujourd’hui sans importance. Les travaux et les volumes appellent préférablement notre attention.
Les livres d’église ont toujours été écrits et ornés avec un très grand soin, jusqu’au dix-huitième siècle, époque à laquelle l’affaiblissement de la foi et l’altération du goût artistique commencèrent à se contenter de la vulgarité, ou du moins d’un certain luxe de typographie plutôt que d’ornementation. Parmi ces livres, les plus soignés étaient, en général, les évangéliaires, les bréviaires et les missels. Dans cette catégorie, il ne reste, provenant de Saint-Bénigne et remontant à l’époque où nous nous attardons un peu, qu’un bréviaire incomplet, le manuscrit n° 81 de la Bibliothèque de Dijon. Il est du treizième siècle finissant. On trouvera, à l’Appendice du présent volume, un calendrier publié d’après ce bréviaire.
Description d’un bréviaire de Saint-Bénigne, fin du treizième siècle. — Par la description du bréviaire de Saint-Bénigne, on aura une idée de ce qu’était l’art de l’enluminure dans les livres liturgiques de l’abbaye, au treizième siècle. Le travail a-t-il été exécuté par un religieux de l’abbaye, ou par une main étrangère? Ce secret nous échappe. Sûrement, toutefois, le livre appartint dès l’origine à Saint-Bénigne, puisque c’est un bréviaire à l’usage particulier de cette église, vu le calendrier et certaines prières.
Voici d’abord la disposition matérielle des choses et les sujets des miniatures.
Suivant le principe de ce genre de décoration, les initiales sont peintes, en bleu ou en rouge généralement, et ornées d’une infinité de lignes ondulées et de pointillés , aux nuances plus tendres, aux dessins très variés. Le texte, à deux colonnes, est serti dans des baguettes, d’une même ornementation, les couleurs alternant. Les
initiales des divisions plus importantes renferment, de temps en temps, une miniature à fond d’or, ou une arabesque. Alors la marge est plus richement décorée. De la lettre principale partent, pour circuler capricieusement tout autour du texte, de jolies ramilles à feuillage de chêne, de vigne, de lierre, sur lesquelles paradent hommes, quadrupèdes, oiseaux, êtres fantastiques : ici, scène de chasse; là, joûte de chevaliers; ailleurs, l’apologue du renard et de la cigogne, etc. Quelques-uns de ces détails revêtent des formes empruntées aux bestiaires : figures symboliques mais étranges, que les sculpteurs, vers le même temps, prodiguaient au fronton du porche de Notre-Dame de Dijon, et que nous nous sommes consciencieusement rendues, dans la moderne restauration de cette église.
Au commencement du bréviaire vient, selon l’ordre habituel, le psautier. Là se rencontrent en majeure partie les miniatures, dont le nombre total est restreint, car il se limite à vingt-deux pour un volume de 421 folios.
Dans la lettre initiale du psaume Ier, Beatus vir qui non abiit, est représenté David assis sur un siège orné de têtes de lions, et jouant de la harpe. — Au psaume xx, Domine , in uirtute tua, psaume messianique, David, figure deNotre- Seigneur Jésus-Christ et de tous les élus, reçoit la couronne de l’éternelle royauté des mains de Dieu, qui apparaît dans une nuée. C’est le commentaire de ces versets : « Seigneur, vous l’avez couronné d’un diadème orné de pierres précieuses ; il vous a demandé la vie, et vous la lui donnez pour l’éternité. » — En tête du psaume xxvi, Dominus illuminatio mea, paraît encore David debout, tenant un livre de la main droite, et posant l’index de la main gauche sur un de ses yeux. Interprète inspiré du cœur qui se confie en Dieu, il s’écrie, comme son geste l’indique, et comme on le ht au premier verset : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut : qui craindrai-je? » — Le psaume xxxii, Eæultate, justi, in Domino, célèbre Dieu créateur du monde, protecteur de son peuple, providence universelle; et le psalmiste, invitant les justes à former avec lui un concert de louanges, leur dit de s’accompagner de leurs instruments : « Louez le Seigneur, sur le kinnor et le nébel. » Ici une miniature met toujours en scène David, mais David transporté à l’époque chrétienne, assis devant un carillon formé de quatre cloches, et les frap-
pant des deux mains, armées chacune d’un marteau. — David revient encore au psaume xxxviii, Diæi : Custocliam vias meas, où il est représenté debout, tenant un livre de la main droite, et posant l’index de la main gauche sur sa bouche. Cette attitude commente les premiers versets : « J’ai dit : Je veillerai sur mes pas, et j’éviterai de parler, de peur d’offenser Dieu. J’enchaînerai ma langue et je me tairai, devant les outrages du méchant. » — Une dernière fois le saint roi apparaît au psaume xlv, Deas noster, refugium et uirtus; il est debout, tenant de la main droite étendue un livre, et de la gauche appuyée sur sa poitrine son sceptre. Sa hère attitude exprime, en son nom, et figurativement au nom de l’Eglise, une confiance inébranlable dans le Dieu tout-puissant, qui assiste son peuple au milieu des révolutions et met fin à la guerre : telle est en effet la pensée dominante du psaume.
Dans la suite du psautier, le thème des miniatures varie. Au psaume lu, Diæit insipiens in corde suo, un personnage, dans le délire du vice et du crime, tient de la main droite une massue ensanglantée, et de la gauche un pain qu’il mord à belles dents. Interprétation des versets deuxième et cinquième : « Ils sont corrompus et immondes, ils dévorent mon peuple comme on mange le pain. »
Nous n’achevons pas de décrire chacune des miniatures qui suivent ; nous nous bornons à en signaler deux encore, des meilleures, et qui se trouvent dans le temporal. A la première leçon des nocturnes de Pâques, Resurreæit, est peint le mystère de la Résurrection, d’une manière assez conforme au récit évangélique. On voit un sépulcre vide, sur un angle duquel un ange est assis; le linceul retombe par devant. Derrière sont rangées les trois Marie, portant des aromates. Sous le sépulcre trois gardes accroupis. — A la première leçon des nocturnes de l’Annonciation, Ingressus angélus, vient également le mystère de la fête. Le dessin de la première lettre forme deux arcades en cintre brisé et trilobées, séparées par une colonnette. La sainte Vierge et l’archange sont chacun dans une arcade, l’archange tenant un phylactère où est écrit « Ave Maria ».
L’ornementation de ce manuscrit présente, au point de vue de l’art, beaucoup d’unité sans monotonie. On y distingue la sûreté et la souplesse du dessin, la finesse des détails, une certaine expression dans les physionomies, un effet
très décoratif obtenu avec une grande sobriété de teintes. Parmi les couleurs dominent le rouge, le bleu et le violet. Les fonds sont généralement d’or travaillé au poinçon. Ceux qui sont coloriés reflètent plusieurs nuances , à raison des losanges, treillis, pointillés, qui les agrémentent.
De très belles majuscules sans vignettes se rencontrent dans le sanctoral.
Un manuscrit de la Bibliothèque nationale, latin n° 9089, fait connaître un autre bréviaire de Saint-Bénigne, à peu près de la meme époque que le précédent, mais plus orné, ou du moins contenant un plus grand nombre de miniatures. Ce manuscrit est un recueil paléographique, formé par dom Plancher. Le laborieux bénédictin y a fait reproduire, en copies figurées, des passages de divers manuscrits appartenant à l’abbaye, d’un bréviaire entre autres. On peut voir une réduction phototypique de ces copies dans l’ouvrage de M. Prost, « le Trésor de Saint- Bénigne ».
Rapport de la calligraphie avec les autres
ARTS ET AVEC LA VOCATION MONASTIQUE. — Si l’on
compare ces belles enluminures du treizième siècle avec celles des âges précédents, celles par exemple des manuscrits de Dijon nos 269 et 379, on est frappé du progrès qui s’est accompli dans la calligraphie, en même temps que naissait le style ogival.
Il y a en effet des rapports étroits entre l’art de la décoration des manuscrits, et l’art de l’architecture ou celui de la sculpture ; ils influent beaucoup les uns sur les autres. C’est ce que l’on voit, en parcourant un autre manuscrit de Saint-Bénigne, n° 61, à la Bibliothèque de Dijon. Ce manuscrit, de la fin du douzième siècle, contient le Commentaire de Pierre Lombard sur les Épîtres de saint Paul. Toutes les initiales du nom de l’Apôtre sont ornées de dessins que rappelle très nettement un chapiteau, épave de Saint-Bénigne, dit-on, recueilli par M. Saint- Père, et dont le Musée archéologique de Dijon possède un moulage, sous le n° 1128. Le chapiteau en question est décoré de feuillages enroulés et de huit lions affrontés par paires, enlacés dans les enroulements. Sur une des faces, une petite bandelette porte l’inscription suivante : « leon vsi ». Nous ne voyons point à quel détail de la basilique romane appartenait ce chapiteau. Pour cë motif nous avons omis d’en parler, en étudiant les diverses parties de l’édifice.
On aura saisi, en lisant la description du bréviaire conservé à Dijon, l’harmonieux rapport qu’ont les miniatures du psautier avec l’état clérical ou monastique. Fait pour des clercs ou des moines, un bréviaire enluminé répondait, même par le côté artistique, à leur vocation, et en rappelait les grands devoirs, les principaux exercices. Ainsi la psalmodie, la contemplation ou la lecture, le silence discret, la victoire sur le monde et sur les sens : tel est en résumé ce que préconisent ces petits tableaux, édifiant commentaire du texte sacré.
Composition d’une bibliothèque monastique,
CAUSES DE SON DÉVELOPPEMENT. — Les livres
d’étude et de lecture, fonds le plus considérable de la bibliothèque de Saint -Bénigne, étaient moins ornés que les livres d’église. Ils contenaient les saintes Écritures, les œuvres des Pères ou des auteurs ecclésiastiques, avec quelques écrits profanes. A cet égard on est renseigné d’abord par une liste de vingt-sept volumes, catalogués, pendant les premières années du douzième siècle, au folio 225 du manuscrit de Saint- Bénigne n° 33 (Bibliothèque de Dijon). Cette liste signale des volumes où se trouvaient des textes des saintes Écritures, des homélies ou autres œuvres de saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire et saint Anselme. Il existe aussi, en différents dépôts, un certain nombre de manuscrits qui proviennent de Saint-Bénigne, et que l’abbaye a pu posséder dès le treizième siècle. Or ces' manuscrits renferment des écrits des mêmes Pères, ou de Cassien, de Boèce, du vénérable Bède, Hugues de Saint-Victor, Pierre Lombard, l’Historia Scolastica de Pierre Comestor. Le recueil paléographique de dom Plancher donne des fac-similés d’un Suétone du douzième siècle. '
Aux dernières pages de la Chronique de Bèze, l’épitaphe du moine Jean, auteur de cette Chronique, est suivie d’une liste de volumes, telle à peu près que celle qui précède.
Ainsi étaient donc composées, au moyen âge, les bibliothèques bénédictines, et qui s’en étonnera? Quelle pensée pourrait dominer de vrais moines, sinon la pensée chrétienne?
Un fait mis en relief par la même épitaphe et son appendice, est que le développement de ces bibliothèques tenait d’ordinaire au zèle du religieux qui en était d’office le gardien. Le moine Jean était en effet « custos armarii » ou « cantor »,
et en même temps, semble-t-il, « custos sacrorum » ou « secretarius ». Il fit transcrire quarante ou cinquante volumes. Bèze eut ce religieux dans ses cloîtres sous l’abbé Étienne de Reynel (1088-1125), et même un peu après. Étienne fut pour Bèze ce que Jarenton, son contemporain, fut pour Saint-Bénigne : il communiqua à ses disciples un souffle de vie puissant, qui assura la prospérité de sa maison. Le moine Jean rencon tra donc, dans ce remarquable abbé, un maître capable de faire éclore son talent et d’en tirer profit. Aussi l’épitaphe est un long parallèle entre le maître et le disciple. Le principal mérite dont est loué celui-ci, est d’avoir écrit et fait écrire des livres :
Libris scribendis operam dédit omnibus horis;
et l’auteur de l’épitaphe, en terminant, recommande le défunt aux pieux suffrages de tous ses frères, qui admirent avec lui les beaux manuscrits du moine Jean,
Quique Johannis opus toi florida scripla videmus.
D’ailleurs, un peu plus loin dans la continuation de la Chronique de Bèze, se rencontre l’aveu formel que le mouvement littéraire, au point de vue de la librairie, dépendait surtout de l’initiative de celui qui remplissait l’office de chantre ou armoirier.
Le seigneur abbé Gérard, lit-on, — c’est le successeur d’Étienne, — voyant que, depuis la mort du vénérable chantre Jean, on ne transcrivait plus de volumes, fit une ordonnance, pour obliger chaque obédiencier à fournir au chantre annuellement une hémine de blé. L’argent réalisé par la vente de ce revenu en nature devait procurer au chantre des ressources qui stimuleraient son zèle, et lui permettraient d’acheter parchemin, couleurs, or, tout ce qui était nécessaire à l’entretien de la librairie.
Tout armoirier ne pouvait pas doter son monastère d’une aussi grande quantité de livres. Néanmoins, pour enrichir rapidement une bibliothèque conventuelle, il suffisait de deux ou trois armoiriers d’un tel mérite, dans l’espace d’un siècle. Il s’en est rencontré de semblables à Saint-Bénigne, et dans cette proportion, ou bien quelque bibliophile sera entré au monastère avec ses livres, car l’abbaye possédait un très grand nombre de manuscrits au début du seizième siècle. A partir de cette époque commença la dissipation du riche trésor.
On verra aussi, dans la suite, comment une certaine quantité de volumes devenaient l’héritage de l’abbaye, à l’occasion des décès arrivés dans les prieurés de sa dépendance.
Le catalogue signalé plus haut n’est donc, comme celui de la Chronique de Bèze, qu’une liste partielle.
Un des abbés Pierre prédécesseurs de Hugues d’Arc rendit, à Saint-Bénigne, une ordonnance semblable à celle qu’avait portée Gérard, abbé de Bèze. Le bibliothécaire ou chantre se plaignit de n’être point, de même que les autres obédienciers, doté d’un revenu spécial, à raison de ses charges : rien ne lui était assuré pour se procurer du parchemin, ou quoi que ce fût dans son office. La plainte fut écoutée, et l’abbé, d’accord avec le couvent, assigna au chantre, sur différentes maisons dépendant de l’abbaye, une rente annuelle pour l’entretien de la bibliothèque. Cet acte capitulaire est transcrit en tête du manuscrit n° 145 (Bibliothèque de Dijon). Le catalogue imprimé des manuscrits de la Bibliothèque de Dijon le reproduit.
Parmi les livres composés à Saint-Bénigne, au treizième siècle et avant l’abbatiat de Hugues d’Arc, il faut ranger la recension des Statuts du monastère, que nous publions à l’Appendice.
Écoles. — Pendant les douzième et treizième siècles, si la vie littéraire se manifesta à Saint- Bénigne par la rédaction ou la transcription des manuscrits, elle jeta un faible éclat pour la direction des études. Les écoles de Saint-Bénigne n’ont jamais eu de célébrité que celle que leur ont faite des écrits tardifs et inexacts. Au temps de l’abbé Guillaume, le monastère eut de bons « maîtres de lecture », ou — pour employer des expressions modernes et précises — de bons professeurs des éléments. Halinard et Jarenton durent maintenir l’école des oblats à un excellent niveau. Il faut présumer la même chose de l’abbé Pierre de Genève, réputé pour ses connaissances littéraires non moins que pour sa sainteté. Mais
(1) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, abbés, prises de possession. — Dans cette liasse est l’oraison funèbre de l’abbé Frégose, contenant ce passage : « Jam vero illud non mediocri laude dignum est quod scolam grammatices erexit in hoc nostro monasterio, pro nostris junioribus quos vocamus novicios, quæ nunquam antea stabilita fuerat. »
(2) Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 4, visites de l’abbaye. — Anno 1283/4, die Jovis post dominicain qua cantatur Reminiscere, nos frater Girardus... abbas sancti Pétri Besuensis, visitator constitutus in Lingonensi et Eduensi diœcesibus a venerabilibus in Christo patribus fratre Hugone sancti Benigni Divio-
(( l’école de grammaire », qui était l’enseignement des humanités, ne fonctionna point à Saint- Bénigne avant le seizième siècle. Les novices ou jeunes profès, aptes aux travaux intellectuels, n’eurent, pour se former en ce genre, que leur propre initiative , dirigée par le chantre ou quelque ancien, versé dans la littérature. Il est fort à craindre que, par une conséquence trop naturelle, les études théologiques elles-mêmes n’aient été négligées.
Ce n’était point l’idéal monastique. Saint- Bénigne resta sous ce rapport inférieur à d’autres abbayes. Il est probable qu’aux douzième et treizième siècles, ceux qui entraient au monastère vers leur vingtième année ou plus tard, étaient presque tous de jeunes gentilshommes renonçant au métier des armes, ou des clercs d’une instruction peu avancée. Aussi bien, quels que soient les vrais motifs de ce retard, l’école de grammaire ne fut instituée que sous l’administration et par les soins de l’abbé Frégose, qui tint l’abbaye en commende de 1525 à 1541 . Le religieux qui prononça l’oraison funèbre de ce vertueux prélat, dit en termes formels : « Et ce n’est pas un titre médiocre à nos éloges qu’il ait fondé pour nos novices une école de grammaire, que nul avant lui n’avait établie (1). » A l’appui de cette assertion vient une remarque consignée dans le procès-verbal de la visite de l’abbaye en 1284. Le religieux visiteur fut, dans cette circonstance, l’abbé de Bèze, chargé de cette mission pour les diocèses de Langres et d’Autun, au chapitre général des monastères bénédictins de la province de Lyon. Parmi les choses qu’il trouve en souffrance dans l’abbaye de Saint- Bénigne, il signale la direction des études, a Nous avons constaté, dit-il, que les jeunes moines n’ont pas de maître pour leur enseigner l’art de la grammaire, et nous avons demandé en plein chapitre que ce point fût amendé (2). » Le vœu du visiteur n’eut pas de résultat.
Avec une interprétation littérale de la règle de saint Benoît, on ne peut voir dans l’attitude de
nensis et fratre Stephano Savigniacensi abbatibus præsidentibus capituli generalis provinciæ Lugdunensis, accessimus ad monasterium sancti Benigni. . . Aliqua, licet minima, invenimus corrigenda : videlicet de corruptione silentii ; corruptores tamen silentii de quibus constat in ipso monasterio puniuntur. Prætcrea invenimus quod monachi juvenes non habent in dicto monasterio doctorem aliquem per quem in arte grammatica valeant edoceri. Quæ in pleno capitulo præcepimus emendari... — Hugues d’Arc, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, et Étienne, abbé de Saint-Martin de Savigny (Rhône), avaient présidé le chapitre général de la province de Lyon qui se tint à Chalon en 1281.
Saint- Bénigne relativement aux écoles, une transgression positive. Mais la règle de saint Benoît est flexible ; elle doit s’adapter aux exigences des temps et des lieux. Que des moines, cachés au fond d’une solitude et sans rapport avec le monde, s’immolent dans la prière, la pénitence et le travail manuel, c’est un généreux héroïsme que la religion consacre et dont toute l’humanité profite. Cependant la tâche se complique pour les moines installés au sein des villes, et par là même en relations nécessaires avec les séculiers. Un bienfait nouveau est attendu de leur zèle : celui d’instruire et d’édifier par la parole publique ou privée, par le commerce épistolaire, par des écrits pour ceux qui ont le talent d’écrire. Le point délicat est d’accomplir cette modification de l’antique observance de façon, non seulement à ne diminuer en rien, mais plutôt à augmenter la ferveur spirituelle, qui est de l’essence de toute vie religieuse; de façon encore à garder dans l’ensemble des coutumes un caractère suffisamment monastique. Or, la difficulté n’étant pas insoluble, les moines ne sauraient hésiter à rendre les services réclamés. Dès lors ces hommes, destinés à exercer dans les relations une haute influence morale, doivent- ils être systématiquement privés d’une supériorité à laquelle on atteint rarement sans des études complètes ?
La conclusion négative paraît évidente.
On connaît la célèbre discussion qui s’éleva, au dix-septième siècle, entre l’abbé de Rancé et les Bénédictins réformés de la congrégation de Saint-Maur. Les religieux de cette congrégation ne se contentèrent pas de donner à leurs novices une large culture intellectuelle ; ils substituèrent aux travaux manuels , dans une mesure très considérable, les travaux d’érudition, qui devinrent, après l’office divin, leur occupation principale, au point que bénédictin est resté synonyme d’érudit. Tout motif de discussion eût sans doute été écarté, si les Bénédictins réformés n’eussent pas prétendu être les fidèles disciples de saint Benoît, plutôt qu’une nouvelle branche de l’ordre, issue d’une greffe étrangère. Leur persistance à méconnaître la profonde modification apportée par eux à la règle primitive, poussa l’abbé de la Trappe à ressusciter l’antagonisme qui avait éclaté, au douzième siècle, entre Cîteaux et Cluny.
Mais sans aller jusqu’à transformer en un ins¬
titut d’érudits un ordre voué à la prière et,Jt la pénitence, on pouvait, selon les exigences du temps et du lieu, élargir pour les jeunes recrues le cadre des études. C’est le but que poursuivaient plusieurs moines, dès les douzième et treizième siècles, et qu’ils firent adopter dans les assemblées du chapitre général de la province de Lyon. Le monastère de Saint-Bénigne ne s’empressa point d’entrer dans ce mouvement : ce fut l’une des causes de sa ruine morale, mais non la seule.
Avec plus de travail intellectuel, disait Mabillon, les abbayes bénédictines eussent évité l’humiliante décadence où elles languirent trop longtemps, avant la réforme qui s’accomplit à la suite du concile de Trente.
Cette formule n’est pas exacte, et l’abbé de Rancé l’a réfutée avec succès. Il est vrai, l’étude aurait pu prévenir l’oisiveté dans les maisons où le travail des mains fut notablement réduit, et même laissé aux gens de condition servile. Des causes multiples détournèrent en effet les moines des labeurs physiques : la noblesse du sang, les préjugés de l'époque, les protestations de la sensualité et de l’orgueil contre un genre d’occupation que les législateurs du cloître avaient opposé à ces vices, l’élévation de la plupart des religieux à la dignité du sacerdoce qui exigeait des études préparatoires, le besoin de procurer du travail aux villageois et aux artisans qui se groupaient autour des églises abbatiales. C’est alors que l’assiduité intellectuelle devint nécessaire, non seulement afin d’accroître l’influence du moine sur la société laïque, à laquelle il se trouva mêlé dans les villes, mais encore pour le préserver lui-même des suites fatales du désœuvrement.
Toutefois, la lecture et l'étude suffisaient-elles à sauvegarder l’esprit religieux? La triste fin de la congrégation de Saint-Maur a fourni la réponse. La vie monastique ne tire sa sève ni de la science, ni de l’industrie humaines, mais d’une forte union avec Dieu, qui doit résulter des exercices, ascétiques, d’une .clôture sérieuse, d’un véritable cénobitisme. Les études qui sont de nature à distraire le moine et à l’absorber au détriment de cette union, ne sauraient lui convenir, s’il veut rester moine. Sa vocation essentielle n’est pas non plus l’apostolat direct. Le rôle qui lui revient, dans l’Église, est d’attirer la grâce par sa prière, d’édifier par une vertu émi-
nente, et de créer des écoles de haute sainteté. Ce n’est qu’accidentellement qu’il portera la parole ou tiendra la plume. Il y a d’autres vocations, même religieuses mais non monastiques au sens strict du mot, qui sont vouées, par essence, à la prédication, à la direction des œuvres, aux travaux d’érudition ecclésiastique.
Ainsi, ce qu’il faut regretter dans la situation scolaire de Saint-Bénigne durant la période du douzième au seizième siècle, ce n’est pas de n’y point découvrir le germe de cette science bénédictine, qui fleurit au dix-septième chez les religieux de la congrégation de Saint-Maur; c’est de n’y point constater l’activité intellectuelle réclamée par les circonstances, de n’y pas voir de bonnes études combler le déficit des travaux manuels, et accroître la bienfaisante influence des moines.
Dotation de l’abbé et des officiers claustraux. — Une cause de décadence, autrement désastreuse que l’infériorité des études, fut la dotation particulière de l’abbé et des officiers claustraux.
Une grande abbaye , comme Saint-Bénigne , avait nécessairement, surtout au point de vue matériel, une administration fort compliquée. Pour atteindre un double résultat, la rapidité des mouvements et la surveillance des détails, on pratiqua une large décentralisation, on multiplia les offices. Saint-Bénigne finit par compter, en dehors de l’abbé, dix-sept dignitaires : le grand prieur, le sous-prieur, le tiers-prieur, le chambrier, l’aumônier, le sacristain, l’infirmier, le chantre, le trésorier, le prévôt du Val (Plombières et dépendances), le panetier, le cellerier ou sous-cellerier, l’hôtelier, le maître du corps saint, le sire de Saint-Apollinaire, le réfectorier, le maître de la Chapelotte.
Dès le douzième siècle, les dignitaires des abbayes bénédictines dont l’office impliquait le maniement d’une part du temporel, commencèrent à n’être plus de simples procureurs, gérant, chacun dans sa sphère, le patrimoine commun. On institua en leur faveur de véritables bénéfices, dont ils eurent, en général, une pleine jouissance, presque dans les mêmes conditions que les ecclésiastiques séculiers. Une différence exista cependant : les religieux titulaires d’un bénéfice attaché à un office claustral restèrent amovibles au gré de l’abbé. Mais cette différence ne fut pas toujours maintenue.
En conséquence, l’abbé de Saint-Bénigne eut sa mense particulière, et sur les dix-sept officiers claustraux, quatorze devinrent titulaires de bénéfices. Il n’y eut d’exception que pour les trois premiers, voués à des intérêts purement spirituels. Encore, ils purent posséder euxmêmes des bénéfices, en exerçant double ou triple charge. Il était en effet permis de confier plusieurs emplois à un seul homme, quand de sérieux motifs le demandaient, et que les fonctions des charges réunies n’avaient rien d’incompatible.
L’institution des bénéfices réguliers modifiait l’antique discipline, relativement au vœu de pauvreté. A Saint-Bénigne, un de ces bénéfices, celui du sire de Saint- Apollinaire, dérogea moins que d’autres, dans le principe, à la rigueur des statuts primitifs. La cure de Saint-Apollinaire ne fut pas constituée en prieuré, bien que le bénéficier de ce titre ait parfois reçu le nom de prieur. Elle fut unie à l’abbaye, et un clerc desservait la paroisse aux frais des moines. Le sire de Saint-Apollinaire n’était donc pas curé, mais simple administrateur-bénéficiaire de cette localité, et une part des revenus attachés à son titre — voici de la stricte régularité — passa dans la mense conventuelle, au lieu de rester à sa disposition. L’abbé Raymond, en 1240, réunit aux biens confiés au sire de Saint-Apollinaire tout ce que la mense abbatiale possédait en ce village, mais en affectant aux pitances sérotines des religieux le revenu intégral de sa cession. Etienne-Raymond confirma l’abandon fait par son prédécesseur. La chose établie persévéra, non toutefois sans donner lieu plus tard à des procès entre le sire de Saint-Apollinaire et le couvent.
Quant aux autres bénéfices, les titulaires paraissent avoir joui personnellement de tous les revenus.
Cette jouissance était du moins contrôlée par une reddition de comptes ; elle était consentie par l’abbé, s’il s’agissait des officiers claustraux, et assujettie même à son autorité, quand ces dignitaires étaient amovibles. Grâce à ces mesures, on s’éloignait moins du « pécule improprement dit », qui ne fut jamais défendu en religion. Ce pécule était ce que l’abbé assignait, argent ou bien en nature, à un religieux investi d’une charge, afin de le mettre à même de s’en acquitter.
Avec un tel régime, sans doute, le religieux bénéficier pouvait observer, à quelque degré
encore selon la lettre, et pleinement selon l’esprit, les devoirs qu’impose le vœu de pauvreté. C’était à la condition, d’abord, de consacrer à des œuvres pies, comme le doit tout bénéficier régulier ou séculier, la part de ses revenus qui excédait les frais de son entretien et de ses charges ; ensuite, de ne point franchir les bornes de la pauvreté religieuse, dans les dépenses personnelles. C’était à la condition aussi de se tenir dans une consciencieuse dépendance de son supérieur, pour l’emploi de son superflu : bénéficier, il avait la faculté d’en disposer à son gré, conformément aux lois ecclésiastiques; religieux, il ne devait pas user de ce droit d’une manière indépendante. C’était à la condition enfin de ne point avoir un attachement de propriétaire pour les biens qu’il possédait à titre particulier, mais de s’en regarder toujours comme le simple dispensateur, au nom de son ordre. De ces principes avait à s’inspirer l’officier claustral devenu bénéficier. L’abbé, n’ayant personne pour le régler dans l’usage des biens de sa mense, en devait être d’autant plus attentif à ne jamais violer les règles essentielles de la pauvreté monastique.
Néanmoins, on le comprend, il fut facile à maints esprits d’oublier ces principes. La plupart des moines, à cette époque, sortaient des maisons féodales. Ils avaient été accoutumés, dans le siècle, à porter de riches fourrures, à se nourrir avec opulence. Ils étaient, jusqu’au sein du cloître, trop peu soustraits à l’influence de leurs familles. N’était-ce point fort dangereux de leur laisser, matériellement, les moyens de garder ou de reprendre ce qu’ils faisaient profession de quitter? D’autres usages aggravèrent encore le péril.
On prit l’habitude, en beaucoup d’abbayes, de construire, sur le pourpris du monastère, mais à part des bâtiments claustraux, des logis particuliers pour l’abbé et pour les principaux dignitaires. A Saint-Bénigne, la maison abbatiale s’élevait, en avant et au nord de la façade de l’église, à l’angle aujourd’hui formé par la place Saint-Bénigne et la rue Docteur-Maret. Parmi les dignitaires, le chambrier possédait une maison avec cour et dépendances tout au nord du terrain de l’abbaye, contre la rue Guillaume; l’infirmier avait sa demeure vers une autre extrémité de l’enceinte, à l’angle des rues Saint- Bénigne et du Chapeau-Rouge; l’aumônier avait la sienne vis-à-vis la grande porte du logis abba¬
tial. Des domestiques suivaient l’abbé ou l’officier claustral dans ses appartements. On installa de même à la campagne des gîtes particuliers, qui prirent, avec le temps, un certain degré de confortable : à Plombières, la « celle abbatiale », où le prévôt du Val eut aussi sa chambre; à Messigny, la maison du chambrier; à Saint- Apollinaire, celle du religieux qui ôtait seigneur en partie de ce village. Les affaires administratives obligeaient en effet les moines de l’abbaye à séjourner quelquefois dans leurs domaines.
En de telles conditions, pouvait-on longtemps garder les lois de la pauvreté, de la clôture, du cénobitisme, et même de l’obéissance? Ces éléments nécessaires de la prospérité spirituelle des abbayes disparurent peu à peu; les moines devinrent de vrais séculiers, et nous les verrons un jour, à Saint-Bénigne, travailler activement à obtenir une sécularisation en règle.
Le beau treizième siècle portait donc en lui des germes destructifs. On l’observe à plus d’un égard. Pour les monastères bénédictins, c’est frappant : leur époque héroïque fut la période romane. La force et la grandeur de ces institutions étaient liées aux disciplines austères et strictes, et par là même, ajouterons-nous, aux formes rigides de l’art roman.
Cette dernière remarque offre un piquant intérêt. On pourrait suivre parallèlement l’histoire de la décadence des ordres religieux, et celle des progrès de l’art gothique. Il ne serait pas difficile de constater, en général, le déclin se manifestant d’un côté en raison directe du succès obtenu de l’autre. Indice.de l’origine, plutôt séculière que monastique, du style ogival. Preuve des harmonies profondes qui existent entre la règle bénédictine et le style roman. Aussi on ne peut qu’applaudir au génie des architectes qui, de nos jours, consacrent ce style grave et recueilli aux édifices des instituts pénitents, et réservent le style gothique, avec sa légèreté, son élégance, ses gaies et radieuses envolées, pour les églises cathédrales ou paroissiales, comme aussi pour les chapelles des congrégations enseignantes.
L’Eglise devant le relâchement de la discipline monastique. — Les dangereuses innovations qu’on vient de signaler, s’introduisirent dans les monastères malgré l’Église, qui les toléra, eu égard aux circonstances. Il s’agissait là, en effet, de pures questions de discipline, où l’autorité ecclésiastique n’apporte jamais cette
inflexibilité absolue qu’exigent la définition du dogme et le maintien des principes de la morale. Sous le rapport de la discipline, l’Église attend beaucoup des consciences, qu’elle éclaire, guide, et soutient. Elle fait appel à leur générosité, et les suit en exerçant son triple rôle, dans toutes les vicissitudes de leur conduite. Lorsque, lasses de leurs élans vers les sommets , les âmes retombent dans le terre à terre, l’Église condescend, et fait fléchir, autant qu’elle le peut, la rigueur de ses lois. Elle agit alors très discrètement, comme la mère près de l’enfant ou le médecin près du malade. Elle attend, longtemps quelquefois, que Dieu suscite un germe régénérateur, dont elle puisse s’emparer, pour relever à un meilleur niveau les hommes et les institutions.
Si telle est la règle suivie par l’Église dans son gouvernement général, c’est surtout à l’égard des ordres religieux qu’on en doit trouver l’application. Car, ici, sur toute la ligne, les devoirs spéciaux sont des devoirs surajoutés à la loi naturelle ; les vertus distinctives sont des vertus poussées jusqu’au mieux, et non limitées au bien ; le vrai religieux est, par rapport au simple fidèle, ce qu’on disait qu’était l’abbé Guillaume relativement aux autres moines, un supra-règle.
Voici, d’ailleurs, comment la marche des événements mit peu à peu les monastères sous le régime qu’on a dépeint, et qui devait occasionner une trop rapide décadence..
L’établissement des prieurés-cures fut souvent une nécessité. L’administration de telle paroisse, formée autour d’une celle monastique, ne put être confiée qu’à un religieux. Ceux qui s’intéressèrent à la desserte de la paroisse, fondèrent des revenus pour le titre curial. Alors l’Église trouva juste de séparer ces biens de la mense conventuelle, et de rendre maître de leur emploi le curé religieux, qui fut tiré à cet égard de la dépendance de ses supérieurs. Ceux-ci, en effet, pouvaient être séduits par un trop grand zèle pour leur maison, et s’approprier outre mesure les revenus paroissiaux. La qualité de curé l’emportait sur celle de religieux, et le vœu de pauvreté ne devait pas s’étendre à la disposition des biens possédés au premier de ces deux titres.
Mais, en face de cette situation, utile aux œuvres particulières, flatteuse pour la nature, les officiers claustraux des abbayes voulurent jouir, autant que possible, du même avantage que les prieurs ayant charge d’âmes. Comme
ces prieurs, plusieurs d’entre eux géraient en effet des biens d’une destination très spéciale.
L’aumônier, entre autres devoirs, avait à loger et à nourrir les voyageurs et les pèlerins de condition pauvre, qui réclamaient un gîte à l’abbaye. A Saint-Bénigne, l’hôpital affecté à ce service était vis-à-vis le portail de l’église, attenant d’un côté aux annexes de la maison abbatiale, de l’autre à la maison de l’aumônier. Il renfermait une chapelle, dédiée en l’honneur de saint Julien. Des donateurs, désireux de secourir ceux qui trouvaient là un abri passager, dotèrent à cette fin l’aumônier et l’hôpital. Cette dotation ne suffisait cependant pas à tous les frais, qui étaient en partie supportés par le couvent.
Un autre dignitaire, l’hôtelier, exerçait l’hospitalité à l’égard des voyageurs riches, qui arrivaient nécessairement avec des gens et des chevaux; à l’égard des princes eux-mêmes, qui ne craignaient pas de loger dans les abbayes. Il y eut, en conséquence, des biens particulièrement assignés à l’hôtellerie, par fondation ou autrement.
Ces exemples suffisent à faire voir comment, pour sauvegarder certains intérêts, l’Église fut amenée par les circonstances à tolérer dans les monastères une discipline moins parfaite.
Mais elle eut soin de prémunir les moines contre les écueils de cette vie nouvelle, qui les rapprochait trop du monde. Elle leur rappela solennellement que, pour rester de vrais religieux, ils ne devaient rien changer dans leurs dispositions intimes, par rapport à l’esprit de pauvreté et aux autres obligations de l’état qu’ils professaient. Les papes n’attendirent point que le mal fût profond , pour édicter des peines sévères. Peu après le milieu du douzième siècle, Alexandre III excommunie le religieux qui garde de l’argent sans autorisation, et si quelque somme ainsi réservée ne se découvre qu’après la mort du coupable, le pape ordonne qu’il soit privé de la sépulture ecclésiastique. Au commencement du treizième, Innocent III renouvelle aux moines la défense de rien s’attribuer d’euxmêmes, et si quelqu’un y contrevient, il veut qu’on lui fasse d’abord une admonition charitable. S’il ne se corrige pas, il sera honteusement chassé d’une maison sainte, qu’il déshonore. Si, à la mort d’un moine, on trouve en sa possession de l’argent détourné, cet argent d’iniquité sera jeté hors du monastère, et enterré avec le corps de cet indigne religieux dans du fumier.
La voix des pontifes ne fut pas toujours écoutée : ce n’est cependant pas qu’ils aient parlé faiblement, mais on a laissé les passions parler plus fort.
Fonctionnement du régime mitigé, sous l’abbé Pierre du Fossé. — Pendant l’abbatiat de Pierre du Fossé (1253-1262), les nouvelles coutumes étaient suivies à Saint-Bénigne, le régime mitigé fonctionnait, mais correctement. Quelques chartes de 1259, délivrées par l’abbé, contiennent des détails curieux à ce sujet.
Un de ces diplômes règle le casuel des décès. Quand mourait dans l’abbaye un des religieux résidents, le chambrier avait tous ses vêtements et le chantre son bréviaire. Les autres livres du défunt entraient dans la bibliothèque du couvent. S’il laissait de l’or, de l’argent, des pierreries, des chevaux, des harnais, cette part plus précieuse de l’héritage restait à la disposition de l’abbé. Quant aux moines des maisons foraines, s’ils venaient à décéder dans l’abbaye, on suivait la même règle que précédemment. Mais s’ils mouraient dans un prieuré, leurs vêtements appartenaient au prieur. On envoyait leur bréviaire à l’abbé, et leurs autres livres à la bibliothèque de l’abbaye. Lorsque des gens du siècle prenaient l’habit religieux au lit de mort et se faisaient enterrer dans le monastère, on donnait à l’abbé leurs chevaux, leurs fourrures, leur or et leur argent. Le chambrier avait le reste de leurs effets, excepté la soie que l’on réservait pour l’église.
Par un autre diplôme, l’abbé Pierre affecte
(1) Voir Pétard, pp. 495, 498, pour les deux premières chartes. Nous transcrivons la troisième sur l’original, conservé aux Archives de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 8, offices claustraux.
Universis Christi fidelibus ad quos præsentium nolitiam venerit litterarum frater Petrus, permissions divina humilis abbas ecclesiæ sancti Benigni Divionensis, salutem in Auctore salutis. Noverit universitas vestra quod cum bonæ mémorisé Stephanus quondam abbas ecclesiæ nostræ prædictæ prædecessor noster, auctoritate propria et pro suæ libito voluntatis, instituisset ut, quotienscumque foret extra prædictam ecclesiam, pitantiam in procurationibus convenais perciperet, et inde se fecisset per fratrem Milonem tune procuratorem conventus investiri; Nos videntes institutionem et vestituram prædictas factas esse in præjudicium ecclesiæ nostræ non modicum et gravamen, prædictam institutionem penitus revocamus . Ita quod nçc nos nec successores nostri de cetera pitantiam in procurationibus conventus percipiamus, nec debeamus percipere, quamdiu et quotiens extra ipsam ecclesiam erimus. Similiter nec obedienciarii nec claustrales monachi quamdiu erunt extra ecclesiam supradictam. Hanc autem ordinationem et institutionem fecimus conventu nostro præsente et in hoc consentiente unanimi et concordi consensu et eam, utilitate non modica ecclesiæ nostræ considerata, laudabiliter approbante, eamdem in perpetiium pro nobis et nostris successoribus confirmantes. In cujus rei firmitatem, auctoritatem ac memoriam, huic nostræ constitutioni sigillum nostrum
une rente au chambrier, à charge de faire mettre des nappes blanches au réfectoire deux fois par semaine, le dimanche et le mercredi.
Dans un troisième diplôme, il détache de la mense abbatiale l’étang l’Abbé, et le donne aux religieux. Cet étang était situé à l’ouest de l’abbaye, en allant à Champmol, lieu où fût bâtie plus tard la Chartreuse. L’attribution de l’étang l’Abbé à la mense conventuelle fut ratifiée dans la suite, notamment par Hugues d’Arc.
Enfin, dans une quatrième charte, Pierre du Fossé abolit, en faveur de la communauté, un droit établi par Étienne-Raymond, et suivant lequel l’abbé continuait à recevoir, pendant ses absences, la pitance ordinaire du couvent. En renonçant à ce droit pour lui et ses successeurs, l’abbé Pierre déclare expressément qu’aucun obédiencier ou officier claustral ne pourra prétendre à un semblable avantage. Cette précaution prouve la tendance des dignitaires à s’arroger promptement les privilèges de l’abbé. Pierre V avait donc raison de restreindre ces privilèges plutôt que de les étendre (1).
Les longs détails qui précèdent ont fait voir sous quel régime vivaient les religieux de Saint- Bénigne, pendant le treizième siècle. Il ne se passa rien de remarquable à l’abbaye sous Richard et Aimon, les deux premiers successeurs de Pierre du Fossé.
Hugues d’Arc succéda à Aimon au commencement de 1269, et le 14 février 1271 survint l’accident qui entraîna la ruine de la majeure partie de l’église romane (2).
Avant de clore le chapitre troisième par le
duximus apponendum in testimonium veritatis. Actum anno Domini millesimo ducentesimo quinquagesimo nono, mense octobris.
(2) Hugues d’Arc, avant son élection, remplit à Saint-Bénigne la charge d’aumônier. Une charte de novembre 1265 le mentionne en cette qualité : « Ego Girardus Moreaus de Gevreio clericus notum facio quod accepi ad censam perpetuam a vira venerabili et religioso fratre Hugone de Areu elemosinario sancti Benigni Divionensis duas domos lapideas sitas in villa de Gevreio super chiminum quod tendit versus Belnam... » — Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 63, Gevrey.
Une autre charte d’octobre 1266, le cite encore avec beaucoup d’autres religieux : « Nos frater Haymo abbas humilis totusque conventus monasterii sancti Benigni notum facirous quod, cum viri religiosi frater Hugo elemosinarius, frater Milo sacrista, frater Haymo camerarius ecclesiæ nostræ, frater Johannes prior noster sancti Benigni Britiniacensis curtis (Saint-Blin, dans la Haute- Marne), frater Haymo prior noster de Ulmeto (Ormoy-les-Sexfontaines, id.), frater Svmon prior noster Vangionis rivi (Vignory, id.), et frater Symon prior noster de Sarcofagis (Serqueux, id.), ad preces nostras... se constitueront fidejussores pro nobis, in manu Macelini de Rocha servientis illustris viri domini Regis Navarriæ (Thibaut, comte de Champagne), de mille et quingentis libris turonensibus, quas a prædicto Macelino pro negotiis ecclesiæ nostræ utiliter procurandis mutuo recepimus in pecunia numerata, pro-
récit de cet accident, nous parlerons du culte que les moines rendaient à leur saint patron, et spécialement de l’ancienne liturgie du martyr.
Culte de saint Bénigne, dans la basilique romane. — Les moines, en général, disposaient les choses, dans l’ordonnance de leurs églises et dans leurs usages liturgiques, de manière que les saints patrons fussent fréquemment invoqués, et que les fêtes établies en leur honneur fussent solennisées avec un grand éclat. C’est donc ce qu’on avait fait à Dijon pour saint Bénigne. Son tombeau, les autels érigés sous son vocable, ses statues, les bas-reliefs reproduisant les scènes de sa passion, concouraient, avec les grâces surnaturelles qu’obtenait la prière, à perpétuer vive et ardente la dévotion dont il était l’objet. Et à côté de la puissante expression que ce culte avait reçue dans la décoration du monument lui-même, voici celle que lui donnaient encore les usages liturgiques.
Aux processions des dimanches et des fêtes, une des stations réunissait les moines devant le tombeau saint. Tous descendaient les degrés de la crypte, s’avançaient jusqu’à l’autel delà Confession, et vénéraient les reliques de saint Bénigne, par une prière solennelle et l’offrande de l’encens. En rentrant au choeur, le couvent témoignait de nouveau sa confiance en son saint patron, dans la récitation de la belle oraison Via sanctorum : « Voie de tous les saints, Seigneur Jésus-Christ, qui avez accordé les joies de l’éternelle clarté à ceux qui sont parvenus dans votre royaume, remplissez l’intérieur de ce temple de la lumière du Saint-Esprit. Vous qui avez consacré ce lieu en l’honneur de sainte Marie votre mère, et des saints martyrs Bénigne et Maurice, accordez à nos prières que tous ceux qui sont ici, animés par la foi en vous, reçoivent le pardon de leurs péchés ; qu’ils soient délivrés de toutes leurs peines; qu’ils obtiennent tout ce
mittimus bona fide... b L’abbé Aimon s’oblige à rembourser par lesdits religieux la somme empruntée, et dans ce but, il leur abandonne chaque année, jusqu’au remboursement total, 400 hémines de blé sur son revenu de la grange de Chaignay. — Archiv. de la Côte-d’Or, fonds Saint-Bénigne, H, 13, emprunts.
(1) Via sanctorum omnium Domine Jésus Christe, qui ad te venientibus æternæ claritatis gaudia contulisti : ambitum templi istius Spiritus Sancti luce perfunde : qui locum istum in honorera sanctæ Genitricis tuæ Mariæ et sanctorum martyrum tuorum Benigni atque Mauricii consecrasti, præsta quæsumus ut omnes istic in te credentes obtineant veniam pro delictis : ab omnibus liberentur angustiis : impétrant quidquid petierint pro necessitatibus suis : placera semper prævaieant coram oculis tuis : quatenus per te, omnium sanctorum tuorum intercessionibus muniti, aulam Paradisi
qu’ils demandent selon leurs besoins; qu’ils puissent être toujours agréables à vos yeux, afin que par vous, étant soutenus de l’intercession de tous vos saints, ils méritent d’entrer dans la cour céleste, ô Sauveur du monde, Dieu, qui avec le Père et l’Esprit -Saint vivez et régnez dans les siècles des siècles (1). »
Pendant la célébration des offices, dans la cérémonie de l’encensement, après l’autel majeur on encensait l’autel matutinal, puis l’autel de saint Bénigne, et l’autel de la Croix.
Tous les mardis, la grand’messe était dite en l’honneur de saint Bénigne, et si ce jour ne se trouvait pas libre, on ne laissait pas s’achever la semaine, autant que possible, sans dire cette messe un autre jour.
Parmi les mémoires, celle de saint Bénigne venait une des premières, avec ces oraisons, à la messe : « Collecte. Soyez-nous propice, nous vous en prions, Seigneur, et par les mérites de votre glorieux martyr saint Bénigne, accordez à vos serviteurs d’être par son intercession à l’abri de tous les dangers. — Seci'ète. Nous vous supplions, ô Dieu clément, de recevoir de nos mains cette oblation, afin que, par les prières de saint Bénigne votre martyr, elle nous purifie de tous nos péchés. — Postcommunion. En participant, Seigneur, aux divins mystères que nous avons offerts à votre majesté, en l’honneur de votre martyr saint Bénigne, nous vous demandons que, par ce moyen, nous méritions le pardon de nos péchés et que nous soyons fortifiés par les dons de la grâce céleste (2). »
La formule de la promesse de stabilité qui était en usage à Saint-Bénigne, rappelait les principaux vocables de l’abbaye, et par conséquent celui du martyr : « Je, frère N..., promets stabilité, changement de vie et obéissance, selon la règle de saint Benoît, devant Dieu et ses saints, dans ce monastère de Dijon, qui est construit en l’honneur de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ,
mereantur introire, Salvator mundi : Qui cum Pâtre et Spiritu Sancto vivis et régnas Deus, per omnia sæcula sæciüorum. g. Amen.
(2) Bibl. de Dijon, ms. n° 80 (missel du quinzième siècle commençant), pp. 166-167. — « Collecta. Propitiare, quæsumus, Domine, nobis lamulis tuis per hujus sancti martyris tui Benigni mérita gloriosa ut ejus pia intercessione ab omnibus protegamur adversis. — Sécréta. Suscipiat clementia tua, quæsumus, Domine, de manibus nostris munus oblatum, ut per sancti martyris tui Benigni orationes ab omnibus nos emundet delictis. — Postcovimunio. Divina libantes mysteria, Domine, quæ pro sancti martyris tui Benigni veneratione tuæ obtulimus majestati, præsta quæsumus ut per ea veniam mereamur peecatorum et cœlestis gratiæ donis reficiamur. »
de sa sainte mère la vierge Marie, et des saints martyrs Bénigne et Maurice, en présence du seigneur abbé N... »
Dans les litanies des Saints se trouvait une invocation adressée à saint Bénigne, ainsi que cette oraison : « Dieu tout-puissant et éternel, qui construisez et gardez la Jérusalem céleste, daignez, avec l’intervention de la bienheureuse Marie toujours vierge, de vos saints martyrs Bénigne et Maurice, et de tous les saints, garder cette maison et toutes celles qui en dépendent. Préservez-les, avec tous leurs habitants, de la foudre ou de l’incendie et de tout malheur. Qu’elles soient toujours le domicile du salut et de la paix. »
Si un étranger venait dans l’abbaye, ayant l’intention d’y séjourner quelque temps, il était conduit, dès son arrivée, aux autels où il devait plus particulièrement prier, et l’on ne manquait pas de le mener à la crypte, ad corpus sanctum, au sépulcre du saint.
Ancien office de saint Bénigne, et Fête de l’anniversaire de son martyre. — Mais c’est surtout l’ancien office célébré en l’honneur de saint Bénigne qui révèle toute la piété des moines envers ce glorieux patron. On suivra certainement avec intérêt les détails de cette liturgie. Le texte latin de l’office est publié dans l’Appendice, à la suite du calendrier de l’abbaye. Nous en traduirons ici une bonne partie, en indiquant la disposition de l’ensemble.
Depuis l’institution de la fête de la Toussaint, les religieux de Saint -Bénigne solennisaient l’anniversaire de la passion du martyr le 2 novembre. Pendant longtemps rien ne fut changé à cet usage, même après l’établissement de la fête des Morts, qu’on fixa d’abord au surlendemain de la Toussaint, dans le monastère dijonnais. Ce n’est guère qu’au dix-septième siècle que cette fête y obtint la place qu’elle avait dans la plupart des églises, et que par conséquent la solennité du « dies natalis » de saint Bénigne fut reportée jusqu’au 3 novembre.
Malgré le renvoi de la solennité au 2 novembre, plusieurs cérémonies, dans la vigile et la fête de la Toussaint, rappelaient le véritable anniversaire de la mort de l’apôtre -martyr. La Toussaint devait même une partie de son éclat à sa coïncidence avec cet anniversaire.
« La fête de tous les saints, lit-on dans l’ancienne recension des Statuts, est rangée parmi
nous au nombre des cinq principales solennités de l’année, à raison de notre amour pour notre patron particulier, le célèbre et glorieux martyr Bénigne, qui, en ce jour même, a souffert la mort pour JésusAührist. » On retrouve la même pensée, sous d’autres termes, dans la recension du treizième siècle : « La fête de tous les saints est mise parmi nous au nombre des cinq principales solennités, moins à cause de son objet spécial, que par suite de notre amour pour le bienheureux Bénigne. »
En conséquence, aux fêtes de la Toussaint, la basilique tout entière était parée de ses ornements les plus riches, et le cérémonial du rite le plus élevé était suivi dans tous ses détails.
Les premières vêpres étaient annoncées par une sonnerie générale des cloches, que l’on sonnait d’abord deux par deux, et à la fin toutes ensemble.
Suivant la coutume antique, on n’allumait à l’autel que deux cierges, mais un luminaire plus complet était disposé sur le grand candélabre, qui portait la lampe constamment entretenue devant la sainte réserve, et sur des chandeliers, placés en avant ou en arrière du même autel.
Des reliquaires, un entre autres, renfermant le bras de saint Bénigne, étaient exposés sur l’autel, dont la table avait été ornée de petits phylactères, sorte de rubans, sachets, petits cadres, remplis de reliques minuscules.
Pour l’antienne de Magnificat, aux premières vêpres, on disait : « Salvator mandi... Sauveur du monde, sauvez-nous tous; sainte Marie, mère de Dieu, toujours vierge, priez pour nous. Par les prières des saints apôtres, des saints martyrs, des saints confesseurs, des saintes vierges nous demandons, avec supplication, d’être délivrés de tous les maux, et de mériter de jouir maintenant et toujours de tous les biens. » Cette antienne était répétée trois fois, d’abord après le verset Suscepit Israël , ensuite après le verset Sicut locutus est, en troisième lieu après Sicut erat. L’oraison de la fête de la Toussaint étant dite, le Benedicamus chanté, on faisait mémoire de saint Bénigne, comme il suit.
Le chantre ou armoirier entonnait l’antienne Almi Benigni, qui était aussitôt continuée :
« Puissent les prières du glorieux martyr Bénigne obtenir que le Christ roi des cieux nous conduise aux joies éternelles ! » Venait le verset avec son répons : « Magna est... Grande est la gloire qu’il a reçue de vous, Dieu sauveur; vous le comblez
d’honneur et le revêtez d’un radieux éclat. » Ensuite l’oraison : « Omnipotens sempiterne Deus, qui hune cliem.... Dieu tout-puissant et éternel, qui nous avez rendu mémorable ce jour, par la solennité de saint Bénigne votre martyr, daignez accorder à votre Église en cette fête une joie sainte ; faites que par l’intercession de celui dont nous vénérons pieusement les reliques sur la terre, nous puissions parvenir au ciel. »
Aux nocturnes, annoncés aussi par toutes les cloches, et pour lesquels on allumait les vingtcinq cierges du ciborium, l’office était de la Toussaint, dans la forme monastique, qui sera expliquée tout à l’heure. On y trouvait le douzième répons Concédé nobis, disparu du bréviaire romain : « Accordez-nous, Seigneur, nous vous en supplions, le pardon de nos fautes ; et, par l’intercession des saints dont nous célébrons aujourd’hui la fête; * Donnez-nous une dévotion qui nous rende dignes d’entrer dans leur société. — f. Que leurs mérites nous soient en aide, à nous qui sommes accablés du poids de nos péchés ; que leur prière soit la défense de ceux que charge l’offense ; et puisque vous leur avez accordé la palme du céleste triomphe, ne nous refusez point le pardon : Donnez-nous une dévotion qui nous rende dignes d’entrer dans leur société. Gloire au Père, au Fils et au Saint- Esprit. » Et l’on reprenait jusqu’au verset.
Dans l’office des Laudes, l’antienne de Benedictus était ainsi formulée : « Sanctum est lumen verum... Elle est sainte et admirable la vraie lumière, son éclat rayonne sur ceux qui sont demeurés fermes dans le combat; ils reçoivent d’elle une éternelle splendeur, au sein de laquelle ils jouissent d’une inaltérable félicité. » L’antienne de Benedictus se répétait trois fois, comme celle de Magnificat. Puis, après l’oraison et le Benediccimus , on faisait mémoire de saint Bénigne.
Sur l’intonation de l’armoirier, était donc chantée cette antienne : « O sancte Benigne, tui dignus hœres vocabuli... O saint Bénigne, digne à jamais du nom que vous portez, vous qui, véritablement bon par le nom et par des œuvres saintes, avez mérité d’être martyr pour le nom de Jésus-Christ, de ce lieu sanctifié nous vous adressons nos supplications, afin que vous priiez Dieu pour nous, et que nous ressentions partout et toujours les effets de votre protection. » Suivaient le verset et l’oraison, puis la mémoire de saint Césaire et celle de la Croix.
Messe de saint Bénigne. — A l’aube du jour de la Toussaint, la messe matutinale se célébrait « à l’autel de saint Bénigne », disent les Statuts. Il s’agit peut-être, non de l’autel majeur de la crypte, mais du petit autel de la grande église situé près de l’autel de la Croix, vers le milieu des nefs, dans le premier collatéral nord. Le peuple, qui s’assemblait dans les nefs entre l’autel de la Croix et les portes de l’édifice, pouvait suivre la messe à cet autel. La messe matutinale était dite en l’honneur de saint Bénigne. C’était la mésse d’un martyr non pontife In oirtute tua. — « Introït. Seigneur, le juste trouve son bonheur dans votre être divin, et la gloire dont vous le faites jouir le transporte de joie; vous avez accompli tous ses désirs. Ps. Car vous le prévenez de la douceur de vos bénédictions ; vous couronnez son front d’un diadème orné de pierres précieuses. Gloire au Père, etc. » La collecte était l’oraison propre déjà citée « Dieu tout-puissant et éternel, qui nous avez rendu mémorable ce jour , par la solennité de saint Bénigne votre martyr, etc. »
L 'épitre, comme celle qui se lit aujourd’hui dans la messe In virtute tua, était tirée des Livres sapientiaux, mais le texte en était différent, et tel qu’il suit : « Leçon du Livre de la Sagesse. — Beneclicentes Dominum... Vous qui bénissez le Seigneur, louez-le de toutes vos forces ; car il est au-dessus de toute louange. C’est lui qui a conduit par le droit chemin le juste, dont la mémoire est en bénédiction. La parole de Dieu a fait taire le vent et sa volonté a calmé l’abîme : le Seigneur Jésus a affermi son serviteur. Que celui qui navigue sur la mer raconte les périls de sa course, et en l’écoutant nous serons ravis d’admiration. Par sa douce bonté et par son zèle, il a plu au Dieu d’Israël. C’est pourquoi Dieu a fait en sa faveur un testament de paix, et l’a revêtu pour jamais de la dignité du sacerdoce. Il a invoqué le Seigneur tout-puissant, et le Seigneur lui a donné la force de résister à un homme redoutable et de relever la puissance de son peuple. Pendant sa vie, il n’a pas tremblé devant le prince, aucune puissance ne l’a vaincu, aucune parole ne l’a ébranlé; après sa mort, ses restes ont proclamé sa sainteté. Vivant, il a fait des prodiges; mort, il a fait des miracles. Quand on l’invoque, son nom est doux comme le miel et agréable comme la musique d’un banquet. Il a été prédestiné pour convertir les peuples, et il a détruit l’abominable idolâtrie. Il a tourné son
cœur vers Dieu, et dans un temps de péchés il a fondé la religion. Cet homme a été le chef et le prince de ses frères, l’appui et le soutien de son peuple. Ses ossements ont été visités par le Dieu vivant, et une merveilleuse puissance a éclaté en eux. Heureux celui qui nourrit son esprit de ces paroles saintes et qui les grave dans son cœur : celui-là sera toujours sage. Car s’il fait ce qui est écrit ici, il sera capable de tout bien, parce que la lumière de Dieu conduira ses pas. »
On voit comment, par l’assemblage de textes empruntés aux Livres de la Sagesse et de l’Ecclésiastique, étaient appliquées à saint Bénigne les sentences dans lesquelles l’Esprit-Saint relève les œuvres et le mérite de Jacob, de Moïse, de Phinéès, de David, d’Élisée, de Josias, de Joseph. (Sctp. x; Eccli. xliii, xlv, xlvii, xlviii, xlix, l.) L’apostolat du saint, son martyre, les miracles accomplis à son tombeau étaient nettement rappelés dans cette épître.
Le graduel n’était pas celui de la messe In virtute tua, telle qu’elle est aujourd’hui composée, mais à peu de chose près celui de la messe d’un abbé Osjusti : « Domine, prœvenisti. . . Seigneur, vous le prévenez de la douceur de vos bénédictions; vous couronnez son front d’un diadème orné de pierres précieuses, f . Il vous a demandé la vie, et vous la lui avez accordée pour des siècles sans fin. — AUeluia. Lœtabitur... Le juste met sa joie et ses espérances en Dieu, et la gloire est en effet donnée à tous ceux qui ont le cœur droit. »
Un choix de passages tirés des chapitres ix et x de saint Matthieu, où est rappelée la mission des Apôtres, avait fourni le texte de Y évangile : « In illo tempore, circuibat Jésus... En ce temps-là Jésus parcourait toutes les villes et les bourgades, enseignant dans les synagogues des Juifs, prêchant l’Évangile du royaume de Dieu, et guérissant toutes sortes de maladies et d’infirmités. Considérant la foule qui l’environnait, il en eut pitié, car ces gens souffraient de toute manière et gisaient dans l’abandon, comme des brebis sans pasteur. Alors il dit à ses disciples : La moisson est grande à la vérité, mais le nombre des ouvriers est petit. Priez donc le maître de la moisson qu’il y envoie des ouvriers. Mais vous, allez, prêchez et dites que le royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, rendez nets les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Voici que je vous envoie comme
des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes. »
U offertoire était celui de la messe Lœtabitur justus, autre messe pour un martyr non pontife : « Posuisti Domine... Seigneur, vous avez mis sur sa tête une couronne ornée de pierres précieuses ; il vous a demandé la vie, et vous la lui avez accordée, alléluia. » On trouve aussi cet offertoire à la messe de saint Matthieu, apôtre et évangéliste.
A Y oraison secrète, le célébrant disait : « Munera populi tui... Nous vous en supplions, Seigneur, agréez dans votre miséricorde l’offrande que vous fait votre peuple ; et par les suffrages de saint Bénigne votre martyr, daignez le délivrer de tous les liens de ses péchés. »
La communion était celle de la messe de saint Matthieu : « Magna est... Grande est la gloire qu’il a reçue de vous, Dieu Sauveur; vous le comblez d’honneur et le revêtez d’un radieux éclat. »
Enfin la postcommunion consistait dans cette oraison propre : « Repleti muneribus sacris... Après avoir participé aux saints mystères, nous vous demandons, ô Dieu tout-puissant, d’être toujours aidés par les mérites de celui en l’honneur duquel nous venons de les célébrer. »
Deux mémoires étaient faites à cette messe, la première de tous les Saints, la seconde de saint Césaire, martyr de Terracine.
Procession. — A l’issue de la messe matutinale, si c’était le dimanche, ou après tierce, si c’était un autre jour, on faisait la procession dans l’église et le cloître.
L’abbé ou le prêtre de semaine encensait l’autel majeur, ainsi que le reliquaire qui y était exposé et devait être porté à la procession, puis le chantre entonnait le gracieux répons composé par Fulbert de Chartres, et noté par le roi Robert, Stirps Jesse : « L’arbre de Jessé a produit une tige, et la tige une fleur ; * Et sur cette fleur repose l’Esprit-Saint. — f. La Vierge mère de Dieu est la tige, la fleur est son Fils. Et sur cette fleur repose l’Esprit-Saint. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Et sur cette fleur repose l’Esprit-Saint; »
Cependant les religieux et tout le couvent défilaient vers l’extrême chevet de la rotonde, afin de faire la première station dans la chapelle de Sainte-Marie. Le chant du répons terminé, le
célébrant disait le verset Post partum, puis l’oraison de la sainte Vierge.
Ensuite, tandis que les religieux parcouraient le cloître, on chantait le douzième répons des matines de la Toussaint Coucecle riobis, traduit précédemment.
Lorsquela procession était rentrée dans l’église, par les travées voisines du portail occidental, on entonnait le répons Insignis confessor, emprunté aux matines de l’office de saint Bénigne : « Illustre confesseur, et martyr intrépide, saint Bénigne fut percé de lances et mis à mort par ordre de l’empereur ; alors apparut une colombe blanche comme la neige, qui sortit de la prison, * Et s’envola au ciel. » Au chant de ce répons, les moines descendaient les degrés de la crypte et s’avançaient près du tombeau, ad corpus sanctum. Là, au signal de l’armoirier, six des meilleurs chantres, se plaçant au milieu des rangs, chantaient le verset du répons : « O quis oclorsuavitatis... O quel suave parfum remplit le lieu du martyre quand la sainte âme quitta son corps, Et s’envola au ciel. » Cependant l’abbé encensait l’autel de la Confession, puis disait le verset : « Priez pour nous,- saint Bénigne», avec l’oraison : « Dieu tout-puissant et éternel, qui nous avez rendu mémorable ce jour, etc. »
Cérémonies du jour de la Toussaint. — Une fois la procession revenue au chœur, on sonnait toutes les cloches. Cependant tous les moines prenaient la chape.
La grand’messe était celle de la Toussaint, avec mémoire de saint Bénigne.
Au réfectoire, les religieux avaient la pitance festivale « fesfcivam et plenariam procurationem », et on leur servait le « pigmentum », boisson faite de miel et autres substances aromatiques mêlées au vin. Pendant le repas on lisait la passion de saint Césaire, et la vie de saint Marcel, confesseur, évêque de Paris.
On célébrait les secondes vêpres avec la même solennité que les premières. Pour l’antienne de Magnificat on disait « Beati estis... Bienheureux vous êtes, ô vous tous, les élus de Dieu, qui avez mérité d’habiter avec les Vertus célestes, et de jouir de la lumière de la gloire éternelle. C’est pourquoi nous vous prions de vous souvenir de nous, et de daigner intercéder pour nous près du Seigneur notre Dieu. » Après la triple répétition de cette antienne, la récitation de l’oraison de la Toussaint, et le chant du Benedicamus, l’armoi-
rier entonnait le répons Sa/icte Benigne, Christi martyr, qui, dans l’office monastique de saint Bénigne, est marqué pour les vêpres, entre le capitule et l’hymne, comme on le verra plus loin, à la fête de la Translation. C’était un répons quelque peu analogue au répons bref des petites heures. « Saint Bénigne, martyr de Jésus-Christ, écoutez vos serviteurs qui vous prient, * Et par votre intercession faites descendre sur eux l’indulgence céleste. » Pendant ce chant, la procession s’était formée, et mise en marche vers « l’autel de saint Bénigne », disent simplement les derniers Statuts, « pour aller au corps saint », par conséquent dans la crypte, disent les Statuts anciens. Lorsqu’on était arrivé devant l’autel, on chantait le verset du répons : « O sancte Benigne, sidus aureum... O saint Bénigne, astre resplendissant comme l’or, pour l’amour du Seigneur, accueillez les gémissements de vos serviteurs avec votre bonté accoutumée; Et par votre intercession faites descendre sur eux l’indulgence céleste. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Faites descendre sur eux l’indulgence céleste. »
La procession étant rentrée au chœur, un enfant disait le verset : « Magna est... Grande est la gloire qu’il a reçue de vous, Dieu Sauveur. » Et l’on répondait : «Vous le comblez d’honneur et le revêtez d’un radieux éclat. » En même temps des prêtres en chapes, suivis d’autres ministres, se rendaient près de l’abbé avec des navettes et des encensoirs. L’abbé imposait l’antienne Ave Pater gloriose ; on chantait de nouveau le Magnificat, pendant lequel avait lieu l’encensement. Le cantique achevé, on chantait l’antienne imposée : «Salut, ô glorieux Père; salut, astre céleste, saint Bénigne, ornement du ciel. Jetez les yeux sur nous, et soyez notre guide sur cette terre, où par des chants d’allégresse et de triomphe nous célébrons votre patronage. » Suivait l’oraison.
Office monastique de saint Bénigne. — Ainsi se solennisait la Toussaint conjointement avec l’anniversaire de la Passion de saint Bénigne. Mais le lendemain était réservé uniquement à saint Bénigne, sous le titre de « Repetitio ou Iteratio sancti Benigni ».
Nous donnerons pour ce jour l’ordre détaillé de l’office monastique, et nous noterons avec soin les différences qu’il présente par rapport à l’office canonial. Voir le texte latin à l’Appendice.