‹ Histoire de l'église. Tome douzième (volume 2)Chapitre 19 sur 50 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Depuis la chute de Varianisme en SjS^ jusqu'à la mort de Théodose en 395.

di r impiété trouve souvent des protecteurs parmi les puissances du siècle , la providence y ménage aussi à la religion de solides appuis et de zélés défenseurs. Yalens avait tout nouleversé .dans réglise d'Orient : nous y verrons bientôt le calme rétabli par un empereur , qui avec autant de bonté et de droiture que le grand Constantin , eut moins de facilité , le discernement plus sûr , ou du moins plus conséquent et plus efficace. Tel fut le grand Théodose , qui', destiné à épurer la société chrétienne du mélange des idolâtres et de la con^ tagion d'hérésies non moins impies, avait bê-

che de cette grande oeuvre. Le Seigneur , dans ses desseins de miséricorde , donna d'aoord ce prince selon son cœur à TOrient où le mal était extrême ; puis il le préposa au gouvernement de tout le monde chi^etien.

L'église de G. P. se trouvait dans Tétat le plus

déplorable , depuis quarante ans que le? arîena y aominaient , sous deux empereurs hérétiques , dontrun avait succédlc à l'autre presque immédiatement. Une infinité de sectaires y.dévastaient la lergerie du bon Pasteur^, et le petit nombre deà oùaïUes fidèles n'avaient point alors de guide à leur tête. Aucun certainement n'était plus propre à recueillir ou à relever les membres desoieft-de la dispersion , que le sublime et profond docteur Grégoire de Nazianze. Sa vertu éprouvée , aussibien que sa doctrine et son éloquence, lui avait acquis la plus haute réputation. Il était évêque , mais sans diocèse ; et il vivait dans la retraite y en Séleucie , près des chastes dépouilles de la première des martyres sainte Thècle, à qui il avait une dévotion particulière. Les catholiques de la ville impériale témoignèrent un vif tfésir de se ranger sous sa conduite ; les évêques zélés applaudirent à leur empressement : mais Grégoire ne Souvait se rés{budre à quitter les pieuses douceurs e la solitude. Il résistait aux sollicitations de ses meilleurs amis , qu'il accusait de trahii: l'amitié ^ et qui de leur côté lui reprochaient l'inaction du serviteur inutile, à la vue d'une église exposée sans pilote au plus dangereux orage, tandis qu'il refusait de prendre le gouvernail.

Il se rendit enfin , malgré toute sa répugnance et la faiMesse de sa santé , consumée d'austérités , d'infirmités et de vieillesse. Son corps courbé vers la terre , à ce qu'il nous apprend (i) , ne semblait aspirer qu'à y rentrer ; sa tête était entièrement dépouillée de clieveux , son visage et ses membres aussi décharnés que ceux des cadavres. Mais T humble orateur en cache soigneusement la cause honorable , qui était principalement sa pénitence. Cependant se$ vêtemens et sa manière de vivre n'annonçant que la pauvreté , le son même de sa \oix ayant quelque chose de rude et d'un peu sau-

{\) Or. a5.

DE l' E G L I S E. 349

Yage , il fut assez mal accueilli d'abord. Les ariens, pleins de prévention contre la doctrine catholique , imaginèrent ou firent semblant d'imaginer qu ii adorait plusieurs dieux. D^ailleurs fort attachés à leurévéque Démophile, génie souple et insinuant, ils ne pouvaient nommer sans horreur celui qu'ils regardaient comme son rival. Toutes les manœu* vres familières à ces fourbes , furent mises en œuvre contre l'homme apostolique. On le ca* lomnia , on le dénonça aux tribunaux , on échauffa tellement la populace contre sa doctrine et sa personne, qu'il s en vit quelquefois poursuivi à coups de pierres. Mais la modestie , une douceur angélique , une modération inaltérable y avec le cou« 3rage et la persévérance , triomphèrent de tout. "Une fois persuadé qii'il était dans l'ordre delà providence , rien ne put l'ébranler dans lé dessein de suivre fidèlement la marche de ses vrais minis^ très, aussi constaus à conserver leurs dignités dans la persécution , qu'enclins à les fuir quand on les leur décerne.

Il losea chez des parens qu'il avait à C. P. et ne voulut être à charge à nulle autre personne , si toutefois il était possible qu'il incommodât ses Lôtes; car sa vie était d'une frugalité inconcevaile , et sa nourriture , comme il le dit lui-même ; aussi peu dispendieuse que celle des oiseaux. Il sortait rarement , jamais pour des visites indifférentes , ni par esprit d'amusement ou par curiosité, dans une ville qui faisait la merveille de l'empiré , où tant de spectacles et demonumens rareç attiraient des étrangers de tout état et de tous les coins du monde. Rien ne pouvait produire ui| meilleur effet dans une église , où la vie molle et dissipée des ecclésiastiques causait un dommage infini à la religion. Ainsi la sagesse et la gravité des -mœurs de Grégoire lui concilièrent premièrement Teslime , et bientôt après l'affection publique.

Comme u;s ariens avaient usurpé toutes les égli-

aSo Histoire

ses sur les orthodoxes, il commença par rassembler les Bdèles dans la maison où il logeait , et cette maison devint par la suite une église célèbre, qu^ou nomma l'Ânastasie ou la Résurrection , parce que le docteur y avait comme ressuscité la vraie foi. II-. n'eut pas fait beaucoup d'instructions, que son élotpjence excita l'admiration de tout le monde. Son style élégant et facile , en même temps exact et, eerré , son imagination aussi brillante que féconde,", son raisonnement juste et pressant , joint à uneprofondeur unique dans la science des écritures; telle était sa manière, qui attirail les catholiqueapar un motif de piété ; et par Tappas du plaisir ou' delà curiosité, les hérétiques de toutes les sectes, et ■ les païens mêmes. Pour le mieux entendre, on for— . çait les balustrades qui environnaient le sanctuaire où il prêchait; souvent on l'interrompait par des acclamations et des battemens de mains; on voyait^; dans tous les coins de l'édifice, des copistes occupé»; à transcrire ses discours tandis qu'il les prononçait.

Toutefois il combattait sans ménagement iei erreurs régnantes; et ce fut alors qu'il fit les oraisons qu'on appelle de la théologie , où il expose d'une manière admirable la doctrine sublime ae la naturedeDieuetdelaTrinilé des personnes divines. On croit que ce sont ces pièces si sublimes et si éloquentes malgré la subtilité de la matière, qui lui ont acquis le surnom de théologien. Car c'est ainsi qu'on l'appelle communément dans l'antiquité , pour le distinguer des autres pères du nom de Grégoire : titre éminent , que ce seul écrivain eccléeiastique a partagé avec le plus sublime des évangélisles. Mais bien loin de donner dans Técueil d'une téméraire curiosité , et de creuser indiscrètement dans la profondeurredoutable de l'Etre divin, eonpi-emier soin au contraire fut de réprimer la démangeaison périlleuse de dogmatiser, qui régnait alors généralement à C. P. et d'une manière loulà-fait eifrénée parmi les novateurs.

Vers le temps de ces glorieux el pénibles Ira-

DE L^ £ G L I S E. a5l

Yaux , îl eut à soutenir une loutre épreuve , qui c^ûta infiniment à la sensibilité de son cœur. Son digne et constant ami , Basile de Césarée, termina ennh sa carrière , le premier jour de l'an 3^9 , après que ses vertus eurent achevé de s'épurer par les contradictions et le ressentiment opiniâtre d'Enstathe de Sébaste. Jamais cet hérétique dé^ guisé , ni ses adhérans , ne purent lui pardonner de ravoir }ié au corps de l'église par une confession de foi si authentique et si claire , qu'il ne pouvait pins s'en détacher qu'avec un éclat aussi contraii^ au plan de cet hypocrite qu'à l'intérêt de sa secte. Mais tous les ordres de la hiérarchie , parmi les CMthodoxes et tous les vrais enfans de l'église , révéraient sincèrement |e saint docteur y quand la mort le leur enleva*

A ses funérailles , il y eut une telle affluenjde de toute sorte de personnes , que plusieurs furent étouffées dans la foule(i). C'était à qui toucherait le bord de sa robe,ou le litsur lequel il était porté au lieu de sa sépulture. Les gémissemens interrompaient au loin le chant des pseaumes ; les païens et les juifs se mêlaient avec les fidèles y et ne regrettaient guère moins 3u'eux ce père commun de tous les indigens. Ses isciples, ses domestiques même faisaient le récit de ses actions et de ses discours édifians ; et la di-^

fnité de la matière faisant oublier à tout le monde état de ces sortes de panégyristes , les assistans les plus qualifiés les écoutaient avec une attention respectueuse. En un mot, il n'est point d'exemple d'un attachement ou d'une vénératioi;! pareille témoignée à aucune autre personne. Plusieurs la I)Oussèrent jusqu'à imiter le saint dans les choses es plus indifférentes; dans sa manière de marcher, de manger^ de se vêtir, et même dans quekrues défauts extérieurs, tels que sa lenteur à paner. Mais on lui rendit aussitôt des honneurs d'un ordre infiniment plus relevé. On voit , dans le panégyri*-

(i) Grcg. îsaç. Or. 20^

np

Page 1