‹ Histoire de l'église. Tome douzièmeChapitre 20 sur 64 · Tome- FU. K · texte numérisé non relu

Tome- FU. K

cher. Cependant le temps assigné pour la cél^bfation (lu concile de Rome arriva. H n'y vint presque point de jM'clats fiançais , que leur atlacliemi-'nt pour le loi , aillant que la cralnlc, retint clans le royaume. Boniface , qui ne sut jamais revenir sur ses pas , tint cette assemblée le 3o.* d'Octobre de celle année i3o2. Ou ne sait pas trop ce qui s'y pa-isa , sinon que le pape éclata fortement en paroles et en menaces , sans en venir cependant à l'exécution (i). Il est du moins constant que le roi n'y Tut p^s excommunié. Mais quelques jours après, on vit paiaitre la décrétale ïlnam smictani , qui éclaircissait tout ce qu'il pouvait y avoir d'ambiguilé dans la bulle JiiscuUaJÎU. Elle comprend deux parties , qu'on a judicieusement distinguées , savoir , l'cxposté et la décision. L'exposé tend à prouver que la puissance temporelle est soumise eu tout à la spirituetie , qtii a droit d'instituer, de corrij^ei- et de déposer les souvexains. On ne manque pas d'y faire usage de la fameuse comparaison des deux gluives, le spirituel et le temporel, dont le second doit être subordonné tta premier , et n'agir dans la main Ju prince lai-

f te que par l'inipressiou qu'il reçoit de l'église. Et tussant ce germe fécond de parallogisme jusqu'à vision et à la chimère , Boniface voit fliérésie et la doctrine alfreuse de Manès dans ceux qui reconnaissent deux puissances indépendanles et sou- ■veraiues chacuue dans son ordre. Dieu ne permit pas cependant que le scandale fût poussé jusqu'à tirer la conséquence qui suivait uaLurcUeuient de ces principes. Quand îl s'agit de prononcer avec précision et de porter la décision dogmatique , ce pontife, tout bardi qu'il était, décida simplement . que tout bomme , pour parvenir au salut , doit être soumis au pap» : principe dpnt (xinveuaient les deux partis , mais qu'ils appliquaient tout ditTérejnuient.

i) È îi' E fe 1 1 s is: i^j

Le jour même de la pnblicatipn de cette bolle, i8 çle Novembre , la fécondité toujours inépuisable de Boni face lui en fit donner une seconde, où, nonobs-* tant tout privilège, il excommunie toutes les personnes, de quelque dignité qu'elles soient, rois même et empereurs , qui empêchent d'aller libre-^ meut au saint siège , en arrêtant les voyageurs, en les l'etenarit ou en les dépouillant. Le but de cette censure, quoique générale et de l'ancien style, était trop bien déterminé par les circonstances,

Eour qu'on ne là rapportât point au roi Philippe* la vivacité de Bonifàce né lui permit pas même de Couvrir long- temps de ce faible voile sa véritable intention.

Cependant les malheurs qui arrivàrentàlà France dans le cours de cette aninée i3d2 , rendirent le roi moins sensible au nouvel affront qu'il recevait de Rome. La perte de la bataille où le comte d'Artois, piince du sang le plus animé de tous contre Boni-^ l'ace , et le fameux Pierre f^lotte périrent avec un liombre infini de noblesse, fit diversion aux autres chagrins du roi. On renoua les négociations avec' le pape , dont Philippe consentit à recevoir le cardinal-légat Jean le Moine j natif d'Amiens et agréable au prince. Mais ces lueurs d'espéran(îe furent bientôt dissipées. Le pàpè faisait proposer jusqu'à douze chefs de demande ou de reproche, sut lesquels ' il n'obtint pas à beaucoup près ce qu'il prétendait. * En conséquence, nouvel éclat de sa part , iiouveaii dcluge de lettres et de déclarations foudroyantes;' Le légat fut chargé d'annoncer au rôi, iion-seuleni(Mii qu'il devait s'appliquer les censures générales' déjà publiées à Rome, mais qu'on l'excommuniait' noinmémeïit et tout de nouveau/ avec défense à t«)ût ecclésiastique, soùs la même peiné d'anathème, ' de lui administrer les*sacremeris, où de célébrer lat n:esse en sa présence. Ainsi/ malgfé la bienveillance ' du roi Philippe envers le cardinal le Moine, maigre ' la sagesse que tout le monde attribué à ce légat, ' il a Y eut d'autre fruit de sa légation que le collège

i48 Histoire -M

qui porte encore son ndm à Paris, et qu'il y fonda sans doute avant celte riipliire sans retour. Un nouveau Irall de sa prudence, ce fut d'abandonner une commission plus qu'inutile, en se dérobant aux gardes qu'où lui avait donnes , et qui ne demandaient pas mieux appurcniment que de le laisser dispaiaihe.

Le roi n avait pas attendu ces extrémités pour faire ëclalersnn indignation, et pour se mettre ea garde contre le caracli'i'e extrême de Bouiface. Dès le carême de l'année i!io3 , il avait tenu dans son palais du Louvre une assemblée composée de quelques prélalsel des premiers seigneurs du royaume. Guillaume de Noi^aret , chevalier et magistrat, assez vessemblant a Pierre Flotte , présenta une requête contre Bonlface , qn il accusait dans les formes juridiques, des plus grands crimes qui puissent exclure du ponlilicat, entr'autres, d'usurpation de celte sainte dignité, d'hérésie manifeste, de simonie criante et ni.toire. Il y concluait à la convocation d'un concile général , afin de rejeler soIennL'Ileraent cet intrus endurci , et de donner à l'église universelle un pasteur légitime. Cependant, ajoulait-it , en qualité de prolecteur des églises nombreuses de voire royaume , et à l'exemple de vos ancêtres, défense» rsconslans de l'église romaine, vous ferez emprisonner cet impie; et de concert avec les cardinaux , vous établirez un vicaire apostolique jusqu'à ce qu'il y ait un pape. Cenesontlà que les prémices des excès où Noyaret devait se porter.

Le i3 Juin de la même année,'!! y eut au Louvre, une assemblée nouvelle et plus nombreuse , où Guillaume du Plessis , revèlu des mêmes qualités que Nogaret, et adhérant à son appel, lit les mêmes réquisitions , en promettant un mémoire plus circonstancié des crimes de Bonifaee, 11 tint parole dès le lendemain , en des leimes et avec un détail que le bon sens de nos lecteurs , autant que leur religieuse délicatesse , nous dispense assurément d«

DE l' E G L I S E. l49

rapporter. Mais l'ëmotion des esprits les tenait alors disposés bien différemment. Tous les ordres de l'état adhérèrent à l'appel de du Piessîs. Cependant lesévêques qui étaient présens au nombre de trente-neuf, témoignèrent de leur mieux leur res-

f)ect pour le saint siège. Quoiqu'ils consentissent à a tenue d'un concile, ils déclarèrent qu'ils le faisaient pour détourner les maux de l'église, et même pour aider à la justification* du pape Bon i face j contre lequel ils ne voulurent être ni accusateurs,* ni parties. Pour procéder à la convocation du concile qu'on résolut de tenir à Lyon , le roi nomma deux ambassadeurs , chargés d'aller inviter les cardinaux à coopérer à ce projet , et les villes principales d'Italie a le soutenir; puis il écrivit, dans les mêmes vues, en Espagne, en Navarre et en PorUïgal. L'audacieux Nogai'et se charge d'aller signifier l'appel au pape même (i). tPï '-

Instruit de cette fermentation , Bon i face , tout résolu qu'il était, se retira fort inquiet à Anagpie sa patrie; mais son courage ne l'abandonna point. On vit pour la seconde foîs partir cinq bulles foudroyantes en un seul jour, quinzième du mois d'Août. La plus remarquable est la seconde : elle portait que toutes les citations à Rome , adressées aux personnes même de qualité royale, auraient leur force et leur vigueur comme si elles leur étaient parvenues , dès qu'elles auraient été affichées aux portes de l'église principale du lieu où se trouvait le pape. C'était pour obvier à la difficulté de faire

1)énétrer en France les lettres pontificales , depuis es défenses du roi à ce sujet. Boniface se justifia aussi en plein consistoire des accusations formées contre lui dans ce royaume , sur-tout au regard de l'hérésie et de l'impiété, causes légitimes de dépo- 'sition contre les papes. Mais bien convaincu de l'insuffisance , tant de ses apologies que de ses menaces , et proportionnant les moyens de défense au

(i) FreuT. du diff. p. 124*

jieiil on il se trouvai! ; après avoir rcnouvrle" IVk-? commiinicalion contre le roi et l'interdît sur 1^ France , il délia les Français du serment de fidélité', (donna le royaume au roi des Romains Albert , fils de l'empereur Rodolfe , anima foitcmenl le§ Anglais , les Flamans , les Aragonais , les siciliens , tous les ennemis de la France , et naît tout en œuvré pfin de détrôner Philippe (i).

Rien ne marque mieux le degré de l'anîmosité <)U de lépouvanle du pape , que sa réconriliation soudaine avec Albert d'Autriche. Depuis cinq ans (|ue cet empereur avait été mis, le aS Juin , à la place d'AdoIfe de Nassau , tombé dans le mépris parmi ses sujets, le pontife s'était constamment çt très-fortement opposé à son élection, ((uoiqu'Âdolfe , dès le deuxième Juillet suivant, eût été tué en bataiHe rangée par Albert. Boniface ne qualiriaf^ pas autrement le vainqueur , que d^ sujet rebelle et de parricide du roi desRomaîn^^ .Son intérêt lui fit prendre un ton et des procédés tout diilérens. Il approuva l'élection d'Albert, son couronnement à Aix - la - Chapelle, et l'exercice «.le l'autorité' royale qu'il faisaù depuis près de; finq ans, suppléant, diçaît-il (i), par le pouvoir, de son siège , à tout ce qui pourrait avoir été dt'-; ffctneux dans cette élection. Mais .soutenant louiours la hauteur de son caractère, il exigea qu'Aljbprt reconnût que l'empire romain avait été Irant;féré par le siège apostolique des Grecs aus Allemands , dans la personne de Cbarlemagne ; que le. droit d'élire le roi des Romains dçstiné à devenir, empereur , avait été accordé par la même autorité à certains princes ecclésiastiques et laïques, et que les princes, tant rois qu'empereurs, recevaient aussi des papes la puissance du glaive malçriel. H exigea de plus le serment de fidélité envers le souverain pontife, la confirmation de toutes les concessions et de toutes les ])rom«sses faites à l'église

romaîne par les em j3ereurs precédens , et un engage-^menlexprès à défendre lesdroitsdu saint siège conlre ses ennemis , même souverains , à ne faire aucune alliance avec eux , à prendi^ au contraire les armes contre eux, si le pape Tordonnaît : clause manifeste-^ ment insérée contre Philippe le Bel (i).

Qiioiqu'AlI>ert eût eu la faiWesse de se soumettre à ces conditions humiliantes , la crainte des réclamations et du- ressentiment de Boni face ne put rengager à se déclarer formellement contre son ami, son défenseur et son ailié. Il avait épousé la sœur de Philippe, BLiacbe de France, ilhislra"*tion qa^il prisa jusqu'à renoncer aux droits anciennement usurpée par l'empire sur ce qu'on appelait le royaume d'Arles^ Le roi , de son côté, l'avait constamment soutenu contre les partisans d'Alfonsc de Nassau, et ce n'était pas- un des moindres griefs du violent pontife contre Philippe Je BeL Par ces motifs d^honneur ^t de reconnaissance , si dignes de Tame dics princes et si souvent âmpuissans S4.ir leur politique, le généreux Albert, au moment ou Ion exigea l'accomplissement dé sa vague promesse, déclara qu'il tarderait son alliance avec son ami et son bçau-frere ^ et refusa nettement de servir la vengeance du pape.

Tandis que le feu de la discoixle s'attisait ainsi • de part et a autre ^ quelques gentilshommes français, plus propres aux ooups de main quaux froî* <les hauteurs ciu conseil, s'offrirent à terminer le durèrent à la militaire ,' en 3^ emparant de la personne de Boniface. Nogaret . qui s'était chargé de lui signifier l'appel, voulut encore avoir l'honneur de Taraener prisonnier au concile. Sous prétexta de ménager un accommodement entre le pape et le roi , il parcourut l'Italie, afin de s'y former des complices parmi les seigneurs , mécontens en grand nombre de l'infij^érieux pontife, et sur-tout parmi \es Gibelins persécutés sans ménagement, L orage

Il im

(i)^bi(l. h. 10, elp,

i5a Histoire

avant élé formé en fort peu de temps. Jacfjnei Colonne , surnommé Sciarra, c'est-à-dire fjueielle ou bouLe-feu (ij , vint trouver JNogaret près de Sienne. Il était neveu du cardinal Jacques Colonne, et cousin germain de Pierre Colonne , aussi cardinal , réduits l'un et l'autre par Boniface au comble de l'infortune , poui- avoir dit que Célestin n'avait pu renoncer au pontificat , et que son successeur apparent n'était pas véritablement pape. Ils avaient été dépouillés du cardinalat , de toutes , leurs dignités , de tous leurs biens ; les palais et toutes les maisons des Colonnes avaient été abattus dans Rome; on avait prêché la croisade contre eux ; leur vill ■ de Palestrine avait été détruite , et les deux prélals avec leurs proches illustres, obligés d'errer hors de leur patrie en misérables fugitifs. . Sciaira , dans sa fuite , fut pris par des corsaires , et réduit au plus dur esclavage , qu'il aima mieux supporter que de se faire connaître , au risque de retomber entre les mains du pape. Mais .son malheur parvint à la connaissance du roi Philippe , qui le délivra : trait d'humanité dont le pape ne rougit pas de faire un crime au roi. Quand la pureté de l'iniention de Philippe eût encore élé plus suspecte , la qualité de vicaire du bon pasteur ■ dans Buuiface ne demandait-elle pas, sinon des applaudissemens , au moins assez d'empire sur soi pour s'interdire I^ reproches? L'infortuné pontife eut bientôt lieu de faire ces retours sur lui-même. Nogaret , excité par Sciarra Colonne, partit à la tête de trois à quatre cents chevaux , de plusieurs compagnies de gens de pied , et- parut de grand malin , le 7 de Septembre , devant la ville d'Anagnie , où le pape s'occupait de soucis bien dlirércus. Il achevait de dresser une bulle plus terrible que toutes les précédentes, et qui devait se publier le lendemain , jour de la nativité de la "Vierge. Aj)rès y avoir dit (2) , qu'en qualité de

1297,11. 35, ViUai 1,23.

[2) Difler p. i

DE l' E G L I S E. l55

■vicaire du fils de Dieu^ il avait le pouvoir de régir les rois avec la verge de fer , et de les briser comme des vaisseaux d'argile , il déclarait tou* les sujets du roi Philippe , absous de la fidélité qu'il lui devaient même par serinent , leur défendait sous peine d'anathème de lui obéir, ni de lui rendre aucun service , et annuUait toutes les confédérations qu'il pourrait avoir faites avec d'autres princes.

. Nogaret et Colonne avaient dans la ville des intelligences qui leur ouvrirent les portes. Ils entrèrent sans obstacle , accompagnés de leurs troupes ^ qui , en déployant l'étendard de France, se mirent à crier : Vive le roi Philippe ! périsse Boniface ! Le peuple gagné se joignit aux soldats , et cria comme eux. Ils s'emparent si vite des différens postes de la ville , que le pape ne fut averti que par le tumulte , du péril extrême où il se trouvait. La réduction du palais pontifical ne coûta guère plus d'efforts. Presque tous les gens du pape, domestiques , officiers , prélats , les cardinaux même , dont quelques-uns , à ce qu'on prétend , étaient de concert avec les Français , prirent la fuite, ou se tinrent cachés. Le courage du pontife ne se démentit point. Je suis trahi comme Jcsus-Christ , dit-il : mourons, s'il 4e faut; mais du moins mourons en pape. Il se fait à l'instant i^evêtir de la cbappe , nommée le manteau de saint* Pierre, il met la tiare sur sa tête, il prend en main les clefs et la croix , et s'asseoit ainsi sur la chaire pontificale , accompagné de deux cardinau-x seulement , Nicolas Boccasini et Pierre d'Espagne. Quand Nogaret fut entré, il prit un air de modération qu'on n'attendait pas, parut avoir oublié son personnage de guerrier , et ne pensa qu'à remplir celui d'homme de robe. Il déclara tranquillement au pape (i) , en présence de tout le monde, l'accusation et les procédures faites en France con-

(i) Diffcr. p. 2^7.

tre lui; (fu'il était réputé coHvaiiicu , puisqu'il ne s'élait p.ts mis en devoir de se défendre ; mais que devant être jugé par l'église , on l'arrêtait, pour être présenté au concile général qui se tiendrait à Lyon; qu'à ce dessein seulement on lui donnait des gardes , sans qu'il eût rien à craindre pour sai vie. Je suis bien résolu , ajouta formellement l^ogarel , à vous la conserver contre la fureur ds vos ennenais. Colonne ne fut p:is si maître de luimême : i! chargea le pontife d'injures , le voidut contraindre â renoncer au pontificat: et comme Boniface répondit qu'il mourrait plutôt , et offrit sa tête à couper , le violent italien lui donna sur la joue un coup de gantelet , et leût mis à mort ,' si Nogaret ne l'en eût empêché (i). Mais ce chef mal obéi dans une si grande confusion , ne put pmpêcher qu'on ne pjllài les meubles du pape et son trésor , qui était immense, à ce qu'on publia. Tant d'indignirés otivrirentlesyeux au\ cito>ena d'Anagnie. Ils eurent horreur de voir ainsi traiter le chef de l'église , qui d ailleurs était leur coinpatrioLe. S'étant aperçu du petit nombre des Français, ils prirent les armes au bout de trois jours , et se mirent tout à coup à crier : Yî'e le pape , et périssent les traîtres ! En quelques roomens lo palais et la ville furent évacues , non pas cependant sans résistance, ni sans qu'il en coûtât la vie à. plusieurs Français ; mais le sort de Boniface délivré n'en devint pas meilleur. Il partit pour Rome , f)utré de dépit , étoulfaut de douleur , y fut atl-arr que d'une fièvre dévorante, et mourut le ii d'Oc^ tobre suivant, après néanmoins avoir satisfait aux devoirs du christianisme , et déclaré, selon quelques auteurs , que pour imiter le Sauveur duinonde, Il oubliait entièrement les outrages qu'il avait reçus. Du reste, la mulliinde des historiens Tarie étonnamment sur les vraies dispositions dç pe pape dans celle situation décisive.

(0 Thoju. Valslng.hist. p. 87.

Sa mort semblait dévoir faire tout le cîenoiirr ment de ce fatal démêlé : mais nous verrons bientôt que le ressentiment des rois , ou la défense de certains intérêts , s'étend jusqu'au delà du tombeau. Jamais elle ne s'accomplit mieux qu'en cette occar sion , la terrible propnétie de l'évangile par rapr port st )a nécessité du scandale : maïs la Sagesse éternelle , en permettant celui-ci , a daigné nouj laisser entrevoir ses vues. Malgré toutes les entreprises précédentes des pap^ps pour s'assujettir \fy% couronnes ^ur lesquelles. ils prétendaient avoir des litres particuliers , rindépemlance temporelle dp l-empii-e français s'était maintenue dans une telle intégrité , que les pontifes romains qe poiivaienty déroger^ salisse porterévidemment pour monarques universels. La vigueur de Philippe le Bel oppossj une barrière invincible au plus hardi d'entr'éu:x* Ce débat scandaleux produisitsans doute des effets déplorables ; maison peut dire aussi qu'il procura un avantage inestimable à 1-eglise tout à la fois et au trône. Depuis cette époque , on ne vit presque )lus vSe renouveler les prétentions , ou du moîn^ es voies défait, de la p^rt des papes ^sw^'le lem-r porel des princes. Dès-là , Ips maximes trop long-r temps suivies de Grégoire Vil' et de plusieurs des ses successeurs furent reléguées dans \ù, classe des spéculations scoiastiques etoiseuses. Le remède fuÇ violent sans doute , et néanmoins assorti tout au plus a la grandeur dii mal. C'est à pe point qu'i| importe de ne pas troubler , entre les deux puis7 sances établies également de Dieu , l'harmonie et la concorde également avantageux à V"P^ ^^ ^ Vautre.

La même annéç que mourut le pape Sonifbce^ saint Ives(i) , dans son état modeste et paisible de curé de campagne et de défenseur des pauvres, eut une mort bien plus désirable aux yeifx de la foi. A|)rès avoir fait d'excellentes études à Paris, il

(0 Vit. ap. BolL t. XV. p. 53S.

i5G Histoire

était reVRor. dans la Bretagne sa pnirie , et avait été ctiargé (1(3 ColBcialité (le Rennes. L'évêt\\ie. de Tréciiifi', dont il était diocésain , le rappela anpi-ès de lui sur la réputation de ses taluns , lui donna la même charge dans son diocèse , el y ajouta le gouvernement d'une paroisse. Il fut ainsi lout à la fois ofliclal el curé ; ce (pii dura l'espace de dix-Iiuit ans, sans que Tune de ces fonctions importantes lui fît négliger l'autre. Il instruisait assidûment nonseulement dans son église , mais dans plusieurs autres assez éloignées , voyageant loujours à pied par esprit de pénitence, et faisant (rneUmefois deux ou trois sermons par jour. Dans les aiiaires , il expédiait promptement les partîes.faisail tousseselForts pour les accorder , s'armait de courage eii faveur (lu bon droit et principalement des pei-sonnes sans défense, e\er»;;iit gratuitement pour les piiiiviesles fonctions d'avocat , et prit avec l'emploi d'oliicial la coutume de leur en distribuer tous les émolumens. Il leur donnait de même tout le produit de son bénéfice, et nres(iue toutceluideson patrimoine qui étaiLConsiilérable. L'avantage d'être issu d'une famille noble et opidenle , ne servit qu'à le rendre plus généreux et plus compatissant. Il avait tant de tendresse pour les malheureux , ([u'illeur bâtit une maison , où il remplissait tous les devoirs de rbospitalité , et les faisait manger avec lui.

Au milieu de lantde travaux , il menait la vie la plus austère. Dès sa jeunesse , il s'était abstenu de viande et de vin , et avait pris l'iiabitude de jeûner le vendredis. Pendant quinze ans , il jf-ûna au pain et à l'eau le carême et l'avent tout entiers et plusieurs autres jours de l'année. Il ne prenait de sommeil que quand il était accablé de fatigue , et alors ii se ]eiaii tout babillé sur une claie , ou sur un peu de paille , n'ayant qu'ime pierre ou tout au plus un livre pourclievet. Il mourut à l'âge de cinquante ans , et fut canonisé tjnarante-quatre ans après par le pape Clément VI. La bonne odeur de ses vertus, répandue non-seulement en France,

maïs en Flandre et en Italie , a porté les jnrîscon-^ suites et les avocals à choisir , dans un état si difFé* rent du leur , ce digne patron.

A rëlection du successeur de Boniface VIII , on observa ponctuellement le règlement deGrégnireX

i:)Our rélection des' papes ; au bout de dix jours, e premier "du conclave , 21 d'Octobre, on élut tout d'une voix le cardinal Boccasini , de Tordre des frères prêcheurs, qui prit le nom de Benoît XI: pontife d un caractère diamétralement opposé à celui de BonjLface, d'une extrême douceur , d'une prudence toute évangélique, d'un coup-d'œil sûr néanmoins et d'un esprit juste , qui ne se fit pas une maxime , si dangereuse dans les circonstances, de révérer jusqu'aux écarts de son prédécesseur. Il n'eut rien de plus pressé au contraire , que d'éteindre l'incendie que Boniface avait allume ; il donna l'absolution au roi PMlippe , avant même que ce prince Teûl demandée , leva l'interdit du royaume et en rétablit tous les privilèges, révoqua les bulles injurieuses du dernier pape , et anéantit sans exception les plus violens elFéts de son ressentiment, même à l'égard des Colonnes. Mais il est bien plus facile de prévenir certains maux que de les guérir. La plaie faite aucœui'^de Philippe ne put être fermée par toute la prudence de Benoît , dont le pontificat fut d'ailleurs trop court pour conduire ce traitement diilicile à son terme. Il mourut empoisonné , dit-on , au bout de huit mois et demi , le 6 ou le 7 Juillet i3o4. Après sa mort ,.le saint siège fut encrSre vacant près de onze uiois , par le partage des cardinaux en deux factions -presque égales , dont l'une voulait un pape favorable au parti de Boniface VIII , et l'autre Un ami de Philippe le Bel.

Dans cet intervalle , Jean de Mont-Corvin , occupé depuis quinze ans aux missions dans les régions les plus orientales de l'Asie, en fit parvenir aux religieux de saint François ses confrères , une relation qu'il les priait de communiquer au pape

j58 iiisToiRC "' -■

et aux cardinaux. Selon cette lettre , il était (l'aïiord entré dans l'Inde , et avait passé plus d'un ari ];rès de l'éalise de l'apôtie saint Tboinas , c'est-àdire , à Meliapour sur la côte de Coiomaiidel , où il baptisa une centaine de personEies. Son compajjnon , frère Nicolas de Pistoie , mourut en ce lieu, et fui enterré dans l'éj^lise. Pour lui ^ s6n courage à l'épreuve de tous les travaux et de tous les périls, l(j fit pousser jusqu'au Catai , c'est-à-dire dans les provinces septentrionales de la Cliine , qui ne prit ce nom qu'en i5i6 , quand les Poitugfiis en fîient le déconverte. Il paraît que le projet de conquête formé sur ces vastes contrées par Mangou , grand Lan des Tai'lares,lorsqu il céda l'Asie occidentale à son frère Houlagou , lui avait réussi , ou du moins à un autre de ses frères nommé Kublai , puisqu'il fut tué lui-même , en donnant l'assautà la placedê Setclieun. Jean deMont-Coivîn pénétra jusqu'à la ville de Cambalu , aujourd'liui Pékin , où l'empereur des Tartares faisait sa résidence. Suivant le9 lettres du pape Nicolas IV dont il était porteur , il invita ce prince à embrasser lu clirislianisme; mais il le trouva fort attaché a l'idolâtrie , et ne put réussira lui ouvrir les yeux. Il en fut néanmoins accueilli avec beaucoup de borfté , et en obtint de mauds bienfaits en faveur des chrétiens. Il avaib pleine liberté de prêcher la foi. Il bâtit une égli«e dans Cambalu, même avec un clocher où l'on sonnait sans gêne toutes les heuies de l'oflice ; l'empeïeur prenait quelquefois pluisiràyenteudre chanter des enfans que l'industrieux missionnaire avait dressés lui-même , et qui tenaient si bien le cliœur ^ que la présence de leur maître n'y était pas nécessairci Depuis onze ans de culture dans cette terre sauvage, il avait baptisé environ six mille personnes. Mout-Corvin ajoute dans ses lettres , que sans l'iiuvieet les inventions calomnieuses deS hérétiques t;estoriens , il eût fait des conversions incomparaiiitiiient plus nombreuses. Ces opiniâtres sectaires, bannis di-puissi Lon^-leiii^ib deï provinces romuinâs,

s-etaîent réfugies d'abord chez les Perses , enn^imis irrëconeiliables de$ Romains. De là^ gagnant de proche en proche, sur-tout à la faveur des courses et des conquêtes des Musulmans , ils s'avancèrent au Levant par le cœur de l'Asie. On prétend qu'ils avaient ^nétrë dans la Chine ou Catai j dèfe le septième siècle dig l'ère chrétienne. Us y élaient du moins fort puissans au temps dont nous parlons : ils avaient abusé de l'alFection assez générale des ïartares envers les chrétiens , pour les attacher à leurs erreurs , ou plutôt à un fantôme de religion qui n'avait plus que le nom de christianisme. Mais d'autant plusintoléransou plus jaloux^ qù'ilsélaient plus ignorans , ils ne souffraient pas qu'aucun autre chrétien que ceux de leur rit eût dans le pays une petite chapelle, ni le moindre oratoire; nien moins encore qu'il enseignât une autre doctrine que la leur. Ils suscitèrent de rudes persécutions, au missionnaire, le donnèrent pour un aventurier qui se disait faussement envoyé par le pape , l'accusé* rent d'avoir tué dans l'ind-e un ambassadeur chargé de pi^sens magnifiques pour le grand kati , et pro<^ duisirent de faux témoinsqui affiMQBi««tit<*€ft% imposture. Enfin , par là confession de l'un de ces faussaires, le prince reconnut l'innocence xle Mont- Cor vin , déjà traîné ^n jugement et près d'êtrecon* damné au supplice. Il bannit les calomniateuri» avec leurs'femmes et leurs enfans.

Jean à% Mont-Corvin ne laissa pas de convertir , dès la première année de son séjour au Catai , uH roi du voisinage nommé George , et issu de la race du Prêtre-Jean. Ce prince abjura publiquement le nestorianisme pour embrasser la foi catho>lique , méprisa les clameurs des sectaires qui rie manquèrent pas de l'accuser d'apostasie , et foula si généreusement tout respect humain , qu'il vottlut recevoir les ordres mineurs , et se fit gloire ensuite de servir la messe revêtu des ornemensrorvaux.. II convertit une grande partie de ses sujets , "et fit bâtir on rhonneur de ia sainte Trinité ui:e grande

i6o Histoihe m

église qu'il nomma Eglise-Romaine. Mais étant niorl six ans après , sans que sa pieté se fût jamais démentie , les nestoriens ramenèrent àleur schisme la- plupart de ceux qu'il en avait retirés.

Il avait laissé un fils âgé de neuf ans , sur qi^ le missionnaire fondait de grandes esnérances , ainsi que sur la fui constante d'nn grand nombre de Tartares. C'est pourquoi il demandait avec instance qu'on lui envoyât de zélés coopérateurs, non pas tant eu grand nombre quebien choisis , et qui tendissent à l'avancement de l'œuvre de Dieu , plutôt qu'à se faire valoir eux-mêmes Cette affaire demeura eu surséance pendant la vacance du saint siège , et quelques années encore après , jusqu'à ce que le nouveau pape Clément V se fût tiré des embarras inévitables dans les circonstances critiques où il était monté sur la chaire de ,S. Pierre. Alors ce pontife chargea le général des frères mineurs de choisir sept ue ses religieux , éminens en savoir et en vertu , pour les envoyer en Tartarie. On les fit évèques avant leur départ, et à leur arrivée ils devaient ordonner Jean de Mont-Corvin , archevêque de toute l'Asie orientale, et demeurer ses siitriagans , du moins en partie. Car il y a toute apparence que, de ce grand nombre d'evêques niissionnsiires , quelques-uns devaient passer en Ethiopie. Jean de Monl-Corvin , suivant une seconde lettre qu'il fil parvenir en Europe quelque temps apiès la première , avait reçu des envoyés de ces peuples, qui le priaient de venir chez eux , ou de leur piocurer d'autres bons ministres de l'évangile. Depuis le temps de l'apôtre saint Mattb ieu et de ses disciples , cette nation , disait-it , n'avait eu personne pour linslruire, et croyait en Jesus- Christ, sans presque plusconnaitreles principes de la foi ni de la morale chrétienne.

Clément V, auparavant Bertrand de Got, fait

archevê(jiie deBordraux par le pape Boniface, fut

élu à Pérouse le 5.^ de Juin i3i5 , donna son con-

senteiçent public dans son église cathédrale le aa

Juillet

DE l' Eglise. i6i

Juillet suivant , et fut couronné à Lyon le i4 de Septembre de la même année. Il était né dans le diocèse même de Bordeaux , sortait d'une maison distinguée parmi la noblesse du pays , et son nom était Kirt connu au delà des monts , où il avait eu un frère cardinal-évêque d'Albane , célèbre par ses légations. Les Italiens , furieux contre ce pape , le premier qui , selon les expressions de Pétrarque , préféra les rives sauvages du Rhône aux bords fortunés du Tibre , se sont acharnés comme à Tenvi à déchirer sa mémoire. L'historien Jean Villani , assez modéré et très-sage habituellement , a donne ici dans la fable et les fictions 1-3S plus puériles. Il conte sérieusement que Clément , adonné à la ma-. gie , de concert avec un fameux nécromancien ^ voulut connaître le sort de l'un de ses neveux mort, cardinal; qu'un de ses chapelains fît pour cela le voyage des eafers ; qu'il y vit un lit embrasé , où était le cardinal-neveu pour crime de simonie , et. qu'on y bâtissait en même temps un palais tout de feu , qu'on lui dit destiné au pape.

Il est étonnant qu'après cet excès de haine poussé , jusqu'au délire contre Clétoeiit , non-seulement le torrent des auteurs italiens, sans en excepter saint Antonin , archevêque de Florence, mais des historiens français, tels que Sponde, Pagi , Dupin , Alexandre, Daniel et Fleuri, aient tous copié aveuglément les six articles simon jaques que Villani fait accorder à Philippe le Bel par l'archevêque de Bordeaux , afin de parvenir à la papauté : car le suffrage de tous ces auteurs porte uniquement sur celui de l'ancien historien de Florence(i). La chose est si évidente, quant à saint Antonin même et à plusieurs modernes , qu'à l'exemple de Villani peu instruit, comme il paraît nar-là, de ce. qui "concernait la personne de Clément , ils l'appellent Raimond de Got , au lieu de Bertrand. Tant il est vrai que les écrivains les plus renommés ne doi-*

(i) V. Disc, prélim. tom. xiii , Hist. de l'Egl. Gall,

Page 1