‹ Histoire de l'église. Tome douzièmeChapitre 41 sur 64 · LIVRE QÙAUANTE-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QÙAUANTE-CINQUIÈME

Depuis Vextinction du schisme de V Allemagne en i349> jusquau grand schisme d'Occident en

JLj'année se comptant encore à Rome , du jour de la nativité du Seigneur , on y fit à Noël de i349 l'ouverture du jubilé que Clément VI , pour toute faveur , avait accordé aux Romains qui étaient . venus redemander leur pasteur. Toutefois l'absence du pape n'empêcha pas que le concours des pèlerins en cette occasion ne fût plus grand peut-être qu'il n'avait jamais été , tant le respect du siège naturel de la primauté apostolique restait profondément imprimé dans le cœur des peuples. Quoique le froid fût excessif pendant cette année , leur dévotion n'était arrêtée , ni par Tabôndance des glaces et des neiges, nf par les débordemens affreux qui en furent la suite. Les chemins rompus et presque impraticables étaient couverts jour et nuit d'hommes et de femmeè de toiit; âge et de toute condition. Les hôtelleries , toutes les maisons qui se rencontraient sur les routes , se trouvaient imuffisantes pour mettre à l'abri ^ non-seulement

Histoire les clievans et les équipages , mais même les pert Sonnes. Plus accoutumés au froid que les autre voyageurs, ceux de l'Allemagne et de toutes le^ contrées du Septentrion se tenaient au dehors , et

Cessaient les nuits en ti-oupcs avec dagrands feux, ous les pèlerins, de quelque na lion qu'ils fussent, s'encourageaient et s'assistaient fraternellement-leS uns les autres , se prêtaient mutuellement la main contre les brigands du pays , et n'avaient entr'eux ni querelle, ni différent. Les hôteliers ne pouvant répondre à la multitude pour livrer les vivres et recevoi r l'argen t,ces étrangers prenaient et payaient lie bonne foi. Souvent il arrivait , que pressés de partir, ils en laissaient le prix surla table j sans qu'aucun des passons y touchât (i).

Il ne fut pas possible de comjiier exactement le sombre des pèlerins : mais par l'évahiaiion qu'on en fît , le jour de Noël , aux fêles solennelles qui suivirent, et pendant le carême jusqu'à Pâque , il y en eut continuellement à Rome depuis un million jusqu'à doi;ze cent mille, Il y en avait encore plus de huit cent mille à l'Ascension et à la Pentecôte. Du matin jusqu'au soir , les rues étaient si pleines , qu'il était impossible de percer la foule. Suit à pied, soit à cheval , on ne pouvait que suivre son rang, quelque pressé qu'on l'Cit. Les chaleurs excessives et l'occupation de la récolle diminuèrent ensuite le concours ; mais sur la fin de l'année , JI redevint tel qu'au commencement. Alors arrivèrent par troupes les personnes de haut rang de l'un et de l'autre sexe, tous les gens de considération , tant de l'Italie que des autres élats.

Dans les derniers jours de l'année , on dispensa ceux qui étaient encove à Rome, des slations qu'ils n'avaient plus le temps de faire pour remplir les conditions prescrites. Les rois de Castille, d'Aragon , de Portugal , de Chypre , le duc d'Autriche et plusieurs autres princes demandèrent au papt

(I) MatlU. Villau. l. 1 , 0. 56. '

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de pouvoir gagner le jubilé sans aller à Rome. Le jiontife , après en avoir délibéré avec les cardinaux , répondit qu'une indulgence accordée pour l'honneur des saints apôtres ne pouvait se donner qu'à ceux qui visitaient leurs tombeaux. Toutefois il permit ensuite à l'archevêque de Brindes ^ internonce en Sicile , de la communiquer à trente personnes retenues par des empêchemens légitimes, à charge d'employer ien oeuvres pies , suivant la disposition du chef de l'église, l'argent qu'elles auraient dépensé pour faire le voyage de Rome, Ainsi commença 1 extension du jubilé aux états divers du monde chrétien.

Le 22 Août de celte année i35o, mourut le roi Philippe de Valois. Son fils aîné, Jean, duc de Normandie , lui succéda et fut sacré à Reims le dimanche 26 Septembre suivajit. Peu de temps après , il alla rendre en personne ses hommages religieux au pape, qui à sa prière fit douze cardinaux , dont neuf français , un espagnol et deux romains. L'année suivante , Clément permit à ce prince et à la reine Jeanne , sa seconde femme , de faire célébrer l'office divin pour eux et leur suite dans les lieux interdits , et de se choisir un confesseur capable , qui pourrait les absoudre des cas même pour lesquels il faudrait consulter le saint siège (i). Il avait accordé au même prince , cinq ans auparavant , pour satisfaire sa dévotion , de loucher les choses saintes , excepté le corps de Notre-Seigneur (2). Et quand le prêtre , ajoutat-il , vous donnera la sainte communion , il pourra vous donner aussi le pA^écieux sang , nonobstant tout statut ou usage contraire , et cela, votre vie durant , lors même que vous changerez d'état en parvenant au trône. Il accorda la même faveur au duc de Bourgogne; mais il recommande à l'un et à l'autre , que tout se fasse avec une extrême pré-

(1) Spicil. t. IV; p. 2^4' ®**

Tille t j p. 2l\2.

(2) Rain. an. i344; ^* 6^*

caution pour que n'en ne se re'pande , et avec assez de secret pour qu'il n'en arrive aucun scandale. La communion sous le« deux espèces, d'un usage encore ordinaire au commencement du douzième siècle, était dès le treizième presque universellement restreinte aux prêtres de l'église latine (i). Nous ne voyons cependant , ni loi , ni aucune constitution pour ce cliancement , qui s'est introduit d'une manière insensible.

Au commencement de l'année i35t , le roi étant encore près d'Avignon, occupé à Villeneuve des affaires ae Languedoc , Etienne Aldebrand , arclievêque de Toulouse , lui adressa des plaintes , touchant la rigueur excessive des prisons monastiques. Les moines , suivant ce prélat (2) , renfermaient pour toujours dans un cachot affreux qu'ils nommaient yade in pace ^ ceux d'entr'eux qui tombaient en certains péchés. Là, réduits pour toute nourriture au pain et à l'eau , et privés de toute communication avec les religieux aussi - bien qu'avec les laïques , ces malheureux s'abandonnaient presque tous au désespoir, et la correction, de leur faute devenait comme le sceau de leur réprobation. Le roi ordonna que désormais les a!>bés et les autres supérieurs religieux iraient deux fois le mois consoler ces frères prisonniers , et que deux fois le mois encore , ils seraient visités , seloq. leur choix , par quelqu'un de leurs confrères d'une vertu éprouvée. Celte indulgence n'était assurément pas excessive : cependant les frères mineurs et les frères prêcheurs se donnèrent toutes sortes de mouvemens,et tentèrent tous les moyens, jusqu'à réclamer l'autorité apostolique pour faire révoquer l'ordonnance royale. Mais le monarc{ue jugeant de la grandeur de l'abus par celle de la résistance p sur-tout en des hommes austères et sujets à traiter de relâchement tout ce qui contrarie l'austérité même d'humeur et de pure habitude , demeura

(1) Mabill.Mus.Ital.t.2,p.6i. (2)Bol. Capit.t.2,p. 10881

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jnëbranlatle dans sa résolution , et voulut qu'ils obéissent ou sortissent du royaume. Ils exécutèrent enfin ces ordres , mais avec beaucoup de répugnance.

Si l'on se plaignait avec raison de la justice monaslique , on^ blâmait encore plus justement Timpunité cléricale. Simon Issip , archevêque de Gantorbéri , s'étant plaint en parlement de quelques entreprises du juge séculier sur la juridiction eccléslaslique , on lui répondit que les privilèges des clercs ne servaient ,qu à les enhardir au crime; que quand le juge ecclésiastique- les redemandait, après qu'ils avaient été pris et même coirvaincus ^ oncles lui remettait de bonne foi ; mais qu'il usait ensuite de mille détours pour les soustraire à une juste condamnation ; qu'on les faisait souvent évader ou du moins (Ju'on les traitait si bien dans la prisoiji , qu'au lieu d'une peine, c'était pour eux un lieu de délices , d'où ils sortaient plus méchans qu'ils n'y étaient entrés. Plusieurs , ajoutal-on 5 quoique notoirement coupables de crimes capitaux , ont été admis si facilement à la piirg^tion canonique, que cetle épreuve est devenu^ pour eux et pour une infinité d'autres une amorce nouvelle au crime , et une source intarissable dç désordres pour le royaume (y).

Sur ces reproches, apparemment bien fondés ,' rarchevêque de Gantorbéri et les £|utres prélats du parlement rendirent l'ordonnance suivante : Les juges ecclésiastiques auront soin de faire garder convenablement , selon la qualité des accusés et des accusations , les clercs qui leur seront remis en vertu du privilège clérical ; mais dans tous les cas^ la prison sera un lieu de peine et d'humiliation. Si ce sont des malfaiteurs notoires, et surtout si leur délivrance peut causer du trouble ou du scandale, on les tiendra au paiu et à l'eau , le mercredi / le vendredi et le samedi ; les

(i) Tom, XI, Gonc p. 1928.

autres jours, on ajoutera de la petite bière: le (liniancbe, quelques légumes de plus, siins qu'on puisse leur servir autre eliose, pour ijuelqtie raison que ce suit. Que si on les présume innoceus , ils ne pourront loulefois être adrpis à la purgatîon. canonique , qu'aprèsdes informations exactes faites juridiquement sur les lieux.

Le roi Edouard entreprit un autre point de réforme, non moins important, mais d'une exécution bien plus épineuse. Depuis long-temps il vo)ait de très-mauvais œil les meilleurs bénéfices de son royaume possédés par des olliciefs de' la cour romaine , cardinaux et antres , et les lois de la résidence enfreintes en mille manières. Sans inttnter dtiS plainles inutiles, et allant droit au fait , il mît en possession de ces bénéfices ceux qui' les desservaient , et donna ses ordres pour que les titulaires , leurs agens ou procureurs n'en perçussent point les fruits (i). Le pape déploya toute son autorité, et commanda , sons peine d'analhème, de donner dans quatre mois main-levée des saisies, attendu que ces bénéKciers étaient dispensés de la résidence , soit par les services imporlans qu'ils rendaient à l'église , soit par ceux qu'ils se disposaient à lui rendre , soit par bien d'auli'es titres également vagues qu'il relevait avec empbase. Il ordonna de plus la restitution des fruits perças par les desservans , avec domm.Tj;es et înlérêls. Edou^ii'd qui , tout intrépide qu'il était, aimait mieux l'emporter par adresse que de vive force , feignit de reconnaître sa faute , promit d'obéir au pape , et cependant lit proroger le délai de quatre mQÎS jusque bien avant dans l'année suivante : Clément Vl ne vécut pas jusqu'à ce nouveau terme.

En Aragon , les officiers rovaux s'opposaient souvent à rexécution des rescriis du saint siège, empêeliaient les juges ecclésiastiques de piocéaer en conséquence , et qut^lquefois usaient des der-

(t) lUiu. ao. i353,n. i^. ^ J

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nières violences pour leur faire abandonner ceâ proce'dures. Le nonce Bernard d^Alagnon ayant prononce une sentence d'excommunication contre des laïques résolus qui refusaient déterminétnenC de payer ce qu'on exigeait d'eux po.ur la chambre apostolique , le roi le fit d'abord arrêter et jeter dans une obscure prison. Les gardes le traînèrent ensuite au haut aune tour, d'où le tenant sus-*

f)endu en dehors par les pieds , ils menaçaient de e précipiter à la vue de son père qui était en bas* Ils le forcèrent , en cet état , à révoquer ses procédures. Sur ce trait seul, on peut évaluer tout à la fois la grossièreté de l'ignorance et l'imbécillité de la superstition populaire dans ces cantons*

Il fallut ensuite traiter de réconciliation , et Rome se contenta de déclarations spécieuses , de grandes et vagues promesses. Cest ainsi que l'autorité s'anéantit en voulant s'étendre , et qu'à force d'exiger , on se met en péril de ne plus rien retenir. Le roi d'Aragon déclara que ce qu'avait souffert le nonce , n'avait point été fait au mépris du pape ; il promit que dans les terres de son obéissance il n'empêcherait point le libre exercice de la juridiction ecclésiastique , ni les fonctions des officiers pontificaux ; il consentit à payer , avec les arrérages, le cens dû au saint siège pour le royaume ae Sardaigne et de Corse. D'un autre côté, il obtint pour les besoins de l'état la levée d'un subside , volontaire de nom , et forcé d'effet sur les prélats et les autres ecclésiastiques de son royaume. Dans ce traité , il supplie encore le pape, pour le bien de l'église et le salut des âmes, de renvoyer les bénéficiers qui sont en cour de Rome , et de les obligera résider dans leurs églises, comme aussi de conférer les bénéfices et les prélatures aux naturels du pays (i).

On voit encore à quel point l'ignorance et l'imbécillité étaient parvenues dans ces climats , par lea

(i) Rain. an. i35i , n. 26*

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