‹ Histoire de l'église. Tome douzièmeChapitre 42 sur 64 · Tome FIL A ai · texte numérisé non relu

Tome FIL A ai

Ôj'l îï 1 s T o r E E

le pape ne peut être juge de personne que de Dieu seul , et i[u'on ne peut appeler de ses jiigemens à aucun autre juge ? Croyez-vous qu'il puisse transférer les e'vûques, les alibés et les autres ecclésiastiques, d'une dignité à l'autre, ou les dégrader elles déposer s'ils le méritent ? Croyez-vous qu'il n'est soumis à aucune puissance séculière, même royale on impériale , quant à l'institution , la correction et la destitution , et que lui seul peut faire des canons généraux , donner indulgence plénière et décider les doutes en matière de foi ? Sans entreprendre de qualifier chacune de ces questions ou de CCS prétentions , ne pouvons-nous pas Jemander à notre tour, de quelle édilicalion elles pouvaient être en Orient , ou plutôt quelle amertume d'émulation et quel scandale elles ne devaient pas y causer ?

Eu Svrie , Témir qui gouvernait Damas pour le sultan d'Egypte , y fît mettre le feu en plusieurs endroits, et en accusa les chrétiens, qui étaient fort riches dans cette ville. Plusieurs furent appliqués à la question , et par la violence des lourmens , quelques-uns se confessèrent coupables. Un grand nombre , pour se tirer de péril , composèrent a priv d'argent, avec le calomniateur sanguinaire,

3ui selon ses vues acquit par-là des sommes proigieuses. Quant aux autres, il leur proposa l'alternative, ou de renier Jesus-CtirisI, ou de mourir en crois. Il y en eut plusieurs qui aposlasiércnt ; mais la tache que ces chrétiens esclaves de la fortune imprimaient à leur religion, fut réparée avec avantage par une troupe de vingt-deux qui firent admirer tout Théroisme des anciens martyrs. Ils furent cloués à des crois, où ils vécurent trois jours , pendant lesquels on les promena sur des chameaux dans les diiférens quartiers de la ville. On menait le père crucifié devant sou fils renégat, elle fils devant son père. Ces apostats conjuraient les martyrs avec efiPusion de larmes , de se soustraire à un tourment si cruel en professant la rc-

DE l' E G L I S Er 373

ligion de Mahomet. Mais ceux-ci les repoussant avec indignation , et ne voyant plus que des corrupteurs dans leurs plus proches parens : Qu'il vous suffise , leur disaient-ils , de la honte et de la douleur que nous cause votre lâcheté ; n'attentez pas à nous ravir les biens éternels, dont vous vous êtes dépouillés vous-mêmes. Si quelque chose peut nous, affliger, c'est votre propre sort. Pour ce que nous endurons^ ce nous est une faveur et un vrai plaisir d'avoir quelque trait de ressemblance avec notre. Sauveur. Ils expirèrent dans ces sentimehs , à la vue des infidèles attendris. Le sultan ayant appris^ le forfait de son émir , le manda sur le champ , et le fît couper en deux par le milieu du corps (i).',

Le pape Clément étant tombé dangereusement malade , deux mois après avoir envoyé ses questions^ au catholique df Arménie , parut peja d'accord avec les principes qu ily supposait. Il avait exigé qu'ils reconnussent que le pontife romain pouvait décider lui seul d'une manière infaillible en matière de foi; qu'ils tinssent pour vrai et catholique , pour faux^ et hérétique , ce qu'il jugeait tel , par la vertu conférée d'en haut à sa seule personne. Dans sa maladie , au contraire , il reconnut que depuis, qu'il occupait la chaire pontificale , il pourrait lui être échappé dans l'enseignement des choses contraires à la vraie foi et aux bonnes moeurs. C'est pourquoi , dit-il (2) , si cela est arrivé , nous le révoquons , et le soumettons à la correction du saint siège. On voit par-là si les papes , qui por-. taient le plus loin leur autorité , regardaient euxmêmescomme de foi tout ce qu'ils en disaient.

Clément VI , toujours languissant depuis cette maladie , mourut le sixième de Décentibre de l'année suivante i352 , après avoir reçu les sacrèmens avec une piété exemplaire. On le transporta au monastère de la Chaise-Dieu , où il s'était fait moine dès sa jeunesse et avait choisi sa s.épuUure. Après sa

(i) M. Vill. II , c. 53. (2) Rain. an. i35i , n. 38.

mort , comme pendant sa vie , sa suite fut magnifique. On y vit, en tr'au très personnages du premier rang , cinq cardinaux de sa famille : appareil flatteur avix yeux de la chair et du sang , mais bien indifféreni à la cendre qu'on honorait , et bien amer peut-être à une ame réduite à n'avoir plus d'espoir qu'en ses œuvres. On reproche en eltet à quelques-uns des ces neveux fortunés, d'avoir été indignes de leur illustration , tant par rimbéclllité Je leur âge , leur inexpérience, leur incapacité , que par des mœurs scandaleuses. Matthieu Villani, en ce dernier chef, charge fortement le tableau de Clément même, qu'il accuse d'une dissolution in- , capable non-seulement de se contenir , mais de se cacher. Les femmes dequalité, selon cet historien , entraient chez ce pontife aussi librement que les prélats , et particulièrement la comtesse de Turenne , arbitre absolue de la plupart des grâces ponti- £cales. Quolcpiedes imputations si bien articulées BOUS fassent présumer raisonnablement que la conduite de Clément VI n'était pas entièrement irréprochable, il faut néanmoins avertir que Matthieu ViHani ne parait pas moins prévenu que Jean son frère contre les papes français.

II est d'autant plus suspect en particulier sxirle compte de Clément , qu'il ne voit rien en lui qtie d'odieux, à l'exception de sa science, qu'il fait l'effort de donner pour médiocre, tandis qu'une foule d'autres historiens lui accordent une érudition et des lumières supérieures, une extrême tienfaisanco , un fond d'humanité , de bonté et de douceur , qui a faitdireà Pétrarque (i) , italien luimême , que jamais personne n'avait porté à plus I'uste titre le nom de Clément. Un ])articulier qui 'avait grièvement oifensé dans sa première condition , osa lui demander une grâce extraordinaire quandil fut pape. Clément se souvint^de l'injure, etdit : Non , jamais on ne me reprochera de ra'être

îDE l' Eglise. 37$

Tengé. Sur le champ il accorda ce qu'on lui demandait (i). Si ses bienfaits furent souvent le partage desgrandset l'ouvrage delasollicitationdes princes, il se montra plus généreux encore en faveur des pauvres ecclésiastiques. On assure que cent millô clercs indigens étant accourus à son couronnement sur la publication qu il avait faitede ses dispositions à leur égard , la plupart obtinrent successivement, ou des bénéfices , ou d'autres libéralités (2).

Après la mort de ce pape , les cardinaux , pour lui donner un successeur , portèrent d'abord les yeux sur Jean Birel , général des chartreux , renommé pour l'éminence de ses vertus , et fameuit en particulier pour avoir inspiré au dauphin Humbert la résolution de renoncer au siècle. Mais les qualités même qui avaient donné lieu à ce projet , en empêchèrent l'exécution. On craignit qu'un solitaire accoutumé à suivre et à maintenir une discipline rigide , ne voulût mettre dans le sacré collège une réforme peu assortie au goût du grand nombre. Le cardinal de Périgorddit entr'autres(3): Voyons , avant de faire ce choix , si nous voulons rentrer dans la simplicité de l'église primitive. Comptez que , peu de jours après son exaltation j le nouveau pape enverra vos chevaux d'équipage à la charrue et aux voitures publiques. C'est un homme qui n'a rien de la faiblesse humaine ; c'est un lion quand il s'agit du service de Dieu et de l'honneur de l'église. Le saint solitaire fut laissé dans sa retraite , où il ne cessa de croître en vertus jusqu'à sa dernière heure. Alors il fut un objet d'envie poiir le pape qui lui avait été préféhé', et qui aussitôt après son élévation avait fait de vains etforts sur la modestie de ce saint religieux pour Thonorer de la pourpre romaine. Plût à Dieu , dit le pontife survivant , en parlant du chartreux défunt , plût à Dieu que le bienheureux Jean fût en ma place , et moi dans la sienne !

(i) Vit. t. I , p. 264. I (3) TUeatr. cliron. ord.

(2) Ibid. p. 284. I CârlU. V. oL

H I 8 T Oit R « Lps cardinaux étant rassembles pour cette élet>^ tion , firent un compromis que chacun d'eux jura (le confirmer s'il devenait pape, et qui tendait à mettre des bornes à la puissance pontificale. Ils y convinrent (i) que le pape futur ne créerait point de nouveaux cardinaux jusqu'à ce que les anciens fussent réduits à seize , et qu'après celle réduction, ît n'en pourrait ajouter tjue qualre , pour faire en tout le nombre de vingt ; que la création des cardinaux ne se feiailque de l'agrément delà plusgrande partie du sacré collégi; ; qu'aucun d'eux ne pourrait être arrêté ni déposé , sans l'avis unanime de tous les autres , et qu'il ne serait , ni soumis aux censures, ni privé du droit de suffrage , ni déposeédé de ses bénéfices , sans le consentement des deux tiers d'entr'eux ; que le pape ne s'emparerait de leursbiens sous aucun prétexte , soitde leurvivant, soit après leur mort ; qu'il n'aliénerait point et ne donnerait, ni à fief, ni à cens, ni à bail emphytéotique , les provinces, les villes, les châteaux , les terres de l'église romaine , sans l'aveu des deux tiers au moins des cardinaux ; que selon le décret du pape ISicoIas IV , le sacré collège percevrait la moitié des revenus , des taxes , des amendes et de tous leséinolumens de l'église romaine , sans nulle exception , et suivant la même loi , que les grands pmciers , tant de la cour pontificale que des pro- ■yinces et des domaines du saint siège , ne seraient ni établis, ni desli tués que du conseutement dif plusgrand nombre des cardinaux; que désormais aucun parent , ni aucun allié du pape , ne serait ni maréchal de cette cour , ni gouverneur de ses grands doinaiues ; que le pape n'accorderait à personne , pi décime , ni autres subsides, et ne ferait aucune réserve au profit de la chambre apostolique , sinon pnurdi'S causes reconnues justes par les deux tiers dfS cardinaux ; enfin , que s'il survenait quelque dilliculté pourl'intelligencede ces article*, le pape

DE L'EétLiSE. 377

en donnerait l'explicalion/de l'avis des deux tiers au moins des cardinaux.

Ce règlement . qui nous laisse entrevoir dîfférens abus de pouvoir dans le pontificat, y apportait des remèdes açsez convenables , nécessaires peut-être , et dignes d'être adoptés généralement s'il eussent:été revêtus d'une autorité suffisante. Mais il donnait atteinte à la supériorité de puissance que le souverain pontifea reçue de Dieu , et qui est indépendante de la volonté des cardinaux ses inférieurs. D'ailleurs, outre que les derniers papes dans Tordre des temps , n'ont pas moins d'autorité que leurs prédécesseurs ^ il avait été défendu aux cardinaux , par des constitutions expresses de Clément V et de Grégoire X , de traiter pendant la vacance du saint siège d'aucune autre affaire que de l'élection du pape. Les sermens contraires à ces dispositions devenaient par conséquent téméraires et sans force , comme préjudiciables à l'ordre canonique et même au droit divin. Aussi entre les cardinaux , qui tous à la vérité jurèrent d'observer leur compromis, dans la crainte de rendre le conclave orageux,ily en eut plusieurs qui ajoutèrent cette restriction , sHl est conforme au droit. De ce nombre fut le cardinal Etienne Aubert , évêque d'Ostie et de Vélétri ; ce qui ne l'empêcha point d'être élevé au pontificat , douze jours seulement après la mort de son prédécesseur. Comme on apprit à Avignon que le roi Jean venait à grandes journées , pour faire élire un pape tout dévoué à ses intérêts , tandis que le conclave était libre , on se hâta de faire l'élection ; et le mardi 18 Décembre i352 , on choisit Etienne , ui prit le nom d'Innocent VI , et fut couronné le imanche 23 du même mois. Dès le lendemain , il notifia sa promotion à tous les évêques et à tous les princes du monde chrétien. Il était né près de Pompadour en Limousin, d'une famille qui lui doit tout son lustre, comme il ne dut lui-même sori élévation qu'à sa probité singulière , à sa sagesse tout évangéliq^ue ;r et à l'intégrité reconnue de s^

lIlSTOISE

mœars. Il fut (l'abord professeur en droit à Toulouse; il acquit assez de considérai ion pour être employé en des alHiires imporlantes piir Je roi Philippe de Valois ; ii parvint ensuite à l'évcché de INoyon , à celui de Ciermont , et de là , au ranij de cardinal.

On s'aperçut bientôt à la cour pontificale, (|u' avait pour maître un observaleur religieux di canons. 11 commença parles mettre en vigueur daas son domestique. Un de ses chapelains, déjà possesseur de sept bénéfices , et fondant de nouvelle» espéi-ancessur un protecteur parvenu à la papauté, TÎot lui demander un bénéfice pour l'un ue ses neveux. Vous en avez assez , lui dit le pape , non-seulement pourfaire unsortà votre parent , mais pour fournira la subsistance de plusieurs pauvres serviteurs de Dieu , qui est le bienfaiteur de tous. Donnez le meilleur à votre neveu ; des six qui resteront, choisissez-en trois pour vous , et quittez au plutôt les autres; je suis résolu aies conférera trois pauvres clercs. Persuadé qu'en tout la vie du premier pasteur et de ceux qui l'approchent j doit serviV d'exemple au reste du troupeau , il réduisit son train , sa table , toute sa dépense , et engagea les cardinaux à faire des retraachemens proportionnés (i).

11 supprima les réserves de bénéfices , qui se trouvaient multipliéesàrinfini parla facilité et la libéralité de Clément VI- Il déclara les cardinaux inhabiles désormais à posséder les dignités des chapitres , à moins d'une dispense expresse et spéciale. Il abolit les commendes, comme une source d avilissement pour les lieux saints et te culte divin , comme la ruine du zèle des âmes , de l'hospitalité , de l'aumône , comme l'anéantissement de tous les biens spirituels et temporels des églises. Il obligea , eous peine d'excommunication, les prélats et h

(i) Marleu. Collect. aiD£ilisa. t. i ,p. a5;, rit. t. i , p. XâM

DE l' E G L I S E. 879!

autres ecclésiastiques habitues à sa cour , d'aller résider dans leurs bénéfices. La maxime qu'il ne se lassait point de répéter sur cet article , c'est que dans le bercail de Jesus-Christ, jamais les mercenaires ne peuvent remplacer les pasteurs. Les auditeurs de rote n'avaient eu jusque-là pour émolumens que le casuel de leurs charges : il jugea cette tentation trop forte pour une probité commune. Quand on a faim , disait-il , on prend , si l'on peut, le pain d'autrui. En conséquence il leur fit assigner jiour chaque mois des appomtemens fixes. En même temps il* proscrivit l'abus hontevix que d'autres officiers faisaient de leur autorité, soit en renvoyant absous à prix d'argent les meurtriers qui s'étaient accommodés avec les parens du mort , soit en tolérant les femmes publiques, moyennant une espèce de tribut. A toutes ces i-éformeS, il ajouta une or* donnance très-sévère contre les jeux de dés ou de hasard.

Enfin, par une bulle en forrne, il révoqua,' comme attentatoire aux droits immuables du ^iége apostolique, le règlement que les cardinaux avaient fait au dernier conclave , et qu'il n'avait souscrit qu'en cas qu'il ne fût point contraire à l'ordre hiérarchique. Dès-lors apparemment il l'avait jugé défectueux , et , bien ou mal , il avait cru pouvoir user de dissimulation , pour ne point, occasionner de difficultés et de lenteurs dangereuses. Quoi qu'il en soit, il abrogea cet acte, et s'en exprima dans les termes les plus forts et les plus précis. Il déclara, de son autorité apostolique , que les cai'dinaux n'avaient pu le faire; qu'il était nul essentielle» ment, et que persoftne n'était tenu de l'observer (i). Avant même de donner cette bulle de révocation, il avait annullé, par voie de. fait, l'article du règlement qui empêcliait le pape d'augmenter le nombre des cardinaux , en conférant cette dignité à son neveu Audouin- Albert. Mais ,

(j) Râla, an. i353,n. 29, 3o,

HtSTOlRE

quel que fût le mérite d'Audouin , ëlevé depaj loii^-temps , jiour sa doctrine , à l'évèclié de Fari( et de là transféré à Auserre , jiuis à Maguelone, il serait à désirer que tout autre qu'un parent eût été l'objet de cette détogalîon. Mais ce fut toujours ici l'endroit faible des papes même vertueux, et Innocent VI, en quelques autres rencontres , négligea pareillement de se tenir en garde contre cet écueîl , le Keul peut-être dont lintégrilé de réputation ait reçu quelque atteinte.

Les meilleures villes et presque tontes les plai qui a])partenaient en Italie a l'église romaine^' se trouvant occupées par une foule de tyrans et il'Dînirpaieurs , le pape Innocent y envoya le car- «linal Gîlles-Âlvares d'Alhomo^ , revêtu de toute l'autorité de légat apostolique. Ce prélat, de la prenaière noblesse de Caslille, n'était pas moins distingué par sa capacité , sur-tout dans la science du droit , et avait été fort cher au roi Aifonse , onzième du nom , qui le choisit d'abord pour son chapelain, et le lit ensuite éleyer sur le sie'ge de Tolède , le premier d'Espagne, Mais il avait été obligé de quitter le royaume, pour se soustraire à la fureur de Pierre IV , surnommé le Cruel , qui avait succédé en i35o à son père Alfonse. Il n'était point d'autresureté qu'un bannissement volontaire, contre ce monstre de cruauté , qui fit massacrer en sa présence le prince Frédéric son frère , et soa cousin Jean d'Aragon; qui commit le même attenlat sur la reine douairière de ce royaume, Etéonore de Castitle, mère de Jean et sa propre tante ; qui égorgea de sa main le roi de Grenade , venu sur la foi d'un sauf-conduit pour lui faire hommage j qui fit enfin mourir la reine son épouse , Blanche de Bourbon, après avoir fait endurer à celte princesse, la plus accomplie de son siècle , pendant huit ans de prison , une suite d'ïndîgniles beaucoup plus insupportables que la mort. L'archevêque de Tolède avait déplu à ce barbare monarque par t' endroit le

DE l' Eglise. 38ï

plus sensible , en prenant généreusement le parti de la reine maltraitée.

Dans la bulle de légation qu Innocent lui donna our l'Italie : C'est avec la plus vive douleur , lui it-il (ï)', que nous voyons la division régner depuis si long-temps en Lombardie , en Toscane et dans les contrées voisines, d'où suivent les meurtres^ les ravages, la dégradation du culte divin , le village des églises et des lieux qui en dépendent , e mépris de la liberté ecclésiastique, et, ce qui est pire encore , l'esprit de schisme et d'hérésie. Cependant les affaires de premier ordre qui nous retiennent en-deçà des monts , nous empêchent de nous porter en personne dans les lieux chéris où tend sans cesse l'ardeur dé nos vœux. C'est pourquoi nous vous commettons en notre place , pour y rétablir la paix et procurer en toutes choses le biea de la religion. Avec de si grands pouvoirs , le légat ne trouva dans toute l'Itgdie que deux places de l'église romaine où il pût demeurer en sûreté , savoir^ Montefiascone dans le patrimoine de saint Pierre , et Monte- Falco dans le duché de Spolète. De là , il étendit un peu sa puissance. Mais , quelle . que fût son habileté , ses progrès furent médiocres, et ses faibles succès encore moins solides, La paix chrétienne qu'il s'agissait de rétablir, ne peut être

3ue l'ouvrage du ciel, qui n'accorde pas l'abonance de ses bénédictions à un genre de fonctions qui ne se supplée point.

Après un an de légation , GiUes d'Albornos avait si peu pacifié l'Italie , que l'empereur Charles de Luxembourg , qui voulait s'y faire couronner , n'avançait qu'en tremblant au milieu des factions qui en agitaient sur sa route toutes les contrées. Le pape écrivit à son légat d'aider ce prince, nonseulement de ses conseils, mais de ses forces : recours mal assorti sans doute à la dignité du successeur des Césars , mais analogue à l'état modeste de ces

(i) Kain. an. i3&3«

Histoire empereurs , qui ne l'étaient tjue par la protectîoni (les papes. Les eiFets sur passèrent néunnioins les espérauces de Charles. ÏI se contentait de recevoir à tVlouza, dans le diocèse de Milan , la couronne de fer ou du royaume de Lombardie , dont l'investiture , selon la coutume , devait précéder le couronnement impérial. Mais Jean Visconti, archevêque et prince de Milan, ayant été surpris dfins ces conjonctures d'une mort si soudaine qu'il ne put régler la succession de ses états entre ses trois neveux (i) , on négocia si bien auprès de ces jeun es princes , qui s'accordant parfaitement ensemble , avaient dé|à fait élire uu archevêque de leur maison , nommé Robert , que ce prélat , loin de s'opposer au couronnement de l'empereur Charles , le couronna lui-même le ti de Janvier i355, non à Monsa, mais à Milan même, dansl'église de Saint- Ambroise (2).

Le jour de Pàqne , cinquième d'Avril de cette même année , Charles fut couronné empereur à Rome par le cardinal Bertrand , uvêque d'Oslie , venu exprès d'Avignon. Ce prélat couronna aussi l'impératrice Anne, arrivée pour cela d'Allemagne, sur le bruit des progrès de l'empereur son époux. Aprèsla cérémonie, l'empereur, fidèle à la promesse qu'il avait faile de sortir de Rome le même jour , monta à cheval sous prétexte de chaise , et alla coucher à Saint-Laurent hors de la ville. H accomplit avec le même scrupule , et couiîrma par des actes aiithenti([ues tous les autres engageraena qu'il avait contractés , soit avec Clément VI , soit avec Innocent,

Il y eut dans lé même temps une révolution nouvelle dans l'empire chancelant de Constantinoi>le. Peu content île sa première usurpation , Jean Cantacuzène avait encore fait couronner son B1& Matthieu, et ne laissaîtqiie levain titre d'empereur à Jean Paléologue son gendre , qu'il tenait comme

DE l' Eglise. 383

relégué à Thessalonîque. Celui-ci n'avait ni trouves , ni argent \ mais tous les cœurs étaient pour ui , animés {)arfe juslice de ses droits contre l'oppresseur de cet auguste pupille , et par toutes ses qualités aima,bleset estimables, auxquelles son propre rival n apus'empêcherderendretémoignage(i). Les auteurs qui l'ont donné pour un prince sans activité ^t sans génie , l'ont jugé précipitamment sur le temps où son lenteur tyranniquele tenait sans autorité , et ne lui laissait prendre aucune connaissance desaiFuires. Le torrent des historiens (2) , au contraire , lui attribuent beaucoup de sensibilité et de générosité , un esprit vif , un jugement sain,' de la prudence , de la pénétration ; et le peignant d'un seul trait , en le représentant comme un des plus beaux hommes de son siècle, et de ce genre <le beauté qui relève la majesté du trône , ils lui donnent une ame encore plvis belle que son corps. C'est celui des empereurs grecs qui fut surnommé à plus juste titre Çalo-Jean , ou le Beau-Je^n.

Quoi qu'il en soit , toute la politique et la défiance de Jean Cantacuzène se vit tout à coup enveloppée , pour ainsi dire , dans les filets de ce jeune prince , qui n'avait pas vingt-trois ans , ou du moins dans ceux de ses habiles et généreux partisans. François Cataluze , noble génois et puissamment riche , établi à Constantinople avec beaucoup de gens de sa nation , donna si bon ordre à tout , sans que Cantacuzène s'en aperçut , que les Xirecs aussi-bien que les étrangers prirent tout à coup les armes en faveur de Paléologue , arrivé de nuit avec une seule galère, au mois de Janvier ï355. Sans laisser à son ennemi le temp^ de se reconnaître , le jeune empereur , suivi de cette multitude, marcha au palais, où il le surprit avant qu'il eût pu seulement se mettre en défense. Cantacuzène se parant d'un détachement forcé , et dans

. ^i) Cantac, 1. iv, c, x. j . (2) 'M. Vill. 1. 4 et 7 , fol,

Page 1