LIVRE QUARANTE-SIXIEME
Depuis le commencement du grand schisme d'Occident en 1^"]%^ jusqu'à la fin d'IJrhçdn VI en
Urbain VI , ou BartTiélemî Prignano , eût passe pour ]e sujet le plus digne de la papauté , s'il n'eût jamaisétë pape. Il était d'extraction noble , savant, et en particulier Tun des plus habiles hommes de son siècle dans le droit canon , zélé pour le progrès des lettres , réputé grand homme de bien \ ennemi déclaré de Tincontinencedes clercs et de la simonie, simple et modeste, pieux , charitable , dur à luimême, portant habituellement le cilice , jeûnant tout l'aven t , et depuis la Sexagésime jusqu'à Pàcjue (i). Il avait acquis beaucoup d'expérience dans les différentes places qu'il avait occupées , d'abord archevêque deCirenza au royaume de Naples, puis transfère sur le siège de Bari , et chargé de l'administration de la chancellerie romaine; mais il était entier dans ses vqlontés , d'un caractère sombre et
(i) Niexa. 1. i ^ c. 4«
clmgrin , et snr-tout incapable de ménagementtïaDl la |>OLnsuile<Iii bien et dans ses vues de réforme (i). Il scpoit Inrailllblement demeuré paisible passesseur du ponliticut , s'ilavail su se ménager avec le* cardinaux : l'amertume de son zèle ou de son humeur pensa le précipiter du siège apostolique , et donna treu au scUisme [jui désola Tégllse pendant cinquante ans.
A peine'fiiL-il en plane , que tous ses défauts se démasquèrent (.*). Il avait éié couronné le dimanche de Pàftpie : dès le lundi , après avoir entendu vêpres dans la grande cliapelle de son palais , irrité* tout à coup d'y voir un certain numbied'évêtjues, illeur dit d'un ton brusque et emporté, qu'ihr étaient tous des parjures d'abandonner leurs égl" pour résider à sa cour, La surprise que leur causa^ , un reproche si amer , leur tint à tous la bouche^ fermée , excepté Martin de Panipelune , référei>i" claire ûi} saint siéae et docteur célèbre en droil canon. Il reprit avec assurance : Moi , parjure! Suis-jedoQC ici pour mon intérêt privé, et noi pas pour les affaires générales de l'église ? Je n'as^ pire qu'à m'en retirer , et à être rendu à mon peuf pie. Urbain sentit si peu ce reproche indirect da son imprudence , que le lundi suivant , dans uâ consistuii'e public où se trouvèrent les cardinaux ei les autres prélats en trèsrgrand nombre, il S4 remît à censurer leurs mœurs avec une aigreur encore moins réservée. Le cardinal d'Amiens , Jean de la Grange, étant venu presque dans le mêiiM temp.s reconnaître le nouveau pape , il en fut reçu d'abord avec l'honneur que méritaient ses rares talens : mais bientôt l'humeur reprenant le dessus ^ le pontife l'accusa d'avarice et de trahison, de perpétuer la guerre entre l'Angleterre et la France , afin de s'enrichir en prolongeant sa légation , dr fomenter pareillement les divisions entre les roi» de Castiïle , d'Aragon et de Navarre (3). Enfin il
(i) Vit. Pap. t. 1, p.
(2) Nieiu. l. 1, c. 4.
labq.l (3) lljld. c. 5. Vdilsi Ricli. IL
s'échappa jusqu'à dire , aw'îl n'y ayait point de mal au monde que n'eût laît ce cardinal (i). A ce mot , le prélat n'y tenant plus : Comme archevêque de Bari , lui dit-il en faisant un geste menaçant ^ vous en avez menti ; et sur le champ il prit la fuite avec quelques autres cardinaux.
C'étaient tous les jours nouvelles scènes dé la part du fâcheux pontife , à l'égard de toutes sortes de personnes. Un collecteur des revenus du saint siège étant venu lui apporter quelque argent , il lui dit ces paroles de saint Pierre à Simon le Magicien (2) : Ton argent périsse avec toi ! Oubliant tout ce qu'il devait à la reine de Naples , sa souveraine naturelle , il en traita le mari Otlion de Brunswick avec une hauteur insultante, tandis que ce princ(|É|^ faisait sa cour à Rome avec autant de soin qire Tes moindres officiers du palais. lucapu-- Me de ménagemens à Tégai^d même des souverains de premier ordre, il menaçait hautement de faire
i'ustice des rois de France et d'Angleterre , dont es divisions désolaient la chrétienté (3). Des procédés si choquans eurent bientôt aliéné tous le^ esprits.
Vers la mi-Mai , le reste des cardinaux ultramontains , c'est-à-dire , les Français et TEspagnol Pierre de Lune se retirèrent à Agnanie en Cam-
Sanie , sous prétexte de se/lérober aux chaleurs e Rome. Le cardinal d'Amiens. s'y rendit aussi avec sa suite , et ils s'y trouvèrent au nombre de treize , sans Compter les autres prélats de la cour romaine qui leur étaient attachés. Il y vint entr'autres le camerlingue de l'église , frère du cardinal de Limoges , et l'on observe qu'il avait emporté avec lui lesormmens de la chapelle pontificale dont il avait la garde : ce qui fait présumer , qu'à leur départ de Rome , les cardinaux étaient résolus à faire up autre pape (4). Jusqu'au
(i) Vit. t. I , p. ii58.
(1) Nicm. 1. I , c. 7.
(3) y&Uingli. iuBich. II.
(4) Vît. t. I /p. 1066. Kain« an. 1376, n. 107.
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mois de Juillet néanmoins , ils traitèrent Urbain comme le'gîlime ponlife , le nommant tel dan» toutes les messes qui se célébraient au palaisd'Anagnie , lui adressant des suppliques , expédiant les actes de la pénîtencerie en son nom. Dans la suite , les partisans d Urbain se prévalurent fortement do celte cond'uite contre les cardinaux français, auteurs de l'éleciion d'un nouveau pape.
Cependant la réunion de tant ue cardinaux en lin même endroit , la circonstance mente du lieu et delà personne du gouverneur , savoir, le comte de Fondi , fort mal dispose envers Ui-bain cfui avait voidu le destituer de ce gouvernement, la fuite du camei-lingue avec les oruemens pontificaux , et certains discours qui transpiraient déjà, lui faisaient soupçonner qu'on ourdii^sait qu^^ue trame ctfnlre son autorité. Il parut alors se repentir des sujets de méconlenleroeni qu'il avait donnés aux cardinaux , et plus encorede les avoir laissé aller. Afin de les ramener, il se r.'i]iprocba d'eux , et alla le 36 de Juin à Tivoli , ([ui est a. quinze milles de Rome , presque à moitié chemin d'Anagnie. Celte démarcbe leur donna au contraire de la défiance ; et pour leur sûreté, ils appelèrent un corps de Gascons et de Bretons , reste d'une armée que Grégoire X.1 avait employée contre les ennemis de réglise. Cet inci<Ient lit rentrer Urbain dans son caractère , et décida la rupture. Les Romains vinrent en armes , à deux milles de Rome, disputer le passage du Teverone à cette troupe de braves , qui leur passèrent sur le corps , après en avoir tué plus de cinq cents. Les vaincus s'en vengèrent lâchement sur les Français qui se trouvaienldans Rome , sans distinction d'âge , de sexe , de rang , et il n'y eut plus de jour à la réconciliation.
Les cardinaux d'Anagnîene pensèrent plus qu'à lier solidement leur partie , en gagnant la faveur des princes et l'approbation des savans , sur-iout en France leur patrie. Us fiient partir coup sur coup trois envoyés différens , le bachelier Jean de
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Guîgnecourt j révêque ,de Famagouste , et enfin le maître du sacré palais, Nicolas de S^^nt-Saturnin, de l'ordre des frères prêcheurs. Ils étaient tous les trois chargés de prévenir le roi Charles V et l'unî- Tersité de Paris , sur la d.éposition d'Urbain et la création d.'un nouveau pape: objet que leurs lettres de créance exprimaient d'une. manière vague et mystérieuse, comme important à la foi et au régime de l'église , mais dont bientôt on parla ouvertement comme d'un péril de schisme plus grand qu'il n'y en aviait eu depuis un siècle (i). Ces lettres sont datées du 19 Juillet.
Le 20 du même mois, les cardinaux conjurés voulant donner un air de régularité à leur cons^ piration, et avoir de leur côté l'unanimité du sacré collège, appelèrent par voie de citation ceux de leurs collègues qui se trouvaient à Tivoli près du pape , c'est-à-dire, les quatre Italiens , savoir , les cardinaux de Florence , de Milan, des Ursins et de Saint-Pierre. Dans cette citation , on usait encore de retenue , ou plutôt de finesse , à l'égard d'Urbain , qu'on portait à se démettre lui-mmne , en lui faisant espérer une seconde élection libro et canonique. Il ne jugea point à propos d'en courir les risques, et l'on fît aussitôt contre sa première élection une protestation solennelle, où l'on ne manqua point d'insérer le récit de toutes les violences qui l'avaient accompagnée. Elle fut suivie de la défection des cardinaux italiens, à l'exception du seul cardinal de Saint-Pierre. Les trois autres se rendirent aux environs de Palestrine , afin dé conférer avec autant de cardinaux députés d'Axiagnie.- On ne tomba point d'accord , au moins quant à la manière de procéder : mais les trois Italiens , détachés dès-lors du pape régnant , ne retournèrent plus vers lui , et se retirèrent ensemble à Sessa au delà d'Anagnie , afin d'observer ce qui s'y passerait. On y rendit quatre jours après ^
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(1) M argi^.' Iiigh. ap. du Boul. t. iT; p. 466.
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g.e d'Août, une Inni'ue el violente déclaration (jiii peint lont le limitilte de l'assciniilce où Tarclievêqiie de Bnri avait été' élu |)!ipe, le Iraite d'apostat et d'îiiittrlirist , le dénotiee piibli(|neiqent anathémalisé , cnniiire iiMirpaieiir de la chaire aposloliijiie , conjure Ions If. lidèles de ne lui jdiiS obéir , et le menace In'-inêiue de la vengeance de Dieu et des homines. Celle espècer de déposilioa fut signée par douze CJiidinaux seuienaent. Le treizième de ceux t|ui se trouvaient à Ariagnie , savoir, Jean de la Grange, cardinal d'Amiens, n'^ipposa son nom à aucun de ces actes prëlimiuuii'es, parce qu'il ne s'e'tait point trouvé à l'élection d'Urljain. On ne négligeait rien ponr donner à aussi étonnante un air d'équité.
La déclaration ayant été envoyée aux six cai dinaox d'Avignon , ils y adhérèrent unanimemei^ et traitèrent Urbain d'antipape. On l'envoya au^t à l'université de Paris et au roi Charles V , (jiii , usant de sa sagesse ordinaire , convoqua une assemblée de prélats et de docteurs assez nombreuse pour représenter l'église gallicane. Quoiqu'il s'y trouvât six archevêques et trente évêques, sans compter les autres docteurs et les abbés , le résullal fut qu'on ne prendrait le parti des cardinaux contre Urbain , que dans nne assemblée plus nombreuse CBCore , et après une délibération puis mûre ; que,
Sour la diriger, on enverrait quelques personnes u conseil d'élat faire des informations sur lea lieux ; que cependant le roi accorderait sa protection aux cardinaux pour la sûreté de leurs personnes.
On n'attendit point en llalie le ternie de cette eage résolution. Les cardinaux abandonnèrent Anagnie, trop proche de Tivoli , où était toujou crussent en sûreté
in^^l
le pape , pour qu i
retirèrent à Fond! dans le royaume de Naples , sotfc la protection de la relue Jeanne. Cette princesj' avait d'abord épousé la défi-nse d'Uibain ,-et depu lu défection des cardinaux , elle lui avait encori envoyé pour sa garde deux mille lances avec cen
hommes de pied : maïs Urbain ne savait pas mieux conserver ses amis , qu'éviter de se faire des ennemis nouveaux (i) ; ii offensa capitaiement la reine , ea voulant faire épouser l'iiéritière du royaume de Sicile , recherchée par un parent d'Othon de Brunswick , à son propre neveu François Prignano , dont la médiocrité personnelle ne couvrait nullement l'intervalle qui se trouvait entre sa naissance et le trône.
Le cardinal de Saint-Pierre , seul attaché sincèrement à Urbain, étant mort dans ces entrefaites , il ne manquait #à Fondi que les cardinaux de Milan , de Florence et des Ursins , pour représenter en Italie toute la cour pontificale. Afin de les y attirer et de dissiper un reste de scrupule par un puissant intérêt , on fit espérer à chacun des trois d'être élevé au pontificat. Le cardinal d'Amiens en particulier, homme aussi ambitieux qu'intrigant, promit secrètement à chacun sa voix et celles de sa faction , puis leur proposa de donner les leurs , comme des suffrages perdus , au cardinal de Genève, le plus jeuhe du sacré collège , et lé moins fondé en espérance (2). Le fond de sa politique était d'écarter les Limousins du pontificat , ne doutant point qu'après eux il n'y eût lui-même la meilleurei part.
Les batteries étant ainsi dressées , les seize cardinaux s'assemblèrent en conclave. Elles ne servirent qu'à exckire les Limousins. Le cardinal Jean de Gros dit que , dans les circonstances^ il ne convenait de faire pape y ni un Français , ni un Italien, et sur le champ donna sa voix à Robert de Genève^ comme attaché par sa naissance à l'empire germ^ nique , dont le comté de Genève était un fief. A l'instant , la considération de la jeunesse de Robert s'évanouit , ou plutôt fut tournée à son avantage, et parut fortifier les motifs tirés de sa naissance. On ne vit plus dans un pape de trente-six ans^
(i) Niem. l. I ; c. 8. {1) Ghron. Ms. Coll. Lud. xir.
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prirent (le tons les souverains de la clirétîenlé,' d inrlioatioiis aussi nobles que son extraction , libéral , magnifique, ()oli, éloquent, actif, comme il l'était en effet quand il prenait sur lui de s'appliquer aux alfaires ; on n'envisagea plus en lui qu un rival leirible pour Urbain, Tous les cardinaux français lui donnèrent leur voix , sans en excepter le cardinal d'Amiens , qui se fit un mérite apparent de ce qui !e remplissait de dépit. Les Italiens, moins maîtres d'eux-mêmes, ne portèrent point de suilrages; mais ils rendirent leurs hommages au nouveau pape, et reconnurent qilelque temps après dans un écrit public , qu'on avait suivi dans sa promotion les lois de l'église. Le cardinal des Ursins mourut l'année suivante, en soumettant le
I'ngement de cette affaire à un concile ge'néral. j'élection de Robert de Genève se fit le 20 de Septembre iS^S, et il fut couronné , sous le nom de Clément VII f le dernier jour du mois d'Octobre suivant.
Les deux papes partagèrent , inégalement cependant , ie monde chrétien. Urbain VI , qui eut toujours pour lui le plus grand nombre , retint dans son obédience îa meilleure partie de l'Italie, les états de l'empereur Wenceslas qui succéda, le 29 îïovembre de cette année, à son père CliarJes IV , l'Angleterre , opposée en tout a la France , la Bretat^ne , la Flandi'e , la Hongrie , la Pologne, le Daneinarck et la Suède. Clément VII acquit à son
Sarii la France et l'Espagne , les petits royaumes eNaples , de Clivpre et d'Ecosse , les étals d'Autriche avec quelques villes d'Allemagne , ceux de Rhodes et de Gênes , les duchés de Lorraine et de Bar , et les comtés de Savoie et de Genève. Encore lui fallut-il bien du temps et des négociations pour gagner , les unes après ies autres , ces diverses contrées. La France même , qui fut son plus solide et son plus constant appui , ne se détermina pour lui qu'après de très-longues délibérations,
Les députés que le roi Charles avait eavovés < ïtalieJ
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ïtalîe y s'abouchèrent avec les cardinaux, qui leur jurèrent sur la sainte eucharistie la vérité de tout ce qui se disait de l'irrégularité et des violences da conclave où Urbain avait été élu. En conséquence,^ le roi tint à Vincennes une assemblée des évêques,^ des abbés , des principaux ecclésiastiques appelés sur-tout, de l'université, des gens de son conseil,' des personnes les plus qualifiées qui se trouvaient à Paris , et fit promettre avec serment à cliacuix d'eux en particulier , de dire sa pensée sans crainte et sans respect humain. Après quelque diversité dans les opinions , la pluralité fut en faveur de Clément. Le religieux et prudent monarque ne voulut point encore prendre sa résolution. Il souhaita que l'université de Paris, qui passait justement pour la plus éclairée de l'Europe, délibérât en. particulier , et avec autant de liberté que de maturité , sur une affaire de cette importance,; Plusieurs ayant opiné à garder la neutralité jusqu'à ce qu'on eût obligé les deux prétendans à se démettre du pontificat, on conclut à prier le prince de laisser au moins quelque temps l'université dans l'indifFérence entre les' deux; ce qu'il accorda de bonne grâce (i).
Peu après, le cardinal de Limoges vint en France,1 en qualité de légat de Clément VIL C'était un prélat très-distingué par son mérite, et vénérable par la sainteté de sa vie. Le roi convoqua au Louvre une seconde assemblée encore plus auguste que la première, où parut ce cardinal et protesta sur son salut ^ ue l'élection d'Urbain avait été forcée, et que celle e Clément était canonique. Ensuite il montra des lettres authentiques de tous les cardinaux , qui affirmaient la même chose. On ne put imaginer qu'ua' tel prélat voulût en imposer, pour l'amour ou la baine de personne , et l'on reconnut tout d'une voix Clément pour le pape légitime (2). Charles
(i) Hist. du M. de Boucic.
part. 5 , p. in'] , etc. Du Boul.
t. IV , p. 524.