‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 10 sur 89 · ISOCRATE · texte numérisé non relu

ISOCRATE

parents comme vous voudriez que vos enfants fussent un jour envers vous à votre égard. — Dans vos aelions les plus secrètes, ligurcz-vous que vous avez tout le monde pour témoin. — N'espérez pas que des actions répréhcnsibles puissent rester dans l'oubli ; vous pourrez les cacher aux autres, mais jamais à vous-même. — Dépensez votre loisir à écouter les discours des sages. — Délibérez lentement, exécutez promptement, soulagez la vertu malheureuse; les bienfaits bien appliqués sont les trésors de Thonnêtc homme. — Quand vous serez revêtu de quelque charge importante . n'employez jamais de malhonnêtes gens ; quand vous la quitterez , que ce soit avec plus de gloire que de richesse. »

La conduite d'Isocratc répondait à la dignité de son langage. Quoique son excessive timidité l'eût toujours empêché de se produire en public, il montra, plus d'une fois, une grande fermeté de caractère. Ainsi il cul le courage de vouloir défendre Théramène, son ancien maître , que les trente tyrans condamnèrent injustement; et le lendemain de la mort de Socrate , il osa se montrer seul en habit de deuil, quand les disciples même du philosophe se cachaient ou prenaient la fuite. On rapporte qu'étant à la table de Nicocrcon , roi de Cypre , comme on le pressait de parler et de fournir à la conversation , il s'excusa en disant : Ce que je sais n'est pas ici de saison , et ce qui serait ici de saison je ne le sais pas.

Après la funeste bataille de Chéronée, qui rendit Philippe l'arbitre de toute la Grèce , Isocrate ne put survivre à la liberté de sa patrie : il se laissa mourir de faim. Il avait vécu quatre-vingtdix-huit ou cent ans.

EXTRAIT DE L'ÉLOf.E D'ÉVAfiORAS.

« Ayant reconnu que le moyen le plus sûr pour n'être pas accablé du poids des affaires était de s'en occuper, que le vrai repos n'était pas le fruit de l'inaction, mais du sage emploi du temps et d'un travail soutenu, il ne laissait rien derrière lui; il vouliiit tout examiner, et connaissait dans un si grand détail les hommes et les choses, que les complots des méchants ne pouvaient tromper sa vigilance, ni le mérite modeste échapper à ses regards, mais qu'ils recevaient chacun le traitement dont ils étaient dignes. Ce n'était pas sur de simples rapports (ju'il aimait à se décider, il voulait avoir vu par lui-même; et d'après ses connaissances, il prononçait la récompense ou le châtiment. Au milieu d'une uuiltitude d'affaires qui assiègent le trône et qui renaissent tous les jours, on ne le

vit jamais se tromper dans aucune ; il avait réglé toutes choses avec tant de respect pour les dieux , tant de ménagement pour les hommes , que des étrangers qui abordaient à Salamine ne savaient ce qu'ils devaient envier davantage , ou la condition du monarque , ou le bonheur des sujets. La balance à la main , pour éviter toute injustice , il récompensait la vertu , et sans distinction des coupables , il punissait les délits selon la rigueur des lois. Quoique personne ne pût mieux se passer de conseils, il écoutait volontiers ceux de ses amis , aimant à s'avouer vaincu par la raison , comme il voulait vaincre ses ennemis par les armes. Ce n'était point par la sévérité de son visage , mais par la dignité de sa conduite , qu'il cherchait à imprimer le respect. Réfléchi dans ses actions , constant dans ses maximes, on pouvait croire à sa parole comme à son serment. Si quelque chose pouvait le flatter, c'était moins ce qu'il tenait de la fortune, que ce qu'il ne devait qu'à lui-même. Captivant ses amis par des bienfaits, subjuguant les autres par l'ascendant de son génie, il contenait la multitude, moins par la crainte de sa puissance que par l'opinion de sa supériorité. Maître de ses passions, et jamais leur esclave, il voulait, par un travail modéré, s'assurer des plaisirs durables , et non se préparer de longues peines par des plaisirs d'un moment. Enfin , pour former en lui le plus parfait monarque, il avait observé tous les gouvernements, et emprunté de chacun l'avantage qui lui était propre : de la démocratie , les égards pour le peuple; de l'aristocratie , la sagesse et la profondeur des vues; du gouvernement militaire, la science des combats; et par la réunion de ces diverses qualités, portées au degré suprême, il prouvait qu'il était vraiment digne de régner. »

LA lUSTlCE ET L'INJUSTICE.

« 11 est des hommes qui portent l'extravagance jusqu'à s'imaginer que l'injustice , quoique déshonorante, est utile et profitable dans les événements de la vie, tandis que la justice, malgré l'estime qui l'environne , est une vertu stérile , et plus avantageuse à tout autre qu'à celui qui la possède. Sans doute ils ne savent pas que rien ne peut nous donner plus sûrement les vrais biens , la vraie gloire , les vrais succès, en un mot, le vrai bonheur, que la vertu en général et tout ce qui en fait partie.

« Car, avec les biens de l'âme , nous pouvons satisfaire tous nos besoins ; et quiconque néglige la science , néglige , sans le savoir, le moyen d'être plus éclairé, plus heureux que les autres. J'admire ceux qui pensent que les hommes fidèles à la religion et à la justice ,

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armés de constance et prêts à tout souffrir pour la vertu, seront moins récompensés que les per^•ers, et ne s'attireront pas plus de faveurs, soit devant le monde, soit devant les dieux; moi, je suis persuade que les vrais biens n'appartiennent qu'à de tels hommes : les méchants n'ont pour eux que des biens funestes.

» Je les vois d'abord s'applaudir de leur injustice, et regarder comme le plus grand succès, une usurpation criminelle. Mais, tels que ces animaux qui se laissent prendre à des aj)pas grossiers, ils ne jouissent un instant de leur proie que pour tomber ensuite dans les plus cruelles infortunes. Je vois, au contraire, l'homme juste et vertueux vivre toujours en sûreté et nourrir, jusqu'au dernier moment , les plus douces espérances.

» S'il n'en est pas toujours ainsi , du moins les exemples du

contraire sont-ils fort rares. Or, puistju'il ne nous est pas donne

de voir toujours clairement ce qui doit nous être avantageux , il

est de la prudence de choisir ce qui est généralement utile. Enfin,

quelle absurdité d'être persuadé que l'équité est une disposition

de l'âme plus noble et plus agréable aux dieux que l'injustice , et

de croire cependant que les hommes justes mèneront une vie plus

misérable que les méchants ! »

(Discours sur la Paix).

Isoeralc , par ses leçons et par ses écrits , a exercé une influence considérable sur son siècle. C'est à dater de cet orateur que les Grecs ont attaché une grande importance à l'arrangement des mots et à l'harmonie du stvic.

Iséc (ivc siècle).

Le caractère de l'éloquence d'Isée, au jugement de Dcnys d'Ifalicarnasse, a de grands rapports avec celle de Lysias. C'est la même clarté , la même pureté de style , la même précision , la même harmonie, et il serait assez difficile à un critique peu exercé de distinguer l'un de l'autre. Néanmoins on trouve dans L}sias plus (le sinq)licité et de nalurcl, plus de grâces et de délicatesse ; SCS tours sont plus ingénieux , son (on est plus varié. Mais Isée a plus de force , plus de gravité ; il est plus véhément , et montre plus d'artifice dans la manière dont il dispose ses pieu\cs. 11 ouvrit une école d'élocpicncc et cuu)pla Déinoslhène parmi ses disciples.

Il ne reste d'Isée que onze discours, tous dans le genre judiciaire.

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