ISOCRATE
vieilkssc et les maladies n'épargnent personne; puisque la Parque est inexorable , les plus heureux de tous les mortels sont ceux qui ont terminé leur vie en la sacrifiant pour les plus grands intérêts et pour la plus belle des causes, et qui, au lieu d'attendre la mort commune à tous les mortels , en s'abandonnant au hasard des événements , ont choisi eux-mêmes le trépas le plus honorable. La mémoire des hommes qui meurent ainsi ne meure pas avec eux. Les honneurs qu'ils reçoivent sont enviés de tous les humains. Si on les pleure comme mortels par leur nature , on les chante comme immortels par leur courage. Ils sont inhumés aux dépens de l'Etal, et on célèbre auprès de leurs tombeaux des jeux et des combats où brillent l'opulence, la force et le génie, pour montrer que les guerriers morts pour la patrie méritent d'être honorés à l'égal des dieux mêmes.
» Pour moi, leur trépas est un bonheur digne d'envie, et ceuxlà seuls me paraissent heureux d'être nés, qui dans un corps mortel se sont immortalisés par leur courage. Cependant, pour nous conformer aux anciens usages et pour obéir à la loi que nos pères ont établie , donnons des pleurs aux citoyens que nous avons honorés d'une sépulture publique. »
Isocrate (456 — 538 ) .
Isocratc eut pour maîtres Gorgias , Prodicus , Tisias et Théramène, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus fameux rhéteurs. 11 profita beaucoup à leur école. Il aurait voulu appli(jucr ses talents à l'administration des affaires et entrer dans la carrière politique , vers laquelle avaient été dirigées ses études ; mais une timidité naturelle dont il ne put jamais triompher, et la faiblesse de sa voix ne lui permirent pas de monter à la tribune et de parler dans les assemblées du peuple : il ne se consola jamais de ce malheur. Il disait , dans le temps de sa plus grande gloire : J'enseigne la rhétorique pour mille drachmes; mais à qui m'enseignerait le moyen d'être hardi et (T avoir une belle voix, j'en donnerais volontiers dix mille; et composant, à (juatrc-vingt-quatorzc ans, le bel cxordc de son Panatbéuaïque, il disait encore : Je suis tellement dépourvu des deux qualités qui , parmi nous , ont le plus d'influence, la voix et la hardiesse, que je ne connais personne à qui elles manquent autant qu'à moi; ma condition est encore plus humiliante que celle des débiteurs de l'Etat, car ils ont l'espoir de s'acquitter, et il m'est impossible à moi de changer de nature.
Il ne renonça cependant ni à la gloire de l'éloquence ni au désir de se rendre utile au public. Il composa des plaidoyers pour ceux qui n'étaient pas en état d'en composer eux-mêmes. Il ouvrit ensuite une école de rhétorique, qui ne tarda pas à être fréquentée par l'élite des jeunes Grecs qui se destinaient aux lettres ou à la politique. Les plus grands orateurs , Isée , Lycurgue , Hypéride , Démosthène furent ses disciples. Cicéron dit que sa maison était un gymnase ouvert à toute la Grèce , et que , de son école, comme du cheval de Troie , il sortit une foule de héros. Il avait un talent merveilleux pour connaître la force , le génie , le caractère de ses élèves , et pour voir comment il fallait les diriger. Il avait coutume de dire qu'il usait d'éperon à l'égard d'Ephore, et de bride à l'égard de Théopompe , pour exciter la lenteur de l'un et retenir la trop grande vivacité de l'autre.
Isocrate ajouta l'exemple au précepte. Il composa des discours sur de grands objets de politique , sur les intérêts essentiels de la Grèce , sur des questions de morale ; quelquefois , à l'imitation des sophistes ses contemporains et ses maîtres , sur des sujets frivoles et déclamatoires. N'ayant point en vue les succès de la tribune publique et ne travaillant que pour la lecture attentive du cabinet, il s'attacha surtout à donner à son style une exactitude rigoureuse, à disposer symétriquement ses périodes , et à éviter tout ce qui peut offenser l'oreille. Pour polir à ce point ses ouvrages , il lui fallait un temps considérable : son Panégyrique {l'Eloge d'Athènes) lui coûta, dit-on, dix années de travail. Cette perfection laborieuse est balancée par de grands défauts. Isocrate manque en général de chaleur et d'entraînement ; il est languissant et monotone, et il enveloppe la faiblesse des pensées par une surabondance de mots qui ne font que remplir les vides des périodes et en égaliser le rhythme et la cadence. « Ce genre d'éloquence , dit Cicéron , est doux, agréable, coulant, plein de pensées fines et d'expressions harmonieuses; mais il a été exclu du barreau et renvoyé aux académies , comme plus propre aux exercices de pur appareil qu'aux vrais combats.»
Une qualité précieuse qui place Isocrate bien au-dessus des sophistes , c'est son amour du bien et de la vertu. Ses écrits respirent les plus beaux sentiments de probité, d'honneur, de bonne foi, de modération, de justice , d'amour de la patrie, de zèle pour la conservation de la liberté , de respect pour la sainteté du serment et des traités.
Ainsi , dans le discours à Démonique , on rencontre un grand nombre de belles maximes telles que celles-ci : « Soyez envers vos