PERFECTION DE L'ÉLOQUENCE GRECQUE
Lutte contre Philippe , roi de Macédoine. — Les plus grands intérêts de la patrie sont agités à la tribune. — Rivalité d'Eschine et de Démosthène dans le procès pour la Couronne. — Autres orateurs de la même époque. — PhocJon est, pour Démosthène, un adversaire plus redoutable qu'Eschine.
Démosthène et Eschlne (381—522).
Nous avons vu la naissance elles progrès de l'éloquence grecque. Nous voici parvenus à l'époque où elle reçut toute sa perfection , et déploya toute sa magnificence. C'est aux deux célèbres rivaux , Démosthène et Eschine^ qu'elle dut ses derniers accroissements ; mais c'est surtout à Démosthène : son nom est devenu celui de l'éloquence. Cet orateur apparut comme une puissance au milieu de ses contemporains , et sa figure athlétique semble grandir encore dans le lointain des âges.
Il naquit à Athènes, l'an 381 ou 585 avant J.-C. Son père, qui faisait valoir une manufacture d'armes, et qui jouissait d'une honnête aisance, lui procura une éducation soignée et lui donna les maîtres les plus distingués ; Démosthène reçut d'Isocrate et d'Isée les principes de l'art oratoire, et d'Euboulide de Milet, ceux de la dialectique. Mais son goût pour l'éloquence n'attendit pas pour éclore les leçons de ses maîtres. A peine âgé de quatorze ans, il entendit parler l'orateur Callistratc dans l'affaire d'Orope, et fut tellement ému de la gloire que celui-ci s'était acquise, qu'il résolut de ce moment de marcher sur ses traces.
Il n'avait que sept ans lorsqu'il perdit son père. Trois tuteurs qui devaient gouverner sa jeunesse et administrer son bien , négligèrent l'une et dissipèrent l'autre. Le jeune Démosthène, livré à
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l'oisiveté cl à la débauclic , aurait pcul-ctrc corrompu un beau naturel, sans les conseils de l'orateur Isce, qui lui enseignait son art. A dix-sept ans, il entreprit de traduire en jugement ses tuteurs, et les força à restitution.
Ce premier succès, dans lequel on prétend qu'il fut aidé par Isée, dclcrmina Démosthène à se livrer entièrement à la tribune et au barreau ; et, pour former son style, il copia sept fois, de sa main, l'bistoirc de Tbucydide, dont la diction fièrc et élevée était alors le plus parfait modèle d'une éloquence mâle et sévère. Ses premiers essais dans celte carrière ne furent point bcureux. Peu accoutimic au tumulte des assemblées, peu exercé à la manière de prononcer des orateurs, il se troubla et fut couvert de risées. La nature d'ail leui-s opposait de grandes diflicultés à ses succès ; il avait une poitrine faible, qui ne lui permeltail pas de prononcer de longues pbrases d'une seule tenue. 11 ne pouvait articuler nctlcracnt la première lettre du nom de son art ; l'babitudc \icieuse de lever sans cesse une épaule le rendait ridicule aux yeux d'une multitude maligne, qui raille amèrement les défauts et oublie facilement les vices. Démosthène résolut de triompher de tous ces obstacles. D'abord il fortifia sa poitrine par de longues courses; il délia sa langue en nicitanl des cailloux dans sa bouche et s'cfforeant de prononcer neitcment. Pour vaincre le mouvement déréglé de son épaule , il s'exerçait devant un miroir et sous la pointe d'une épée suspendue, dont la |)iqùrc douloureuse l'avertissait de se contenir. Pour n'être point disti-ait dans ses travaux, il s'enferma dans un bâtiment souterrain qu'il a\ait fait eonsliuirc; il se lit raser la moitié de la tète et de la barbe, afin que la honte de paraître ainsi en publie l'cmpëchât de sortir. Un célèbre comédien son ami , Satyriis, lui donna des leçons de déclamation, le forma a l'aciion oratoire et à la prononciation.
. A()rès ces efforts, Démosthène reparut avec éclat dans les assemblées. Quand il commença à parler sur les affaires publiques, Philippe, roi de Macédoine, méditait l'asservissement de toute la Grèce. Démoï-lhène connut le premier et dévoila ses piojets. Seul il osa s'opposer à ses aruiées victorieuses et à son ambition. On vit alors s'élever le combat le plus extraordinaire, entre un particulier qui n'avait d'autre arme que son éloquence , cl un roi puissant ([iii commandait à des troupes nombreuses; et le monarque, conlraiiit tic s'arrêter au milieu de ses concjuètes cl de demaiuler la paix, (ut rcduil à recouiii à l,i ruse et à la perfidie pour venir il bout de ses desseins. Pendant quatorze ans que dura cette lultc , Philippe ne pouvait faire un pas sans trouver sur son chemin C3
terrible adversaire , qu'aucune tentative ne put jamais corrompre. Il le craignait plus que tous les Grecs, et il avait coutume de dire : « L'éloquence de Dcmostliènc me fait plus de tort à elle seule que toutes les troupes et toutes les flottes des Athéniens, et nuit plus à mes projets que n'y servent les orateurs que je paie par toute la Grèce. »
Les Olynthiennes et les Philippiques, que Démoslhène a faites contre Philippe , et qui occupent le premier rang dans ses écrits , sont redevables d'une partie de leur mérite à l'importance du sujet, ainsi qu'au caractère d'intégrité et d'esprit public qui y est empreint. L'orateur veut exciter l'indignation des Athéniens contre le roi de Macédoine , et les prémunir contre les mesures insidieuses que ce prince rusé employait pour les endormir dans le danger. On le voit prendre dans ce but tous les moyens à sa portée, pour éveiller un peuple célèbre par sa justice, son humanité et sa valeur ; mais qui laissait apercevoir quelques symptômes de corruption, et commençait à dégénérer. Il reproche avec courage à ses concitoyens leur vénalité, leur indolence , leur indifférence pour la cause commune , et en même temps, avec tout l'art d'un orateur, il rappelle à leur pensée la gloire de leurs ancêtres; il leur représente qu'ils sont encore dans un état florissant , qu'ils forment un peuple puissant , protecteur naturel des libertés de la Grèce ; qu'ils n'ont, en un mot, qu'à vouloir, pour faire trembler Philippe. Avec les orateurs contemporains, vendus à Philippe, et qui conseiflaien t la paix, il ne garde aucune mesure ; il leur reproche ouvertement de trahir leur patrie. Non-seulement il excite les Athéniens à tenir une conduite ferme et vigoureuse , mais il trace le plan qu'ils doivent suivre, il entre dans les détails et indique tous les moyens d'exécution. Tel est l'objet de ces harangues : elles sont pleines de feu, impétueuses, fortes d'esprit public. C'est une suite continuelle d'inductions, de conséquences, de raisonnements pressants et fondés sur les principes les plus sains. Ses figures ne sont jamais cherchées, elles naissent du sujet; il en use avec épargne. La pompe et les ornements du style ne font pas le mérite de ses compositions; ce qui en constitue le caractère, c'est une énergie dans la pensée , qui lui est propre et qui l'élève au-dessus de tous ses rivaux. Il paraît plus occupe des choses que des mots. On oublie l'orateur; on ne pense qu'à l'affaire qu'il traite : il échauffe le cœur et entraîne à l'action. On n'aperçoit en lui ni apparat ni ostentation; point de tournures insinuantes ou d'introductions étudiées. C'est un homme plein de son sujet , qui , par une phrase ou deux, prépare son auditoire à entendre d'utiles vérités.
DISCOUnS SliU L\ CHERSONXÈSE.
Pour faire connaître la manière de Démosthcne, nous transcrirons tout le discours intitulé la Chersonnèse, tel qu'il a été traduit par La Harpe '. Voici quelle en fut l'occasion. Cersoblepte, un des petits rois thraces, redoutant les entreprises de Philippe, et voulant se ménager contre lui l'appui des Athéniens, avait pris le parti de leur céder la Chersonnèse , presqu'île avantageusement située sur l'Hellespont, et qui pouvait être très-utile à une nation puissante sur mer, telle qu'était alors Athènes. Cardie, l'une des villes principales de cette presqu'île , avait refusé de se soumettre , comme les autres , à la domination athénienne , et s'était mise sous la protection de Philippe, qui avait en ce moment une armée dans la Thrace. Athènes, qui avait envoyé une colonie dans la Chersonnèse, la fit soutenir par des troupes , chargées d'observer Philippe. Diopithe , qui les commandait, regardant avec raison comme une hostihté la protection que ce prince accordait aux Cardiens, se jette sur les terres qu'il possédait dans la Thrace maritime, les pille, les ravage , et remporte un riche butin,^ qu'il met en sûreté dans la Chersonnèse. Philippe trop occupé ailleurs pour en prendre vengeance, porte de grandes plaintes aux Athéniens, sous prétexte qu'il n'y avait point entre eux et lui de déclaration de guerre. Il réclame les traités , qu'il avait violés lui-même le premier, et ses créatures s'empressent d'appuyer ses réclamations et s'emportent contre Diopithe. On demande qu'il soit rappelé, qu'on envoie même contre lui un autre général , pour le forcer à la soumission en cas de résistance, et que Philippe reçoive des satisfactions. Cette lâcheté insensée devait révolter Démosthène. Il monte à la tribune, et parle ainsi :
t II faudrait. Athéniens, que ceux qui vous parlent dans cette tribune , tous également exempts de complaisance ou d'animosité, ne songeassent qu'à énoncer ce qui leur paraît le meilleur à faire, surtout quand nous avons à délibérer sur de grands intérêts publics. Mais puisque, parmi nos orateurs, il en est qui se laissent conduire, soit par un esprit de contention et de jalousie, soit par d'autres motifs personnels , c'est à vous, du moins, de mettre de côté toutes ces considérations particulières, pour ne vous occuper qu'à résoudre et exécuter ce que vous croirez utile à l'Etat.
< I.a tinduclion de Lu Harpe rcuferme de nombiouses inexactiludes ; mais elle a de l'daa, et elle nous somblc , luieuT que d'autres, vçudre lY-loquenec passionnée de Démosth!;ne.
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* De quoi s'agil-il aujourd'hui? De la Ciiersonnèsc menacée par Philippe, qui depuis onze mois est dans la Thracc avec une armée. Et de quoi nous parlent vos orateurs? Des opérations et des entreprises de Diopithc. Pour moi , j'attache fort peu d'importance aux accusations intentées contre un de vos généraux , que vous pouvez, quand vous le voudrez, poursuivre aux termes de la loi, soit tout-à-l'heure , soit dans un autre temps, peu importe, et je ne vois pas pourquoi, ni moi ni qui que ce soit ici, nous nous échaufferions sur un pareil sujet.
i Mais ce que cherche à nous enlever Philippe , notre ennemi ; Philippe dont les troupes couvrent les hords de rUcllcspont ; ce que vous ne pourrez plus ni réparer ni ressaisir, si vous en manquez l'occasion ; voilà ce qui est pressant , voilà sur quoi il faut statuei sur-b-champ, sans permettre que de vaincs cl tumultueuses altercations vous le fassent perdre de vue.
» Je n'entends pas sans étonnemcnt, ie l'avoue , bien des choses qui se disent dans vos assemblées. Mais rien ne m'a plus surpris que ce qui scst dit devant moi dans le sénat, que quiconque se proposait de vous parler dans les circonstances actuelles , devait déclarer formellement s'il vous conseillait la guerre ou la paix. Non , ce n'est plus là que nous en sommes. Si Philippe se tenait tranquille, s'il n'avait pas violé les traités, ravi vos possessions; s'il ne soulevait pas , s'il n'armait pas contre vous les peuples en même temps qu'il se les attache, sans contredit il ne tiendrait qu'à vous de rester en paix; et pour ce qui vous concerne, je vous y vois aussi disposés qu'il est possible de l'être. Mais si, d'un côté, nous avons sous les yeux les traités qu'il a jurés avec nous; si, de l'autre , il est manifeste qu'avant même que Diopithe partît de ces murs à la tête de cette colonie, à qui l'on reproche aujourd'hui d'être la cause de la guerre , Philippe , contre tout droit et toute justice, s'était emparé déjà de ce qui vous appartient ; si vos propres décrets, rendus à ce sujet, accusent authenliquemcnt ces violations des engagements pris avec nous ; si toutes les fois qu'il s'est lié avec les Grecs ou avec les Barbares , il n'a eu évidemment d'autre objet que de vous faire la guerre, que signifie donc ce qu'on vient vous dire , qu'il faut choisir la paix ou la guerre ? Eh ! vous n'en avez plus le choix, il ne vous reste qu'un seul parti, qui est à la fois celui de la justice et de la nécessité : c'est de repousser l'agresseur, et c'est le seul dont on ne vous parle pas ! A moins cependant qu'on ne prétende que Philippe , pourvu qu'il n'attaque pas l'Attique, le Pyrée, nos murailles, ne nous fait point injure et n'est pas en guerre avec nous. Mais je ne puis
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penser, Athéniens , que ceux qui établiraient de semblables règles d'équité, marqueraient ainsi les limites de la guerre et de la paix, vous parussent avoir l'idée de ce que prescrit la justice , de ce que vous pouvez supporter sans honte et de ce qu'exige votre sûreté. Il y a plus , ils ne s'aperçoivent pas qu'eux-mêmes , en parlant ainsi , justifient Diopithe , qu'ils accusent ; car enfin , pourquoi serait-il permis à Philippe de faire tout ce qu'il lui plaît, pourvu qu'il n'envahisse pas l'Attique , s'il n'est pas permis à Diopithe de secourir les Thraces sans être accusé d'allumer la guerre?
< Mais, dit-on, il ne faut pas souffrir que des soldats mercenaires ravagent les bords de rilellespont , ni que Diopithe , en levant des vaisseaux étrangers, fasse le métier de pirate. » Soit, je suis persuadé des bonnes intentions de ceux qui vous tiennent ce langage : sans doute ils n'ont d'autre intérêt que celui de l'équité et le vôtre. En ce cas, je n'ai plus qu'une question à leur faire, et la voici : Quand ils auront dissipé et anéanti votre armée, en diffamant le général qui a trouvé dans ses propres ressources les moyens de l'entretenir, qu'ils nous disent comment ils feront pour anéantir aussi l'armée de Philippe ? S'ils restent sans réponse , il est clair, Athéniens , qu'ils n'ont qu'un but , et c'est de vous ramener au même état de choses qui , dans ces derniers temps , a porté un coup si funeste à la puissance d'Athènes. Vous le savez , rien n'a donné à Philippe tant d'avantage sur nous que d'avoir toujours une armée sur pied, qui le met à portée de saisir toutes les occasions; il vous prévient partout, parce qu'après avoir délibéré à loisir avec lui-même, il agit subitement et quand il lui plaît; il attaque, il renverse : nous, au contraire, ce n'est qu'au bruit de ses invasions que nous commençons des préparatifs longs et tumultuaires. Mais qu'arri^ c-t-il? ce qui doit toujours arriver à ceux qui s'y prennent trop tard ; il garde, lui , sans danger, ce qu'il a pris sans obstacle; et nous, après de grandes dépenses inutiles, après bien des efforts superflus , après avoir bien vainement montré toute l'envie possible de le traverser et de lui nuire, que nous reste-t-il? l'impuissance et la honte.
> Mettez-vous donc bien dans l'esprit, Athéniens, que tandis qu'on vous amuse ici de vaines paroles , au fond , tout ce que l'on veut c'est que vous restiez oisifs au dedans et désarmés au dehors , afin que Philippe, pendant ce temps , puisse faire à son aise tout ce qui lui conviendra. Jugez-en par ce qui se passe aujourd'hui. Il occupe depuis longtemps la Thrace et la Thessalie avec des troupes nombreuses. Si avant l'époque des vents étésiens il assiège Bysance, croyez-vous que les Bysantins persistent dans leurs préventions
contre vous, au point de ne pas sentir le besoin de votre secours? Eh! à votre défaut, ils appelleraient dans leurs murs des auxiliaires, quels qu'ils fussent, même ceux dont ils se méfieraient encore plus que de vous , plutôt que de rester à la merci de Philippe , à moins cependant qu'il ne vienne à bout de s'emparer de leur ville avant que personne puisse le savoir ; et si nous n'avons point de troupes sur les lieux , si , quand nous voudrons y en envoyer, les vents s'y opposent, n'en doutez pas, les Bysantins sont perdus. Mais ce sont des peuples qu'a égarés un mauvais génie , et leur conduite envers nous a été insensée. Oui; u^.ais ces insensés il faut les sauver, et les sauver pour nous.
» Sommes-nous sûi's, enfin , que Philippe ne se porte pas dans la Chersonnèse? n'a-t-il pas dit dans sa lettre , qu'il comptait se venger de ces peuples? et n'est-ce pas une raison de plus pour y laisser une armée , que nous avons là , toute formée , qui pourra défendre le pays et inquiéter l'ennemi? Si nous la perdons, celte armée , et que Philippe entre dans la Chcreonnèsc , que ferons nous alors? — Nous mettrons Diopilhe , en justice. — Nous voilà bien avancés. — Nous ferons passer des secours? — Et si la mer n'est pas lenable? — Mais Philippe n'attaquera pas la Chersonnèse. — Et qui vous l'a dit? qui vous en répond?
» Considérez donc , Athéniens , dans quel temps et dans quelle saison de l'année on vous conseille de retirer vos troupes de rilellespont, et de l'exposer, sans défense, aux entreprises de Philippe. Que dis-je? voici une considération d'une autre importance : si, revenant de la Haute-Thrace, il laisse de côté la Chersonnèse et Bysance , et attaque Chalcis et Mégare , connue en dernier heu la ville d'Orée , aimez-vous donc mieux être obligés de l'arrêter sur vos frontières, que de l'occuper loin de vous?
» D'après ces faits et ces réflexions , mon avis est que , bien loin de licencier l'armée que Diopithc s'efforce de maintenir pour le service de la république , il faut , au contraire, lui fournir de nouvelles forces, de l'argent et des munitions. En effet, si l'on demandait à Philippe ce qu'il aime le mieux , que les troupes de Diopilhe, de quelque espèce qu'elles soient, soient autorisées, honorées , renforcées par le peuple d'Athènes , ou dispersées et détruites par la malveillance de vos orateurs; qui doute que ce dernier parti ne fût celui qu'il préférât? Ainsi , ce que notre ennemi souhaiterait le plus au monde, c'est précisément ce que vous voulez faire ! Et vous demanderez encore pourquoi nos affaires vont si mal? Je vais vous le dire nettement. Athéniens; je vais mettre sous vos yeux , et votre situation , et votre conduite : En
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deux mois, nous ne voulons ni comballrc, ni payer; nous voulons attirer à nous les deniers publics ; nous refusons à Diopitlie ceux qui lui étaient assignés légalement, et nous le chicanons encore sur ceux qu'il se procure et sur l'emploi qu'il en fera; c'est ainsi que nous nous conduisons en tout, et que nous persistons à ne jamais nous charger de nos propres affaires. Nous louons, il est vrai, tant qu'on veut, ceux qui élèvent la voix pour l'honneur de la patrie; mais, dans le lait, nous agissons comme si nous étions d'accord avec ses ennemis. Vous demandez à ceux qui montent à cette tribune, ce qu'il faut faire; et moi, je vous interroge à mon tour, et je vous demande ce qu'il faut vous dire? car , je vous le répète , si vous ne voulez servir l'Etat , ni de votre personne, ni de votre argent; si vous ne voulez, ni faire passer à Diopithc les fonds qui lui sont dus, ni permettre qu'il en lire d'ailleurs ; en un mot, si vous ne voulez pas faire vous-mêmes vos affaires , Athéniens , je n'ai point de conseils à vous donner.
» Eh! de quoi serviraient-ils, quand vous souffrez que la licence de la calomnie aille au point de poursuivre Diopithc, non pas sculemeot sur ce qu'il a fait, mais même sur ce qu'il fera? Et c'est là ce que vous entendez patiemment, Athéniens !... Mais ne faut-il que vous dire ce qui en arrivera? Oh! pour cela, du moins, je vous le dirai, et avec toute liberté; car il n'est pas en moi de parler autrement.
» Soyez sûrs d'abord , et j'y engage ma tête , que tous vos commandants de vaisseaux, quels qu'ils soient, ne font pas autrement que Diopithc , et tirent de l'argent de nos alliés, des habitants de Cliio , d'Erythrée , enfin de tous les Grecs de l'Ionie et des îles ; les uns plus, les autres moins, selon le nombre des bâtiments qu'ils conunandent. Et pourquoi les peuples fournissent-ils ces contributions? croyez-vous que ce soit gratuitement? Non , ils ne sont pas si insensés : c'est afin que vos amiraux protègent leur commerce et leurs possessions ; ils achètent à ce prix , la sûreté de leurs navires et de leur territoire ; ils se mettent à l'abri des pirateries maritimes et des violences du soldat, quoiqu'ils assurent, comme de raison, que tout ce qu'ils en font, n'est que par zèle et attachement pour vous. Peuvent-ils doimer un aulre nom à ces largesses intéressées, et doutez-vous que Diopithc ne Itissc comme les autres? Oui , les peuples lui donneront de l'argent; car enfin, s'il n'en a pas, et si vous ne lui en envoyez point, où voulez-vous (pi'il prenne de (pioi payer ses soldats? d'où lui viendrait-il de l'argent? du ciel? Il vit et il vivra sur ce qu'il pourra prendre et sur ce qu'il pourra se procurer par tous les moyens, soit
dons, soit emprunts, il n'importe. Mais que lont aujourd'hui ceux qui l'accusent auprès de vous? Ils avertissent tout le monde de ne rien donner à un général que vous allez mettre en justice, et pour le passé et pour l'avenir. Voilà où tendent tous ces discours que j'entends : Il prendra des villes, il expose et trahit les Grecs... Car vous verrez que ces discoureurs prennent un grand intérêt aux Grecs d'Asie , et qu'ils sont fort empressés à défendre les autres, eux qui ne songent pas à sauver leur propre patrie. Ils parlent d'envoyer un autre général, et contre Diopilhe!... Où en sommes-nous? grands dieux! S'il est coupable, s'il a commis de ces prévarications que les lois punissent , c'est aux lois à le punir ; il ne faut pour cela qu'un décret et non une armée : ce serait le comble de la folie. C'est contre nos ennemis, sur qui nos lois ne peuvent rien; c est contre eux qu'il faut envoyer des flottes, des troupes, de l'argent; c'est contre eux que cet appareil est nécessaire. Mais contre un de nos citoyens! Une accusation et un jugement, cela suffit, cela est d'un peuple sage, et ceux qui vous parlent autrement veulent vous perdre.
> Il est triste, je l'avoue, qu'il y ait parmi vous de semblables conseillers; mais ce qui est plus triste encore, c'est que l'un d'eux va se présenter à cette tribune pour vous dénoncer ou Diopitlie , ou Charès , ou Aristophon , comme les auteurs de tous nos maux; vous l'accueillez, vous l'applaudissez comme s'il eût dit des merveilles; mais qu'un citoyen véridique vienne vous dire: t Vous n'y pensez pas , Athéniens, ce n'est ni Diopithe, ni Charès, ni Aristophon , qui vous font du mal , c'est Philippe , entendez-vous? Sans son ambition , Athènes serait tranquille. » Vous ne dites pas non , vous ne le pouvez pas ; mais pourtant vous l'écoutez avec peine, et il semble que ce soit lui qui agisse avec vous en ennemi. J'en sais bien la cause; mais, par tous les dieux immortels, ne trouvez donc pas mauvais qu'on vous parle hardiment quand il y va de votre salut.
» Plusieurs de vos orateurs et de vos ministres vous ont depuis longtemps accoutumés à n'être à craindre que dans vos délibérations , et nullement dans vos mesures d'exécution ; durs et emportes dans vos assemblées , faibles et mous quand il faut agir. Que l'on vous défère comme coupable de nos malheurs un de vos citoyens, dont vous savez qu'il ne tient qu'à vous de vous saisir, vous ne demandez pas mieux, vous êtes tout prêts; mais qu'on vous dénonce le seul ennemi dont vous ne pouvez avoir raison que par les armes , alors vous hésitez , vous ne savez pas quel parti prendre, et vous souffrez impatiemment d'être con-