‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 12 sur 89 · DÉM0ST1IÉ.\E · texte numérisé non relu

DÉM0ST1IÉ.\E

vaincus de la vérilc , qui vous dcplait. Ce devrait èlic tout le contraire, Athéniens; vos magistrats auraient dû vous apj)rcndrc à être doux et modérés envers vos concitoyens , terribles envers vos ennemis. IMais tel est le funeste ascendant qu'ont pris sur vous vos artificieux adulateurs, que vous ne pouvez plus entendre que ce qui flatte vos oreilles, et c'est ce qui vous a mis au point de n'avoir plus enfin à délibérer que de votre propre salut.

1 Au nom des dieux. Athéniens , je vous adjure ici tous : si les Grecs aujourd'hui vous demandaient raison de toutes les occasions que vous avez perdues par votre indolence , s'ils vous disaient : i Peuple d'Athènes , vous nous envoyez députés sur députés pour nous persuader que Philippe en veut à la liberté de tous les Grecs, que c'est l'ennemi commun qu'il faut surveiller sans cesse, cl cent autres discours semblables. Nous le savons comme vous; mais, ô les plus lâches de tous les hommes! Ce sont les Grecs qui vous parlent ainsi; quand Philippe, éloigné de son pays depuis dix mois, arrête par la guerre , par Ihiver, par la maladie, n'avait aucun moyen de retourner chez lui , avez-vous saisi ce moment pour délivrer les Eubcens? Vous n'avez pas même songé à recouvrer ce qui était à vous. Lui, au contraire, tandis que vous étiez chez vous bien tranquilles et bien sains, si pourtant on peut appeler sains ceux qui montrent tant de faiblesse , il a établi dans l'île d'Eubée deux tyrans à ses ordres, l'un à Sciathe, l'autre à Orée, en facedcl'Attique même, et de manière à avoir pour ainsi dire un pied chez vous. Et, sans parler du reste, avez-vous du moins fait un pas pour l'en empêcher? Non; comme de concert avec lui, vous lui avez abandonne vos droits. Il est clair que quand Philippe mourrait dix fois pour une , vous ne vous remueriez pas davantage. Laissez donc là , et vos ambassades, et vos accusations ; laissez-nous en paix, puisque vous-mêmes aimez tant à y rester. > Eh bien! Athéniens, connaissez-vous quelque réponse à ce discours? Quant à moi, je n'en connais pas. »

On doit bien penser qu'après cette verte réprimande , l'orateur est trop habile pour ne pas verser quelque baume sur les blessures qu'il vient de faire à l'amour-propre. Après l'avoir abattu sous les reproches, il le relève bientôt, non par de grossières flatteries, mais par de légitimes louanges sur ce qu'il y avait de noble et de généreux dans le caractère national quand les Athéniens le suivaient; sur ce qu'il y avait de glorieux dans leur existence politique parmi les Grecs, accoutumés à regarder Athènes comme le rempart de leur lihorlé; enfin sur cette haine même que Philippe portail

aux Athéniens , et qui était pour eux un titre d'honneur. Cette seconde moitié de son discours est encore au-dessus de la première.

« Je sais que vous avez parmi vous des hommes qui s'imaginent avoir répondu à votre orateur quand ils lui ont dit : Que faut-il donc faire? Je pourrais leur répondre d'un seul mol, et avec autant de vérité que de justice : Il faut faire tout ce que vous ne faites pas. Mais je ne crains pas d'entrer dans tous les détails; je vais m'expliquer complètement, et je souhaite que ces hommes, si prompts à m'interroger, ne le soient pas moins à exécuter quand j'aurai répondu.

» Commencez par établir, comme un principe reconnu, comme un fait incontestable, que Philippe a rompu les traités; qu'il vous a déclaré la guerre , et cessez de vous en prendre là-dessus les uns aux autres très-inutilement. Croyez qu'il est l'ennemi mortel d'Athènes et de ses habitants, même de ceux qui se flattent d'être en faveur auprès de lui. S'ils doutent de ce que je leur dis ici, qu'ils regardent le sort des deux Olynthiens, qui passaient pour ses meilleurs amis, Eutycrate et Léosthène, qui, après lui avoir vendu leur patrie, ont eu une fin si déplorable. Mais ce que Philippe hait le plus, c'est la liberté d'Athènes, c'est notre démocratie. I! n'a rien tant à cœur que de la dissoudre , et il n'a pas tort. Il sait que quand bien même il aurait asservi tous les autres peuples , jamais il ne pourra jouir en paix de ses usurpations, tant que vous serez libres ; que s'il lui arrivait quelqu'un de ces accidents oîi l'humanité est sujette, c'est dans vos bras que se jetteraient tous ceux qui ne sont maintenant à lui que par contrainte ; et il est vrai , Athéniens , et c'est une justice qu'il faut vous rendre , que vous ne cherchez point à vous élever sur les ruines des malheureux, mais que vous faites consister votre puissance et votre grandeur à empêcher que personne ne se fasse tyran de la Grèce , ou à renverser celui qui serait parvenu à l'être. Vous êtes toujours prêts à combattre ceux qui veulent régner, à soutenir ceux qui ne veulent pas être esclaves. Philippe craint donc que la liberté d'Athènes ne traverse ses entreprises ; incessamment , il lui semble qu'elle le menace, et il est trop actif et trop éclairé pour le souffrir patiemment. Il en est donc l'irréconciliable adversaire; et c'est, avant tout, ce dont vous devez être bien convaincus pour vous déterminer à prendre un parti.

» Ensuite , ce qu'il faut que vous sachiez avec la même certitude, c'est que, dans tout ce qu'il fait aujourd'hui, son principal dessein est d'attaquer cette ville, et, par conséquent, que tous ceux qui peu-

vent nuire à Philippe travaillent en effet à vous servir. Qui de vous serait assez simple pour s'imaginer que ce prince , capable d'ambitionner jusqu'à de misérables bicoques delaThrace, telles que Mastyre, Drongilie, Cabyre; capable, pour s'en emparer, de braver les hivers, les fatigues, les périls; que ce même homme ne portera pas un œil d'envie sur nos ports, nos magasins, nos vaisseaux , nos mines d'argent , nos trésors de toute espèce ; qu'il nous en laissera la possession paisible, tandis qu'il combat, au milieu des hivers, pour déterrer le seigle et le millet enfouis dans les montagnes de la Thrace? Non, Athéniens; non, vous ne le croyez pas.

» Maintenant donc, que prescrit la sagesse dans de pareilles conjectures, et quel est votre devoir? De secouer enfin cette fatale léthargie qui a tout perdu; d'oi*donner des contributions publiques, et d'en demander à nos alliés ; de prendre enfin toutes les mesures nécessaires pour conserver l'armée que nous avons. Puisque Philippe en a toujours une sur pied, pour attaquer et subjuguer les Grecs, il faut aussi en avoir une toujours prête à les défendre et à les proléger. Tant que vous ne ferez qu'envoyer au besoin quelques troupes levées à la hâte, je vous le répète, vous n'avancerez rien. Ayant des troupes régulièrement entretenues, des intendants d'armée, des fonds affectés à la paye de vos soldats, un plan d'administration militaire , le mieux entendu qu'il sera possible : c'est ainsi que vous serez à la portée de demander compte aux généraux de leur conduite, et aux administrateurs de leur gestion. Si vous prenez à cœur ce système de conduite, alors vous pourrez retenir Philippe dans de justes bornes, et goûter une paix véritable; alors la paix sera vraiment un bien, et j'avoue qu'en elle-même la paix est un bien; ou si Philippe s'obstine encore à vouloir la guerre, vous serez du moins en mesure contre lui.

» On va me dire que ces résolutions exigent de grands frais et de grands travaux. Oui, j'en conviens; mais considérez quels dangers s'approchent de vous, si vous ne prenez pas ce parti , et vous sentir«z qu'il vaut mieux vous y porter de vous-mêmes , que d'attendre à y être forcés. En effet, quand un oracle divin vous assurerait, ce dont aucun mortel ne peut vous répondre , que même en restant dans votre inaction , vous ne serez point attaqués par Philippe , quelle honte ne serait-ce pas pour vous ! (j'en prends tous les dieux à témoins.) Combien ne flétririez-vous pas la gloire de vos ancêtres et la splendeur de cet Etat, si pour l'intérêt de votre repos, vous abandonniez les Grecs à la servitude ! Qu'un autre vous donne

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CCS indignes conseils; qu'il paraisse, s'il en est un qui en soit capable ; écoutez-le , si vous êtes capable de l'entendre ; quant à moi , plutôt mourir mille fois , avant qu'un pareil avis sorte de ma bouche ! »

Cette espèce de provocation , cet imposant défi est un de ces mouvements dont l'effet est sûr, quand l'orateur a établi ses preuves victorieusement : son objet est d'empêcher qu'on ne lui fasse perdre un moment précieux , un moment décisif, par une de ces résistances obliques et déguisées , dernière ressource de ceux qui n'osent plus lutter de front. Voyez comme Démosthène, en deux phrases, a su fermer à la fois la bouche des orateurs et l'oreille des Athéniens ! Il va multiplier les mouvements à mesure qu'il en aperçoit l'effet ; il va grandir et s'élever à la vue de ses antagonistes jusqu'à demander contre eux des peines capitales, et à les signaler comme des ennemis de l'Etat. Aussi rcsta-t-il maitre du champ de bataille, comme cet athlète que nous a peint Virgile , qui, jetant un ceste énorme au milieu de l'arène, et montrant à nu ses larges épaules et ses membres musculeux , inspirait l'épouvante aux plus hardis lutteurs, et leur ôtait l'envie de se mesurer avec lui.

« Mais si mes sentiments sont les vôtres, si vous voyez , comme je le vois , que plus vous laissez faire de progrès à Philippe , plus vous fortifiez l'ennemi que tôt ou tard il vous faudra combattre ; qui peut donc vous faire balancer ? Qu'attendez - vous encore ? Pourquoi des délais, des lenteurs? Quand voulez-vous enfin agir? Quand la nécessité vous y contraindra ? Et quelle nécessité voulez- vous dire? En est-il une autre, grands dieux! pour des hommes libres, que la crainte du déshonneur? Est-ce eelle-Jà que vous attendez? Elle vous assiège, elle vous presse, et depuis longtemps. Il en est une autre , il est vrai , pour les esclaves. Dieux protecteurs ! éloignez-là des Athéniens.... La contrainte, la violence, la vue des châtiments... Athéniens , je rougirais de vous en parler. "

» Il serait trop long de vous développer tous les artifices que l'on met en œuvre auprès de vous , mais il en est un qui mérite d'être remarqué. Toutes les fois qu'il est question de Philippe à cette tribune, il ne manque jamais de se trouver des gens qui se lèvent et qui s'écrient : « Quel trésor que la paix ! Quel fléau que la guerre ! A quoi tendent toutes ces alarmes, si ce n'est à ruiner nos finances! » C'est avec de semblables discours qu'ils vous en-

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dorment dans votre sécurité, et qu'ils assurent à Philippe les moyens d'achever ses projets. C'est ainsi que chacun a ce qu'il désire : vous restez dans votre oisiveté chérie ; (et plaise au ciel qu'un jour elle ne vous coûte pas cher!) votre ennemi s'agrandit et vos flatteurs gagnent votre bienveillance et son argent. Pour moi , ce n'est pas à vous que je voudrais persuader la paix ; c'est un soin dont on peut se reposer sur vous-mêmes; c'est à Philippe que je voudrais la persuader, parce que c'est lui qui ne respire que la guerre. A l'égard de nos finances , prenez garde que ce qu'il y a de plus fâcheux, ce n'est pas ce que vous aurez dépensé pour votre sûreté, c'est ce que vous aurez à perdre et à souffrir si vous ne voulez rien dépenser. Il convient sans doute d'empêcher la dissipation de vos deniers , mais par le bon ordre et la surveillance , et non par des épargnes prises sur le salut public. Ce qui m'afflige encore, c'est de voir que ces mêmes gens, qui crient sans cesse contre le pillage de vos finances , qu'il ne tient qu'à vous de réprimer et de punir, trouvent fort bon que Philippe pille tout à son aise et la Grèce et vous. Comment se fait-il, en effet, que tandis que le Macédonien renouvelle sans cesse ses invasions , tandis que de tous côtés il prend des villes, jamais on n'entende ces gens-là condamner ses injustices et réclamer contre ses agressions, et qu'au contraire, dès que l'on vous conseille de vous opposer à ses démarches et de veiller sur votre liberté, sur-le-champ tous s'écrient à la fois, que c'est provoquer la guerre? Il n'est pas difficile de l'expliquer : ils veulent , si la guerre que l'on propose entraine des inconvénients, (et quelle guerre n'en entraîne pas ! ) tourner vos ressentiments non pas contre Philippe , mais contre ceux qui vous ont donné d'utiles conseils; ils veulent, en même temps, pouvoir accuser l'innocence et s'assurer l'impunité de leurs crimes.

> Voilà le vrai motif de ces éternelles réclamations contre la guerre ; car, encore une fois , qui peut douter qu'avant même que personne eût songé à vous en parler, Philippe ne vous la fit réellement, lui qui envahissait vos places , lui qui tout-à-l'heure a fourni contre vous ses secours aux rebelles de Cardie. Mais après tout, quand nous avons l'air de ne pas nous en apercevoir, ce n'est pas lui (jui viendra nous en avertir et nous le prouver. 11 y aurait de la folie de sa part; que dis-je? quand il sera venu jusque sur votre territoire, il soutiendra toujours qu'il ne vous fait pas la guerre. Et n'est-ce pas ce qu'il disait aux habitants d'Orée , lors même qu'il était sur leurs terres ; à ceux de Phères, au moment de les assiéger; à ceux d'Olynte, dans le temps qu'il marchait contre eux? Il en seia de même de nous, et si nous voulons le repousser, ses hon-

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nêtes amis vous rcpèlcront que c'est nous qui rallumons la guerre. Eh bien donc ! subissons le joug : c'est le sort de quiconque ne veut pas se défendre. Faites encore attention , Athéniens , que vous courrez de plus grands risques qu'aucun autre peuple de la Grèce , Philippe ne pense pas seulement à vous soumettre , mais à vous détruire; car il sent bien que vous n'êtes pas faits pour servir, que quand vous le voudriez, vous ne le pourriez pas : vous êtes trop accoutumés à commander. Il sait qu'à la première occasion vous lui donneriez plus de peine que toute la Grèce ensemble. »

Comme il lui faut peu de mots pour éveiller dans les Athéniens le sentiment deleur force et de leur grandeur ! Avec quel air de simplicité il en parle comme d'une chose convenue et dont personne ne peut douter ! Pour un orateur vulgaire , c'était-là un beau sujet d'amplification : en était-il un plus agréable à traiter devant de tels auditeurs? Mais quelle amplification vaudrait ces paroles si simples et si grandes : « Philippe sent bien que vous n'êtes pas faits pour servir, que quand vous le voudriez , vous ne le pourriez pas : vous êtes trop accoutumés à commander? » Un des caractères de Démosthène , c'est de faire , avec des tournures qui semblent communes , avec une sorte de familiarité noble et mesurée , plus que d'autres avec des termes magnifiques.

€ Combattez donc dès aujourd'hui si vous voulez éviter une ruine entière. Détestez les traîtres qui le servent , et livrcz-lcs au supplice. On ne saurait terrasser les ennemis étrangers si l'on ne punit auparavant les ennemis intérieurs qui conspirent avec eux : sans cela , vous vous brisez contre l'écueil de la trahison , et vous devenez la proie du vainqueur.

» Et pourquoi pensez-vous que Philippe ose vous outrager si insolemment? Pourquoi, lorsqu'il emploie du moins contre les autres la séduction des promesses et même celle des services, n'est-ce que contre vous seul qu'il ose employer la menace? Voyez tout ce qu'il a fait en faveur des Thcssaliens , pour les mener jusqu'à la servitude ; par combien d'artifices il abusa les malheureux Olynthiens, en leur donnant d'abord Potidée et quelques autres places ; tout ce qu'il fait aujourd'hui pour gagner les ïhébains , qu'il a délivrés d'une guerre dangereuse et qu'il a rendus puissants dans la Phocide. On sait , il est vrai , de quel prix les uns ont payé dans la suite ce qu'ils ont reçu et quel prix doivent en attendre les autres. Mais pour vous , sans parler de ce que vous aviez déjà perdu dans la guerre , combien même , pendant les négociations de la paix ,

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ne VOUS a-t-il pas trompés, insultés, dépouillés! Les places de la Phocidc, celles de Thrace , Dorisque , Pyle, Serrio, la personne même de Cersoblepte, que ne vous a-t-il pas enlevé? D'où vient cette conduite si différente envers vous et envers les autres Grecs? C'est que nous sommes les seuls chez qui nos ennemis aient impunément des protecteurs déclarés, les seuls chez qui on puisse tout dire en laveur de Philipi)e quand on a reçu son argent , tandis qu'il prend celui de la république. Il n'eût pas été sûr de se déclarer le partisan de Philippe chez les Olynthiens , s'il ne les eût pas séduits en leur donnant Potidée ; il n'eût pas été sûr de se déclarer le partisan de Philippe chez les Thessaliens, s'il ne les eût pas aidés à chasser leurs tyrans, et s'il ne leur eût pas rendu Pyle; il n'eût pas été sûr de se déclarer le partisan de Philippe chez les Théhaios, avant qu'il leur eut assujetti la Béotic en détruisant les Phocéens. Mais chez nous, mais dans Athènes, quand il s'est approprié Amphipolis et le pays de Cardie ; quand il est près d'envahir Bysance , quand il a fortifié l'Eubée de manière à enchaîner l'Attique , on peut en toute sûreté élever la voix en sa faveur ; et de pauvres et d'obscurs qu'ils étaient , ses amis sont devenus riches et considérables , et nous, au contraire, nous avons passé de la splendeurà l'humiliation, et de l'opulence à la pauvreté ; car, à mes yeux, les vraies richesses d'une république sont dans le nombre de ses alliés, dans leur attachement , dans leur fidélité, et c'est là ce que nous avons perdu ; et pendant qu'avec tant d'insouciance vous vous laissiez ravir tant d'avantages, Philippe est devenu grand , fortuné , redoutable aux Grecs et aux Barbares ; Alhèncs est dans le mépris et dans l'abandon, riche seulenicnl de ce qu'elle étale dans les marchés, pauvre de tout ce qui fait la gloire et la force d'un peuple libre. »

Telle est la pressante logique, telle est l'éloquence vive et impétueuse de Démoslhène dans ses imniorloilcs harangues contre Pbilippe. Cependant malgré ses efforts pour s'opposer aux progrès rapides du roi de Macédoine, malgré la ligue puissante qu'il avait formée contre lui, la perte de la bataille de (Hiéronée décida du suri de la Grèce ; Athènes n'évita l'esclavage qu'en faisant une paix bonleuse avec le vainqueur. On prétend que l'orateur, qui lui-même avait sollicité cette bataille , ne s'y couqjorta pas avec une bravoure égale à son talent pour la parole; il fut un dos premiers à prendre la fuite rt à jeter son bouclier; on dit même (pi'arrèté^dans sa course par un buisson, auiiuel son \ètement s'était accroché, il se crut pris par un ennemi ; cl que, se jetant à genoux, il dejnanda la vie au buisson. Ses ennemis n'ont pas mantpié de

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saisir cette circonstance peu honorable , et Eschine en a fait plus d'une fois l'objet de ses reproches et de ses sarcasmes amers.

La mort de Philippe vint ranimer les espérances de Dcmosthène. 11 fut transporté d'une si grande joie , que , malgré la perte récente de sa fdle, il parut en public la tête couronnée de fleurs.

Il se hâta de former des ligues nouvelles ; il fournit des secours aux Thébains révoltés, et remplit les Athéniens d'enthousiasme pour la liberté, et de mépris pour Alexandre. Mais le jeune conquérant, après avoir rasé Thcbes, jeta la terreur dans Athènes, mal défendue par les illusions d'un héroïsme impuissant, qu'avaient déjà remplacé la crainte et le repentir. Alexandre demanda qu'on remît entre ses mains huit orateurs , qu'il regardait comme des chefs de troubles. Démosthène était du nombre, et ce fut alors qu'il rappela aux Athéniens la fable des brebis qui livrent aux loups les chiens , leurs défenseurs. Athènes aurait sans doute obéi , si Démade , orateur aimé d'Alexandre, n'eût obtenu grâce pour les proscrits.

Démosthène et les Athéniens , après cette dernière épreuve de leur faiblesse , restèrent dans une inaction que leur imposaient la servitude commune de la Grèce et la grandeur d'Alexandre. Ce loisir devint pour l'orateur le moment d'une lutte terrible; nous voulons parler du fameux procès sur la Couronne, qui lui fut intenté par Eschine, son illustre rival. Mais avant de rendre compte de ce procès et de mettre aux prises les deux athlètes, disons ce que fut Eschine.

Eschine •( 387 — 312).

Le fils d'une joueuse de tambour, privé de tous les avantages de la naissance et de la fortune , après avoir exercé la profession de comédien , devenu greffier d'un des tribunaux d'Athènes , est tout à coup entraîné vers l'éloquence par la seule force de son génie, et parvient à disputer la palme oratoire à Démosthène. Tel est le phénomène que nous admirons dans Eschine , Athénien de la bourgade de Kothocé , fils d'Atromète et de Glaucothée , personnages obscurs dont les noms seraient inconnus sans la gloire de leur fils. Né avec un tempéramment robuste , Eschine s'appHqua dans sa jeunesse aux exercices gymnastiqucs. Il avait une très-belle voix; Aristodème, excellent acteur tragique, l'engagea à embrasser la profession du théâtre , et l'employa pendant quelque temps à copier des pièces , et à les faire réciter à ses élèves. Il lui fit jouer aussi quelquefois de seconds et de troisièmes rôles.

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Eschinc n'obtint que elo faibles succès dans cette earrici-e , cl ([uilla biontûl le colburne pour remplir les fonctions de greflier dans un tribunal. Ce fut là que l'exemple et la gloire des orateurs, enflammant son génie, firent cclore en lui le talent naturel qu'il avait méconnu. Il se livra tout entier à l'art décrire et de parler. On assure qu'il reçut les leçons d'Isocrate, de Platon et d'Alcidainas d'KIée.

Il avait quarante ans loi-squ'il entra dans la carrière politicjuc, et ce fut avec un tel succès , qu'il se vit charge des adaircs les plus injportantes, et de plusieurs ambassades. La rivalité (jui s'établit entre lui et Démosthène lui fit rechercher la faveur de Philippe, dont l'ambition commençait à troubler la Grèce, et alarmait les Athéniens. Si nous en croyons les inculpations graves que lui fait son rival , Kschine se laissa corrompre par les présents du roi de Macédoine , et dcAint son secret agent. II fut le principal auteur de la ruine de la Phocidc, et trompa les Albéniens, qui l'avaient député avec Démosthène , Philocrate et plusieurs autres, pour faire la paix avec Philippe, cl comprendre les Phocéens dans le traité. La paix ne fut point conclue, malgré les assurances d'Lscbine, (pii persuada aux Athéniens de rester tranquilles, en leur disant (jue sous peu de jours ils recevraient de Philippe les nouvelles les plus satisfaisantes. Et cependant Philippe, délivré de la pi-ésence imi)orluue des ambassadeurs, ravageait la Phocidc, traînait ses habitants en esclavage, vendait leurs biens cl leurs enfants.

A cette nouvelle, les Athéniens furent fi-appés de la eonslcrnatiou la plus profonde. Démosthène s'élance à la tribune, accuse Eschine d'être l'auteur de tous les maux des Phocéens, d'avoir trahi son ministère dans l'ambassade, en vendant à Philippe les iulérèls d'Athènes, el en rendant au peuple et au sénat un compte faux et perfide des résultats de leurs conféirnccs avec le roi. Tel est l'objet du discoui"S de I)énu)sthène, intitulé de ta perfide Ambassade. l'schine y répondit avec beaucoiq) débxpience, et trouva le jnoyen de se justifier. Sans doute le crédit et l'or de Philippe, qui avait déjà de nombreux |)artisans dans Athènes, l'éloquence de Léodamas et d'I'^ubidus, (pii parlèrent en sa faveur, le protégèrent contre l'acciisalion de l)éuio>thène plus ({uc sa propre innocence. En ciret, il ne fut ab>ous ipu' par une majorité de trente suffrages.

Disconis sun \.k couronne.

Esrhinc songea à se venger de Démosthène. L'occasion s'en olfrii bientôt. L'ambition et les succès de Philippe allaient toujours, eu

augmentant. Les Athéniens en furent épouvantés. Malgré l'indolence dans laquelle ils vivaient plongés, ils ouvrirent enfin les yeux sur leur situation. Ils virent Philippe presque à leurs portes , et leurs remparts étaient si mal entretenus que la conquête d'Athènes n'eût coûté au Macédonien que la peine de se présenter devant la ville. On songea donc à réparer au plus tôt les murailles ; mais la caisse militaire qui devait fournir à cette dépense se trouvait épuisée : les fonds en avaient été divertis et employés aux frais des spectacles et des fêtes. Longtemps Démosthène avait tonné contre cet ahus, il l'avait fait sans succès, et les Athéniens avaient même défendu par un décret , et sous peine de mort , de proposer d'employer les fonds militaires à d'autres objets qu'aux spectacles.

Il ne restait donc aux Athéniens aucun moyen de réparer leurs fortifications. La générosité de Démosthène y suppléa. Il demanda à être nommé trésorier et se chargea de faire trouver les fonds nécessaires. On lui accorda avec joie sa demande; il consacra sa propre fortune au salut de sa patrie , fit reconstruire à ses frais les murailles et les tours, et mit la ville sur un pied de défense respectable. Les Athéniens, pénétrés de reconnaissance, et sur la proposition d'un orateur nommé Ctésiphon , ami et parent de Démosthène , rendirent un décret par lequel ils ordonnèrent que Démosthène serait couronné sur le théâtre , aux fêtes de Bacchus , d'une couronne d'or et qu'il serait nourri au Prytanéc le reste de sa vie.

Eschine, neuf ans après, sous le commencement du règne d'Alexandre , attaqua ce décret , comme contraire aux lois qui défendaient de couronner un comptable avant qu'il n'eût rendu ses comptes. Or Démosthène était trésorier et n'avait pas rendu ses comptes lorsque Ctésiphon proposa de le couronner. La peine de l'orateur qui proposait un décret contraire aux lois était le bannissement. Eschine avait moins dessein de faire bannir Ctésiphon que de chagriner Démosthène , et le priver de la gloire que ce décret lui procurait et de la récompense éclatante qu'il avait obtenue. Il ne doutait point qu'il n'embrassât la défense de Ctésiphon et ne parlât en faveur du décret, au maintien duquel il avait un si vif intérêt. En conséquence , ce fut contre lui qu'il dirigea ses principaux traits , Ctésiphon ne fut que le prétexte , Démosthène était le véritable but de son accusation, et la modération affectée de l'accusateur laissa transpirer la haine dont il était envenimé.

Cette affaire , annoncée depuis longtemps , attira dans Athènes un concours extraordinaire d'étrangers. On voulait être témoin de la lutte de ces deux terribles atlUètcs , on voulait entendre les

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deux plus grands orateurs qui existassent alors , chacun voulait voir ces deux hommes fameux qu'une longue rivalité et lintcrêt de leur gloire animaient autant que leur intérêt personnel. L'un et l'autre déployèrent toute leur vigueur, firent usage de toute leur adresse, épuisèrent leurs talents et les ressources de leur génie pour se pr()curerla victoire; ils ne dédaignèrent point de mettre en œuvre les sollicitations , l'intrigue et la cabale , qui triomphent si souvent du bon droit et de l'équité. Ils descendirent même jusqu'aux injures grossières et pei'sonnellcs, et cessèrent alors d'être éloquents.

Mais laissons parler les deux orateurs.

Le début d'Eschine est très-adroit.

c Vous savez , Athéniens, qu'il y a trois sortes de gouvernenjents parmi les lionmies , l'empire d'un seul , l'autorité d'un petit nombre et la liberté de tous. Dans les deux premiers tout se fait au gré du monarque ou de ceux qui ont le pouvoir en main; dans le dernier, tout est soumis aux lois. Que chacun de vous se souvienne donc qu'au moment où il entre dans cette assemblée, pour juger de la violation des lois , il vient prononcer sur sa propre liberté. C'est pour cela que le législateur exige de vous ce serment : « Je jugerai suivant les lois. » Parce qu'il a senti que l'observation de ces lois est le maintien de votre indépendance. Vous devez donc regarder comme votre ennemi quiconque les viole , et croire que cette transgression ne peut jamais être un délit de peu d'inq)or(anoe. Ne souffrez pas que personne vous enlève vos droits. N'ayez aucun égard à la protection que vos généraux accordent trop souvent à vos orateurs, au grand détriment de l'Etat, ni aux prières des étrangers , qui plus d'une fois ont servi à sauver des coupables. Mais comme chacun de vous aurait honte d'abandonner dans un combat le poste qui lui aurait été confié, vous devez aussi avoir honte d'abandonner le poste où la patrie vous a places pour la défense des lois et de la liberté. Souvenez-vous que tous vos concitoyens et ceux qui sont présents à ce jugement, et ceux (pii n'ont pu y assister se reposent sur votre fidélité du soin de maintenir leurs droits. Souvenez-vous de votre serment, et quand j'aurai convaincu Ctésipbon d'avoir proposé un décret contraire à la vérité cl à notre législation, abrogez ce décret inicjue, punissez les transgn'sseurs de» lois , et vengez et assurez à la fois la liberté (pi'ils ont oulragée. >

Eschine s'attache à prouver que rien ne peut dispenser Uémosibène de rendre ses comptes, avant de recevoir la couronne (pi'on lui a décernée.

oi ÉLOQUENCE GRECQUE.

« Je vais répondre en peu de mots à une raison que Démosthcne croit sans réplique , il dira : « J'ai été chargé delà réparation des murs, je l'avoue; mais l'argent du trésor public ne suffisant pas pour donner aux ouvrages plus de grandeur et de solidité, j'ai fourni de mes propres deniers cent mines, dont j'ai fait don à la république. De quoi donc suis-je comptable, à moins qu'on ne doive rendre compte d'un acte de libéralité? » A cette raison spécieuse , voici ce que je réponds, dans l'intérêt de la justice et de la république : Dans une ville aussi ancienne et aussi grande que la vôtre , Athéniens , aucun de ceux qui remplissent une fonction publique , de quelque nature qu'elle soit, n'est exempt de rendre des comptes, et je vais le prouver d'abord par des exemples qui vous étonneront, tels que ceux des prêtres et des prêtresses, qui sont comptables solidairement en vertu de la loi. Oui, les prêtres et les prêtresses, qui ne reçoivent de vous que des honoraires , et dont l'unique fonction est d'adresser pour vous des prières aux dieux , les Eumolpides , les Ceryccs et tous les autres sont déclarés comptables, non-seulement en commun , mais chacun en particulier. Les triérarques eux-mêmes sont soumis à cette obligation, eux qui n'ont point manié les deniers publics, qui n'ont pas détourné la plus grande partie de vos revenus , pour n'en dépenser qu'une légère portion , qui enfin ne se vantent pas de vous donner leur bien , quand ils ne font que vous rendre le vôtre; mais qui, de l'aveu de tous leurs concitoyens , ont sacrifié leur patrimoine pour soutenir l'honneur du nom athénien. Non-seulementlestriérarques, mais nos compagnies même du premier ordre, sont soumises à l'examen des tribunaux. Et d'abord, la loi ordonne que le sénat de l'aréopage présente ses comptes aux juges établis pour en connaître ; elle veut que ces comptes soient rigoureusement examinés , et que le conseil auguste et sévère qui juge en dernier ressort les affaires les plus importantes subisse lui-même le jugement que vous porterez sur sa conduite. Les sénateurs de l'aréopage , toujours en charge, ne seront donc jamais couronnés? Non, sans doute , leurs prédécesseurs ne l'ont pas été. Sont-ils pour cela insensibles à l'honneur? Au contraire, ils y sont tellement sensibles que , non contents de s'abstenir de toute injustice , ils punissent avec rigueur celui d'entre eux qui commet la moindre prévarication , tandis que vos orateurs se croient au-dessus des règlements et des lois.

ï Le législateur impose aussi au sénat des cinq-cents l'obligation de rendre des comptes, et il se défie tellement d'un comptable, qu'à la tête de ses lois il lui défend de s'absenter. Quoi ! dira quelqu'un , parce que j'ai été en charge , je ne pourrai m'abscnter pour

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