ESCHINE
aucun sujet ! Non; on vous le défend, dans la crainte qu'après avoir mal administre les finances ou les affaires de la république, votre fuite ne vous dérobe au cbâtiment. La loi défend encore à un comptable de consacrer ses biens , d'en faire des offrandes aux dieux, d'en disposer par testament, d'entrer par adoption dans une fomille étraiii^èrc et de faire beaucoup d'autres actes de propriété. En un mot, elle saisit le bien des comptables et le retient comme un gage jusqu'à ce qu'ils aient rendu leurs comptes. Soit, dira quelqu'un, mais ne peut-il pas se trouver un homme qui n'ait rien touché ni rien dépensé des deniers publics, et qui néanmoins ait exercé quel(}ue charge? Eh bien! cet homme-là même est obligé par la loi de porter ses comptes devant les juges. Mais s'il n'a rien reçu ni rien dépensé, i\\iv\ compte peut-il rendre? La loi lui apprend et lui dicte la manière dont il doit alors rendre ses comptes. Elle lui ordonne de certifier cela même , qu'il n'a rien louché ni rien dépensé; car, dans l'Etat, aucun fonctionnaire n'est exempt de rendre des comptes, tout est soumis à des examens, à des recherches, à des informations.
» Lors donc que Démosthèno vous dira d'un air triomphant qu'il ne doit aucun compte de sa libéralité, répondez-lui : « Quoi! Démoslhène, ne deviez-vous pas permettre au héraut du tribunal des comptes de faire cette proclamation , conforme aux lois et aux usages de nos pères : «Qui veut se porter pour accusateur?» Laissez à tout citoyen la liberté de soutenir contre vous (pj'au lieu d'avoii rien donné à la républi(iue , vous n'avez pas même dépensé les dix talents qu'elle vous avait fournis pour la réparation des murs. N'emportez pas de vive force les honneurs , n'arrachez pas aux juges leurs suffrages. Ne vous élevez pas au-dessus des lois, mais abaissezvous devant elles ; car voilà ce (jui constitue et maintient l'étal populaire. »
Démoslhène , après avoir flatté bassement Philippe dans la personne de ses ambassadeurs , n'eut pas plutôt appris la mort de ce prince , qu'il parut en pid)lic avec une couronne de fleurs, peu de jours après la mort de sa fille unique.
( Quelle belle institution, Athéniens, quelle belle institution que
celle des archives, consacrées à garder les actes i)ul)lics! Elles demeurent inébranlables, elles ne varient pas au gré de ces transfuges politi(pu's qui se vendent aux ennemis de l'Etat; elles restent toujoui-s là , pour vous faire connaître , quand vous le voulez , ces bommes pervers, cpii. après une administration criminelle . se déguisent tout à coup en \erlueux citoyens.
D II me reste à vous parler de ses basses adulations. Pendant toute l'année qu'il fut sénateur, on ne le vit jamais accorder la préséance à aucun député. Il l'accorda pourtant alors, pour la première et la seule fois , aux députés de Philippe. Il fit orner leurs sièges de coussins et de magnifiques tapis. Dès le point du jour, il les conduisit lui-même au théùlrc et s'attira les huées du peuple par ces indignes adulations. Lorsqu'ils partirent pour Thèbes, il leur fournit six mulets, et les accompagna jusqu'à Thèbes, en exposant notre ville à la risée de toute la Grèce.
î Cet adulateur si bas et si rampant , ayant été instruit le premier de la mort de Philippe par des émissaires de Charidème, feignit que les dieux lui étaient apparus en songe , et débita faussement qu'il tenait cette nouvelle, non de Charidème, mais de Jupiter et de Minerve, divinités qu'il outrage pendant le jour par ses paroles, et avec lesquelles il prétend avoir pendant la nuit des entreliens secrets , où les événements futurs lui sont révélés. Le malheureux ! il venait de perdre sa fille unique, et avant de la pleurer, avant de lui rendre les derniers devoirs, il parut en public, couronné de fleurs, revêtu d'une robe blanche, comme en un jour de fête; il immola des victimes, il foula aux pieds les lois les plus sacrées de la nature; le misérable! après avoir perdu celle qui la première et la seule l'avait appelé du nom de père! Ce que je dis ici, non pour insultera son malheur, mais pour vous dévoiler son caractère; car un homme qui hait ses enfants, un mauvais père ne sera jamais un bon administrateur. Celui qui n'a aucune tendresse pour les personnes qui le touchent de près , et qu'il devrait le plus chérir, n'aimera pas davantage celles qui lui sont étrangères. L'homme vicieux dans sa conduite privée ne saurait être vertueux dans l'administration publique , et celui qui , dans l'intérieur de sa famille, a violé toutes les lois de la nature et de l'humanité, n'a pu remplir en Macédoine les devoirs d'un bon et fidèle ambassadeur, car en changeant de pays il n'a pas change de caractère. »
Eschine est surtout éloquent lorsqu'il reproche à Démosthène les calamités qui ont suivi la bataille de Chéronée,
« C'est ici que je dois mes regrets à tous ces braves guerriers que Démosthène , au mépris des augures les plus sacrés , précipita dans un péril manifeste , et c'est lui cependant qui a osé prononcer l'éloge de ses victimes! c'est lui qui de ses pieds fugitifs, qui servirent sa lâcheté dans les plaines de Chéronée, a osé toucher le monument que vous avez élevé aux défenseurs de l'Etal! 0 toi ,
Hk
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le [)lus fjiil)le et le plus inutile dos hommes dès qu'il (iuit aj;ir, le plus confiant dès quil faut parler, auras-lu bien le front de soutenir devant nos juges que lu mérites d'être couronné? et s'il l'ose dire, le supportcrez-vous. Athéniens? et cet imposteur pourra-t-il vous ôter le jugement et la mémoire , coumic il a oté la vie à ses concitoyens? Imaginez-vous donc être transportés pour un moment dans cette assemblée, au théâtre, voir s'avancer le héraut, et entendre prononcer le décret de Clésiphon. Représentez-vous les larmes que verseront alors les parents de tous ces illustres morts, non pas sur les infortunes des héros de nos tragédies, mais sur leur propre sort et sur votre aveuglement. Quel est, parmi les Grecs qui ont reçu quelqu'éducation , quel est celui qui ne gémira pas en se rappelant ce (jui se passait autrefois sur le même théâtre dans des temps plus heuriMix , et lorscpie la répul)li(pie était mieux gou\ernée' Alors le héraut, montrant au peuple les enfants dont les pères avaient péri dans les combats, les revêtait d'armes brillantes en prononçant ces paroles , qui étaient à la fois l'éloge et l'encouragement de la vertu : € Ces enfants , dont les pères sont morts courageusement pour la patrie, ont été élevés aux dépens de riilat jusqu'à l'âge de puberté; aujourd'hui la patrie leur donne l'armure des guerriers et les place au premier rang dans ses spectacles. 1
> Voilà ce qu'on entendait autrefois; mais que sera-ce aujourd'hui? Que dira le héraut quand il sera obligé de produire en public et en présence de ces mêmes enfants celui qui les a rendus orphelins? S'il profère les ternies qui composent le décret de Ctésiphon, croyez vous que sa voix étouffera la vérité et notre honte? Croyez-vous (ju'oii ne répondra pas par une réclamation générale, que cet homme (si toutefois un lâche mérite ce nom) , que cet homme que l'on couronne pour sa vertu est en effet un mauvais citoyen ; que celui dont on couronne les services a trahi sa patrie dans la tribune et dans les combats? Ah! i)ar tous les dieux. Athéniens, ne vous faites pas cet affront à vous-mêmes ; n'élevez pas sur le théâtre un tntphée si injurieux pour vous ; n'exposez pas Athènes à la risée d«'s Gi-ees et ne rouvrez pas les blessures de vos malheureux alliés, lesTliébains, (pie >ous avez reçus dans vos murs, bannis et l'ut;itifs par la cause de Démosthène , dont l'ébxpienecî vénale a dcli-uil leurs temples et leurs monuments. Happelez-vous tous les maux qu'ils ont soufferts; voyez les vieillards en pleni*s et les veuves dans la désolation , forcés, au tenu» «le leui- \ie, d'cMiblier qu'ils ont été libres; \(tus reprocher de mettre le comble à leur misère, au lieu (le la venger ; \ous conjurer de ne pas couronner dans Démos-
thène, et leur destructeur et le fléau de la Grèce , et de vous garantir vous-mêmes de l'influence attachée à ce sinistre génie, qui a perdu tous ceux qui ont été assez malheureux pour s'abandonner à ses conseils. Eh quoi donc ! lorsqu'un des pilotes qui vous transportent du Pirée à Salamine, a le malheur d'échouer sur le bord, même sans qu'il y ait de sa faute , vous lui défendez par une loi de conduire désormais aucun navire, vous ne voulez pas qu'il mette une seconde fois la vie des Grecs en péril , et celui qui a causé la ruine de tous les Grecs et la vôtre , vous lui permettez encore de gouverner. »
Ce morceau présente un contraste habilement imagine. L'orateur s'y prend aussi bien qu'il est possible pour rendre son adversaire odieux. Il assemble autour de la tribune les ombres de ces infortunés citoyens , il les place entre le peuple et Démosthêne , il l'investit de ces mânes vengeurs, et en forme autour de lui un rempart dont il semble lui défendre de sortir.
Il y a de l'adresse et de la force dans ce qui suit :
« A l'égard de son courage , je n'ai qu'un mot à dire : S'il ne convenait pas lui-même de sa lâcheté, ou si vous ne la connaissiez pas, je m'arrêterais à vous en donner un grand nombre de preuves ; mais puisqu'il avoue lui-même , dans vos assemblées , qu'il est un lâche , et que vous le reconnaissez pour tel , il me suffit de rappeler ici les lois établies contre les lâches. Solon , cet ancien législateur, condamne aux mêmes peines celui qui se soustrait au service militaire et celui qui abandonne son poste ; en un mot , tout homme qui se comporte en lâche ; car on intente procès à la lâcheté. Quoi! dira quelqu'un, intenter procès au tempérament! — Oui, sans doute. — Et pourquoi? — Afin que, dans l'occasion, chaque citoyen ; redoutant beaucoup plus la sévérité des lois que le fer de l'ennemi, combatte avec plus de courage pour la patrie. Voilà pour quelle raison le législateur, également sévère et pour celui qui se soustrait au service militaire , et pour celui qui cède à la faiblesse d'un naturel timide, et pour celui qui abandonne son poste dans le combat, les exclut tous de l'aspersion lustrale dans vos assemblées , les déclare indignes de recevoir aucune couronne , et leur interdit la participation aux sacrifices offerts pour tout le peuple ; et vous , Ctésiphon , vous voulez qu'un homme que nos lois défendent de couronner reçoive de nous une couronne ! Vous demandez , par votre décret , qu'un homme indigne de voir le jour se montre sur le théâtre pendant la célébration de nos jeux! Vous
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l'iiites entrer dans le temple de Bacclius un lâche, qui, par sa fuite, a livre aux ennemis les temples des dieux ! 3[ais afin de rappeler votre attention sur la (lifTcrence que j'ai établie plus haut entre le bon et le mauvais citoyen, souvenez-vous, en jugeant némosthène, de la règle suivante : Quand il vous dira qu'il est un bon républicain, considérez, non ce qu'il dit, mais ce qu'il fait; pensez, non à ce qu'il veut paraître, mais à ce qu'il est réellement. »
L'orateur fait une digression intéressante sur la facilité avec laquelle les Athéniens prodiguent les récompenses et les couronnes, et il oppose leur conduite présente sur ce point à celle de leurs ancêtres.
< Mais j)uisque mon sujet m'a conduit à parler de couronnes et de récompenses , je dois ici vous avertir, Athéniens, que si vous ne mettez des bornes à cette profusion de couronnes et de récom|)enses que vous distribuez si facilement , bien loin d'inspirer de la reconnaissance à ceux que vous honorez, bien loin de rendre la répuhlicpie meilleure, vous ne ferez que décourager les bons citoyens et encourager les méchants. En voulez-vous la preuve évidente? Si quelqu'un vous demandait quelle est l'époque la plus glorieuse d'Athènes, celle dont nous sommes témoins, ou celle qu'ont vue nos ancêtres? dans quel temps il y a eu plus de grands hommes, aujourd'hui ou autrefois? vous ne pourriez vous empêcher d'avouer que nous sommes inférieurs en tout à cetix qui nous ont précédés. Maintenant, à laquelle de ces deux époques a-t-on décerné plus de couronnes, de pi-odamations, de récompenses publi(jucs? il faut encore en convenii", ces honneurs étaient rares autrefois, et le nom de la vertu était cependant beaucoup plus honoré. Aujourd'hui vous avez tout prodigué , et vous décernez des couronnes plutôt par habitude que par choix. Croyez-vous que, si dans les fêtes panathénées ou dans les jeux olympicpies on couronnait, non pas l'athlète cpii a le mieux combattu , mais celui qui a su le mieux faire sa brigue ; croyez-vous qu'il y eût beaucoup d'athlètes qui voulussent se dévouer à totites les fatigues et à toutes les privations (pi'exige cette laborieuse profession? Voilà votre histoire, ô Athéniens! à inesuir (pu* vous avez accumulé les lioiuieiu's sans choix et sans discernement, vous avez eu moins de citoyens capables de les mériter; plus vous avez donné, plus vous avez été mal servis. Comparez-vous ce Démoslhène, (pii a fui du champ de bataille de C.liéronée , à Thémistoele, (pii a vaincu à Salamine ; à Miltiadc, cpii a triomphé à Marathon; à ceux qui ont sauvé et ra-
mené dans celte ville nos concitoyens enfermés dans les murs de
Pyle, à ce juste Aristide? Je m'arrête : les dieux me préservent
d'établir un parallèle si révoltant ! Eh bien ! que Démosthène nous cite un de ces grands hommes qui ait été honoré d'une couronne d'or. Quoi donc! le peuple d'Athènes a-t-il été ingrat? Non, il a été magnanime , et ces illustres citoyens ont été dignes de lui. Ils ont pensé que ce n'était pas par des décrets qu'ils seraient honorés aux yeux de la postérité , mais par le souvenir de leurs grandes actions. Ils ne se sont pas trompés , et ce souvenir est immortel ! » Voulez-vous savoir ce qu'ont obtenu de vos ancêtres ceux qui vainquirent les Mèdes aux bords du Strymon? Trois statues de pierre , placées sous le portique de Mercure. Allez voir le monument public où est représenté la bataille de Marathon : le nom même de 3Iiltiade n'y est pas ; on permit seulement qu'il fût peint au premier rang, exhortant ses soldats. Lisez le décret rendu en faveur des libérateurs de Pyle : que leur décerne-t-on? une couronne d'olivier. Lisez ensuite celui de Ctésiphon en faveur de Démosthène : une couronne d'or. Prenez-y garde, Athéniens, l'un de ces deux décrets anéantit l'autre. Si l'un fut honorable, l'autre est honteux : si les premiers ont été récompensés en proportion de leur mérite , il est évident que celui-ci reçoit une récompense au-dessus du sien. Et lui-même, que devait-il faire? Paraître devant vous et vous dire : « Ce n'est pas à moi de refuser la couronne que vous m'offrez; mais ce n'est pas non plus le temps d'une pareille proclamation. Il me siérait mal de couronner ma tête quand la république est en deuil. » Voilà ce que dirait un homme qui connaîtrait la véritable vertu et la véritable gloire; mais Démosthène ne les connaît pas. »
Eschine , dans une éloquente péroraison , représente les plus grands hommes de la république rangés autour de la tribune et s'opposant à ce qu'on couronne Démosthène.
« Lorsqu'à la fin de son discours il invitera les complices de sa corruption à se ranger autour de lui pour sa défense, figurez-vous, de votre côté, voir les anciens bienfaiteurs de la république rangés autour de cette tribune où je parle , et repoussant les impudentes prétentions de ces ennemis de la patrie ; imaginez-vous entendre ce grand philosophe, ce grand législateur, dont les belles institutions ont affermi chez nous la démocratie , imaginez-vous entendre Selon vous conjurer avec cette sage douceur, signe de son caractère , de ne pas estimer les vains discours de Démosthène plus que vos lois
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fi \olre scrnicnl; imaginez-vous entendre Aristide qui ir>,'la si (•(juilablemenl les contributions de la Grèce, et dont les filles furent dotées après sa mort par la r<>piil)li(|ui>, imaginez-vous l'entendre déplorer amèrement le mépris de la justice : il vous demande comment vous ne rougissez pas, vous dont les pères bannirent de leui-s villes et de tous les pays de leur domination , après avoir délibéré s'ils ne le condanmeraient pas à mort, Artbmius de Zélie, (jui avait apporté dans la Grèce de l'or des Perses; Arlhmius reçu dans Athènes, où il jouissait du droit de l'hospitalité; comment, dis-je, vous ne rougissez pas de décerner une couronne à Démosthène, qui n'a passiniplemenl apporté, mais (\m a reçu de l'or des l'ei-ses i)Our prix de ses trahisons, et (pii l'a même encore dans ses mains. Pensez-vous que Thémistocle , (jue les braves guerriers morts à Marathon et à Platée ; pensez-vous cpie les tombeaux mêmes de vos ancêtres n'éclatent j)as en gémissements , si un homme qui avoue lui-même avoir conspiré avec les Harbares contre les Grecs, vient à être couronné par les Athéniens?»
Il y a, comme on le voit, une véritable éloquence dans le discoui-s d'Escliine. Cet orateur se signale par la diction, ([u'il orne des plus nobles figures , ou qu'il assaisonne des traits les plus vifs et les plus piquants. L'art et le travail ne s'y font pas sentir; une facilité heureuse, cpiela nature seule peut donner, se fait remarquer {lartont ; il s'étend cl amplifie, mais souvent il serre et presse, en sorte (pie son slvle coulant cl doux dc^i(•nt (piehpiefois énergi(pie et véjiémcnt. Ces (pialilés le mellent, sans contredit, au second rang des orateurs d'Athènes , car il n'csl surpasse (|uc par Démosthène. Celui-ci [)arait surtout avec supériorité (piand on l'oppose à son accusateur dans le procès pour la (loiutinne. Ce discours est son clief-d'd'uvre , et selon Dcins d'Ilalicarnasse, Cicéron cl Oniiililien , ce (pie l'élocpience a produit de plus parlait. Hoileau regardait aussi ce discours comme le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Toutes les fois que je le lis, d[[-\\ , je voutlrais n'avoir jamais écrit, l'n de ses amis lui dit un jour : Ah! je Us maintenant un orateur qui est bien mon homme, c'est Démosthène. — Si c'est votre homme, ré- |)oni!it Despréaux, ce n'est pas le mien. — Comment t'entendezvous donc? — Cest qu'il me fait tomber la plume des maint. ( Lettre de Boilcau à Brossette.)
Mais il est temps d'entendre Démosthène.
« Je connut lue , dit -il, jiar demander mx dieux immortels <|u'ils >ous inspirent, à mon égard, o Alhéniciis! les mêmes dispo-
sitions où j'ai toujours été pour vous et pour l'Etat ; qu'ils vous persuadent, ce qui est d'accord avec votre intérêt, votre équité, votre gloire , de ne pas prendre conseil de mon adversaire pour régler l'ordre de ma défense. Rien ne serait plus injuste et plus contraire au serment que vous avez prêté d'entendre également les deux parties ; ce qui ne signifie pas seulement que vous ne devez apporter ici ni préjugé ni faveur, mais que vous devez permettre à l'accusé d'établir à son gré ses moyens de justification. Eschine a déjà, dans cette cause, assez d'avantages sur moi ; oui. Athéniens, et deux surtout bien grands : d'abord nos risques ne sont pas égaux, s'il ne gagne pas sa cause , il ne perd rien ; et moi , si je perds votre
bienveillance Mais non, il ne sortira pas de ma bouche une
parole sinistre au moment où je commence à vous parler. L'autre avantage qu'il a sur moi, c'est qu'il n'est que trop naturel d'écouter volontiers l'accusation et le blâme , et de n'entendre qu'avec peine ceux qui sont forcés à dire du bien d'eux-mêmes. Ainsi donc, Eschine a pour lui tout ce qui flatte la plupart des hommes; il m'a laissé ce qui leur déplaît et les blesse. Si dans cette crainte je me tais sur les actions de ma vie publique , je paraîtrai me justifier mal , je ne serai plus celui que vous avez jugé digne de récompense. Si je m'étends sur ce que j'ai fait pour le service de l'Etat, je serai dans la nécessité de parler souvent de moi-même. Je le ferai du moins avec toute la réserve dont je suis capable, et ce que je serai obligé de dire, ô Athéniens! imputez-le à celui qui m'a réduit à me défendre. »
Démosthène se garde bien de suivre le plan de défense que lui avait prescrit l'artificieux Eschine , qui prétendait l'obliger d'abord à répondre sur l'infraction des formes légales. Démosthène était trop habile pour donner dans ce piège; il sentait bien que cette discussion juridique, déjà fort longue dans le discours d'Eschine, le paraîtrait encore bien plus dans le sien , et commencerait par ennuyer son auditoire et refroidir sa harangue. L'essentiel était de prouver qu'il avait mérité la couronne, et de se concilier ses juges en remettant sous leurs yeux tout ce qu'il avait fait pour l'Etat. Le tableau de son administration, tracé avec tout l'intérêt qu'il était capable d'y mettre, devait nécessairement l'agrandir aux yeux des Atliéniens , en humiliant son adversaire , et placer sa cause dans le jour le plus favorable. C'est aussi parla qu'il commence. Mais avec quelle adresse il s'en tire! comme il sait bien s'insinuer dans l'esprit de ses auditeurs , en se rendant à lui-même le témoignage que se doit un honnête homme accusé, un homme public qui vend compte
DÉMOSTIIÉNE. J'iS
de SU conduite! Comme il évite tout ce qui a l'air de la jactance! Il fait si bien (|u'il met les Athéniens de moitié dans sa cause. Il avait affaire à l'amour-propre de tous les jiij,'cs , le plus didicile à manier, et c'est aussi celui iju'il i^'a^ne d'abord, et si l'éciieil de sa cause était le danger de blesser cet amour-propre, il faut avouer que la perfection de son éloquence est d'avoir su le mettre de son parti. Ce sont toujours les Athéniens qui ont tout fait : ses pensées , ses résolutions ont toujours été les leurs; ses avis ont toujours été d'accord avec leurs sentiments ; il met toujouis sa jjloirc sous la protection de celle d'Athènes. Qu'on juge à (picl point il dut plaire à un peuple naturellement vain, et s'il est étonnant qu'il ail enlevé tous les suffrages.
Il n'est pas au tiers de son discours que celui de son adversaire est anéanti : il n'en reste pas la moindre trace. Démosthènc est dans les cicux ; Eschinc est dans la poussière ; cl si l'on ne désirait pas d'entendre un homme qui parle si bien , on le dis{)enserait d'en dire davantage. Celle première partie rend son apologie si conq)lète, met dans une telle é\i(b'ncc tous les mensonges d'Lschine et tous les senices de Démosthènc, qu'il semble que le reste soit donne , non pas au besoin de la cause , mais à la vengeance de l'accusé : il foule et retourne sous ses pieds un ennemi depuis longteiiq)s terras!>é.
Lorscpi'il daigne eufm en venir aux détails juridicpies , il juilvérise en <iuel<jues lignes les sophismcs entassés par Eschinc sur la prétendue violation des lois dans la forme «lu couronnement ordonné par le décret de Ctésiphon. Ce n'était ()u'un |)rétexle de chicane pour avoir le dri)il «rinl«'nler iitu' aeeusalion ; ce qui ne pouvait jamais se faire (ju'en s'appuyant sur les termes d'une loi bien ou mal interprétée : c'était aux juges à »léc-iiler de l'application. Il y avait chez les Athéniens , comme partout ailleurs, des ordonnances qui, à ne considérer (pie ipielques points |>arlindieis. paraissaient contredites par d'autres ordonnances, liscliine a\ait saisi, en adroit chicaneur ce (pii pouvait lui être favorabl<>. Il est admirable de voir connue l)éuu)stbène s'est tiré de cette partie si sèchement conlentieuse de la comptabilité, et connue il sait relever cl animer l'argumentalion oi"il(»ire.
Il ne lui en coûte pas plus pour réfuter le second chef légal de l'accusation.
« Quant à ce qui regarde la proclamaliou "-ni le ihéâlre, je ne vous citerai pa> tant de citoyens (|u'on \ a \u courcjuner; je ne \ous rnppellcnii pa- cpic j'v ai été proclamé plus d'une fois; mais
es-tu si dénué de sens, Eschine , que tu ne comprennes pas que partout où un citoyen est couronné, la gloire est la même, et que c'est pour ceux qui le couronnent que la proclamation se fait sur le théâtre? C'est pour tous ceux qui l'entendent une exhortation à bien mériter de la patrie, et un sujet de louanges pour ceux qui distribuent ces récompenses , plus que pour ceux qui les reçoivent. Tel est l'esprit de la loi qui a été portée sur cet article. Lisez la loi : « Si quelqu'une de nos villes municipales couronne » un citoyen d'Athènes, la proclamation se fera dans la ville qui » aura décerné la couronne ; si c'est le peuple athénien ou le se- » nat qui la décerne, la proclamation pourra se faire sur le théâtre , » aux fêtes de Bacchus. »
Démosthène n'ignorait pas quel avantage il avait sur Eschine dans l'opinion de ses concitoyens , et il s'en sert en homme supérieur dès le commencement de son discours , lorsqu'avant de réfuter les différents points de l'accusation intentée contre lui , il expose l'état de la Grèce au moment où il s'approcha de l'administration des affaires, l'ambition et les intrigues de Philippe et la vénalité des orateurs tels qu'Eschine , qui servaient ce prince aux dépens de leur patrie.
€ La contagion était générale dans les villes de la Grèce , ceux qui gouvernaient se laissaient corrompre par des présents , et la multitude s'abandonnait à eux , ou par aveuglement sur l'avenir, ou par cette faiblesse, qui est la suite d'une longue indolence. Chacun croyait que le malheur n'irait pas jusqu'à lui, ou s'imaginait même s'élever sur les ruines des autres , et c'est ainsi que l'imprudente sécurité des peuples leur a fait perdre leur liberté, et que les magistrats, qui croyaient livrer tout à Philippe, excepté euxmêmes , se sont aperçus trop tard qu'ils s'étaient donnés aussi. Ce ne sont plus aujourd'hui des amis et des hôtes, comme on les appelait dans le temps qu'il fallait les séduire ; les choses ont à présent leur vrai nom , et ce sont de vils flatteurs , détestés des hommes et des dieux ; car il ne faut pas s'y tromper : on ne donne point d'argent pour enrichir un traître, et quand on a obtenu ce qu'on voulait, il n'est plus même consulté, sans cela les traîtres seraient trop heureux. Mais non , il n'en est pas ainsi ; et comment cela pourrait-il être? Quand celui qui voulait régner est devenu le maître , il l'est de ceux mêmes qui lui ont vendu les autres. Il connaît leur perAersité , il les hait et les méprise. Rappelez-vous ce que vous avez vu et ce que vous voyez aujourd'hui. Lasthène a
OÉMUSTUÈ.NE. Go
ctc l'ami de Pliilippc jusqu'au moment où il lui a vendu la ville d'Olynthe; Tiuiolaùs, jusqu'à ce qu'il ail perdu les Tliébaius; indique et Siuios de Larissc , jusqu'à ee (juils lui aient assujetti la Thcssalie. Le monde entier est plein des mêmes exemples. Que sont maintenant Aristrate à Sicyonc , Périlaûs à Mégarc? Tous sont dans l'abjection. Et sais-tu ce qui en résulte, Eschine? c'est quêtes pareils et toi, vous tous qui dans Athènes faites métier de la trahison , vous avez la plus grande obligation à ceux qui comme moi défendent de toutes leurs forces la république et la liberté. C'est là ce qui vous soutient; c'est là ce qui vous enrichit : sans nous il y a longtemps ([u'on ne vous paierait plus ; sans nous il y a longtemps que vous auriez fait tout ce (ju'il faut pour vous perdre... Cet insensé n'a-t-il pas dit quelque part que je lui reprochais l'amitié d'^Vlexandre? Non, je ne me méprends pas ainsi; je n'ai jamais dit que tu fusses l'hôle ni l'ami de Philippe ni d'Alexandre. Toi? comment? à quel litre? Les esclaves, les mercenaires s'aj)pellent-ils les hôtes et les amis de leur maître. J'ai dit que lu avais été d'abord le mercenaire de Philippe, et que tu étais aujourd'hui celui d'Alexandre. Je l'ai dit et tous les Athéniens le disent. Veux-tu savoir ce qu'ils en pensent? Ose les interroger. Tu ne l'oses pas! Eh bien, je vais les interroger moi-uiùme. Athéniens, que vous en semble? Eschine est-il l'ami d'Alexandre ou son mercenaire? Entends-tu leur réponse? >
Il est clair qu'il fallait en être sur pour faire une pareille demande.
Mais avec quelle noblesse il s"expriu)e sur cette guerre contre Phili|>|)e, qu'on lui reproche d'avoir conseillée! Quel sublime élan d'enthousiasnu' patriotique ! et que dans ce moment Eschine parait j)elil devant lui ! Il raitpelle ce jour terrible où se irpandit dans Athènes la nouN elle de la |)rise d'Elalée, ville de la Phocide , (pii ouvrait un passage à Philippe juscjuc dans rAllitiue. Il n'y avait pas à balancer : il fallait que les Athéniens demeurassent exposés à une iuNasiou, où se réunissent avec les Thébains, leurs anciens enneuùs. Rappelons-nous ici (jue les Grecs regardaient les Macédoiùeus connue des Harbares, et que les différents états de la Grèce, «pioiipie souvent divisés entre eux, se croyaient liés par une espèce de confraternité nationale, dès qu'il s'agissait de combaiire tout ce (jui n'était pas Grec. Ce n'est (pi'a|)rès le règne de Pliili|»pe, dont l'inllueuce fui si puissante , et sous Alexaiulre, qui >e lit uuuimer généralissime de la Grèce contre les Perses, (pie les Macédoniens se confondin-nt réellement avec les autres nations grecque> dans la ligue générale contre leurs connmms ennemis.
s Vous vous souvenez quel tumulte remplit la ville lorsqu'un courrier vint la nuit apprendre aux Prytanes que Philippe était dans Élalce. Au point du jour le sénat était assemblé; vous étiez accourus à la place publique , le sénat s'y rend ; produit devant vous le courrier ; vous rend compte de la funeste nouvelle. Le héraut demande qui veut parler. Personne ne se présente. Tous vos généraux , tous vos orateurs étaient présents ; personne ne répondait à la voix de la patrie demandant un citoyen qui lui indiquât des moyens de salut ; car le héraut, prononçant les paroles que la loi met dans sa bouche , est-il autre chose en effet que l'organe de la patrie? S'il n'eût fallu, pour se lever alors, qu'aimer la république et désirer son salut , vous l'eussiez fait tous , Athéniens , tous vous vous seriez approchés de la tribune ; s'il eût fallu être riche, le conseil des trois-cents se serait levé; ceux qui , réunissant l'amour de la patrie et les moyens de la servir, vous ont depuis prodigué leurs biens, se seraient levés aussi. Mais un pareil jour, un pareil moment ne demandait pas seulement un bon citoyen , un homme sage , un homme opulent : il fallait quelqu'un qui connût à fond le caractère, la politique et les vues de Philippe. Je fus cet homme , je parus , je parlai : j'exposai les desseins de Philippe et ce qu'il fallait faire pour les combattre ; personne ne contredit , tous applaudirent. Il fallait un décret : je le rédigeai. Le décret ordonnait une ambassade vers les Thébains : je m'en chargeai. L'objet de l'ambassade était de leur persuader qu'ils devaient oubher toute division et se réunir à vous : je les persuadai. Eh bien , Eschine , quel fut ton rôle ce jour-là ? quel fut le mien? Tu ne fis rien : je fis tout. Si tu avais été en effet un bon citoyen , c'était là le moment de parler. Il fallait proposer un avis meilleur que le mien, et ne pas attendre à ce jour pour l'attaquer et m'en faire un crime. Mais telle est la différence de celui qui conseille avec celui qui calomnie : l'un se montre avant l'événement et s'expose aux contradictions, aux revers, aux ressentiments, il prend tout sur lui ; l'autre se tait quand il faut parler, et attend le moment d'un désastre pour élever le cri de la censure et de la haine.
î Mais enfin, puisque tu as été muet ce jour-là, dis-moi donc du moins aujourd'hui quel autre discours j'ai dû tenir, quel était le bien que je pouvais faire et que j'ai négligé , quelle autre alliance j'ai dû proposer, quelle autre conduite j'ai dû conseiller; car c'est par là qu'il faut juger de mon administration , et non pas par l'événement. L'événement est dans la volonté des dieux : l'intention est dans le cœur du citoyen. Il n'a pas dépendu de moi que
Pliilippc fût vaiiKuicur ou non ; mais ce qui (lcj)ondait de moi , c'élait de prendre toutes les mesures que peut dicter la prudence humaine, démettre dans l'exérution toute la dilii^encc pousible, de suppléer par le zèle à ce (jui nous manquait de force, enfin de ne rien faire qui ne fût glorieux , nécessaire et digne de la répulilique. Prouve que telle n"a pas été ma conduite , et alors ce sera une accusation et non pas une invective. Si le même foudre dont la Grèce a été accablée est aussi tombé sur Athènes , (pie pouvais-jc faire pour l'écarter? Vn citoyen chargé d'équiper un a aisseau pour l'Etal, le fournit de tout ce qui est nécessaire à sa défense : la tem|)ête le renverse, quelqu'un songe-t-il à l'en accuser? Ce n'est pas moi, dirait-il, qui tenait le gouvernail, et ce n'est pas moi non plus qui ai conduit l'ai-niée. Si toi seul, Eschinc, devinais alors l'avenir, que ne 1 as-tu ré\élé? Si lu ne l'as pas prévu , tu n'es , comme moi , coupable que d'ignorance ; et pounpioi m'accuses-tu quand je ne l'accuse pas? Mais puisqu'il me presse là-dessus , Athéniens, je dirai quchpic chose de plus fort, et je vous conjure de ne voir aucune [jcésoniplion dans mes parob's, mais seulemcnl l'âme d'un Athénien. Je le dirai donc : Quand même nous aurions prévu tout ce qui est arrivé; quand toi-mènie, Eschine , (pii dans ce liMups n'osas pas ouvrir la boiu-he, devenu tout à coup proiihètc, tu nous aurais jirédit l'avenir, il eût fallu faire encore ce que nous avons fait, pour peu que nous eussions eu devant les yeux la gloire de nos ancêtres et le jugement de la postérité. En elTel, cpie dit-on de nous aujourd'hui? Que nos ellorls ()nt été trouqiés par la fortune, (jui décide «le tout. Mais devant cpii oserions- nous lever les yeux, si nous avions laissé à d'autres le soin de défendre la liberté des Grecs contre Philippe? El (pii <lonc parmi les Grecs, ou parmi les Harbares, ignore (jue jamais, dans les siècles passés, Athènes n'a préféré une sécurité honteuse à des périls gloiieux? que jamais elle n'a consenti à s'unir avec la puissance injuste ; mais que dans tous les temps elle a combattu pour la prééminence et pour la gloire? Si je me vantais de vous avoir inspiré cette élé\ation de sentiments, ce serait de lua pari un orgueil insupportable ; mais en faisant voir que tels uni été lonj<tui*s vos principes , cl sans moi et avant moi , je me fais un honneur de pouvoir aflirmer que dans celte partie des fonctions pidiliipu's qui m'a été confiée , j'ai été aussi pour quelque chose dans ce (pic Notre condiiili* a eu d'honorable et de généreux. Mon anus.il«'ur, au contraire, vi\ \oulaMl m'oler la réeouqtense (pie \ous m'avez (li'cernée , ne s';qien;oii pas (piil \eut aussi vous priver du juste (ribiil d'élo^^es que vouK doit la
postérité; car si vous me condamniez pour le conseil que j'ai donné, vous paraîtriez vous-même avoir failli en le suivant. Mais non , Athéniens, non, vous n'avez point failli en bravant tous les dangers pour le salut et la liberté de tous les Grecs ; vous n'avez point failli : j'en jure , et par les mânes de vos ancêtres qui ont péri dans les champs de Marathon , et par ceux qui ont combattu à Platée , à Salamine , à Artémise , par tous ces grands citoyens , dont la Grèce a recueilli les cendres dans des monuments publics. Elle leur accorde à tous la même sépulture et les même honneurs ; oui, Eschine , à tous ; car tous avaient eu la même vertu , quoique la destinée souveraine ne leur eût pas accordé à tous le même succès. »
C'est là ce serment si célèbre dans l'antiquité et si souvent rappelé de nos jours. Quand on l'entend, il semble que toutes les ombres évoquées tout à l'heure par Eschine, viennent se ranger autour de la tribune de Démosthcne et le prennent sous leur protection. Ce n'est pas assez : voyez comme il tourne contre Eschine cet air de triomphe qu'a eu celui-ci en parlant de la défaite de Chéronée.
« L'avez-vous remarqué , Athéniens , lorsqu'il a parlé de nos malheurs? Il en parlait sans rien ressentir, sans rien témoigner de cette tristesse qui sied si bien à un citoyen honnête et sensible. Son visage était rayonnant d'allégresse, sa voix était sonore et éclatante. Le malheureux ! il croyait m'accuser et il s'accusait luimême en se montrant dans nos revers communs si différent de ce que vous êtes. »
Eschine n'avait cessé d'avertir les Athéniens de se défier de la pernicieuse éloquence de Démosthène , il lui avait donné sur son talent ces éloges perfides et meurtriers auxquels la haine se condamne quelquefois elle-même : sincère sur un point pour se rendre plus croyable sur un autre, et faisant servir la vérité à donner du poids à la calomnie ; c'est ainsi que les passions souillent tout ce qu'elles touchent et tournent les louanges même en poison. Démosthène, qui ne laisse aucun article sans réponse, ne manque pas de relever Eschine sur celui-ci : il démontre par les faits que le talent de la parole n'a jamais été en lui qu'un moyen de servir la république. Mais il commence par s'exprimer sur ce même talent avec une réserve et une modestie qui devaient flatter l'amour-propre des Athéniens. 11 n'y a pas jusqu'à son génie qu'il ne fasse dépendre d'eux.
« Pour ce qui est de mon éloquence (puisqu'enfin Eschine s'est
DÉMOSTIIK.NE. 09
servi de ce mot), j'ai loiijoiii*s vu que celle puissance de la parole dépendait en grande parlic des dispositions de ceux qui écoutent, et que roraleur parait habile en proportion de la bienveillance que vous lui témoignez. Du moins celte éloquence qu'il m'attribue a été utile à tous dansions les temps et jamais nuisible à i)ersonno. Mais la tienne, de quoi sort-elle à la pati'ie? Tu viens aujourd'hui nous parler du [lassé. Que dirait-on d'un médecin qui, aj)|)clé près d'un malade, n'aurait pu trouver un remède à son mal, n'aurait pu le garantir de la mort, et ensuite viendrait troubler ses funérailles et crier près de sa tombe qu'il ^ ivrait encore si l'on avait suivi d'autres conseils? >
Il fonde l'intérêl de sa péroraison sur l'honneur qu'on lui a fait de lui confier l'éloge funèbre des citoyens tués à Chéronée. Eschine s'était «'fforcé d'en faire conln' lui un sujet de reproche, et d'autant plus (pi'il avait lui-même inutilement sollicité celle fonction. Démoslhène en tire un nouveau triomphe pour lui cl une nouvelle humiliation pour son accusateur.
« La république, Eschine , a entrepris et exécuté de grandes choses par mon ministère, mais elle n'a pas été ingrate. Quand il a fallu choisir, au moment de notre disgrâce, l'orateur qui devait rendre les derniers honneurs aux victinies de la patrie, ce n'est j)as toi qu'on a choisi, malgré ta voix sonore et malgré tes brigues; ce n'est pas Démade , (jui vcnail tic nous obtenir la paix; ni llégémon, ni enfin aucun de ceux de Ion parti : c'est nmi. On vous vil aloi-s, P) thoclès cl loi, vomir contre moi, avec autant de fureur que d'impudence , les mêmes invectives que tu viens de répéter, cl ce fut une raison de plus pour les Athéniens de persister dans leur choix. Tu en sais la raison aussi bien (jue nmi-mèmc ; je veux pourtant le la dire : c'est (ju'ils connaissent également et tout nmn amour pour la patrie, cl tous les crimes que vous avez commis envers elle. Us savaient que vous ne deviez votre impunité (|u'à ses malheurs, que si vos sentiments n'ont éclaté (pie dans le t('m|)S de sa disgrâce, c'était un aveu (pie dans tous les tenjps vous aviez clé ses ennemis secrets. 11 convenait sans doute que celui cpii devait célébrer la vertu de ses concitoyens n'eût |)as été le conunensal de lein-s ennemis, n'eut pas fait avec eux les mêmes sacrifices et les mêmes libations. On ne pouvait |>as déférer une fonction si honorable à ceux (pi'on avait vus mêlés avec les vain(iueui"s, partager la joie insultante de leurs festins el lriomj)her de nos calamités ; enfin, ce n'éUiit pas avec une joie mensongère (pi'il fallait déplorer
la destinée de ces illustres morts. Ces justes regrets ne pouvaient être que dans la bouche de celui qui avait aussi la douleur dans l'âme , et cette douleur, on savait qu'elle était dans mon cœur et non pas dans le tien. Voilà ce qui a déterminé le suffrage du peuple , et quand les parents des morts , chargés du triste soin de leur sépulture , ont donné le festin des funérailles , c'est encore chez moi qu'ils l'ont donné ; chez moi , qu'ils regardaient comme tenant de plus près que personne à ceux dont nous pleurions la perte. Ils leur étaient liés de plus près par le sang, mais personne ne l'était davantage par les sentiments de citoyen; personne, dans la perte commune, n'avait eu à pleurer plus que moi. »
Rollin observe, avec raison , que la seule chose qui puisse nous blesser dans cette immortelle harangue , ainsi que dans celle d'Eschine , c'est la profusion des injures personnelles , que dans plus d'un endroit se permettent les deux concurrents. Mais il est juste d'observer aussi qu'elles étaient justifiées par les mœurs républicaines, moins délicates sur ce point que les nôtres, et que, par conséquent, ni l'un ni l'autre n'a manqué au précepte de l'art, qui défend de violer les convenances reçues. Deux citoyens ennemis , deux orateurs rivaux s'attaquaient l'un l'autre sur tous les points, sur la naissance, sur l'éducation, sur la fortune , sur les mœurs ; et cette recherche entraînait des détails qui ne sont pas toujours bien nobles pour nous , vu la différence des temps et du langage , mais qui alors avaient leur effet.
L'apologie de Démosthène l'emporta. L'accusateur, n'ayant pu obtenir la cinquième partie des suffrages, fut exilé conformément à la loi. Le lendemain, comme il sortait de la ville , Démosthène accourut sur ses pas avec quelques amis. Eschine crut que , non content de l'avoir fait bannir, son rival en voulait à sa vie , et se cacha pour se dérober à sa poursuite. Mais Démosthène ayant découvert sa retraite , lui offrit sa bourse et le crédit de ses amis pour s'établir où il voudrait. Alors Eschine , pénétré plus que jamais de son malheur, s'écria : Comment ne pas regretter une ville où je laisse de tels ennemis ! Il se relira à Rhodes, où il fonda une école d'éloquence. Il lut aux Rhodiens assemblés son discours et celui de son adversaire. Le premier fut fort applaudi , et les auditeurs s'étonnaient de ce qu'il avait été vaincu avec un discours si éloquent. Vous cesseriez, ô Rhodiens ! d'être étonnés j leur dit-il, si vous eussiez entendu parler Démosthène. 11 leur lut ensuite le discours de son r-ival , et comme celle lecture excitait un enthousiasme universel , il s'écria , en s'interrompant : Qu auriez-vous
DéMOSTOÉ.IE. 71
donc fait , ô Rhudiens ! si vous eussiez entendu rugir ce lion terrible t Eschinc mourut à Rhodes , à l'âge de 7') ans.
Revenons à Démoslhène. Peu de temps après son triomphe sur Eschinc , il fut condamné pour s'être laissé corrompre par un gouverneur macédonien , nommé Ilarpalus. Démoslhène était coupable, si l'on en croit le discours de Dinarque, son accusateur; mais Pausanias le justifie, et Démoslhène lui-même, après s'être enfui de sa prison , protesta toujours de son innocence dans les lettres qu'il écrivit au peuple d'Athènes.
La mort d'Alexandre lui ouvrit une nouvelle carrière : il quitte sa retraite, court de >illc en Aille, soulève les peuples contre la Macédoine , et se joint partout aux ambassadeurs de sa patrie. Son zèle fut récompensé par un prompt rappel. Il rentra dans Athènes au milieu de la joie publique , et s'estima plus heureux qu'Alcibiadc , puisque , sans armes et sans violence , il ne devait son retour qu'à la volonté libre de ses concitoyens. Mais bientôt Antipatcr termina par une victoire la dernière guerre du patriotisme. La mort de l'orateur fut ordonnée et les Athéniens la prononcèrent. L'orateur sortit de la ville avec quelques amis condanmés comme lui , au nombre des(pjels était le célèbre Ilypéride. Il passa seul dans l'Ile de Calauric , et se réfugia près du sanctuaire de Neptune. Un ancien acteur nommé Archias, devenu satellite d'Antipater, accourut avec quelques soldats pour se saisir de l'orateur, et voulut d'abord le tirer de son asile par de fausses promesses. Démostîiène, faisant semblant d'y ajouter foi , demanda quelques instants pour écrire, et ap|)li(jua sur ses lèvres un stylet empoisonné; puis s'avançant vers les soldats, il leur livra son corps expirant.
Les Athéniens érigèrent à Démoslhène une statue, avec cette inscription : Démoslhène , si tu avais eu autant de force que d^ éloquence , jamais Mars te Macédonien n'aurait triomphé de In GrJce.
Outre les discours contre Philippe cl celui sur la Couronne, Démoslhène en a fait beaucoup d'autres qui sont dignes de lui, que l'on ne connaît pas assez, et qui, selon Maury, devraient être lus et étudiés par les gens de lelties et par les orateurs cliiélicns.
En tout, il reste de lui soixante discoui-s, soixanle-cinq introductions et six lettres, qu'il écrivit au peuple d'Athènes pendant son exil. De ces discoui-s, il y en a dix-sept dans le genre délibératif, traitant des affaires dcr la républi(pie dans h' sénat ou dans les assembb'-es du peuple; cpiaranle-deux dans le genres judiciaire, dont douze ont rapport à d«'s intérêts publics et trente à des intérêts privés; deux discours d'apparat, qu'on iloule être sortis (ksa |)hnne.
72 ÉLOQUENCE GHECQUE.
En général , on admire dans Démoslhène le plan , la suite , l'économie du discours ; la force des preuves , la solidité du raisonnement; la grandeur, la noblesse du sentiment et du style, la vivacité des tours et des figures, un art merveilleux de faire paraître dans tout leur jour les matières qu'il traite , d'amener ses auditeurs dans son parti en profitant habilement de leurs dispositions. Son style se distingue par la force et la concision. « Il se sert de la parole , dit Fénelon , comme un homme modeste de son habit, pour se vêtir et non pour se parer. » S'il y a quelque chose à critiquer dans son admirable éloquence, c'est de manquer de douceur et de grâce, et d'avoisiner quelquefois la sécheresse et la dureté. Denys d'Halicarnasse prétend qu'il contracta cette manière en imitant celle de Thucydide , qu'il avait pris pour modèle. Il ne possédait pas non plus le talent de la plaisanterie. Mais ces légers défauts sont plus que compensés par cette éloquence mâle et vigoureuse qui entraîna ceux qui purent l'entendre, et qui aujourd'hui encore, à la simple lecture, excite de vives émotions.
On rapporte que son action et son débit étaient pleins de feu et de véhémence , et le ton général de sa composition dispose à le croire. Si l'on juge de son caractère par ses ouvrages , ils annoncent plus d'austérité que de douceur ; ses discours contre ses ennemis le montrent quelquefois un peu trop dominé par le sentiment de la haine ^ Mais il avait à un haut degré toutes les vertus d'un grand citoyen, et l'on voit que son génie s'inspirait en particulier d'un ardent amour pour la gloire et pour la liberté de son pays.
Voici encore quelques traits de ce grand orateur. Ses ennemis lui reprochaient que ses discours sentaient l'huile : « On voit bien que les vôtres ne vous ont pas tant coûté , leur répondait-il. »
On lui demandait un jour : Quelle est la partie la plus importante de votre art? — L'action, répondait-il. — Quelle est la seconde? — L action. — La troisième? — Encore Tac^ton; jusqu'à ce qu'on eut cessé de l'interroger. Il ne se regardait point comme le plus habile dans cette partie. Quel est, lui demandait-on, le plus grand orateur de vous ou de Callistrate? — Moi, quand on me litj dit-il; Callis- Irate , quand on l'entend.
i On a remarqué que dans le grand nombre de ses discours aucun n'est apologétique. Son caractère âpre et violent le perlait au rôle d'accusateur. Insulté et frappé au visage par Midias, citoyen riche et insolent, il attaqua son ennemi devant le peuple par une invective admirablement raisonnée; puis il en abandonna la poursuite pour quelques milliers de drachmes. l'eu de temps après , blessé de plusieurs coups à la tète , il obtint encore un dédommagement pécuniaire ; ce qui faisait dire a Eschiue : • Que sa télc était d'un eiicpllent produit, et lui rapportait plus qu'une bonne ferme. •
LYCIRGUE. 75
Lycurgnc (405 — 528).
Plusieurs orateurs se signalaient à la tribune et au barreau en même temps qu'Eschine et Démosthène. Les plus remarquables furent Lycurgue, Ilypéride, Dinarque , Démade et Pbocion.
Lycurgue fut célèbre par ses talents ; il le fut davantage encore par ses vertus. Sa probité lui fit déférer, par les Athéniens, différentes magistratures, qu'il sut gérer avec gloire. Nommé trésorier de l'Etat, on le vit, pendant quinze années, administrer plus de 18,650 talents , avec une intégrité dont Aristide seul avait donne l'exemple avant lui.
Passionné pour la gloire de sa patrie, Lycurgue seconda en toute occasion les efforts de Démosthène pour traverser les projets de Philippe. Il parcourut avec lui le Péloponèse, où il avait été envoyé en ambassade , et il ne travailla pas moins efficacement que son collègue à susciter des ennemis au roi de Macédoine,
Mais , il faut l'avouer , son caractère ardent poussait tout à l'excès , et répandait sur ses vertus mêmes une teinte d'amertume et d'austérité. Sa rigueur était extrême , et sa probité sévère dégénérait souvent en rudesse. On disait des lois qu'il proposait , comme de celles de Dracon , qu'elles étaient écrites avec du sang. Il était inexorable et inflexible envers les coupables. Aussi sévère, au reste, envers lui-même qu'envers les autres, il mérita la réputation de juste. Plus d'une fois les Athéniens s'en rapportèrent à son sentiment, et sanctionnèrent des décrets uniquement parce qu'ils étaient proposés ou ai)j)uyés par Lycurgue. Son autorité était d'un si grand poids, qu'un accusé se regardait comme absout s'il obtenait son suffrage ; et le peuple d'Athènes, si jaloux de ses droits et de sa liberté, approuvait en lui des actions qui, de la part de tout autre, auraient passé pour tyranni(pics. IVous n'en citerons qu'un exem|)le, qui jjrouve tout à la fois et la nature de son caractère et la déférence que le peuple avait pour lui.
Le philosophe Xénocrale de Chalcédoine, un des successeurs de Platon, était si pauvre, malgi'é sa célébrité, qu'il n'avait pu payer la taxe mise sur les étrangers, laquelle était de la modique somme de douze drachmes. L'exacleur des deniers piildics l'avait arrêté, et le traînait im|)itoyablement en prison. Lycurgue passe, voit le philoso[)he entre les mains du publicain, et saisi d'indignation , il fiappe celui-ci de son bâton, rend In liberté à Xénocrate, et, de sa propre autorité, traîne le fermier lui-même en prison,
en lui reprochant de n'avoir pas su respecter, dans un illustre étranger, la science jointe à la vertu. Cet acte, un peu arbitraire , n'excita que de l'enthousiasme parmi le peuple.
Lycurgue vécut jusqu'à l'âge de 83 ans. 11 mourut 528 ans avant J.-C.
Des quinze discours qu'il avait composés, un seul subsiste aujourd'hui.
La manière de cet orateur, selon Denys d'IIaïicarnasse, est, en général , grave et sententieusc. Son style, haché et décousu, est dénué de grâces ; il participe de la rudesse et de l'âpreté qui constituaient le fond du caractère de l'auteur. L'amour de la vérité et de la franchise y éclatent de toutes parts. Ses raisonnements sont pressants; ils portent la conviction dans l'âme de l'auditeur. C'est principalement par sa véhémence qu'il peut servir de modèle.
Hypéridc ( . . . — 322 ).
Hypéride était Athénien de la bourgade de Colytte. Les leçons d'Isocrate et celles de Platon le formèrent à l'éloquence. Elle devint comme héréditaire dans sa famille , car il eut deux fds , Glaucippe et Alphinus, qui se distinguèrent également par leurs talents oratoires. Hypéride commença sa carrière par composer des plaidoyers pour de l'argent. Il ne monta à la tribune que lorsqu' Alexandre tourna ses armes contre les Grecs.
Il fut du nombre des orateurs qui périrent misérablement par les ordres d'Antipater. Ce roi ayant sommé les Athéniens de lui livrer leurs démagogues , et le peuple ayant eu la faiblesse d'y consentir , Hypéride se réfugia dans l'île d'Egine et dans le temple de Neptune. Archias, officier d'Antipater, l'y poursuivit, l'arracha de la statue même du dieu, qu'il tenait embrassée , et le conduisit à Corinthc, où se trouvait le roi. Celui-ci fit appliquer Hypéride à la question , pour lui extorquer les secrets du gouvernement de sa patrie; mais l'orateur courageux se coupa la langue avec les dents , afin de ne rien révéler.
Hypéride avait laissé cinquante-deux discours, dont aucun n'est parvenu jusqu'à nous. Il ne nous reste que deux courts fragments. Celui de l'oraison funèbre des citoyens morts dans la guerre de Lamia mérite d'être rapporté. (Voir, comme sujet de comparaison, le discours de Lysias , page 25 , et celui de Périclcs que nous citerons plus loin.)
HYPÉniDE. 75
c II est bien difficile , sans doute , de consoler ceux qui ont été frappés d'un pareil malheur : la douleur ne se calme ni par des discours , ni par des lois. La nature seule et l'amitié que l'on avait pour ceux qu'on a perdus, peuvent mctlre un terme à nos pleurs. Cependant il faut prendre une noble confiance en leur sort, et au lieu de nous abandonner à l'excès de la tristesse , parlons plutôt de la manière glorieuse dont ils ont quitté la vie , et des vertus qu'ils laissent après eux. Leurs actions doivent exciter nos éloges plutôt que nos larmes. Si ces héros ne sont point parvenus à une longue vieillesse, qui aurait été terminée parla mort, ils ont obtenu une gloire qui ne vieillira jamais, et ils ont atteint le comble de la félicité. Ceux d'entre eux qui sont morts sans enfants, laissent |)our postérité leurs belles actions, qui seront célébrées par tous les Grecs. Ceux qui ont laissé des enfants après eux, leur ont en même temps laissé pour tuteurs la bienveillance et la reconnaissance de la patrie. Disons plus , s'il en est de celui qui est mort comme de celui qui n'est point né , ceux que nous pleurons sont affranchis des maladies, des chagrins, et de tous les maux qui affligent la vie des mortels : et s'il est encore aux enfers quelque sensibilité; si, comme nous n'en doutons point, la divinité prend encore quelque intérêt à l'homme , nous devons croire que ceux qui ont perdu la vie en volant au secours dos autels et du culte des dieux , recueilleront les elfe ts de leur protection particulière. »
Le talent d'IIypéridc était si estimé de ses contemporains, (ju'ils l'égalaient à Démoslhènc ; plusieurs même le mettaient au-dessus.
Cet orateur, au jugement de Denys (rilalicarnasse , vise bien à son but; il surpasse tous les orateurs par l'adresse et la disposition de ses preuves. Jamais il ne perd son sujet de vue ; il eu saisit toutes les circonstances; il s'y attache, et déploie une profonde intelligence, assaisonnée d'une foule de grâces. Lors même qu'il parait le plus simph;, il ne manque point de véhémence, et ce qu'il faut le |)lus imiter en lui, c'est la netteté de ses narrations, leur juste proportion et les transitions par lesquelles il revient à son sujet.
Inférieur à Lysins pour le choix de», expressions, il l'emporte sur lui |)ar la disposition de son sujet. îi'.es narrations sont variées; tantôt il suit l'ordre naturel des faits, tantôt il remonte de la fin au commcncemnil. Il ne se contentn pas il'un seul enthyniriue p(»ur établir ses preuves , il les étend par des urgumenls démonstratifs.
Ciccron , dans son premier livre de VOrateur, donne à Hypéride et à Démoslhène la palme sur tous les autres orateurs pour l'art de proposer des lois, de traiter de la guerre, de la paix, des alliances , des contributions , du droit des nations en général et en particulier.
Dans le troisième livre du même ouvrage, Cicéron attribue l'invention ingénieuse à Hypéride , l'harmonie des mots à Eschine , la véhémence à Démosthène : Suavitatem Isocrates , subtilitatem Lysias , acumen Hyperides, sonitum Eschines, vim Demosthenes habuit.
Dinarquc (360 — 290).
Dinarque avait composé , sur des matières publiques et sur des causes particulières, des discours nombreux, et qui lui ont mérité un rang distingué parmi les orateurs de cette époque. Il n'en reste que trois , contre Démosthène , contre Aristogiton , contre Philoclès.
Le style de Dinarque tient le milieu entre la grâce de Lysias , la finesse et la subtilité d'Hypéride , la magnificence et la véhémence de Démosthène. Il a cherché à les imiter tous les trois , et il est resté au-dessous de chacun d'eux. Néanmoins, il a de l'élévation et de la force , et il ne manque point de grâce. Ses contemporains l'appelaient le Démoslhène d'orge , pour faire sentir qu'il y a autant de différence entre ces deux orateurs , qu'entre l'orge et le pur froment. Hermogène reconnaît dans Dinarque un orateur politique , recommandable par sa clarté , et que son amour pour la vérité rend persuasif; il a du nerf et une certaine aspérité , soit dans l'invention , soit dans la manière de présenter ses raisonnements. Dans tout ce qui concerne la diction , comme les figures , les membres de phrase, l'arrangement des mots, les repos, le nombre oratoire, il a beaucoup de véhémence et même de rudesse. Il en résulte que son style n'est pas assez châtié , et qu'il parait plus véhément qu'il ne l'est en effet.
Démade (... — 519].
Né sans fortune, fils d'un simple matelot, rameur lui-même, Démade, par la force de son génie, parvint à la gloire de rivaliser avec Démosthène. On ignore et l'époque de sa naissance et les moyens par lesquels il put recevoir l'éducation nécessaire pour
DÉMADE. 77
devenir orateur ; car il ne faut point croire qu'il ne dut ses talents qu'à la nature. On prétend que ce fut en entendant discourir Platon qu'il fut entraîné vers l'cloqucncc, et que depuis ce temps il se livra avec ardeur à l'étude. Il s'attacha au parti des rois de Macédoine et conseilla plus d'une fois aux Athéniens de se soumettre à leur puissance. Il s'élevait souvent contre Démoslhène, cl si celuici conseillait la guerre , Démadc conseillait la paix. Les saillies et les bons mots qui lui échappaient fréquemment , l'avaient rendu fort agréable au peuple , quoique d'ailleurs il fut méprisé à cause de la dissolution de ses mœurs.
C'était surtout en improvisant que brillait le talent particulier de Démade ; il était alors éblouissant, rapide, invincible; ses discours, faits sans préparation et dictés par la circonstance, l'emportaient sur les méditations de Démoslbènc. Tliéo|)hrastc avait une si haute idée de son éloquence, qu'un jour interrogé sur ce qu'il pensait des orateurs Démosthène et Démadc : c Le premier, répondit-il , est digne de la république ; le second est au-dessus d'elle. »
Pl)ilippc, vainqueur à (Ihéronée, se livrait à des excès de joie ridicules; Démadc, qui l'accompagnait, osa lui dire: t Eh ! prince, loi-sque la fortune vous donne le rôle d'Agamemnon , ne rougissezvous pas de jouer celui de Thersitc? » Cette parole ouvrit les yeux au roi de Macédoine, et le fit rentrer en lui-môme. Loin d'en vouloir à Démadc, il lui sut gré de sa franchise, et l'invita à diner avec lui. L'orateur répondit à l'invitation par ces vers imités d'Homère :
Eh 1 quel mortel pourrait, respectant l'équité, De vos festins bruyanLs partager la galté, Quand ses plus chers amis , traînés en esclavage , N'offrent à ses regards qu'une cruelle image'
( Odyssée , chant x, v. 383. )
Le roi lui accorda sur-le-champ la liberté de deux mille prisonniers, et permit aux Athéniens d'enlever leurs morts et de leur donner la sépidture.
Sur un faux bruit répandu de la mort d'Alexandre, déjà les Athéniens se livraient à la joie. Pour en modérer les transports imprudents , Démadc leur dit : Alexandre n'est point mort , Athéniens; s'il l'était, tout$ la terre eût senti l'odeur de son cadavre.
Dénoncé de toutes parts au peuj)le,à cause de son att.ichrmentau parti macédonien, il descendit de la tribune, en disant aux Athéniens : • Puisque vous n'êtes point maîtres «le vous-mêmes, vous ne
le serez pas non plus de moi. » Il quitta l'Attique et se retira en Macédoine , auprès d'Antipaler et de Cassandrc.
Démade était fort intéressé. Antipater disait de lui que de deux hommes auxquels il offrait des présents, il ne pouvait ni rien faire accepter à l'un (c'était Phocion) , ni satisfaire la cupidité de l'autre.
Il ne nous reste aucun discours de Démade.
Phocion (400 — 517).
Phocion , né dans une condition commune , mais formé par une éducation généreuse, par les leçons de Platon et de Xénocrate, habile général, orateur éloquent, philosophe d'une morale et d'une probité sévères, fut le dernier grand homme qui ait illustré la république d'Athènes. Sa mort est comparable à celle de Socrate , et l'on peut dire qu'il l'emporte de beaucoup sur lui par sa conduite publique et particulière, par sa gravité, par sa constance , par la pratique austère des plus rigides vertus. On ne peut du moins lui reprocher, comme au fils de Sophronisque, d'avoir déshonoré la dignité de sage par de plates bouffonneries; et la pureté de ses mœurs fut respectée par la calomnie même. L'éloquence de Phocion fut l'image de son caractère. Aussi modeste à la tribune que dans sa vie privée , il haranguait avec ce ton ferme et imposant qui sied à la vertu ; sa seule présence persuadait : la réputation de sa probité était son premier exordc et la preuve la plus convaincante de la justice du parti qu'il allait embrasser. Les mains recouvertes de son manteau , il parlait avec une tranquillité de visage imperturbable, sans se livrer aux gestes passionnés des orateurs qui neveulent que séduire ; il recherchait la brièveté des discours autant que les autres s'étudient à faire des périodes pompeuses. De tous ses adversaires, c'était celui que Démosthène craignait le plus , et quand il le voyait monter à la tribune après lui , il avait coutume de dire : Voilà la hache qui va saper tous mes discours.
Il ne craignait point de dire aux Athéniens des vérités dures , mais utiles , et le respect que commandait sa vertu enchaînait l'impatience d'un peuple orgueilleux , corrompu par la flatterie de ses orateurs. Longtemps Phocion s'opposa aux efforts de Démosthène et chercha à reculer la guerre que celui-ci voulait allumer. Un jour qu'il avait éclaté en reproches violents contre le peuple : Prenez gardcy lui dit Démosthène , les Athéniens vous tueront dans un moment de délire. — Et vous dans un moment de bons sens , répondit Phocion. Dans un de ses discours, il est tout à coup inter-