‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 14 sur 89 · PHOCION · texte numérisé non relu

PHOCION

rompu par un de ces sycophantes qui avaient coutume de faire retentir rHéliéc de leurs dénonciations. Eh quoi ! vous osez, Phocion, vous opposer à ta guerre , lorsque les Athéniens ont déjà les armes à la main! — Sans cloute, lui i-épondit-il, et cela quoique je sache que si la guerre a lieu je régnerai sur toi, et toi sur moi pendant la paix. La guerre étant résolue, et Dcmosthène proposant d'en écarter le théâtre de l'Attique. // ne s'agit point, lui dit Phocion, d'examiner en quel lieu nous combattrons , tuais par quel moyen nous serons vainqueurs. Si nous triomphons, la guerre alors sera loin de nous; mais si nous sommes vaincus , le danger sera partout.

Après la perte de la bataille de Chéronée , créé stratège , et placé à la tête du gouvernement , comme le seul capable de le conduire avec sagesse et fermeté, il sauva les restes de la république athénienne, en conseillant à ses concitoyens de se soumettre aux conditions modérées qu'offrait le vainqueur. Démade ayant proposé aux Athéniens de demander à Philippe d'être compris dans l'alliance générale que ce prince faisait avec tout le reste de la Grèce , Phocion s'y opposa , dans la crainte de compromettre la gloire de sa patrie, et jusqu'à ce que l'on sût ce que Philippe exigeait des Grecs.

A la nouvelle de la mort du roi de Macédoine, les Athéniens, sur la proposition d'un de leurs orateurs, allaient ordonner des fêtes solennelles , Phocion s'y opposa avec vigueur et fit tous ses efforts pour empêcher les Athéniens de se déshonorer, en consacrant leur joie par un décret.

Alexandre eut une estime particulière pour Phocion , et voulut s'unir à lui par les liens de l'amitié et de l'hospitalité. Ce fut à sa sollicitation et à ses prières que ce prince accorda la paix aux Athéniens , qui l'avaient irrité en prenant les armes après la mort de Philippe.

Vainqueur des Perses, Alexandre commença à retrancher de ses lettres le salut de politesse usité par les Grecs , mais il le conserva toujours pour Phocion et pour Antipater. Des ambassadeurs vinrent un jour lui apporter, de la part d'Alexandre , un présent de cent talents. Phocion leur demanda avec surprise, pourquoi de tant d'Athéniens qui pouvaient mériter les bienfaits du roi , il était le seul sur lequel Alexandre eût jeté les yeux. C'est^ lui répondirent les envoyés , qu'il vous regarde comme le seul homme vertueux. — Qu'il me permette donc de continuer à l'être, répondit Phocion , en refusant les richesses qu'on lui offrait. Les envoyés, étonnés de la simplicité de sa maison, plus étonnés encore de voir sa femme pétrir le pain et Phocion lui-même tirer de

l'eau d'un puits et venir leur laver les pieds , regardant comme injurieux pour le roi d'avoir un ami qui vivait dans une si grande pauvreté, insistèrent et se fâchèrent presque de son refus. Alors Phocion , leur montrant un vieillard pauvre et revêtu d'un manteau sale et déchiré, leur demanda s'ils l'estimaient moins que cet homme. Les envoyés lui témoignèrent combien ils étaient éloignés d'une pareille comparaison. Eh bien, reprit-il, cet homme vit encore plus simplement que moi, et se trouve satisfait. Si j' acceptais les dons d'Alexandre, ou il faudrait que je possédasse tant de ri" chesses sans en faire usage , ou si fen usais , j'exciterais contre lui et contre moi les calomnies du peuple. Les cent talents furent reportés à Alexandre , qui , surpris et piqué de n'avoir pu rien faire accepter au vertueux Phocion, lui écrivit : Je ne puis regarder comme amis ceux qui refusent mes largesses. Phocion lui demanda, au lieu d'argent , la liberté du sophiste Echecratide , d'Athénodore d'Imbos , et des deux Rhodiens Déraarate et Sparton , qui , sur le simple soupçon de sentiments trop libres , avaient été arrêtés et conduits dans les prisons de Sardes. Alexandre les fit relâcher à l'instant, et envoyant Craier en Macédoine, lui ordonna de faire remettre au pouvoir de Phocion l'une de ces quatre villes d'Asie qu'il voudrait choisir : Chio, Gergethe , Mylasse, Elaïa. Mais Phocion n'en accepta aucune , et Alexandre mourut quelque temps après.

Il n'est point, pour l'homme qui entreprend de marcher dans le sentier pénible de la vertu, de soutien plus puissant qu'une épouse vertueuse. Phocion eut le bonheur de trouver dans la sienne une âme forte et sublime, toujours à la hauteur de sa philosophie, un modèle de sagesse , de frugalité , de modestie : les belles actions de son époux étaient sa parure, et le travail des mains ses plaisirs. Compagne des vertus de son époux , elle partagea la considération que les Athéniens avaient pour ce grand homme ; elle partage aussi le respect que la postérité a pour lui.

Un jour un acteur, qui devait jouer le rôle de reine , refusait de paraître sur la scène, sous prétexte qu'il n'avait pas un assez grand nombre de suivantes. Le chorègc Mélanthius , indigné , le poussa jusqu'au milieu du théâtre , en s'écriant : Eh quoi! misérable, il te faut plusieurs suivantes ! ne vois-tu pas la femme de Phocion sortir tous les jours avec une seule ? veux-tu corrompre nos épouses par ton luxe? Le théâtre à ces mots retentit d'applaudissements , hommage éclatant rendu à la vertu modeste.

Aucun des discours de Phocion n'est parvenu à la postérité : il est même probable que cet orateur n'écrivit jamais rien , et qu'il

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