‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 15 sur 89 · PHOCION · texte numérisé non relu

PHOCION

parlait, en toute occasion, d'abondance , plus jaloux de dire des choses sensées que des phrases élégantes. Néanmoins, la grande quantité de réparties heureuses, de saillies vives et spirituelles, de maximes profondes que les auteurs rapportent de lui , prouve que son éloquence imprimait dans les esprits des traits pénétrants et durables. Peu jaloux du suffrage de ses auditeurs, il regardait même leurs applaudissements comme suspects. Un jour que le peuple battait des mains à l'un de ses discours : Me serait-il échappé quelque sottise, demanda-t-il à un de ses amis, les Athéniens m'applaudissent ?

Lcoslhène , orateur assez estimé de ce temps , parlait au peuple avec une confiance et un orgueil intolérables. Jeune homme, lui dit Phocion , vos discours ressemblent aux cyprès , dès qu'ils sont grands, ils ne portent plus de fruits. Comme il s'opposait toujours à la guerre, Ilypéride lui demanda : Quand donc conseillerezvous aux Athéniens de se mettre en campagne? — Lorsque je verrai, répondit-il, les jeunes gens vouloir rester à leur poste, les riches contribuer, les orateurs cesser de piller le trésor public.

Ce même Léoslhcne, élu général après la mort d'Alexandre, remporta quelques avantages sur les Thébains , repoussa Antipater et le força de se renfermer dans les murs de Lamia. Mais il fut tué près de cette ville. Alors les citoyens les plus sensés voulaient donner le commandement des armées à Phocion. Ses ennemis, craignant qu'il ne mît fin à cette guerre , apostèrcnt un homme du vulgaire et peu connu , qui , se levant tout à coup , se mit à dire : Ami et condisciple de Phocion, je vous prie , Athéniens , de ne pas exposer au sort des combats un homme tel que vous ne pourriez en trouver un autre. Phocion , surpris , se leva et déclara que , loin d'être l'ami et le condisciple de cet homme, il ne le connaissait même pas ; mais, ajouta-t-il, puisqu'il prend si vivement mes intérêts, il mérite de devenir mon ami dès ce jour.

Nous pourrions facilement ajouter une foule d'anecdotes sur Phocion ; on les trouvera dans Plutarque , qui s'est attaché à le peindre sous le rapport de son caractère particulier et de sa vie privée. Partout il nous fait admirer la probité, la constance et l'égalité d'âme de ce grand homme.

Tant de vertus eurent le sort qu'elles auront toujours, quand une multitude insensée tiendra les rênes du gouvernement. Phocion, pour n'avoir point voulu trahir et livrer Nicanor, qui s'était confié à sa foi, devint suspect aux Athéniens. L'orateur Agnonide osa l'accuser de trahison. Phocion, cédant à la fureur du peuple, se retira de la ville accompagne de quelques amis, parmi lesquels on distin-

guait l'orateur Dinarque , d'un âge très-avancé. Il se réfugia auprès de Polypcrchon , lieutenant de Cassandre , roi de 3Iacédoine. Agnonide et Arcliestrate l'y poursuivirent et vinrent solliciter Polypcrchon de le remettre au pouvoir des Athéniens. Le Macédonien, qui désirait depuis longtemps perdre cet homme vertueux , dont les talents étaient un obstacle à son ambition , permit à ses ennemis de parler contre lui, en présence du roi. Lorsque Phocion voulut répondre, on lui imposa silence à plusieurs reprises ; il fut livré à ses accusateurs, et Clitus fut chargé de le conduire à Athènes, moins pour s'y justifier que pour y subir la mort, à laquelle il s'était condamné d'avance. L'assemblée qui devait le juger fut extrêmement tumultueuse ; un ramas d'étrangers et d'esclaves y poussaient des cris séditieux contre les accusés.

Quelques hommes , assez courageux pour braver la fureur de cette multitude forcenée , ayant voulu parler en faveur de Phocion et de ses amis , on refusa de les entendre, on les menaça de les lapider, on les contraignit à se retirer. Enfin , Phocion lui-même se présentant à la tribune , demanda au peuple si son intention était de le faire mourir injustement ou avec justice. Avec justice ^ répondit quelqu'un. — Eh bien ! comment pourrez-vous nous juger, si vous refusez de nous entendre? On ne l'en écouta pas davantage. Alors voyant que ses ennemis l'emportaient , il se présenta de nouveau à la tribune : Je m'avoue coupable, dit-il, et je me condamne moi-même à la mort pour le prix des services que j'ai rendus pendant mon administration. Mais ces hommes, Athéniens, quel crime peut-on leur imputer? — Ils sont tes amis , reprit alors un de ces monstres sanguinaires et féroces, tels qu'on en voit dans toutes les révolutions. Phocion se tut et se retira. Comme on le conduisait en prison avec ses prétendus complices , un de ses ennemis vint lui cracher au visage. Il se contenta de dire aux magistrats : Personne ne réprimer a-t-il Vinsolence de cet homme? Tandis que les autres pleuraient et se livraient à toutes les expressions de la douleur et du désespoir, le cahue et la tranquillité ne l'abandonnèrent point. Il marchait avec la dignité d'un triomphateur. En entrant en prison, Thudippe, un de ses amis, voyant que l'on pilait de la ciguë , se mit à verser des larmes et à se récrier sur l'injustice de la mort qu'on leur préparait. Eh quoi ! reprit Phocion en l'interrompant , regardes-tu comme peu glorieux de mourir avec Phocion? Comme on lui demandait ce qu'il voulait que l'on dît de sa part à son fils Phocus : QuHl pardonne ma mort aux Athéniens. Nicoclès , le plus cher de ses amis , lui demanda à boire la ciguë avant lui. — Qu oses-tu exiger, Nicoclès , lui répondit-il,

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tu veux donc me causer une douleur bien profonde? mais puisque je ne t'ai jamais rien refusé durant ma vie, je veux bien encore ("accorder cette dernière preuve de ma tendresse. Lorsque ses amis eurent bu la coupe fatale , le poison vint à manquer, et le geôlier protesta qu'il ne préparerait point de ciguë qu'on ne lui eût payé une somme de douze drachmes. Après avoir attendu quelque temps, Pliocion fil venir un de ses amis et le pria de donner pour lui les douze drachmes au geôlier, ajoutant que , chez les Athéniens , la mort même ne se donnait pas gratuitement.

La fureur du peuple poursuivit jusqu'à son cadavre; on le priva des honneurs funèbres , on le jeta hors du territoire de l'Allique. Une pauvre femme de Mégare recueillit ses restes, leur rendit les derniers devoirs et déposa ses cendres auprès de son foyer, en disant : 0 foyer chéri î je te confie les restes d'un homme vertueux ; conserve-les pour les rendre au tombeau de ses ancêtres , lorsque les Athéniens auront recouvré l'usage de la raison.

Ils ne tardèrent pas à sentir toute l'étendue de leur faute. La suite des événements leur apprit de quel génie protecteur ils s'étaient privés. Le peuple, toujours extrême dans ses regrets comme dans sa haine, lui éleva une statue d'airain et poursuivit ses accusateurs. Agnonide fut condamné à mort et subit la peine de son crime.

Telle fut la fin de Phocion : elle rappela celle de Socrate, elle imprima une tache indélébile sur les Athéniens. Avec lui disparurent les vertus , les talents politiques , la liberté et la véritable éloquence.

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