‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 2 sur 89 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

IDÉE GÉNÉRALE DE l'ÉLOQUENCE PRIMITIVE.

L'histoire de l'Eloquence date des premiers âges du monde. Les liommes ayant reçu le langage pour se communiquer leiu's pensées , durent chercher à s'en servir pour dominer leurs semblables par la persuasion. Leur éloquence même devait être passionnée. Vivement frappés à la vue des objets propres à exciter la surprise et l'admiration , ils s'exprimaient avec enthousiasme, se livraient à des mouvements impétueux et avaient recours à des ligures animées, à des métaphores hardies qui peignaient leurs pensées, et les jetaient comme des traits dans l'âme de leurs auditeurs. Tel fut, en effet, le caractère des peuples enfants; tel est encore aujourd'hui celui des tribus sauvages. La nature leur inspire une éloquence figurée et hardie qui mérite quelquefois l'admiration des peuples civilisés; mais elle est mêlée de beaucoup de défauts.

ÉfcOQUENCE GRECQUE.

Elle ne consiste que dans des traits isoles , que défigurent lu grossièreté du langage et le désordre des pensées. Nous ne nous arrêterons donc pas à cette éloquence des premiers temps, qui d'ailleurs ne pouvait avoir une grande influence chez des hommes pour lesquels la loi presque toujours était la force. Les premiers empires qui s'élevèrent dans le monde, ceux d'Assyrie et d'Egypte , ne furent pas non plus très-favorables au talent de la parole. Dans ces états despotiques , le grand nombre était accoutumé à une aveugle soumission : c'était la crainte et non la persuasion qui les faisait agir ; l'orateur était entravé , et par conséquent il ne pouvait s'élever à une grande hauteur, ni exercer cet empire que lui donne le génie dans les gouvernements où il jouit de sa liberté et de son indépendance.

Avant la naissance des républiques de la Grèce , on aperçoit à peine quelques traces d'éloquence, considérée comme étant l'art de la persuasion ; mais ces républiques lui ouvrirent un vaste champ. Cette brillante période de l'éloquence chez les Grecs a toujours été l'objet de l'admiration des connaisseurs.

IDÉE GÉNÉRALE DE l'ÉLOQUENCE GRECQUE.

De toutes les républiques de la Grèce , Athènes fut de beaucoup la plus renommée pour l'éloquence, ainsi que pour tous les autres arts. Le peuple d'Athènes était vif et ingénieux , exercé aux affaires, instruit par le spectacle des révolutions soudaines et fréquentes auxquelles son gouvernement était sujet. Ce gouvernement était essentiellement démocratique : le corps entier du peuple formait la législature. 11 y avait, à la vérité, un sénat compose de cinq cents membres; mais l'assemblée du peuple décidait de tout en dernier ressort. Là , les affaires se traitaient par le raisonnement et le discours; on y apprenait à discuter les intérêts, à manier les passions d'une assemblée populaire. C'est là qu'on faisait des lois 5 qu'on déclarait la paix ou la guerre , qu'on cherchait les hommes appelés aux magistratures. Il est évident qu'une telle constitution invitait à étudier l'art de l'éloquence , comme le plus sûr moyen d'acquérir de l'influence et du pouvoir. L'assemblée du peuple était une arène, où d'ambitieux démagogues, des orateurs corrompus étaient aux prises avec des citoyens vertueux et animés d'un véritable patriotisme. Ils s'efforçaient également de gagner la bienveillance de leurs auditeurs , mais avec des vues et par des moyens différents. Les premiers, abusant du caractère léger, fac-

ÉLOQUENCE GHECQUE. 3

lieux , amoureux de la nouveauté qui dominait souvent les Athéniens , cherchaient à les chlouir et à les égarer par les prestiges d'une fausse éloquence ; ils excitaient leurs passions et les poussaient à des partis funestes; ils cherchaient, non à procurer le bien public, mais à satisfaire leur ambition ou leur cupidité. Les seconds, au contraire , négligeant la vaine pompe des mots , n'employaient que des arguments solides ; faisaient clairement connaître au peuple ses véritables intérêts; lui dévoilaient les intrigues et les projets coupables des citoyens pervers, les machinations de ses ennemis; l'effrayaient à l'aspect des dangers ; excitaient en lui le désir de la gloire ; ranimaient dans tous les cœurs l'amour de la patrie et de la liberté; et, par cette éloquence, forte des pensées et des preuves que la bonne cause fournit au génie, et entraînante par les sentiments profonds qu'il puise dans la vertu, ils le réveillaient de son engourdissement , exaltaient son courage et le rendaient capable des plus généreux sacrifices et des plus héroïques vertus. C'est ainsi que, dans les violents débats du vice et de la vertu, des factions et de la liberté, dans la vie active et la conduite des affaires, se formaient de grands orateurs, dont l'éloquence, née (lu besoin , rejetait toutes les pensées subtiles , tous les ornements recherchés , et ne se distinguait que par une manière solide , énergique , la plus efficace en un mot pour convaincre , intéresser , persuader.

L'éloquence se montrait donc puissante et hardie dans les assemblées politiques. Mais, en présence des juges, elle paraissait avec un front timide; elle ne pouvait déployer qu'une partie de ses forces. Les accusés devaient eux-mêmes défendre leur cause; ils ne pouvaient la confier à une bouche étrangère et plus exercée. 11 leur était également interdit de chercher à attendrir l'auditoire, et lorsqu'ils commençaient à se livrer à des mouvenients pathétiques, la voix d'un héraut les avertissait de développer avec calme leurs uu)yens de défense. Cependant on éludait en partie ces dispositions sévères. Les orateurs composaient souvent les plaidoyers de ceux (pii avaient des procès , et il était d'autant plus facile d'agir, malgré la défense de la loi, sur le cœur des juges, qu'ils étaient très-nombreux et formaient une espèce d'assemblée populaire. D'ailleurs un grand nombre de causes se portaient devant le |)(Miplt', et rélo(picnce judiciaire acquérait alors tous les puissants moyens de l'éloquence polilicpie.

Il était d'usage , à Athènes , de faire pronoiuer, dans une assemblée solennelle dos citoyens, l'éloge des guerriers morts pour

la défense de la patrie. Cette institution offrait aux orateurs une occasion de s'élever à la plus haute éloquence et de produire les plus étonnants effets. Ils inspiraient à tous le désir de la gloire , un courage héroïque , le mépris de la mort , en exaltant les hauts faits et le dévouement de ceux qui avaient versé leur sang dans les combats , et en faisant briller avec éclat les magnifiques honneurs décernés à leurs mânes. Mais lorsqu'ils s'adressaient aux enfants , aux épouses et aux mères des nobles victimes , ils versaient dans leur âme , non pas seulement des consolations , mais une joie mêlée d'enthousiasme et de fierté ; ils les élevaient audessus des sentiments de la nature , à la vue de cette gloire , de cette immortalité acquise aux objets de leur tendresse. Pour concevoir une idée de leur éloquence , il suffit de rappeler l'impression que fit Périclês, dans un, discours de ce genre; les mères et les femmes des guerriers coururent l'embrasser avec transport , quand il descendit de la tribune , et le reconduisirent en triomphe , en chargeant sa tête de fleurs.

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