‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 3 sur 89 · PREMIERS PROGRÈS DE L'ÉLOQUENCE GRECQUE · texte numérisé non relu

PREMIERS PROGRÈS DE L'ÉLOQUENCE GRECQUE

L'éloquence n'esl pas encore un art. — Premier éveil de la réflexion sur la puissance de la parole. — Les orateurs ont déjà l'esprit cultivé par diverses connaissances. — Cependant ils doivent leurs succès moins à l'étude fpi'aux inspirations de la nature. — C'est encore une époque de spontanéité.

Solon (t;40 — 559).

On peut considérer Selon conunc le plus ancien des orateurs (jui se sont distingués à .Vthèncs. Il s'était attiré l'esliine de ses concitoyens par ses connaissances , par ses talents et jiar ses vertus. Il fut le premier au(picl on donna le titre de sophiste, tilre alors honorable , et qui sif^niliait sage et savant. L'influence de son génie et de ses talents oratoires fut si puissante, tpren créant la république, il semble avoir créé un peuple nou\cau. Ce n'est que depuis lui que l'on voit Athènes s'élever par degrés à ce comble de gloire, qui la rendit en peu d'années la j)rcmicre ville du monde. Sohtn n'est pas seulement le fondateur du gouvernement des Alliénicns , il est liii^tiluteur de toutes leurs \citus. C'est lui qui, le premier, leur a enseigné la justice et la modération. C'est sa morale qui a jeté dans leurs cœurs les premiers germes de la pliilosophie. Cette troupe de séditieux, de brigands, d'assassins, (pii inlestaient rAtti(|ue , à sa ^oix , pose tout à coup les armes, se rassemble autour de lui , écoute a\cc avidité ses leçons , et s'empresse de les pratiijucr. La première étincelle de cette noble émulation pour la célébrité dans tous les genres, fut allumée par

Solon. Il prépara les triomphes de Marathon et de Salaminc ; il prépara aussi la naissance de tous les triomphes du génie , qui , par la suite, ont immortalisé le sol de l'Attique.

rislfstrate, etc. (vie siècle].

Pisistrate qui fut , dans sa jeunesse , le disciple et l'ami de Solon , devint bientôt après le tyran de sa patrie (561). Il n'employa d'abord pour la subjuguer que les armes d'une éloquence douce, insinuante, persuasive. Habitué à une profonde dissimulation, il sut déguiser avec une adresse extrême l'ambition dont il était dévoré sous le voile d'un patriotisme pur, de l'amour du peuple et de l'égalité. Plus d'une fois , Solon voulut démasquer sa perfidie, et garantir les Athéniens des pièges que leur tendait la feinte douceur de Pisistrate; l'art avec lequel celui-ci savait flatter la multitude, le charme qu'il répandait sur tous ses discours, triomphaient de la véhémence de Solon , qui souvent, il le faut avouer, aliénait les esprits par la dureté de ses reproches. Avec quelque force qu'il attaquât Pisistrate , jamais néanmoins celui-ci ne cessa d'avoir pour Solon tous les égards qu'il devait à son maître. Il est vrai aussi que rien ne fut plus doux que le gouvernement de cet usurpateur. Il conserva toutes les institutions de Solon. Ami des arts et des sciences, il embellit la ville d'Athènes de plusieurs monuments utiles ; il ouvrit le premier une bibliothèque publique et récompensa avec magnificence les savants et les artistes. La république ne s'aperçut qu'elle avait un maître que par le calme profond dont elle jouit sous sa domination. Il eût rendu les Athéniens heureux si ce peuple , inquiet et impatient du joug , eût été capable de goûter son bonheur. Deux fois Pisistrate fut chassé de l'Attique , et deux fois il y rentra, par force ou par ruse , avec l'autorité suprême.

Durant son règne et sous celui de ses deux fils , Hipparque et Hippias , l'éloquence publique eut peu d'occasions de se produire. Le gouvernement n'était plus entre les mains du peuple , et les intérêts de l'État n'étaient plus discutés à la tribune. Mais l'éloquence particulière, l'art d'écrire en prose, qui ne faisait que de naître , furent singulièrement cultivés. Héritier de la douceur de Pisistrate et de son goût pour les belles-lettres comme de sa puissance , Hipparque s'appliqua à faire fleurir les beaux-arts. Il était lui-même fort instruit; il aimait les poètes; Homère fut, pour ainsi dire, l'objet de son culte. Afin de répandre de plus en

TIIEMISTOCLE.

plus, parmi les Alhéniens, la connaissance des deux cliefe-d'œuvre de ce beau génie, il ordonna que tous les cinq ans les Rapsodes chanteraient alternativement l'Iliade et l'Odyssée durant les fêtes des grandes Panathénées. Cet usage subsistait encore du temps de Platon.

Ce goût des lettres devait servir bientôt à l'éloquence. La révolution opérée par la mort d'Hipparque et d'IIippias releva la tribune d'Athènes. Clisthènc , qui avait principalement contribué au rétablissement du gouvernement démocratique , fut sans doute un orateur distingué ; mais nous ne savons rien de particulier ni sur sa personne, ni sur le caractère de son éloquence.

Un disciple de Solon , Mnésiphilc de Pbréar, en Attique , se distinguait alors par la science, et brillait par l'élégance et la grâce dont il savait revêtir les matières abstraites de la philosophie, aux principes de laquelle il mêlait ceux de la science des gouvernements.

Depuis la révolution opérée par Clisthènc , le gouvernement d'Athènes jouit de quelques années de tranquillité , et le génie des habitants de l'Attique se tourna vers la poésie et les arts agréables, aimables enfants de la paix.

Nous ne pouvons passer sous silence une femme célèbre qui fit alors l'admiration de toute la Grèce. La beauté extraordinaire de Thargélie de Milet faisait son moindre mérite ; ses rares connaissances et son éloquence, dont les charmes étaient irrésistibles , lui avaient fait donner le titre de sophiste , qui était alors honorable, comme nous l'avons dit.

Thémistoclc (53.n — 470).

Les guerres médiques qui survinrent (500 ans avant J.-C), changèrent la direction des esprits. L'éloquence prit alors un caractère militaire ; elle retentit plus dans les camps que dans la place publique ; et on ne vit plus guère d'orateurs que parmi les généraux d'armée. Miltiade etThémistocle effacèrent tous les autres; ce dernier surtout s'appliqua dès son enfance à l'art de bien parler, et dans cet âge tendre, où l'on ne songe qu'aux amusements frivoles, il employait le temps de ses récréations , non à se divertir, mais à composer quelques discours dont le sujet était ou une accusation contre quelqu'un de ses condisciples , ou une défense en faveur de l'un d'eux. Son maître voyant l'usage qu'il faisait de ses loi&irs, et connaissant son caractère ardent cl impétueux, avait coutume

6 ÉLOQUENCE CnECQrE.

de lui dire : 0 mon fils y tu ne seras jamais un sujet médiocre y tu forteras ou la bonté ou la méchanceté à son comble. Thémistoclc vérifia bien par la suite cette prédiction'. Celui que les trophées de Miltiadc empêchaient de dormir, pouvait-il ne pas devenir un grand homme ? Dans son adolescence il s'attacha à l'orateui? Moé- &iphile de Phréar, dont naus avons déjà parlé.

Le rival de Thémistocle , Aristide , ne négligea pas, sans doute, l'étude d'un art indispensable pour gouverner le peuple; mais nous ignorons à quel degré il a pu s'y distinguer. L'éclat de ses vertus a fait oublier ses talents , et l'honncte homme a entièrera^enl effacé l'orateur.

CIIAPITIIE SECOXB.

RIIKTEURS ET SOPHISTES.

Epoque de r(!-flexion. — L'art de l'éloquence est formé. — Dès sa naissance il d(îgi'iière en abus. — Sublilit«^ ot oslentalion des sopliistcs. — Ils sont presque tous étrangers à .Vllù-nes. — Gorgias , cbcf principal de l'école Sicilienne , rend plusieurs services importants.

Tandis qucrécolc d'.Vthèncs formait et agrandissait l'empire de l'éloquence , et qu'elle instruisait les orateurs plutôt par la force des exemples que par la subtilité des préceptes , Syracuse , l'Athènes de la Sicile, se montrait sa rivale dans tous les arts, et principalement dans celui de bien parler.

Elle eut la gloire d'ouvrii- la première école d'éloquence. .\prè> la mort d'Iliéron II , dont la tyrannie raflinée a\ait interdit aux SyTacusains l'usapc de la parole , ne leur permettant d'explicjuer leurs pensées que par le peste, le peuple abolit la royauté cl y substitua la démocratie. Alors il s'éleva entre les citoyens une foule d'accusations récipro(jues, et les tribunaux ne retentirent que de dénonciations et de plaintes contre ceux qui avaient favorisé la violence du dernier j^ouvcrnement. On sentit la nécessité de savoir parler pour se défendre, l'n orateur nommé Corax, qui avait joui de (juclques faveurs auprès d'Iliéron , essaya de gagner les bonnes grâces de la multitude , et il y réussit |i;m- ses discours insinuants et flatteurs. Son succès lui révéla son talent et le rendit l'admiration de ses concitoyens. Pour la mettre à iirofit, il ouvrit une école publique où, moyennant \\n salaire, il enseignait l'art de la persuasion. Il s'appliipia principalement ;'i la dialcctiiiue , lart de raisonner étant la base de crlni de bien |»arler.

TIslas ( Vie siècle 1

Tisias, l'un de ses disciples, ouvrit à son tour une école. Il écrivit sur la dialectique et augmenta considérablement les ressources de l'art que Corax lui avait communiqué. Il eut de nombreux disciples. Ses succès firent naître dans le cœur de la jeunesse le désir de s'appliquer à l'art de raisonner subtilement et de parler avec élégance, et l'on vit éclore, en peu d'années, un essaim nombreux de rhéteurs qui se donnaient modestement le nom de sophistes, c'est-à-dire desavants.

Ces hommes , pour la plupart , doués d'un esprit subtil , mais superficiel, avides de réputation çt d'argent, affectaient l'universalité des talents et des connaissances ; ils prétendaient tout savoir, tout enseigner, tout démontrer; ils soutenaient les propositions les plus contradictoires et se piquaient d'improviser sur toute espèce de matières , au choix des auditeurs. Embarrassés , ils payaient de mots et d'audace à défaut de raison ; se retranchaient sous le rempart de l'équivoque , et leur logique tortueuse et subtile , leurs raisonnements brillants et captieux , leur élocution facile et rapide, éblouissaient la multitude. La Grèce fut bientôt inondée de ces discoureurs. Ils arrivèrent en foule à Athènes, florissante alors par la paix , le commerce et les arts. Ils séduisirent aisément le peuple, qui juge souvent sans examen, et la jeunesse, qui désire tout apprendre sans travail. Les écoles des philosophes se dépeuplèrent, et tout le monde courut sur les pas des sophistes.

Tel est le tableau que l'on peut se former de ces beaux esprits , d'après les divers traits répandus dans les ouvrages de Platon , qui , sous le nom de Socratc , leur livre une guerre continuelle , et répand sur eux le fiel de la plus amère ironie.

Quoi qu'il en soit , il faut reconnaître que plusieurs de ces sophistes avaient des talents distingués.

Protagoras (489 — 408).

Tel fut Protagoras d'Abdcre , fils d'Artémon. On prétend qu'il était portefaix, et qu'un jour Démocrite le rencontrant , fut étonné de voir avec quelle adresse il avait arrangé une charge de souches retenues par un seul lien fort court, et avec quelle agihté il marchait, malgré ce fardeau embarrassant. Il le pria de s'arrêter et lui demanda qui lui avait ainsi arrange son bois. Moi-même, répondit

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