‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 4 sur 89 · PROTAGORAS · texte numérisé non relu

PROTAGORAS

Protagoras. Démocritc n'en voulut rien croire , le pria de défaire le faisceau et de le recomposer : ce que le portefaix fit à l'instant. Alors Démocritc, admirant son intelligence, lui dit : Mon ami, puisque vous avez tant d'industrie, suivez-moi; je vous apprendrai à faire des choses beaucoup plus belles. Dès ce moment il le prit pour disciple, pourvut à tous ses besoins, et en fit un homme de lettres digne d'être le législateur de Thurium. Témoin, pendant son séjour en Sicile, de la gloire que s'étaient acquise Corax ctTisias, il abandonna les recherches profondes sur la Nature des êtres , et cultiva la grammaire , la dialectique et l'éloquence.

On aura une idée de la subtilité de ce sophiste par le trait suivant , que rapporte Aulu-Gelle.

Un jeune homme nommé Evathle, qui se destinait au barreau , avait fait marché avec Protagoras pour apprendre de lui toutes les finesses delà plaidoirie et de la chicane, moyennant une certaine somme , mais sous la condition qu'il n'en paierait d'abord qu'une moitié et ne serait tenu de payer l'autre qu'après le gain de la première cause qu'il plaiderait. Le jeune avocat, bien endoctriné, ne se hâte pas de mettre son talent à l'épreuve , et , quoique pressé par son maître , qui avait le double intérêt d'être payé et de faire briller son disciple , il diffère toujours d'entrer en lice , jusqu'à ce qu'enfin le sophiste impatienté le fait assigner sur sa promesse écrite , et, se croyant sûr de son fait, débute ainsi devant les juges d'un ton triomphant, et avec l'assurance d'un maître qui va confondre un écolier : « De quelque manière que cette affaire soit jugée, mon débiteur ne peut manquer d'être oÉligé au paiement; car de deux choses l'une : ou il perdra sa cause , et en conséquence de votre arrêt il faut qu'il me paie ; ou il la gagnera , et dès lors sa première cause étant gagnée , il s'ensuit encore qu'il doit me payer. » Grandes acclamations. Le jeune homme se lève à son tour, et du ton le plus tranquille : « J'accepte , dit-il à son maître , cette même alternative comme le vrai fondement de toute cette cause , et comme un moyen pércmptoire en ma faveur ; car de deux choses l'une : ou la sentence me sera (tjvorable, et je ne vous dois rien; ou elle me sera contraire , et dès lors ma première cause étant perdue, je suis quitte. » Le rhéteur resta muet, et les juges interdits trouvèrent la cause si épineuse et si équivoque qu'ils refusèrent de prononcer.

Le génie ardent et subtil de Protagoras lentraina dans les discussions les plus obscures de la métaphysique; la hardiesse (le SCS opinions le fil poursuiMT par les Athéniens, qui mi\cnl sa

12 ÉLOQUENCE GnECQL'I.

tête à prix et firent brûler tous ses ouvrages sur la place publique. Protagoras , pour se soustraire à ses ennemis , s'embarqua dans le dessein de retourner en Sicile; mais le navire qui le portait fit naufrage, et le philosophe périt dans les flots. Il avait exerce l'art de sophiste pendant quarante ans. Parmi ses disciples, Isocratc est un de ceux qui lui ont fait le plus d'honneur.

Protagoras peut être considéré comme l'un des principaux chefs des sophistes. Or la sophistique, dans son origine, n'était autre chose que la rhétorique appliquée à la philosophie. Les sophistes parlaient sur les mêmes matières que les philosophes. Mais ceux-ci les traitaient avec sécheresse , dans des dialogues ou par de courtes interrogations, en feignant de les ignorer. Les autres en faisaient le sujet de discours suivis, ornés des grâces de l'élocution. Ils en parlaient comme d'un objet sur lequel ils avaient longtemps médité et dont ils avaient acquis une connaissance profonde. Telle est la juste idée que Philostrate nous donne du sophiste. Ce nom ne commença à devenir une injure que lorsque des hommes d'un talent médiocre et d'un orgueil extrême l'eurent rendu l'objet du ridicule et du mépris.

Dipplas d'ÉIéc ( florissait vers 4S6 ) .

Hippias d'Elée , qui suivit de près Protagoras , après un long séjour en Sicile , où il exerça sa profession d'une manière brillante et très-lucrative , voyagea dans presque toute la Grèce , et vint à Olympie, où, pendant les jeux de la 72™« olympiade, il prononça un discours dont l'élégance charma tous les auditeurs. Il se rendit à Athènes et y fit un assez long séjour, durant lequel il eut de fréquents entretiens avec Socrate. Platon en a fait le sujet et le personnage de deux de ses dialogues. Hippias y est représenté comme un homme rempli de la plus excessive vanité. Il se glorifie de posséder toutes les sciences et tous les arts , même les métiers les plus vils. L'anneau qu'il portait à son doigt, son manteau, sa tunique, ses souliers , sa ceinture, tout était l'ouvrage de ses mains. Il montrait aussi un cachet , un vase à parfums , un frottoir pour le bain qu'il avait faits lui-même , pour prouver qu'aucun art ne lui était étranger. Sa plume avait produit des poèmes de diverses sortes, des tragédies, des dithyrambes et un grand nombre d'ouvrages en prose sur différents sujets. Parmi ces derniers , nous remarquerons principalement un discours dans lequel il suppose que Nestor, après la prise de Troie, donne à Néoplolèinc ou Pyrrhus , les avis les plus capables de former un

ZENON D ELEE. iô

jeune héros, et lui indiqueles sciences auxquelles il doit s'appliquer pour atteindre à la gloire. Ce discours, dont le sujet paraît fort heureux, fut prononcé dans le gymnase de Phidostrate, à Athènes. Hippias en prononça un autre à Lacédéraonc , dans lequel il traitait de l'antiquité des républiques et de leurs différents gouvernements. Il fut très-souvent envoyé en ambassade et s'y fit toujours beaucoup d'honneur. La plupart des villes où il voyagea l'inscrivirent au rang de leurs citoyens. Sa mémoire était prodigieuse , il pouvait retenir cinquante noms prononcés rapidement et les répéter dans le même ordres Son éloquence , au jugement de Philostrate , était assez pleine ; mais son style , chargé d'ornements ambitieux, affectait quelquefois des expressions poétiques; l'auteur s'abandonnait trop à son propre génie, qui l'entraînait dans de fréquents écarts.

Prodicns (tint école en 430).

Prodicus de Céos, disciple de Protagoras, et qui parut peu d'années après lui, fut moins un sophiste qu'un philosophe éloquent. Xénophon, qui en faisait le plus grand cas, rend, en plusieurs endroits, hommage à ses talents. Socratc ncpcrdaitaucune occasion de l'entendre , et l'estimait au point qu'il lui donna plusieurs disciples. Les matières que traitaient Prodicus étaient graves , et tous ses ouvrages tendaient à une instruction solide. Quelquefois cependant il les ornait des grâces de l'imagination , et il est l'auteur de la belle allégorie d'Hercule entre la Volupté et la Vertu , décrite par Xénophon dans ses mémoires sur Socrate , et depuis imitée par plusieurs écrivains.

Prodicus était doué d'une justesse d'esprit singulière : elle lui faisait découvrir les nuances des expressions qui paraissent avoir un même sens et que l'on appelle synonymes.

Le mérite et les talents de Prodicus lui suscitèrent de puissants ennemis. On l'accusa de corrompre la jeunesse d'Athènes ; il fut condamne à boire la ciguë.

Zenon d'É16c (504}.

Seize ans après Protagoras, c'est-à-dire vers -478 avant J.-C, on vit paraître dans Athènes un sophiste qui avait réduit en art la conversation , et qui , par la force de ses arguments , prétendait prouver sans réplicjuc les propositions les plus absurdes et les plus contraires. Zenon d'Elcc, disciple de Parménide, fit une ré-

volution considérable dans l'éloqucnec par l'introduction d'un genre nouveau qu'il nomma Yéristique , ou l'art de disputer. Nourri dans la doctrine subtile de Parmcnide , sur les idées et sur leurs types éternels, il s'appliqua particulièrement à créer des paradoxes , à former et à détruire des raisonnements captieux , des syllogismes embarrassants, à soutenir indifféremment le pour et le contre. Les stoïciens adoptèrent par la suite sa méthode , et enchérissant sur ses inventions, créèrent tous ces arguments ridicules qui ont rendu célèbres Chrysippe et ses sectateurs : misérables sophismes dont Lucien s'est moqué avec raison et dont on ne parle plus aujourd'hui qu'avec mépris.

La manière de disputer de Zenon n'était pas celle des philosophes, et il ne se servait pas comme eux du dialogue ; c'était par des discours soutenus qu'il établissait ses paradoxes et qu'il cherchait à prouver : qu'il n'y avait point de mouvement ; qu'il n'existait rien dans l'univers; que les mêmes choses sont possibles et impossibles ; qu'elles sont semblables et dissemblables ; une et plusieurs ; dans le repos et dans le mouvement. Aussi , le poète comique Timon comparait la langue de Zenon à une épée à deux tranchants , qui attaquait avec une force invincible toutes les opinions , qui en renversait beaucoup et n'en trouvait que trèspeu qui l'obligeassent à céder.

Quelques succès que Zenon eût pu obtenir chez les Athéniens , il ne fit pas un long séjour dans leur ville et retourna dans sa patrie , pour lui consacrer ses veilles et voler au secours de la liberté. Néarque, selon d'autres Démylus ou Diomédon, avait usurpé le souverain pouvoir dans Elée et la faisait gémir sous le poids de sa tyrannie. Zenon résolut d'affranchir son pays et trama une conspiration contre Néarque. Le complot fut découvert et le philosophe , traîné au pied du trône , se vit sommer d'en déclarer les auteurs. 11 nomma tous les amis du tyran. Celui-ci, peu content de cette déclaration suspecte , voulut le forcer, par la rigueur des tourments, à révéler ses véritables complices; mais Zenon, plutôt que de les trahir, se coupa la langue avec les dents et la cracha au visage de Néarque. Transporté de fureur, celui-ci le fit piler dans un mortier. Cette cruauté fut punie à l'instant. Le peuple entier se souleva, accabla le tyran d'une grèlc de pierres, et vengea, par sa mort , celle du citoyen qui s'était si généreusement sacrifié pour la liberté.

La considération que Zenon s'était attirée par son art éristique produisit un tel effet, que la fureur de disputer s'empara de tous les esprits. Les sophistes se multiplièrent , et ce fut dans une

GOnClAS DE LÉOXTE. 15

dialccliquc subtile qu'ils puisèrent leurs arguments tortueux. Cefut aussi principalement contre les éristiques que Socrate s'éleva avec le plus de vigueur, parce qu'il regardait leur doctrine comme la plus dangereuse pour la jeunesse, dont elle corrompait le jugement.

Gorglas de Léontc (485 — 378).

Le plus célèbre des sopliistes est Gorgias de Léonte , disciple d'Empédoclc et de Tisias. Quelques auteurs le considèrent même comme le père et le fondateur de cette secte. C'est lui, en effet, qui le premier a donné à l'éloquence sopbistique celte pompe, ou plutôt cette enflure qui caractérise le genre. Il fit un fréquent usage des métaphores les plus recherchées ; il employa les termes poétiques pour orner son discours et donner à son élocution plus de magnificence.

Gorgias était déjà d'un âge assez avancé lorsqu'il parut dans Athènes. Les Léontins l'avaient député, conjointement avec Tisias, pour demander aux Athéniens des secours contre les Syracusains qui les assiégeaient. Sa réputation l'avait devancé. Dès qu'on apprit qu'il devait monter à la tribune , tout ce qu'il y avait d'hommes distingués par leur savoir accourut pour l'entendre. Il ravit ses auditeurs par la facilité, la richesse, l'élégance et surtout la nouveauté de son élocution. Le secours demandé fut décrété sur-lechamp. On sollicita l'orateur de fixer son séjour dans la ville , d'ouvrir une école et de communiquer ce précieux talent qui lui attirait tant d'admirateurs. Critias , Périclès, déjà vieux , Alcibiade, très-jeune encore , Socrate , Euripide s'empressèrent d'assister à ses leçons. Les philosophes sévirent presque abandonnés, tandis que le sophiste attirait la jeunesse la plus distinguée de la république. Les différentes assemblées solennelles de la Grèce furent tour à tour le théâtre de sa gloire. Aux jeux pylhiens, monté sur l'autel d'Apollon , il prononça un discours qui produisit sur ses auditeurs un enthousiasme si profond qu'ils lui décernèrent à l'instant une statue d'or *. Peu après il se fit entendre dans les jeux olympiques , et son éloquence enchanta tous les Grecs. Le but du discours qu'il prononça en cette occasion était d'inviter à la concorde les différentes républiques de la Grèce, agitées de

< Gorgias revenant de Delphes , où il venait de faire poser sa statue , Platon , fort jeane encore , l'aperçut et s'écria : i Voilà Gorgias qui revient b nous tout doré. » Gorgias lui r(^pondit ; • Allii'ncs a produit en vous un nouvel Arcliiloque •

16 ÉLOQUENCE GUECQUE.

dissensions, de les engager à former une ligue puissante et à tourner leurs armes contre les Barbares *.

Chargé par les Athéniens de prononcer l'éloge funèbre des guerriers tués au combat de Salamine, il s'en acquitta de la manière la plus brillante.

Sa facilité à parler était telle qu'un jour il monta sur le théâtre , après le spectacle , engagea les assistants à lui proposer un sujet de discours et déclara qu'il était prêt à le traiter à l'instant. ' Il termina sa glorieuse et longue carrière à l'âge de cent sept ans. Comme on lui demandait par quel moyen il était parvenu à une vieillesse si avancée : En ne me livrant à aucun excès., répondit-il. Il ne nous reste rien des discours qu'il prononça devant les Grecs avec tant d'applaudissements.

Gorgias rendit à l'éloquence des services essentiels. Il ressuscita l'usage presqu'oublié des déclamations d'exercice. Il donna plus d'élévation et de pompe à l'élocution ; il perfectionna l'art d'enseigner, au point de passer pour le chef des sophistes. La plupart des grands orateurs et des écrivains célèbres qui l'ont suivi ont puisé leurs principes à son école.

Ces figures hardies , ces métaphores lumineuses dont Gorgias animait son éloquence, charmèrent tellement les Athéniens , qu'ils appelaient ses discours des flambeaux , et mii'ent au nombre des fêtes solennelles les jours où il les prononçait. Tous les écrivains voulurent l'imiter ; mais peu avaient le goût nécessaire pour faire un emploi judicieux de ces ornements et pour en éviter l'excès. On vit naitre une foule d'orateurs qui, prodiguant les termes ampoulés et les figures violentes, prétendirent marcher sur les traces de Gorgias et déshonorèrent l'éloquence. Les philosophes , pour venger l'abandon de leurs écoles , affectèrent de confondre le maître avec les disciples , cherchèrent à le couvrir de ridicule, et imprimèrent au nom de sophiste une tache indélébile.

Voilà, ce nous semble, l'idée la plus raisonnable que l'on peut se former de la révolution qu'éprouva l'éloquence à cette époque , où le faux goût commença à triompher.

C'est surtout à Polus d'Agrigente et à son disciple Lycimnéus , que l'on doit imputer l'affectation puérile et l'enflure dithyrambique que Denys d'IIalicarnasse et Démétrius de Phalèrc reprochent avec raison à l'école de Gorgias.

1 Tandis que Gorgias prononçait îi Olympio son discours sur la Concorde, un Athf'nicn , nommé Mélantliis, se mith dire : t Cet homme nous conseille la concorde et ne peut la persuader aux trois personnes qui , seules , composent sa maison , h sa femme , b lui-mAme et i) sa servante. »

ALCIDAMAS DÊI.I-E, Ctc, 17

Nous devons nommer encore, connnc appartenant à la même école, Alridanias (ITlée, Théodore de Bysancc, cl Thrasymaqiie de Chalcédoine , en Billiynie.

Tels furent les premiers sophistes ; telle fut l'éloquence à cette époque. Kllc était conforme à la situation politique et à la fortune des Athéniens. Enrichis par leurs victoires sur les Perses, parvenus au comble de la gloire , dominateurs de toute la Grèce , ils se livraient plus aux arts d'imn^^ination qu'aux arts utiles ; le luxe était porté à son comble cl les nueurs commençaient à se corrompre. De même l'éloquence , éloif^née de sa simplicité primitive, chargée d'un vain luxe de mots, plus occupée à plaire qu'à instruire , tendait visiblement à corrompre les esprits. Nous allons bientôt la voir changer de caractère , faire les révolutions du gouvernement et s'embellir des disgrâces cl des malheurs du peuple.

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