‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 37 sur 89 · DISCUSSION SUR L'EXPÉDITION DE SICILE · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR L'EXPÉDITION DE SICILE

L'expédition de Sicile, conçue par le génie ardent d'Alcibiade, avait été combattue et contrariée parle sang-froid de Nicias, qui en sentait les inconvénients et s'était efforcé de les faire sentir aux Athéniens dans un long discours.

Réponse d'Alcibiade à Nicias.

« Pour répondre d'abord, Athéniens, aux injures de Nicias, qui m'a outragé sans me nommer, je dis que le commandement doit m'être déféré plus qu'à tout* autre , et je me flatte d'en être digne. Ce qui m'a fait un nom dans le monde, est aussi glorieux pour mes ancêtres et pour moi-même, qu'avantageux pour ma patrie. L'éclat avec lequel je me suis annoncé dans les jeux olympiques, a relevé la gloire d'Athènes aux yeux des Grecs , qui croyaient cette république abattue. J'ai lancé dans la lice sept chars , ce que ne fit jamais aucun particulier; j'ai remporté les premiers, les seconds et les quatrièmes honneurs de la course ; j'ai montré partout une magnificence digne de mon triomphe. Ces victoires, accompagnées d'un faste noble , sont légitimes et acquièrent à notre ville une réputation de force et de puissance.

« La manière dont je me suis signalé au milieu de vous dans les charges publiques et dans d'autres occasions , peut exciter la jalousie de quelques citoyens , mais elle fait admirer aux étrangers la grandeur imposante d'Athènes ; et peut-être n'est-ce pas un projet si mal conçu , que d'être utile à soi-même et de servir son pays par un semblable emploi des richesses, i

Remarquons qu'Alcibiade, très-jeune encore, avait fait assez cependant pour qu'un tel langage ne fût point, dans sa bouche, une jactance puérile, mais un exposé simple et vrai, et commandé d'ailleurs par la nécessité de répondre à des inculpations vagues, que les faits réfutent toujours mieux que les meilleurs raisonnements; parce qu'il n'y a rien à répondre à des faits, au lieu que le raisonnement le plus solide du monde peut avoir un côté faible , dont l'adversaire ne manque jamais de s'emparer.

Peut-être que l'efTervescence du jeune homme perce trop dans ce début; mais les réflexions suivantes doivent donner une bien grande idée de l'âme capable de les faire , dans l'âge de la frivolité et du plaisir.

« Quand les succès élèvent nos sentiments , nous pouvons , sans injustice, nous élever au-dessus des autres, puisque celui que le malheur accable ne trouve personne qui partage ses disgrâces. On nous dédaigne dans l'adversité ; que l'on nous pardonne donc la fierté de notre âme dans la prospérité. Ces hommes pleins d'un noble orgueil, et tous ceux, en général, qui ont brillé par des

qualités supérieures , se sont vus en butte , pendant qu'ils vivaient, à l'injustice , et souvent aux persécutions de leurs contemporains. Mais telle est la célébrité qu'ils ont laissée après eux , que tout le monde a brigué l'honneur d'appartenir à leur race , et que la patrie elle-même , les regardant comme ses enfants les plus chers , se glorifiait de leur avoir donné la naissance , et s'applaudissait de leurs actions, bien loin de songer à les désavouer.

ï Jaloux de cette gloire , et distingué entre tous dans ma vie privée , voyez si je le cède à personne dans l'administration des affaires publiques. Après vous avoir acquis , à peu de frais et presque sans danger, l'amitié des villes les plus puissantes du Péloponèse, j'ai forcé les Lacédémoniens de risquer, à Mantinée, toute leur fortune dans une seule bataille, dont ils sont encore affaiblis, quoique la victoire se soit déclarée pour eux. Ma jeunesse et cette fougue impétueuse que l'on me reproche , ne vous ont pas été inutiles jusqu'ici. Eh bien! tandis que je brille par la vivacité de l'âge, et que Nicias jouit de la réputation d'un guerrier heureux, servez-vous de l'impétuosité de l'un et de la sagesse de l'autre, et ne renoncez pas à l'entreprise que vous avez résolue , comme si elle présentait en effet des difficultés insurmontables. »

Ici l'orateur entre dans le détail de ces prétendues difficultés , répond aux objections faites, prévient celles que l'on pourrait faire , et termine le discours de la manière suivante :

€ Ainsi , Athéniens , persuadés qu'en passant dans un pays étranger vous étendrez votre domination , suivez votre entreprise avec ardeur ; réprimez l'orgueil du Péloponèse ; apprenez à ces peuples qu'ils ne vous intimideront jamais, et que le repos surtout est indigne de vous. J'ajoute que vos conquêtes en Sicile vous promettent l'empire de la Grèce entière, et que le mal que vous ferez, du moins aux Syracusains, tournera à votre avantage et à celui de vos allies. Fermez l'oreille aux avis pusillanimes de Nicias, qui vous conseille une honteuse inaction, et qui cherche à répandre la division entre les jeunes gens et les vieillards. Suivons l'exemple de nos braves aïeux, qui, par leur union invincible et leur inaltérable concorde, ont porté cet empire au point de force et de grandeur où nous l'avons trouvé. Pleins des mêmes sentiments, prenons les mêmes moyens , et travaillons comme eux à la prospérité publique. Croyez que la jeunesse et la vieillesse ne peuvent rien l'une sans l'aulro , et que c'est dans la réunion de tous les âges et de tous les ordres, que consiste la force principale de

rÉtat. Croyez que si les Athéniens restent tranquilles, leurs talents s'affaibliront insensiblement dans une fatale oisiveté, et que l'inaction, ce poison lent de tout ce qui existe dans la nature, les forcera d'employer leurs propres forces contre eux-mêmes. Mais l'exercice perpétuel des combats ajoutera à leur habileté, et les convaincra que c'est par des effets, et non par des discours , que l'on repousse l'attaque de l'ennemi. En général , un peuple naturellement actif a besoin d'entretenir celte activité ; le repos est son plus grand ennemi. Il faut l'abandonner à ses inclinations, à l'impulsion de ses maximes, c'est le gage du succès; et ce qu'il fera alors vaudra toujours mieux que ce qu'on lui conseille. »

Animés par ce discours d'Alcibiade , et attendris surtout par les supplications des exilés d'Egeste et de Léonte, qui les conjuraient de venir à leur secours , les Athéniens se portèrent avec ardeur à l'expédition résolue. Nicias, voyant que la raison ne pouvait plus rien sur leur esprit, essaya cependant encore de les détourner de leur projet, par le tableau raisonné des difficultés qu'elle présentait.

Réplique de Nicias.

«Puisque je vous vois, dit-il, absolument déterminés à l'expédition de Sicile, il ne me reste plus que des vœux à former pour son succès. Qu'il me soit permis cependant de vous dire, pour la dernière fois, ce que je pense à ce sujet.

> Les villes que nous allons attaquer sont puissantes, m'a-t-on dit ; indépendantes les unes des autres , elles n'aspirent point à une révolution pour secouer le joug delà servitude, et passer à un état plus heureux ; renfermées dans une seule île, et grecques pour la plupart , elles ne préféreront pas , sans doute , notre domination à leur liberté. Ajoutez à ces premières considérations , ce qui donne à ces villes un avantage marqué sur nous : une cavalerie nombreuse ; du grain en abondance , qu'elles trouvent dans leur pays , et qu'elles ne sont pas obligées de faire venir, comme nous , de très-loin.

> Ce n'est pas seulement une armée de mer, une armée faible, qu'il faut conduire contre une telle puissance ; il faut aussi des troupes de terre considérables, si nous voulons que l'exécution réponde au projet, et qu'une forte cavalerie ne nous arrête pas au débarquement. Quelle honte pour nous. Athéniens, si nous étions contraints de nous retirer, ou de faire revenir des troupes, pour avoir mal calculé les obstacles, et mal pris nos mesures!

Vous ne devez donc partir qu'avec un puissant armement , bien convaincus que vous allez porter la guerre loin de vos foyers , et dans un pays où votre tactique ordinaire se trouvera insuffisante. Ce ne sont pas des alliés que nous allons secourir dans un pays où nous puissions aisément trouver les secours nécessaires : nous partons pour une contrée absolument ennemie , où quatre mois suffiront à peine, en hiver, pour recevoir des nouvelles. Si nous ne partons pas avec des forces capables de résister à la cavalerie des Siciliens, et de tenir contre leur pesante infanterie, le succès est impossible, puisqu'en nous supposant même mieux équipés que nos ennemis, nous aurons encore de la peine à les vaincre et à défendre nos alliés. Quel est, en effet, le but de notre entreprise? D'assujettir une ville puissante , dans une contrée où tout nous est étranger, ou déclaré contre nous. Il faut donc que, dès le premier jour où nous aborderons dans File, nous soyons maîtres de la campagne; sans quoi, au premier écbec, tout est perdu pour nous.

» D'après ces craintes motivées, et la persuasion où je suis que nous avons besoin d'une grande sagesse et d'un bonheur plus grand encore pour réussir, je veux laisser au hasard le moins possible, et partir bien muni de tous les secours que la prudence conseille pour assurer le succès de l'entreprise. C'est de là , sans doute , que dépendent et la gloire d'Athènes et le salut de l'armée. Si quelqu'un cependant croit pouvoir réussir avec de moindres préparatifs, je lui cède volontiers l'honneur.... ou le péril du commandement. » (Livre vi.)

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