DISCOURS DE NICI.VS A SES TROUPES
Ce même Nicias qui savait si habilement prévoir les dangers et aviser aux moyens de les prévenir, et qui montrait , à la tribune , tant de sagesse et de raison , ne déployait pas moins de courage et d'énergie à la tête des armées. Là, son éloquence est aussi animée , aussi entraînante qu'elle vient de nous paraître calme et raisonnée. Que l'on en juge par ce petit discours adressé à ses soldats, lorsque, postés avantageusement dans les environs de Syracuse, ils étaient près d'en venir aux mains avec les troupes siciliennes.
« Qu'est-il besoin, guerriers, d'un long discours pour animer des hommes déjà disposés à se conduire bravement? Ce sont les forces réelles d'une armée et non les discours de son chef qui sont vraiment capables d'inspirer de la confiance. Nos troupes
sont composées de soldats d'Argos, de Mantincc, d'Athènes, des principales îles; comment, avec de si braves compagnons, douter un moment de la victoire? Et quels ennemis avons-nous à combattre? Des hommes ramassés au hasard parmi le peuple, et qui ne sont pas, comme nous, des guerriers d"clilc ; des Siciliens qui affectent de nous mépriser, mais qui ne pourront soutenir nos efforts, parce qu'ils ont moins d'habileté que d'audace. Pensons à la distance qui nous sépare maintenant de la Grèce , songeons que nous n'aurons de terrain à nous que celui que nous emporterons à la pointe de l'épéc. A'os ennemis peuvent se dire, pour s'animer mutuellement, qu'ils combattent dans le sein et pour les intérêts delà patrie ; vous combattez, vous , dans un pays d'où vous ne pouvez désormais sortir que par une victoire. Songez à vos exploits passés ; chargez vos ennemis avec ardeur, et croyez que la nécessité présente et votre position critique sont ce que vous avez de plus redoutable à combattre. » (Ibidem.)
f.LOCF. DES ATIIÉMENS MORTS DANS I.A GUERRE DU PÉLOPONÈSE.
L'éloge des guerriers morts sur le champ de bataille, dans la première année de la guerre , est digne de Périclès , qui est supposé le prononcer.
€ Plusieurs des orateurs que vous venez d'entendre à cette tribune n'ont pas manqué de préconiser le législateur qui , en consacrant l'ancienne loi sur la sépulture des citoyens moissonnés dans les combats , crut devoir y ajouter celle qui ordonne de prononcer leur éloge; sans doute, ils pensaient (lue, c'est une belle institution de louer en public les héros morts pour la j)atrie.
» Pour moi, plul«')t que de compromettre la gloire dune foule de guerriers en la faisant dépendre du plus ou du moins de talent d'un seul orateur, je croirais suflisant de décerner aux citoyens, q>ie les vertus réelles ont rendus reeonunandables , des homieurs non moins réels, tels que ceux dont la républicpie acconq)ngne celte pompe funèbre. Comment, en effet, garder nu juste milieu en louant des actions sur la vérité descpu'lles il est dillicih' d'établir une opinion constante? Les auditeuis sont-ils in«;tniits des faits ou disposés à les croire? l'oi-ateur ne riMuplit jamais leur attente. Les faits leur paraissent-ils nouveaux ou supérieurs à l'idée qu'ils ont de leurs pr()|)res forces? l'envie lein* dit ([iie la louange est exagérée. L'boinuie supporte l'éloge de la vertu d'aulrui tant cpi'il se croit au niveau des belles actions qu'il entend raconter ; le récit
qu'on en fait l'a-t-il convaincu de sa faiblesse , l'envie le rend aussitôt incrédule. Mais puisque celte institution est consacrée par l'approbation de nos ancêtres, m'y conformer est un devoir. Je vais m'efforcer de le remplir, en me rapprochant, autant qu'il me sera possible, de ce que pense et veut chacun de vous. »
Un magnifique éloge d'Athènes , de sa constitution , de ses lois , de ses avantages physiques et politiques , du caractère, des mœurs et delà conduite des Athéniens, remplit la première partie de ce beau discours. Ce qui ne nous semblerait qu'un brillant hors-d'œuvre, entre parfaitement ici dans les vues politiques de l'orateur, qui, en remettant sous les yeux de ses concitoyens le tableau de la gloire et de la prospérité passées d'Athènes, se propose à la fois et de les attacher fortement à la défense d'un pays si digne de leur amour, et de les engager à honorer, à imiter le dévouement de ceux qui n'ont pas craint de mourir pour une si belle cause.
« C'est donc avec raison que nos guerriers ont préféré la mort à l'esclavage , qui les aurait séparés d'une patrie si digne de leur amour ; c'est avec raison que nous recevons d'eux l'exemple de tout sacrifier pour la défense d'une si belle cause.
j Si je me suis étendu sur les louanges de notre république , je voulais faire concevoir que le combat n'est pas égal entre nous et des hommes à qui la fortune n'offre aucun avantage pareil à défendre. Il fallait d'ailleurs fortifier, par d'incontestables preuves, l'éloge des héros dont nous honorons la tombe. Que disje? il est presque entièrement achevé. En effet, tout ce que je dis à la gloire delà république, à qui le devons-nous, sinon à leurs vertus et à celles de leurs semblables?
» Sur quelques contrées de la Grèce que vous tourniez vos regards, vous trouverez peu d'hommes au niveau de leur renommée. Mais ici, l'orateur n'a point à craindre la comparaison de l'austère vérité. La mort qu'ils ont affrontée pour la patrie , me semble placer au grand jour la vertu de chacun. C'est par la mort qu'il faut commencer l'examen , c'est en elle que la preuve se consomme.
> Si quelqu'un d'entre eux mérita un reproche, quels yeux oseront percer le voile dont elle a couvert leurs faiblesses? Une fin glorieuse, en effaçant les taches deleurvie, n'a-t-elle pas plus servi la république que leurs défauts particuliers n'auraient pu lui être nuisibles?
» On n'a vu parmi eux ni le riche amolli préférer les jouissances
à ses devoirs, ni le pauvre tenté de fuir, cédant à eet espoir (jiic conserve le niallicnreux d'échapper à rinfortiine et de senricliir un jour. Tous unanimement, préférant à des charmes illusoires l'honneur de vaincre l'ennemi, regardant le péril même qui se montrait à leurs yeux comme une faveur de la l'orhme; tous ils se hâtaient de s'en saisir, el juxir se venj;er, cl jxxir couroinu'r à la fois tous leurs vœux. Ahandonnant à l'imagination rincerlitude de l'avenir, el ne consultant que leur cœur sur la certitude du présent; persuadés d'ailleurs que le vrai salut du soldat est plutôt dans la mort trouvée au sein de la vengeance, que dans la fuite qui ne sauve que sa vie, ils ont évité la honte attachée au titre humiliant de vaincus; ils se sont, en quelque sorte, identiliés avec la victoire ; leur âme , exempte de crainte , est sortie du cond)at avec toute sa gloire, sans aM»ir même senti pencher la balance du destin.
» C'est ainsi qu'il convenait à de tels hommes de s'ofTrir en victimes à la patrie. O vous qui leur avez survécu ! tlemandez, vous le pouvez sans doute; demandez aux dieux une victoire que ne suive point le Irépns ; niais jamais n'opposez à l'ennemi une ^aleur moins audacieuse ! Faudrait-il donc vous retracer tous les Mens (pii sont les fruits ilu courage? Vous les connaissez comme moi ; et la gnindeur de la patrie , qui arme votre bras , n'est pas un tableau qu'il suffise de contempler sous le pinceau de l'orateur, ('/est une beauté réelle, Oue le cceur vu soit é|»ris ; tpie l'anutur en devienne plus actif, à mesure que la connaissance en de\ient plus parfaite ; (juc la mémoire vous redise tous les jours : Ceux qui nous l'ont accpiise, sensibles au cri de l'hnnnein'. ù la vi»ix de l'opinion, savaient bra\er le«: dangei-s. Quebpiefois la fortune lroiii|»a leuis projets, mais jamais ils ne crurent qu'un revers dut priver la patrie «le leur vertu. Aus^i lui ont-ils payé In plus magniliipie des contributions; car, en lui donnant tout leur sang, ils ont obti*nu pour eux-mêmes ini hunneur iiniiiurtel et le pln> glorieux «les tombeaux ; non pas ce tombeau qui renlerme aiijourd Inii Icuin cendres, mais celui «pu* b-ur élèvera la main «lu temps, toutes b's f«(is que r«)n parlera de bravoure , ou qu'im en d«)nnent l'exemph". Im terre, oui , la terre entière est la tond»e «b*s grands hommes , et ce n'csl pas seulement dans b'ur patrie ipie des rolonnes et des inscriptions publient leur gloire: gra>é dans tous les eoMirs , bien uueux (|uc sur la pierre, leur nom pénètre justpie dans les r«)ntrées étrangères.
» Animez- vous , Athéniens, par «le si grands exemples; cl, persuades que le bunhcur est dam la liberté, la lilnrrtc dans le couroge,
ne refusez jamais des périls glorieux. Eh ! qui doit prodiguer sa vie dans les combats? Sera-ce l'infortune qui n'a point d'avantage à s'en promettre , ou celui qu'un jour de plus peut soumettre à la plus affreuse révolution? Ah! combien l'avilissement qui suivrait un moment de faiblesse est plus insupportable à des cœurs généreux qu'une mort insensible, qui surprend le guerrier à l'instant où il n'est pénétré que de la conscience de ses forces et du sentiment de la félicité publique !
» Aussi , ne sont-ce pas des pleurs , mais des consolations et une leçon que j'offre maintenant aux pères des guerriers dont nous célébrons la mémoire : ils savent que leurs fds naquirent soumis aux vicissitudes de la fortune.
» Heureux donc ceux qui ont pu, comme vos enfants, affronter le plus glorieux des trépas, ou qui peuvent, comme vous, pleurer d'illustres morts ! Heureux ceux pour qui la main des dieux a placé le bonheur aux bornes mêmes de la vie ! Je le sens néanmoins , il sera difficile à vos cœurs de rester pénétrés de cette vérité , lorsque vous verrez vos concitoyens heureux de la possession de ces mêmes objets qui faisaient auparavant toute votre joie ; car la vraie privation n'est point dans l'absence des biens qu'on n'a point connus, mais dans la séparation des jouissances dont on a longtemps savouré la douceur. C'est donc ici qu'il faut rappeler toute votre constance. Ceux à qui l'âge laisse encore l'espoir d'être pères , trouveront dans de nouveaux enfants un adoucissement aux larmes qu'ils répandent aujourd'hui, et la république en retirera le double avantage d'une population plus nombreuse et d'un concours unanime au bien général. Ceux, en effet, qui, n'ayant point d'enfants à offrir à la patrie , n'ont pas les mêmes risques à courir, peuvent-ils apporter la même justice , le même tribut de zèle aux délibérations publiques?
î Pour vous, que la vieillesse a déjà blanchis, et qui avez passé vos plus beaux jours, combien vous sera court le reste de la vie,
quand vous le verrez s'embellir par la gloire de vos fils!
La gloire! le seul sentiment qui jamais ne vieillisse; car, dans la ruine universelle de l'homme périssant sous le poids des années, ce n'est pas, comme quelques-uns le prétendent, la possession des richesses qui console, mais c'est la jouissance des honneurs.
» Et vous, enfants, vous, frères des guerriers que je célèbre, quelle laborieuse carrière je vois s'ouvrir à vos efforts ! On prodigue volontiers les éloges à ceux qui ne sont plus. Un jour peut-être vous les surpasserez, mais vous n'obtiendrez que difficilement d'être placés, non pas à leur niveau, mais quelques degrés au-
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dessous d'eux; ear tout ôlre \ivant voit un conrurrent avee peine. Cessez-vous iralaruier ses pn-li-ntioris, \(m<, êtes sur de sa Iticuvcillanee; mais elle est au prix de la mort, qui seule détruit la rivalité.
> Peut-être faut-il, avant de Unir, m'arrèter un instant sur les devoirs des femmes réduites au veuvage.
» Voici ce qu'en peu de mots leur intérêt m'ordonne de leur dire : Femmes, votre gloire est de vous ressembler à vous-mêmes ; d'obéir au v(eu de la nature; d'être ee (ju'elle vous fit; (ré\iter, dans les assj'mblécs des luiuwnes, la publicité des censures, même la publicité des élo;;»'^.
* J'ai satisfait à la lui . j'ai déveloj)pé les idées que les circonstances exigeaient de l'oratetir. Inc partie de la dette publique est déjà récllemrnl accpiittée par les lionneurs rendus à la tond)e des héros «pie nous pleurons. Le resti* sera payé, par la reconnaissance, à leurs enfants, «levenus , dès ce moment, les vôtres; devenus les enfants de la république, (]ui les nourrira jusqu'à ee que l'âge leur permette de la défendre, .utile réconq)ense pour eux-mêmes, utile objet d'émulation poiu" ceux qui doivent entrer dnus la même lice; en effet, la républi<pu', (pii honore magniliquemeul la vertu, doit être aussi la patrie des cœurs vertueux. Allez et retirezvous apn'-s avoir donné à la nature, à l'amitié. les pleurs qu'elles réclament. > (Li>. n.)
l-MlVl.lil> li'lUKUDOrK I:T IiI MIKM-IIiI.
Si Ton considère la piireic , la proiuiélé. I élégance du langage, on peut dire que ces <pia!i(és «.ont recoiuiuiii auA «jeux historiens. « Il est remanpiable,,dii Ckériin^que ces deux auteurs, contemporains des sophistes ipii a> aient introduit dans la litténiture un stvle ileuri, recherché, plein d'affectation , n'aient jamais donné dans ce» frivoles ornements. Mais voici e<' cpii les distingue et les raraetérisc particulièrenu'ut : l'im est sendilable à nu ileuvc tnu)<pii|lc quiruulc ses eaux ayçc mojCâtc; l'autre*. àJiu lorreul impétunut qui pré' i'"''" — - ondes, et, quand il parle de guerre, il ^cmble aUo(ui< pette. » (De Oratore , w' 39.)
<juinlilicu porte de res «leu\ auteiu-s le même jugement , presque dan^ les niénies termes. « Li (irêce, dit-ii, a eu plusicuiN liistorieiiH célèbres, mais on convient qu'il v en h deux fort nu-dessus des autres, et qui, avec des qu^lité-s différenlc^i, ont acquis une gloire presipie égale. L'un, concis, serré, ^iressjmt sa marche, c'est Thucydide ; l'atilre . doux , clair, étendu . c est llén>doli>. L'un
tu
446 ÉLOQUENCE GRECQL'E.
traite mieux les passions véhémentes , l'autre celles qui demandent de l'insinuation ; l'un réussit mieux dans les harangues , Tautre dans les discours ordinaires; le premier entraîne par la force le second par l'attrait du plaisir. » (Liv. x, ch. 1.)
Ce qui ajoute au mérite d'Hérodote et de Thucydide, c'est qu'ayant trouvé peu de modèles à suivre, ils ont néanmoins^orté rhistoire à la perfection , par une route différente.