‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 39 sur 89 · ÉLOQUENCE DES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE DES PHILOSOPHES

Xénoplion (445 — 554).

Xénophon fut tout à la fois grand général , grand historien et grand philosophe. Il continua l'histoire de Thucydide, à laquelle il ajouta sept livres. Il avait été disciple de Socrate et commandait cette mémorable retraite des Dix-mille , l'une des merveilles de l'antiquité, et dont il était digne d'écrire l'histoire. Il fut, comme César, l'historien de ses propres exploits ; comme lui, il joignit le talent de les écrire à la gloire de les exécuter; comme lui, il mérite une entière croyance, parce qu'il avait des témoins pour juges. Ce dernier mérite n'est pas celui de la Cyropédie, dans laquelle, au jugement de Cicéron, il a moins consulté la vérité historique que le désir de tracer le modèle d'un prince accompH , d'un gouvernement parfait. Si les gens de l'art l'étudient comme général dans la Retraite des Dix-mille, on l'admire comme philosophe et comme homme d'État dans ce livre charmant de la Cyropédie, que l'on peut comparer à notre Télémaque.

Xénophon fut surnommé Y Abeille attique , à cause de la douceur de son style. « Les Muses , dit Cicéron , semblent avoir parlé par sa bouche. » (De Ora^,n''62.) «Quelles louanges, dit Quintilien , ne mérite pas cette douceur charmante de Xénophon, si simple, si éloignée de toute affectation, et que nulle affectation ne pourra jamais atteindre ! Vous diriez que les Grâces elles-mêmes ont composé son langage, et l'on pourrait lui appliquer ce que l'on a dit de Périclès : la déesse delà persuasion habitait sur ses lèvres. » (Liv. x.)

Xénophon, qui eut dans ses écrits tout le charme de l'éloquence attique, avait dans l'àmc la force d'un Spartiate. Il sacrifiait aux dieux, la tête couronnée de fleurs : tout à coup, on vient lui

XÉNOPHON. i i",

annoncer que son fils a été tué à la hnlnillc de Mantinéo. II otc ses couronnes et vorsc dos Imi-iucs; niais loi-s(ju*on ajoute que ce (ils, coiiili.itlîint jusqu'au deinicr soupir, a blessé niorlellenicut le général ennemi, il repi-end srs couronnes : « Je savais bien, dit-il , que mon fils était mortel , et sa gloire doit me consoler de sa mort. »

Nous avons de lui IwaMcoup d'autres ouvraj^es , entre aritres, un Eloge (TAgesifas, loi de Laeédémone ; un Recueil des paroles mémorables de Socrate, et V Apologie de ce philosophe. Mais ses deux cbefs-d'<ruvre sont la Retraite des Dix-mille et la Cyropédie. Il mourut en 3.V) ou ô.jI avant J.-C.

Si la déesse de la persuasion résidait surles lèvres de Xéuo|)lion, on peut dire (ju'elle y était près de la sagesse, et qu'elle en inspirait l'amour.

Quoi de plus moral que cette ingénieuse fiction de la Vertu cl de la Volupté qui apparaissent à Hercule?

HEHCILE ENTRK. I.,\ VrRTL KT L\ VOI.fPTf..

t A peine sorti de renfance, à cet âge où les jeunes gens, devenus maîtres d'eux-mêmes, nuintrentdéjà s'ils suivront pendant leur vie le chemin de la vertu ou celui du \ice, Hercule s'assit dans un lieu solitaire , ne sachant laquelle choisir des deux routes qui s'offraient à lui.

> Soudain il \oit s'avancer deux femmes d'une (aille majestueuse ; l'une joignait la n(>ble^se à la beauté, n'a>ait d'autres ornements que ceux de la nature; dans ses yeux régnait la pudeur; dans tout son air, la niodeslie ; elle était vètui* de blaur. L'autre avait cet eudionpoinl <pii acci)nq)ague la mollesse ; et, sursun \isage apprêté, la céruse et le fard altéraient les couleurs naturelles; la démarche allière et superbe, les regards effrontés, parée de manière à laisser cntre\()ir tous ses charmes, elle se considérait s.uis cesse rlle-iuème , cl ses }eux cherchaient des admirateurs; (|ue dis-jc? elle se plaisjiit à regarder >un oudtre.

» Lorsqu'elles furent toutes deux plus près d'Hercule , la première vint à lui sans luUer le pas; mais l'autre, voulant la préwuir, accourut \crs lui :

« Hercule , lui dit-elle , je vois que tu ne sais «piel chemin tu dois » choisir. Si lu n>e prrnds pour ton amie, je te conduirai par la » roiitc la plus douce et la plus facile ; aucun plaisir ne le sera » refusi', aucune peine n'amigern ta vie.

ï D'abord lu n'auras à redouter ni la guerre, ni les vains soucis; » ta seule occupation sera de trouver les boissons et les mets qui

> pourront te plaire; ce qui flattera le mieux, à ton avis, les yeux ï et les oreilles, l'odorat et le toucber ; les moyens de goûter le somï meil avec toutes ses douceurs, et surtout de pouvoir réunir tant î de jouissances sans prendre aucune fatigue.

» Et si tu crains de manquer jamais des trésors au prix desquels » on achète les plaisirs, rassure-toi : je t'en comblerai sans prescrire » jamais à ton corps ni à ton esprit des travaux pénibles; tu jouiras ï des travaux des autres; tout, pour t'enrichir, te sera légitime : je » donne à ceux qui me suivent le droit de tout sacrifier au boni heur. »

« 0 vous que je viens d'entendre, répondit Hercule, quel est » votre nom !» — « 3Ies amis , lui dit-elle , me nomment la Félicité ; » mes ennemis , mes calomniateurs , m'ont appelée la Volupté. »

» Cependant l'autre femme s'était avancée; elle parle en ces mots : « Et moi aussi. Hercule, je parais devant toi ; c'est que je » n'ignore pas de qui tu tiens le jour, c'est que ton éducation m'a » révélé ton caractère. J'espère donc, si tu choisis ma route, que tu » vas briller, entre les grands hommes, par tes exploits et tes vertus , » etdonnerainsiunnouveléclat àmonnom,un nouveau prix à mes » bienfaits. Je ne t'abuserai pas en te promettant les plaisirs ; j'ose » l'apprendre avec franchise les décrets des dieux sur les hommes.

î Ce n'est qu'au prix des soins et des travaux que les dieux ré- » pandent le bonheur et l'éclat sur la vie des mortels. Si tu désires

> qu'ils te soient propices, rends-leur hommage; si tu prétends être » chéri de les amis, enchaîne-les par des bienfaits ; si tu ambitionnes D les honneurs dans un Etat, sois utile aux citoyens; s'il te paraît » beau de voir tous les Grecs applaudir à ta vertu, cherche à ser- » vir la Grèce entière; veux-tu que la terre le produise des fruits » abondants? lu dois la cultiver; veux-tu que tes troupeaux t'enriî chisscnt? veille sur tes troupeaux ; aspires-tu à dominer par la j guerre , à rendre tes amis libres et les ennemis esclaves ? apprends j des guerriers habiles l'art des combats, et que l'expérience t'en- » scigne à le pratiquer; veux-tu enfin que ton corps devienne roî buste cl vigoureux? souviens-toi de l'accoutumer à l'empire de » l'âme, et de l'exercer au milieu des fatigues et des sueurs, j

» Ici, dit Prodicus, la Volupté l'interrompit: « Ne vois-tu pas, Her- » cule, les obstacles et la longueur de cette route, qui mène, dit-on ,

> au bonheur? Moi , je t'y conduirai par un chemin court et facile. »

Page 1