‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 41 sur 89 · SOCRATE ET SON FILS LAMPROCLÈS · texte numérisé non relu

SOCRATE ET SON FILS LAMPROCLÈS

« Socrate ayant un jour remarqué que Lamproclès, l'aîné de ses fils, conservait du ressentiment contre sa mère : — Répondez-moi , mon fils, lui dit-il, savez-vous qu'il y a des hommes qu'on appelle ingrats? — Je le sais, répondit le jeune homme. — Et savez-vous quelles sont les actions qui leur font mériter ce titre? — Puis-je l'ignorer? On appelle ingrats ceux qui ont reçu des bienfaits, qui peuvent en marquer leur reconnaissance, et qui ne le font pas. — Mais ne croyez-vous pas qu'on puisse ranger les ingrats parmi les hommes injustes? — Je le crois. — Vous avez pu remarquer qu'il était injuste de réduire ses amis en servitude, et juste d'y réduire ses ennemis : est-il de même injuste de manquer de reconnaissance envers ses amis, et juste d'en manquer avec ses ennemis? — C'est, je crois , une injustice de ne pas répondre , quand on le peut , aux bienfaits d'un ami, et même d'un ennemi. — Ainsi, plus sont grands les services que l'ingrat a reçus , et plus son injustice est criante ? — Je ne puis le nier. — Et les bienfaits que les enfants reçoivent de leurs parents, ne sont-ils pas les plus grands de tous? Us n'existaient pas, et c'est à leurs parents qu'ils doivcntl'existence ; c'est à eux qu'ils doivent le spectacle des merveilles de la nature ; c'est par eux qu'ils participent à tous les biens que les dieux ont départis aux mortels : ces biens sont d'un si grand prix à nos yeux , que notre plus grande ci^ainte est de les perdre ; aussi les cités ontelles établi la peine de mort contre les crimes les plus atroces, parce qu'elles n'ont pas vu d'autre peine capable d'inspirer plus d'effroi. L'époux nourrit l'épouse qui doit le rendre père ; il amasse pour ses enfants, même avant leur naissance, ce qui sera nécessaire à soutenir leur vie ; il fait en leur faveur le plus d'épargnes qu'il lui est possible. Mais la mère fait encore plus pour eux : elle porte avec peine un fardeau qui la met en danger de sa vie ; elle nourrit de sa propre substance l'enfant qui est encore dans son sein; enfin, après l'avoir mis au jour avec de cruelles douleurs, elle l'allaite et lui donne tous ses soins, sans qu'aucun bienfait reçu puisse encore l'attacher à lui. Il ne connaît pas même celle qui lui prodigue tant de témoignages de tendresse, il ne peut

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même faire connaître ses propres besoins; mais elle cherche à deviner ce qui lui convient, ce qui peut lui plaire; elle le nourrit longtemps , et ne cesse de se tourmenter nuit et jour, sans prévoir quelle reconnaissance elle recevra de tant de peines. Il ne suffit pas de nourrir les enfimts : dès que l'âge semble leur permettre de recevoir quelque instruction, leurs parents s'empressent de leur enseigner ce quils savent pouvoir leur être utile un jour. Connaissent-ils quelqu'un de plus capable qu'eux de les instruire? ils les envoient recevoir ses leçons, et ne regrettent aucime dépense pour leur donner la meilleure éducation qu'ils puissent leur procurer. — Je veux , répondit le jeune homme, que ma mère ait fait tout ce que vous dites, et môme beaucoup plus encore; mais elle est d'un caractère si difficile, qu'on ne peut supporter son humeur. — Eh bien! continua Socrate, que trouves-tu de moins supportable, de l'humeur difficile de ta mère, ou de la méchanceté d'une bête sauvage? — L'humeur de ma mère, tant elle est acariâtre. — Cependant t'a-t-elle jamais fait aucun mal en te blessant, soit avec les dents, soit par des ruades, comme il arrive aux animaux sauvages? — Non, sans doute; mais elle ditdes choses si dures, qu'au prix de la ^ie , on ne se résoudrait pas à les entendre. — Et combien, depuis ton enfance , ne lui as-tu pas causé de désagréments plus insupportables encore ! combien les cris ne lui ont-ils pas fait passer de mauvaises nuits! combien tes paroles, tes actions ne l'ont-elle pas tourmentée pendant le jour ! que de chagrins ne lui ont pas causé tes maladies ! — Mais, du moins, je ne lui ai jamais rien dit, jamais rien fait dont elle ait dû rougir. — Et dois-tu trouver plus difficile d'entendre ce qu'elle te dit, qu'il ne l'est aux comédiens de s'écouter nmtucUcment de sang-froid, lorsque, dans les rôles tragiques , ils s'accablent des plus cruelles injures ? — Pourquoi monlrent-ils tant de patience? c'est qu'ils ne pensent pas que leurs camarades, en les chargeant d'outrages, aient dessein de les insulter, ni qu'en les menaçant, ils aient le projet de leur faire du mal. — Et toi, tu t'irrites contre ta mère, sachant bien qu'elle ne le veut aucun mal, quoi qu'elle puisse te dire, et qu'elle ne veut à personne autant de bien quà loi. Penses-tu donc que ta mère soit Ion ennemie? — Je suis loin de le croire. — Eh bien ! reprit Socrate, tu as donc une tendre mère qui, dans tes maladies, prend de toi tous les soins possibles pour le rendre la santé et te procurer tout ce dont lu as besoin ; qui demande pour toi les bienfaits du ciel dans les prières qu'elle adresse aux dieux; qui leur fait pour toi des offrandes ; et tu la tiixes de dureté ! Certes , si lu ne peux supporter une pareille mère, (juelle vertu, dans le monde,

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te paraîtra supportable? Ignores-tu que, dans le gouvernement, la justice néglige toutes les autres sortes d'ingratitudes, qu'elle ne donne point d'action contre ce vice, et laisse impuni le mauvais cœur qui reçoit des bienfaits sans en marquer sa reconnaissance ; mais qu'elle frappe le citoyen qui manque de respect à ses parents , qu'elle le lient éloigné des magistratures, persuadée qu'il est incapable de rien de juste et d'honnête, et que les saciifices publics seraient profanés s'ils étaient offerts par lui? Elle recherche même si ceux qui se présentent pour occuper les charges de l'Etat ont rendu les honneurs convenables aux sépultures de leurs pères. Si tu es sage, mon fds, tu prieras les dieux de te pardonner les offenses envers ta mçre , dans la crainte qu'ils ne te poursuivent comme ingrat et ne te refusent tous leurs bienfaits. Prends bien garde aussi que les hommes ne s'aperçoivent de tes procédés injurieux pour tes parents : tous te mépriseraient , t'abandonneraient à toi-même, et rejetteraient ton amitié. En effet, s'ils te soupçonnaient d'ingratitude envers les auteurs de tes jours , ne croiraient-ils pas que jamais tu ne sauras te montrer reconnaissant d'un bienfait? » {Entretiens mémorables , liv. ii.)

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