ÉLOQUENCE ASIATIQUE
L'éloquence de Démétrius de Phalère, qui avait reçu tant d'applaudissements, devint la règle du goût public. On ne connut plus d'autre langage dans le barreau ; les écoles de rhétorique s'y conformèrent. Mais en se proposant le style de cet orateur pour modèle, on ne s'en tint pas au point où il s'était arrêté : élocution, pensées, figures, tout fût porté à l'excès. Ce mauvais goût passa rapidement dans les provinces et s'y corrompit encore davantage. « Dès que l'éloquence sortie duPirée en cet état, dit Cicéron,se fut répandue dans les îles et dans l'Asie, perdant pour ainsi dire cet air de santé et d'embonpoint qu'elle avait conservé longtemps dans son terroir naturel, elle prit bientôt les manières étrangères et désapprit presque à parler, tant fut grande et prompte sa décadence. » {Brutus, n° 51 .)
Ce n'était plus cette éloquence mâle et solide que l'Attique avait enfantée; ce n'était plus cette noble simplicité, cette profondeur de raisonnement , cette vigueur d'élocution embellie par le charme du style. L'éloquence, en passant d'Athènes en lonie, avait bientôt perdu ses formes majestueuses et sévères; ses grâces naturelles étaient étouffées sous la parure et le luxe asiatiques. La mollesse des peuples de l'Orient avait énervé son antique vigueur. Elle aspirait moins à imprimer dans les cœurs une conviction profonde et durable , qu'à éblouir les esprits par des pensées brillantes, à surprendre l'admiration par des métaphores recherchées, par
des antithèses , par des jeux de mots puérils. La déclamation n'était plus l'expression vraie et sentie de la passion; c'était un chant étudié, dont les inflexions molles caressaient l'oreille de l'auditeur, et semblaient solliciter ses applaudissements.
Le costume même des orateurs, bien éloigné de la gravité antique, annonçait les mœurs les plus efféminées. Au lieu de ce manteau simple et de couleur austère dont étaient revêtus Démosthène, Eschine, Phocion, Callistrate, l'orateur ionien ne voulait paraître devant ses auditeurs que couvert d'une robe magnifique , ornée de pourpre ou brodée d'or ; exhalant les parfums les plus précieux, les doigts étincelants d'anneaux ou de pierreries, les joues chargées de fard, le front ceint d'une couronne de fleurs ou de lauriers factices, dont les baies étaient représentées par des rubis. Tels autï'efois les musiciens paraissaient sur les théâtres pour y disputer le prix du chant. En effet, l'éloquence n'avait plus, comme dans les premiers temps, un but utile et nécessaire : ce n'était plus qu'une vaine représentation, dans laquelle le sophiste s'efforçait de faire preuve d'un talent futile , devant des hommes oisifs, rassemblés par une vaine curiosité.
Parmi ces sophistes asiatiques, quelques-uns cependant firent un plus noble usage de l'éloquence , en la consacrant à l'instruction morale des peuples, en éclairant la multitude sur ses devoirs, en lui faisant connaître le charme et le prix de la vertu.
Dion Chrysostôme (ler siècle de l'ère chrétienne).
Tel fut Dion , que l'élégance et la facilité de son élocution firent surnommer Chrysostôme , c'est-à-dire bouche d'or. Il était de la ville de Pruse , en Bithynie, et sortait d'une famille ancienne et illustrée par les premières magistratures. Il cultiva d'abord l'art oratoire, et se fit quelque réputation comme sophiste.
Il y joignit l'étude de la philosophie et s'attacha à la secte stoïcienne. Il vint à Rome au commencement du règne de Domitien, et y resta plusieurs années; mais un de ses amis, qui tenait un rang distingué à la cour de l'empereur, ayant été enveloppé dans une conjuration et condamné à mort, Dion craignit pour lui-même et prit la fuite.
Incertain sur le choix de son asile, il se transporta d'abord à Delphes, pour y consulter l'oracle. Continuez ce que vous foiips ^ lui répondit le dieu , jusqu'à ce que vous soyez parvenu aux ex ■ irémités de la terre. Dion saisit facilement le sens de ces paroles ;