‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 54 sur 89 · DION CHRYSOSTÔME · texte numérisé non relu

DION CHRYSOSTÔME

il résolut en conséquence de mener une vie errante , de déguiser son nom et sa naissance, et de s'enfoncer jusque dans les régions les moins connues, pour se dérober aux recherches de ses ennemis. Revêtu d'un habit grossier, la barbe et les cheveux négligés, il se mit en chemin . sans autres livres qu'un dialogue de Platon et un discours de Dcmosthènc. Il traversa la Thrace et la Mysic, et se réfugia dans le pays des Gètcs, où il vécut longtemps inconnu.

La vie errante qu'il menait, le soin de déguiser son nom et son rang l'exposèrent à toutes sortes de fatigues et de dangers. Plus d'une fois il se vit contraint de subir les travaux les plus vils et les plus rudes , afin de subvenir à ses besoins ; tantôt il plantait des arbres , tantôt il labourait la terre, ou tirait de l'eau pour arroser les jardins.

Dans les diverses régions qu'il parcourait, on prenait de lui des idées différentes. Son costume grossier, sa longue barbe, ses cheveux négligés contrastaient singulièrement avec l'élégance et la pureté de son langage, avec les traits ingénieux et spirituels qui s'échappaient malgré lui. Ici on le prenait pour un insensé, là pour un mendiant ou pour un vagabond, ailleurs pour un philosophe, partout pour un homme extraordinaire. Bientôt sa réputation fit du bruit; on s'empressa de venir le consulter. On l'engageait à parler en public : il ne s'y refusait jamais, quand il crovait donner à la multitude des avis utiles, et l'instruire des préceptes de la morale.

Ses longs malheurs, après avoir exercé sa patience, se terminèrent enfin par un événement désiré de tout l'empire. Domitien reçut la récompense de ses crimes et périt sous le fer des conspirateurs, qui vengèrent l'univers outragé. Le sénat élut Nerva pour empereur.

Cette nouvelle , rapidement portée jusqu'aux extrémités de la domination romaine , engagea Dion à se rapprocher des limites de l'empire, et ce rapprochement le mit à même de rendre un service important au nouvel empereur, avec lequel il avait eu autrefois des liaisons intimes. Il trouva l'armée qui gardait les frontières dans une agitation extrême, irritée de la mort de Domitien et disposée à refuser à son successeur le serment de fidélité. Dion crut en cette circonstance devoir tout hasarder pour gagner les soldats à Nerva , et empêcher les suites funestes d'une révolte. Il monte sur un autel élevé; on se rassemble autour de lui; on prête silence , on l'écoute. 11 se dépouille du manteau grossier dont il était revêtu , et débute par ce vers d'Homère :

Ulysse quitte enfin son vil déguisement.

Il annonce qu'il n'est point un homme du vulgaire, comme on se l'imagine. Il se nomme, il raconte son histoire; les malheurs que lui avaient attirés sa vertu peignaient déjà la tyrannie de Domitien; il en achève le portrait avec des couleurs si vives que tous les esprits en sont frappés, et la mort du tyran paraît une punition méritée. Il trace ensuite l'éloge du nouvel empereur, et parle avec tant de véhémence et de grâce , qu'il entraine tous les suffrages. Cette action lui valut la bienveillance de Nerva et celle de Trajan , qui , dans son entrée triomphale à Rome , après la défaite des Daces , le plaça sur son char à côté de lui.

Comme Dion retournait dans sa patrie , il lui arriva une petite aventure qui prouve combien le peuple est léger dans ses goûts, et combien peu l'on doit s'enorgueillir de ses applaudissements. Les habitants de Cyzique désiraient depuis longtemps avoir la satisfaction de l'entendre. Il se rendit à leurs vœux et passa par leur ville pour se rendre à Pruse. Dans le moment même où l'assemblée était formée, et lorsque l'orateur allait monter à la tribune , on annonce l'arrivée d'un musicien célèbre ; à l'instant chacun quitte sa place; on court voirie musicien. Dion, loin de paraître piqué de ce procédé , prit le parti d'en rire le premier et de courir avec les autres , en disant : « La musique me rend aujourd'hui le même service qu'elle rendit autrefois à Arion : elle le sauva de la fureur des flots ; elle me sauve de l'importunité de la multitude. »

Dion voulut embellir sa ville natale par différents ouvrages dont il fit en partie les frais. On l'accusa de s'être approprié les deniers publics accordés pour ces travaux. Il n'eut pas de peine à se justifier. Ses ennemis lui firent alors un crime de lèse-majesté de ce qu'il avait placé la statue de l'empereur dans un lieu où sa femme et son fils étaient enterrés , et cette accusation fut portée devant Pline le Jeune , alors proconsul en Bithynie. Nous ignorons quelle en fut l'issue; mais il pai'aît qu'elle n'eut rien que de favorable à Dion, qui continua de vivre dans sa patrie et d'y jouir de la plus haute considération.

On ne sait pas précisément à quel âge il mourut.

Il faut distinguer deux époques dans l'éloquence de Dion. Pendant les premières années de sa vie , entraîné par le faux goût qui dominait alors , il ne composa que des pièces d'apparat , des déclamations futiles sur des objets souvent ridicules, et qui ne laissent à l'orateur que le mérite de les traiter d'une manière brillante. V Éloge du Perroquet j celui de la Puce, celui delà Chevelure.,

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