‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 6 sur 89 · PÉRICLÈS · texte numérisé non relu

PÉRICLÈS

foudre, et l'orateur, égalé à Jupiter, fut surnommé VOlympien. Aristopliane rendait un hommage éclatant au talent de ce grand homme, lorsqu'il disait {Acharn., v. 54) :

Ici de Périclès

La voix, l'ardente voix, de tous les cœurs maîtresse, Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.

(Traduction (fANDRÉ Chénier.)

Un autre poète comique s'exprimait ainsi :

< L'Olympien tonne à la tribune , lance les foudres brûlants de l'éloquence , émeut, embrase toute la Grèce, gouverne à son gré les esprits. La persuasion réside sur ses lèvres ; c'est le seul de nos orateurs qui imprime un aiguillon dans les cœurs de ceux qui l'écoutent. » (Eupolis , cité par Diodore de Sicile , liv. XIL)

Jamais en effet l'éloquence n'avait pris un vol aussi sublime; jamais la langue des Grecs n'avait employé tant de majesté, de pompe et d'énergie. C'est à Gorgias que Périclès dut cette magnificence d'élocution ; mais c'est aux leçons savantes d'Anaxagore , c'est au goût sûr et délicat d'Aspasie qu'il dut de n'en avoir point abusé.

Il puisa encore d'excellents conseils dans la société de Damon , poète musicien en apparence , mais en effet philosophe profond dans la science des gouvernements et dans la connaissance du cœur humain. Pour se dérober à l'envie du vulgaire, il s'était masqué de sa lyre ; mais l'œil de la jalousie perça le déguisement. Damon fut accusé de cacher de grands desseins et de favoriser la tyrannie : on le bannit par l'ostracisme.

Le philosophe illustre qui avait formé Périclès fut également en butte aux traits de l'envie. C'était la destinée des Athéniens d'admirer et de persécuter les grands hommes. Anaxagore alarma les esprits superstitieux par la clarté avec laquelle il parlait d'une intelligence unique , éternelle , dégagée de toute matière, répandue dans tout l'univers , auquel elle avait donné l'existence et dont elle entretenait l'harmonie. Il avait dit que le soleil n'était qu'une masse enflammée. Les prêtres et le peuple crièrent à l'impiété , à l'athéisme : Anaxagore fut traîné en prison. Périclès vole au secours de son maître ; il parle , il émeut , il attendrit. Cependant , malgré les efforts, les sollicitations , les prières de l'orateur, Anaxagore fut condamné à une amende ; Périclès la paya. Le philosophe se retira de l'Attique et alla finir ses jours à Lampsaque , où sa mémoire a joui longtemps de la vénération publique.

Périclès fut plus heureux en défendant Aspasic, qui avait été

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enveloppée dans l'accusation d'athéisme lancée contre Anaxagorc. Il obtint un triomphe complet; Aspasie fut renvoyée absoute.

On prétend que Périclès n'écrivait point ses discours et qu'il les improvisait à la tribune même. Aussi ce grand orateur n'a laissé d'autre monument de sa gloire que le témoignage unanime de ses contemporains. Ils racontent qu'on ne pouvait échapper à la force de ses raisonnements ni à la douceur de ses paroles. Aussi comme on demandait à Thucydide , son adversaire et son rival (autre que l'historien de ce nom), qui de Périclès ou de lui luttait le mieux : Quand je l'ai renversé par ferre, répondit-il, il assure le contraire avec tant cC énergie , qu'il "persuade en effet à tous les assistants , contre le témoignage de leurs propres yeux, qu'il n'est point tombé. Il n'était pas moins prudent et réservé dans ses discours que fort et véhément , il ne parlait jamais en public sans avoir prié les dieux de ne pas permettre qu'il lui échappât aucune expression qui ne fût propre à son sujet ou qui pût choquer le peuple. Quand il devait paraître à l'assemblée, avant de sortir, il se disait à lui-même : Songe bien , Périclès , que tu vas parler à des hommes libres , à des Grecs , à des Athéniens.

A l'époque où vivait Périclès , Athènes offrait un brillant assemblage des hommes les plus distingués dans tous les genres. Parmi les plus illustres , nous citerons Anaxagore , que nous avons déjà nommé, Socrate et Pythagore , philosophes ; Eschyle, Euripide, Sophocle^ poètes tragiques ; Hérodote et Thucydide, célèbres historiens ; le sculpteur Phidias et le fameux peintre Zeuxis. On doit aussi placer au rang des personnages marquants de ce siècle , Aspasie de Milet , citée plus haut , femme également distinguée par son génie , par sa science et par sa beauté. Les plus grands philosophes écoutaient ses leçons , et Périclès , qui l'avait épousée après l'avoir eue longtemps pour maîtresse , prétendait lui devoir son éloquence.

L'histoire nous présente à différentes époques une heureuse réunion de grands hommes et de grandes choses. Le siècle d'Auguste , le siècle de Léon X , le siècle de Louis XIV , en ont offert l'exemple ; mais alors les grands génies , les grands talents furent en quelque sorte d'imitation : il existait de grands modèles en tous genres. Les Grecs , au contraire , durent tout à eux-mêmes et rien aux autres ; ils eurent à la fois le mérite de créer et de perfectionner. On ne peut donc considérer sans étonnement cette époque si remarquable dans l'histoire de l'esprit humain ; Périclès eut la gloire de lui donner son nom, car on l'a désignée dans la suite sous le nom de siècle de Périclès.

ANTIPUON. 21

Ce grand homme mourut vers le milieu de la troisième année de la guerre du Péloponèse.

L'exemple et les talents de Périclès firent connaître le véritable usage et la puissance de l'art de parler. On l'ctudia avec une nouvelle ardeur; mais c'était à la tribune ou au barreau que les esprits justes voulaient recueillir le fruit de leurs travaux.

L'enthousiasme qu'avait d'abord allumé les sophistes et l'influence prol'onde qu'ils exerçaient sur la jeunesse, ne pouvaient que corrompre le goût et porter à l'éloquence le coup le plus funeste. Heureusement pour l'art, les calamités qui affligèrent Athènes, la triste issue de la guerre du Péloponèse, qui fit tomber la république sous la domination de trente tyrans , changèrent totalement la disposition des esprits, et la douleur publique imprima aux productions du génie une couleur sévère qui rendit à l'art oratoire sa première dignité. On commença à mépriser les jeux de mots, les frivoles antithèses et tous ces ornements ambitieux dont se paraient les successeurs de Gorgias. On s'occupa sérieusement de la pensée, on réfléchit plutôt aux moyens de convaincre et de prouver, d'attendrir et d'émouvoir, qu'à ceux de plaire et de flatter l'oreille. Alors on vit paraître un grand nombre d'orateurs dont la gravite fut digne de la tribune et du barreau. Les plus célèbres furent Antiphon , Critias , Théramène , Alcibiade , Andocide , Callistratc , Lysias, Isocrate et Isée.

Antiphon '478 — 411 .

Antiphon naquit vers 478 ans avant J.-C. , dans la bourgade de Raranusium, en Atlique, Fils de Sophile, habile rhéteur, il reçut de son père les premiers principes d'éloquence , et se perfectionna sous Gorgias. Ses progrès rapides le mirent bientôt en état d'ouvrir lui-même une école. On y vit accourir la jeunesse la plus distinguée , et plusieurs hommes d'un mérite déjà connu. Thucydide , Socratc et Euripide honorèrent ses leçons de leur présence. Il composa un traité de rhétorique, cité par Denys d'Halicarnasse et Quintilien.

Mais Antiphon avait trop de mérite pour se borner à la profession de rhéteur. Il parut au barreau , et le premier il composa des plaidoyers [)0ur la défense des citoyens. On peut le regarder comme l'inventeur, en Attique , de l'éloquence judiciaire. Avant lui , les parties étaient réduites à discuter elles-mêmes leurs intérêts devant le tribunal , cl souvent , faute de connaissance ou

de moyens oratoires , un accusé perdait la plus juste cause. Antîphon vint au secours des plaideurs ; il leur fournit des armes avec lesquelles ils attaquèrent avec plus de vigueur, ou se défendirent avec plus d'adresse.

Cet orateur ne se borna pas à l'éloquence judiciaire , il composa dans le genre délibératif des discours qui furent prononcés à la tribune ; il fit aussi des déclamations d'exercice , à l'exemple de Gorgias et des sophistes.

Antiphon fut condamné à mort pour avoir favorisé l'établissement des Quatre-Cents, à Athènes (411).

Le caractère de son éloquence a été diversement apprécié. Ses contemporains le surnommèrent Nestor, sans doute à cause de la douceur de son clocution. Sonnom, ou plutôt celui de sa bourgade, devint le synonyme d'éloquent , et Ramnusien signifia un homme disert et savant. Thucydide rend hommage au talent de son maître, il loue la force de ses conceptions et l'énergie de son style. D'un autre côté, Denys d'Halicarnasse le compare à Thucydide pour la diction ; il trouve celle d' Antiphon correcte , mais peu gracieuse. Selon lui , elle est austère et sent l'antiquité ; elle est peu propre au genre délibératif et même au judiciaire. On peut ajouter qu'elle est quelquefois obscure et que ses raisonnements ne sont pas toujours assez développés. Enfin, au jugement dePhotius, Antiphon montre dans ses pièces d'éloquence beaucoup d'habileté et de talent pour persuader. Il est fort dans l'invention , ingénieux dans les questions douteuses. Il attaque à l'improviste, et ses arguments, appuyés sur les lois et sur les passions, ont beaucoup de vraisemblance.

Il ne reste d' Antiphon que quinze discours et quelques fragments. Les discours sont dans le genre judiciaire et presque tous sur des sujets fictifs.

Crltlas (4.. —400).

Critias, le plus célèbre des trente tyrans, avait une éloquence grave , élevée et pompeuse , mais sans faste. Cet orateur aimait les formes affirmatives et sententieuses. Sa diction était élégante et pure , son style soigné étincclait des beautés de l'atticisme , et l'étendue majestueuse de ses périodes ne nuisait point à leur clarté. Ses exordes , surtout ceux des discours adressés au peuple, avaient un air de vérité et de naturel très-propre à persuader.

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