DERMERS ORATEURS GRECS PRODUITS PAR LE PAGANISME
L'éloquence grecque, mêinc dans sa décadence, cul de glorieuses deslinécs. Si elle n'avait plus la luènic influence dans les affaires publiques, si clic n'était, le plus souvent, (juun art de luxe et d'oslcnlalion , clic cul encore l'avantage dc.vcrccr les esprits et de
répandre les lumières. Les guerres continuelles qui , durant plusieurs siècles, déchirèrent la Grèce, devaient, ce semble, l'anéantir. L'Atlique fut en proie à des révolutions fréquentes ; elle changea souvent de domination ; à peine eut-elle le temps de connaître ses vainqueurs. La Grèce entière fut envahie par les Romains. Athènes voulut résister à ce torrent rapide qui entraînait toutes les nations : elle subit les horreurs d'un siège, et, prise d'assaut par Sylla, elle se vit dépouillée des chefs-d'œuvre des arts ; on enleva ses tableaux, ses statues, ses bibliothèques. Les habitants, dispersés, portèrent ailleurs le tribut de leur génie. Peu d'années après, elle tenta de secouer le joug; elle fut reprise par César; et, dévastée par le fer et par le feu , la terre chérie de Minerve et de Mercure semblait devoir être stérile ; mais la fécondité naturelle de son sol reproduisait d'elle-même le germe des talents, que la guerre n'avait pu détruire.
Athènes resta toujours un centre important pour les lettres grecques ; elle continua d'avoir des écoles célèbres , où des maîtres savants attirèrent, de tous les pays, de nombreux disciples.
L'éloquence grecque s'étendit bien au-delà des limites de la Grèce. A la suite des conquêtes d'Alexandre , elle brilla dans toutes les grandes villes de l'Asie. Elle vint s'établir à Alexandrie. Cette nouvelle capitale du m.onde ancien, grâce à son heureuse situation , devint le lien commercial et intellectuel des trois parties du monde.
La dynastie des Ptolémées, qui, pendant deux cent soixante-quinze ans gouverna l'Egypte, adopta, comme un moyen de puissance et de gloire, l'habile et généreuse politique de protéger les lettres. L'un d'eux fonda cette fameuse bibliothèque d'Alexandrie, qui devint, avec le Musée, un centre de réunion pour tous les savants du monde.
L'éloquence grecque obtint un autre triomphe plus éclatant : elle subjugua les vainqueurs de l'univers , ses propres vainqueurs. Non-seulement les plus illustres Romains se firent un honneur de venir dans la Grèce, et principalement à Athènes , pour s'instruire et se former dans l'art de la parole ; mais la Grèce envoya dans la capitale du monde ses orateurs et ses savants pour y ouvrir des écoles. Ils y furent reçus avec applaudissements, et, malgré l'opposition de quelques Romains austères, ils s'y établirent et devinrent les maîtres privilégiés de la jeunesse. Ils eurent une grande vogue sur la fin de la république, et surtout sous le règne d'Auguste. Persécutés par Néron et Domitien , ils obtinrent , sous les Antonins, des faveurs extraordinaires.
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Parmi les orateurs et les écrivains grecs qui se sont signalés sur ces différents théâtres, nous n'avons parlé que des plus célèbres, et surtout de ceux que nous pouvons encore juger par leurs œuvres. Il nous reste à faire connaître ceux qui ont niiu([iié les derniers temps du paganisme. C'est comme un dernier rayon qui doit bientôt s'effacer en face d'une lumière plus brillante , celle du génie chrétien.
Constantinoplc avait remplacé Rome en qualité de capitale, et elle était devenue, à son tour, le principal siège de la littérature grecque.
1 liéniKtius (325 — ...)
Celle littérature fut illustrée, au quatrième siècle, par deux rhéteurs philosophes , Théiuistius et Libanius.
Le premier était né dans la Paphlagonie. Ses talents oratoires lui valurent le surnom d'Euphradès, c'est-{»-dire beau parleur, cl lui atlirèi-ent l'estime de tous les empereurs romains , depuis Constance jiis(iu'à Théodose le Grand. Constance l'éleva à la dignité de sénateur; Julien le lit préfet de Constantinoplc en ."(i^ , et entretint un commerce épistolaire avec lui. Jovien et Valens l'employèrent aussi dans les affaires publi(iues, principalement comme ambassadeur. Enliu Théodose le nomma de nouveau préfet de Constantinoplc en ÔS 4 , et, quoitpiil ne fut j)as chi-étieu, il lui confia l'éducation de son fds Arcadius. Thémistius enseignait à la fois l'éloquence et la |)hilosophie. Une foule prodigieuse de disciples assistait à ses leçons. Thémistius unissait aux talents et aux coiuiaissances la vertu la plus pure, une modestie admirable et un désintéressement sans boi-nes. Quoique peu riche, jamais il n'acceptait d'honoraires de ses disciples; souvent, au contraire, il les encourageait lui-même par ses libéralités. Il nous reste de cet aiUcur quehjues h'agmcnls de ses comuu'ntaii-es sur Arislote, et trciilc- Irois discours ; le style en est clair, élégant , éncrgiiiuc cl |)ur. Saint (irégoire de Naziancc, lié d'aïuilié avec Thémistius, l'appelle quelque part le roi de l'éloquence.
Les ouvrages de Thémistius sont l)eauc()U|) moins coninis qu'ils ne méritent <le l'être. Nous choisirons dans tous les idées épaises sur les philos(»phes et les princes; car ce sont les deux objets dont il s'occupe sans cesse.
L'orateur cherche d'abord dans la divinité le modèle du prince. Il trouve que le principal caractère de Dieu est la bonté.
« Ce n'est que par intervalle et rarement , dit-il , que Dieu lance le tonnerre ; mais c'est tous les jours et sur le monde entier, qu'il verse sa lumière. On ne peut donc lui ressembler sans être bienfaisant. »
« Croit-on , dit-il à Valentinien et à Valens , croit-on que c'est en montant à cheval avec grâce, et en maniant les armes avec adresse , qu'un prince puisse imiter cet être sublime? Ce n'est pas même par le courage , par la patience, par la force ; ce n'est pas même par le mépris des voluptés ; aucune de ces vertus de l'homme ne convient à Dieu : ces vertus tiennent à des faiblesses ; ce qui nous élève avilirait ce grand Etre. Mais ce qu'il y a de céleste et de divin, c'est d'avoir entre ses mains le bonheur des hommes, et de faire ce bonheur. Princes, s'il nous arrive de vous donner le nom de dieu , c'est pour vous faire souvenir de ce que vous devez être. »
« Je ris , dit l'orateur, quand je pense à ce tyran qui , voulant persuader qu'il était dieu , se faisait élever des statues et des temples, et l'insensé ne pensait pas même à faire du bien aux hommes. Si le prince veut un culte, au lieu de se faire consacrer une statue d'or ou de bronze sur un autel , qu'il fasse lui-même de son âme et le temple et l'autel , et , pour ainsi dire , le simulacre saint de la divinité : nous l'adorerons alors. Pour ressembler à Dieu , il ne suffit pas d'usurper ses honneurs , il faut l'imiter. »
« Le prince qui aime les hommes, dit-il ailleurs, aura toutes les vertus ; il domptera surtout la colère, mal sans bornes dans un pouvoir qui n'en a pas. »
« Les tyrans , les pestes et les tremblements de terre sont faits pour détruire les hommes , les princes pour les conserver. *
« J'ai perdu un jour, disait Titus, car je n'ai fait aujourd'hui de bien à personne. — Que dites-vous, prince? s'écrie l'orateur; non, le jour où vous avez dit une parole qui doit être la leçon éternelle des rois ne peut être un jour perdu. Jamais vous n'avez été plus grand ni plus utile à la terre. »
« De ce sentiment d'humanité naît dans le prince le devoir d'adoucir la sévérité de la loi.
t Car le juge rigide condamne souvent celui que la loi absoudrait , si elle pouvait prononcer : le juge alors est esclave. Il décide d'après les mots et la lettre , exerçant , pour ainsi dire , une injustice juste. Il n'en est pas de même du prince : il est la loi
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qui parle et qui respire , et non pas celte loi muclte et sourde re- ])réscntée par des caractères immobiles. Aussi, dit-il à Thco'lose , nous étions accoutumes à voir lor retourner du trésor pu'jlic à ceux à qui on l'avait injustement enlevé ; mais nous venons de voir plus : nous avons vu des hommes menés par la loi aux portes de la mort , ramenés à la vie par le prince; car, de tous nos empereurs, tu es celui qui respecte le plus la loi ; mais tu sais que , par respect pour la loi même , il faut quelquefois s'en écarter. »
El dans le même discours , faisant allusion à la fable célèbre des deux tonneaux d'Homère :
« Sous ton empire , nous connaissons le tonneau du bien , doù s'cpanehcnt la félicité , la ricbesse et la vie. Il est près du trône , cl la main y puise sans cesse. Mais nous ne voyons point celui des gémissements, des larmes et du sani^ : il n'y en a point d'où se verse la terreur ; ou si ce tonneau fatal existe , il est fermé de toutes parts. L'Espérance est sortie et roule sur l'empire ; les Maux sont enchaînés. >
On sait qu'au commencement du règne de Valens, Proeope se révolta et prit la pourpre. Il se prétendait de la famille des Conslantins ; mais ce droit n'était rien sans la victoire : il fut vaincu. Valens, qui d'abord avait été lâche, fui ensuite cruel; c'est l'ordinaire. Il fit couler le sang des ennemis avec cette fureur que les caractères atroces nomnuînl justice ; l'orateur, en le louant d'une humanité qu'il n'a\ait pas, tâche au moins de lui inspirer les sentiments qu'il devait avoir. Dans un discours tout entier, il lui parle de clémence :
t Avant Socrate , on disait : Faisons du bien à qui nous aime , et du mal à (jui nous hait. Socrate a changé ce précepte , et a dit : Faisons du bien à nos amis, ne faisons point de mal à nos ennemis. >
11 rapporte l'exemple de tous les grands hommes qui ont pardonné , ou à des assassins, ou à des ingrats. Il vante ce pouvoir magi(|ue (pi'ont les princes de changer les âmes par leui-s bienfaits.
f II ne lient qu'à eux, dit-il, de déraciner la haine et dapprivoiser la fureur. >
Dans un autre discours, adressé au même prince , après la cinquième année de son règne , on trouve un long morceau sur les
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finances ; il respire cette philosophie pleine d'humanité qui devrait être celle de tous les gouvernements.
« On ne peut être humain, dit l'orateur, sans être libéral ; mais la libéralité du prince ne consiste pas à donner aux uns en accablant les autres. Celui qui est si magnifique n'est pas loin d'être injuste ; il prive des milliers de pauvres du nécessaire pour enrichir des riches, c'est-à-dire pour verser quelques gouttes inutiles dans les fleuves. Le prince donne d'autant plus qu'il exige moins. »
Et s'adressant à son empereur :
« Avant toi , dit-il , les charges publiques augmentaient tous les ans; chaque année ajoutait au poids de l'année qui avait précédé. C'est toi, prince, qui as arrêté cette maladie de l'Etat. Sais-tu pourquoi tu as mis cet ordre dans les finances de l'empire? c'est que tu avais gouverné ta maison avant de gouverner le monde. Tu n'as pas besoin d'apprendre d'un autre ce qu'il en coûte de sueurs et de peines au laboureur ; tu connais la hardiesse de l'exacteur, l'adresse du commis, l'avarice du soldat. Instruit de ces détails, tu es monté sur le trône; c'est pourquoi, comme si ce vaste empire n'était qu'une famille , tu vois d'un coup d'oeil quels sont tes revenus , quelles sont tes dépenses , ce qui manque , ce qui reste ; les opérations qui sont faciles , celles qui ne le sont pas. Seul , de tous les princes , lu n'as pas mis ceux qui manient les deniers de l'Etat au-dessus de ceux qui le défendent. Celui qui préside aux finances ne marche pas avec plus de pompe que celui qui commande les armées. Chargés de l'emploi d'Aristide , ils sont forcés d'avoir sa justice. Ton œil perçant sait découvrir et rendre inutiles les profondeurs de cet art funeste et caché... Non , désormais, je ne craindrai pas les ennemis domestiques plus que les Barbares même. Je ne verrai plus la moisson enlevée de dessus les sillons avant même qu'elle entre chez le laboureur. D'impitoyables créanciers ne veilleront plus sur les travaux du vendageur, et l'habitant des champs ne passera plus un hiver triste et désolé auprès de ses greniers déserts. C'est alors que je jouirai de la proie enlevée sur les Barbares, quand le ravisseur domestique ne viendra plus faire sa proie de mon bien. Prince, continue l'orateur, ma voix, dans ce moment, représente la voix du monde entier. Tu nous a remis une partie des tributs , et pour dédommagement, nous te rendons un tribut de reconnaissance et de tendresse : c'est le plus digne du prince. Au lieu des moissons et des fruits de la terre qu'on nous arrachait , reçois des fruits qui ne se flétriront pas :
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ce sont ceux de la gloire. C'est elle qui , sans cesse , renouvelle l'empire d'Auguste , qui empêche Trajan de vieillir, qui tous les jours ressuscite Marc-Aurèle. Crois-tu, malgré leurs victoires, que leurs noms seraient aussi célèbres, si, terribles aux Barbares , ils n'eussent été bienfaisants envers leurs sujets , etc. ? »
L'orateur veut étendre ce sentiment d'humanité dans le prince , des sujets dclKtat aux ennemis même de l'Klat :
« Celui, dit-il à Valens, qui, dans la guerre, poursuit avec acharnement et veut détruire, ne se montre que le roi d'une nation ; celui qui , après avoir vaincu , pardonne , se montre le père et le souverain de tous les hommes. Cyrus n'aimait que les Perses, Auguste les Romains, Alexandre les Grecs; aucun n'aimait les hommes, aucun n'était vraiment roi. Pour l'être , il faut, connue Dieu, n'exclure ni aucun peuple, ni aucun honnne de sa province. »
Valens, irrité, refusait la paix aux Barbares; c'est le philosophe qui fléchit l'empereur; l'éloquence donna la paix au monde.
« Je fis voir au prince , dit l'orateur, que c'est en sauvant, et non en égorgeant les houunes, que l'on ressemble aux dieux. Quand on a remporté la victoire sur des lions, des léopards et des tigres, on compte tous ceux dont on a fait couler le sang dans les forêts : quand un a vaincu des hommes, il faut compter ceux qu'on a sauvés. Encore n'extermine-t-on pas entièrement les hèles féroces, on en laisse subsister la race dans les déserts ; et une nation d'hounncs ((ju'on les appelle Barbares , ils n'en sont pas moins des honunesj, une nation tout entière, soiniiise et treudilanle ù ses pieds, il eut donc fallu l'exterminer et la détruire? Aon. J'admire et j'appelle grand celui qui la conserve. Le destructeur de Cartilage fut nonnné l'Africain . un autre s'appela Macédonien , parce cpi'il avait fait de la Macédoine un vrai désert; mais loi, prince, je veux (pie tu tires ton nom de la nation cpie tu as sauvée : ainsi nous nonnnons les dieux des pays qu'ils protègent. »
Outre l'humanité et la clémence , qui sont les premiers devoirs , l'orateur parcourt toutes les autres qualités du pj ince ; il dit ù Constance :
« L'athlète des jeux olynqiiipu's . jaloux de \aincre et veillant sur lui-même, s'interdit tous les plaisirs qui pourraii'nl l'énerver; et le prince, (|ui est pour ainsi dire l'athlète de l'univei-s , ira-t-il se livrera de làche> \oluplés? »
II félicite Valens de ce qu'il veut s'instruire :
« Puisque tu as ce désir, lui dit-il , si les hommes ne sont heureux , ce sera la faute de ceux qui n'useront pas de ton âme pour tout ce qui est honnête et grand. »
Il exhorte cet empereur à ne négliger aucun des soins du gouvernement :
« Il y a eu , lui dit-il , des princes qui prenaient grand soin de leur chevelure , mais qui ne comptaient pour rien des villes entières tombées en ruine. Ils s'occupaient de leur parure, et ils négligeaient l'univers; peut-être même avaient-ils grand soin de leurs chevaux , mais point du tout des hommes qu'ils destinaient aux places; et tandis qu'aux jeux du cirque ils n'auraient pu souffrir de voir des cochers conduire un char, ils abandonnaient à des hommes sans choix les rênes de l'empire et la conduite des nations. On brise une statue, on efface un tableau qui ne ressemble point à son modèle ; le prince sera-t-il donc moins attentif à ceux dont le devoir est de le représenter auprès des peuples? »
« L'influence de la vertu du prince , dit-il à Théodose , ne se borne point à la terre. Marc-Aurèle , voyant son armée près de périr par la soif, leva ses mains au ciel : « 0 Dieu! dit-il, je lève » vers toi , qui donne la vie , cette main qui ne l'a jamais ôtée à » personne. » Dieu l'entendit et sauva son armée. »
Valens était cruel , et , comme tous les hommes , il porta son caractère dans la religion. Trompé par les Ariens, il persécuta les catholiques avec fureur. On dit qu'un jour une députation de quatre-vingts prêtres venaient pour le fléchir ; il les fit embarquer tous ensemble et ordonna qu'on mit le feu au vaisseau quand ils seraient en pleine mer. Un homme éloquent adoucit les fureurs de ce tigre : Thémistius osa parler de douceur à un fanatique , et d'humanité à un barbare; et, ce qui est plus étonnant, il réussit. La persécution cessa , et cet empereur assassin , ce barbare incendiaire , ce chrétien persécuteur d'autres chrétiens , publia un édit par lequel il défendait qu'on employât désormais ni autorité, ni menaces pour faire changer personne de religion. Nous n'avons plus le discours de Thémistius , mais il nous reste celui où il félicite l'empereur de son changement; c'est l'ouvrage à la fois de l'éloquence et de la raison.
Ainsi cet homme vertueux parlait aux princes , sous prétexte de les louer. Il avait donc raison de dire à Constance :