IDÉE GÉNÉRALE DE L'ÉLOQUENCE ROMAINE
Dftiix grands ihcAlrcs étaient ouverts dans Rome à réloqueQce politique, le sénat et le Forum,
On sait que toutes les qjicstions imjlflrîanfPR étairnt.. traitées devantlc peuple, et qu'on pouvait même en appeler à son jugement des décisions du sénat. Les orateurs qui avaient à porter la parole en présence d'une assemblée tumultueuse, jouissant d'un aussi grand pouvoir, s'efforçaient d'agir sur elle par des discours passionnés et pleins de feu , de l'entraîner dans leur parti par les mouvements d'une éloquence impétueuse.
On a dit souvent que l'agitation de la multitude , les factions diverses qui la partageaient , les révolutions fréquentes dans lesquelles elle était entraînée, donnaient au talent de puissants moyens, et favorisaient singulièrement les progrès de l'éloquence. Une distinction est ici nécessaire. La liberté rV-publicaine , telle qu'elle existait à Rome, était favorable à cette faconde Iribunitienne qui vivait de troubles et de tumultes, qui remuait violemment la multitude, pour l'enlraîner à toute sorte d'excès. Elle était funestCj au contraire , à l'éloquence véritable , qui se sert de Ia parole pour faire triompher la vérité et la vertu.
Un peuple, aini de la nouveauté, oubliait le soin de ses affaires ou ses misères domestiques, pour aller chercher des émotuins violentes en présence d'une tribune d'où retentissaient des voix le plus souvent séditieuses. jLàjs'alimcnlnicnt des haines irréconciliables et des discordes éternelles. Les orateurs populaires échauffaient les esprits par l'amour du changement ,^^xcitaicnl^ des tumultes par la haine des lois et du pouvoir établi , trompaient la multitude par les noms spécieux de liBërte~éI~3e patriotisme, et aspiraient à l'asservir en flattant ses passions et en l'égarant par une éloquence trompeuse et déclamatoirei C'est à la voix des tribuns (ou du moins des orateurs plébicoles, qui furent créés tribuns après la révolte), que la populace soulevée sortait en tumulte de Rome, s'emparait du mont sacré, et imposait au sénat des conditions de paix ; c'est à la voix des tribuns qu'elle demandait à grands cris la perte de Coriolan, ou forçait Camille, ce généreux vainqueur des ennemis étrangers , à céder aux honteuses attaques de ses ennemis particuliers et à fuir loin de sa patrie ; c'est à la voix des tribuns qu'elle entrait dans des transports furieux et quelquefois se souillait de violences et de meurtres. Que dironsnous des lois agraires? Dès que ces terribles mots, de jmrlage des terres, eurent été pour la première fois prononcés dans la tribune du Forum, ils restèrent, pour toute la suite, comme le signal des révolutions meurtrières qui ensanglantèrent la république. Ainsi donc, tant jque la liberté, ou plutôt la licence, ne fit que s'agiter dans la place publique, elle ne produisit, en général, que des harangues pleines de violence et funestes à l'ordre ; elle n'était favorable qu'à cette éloquence frénétique et incendiaire qui enflammait les passions d'un peuple déjà irrité, et menaçait à chaque instant les bons citoyens du pillage , du massacre et du renversement universel de la patrie.
Les efl^ets de celte éloquence étaient dus moins aux talents des orateurs qu'aux dispositions de ceux qui les écoutaient. Elle frappait sans doute par des traits de génie et des élans sublimes; mais elle était déclamatoire, se nourrissait de mensonges et de sophismes, et ne pouvait produire de ces grandes inspirations^du ;geriie ,' dont l'effet se prolonge encore après que la passion est éteinte, après même que les siècles écoulés sont venus mettre, à la place d'un auditoire enflammé, des juges calmes et sévères, étrangers à tous les sentiments tumultueux qui bouillonnent sur les places publiques.
L'éloquence véritable , qui consiste , comme nous l'avons dit , à faire triompher la vérité et la vertu , trouvait des obstacles près-
'H IDÉE CÉNÉnALB DE L'ÉLOQUENCE ROMAINE. S'iîO
que toujours invincibles dans les assemblées du Forivm. L'hisloire de la république romaine, pendant quatre cents ans, atteste que ce n'était point les orateurs les plus véritablement éloquents , qui remportaient le plus de Iriompbes, mais les tribuns les plus sédi- J'^^i tieux, les ambitieux les plus habiles à faire servir les passions du ^^ ^ peuple à leurs propres desseins. Quelquefois, il est vrai, l'orateur, homme de bien , qui voulait comballre les passions au lieu de les flattetv commandait le silence par le respect qu'inspire un noble caractère, et sul)jui;uait la multitude par la force de la raison et l'ascendant du î^énic. Son éloquence semblait s'accroître par les obstacles qu'il élait obligé de vaincre; mais le plus souvent il ne parvenait pas même à. se faire, entendre, sa voix était étouffée par les cris tumultueux qui s'élevaient de toutes parts. L'éjotiuencê^a bcsoÎDÛ^^iûur se perfectionner, de la -sagesse et de la gravité des pensées; il lui faut un audijojre susceptjble tout à la fois d'être éclairé et d'être ému, et elle doit se perdre, incvilablement, quand elle s'exerce en présence d'une multitude ignorante et factieuse.
Mais si les disputes du Forum éLai^nt moins (iuorables aux progrès de rcloqucncc qu'on ne pourrait le penser d'abord, les assemblées du sénat lui offraient un théâtre digne d'elle.
Le sénat, comme on sait, était compose des personnages les pi lis graves de la république : « C'était, avait dit autrefois une bouche ennemie, comme vme assemblée de rois. » Dans l'enceinte où siégeaient les sénateurs, l'éloquence n'élevait la voix que pour éclairer des esprits amis du bien public ; c'était toujours un langage .a^plein de majesté et de noblesse; les avis pouvaient y être partagés, mais lesjdiscours (jui y étaient entendus n'étaient point^slinés,-' comme ceux qui retentissaient dans le Forum, à alimenter des • haines publiques et particulières, à aigrir les jalousies et à favonser TéTTmbitions.. L'éloquence s'animait de l'amour. de. la patrie, de Ta haine des nouvcaïïlos , du respect pour les dieux et les institutions anciennes, de la dignité du sénat, de la gloire du nom romain. C'en était assez pour inspirer aux orateurs des mouvements sublimes, généreux et palbétiiiues; mais rien dans leur langage ne ressemblait à ces harangues emportées et pleines de venj^anoe, qui, à la tribune publique, transformaient les tribuns populaires en autant de déelamateurs. D'ailleurs, les délibérations du sénat étaient environnées d'un secret profond; d'où il suit que l'orateur f;iclieu\ (jui aurait été aj)pelé à porter la parole dans cette enceinte mystérieuse , aurait eu peu d'intérêt ù s'abandonner au langage de la sédition; car ses discours, impuissants pour
ébranler la gravité des sénateurs, expiraient dans l'enceinte même du palais, et aucune passion du dehors ne pouvait répondre à sa propre passion.
Les orateurs du sénat étaient donc forcés de s'adresser toujours à la raison de leurs auditeurs et de chercher plus encore à éclairer leurs suffrages qu'à les vaincre par des discours emportés. Leur éloquence , remarquable surtout par la dignité et la grandeur, joignait une méditation profonde et la force du raisonnement aux nobles inspirations du patriotisme , à la chaleur et à la vivacité du langage.
En caractérisant ainsi les deux sortes d'éloquence qui se combattaient dans Rome, celle des tribuns et celle des sénateurs, on sent que nous ne faisons que des réflexions générales. Sans doute les orateurs populaij^es étaient animés quelquefois de l'amour du bien public; ils combattaient les prétentions injustes des grands , leur avidité insatiable , leur odieuse tyrannie ; îîs s*ëteyaient contre des abus condamnables, ils demandaient deâJ^îorm es utiles. Mais ordinairement les passions les poussaient au delà de ce^devoirs légitimes de leur charge , et leur position même les portait à proclamer sans cesse des principes de désordre. Xes sénateurs^,^ au contraire, étaient enga^és^ j)ar le rang qu'ils occupaient, à repousser les innovations dangereuses , à défendre toutes les maximes conservatrices de l'ordreji^ toutes^ les jjistitiitions capables de procurer îTFEtat de la force, de la stabilité et de la gloire.
Nous ne ferons que peu d'observations sur l'éloquence judiciaire à^Rome. Les lois, même du temps de Cicéron, étaient simples, générales, et surtout en petit nombre. La décision des causes dépendait, en grande partie, de l'équité et diT^bônTsêns^ des juges ; et la jurisprudence était , bien moins que réloqueuce , l'objet des études eTdu travail de ceux qui se destinaient à la profession d'avoca^. De même que dans Athènes , les juges étaient ordinairement très - nombreux et formaient une espèce d'assemblée populaire. Le talent de la parole exerçait, par conséquent, une très-grande influence ; les orateurs avaient recours assez souvent à l'adresse et à la ruse , mais surtout aux mouvements passionnés et pathétiques , et à tous les moyens de l'éloquence populaire.