PREMIERS PROGRÈS DE L'ÉLOQUENCE ROMAINE
Epoque de spontanéité. — Epoque de réflexion. — Le progrès des études en général, et de l'éloquence en particulier, est favorisé par les savants grecs qui viennent à Rome. — Les écoles latines s'établissent et la jeunesse est exercée dans les deux langues. — Déclamations. — Gaton, les Gracques, etc. — Antoine et Crassus. — Sulpitius et Gotta.
Quoique l'éloquence exerçât ud grand pouvoir dans les assemblées du sénat et du peuple, et jusque dans les jugements du barreau , elle fut très-longtemps négligée des Romains. Les discordes civiles qui déchiraient la république , les guerres longues et sanglantes quiloccupaient au dehors, absorbaient Tattenlion de tous les citoyens. Dans ces temps de troubles et de bouleversements, les hommes de génie, que des éludes fortes et des méditations solitaires eussent perfectionnés, se trouvaient emportés au milieu du tumulte des partis ou du fracas des armes. Les lettres ont besoin de la paix pour être cultivées. Aussi , pendant quatre ou cinq cents ans, les Romains n'eurent aucun goût pour elles, et leur génie parut enseveli dans une nuit profonde. Ils n'avaient même d'autre éloquence que celle qu'ils tenaient de la nature et qu'ils acquéraient au milieu des combats de la tribune. Mais lorsqu'cnGn ils eurent affermi leur puissance et qu'ils furent comme fatigués de l<mt.(lc discordes, les bons esprits éprouvèrent le besoin de se réfugier dans la solitude pour y cultiver les beauxarts, et en particulier celui de la parole. On peut apprécier le changement qui s'opéra, sous ce rapport, par roxcinplc du second Scipion l'Africain, qui avait déjà pour les lettres un goût très-fin et très-délicat. 11 avait toujours auprès de lui des savants du pre-
raier raérite , comme Panctius et Polybe , qui l'accompagnaient même dans ses voyages.
La conquête de la Grèç e. contribua beaucoup aussi à diriger les Tsprits vers l'élude. Les philosophes et les rhéteurs , qui passèrent à Rome , y portèrent avec eux le goût des beaux-arts dont ils faisaient profession; mais ils furent bientôt bannis par un cdit, parce que leurs exercices , inusités jusqu'alors , donnaieiUdej'inqmcIuHc (ICI ans avant J.-C). Cinq^ ou sixjans après, ils reparurent à l'occasion d'une ambassade. Carnéade, célèbre rhéteur grec, qui en faisait partie, se fit admirer par une éloquence tout à la fois pleine de force, de grâce et de délicatesse. Ses discpurs, traduits en latin par un sénateur, coururent toute la ville et y furent lus avec un applaudissement général. Tous les Jeujaes^Romains qui avaient quelque goût pour l'élude allèrent l'entendre, et il leur inspira tant de zèle pour l'éloquence , qu'ils oublièrent tous les autres plaisirs et toutes les autres occupations. Le brave et sévère Caton fut presque le seul qui désapprouva ces nouveautés. Craignant que la jeunesse ne prît bientôt la vanité des sophistes étrangers et qu'elle ne préférât la gloire de bien parler à celle de bien foire 5 ilusa de toute son influence dans le sénat pour terminer l'affaire des ambassadeurs et pour hâter leur départ. Il y réussit ; mais l'absence de ces philosophes n'éteignit pas l'ardeur pour l'élude que leurs discours avait allumée. Le goùl pour l'éloquence devint une passion, et depuis cette époque, pendant près de cinquante ans, elle prit tellement faveur, qu'elle était regardée comme l'un des moyens les plus efficaces pour parvenir aux premières dignités de la république ; mais elle n'était encore enseignée que par les rhéteurs grecs , qui avaient bientôt trouvé l'occasion de rentrer à Rome et de s'y établir.
Plotius Gallus fut le premier qui enseigna la rhétorique dans la langue nationales 11 le fit avec succès et eut un grand concours d'auditeurs (9Vavanl J.-C). Cicéron , âgé pour lors de quatorze ans, aurait bien voulu profiter des leçons de ce nouveau maître ; mais ceux qui dirigeaient son éducation ne lui en laissaient pas la liberté.
Un édit des censeurs condamna d'abord les nouvelles écoles (92 avant J.-C.) ; mais l'on comprit enfin combien il était raisonnable d'exercer les jeunes gens dans une langue qu'ils devaient toujours parler, et après ces premières contradictions , les rhéteurs latins enseignèrent sans obstacle. Ils ne contribuèrent pas peu au progrès étonnant que fit à Rome , dans les années suivantes , l'étude de l'éloquence. Les rhéteurs grecs, néanmoins, ne furent pas né-
PHEMlEnS PROGRES DE L ELOQUENCE ROMM.'KE. 'ZOÙ
gligps, on continua à prendre leurs leçons, et Ton dédamai l tout à la fois dans les deux lani^ues.
On appelait déclamations des compositions sur des sujets vrais ou inventés , tantôt dans le genre délibcratif , tantôt dans le genre judiciaire, et rarement dans le genre démonstratif. Elles furent l'exercice de Ciccron , non-seulement pendant sa jeunesse , mais jusque dans un ùge très-avancé, et lors même que les troubles de ■ l'Etat lui eurent fait abandonner les fonctions du barreau. 11 récitait à ses amis des harangues ainsi composées, et eux-mêmes, à leur tour, soumettaient à ses jugements des essais du même genre. Hirtius et Dolabella , dit-il, vieunpnt citfz moi déclamer, et mot, je vais chez eux faire bonne chère, (liv. ix, lettre iO*.) Marc- Antoine, Pompée et tous les personnages les plus illustres s'appliquèrent beaucouj) à ces déclamations.
On trouve dans Suétone de curieux détails sur ces exercices. « L'élude de la rhétorique , dit-il , ayant pris faveur, il se trouva une grande abondance de professeurs et de docteurs, et leur art fut si florissant que, d'une condition infime, plusieurs arrivèrent jusqu'aux honneurs suprêmes. Mais le mode d'enseignement ne fut ni le même pour tous, ni invai-iable pour chacun en particulier : il y eut difTércntes manières d'exercer les disciples. On avait coutume de présenter les beautés du discours sous toutes sortes de figures, pour divers cas, par forme d'apologue et toujours autrement: tantôt c'étaient des nan-alions succinctes et rapides; tantôt des amplifications plus larges et plus abondantes. Paifois on traduisait les écrits des Grecs; on vantait les honuues célèbres, ou bien on les blâmait ; on donnait aussi certains préceptes adaptés à l'usage de la vie counnune ; on montrait quelles choses étaient utiles et nécessaires, quelles autres pernicieuses et su|)er(lues. Souvent on apprenait à confirmer les fables, ou à détruire la foi aux histoires; les Grecs donnent à ce genre le nom de thèses , de réfutations , de démonstrations. Enfin, ces exercices tombèrent peu à peu en désuétude, et l'on en vint à la controverse. Les anciennes controverses étaient puisées dans les histoires , connue quelques-unes aujourd'hui encore , ou bien elles se prenaient dans un fait réel et vrai, s'il yen avait un de récent. On les proposait donc, en y .ijoutant des noms de lieux. C'est de la sorte qu'il y en a eu de recueillies et de publiées, et peut-être ne sera-t-il pas hors de propos d'en rapporter une ou deux, sous forme d'exemple :
» Dans le courant de l'été, des jeunes gens de Rome étant venusàOstic, descendent sur le rivage , abordent des pêcheurs qui traînent un filet , font prix avec eux pour ce qui arrivera d'une
234 ÉLOQUENCE ROBÂINE.
capture, payent la somme convenue, attendent longtemps que les filets soient retires , et , l'opération faite , il se trouve qu'il n'y a pas un seul poisson , mais qu'on a amené un panier garni d'or. Làdessus , les acheteurs disent que le coup de filet leur appartient ; les pêcheurs , qu'il leur appartient aussi.
» Des marchands d'esclaves débarquent à Brindes une troupe d'esclaves à vendre, mettent la bulle et la robe prétexte à un jeune garçon d'une beauté et d'une valeur considérables , le font ainsi passer aux yeux des jaloux péagers (douaniers) pour un jeune homme d'une condition libre , qui , par conséquent , n'était pas sujet à payer le droit établi , et parviennent aisément à cacher leur firaude. Ils arrivent à Rome, la chose est connue, et l'on réclame la liberté du jeune garçon, parce qu'il a été rendu libre de la volonté de son maître. » {De claris Rhet. i.)
Suétone énumère ensuite ce que l'on avait vu de plus illustres rhéteurs jusqu'à son époque , et fournit quelques curieux détails sur leurs habitudes littéraires. Ainsi , Albutius de Novarre , qui vivait dans l'intimité de l'orateur Plancus , s'était fait un auditoire où il proposait ordinairement des controverses et parlait assis; mais ensuite , excité par la chaleur de la discussion , il se tenait debout et achevait son discours. Il avait divers genres de déclamations : tantôt solennel et pompeux ; tantôt , pour ne pas être regardé entièrement pour un rhéteur de l'école , il devenait simple et négligé , n'employant que des expressions triviales. Albutius plaida aussi des causes , mais plus rarement , ne s'attachant qu'aux plus considérables , et ne se chargeant que de la péroraison , morceau où le discours doit produire le plus d'effet. Nous voyons dans Cicéron et Quintilien que les plaidoiries se partageaient ainsi entre plusieurs orateurs. Quant à la nomenclature de Suétone , elle est loin de présenter tous les noms qui eurent de l'éclat dans le genre dont il s'agit ici.
Il y avait , dans la déclamation , deux genres assez distincts : l'un, que l'on appelait la controverse , et il concernait surtout l'éloquence judiciaire ; l'autre, qu'on appelait 'persuasion (suasoria); et c'étaient à ces amplifications que les rhéteurs occupaient d'abord leurs élèves, qui, ensuite, les lisaient quelquefois en public. Le satyrique Perse n'avait pas oublié que « souvent, dans son enfance, il humectait ses yeux du jus de l'olive, s'il lui arrivait de ne pas vouloir dire les grandes paroles de Caton prêt à mourir. Et , cependant, un maître peu sensé les eût beaucoup louées; et le père du jeune homme, amenant ses amis, eût sué d'émotion en écoutant son imberbe orateur. » (Satyre m, v. 4*.) On sent jusqu'où
CATON, LES GRACQUES, CtC. 235
pouvait tomber, sous la main d'un novice, d'un écolier, un sujet tel que Caton se déchirant les entrailles après la défaite de Pompée, afin de ne pas survivre à la liberté romaine , et quelles jurandes paroles (grandia verba, grande aliquid), quelle enflure devaient porter de pareilles compositions.
Juvonal rappelait que lui aussi avait retiré la main de devant la férule ; que lui aussi avait donné à Sylta le conseil de goûter, citoyen privé , un sommeil profond. (Satyre i, v. 15.) Les personnages historiques étaient ainsi le thème habituel des écrits de la jeunesse, et Juvénal encore nous le dit éloquemment d'Annibal , quand il s'écrie avec un superbe dédain : Va, insensé y cours à travers les Alpes glacées ; va , pour plaire aux enfants et devenir un sujet de déclamation. (Satyre x, v. 161 .)
Cet exposé fait connaître l'utilité des déclamations. Elles développaient l'esprit de la jeunesse, et la préparaient à la carrière oratoire. Cependant l'abus qu'on en fit plus tard corrompit réloquence et précipita la décadence du goût.
Caton, les Gracqnes, etc.
A l'époque où les maîtres grecs parurent à Rome , ou dans celle qui suivit immédiatement , on comptait déjà un grand nombre d'illustres orateurs. Les plus connus sont : Caton le Censeur, les Gracques, Scipion Emilien et Lélius, son ami. Ils avaient un excellent naturel, un merveilleux fonds d'esprit, beaucoup d'ordre dans le discours , de force dans les preuves , de solidité dans les pensées , d'énergie dans les expressions ; mais nul art , nulle délicatesse, nulle grâce, nul soin de l'arrangement des mots, nulle connaissance du nombre et de l'harmonie du discours.
Caton avait composé un grand nombre de harangues ; on en comptait, du temps de Cicéron , plus de cent ciiuiuanle; mais elles n'étaient i)oinl lues. Il ne manquait , néanmoins, à son éloquence qu'une certaine fleur de style et une vivacité de coulcure qui n'étaient point encore en usage.
Les Gracques , Tibérius et Caïus , se distinguaient aussi par une éloquence mâle et robuste , mais dénuée d'ornements. Ils sont les deux orateurs les plus célèbres dans cette ébxiuence tribuniliennc dont nous avons parlé. On sait quels bouleversements ils excitèrent à Rome, en soulevant les passions de la multitude, et en proposant des lois qui, sous prétexte de défendre les droits du peuple ,
236 ÉLOQUENCE nOMAINE.
avaient pour but de les élever eux-mêmes sur les débris de la puissance du sénat.
Cicéron nous a conserve quelques lignes d'un discours que tint le jeune Caïus après la mort de son frère.
« Où irai-je , s'écrie-t-il ; de quel côté me tournerai-je , malheureux que je suis? Sera-ce vers le Capitole? mais il est encore teint du sang de mon frère. Retournerai-je dans ma maison ? quoi ! pour y voir une mère affligée, dans la dernière désolation et baignée dans les pleurs ? »
En prononçant ces paroles , tout parlait en lui , les yeux, la voix, le geste , de sorte que ses ennemis mêmes ne purent retenir leurs larmes.
C'est ce même Caïus Gracchusqui avait toujours derrière lui un joueur de flûte , pour l'avertir quand il devait hausser ou baisser le ton de la voix.
L'éloquence de Lélius et de Scipion était trcs-éloignée de la dureté de celle de Caton et des Gracques , quoiqu'elle se ressentit encore du siècle où ils vivaient. Lélius avait beaucoup de modestie et de délicatesse , le trait suivant en est la preuve : il avait plaidé deux fois une même cause avec beaucoup d'éloquence , mais sans succès ; alors il força ses parties à la remettre entre les mains de Galba , célèbre orateur de ce temps-là , qui avait plus de véhémence et de pathétique que lui , et qui , en effet , 1^ gagna tout d'une voix.
Antoine, Crassns, Cot4a, Snipitins.
Après les orateurs dont nous venons de parler, on vit paraître Antoine et Crassus, et ensuite Cotta et Sulpitius , qui tous ne sont guère connus que par ce que Cicéron nous en apprend dans ses livres de rhétorique. Il remarque que ce fut sous les deux premiers que l'éloquence latine , parvenue à une sorte de maturité , commença à pouvoir entrer en lice avec celle des Grecs.
Antoine , dans le voyage qu'il fit pour aller en Cilicie en qualité de proconsul , s'arrêta quelque temps à Athènes et dans l'île de Rhodes, sous ditrércnls prétextes; mais en effet pour avoir l'occasion de converser avec les plus habiles maîtres de rhétorique , et pour se perfectionner dans l'éloquence par leurs avis. Il affecta pourtant toujours dans la suite de paraître ignorer ce que les Grecs enseignaient sur l'art do parler, espérant par ce moyen rendre son
AMOI.NE, CRA5SIS. COTTA , SILPITUS. 207
éloquence moins suspecte. En elk-t, il passait (•Dniinuncuicnt, dans IVsprit de ses auditeurs, pour venir au barreau plaider ses causes presque sans préparation ; mais, dans la vérité, il était tellement préparé, que souvent les juj^es ne l'étaient pas assez pour se défier de lui. Rien de ce qui j)ouvait ser^ir à sa cause ne lui échappait : il savait placer clnupic preuve dans l'endroit où elle faisait plus d'impression ; il était moins attentif à la délicatesse cl ù l'élégance des mois qu'à leur force et à leur énerj;ie ; il ne paiaissait occ'upé que des choses luèuu's et du raisonnement; il axait toutes les grandes parties d'un orateur, et il les soutenait merveilleusement par la force et la dignité de la |)rononciation; il était surtout hahile â gagner l'esprit des juges en remuant leurs passions; il fit aussi retentir très-souvent la liiliuiu* aux harangues de sa voix élofpu-nle.
Crassus était le seul (pi'on put mettre en parallèle avec Antoine , et quehpies-uns même le lui préféraient. Son caractère propre était un air dt; gravité et de dignité ([u'il savait tempérer par une douceur insinuante , jtar une grande délicatesse , et même par une fine raillerie, sans jamais sortir de la décence qui convient à un orateur. Il avait une expression pure , exacte , élégante, mais sans affeclalion. Il s'ex|)liquait avec une merveilleuse netteté, et relevait la heaulé de son discours par la force des preuves et par l'agréuient des similitudes.
Il joignait à ces rares talents une profonde connaissance du droit; car, dans celle science, il n'était surpassé que par Scévola, le plus habile jurisconsulte de son siècle et en même temps l'un des plus célèbres orateurs.
Cicéron , dans ses dialogues sur l'Orateur, rapporte un trait frap|)aiit de l'éhxpu-nce de Crassus. Il plaidait contre un jeune hounue , nommé Hrutus, dont la mauvaise conduite contrastait a\cc les verlus de sa famille. Pendant cpi'il parlait, le con>oi de Junia, aïeule de Hriitus , \int à passer par hasard doaul le Forum; alors Crassus s'interrompant tout à coup :
« Eh bien! lui dit-il, que veii\-lu ijuc celte femme révérée dise .'i ton père du fils cpiil nous a laissé? Que vcux-lu qu'elle dise a lous ces grands humincs, les aïeux , dont nous \oyons hs images? n ce Brutus , à qui nous devons notre liberté? S'il demande ce que tu fais, (pu'l est l'étal, quel est le genre de gloire et de vertu dont tu l't)ccupcs, (pie lui dira-t-ouï Kst-ce d'augmenter ton patrimoine? ce n'est pas ce (pi'il y aurait de plus digne «le ton nom, mais cela mënn* ur t'est plus pos-.iMc : il ne t'en reste rien ; 1rs
débauches ont tout dévoré. Est-ce de l'étude du droit civil? ton père s'y est distingué; il nous en a laissé des monuments; mais pour toi, on lui dira qu'en vendant tout ce que tu en as reçu pour héritage, tu ne t'es pas même réservé le siège paternel où il écrivait. Est-ce de l'art militaire? mais tu n'as jamais vu un camp. Estce de l'éloquence? mais tu ne la connais même pas, et tout ce que tu as de voix et de facultés est employé à ce trafic honteux de calomnies publiques , qui est ta dernière ressource. Et tu oses voir le jour! Tu oses regarder tes juges! Tu oses te montrer dans le Forum , dans cette ville , aux yeux de tes concitoyens ! Tu ne frémis pas de honte et d'effroi à l'aspect de cet appareil funéraire , de ces images sacrées qui t'accusent, de ces ancêtres que tu es si loin d'imiter, qu'il ne te reste pas même un asile où tu puisses encore les placer. »
Cotta et Sulpitius différaient par le caractère de leur éloquence.
Cotta, du côté de l'invention, avait de la pénétration et de la justesse d'esprit; son élocution était pure et coulante. Comme la faiblesse de sa poitrine l'obligeait d'éviter toute contention de voix, il avait soin de régler sur ce peu de force son style et sa manière de composer. Tout était juste , exact et de bon goût dans son discours ; mais ce qui était le plus admirable en lui , c'est que , ne pouvant presque faire usage du style véhément et impétueux , et se trouvant , par conséquent, hors d'état d'entraîner les juges par la force de son discours , il savait pourtant les manier avec tant d'adresse et d'habileté , qu'il produisait sur leur esprit le même effet , par son éloquence douce et tranquille , que Sulpitius par les traits vifs et enflammés de la sienne.
Sulpitius , au contraire , avait le style grand , véhément et pour ainsi dire tragique; la voix douce, forte et éclatante; le geste et le mouvement du corps extrêmement agréables et gracieux , mais d'un agrément et d'une grâce qui convenaient au barreau, non au théâtre. Son discours était abondant et rapide, sans passer les justes bornes et sans se répandre en superfluités. Sulpitius prenait pour modèle Crassus , Antoine plaisait davantage à Cotta ; mais ni ce dernier n'avait la force d'Antoine , ni l'autre l'agrément de Crassus.