PERFECTION DE L'ELOQUENCE ROMALNE
Ci^sar. — Ilorlonsius. — Ciiéron surpasse lous les autres orateurs et laisse (les modi'lcs dans lous les ^-enres. — Ses ouvrages oratoires. — Ses écrits philosophiques. — Parallèle de Démosthèoe et de CicéroD.
Le siècle de Ciocron produisit un grand nombre d'excellents orateurs : Brutus, Mcssala, César, Hortensius et plusieurs autres, qui tous se sont fait un grand nom chez les Romains, quoique leurs ouvrages ne soient point parvenus jusqu'à nous.
CéMW (100— A*).
« Pour César, dit Quintilien , s'il se fût entièrement adonne au barrcuu, on n'o|>poserait pas d'autre nom à Cicéron. 11 a tant d'énergie, tant de pénétration , tant de feu, qu'il semble avoir parle ronune il faisait la guerre; et tout cela est encore relevé en lui par une merveilleuse élégance de laii;;age , (pialilé dont il clail particulièrement soigneu.x. > {Institutions oratoires, liv. x.)
DorIcnMiua (113 — 49).
Horlensius brilla au barreau dès sa |)lus grande jeunesse, et la première cause qu'il plaida, à l'Age de dix-neuf ans, lui lit tout d'un coup une grande réputation. « Le talent d'ilnrteiisius , dit Cicéroa, dc5 qu'il parut, lit le même effet (|u'une belle statue de Phidias,
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dont le coup d'oeil charme et enlève dans le moment. » Il avait un génie vif, une ardeur inconcevable pour le travail, une assez grande étendue de science , une prononciation agréable, et surtout une mémoire prodigieuse et un geste parfait.
Sa mémoire était si sûre , qu'après avoir médite en lui-même un discours sans écrire un seul mot, il le rendait dans les mêmes termes dans lesquels il l'avait préparé. Rien ne lui échappait des plus longs plaidoyers de ses adversaires , et les choses mêmes les plus difficiles se gravaient exactement dans sa mémoire. On rapporte, qu'en conséquence d'une gageure , il passa un jour entier à une vente, et lorsqu'elle fut finie, il rendit compte de toutes les choses qui avaient été vendues, du prix de chacune, du nom des acheteurs, et cela par ordre, sans se tromper dans une seule circonstance , comuic il fut vérifié par l'huissier qui le suivait sur son livre à mesure qu'il parlait.
Pour ce qui est de son geste, il était si parfait, que lorsqu'il plaidait, on était aussi curieux de le voir que de l'entendre, tant les mouvements du corps accompagnaient admirablement ses discours. Esope et Roscius, les deux plus fameux acteurs qui aient existé à Rome, l'un dans le tragique, l'autre dans le comique, venaient assister à ses plaidoiries pour se perfectionner dans leur art en étudiant le modèle que leur en donnait Hortcnsius. Il faut avouer néanmoins qu'il poussait ce talent au delà de ce qui convenait à la gravité de sa profession. On l'eut pris souvent moins pour un orateur que pour un comédien, et il s'en attira le reproche de la part de Torquatus , qui , plaidant contre lui , le compara publiquement à Dionysia, célèbre danseuse de ce temps-là. Le nom de Dionysia lui était même ordinairement donné par ses ennemis.
Horlensius effaça tous les orateurs qui l'avaient précédé, et pendant longtemps il régna seul au barreau ; il eut ensuite un rival redoutable dans Cicéron, et finit par en être entièrement éclipsé. A dater de son consulat, il commença à déchoir, et à mesure qu'il avançait en âge, il devenait de plus en plus méconnaissable. Cicéron explique comment il fut plus goûté dans sa jeunesse. Il avait donné dans un genre d'éloquence ornée et fleurie , où régnaient une heureuse richesse d'expressions, une grande beauté et une grande délicatesse de pensées , souvent néanmoins plus brillantes que solides; une exactitude, une justesse, une élégance de composition non communes. Ses discours , travaillés ainsi avec un soin et un art infinis, et soutenus par un beau son de voix, un geste très-agréable et une déclamation parfaite, plurent extrê-
mcnienl dans un jeune homme, et enlevèrent d'abord tous les suffrages. Mais dans la suite, connne le poids des eliar;,'es par où il avait passé el la maturilé de l'a^jc demandaient quelcpie eliose de grave et de sérieux, celle élocjnence enjouée ne lut plus de saison. D'ailleurs il ne se donnait plus la même peine qu'autrefois, et l'on sait que le travail est nécessaire, même aux hommes de talent , pour obtenir des succès.
La réputation d'IIortensius diminua encore davantaj^e après sa mort. Comme ses discoui-s devaient beaucoup à une déclamation séduisante, ils ne se soutinrent pas à la lecture. Quintilien, qui les avait sous les yeux, les trouvait extrêmement au-dessous de la gloire qu'ils avaient procurée à leur auteur.
Il y avait un rapport frappant entre les mœurs d'IIortensius et son éloquence. 11 était d'un luxe recherché et d'une délicatesse excessive, avait pour sa personne des soins minutieux qui allaient jusqu'au ridicule, et doimait des attentions extraordinaires à des bagatelles. On doit rendre justice à la douceur de ses mceurs , dont nous avons une grande preuve dans l'amitié qu'il entretint toujours avec Cicéron , malgré leur rivalité par rapport à la gloire de l'éloquence ; mais il n'avait pas une grande délicatesse dans le choix des causes : il se chargeait volontiers des plus mauvaises. La corruption des jugements était telle ipi'il n'y avait plus de justice dans Rome. Les juges vendaient publiquement leurs voix, et il était passe en maxinte qu'un homme riche , quehpie coupable qu'il fut, ne pouvait ètrt- cond.imné. Or l'orateur lloitfii>ius avait une grande part à celle corruption univei-selle de la justice. 11 ne s'en tenait pas à déployer, en fa\eur des accusés qu'il défendait, ses talents, son éloquence , il mettait en œuvre tous les moyens , les sollicitations , les caresses, l'argent. Il n'était pas lui-même désintéressé. Dans l'affaire de Verres, il avait reçu des présent» considérables, et en particulier un sphynx d'ivoire, (pii donna lieu à un bon mot de Cicéron; car, comme celui-ci attaquait son adversaire d'une manière fine et cachée, llurtensius, qui feignait de ne pas l'entendre, lui dit qu'il ne savait pas ex|ili(pier les énigmes. Je m'en étonne^ dit Cicéron, vous avez chez tout le Sphynx.
Cicéron (km; — 45).
Cicéron élail né d'une simple famille de cbe\aliei-s romains, à
Arpinum, \ille unmicipale du pays des Volsfjues (1(M> avant J.-C).
La nature lui lit part de tous les don-^ nt'cessaires n un orntrur,
d'une figure agréable, d'un cœur sensible, d'une imagination riche et féconde, d'un esprit vif, pénétrant, avide d'apprendre et capable de tout embrasser. Son père ne négligea rien pour son éducation, et le fit étudier sous les plus habiles maitres de son temps. Le jeune Cicéron fit des progrès si rapides, se distingua d'une manière si marquée parmi ses compagnons d'étude , qu'au sortir des écoles ils le mettaient au milieu de leur troupe pour l'honorer , et que les parents de ces enfants , qui les entendaient tous les jours vanter la vivacité de son esprit et la maturité de son jugement, venaient exprès dans les écoles pour en être témoins par eux-mêmes , et s'en retournaient charmés de ce qu'ils avaient vu et entendu.
A l'âge de seize ans ses études devinrent plus sérieuses. Il commença à suivre assidûment tous les orateurs qui avaient quelque réputation , soit qu'ils plaidassent devant les juges, soit qu'ils fissent des harangues devant le peuple assemblé. Il consacrait tous les jours un temps considérable à lire et à composer , soit en latin, soit en grec. Il ne se borna pas à l'éloquence : il étudia à fond toutes les parties de la philosophie, et en particulier la dialectique. Il apprit la jurisprudence des deux Scévola; la poésie même fut pour lui un exercice assidu. En un mot, il embrassa cette universalité de connaissances que plus tard il prescrivit à l'orateur.
Ses premiers essais furent quelques poèmes assez estimés de ses contemporains , poèmes dont il ne nous reste que des fragments. Le plus admiré de tous était celui où il célébra son compatriote Marius, dont la gloire avait frappé vivement sa jeune imagination. Il ne paraît pas, au reste, qu'il ait eu jamais de grandes prétentions à la gloire poétique.
Celle de l'éloquence était l'objet de tous ses vœux. Il n'entra néanmoins dans la carrière oratoire qu'à l'âge d'environ vingt-six ans. Ses premiers discours furent des coups de maître, et ils lui acquirent d'abord une réputation qui égala celle des plus anciens orateurs. Son plaidoyer pour Roscius d'Amérie lui attira de grands applaudissements, d'autant plus que personne n'avait osé se charger de cette affaire, à cause du crédit de Chrysogonus, affranchi du dictateur Sylla, qui était alors tout-puissant dans la République. Il quitta Rome quelque temps après pour visiter les écoles célèbres de la Grèce et de l'Asie , et pour raffermir, par la distraction d'un voyage, une santé naturellement faible et que le travail avait encore altérée. Le séjour d'Athènes accrut le goût naturel qui le portait vers la philosophie. En Asie, il consulta tout
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ce qu'il trouva d'habiles pliilosoplics ci de célèbres orateurs. Il s'attacha principalement au huneux Apollonius Melon, Rhodicn, dont il avait déjà pris des leçons à Rome. Cet habile maître corrigea plusieurs défauts de son style; il vint à bout d'en retrancher en grande paitie cette abondance excessive , qui , semblable à un lleuve qui se déborde , ne connaissait ni borne ni mesure. Le trait suivant peut faire juger de la perfection qu'acquit alors l'éloquence de Cicéron. Apollonius l'ayant un jour entendu déclamer un discours, demeura dans un profond silence, tandis que tout le monde s'empressait d'applaudir : Ah ! répondit-il, je vous loue sans doute et vous admire; mais je plains le sort de la Grèce: il ne lui restait plus que la gloire de l'éloquence, vous allez la lui ravir et la transporter aux Romainx.
Après deux années d'absence, Cicéron retourna à Rome. II y continua ses études dans l'art de la parole, et cultiva surtout l'action, cette partie si essentielle, au jugement de Démosthènc. Phitarque assure qu'il eut, sous ce rapport, les mêmes obstacles h vaincre que lorateur de la Grèce. Il en triompha comme lui, à force de constance et par les conseils d'Ksope et de Roscius. Macrobe rapporte qu'il s'exerçait, avec ce dernier, à qui rendrait une même pensée et un même sentiment, l'un en plus de tours différents et néanmoins heureux , l'autre par une plus grande variété de gestes et dv. mouvements.
Les talents de Cicéron, cultivés avec tant de soin, le rendirent bientôt l'objet de l'admiration publique, et I».' firent monter aux premières dignités de l'Etat. Il n'entre pas dans notre sujet de le suivre dans sa carrière politique, ni même dans les détails de sa vie oratoire. Il sulïit de dire qu'il mil toujours sa gloire à faire servir son crédit et sa puissance à procurer le bien de l'humanité, el en particulier celui de sa patrie ; qu'il sut , par de grandes actions, s'égaler aux plus grands houmies de son temps; qu'il gouverna et sauva Rome; que, dans un siècle de crimes, il olîrit le modèle des plus belles vertus; ipi'il fut le défenseur des lois au milieu de l'anarchie; qu'honoré i)our son talent et chéri de ses concitoyens, qui le trouvaient loujouis prêt à défendre leurs intérêts avec un dévouement généreux, il fut environné d'une estime et d'une considérnlion imiiien^es, et qu'enfui, après avoir, jusqu'à l'àj^'C de îoixante-troisaiis, défendu les pailiculiei-s et l'Ktal, cultivé les lettres, la philosophie et l'éloquence, il périt vicliine des factions elde ringnitiludc monstrueuse d'Octave, à qui il avait servi de proteeti'ur et de père (43 avant J.-C).
On ne peut blàracr. dans la vie de ce grand homme, qu'un
peu de vanité pour les services qu'il avait rendus à sa patrie , quelque faiblesse dans son exil, et une conduite flottante et irrésolue dans les guerres civiles de César et de Pompée.