‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 72 sur 89 · ÉLOQUENCE DE CICÉRON · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE DE CICÉRON

Le nom seul de Cicéron rappelle encore toute la splendeur de réloqucnce. Avant lui , les orateurs ne se distinguaient que par la solidité des pensées ; leur langage était rude et dépouillé de tout agrément. Hortcnsius, il est vrai, avait commencé à jeter les grâces dans le discours; mais l'élégance minutieuse, la parure affectée de son style , ne pouvaient donner à l'idiome des Romains ce nombre imposant, cette harmonie majestueuse, qui jusqu'alors n'avaient appartenu qu'à celui des Grecs. Il était réservé à Cicéron de lui procurer aussi cet avantage , et l'on peut dire qu'il opéra , sous ce rapport, une révolution complète dans la langue latine. Il porta rharmonie du discours^à ia. plus étonnante perfection.il abonde en expressions magnifiques et en périodes cadencées. Dans les sujets les plus simples , son style est plein et coulant , jamais brusquement coupé. Il semble même qu'il prodigue alors avec plus d'abondance les richesses inépuisables de son élocution, afin de relever par cet artifice la sécheresse et l'aridité des pensées. Ce^ style harmonieux, mais simple et naturel tout à iâJojs , est soutenu par des qualités émincntes. Tous les discours de Cicéron attestent une profonde connaissance de l'art. Il commence , en général , par un exorde régulier ; il met beaucoup de soin à préparer son auditoire et à gagner son affection; sa méthode est claire, et ses arguments sont distribués dans le luëilleur ordre. Sa manière est développée , mais le plus souvent variée et toujours assortie au sujet. Dans ses quatre harangues contre Catilina, par exemple, on remarque de l'une à l'autre un ton et un style fort différents, surtout en passant de la première à la dernière; et l'on voit l'orateur se conformer, avec beaucoup de jugement , à l'occasion et à la situation du moment. Personne n'a mieux connu le cœur de l'homme , ni mieux réussi à en émouvoir tous les ressorts , soit par les passions douces et tendres , soit par celles qui emploient les grandes figures, les grands mouvements et qui mettent en œuvre tout ce que l'éloquence a de plus fort et de plus touchant. Lorsqu'un intérêt public très-important excite son indignation , il devient pressant , animé , impétueux au plus haut point. C'est ainsi qu'il se montre dans ses discours contre Antoine , et dans ceux contre Verres et contre Catilina.

CICÉROM. i4.1

Quelque cniinentfs que soient ces qualités, elle* «ont mêlées d«: certains défauts. Dans la plupart des liarauf^ues de Cieéron , surtout dans celles qui sont l'ouvrage de sa jeunesse^ il y a trop iLaiV el l'art va inènie f|uelqueroi$ jus4]u'â rostentaliori. ^ ■ ' luence s'annonce a>er Irnp d'.«|iparat : i) senHiTe souvent ji' , . d'ex-

citer l'adminiliiMi cir sr^ juj;es que de les con>;iiin ir. Il vu rt-sulle qu'il est quelquefois plus pompeux que solide, et qu'il déduit ou dcvelopjic sa pen«t*e, lors<iu'il devrait être pressant et rapide. Ses périttdi's sont toujours arrondies et sonores, sans qu'on puisse y reinanpier aueune monotonie , parée «ju'il sait en varier habilement la ra<lcnce; maii en aspirant trop a la mafrnifirenee , il affaiblit son style. W's qu'il en tnmvc l'oecasion, il fait lui-même son doge. De grandes artions et des 5*T»"ires rreh rendus à sa patrie peuvent, à ret égarti , lui M'r\ir d'exruse : les mœurs aneiennes jmiM>saient aussi, sous ee rapport, moins de retenue que les nôtres ; mais apn*s que l'on a pesé toutes ces considérations, on ne peut laver entièrement Tiréron du reproche d'ostentation et de vaine gloire.

Les défnuls que notis venons de signaler dans l'éloquence de Cieéron, n'érhapjM-rent point aux hommes de son temps. Unitus l'aceusait d'être faible et énené. c Ses eontemporaias , dit Qtiintilien , ont et»' jus<ju'à l'areuser d'enllure et de pompe asiatique, de profusion et de rt-pétitions superflues, «le froideur dans la raillerie , de faiblesse et de diiïusion dans la composition ; enfin d'une mollesse de style peu digne d'un honmie. » De tels reproches sont évidemment exagéré;* et sentent la malignité et l'inimitié pervoriui-lle. Ces e\ > prirent leur source dans les opinions rxlrèmes des di opp«>stN, qui, au temps de Cieéron, divisaient à Rome ceux qui s'occupaient de l'art oratoire. Ces |iartis étaient connus sous le nom il'attiquet et d'asiatiques. Les premiers recommandaient cette espèce d'éloquence qui leur pn' relie, et dont la siuiplieilé f.iit le nu'rite. Ce p"i ' 1 de s'écarter de ce style >imple et st'vèrc, et d'inchner yen la manière fleurie des Asiatique*. Grérun,â son tour, dans %c% traités de rhétorique, • ' ' " r se* adversaires comme MdMiitiiant À la méritai' •. u in* manière froide et or Miticnt que l.i loniir di- « i «ju'il a adoptée, < , , %ur le modèle du style alti j , J» pur. Quintdien , en rreonnaÏMant à peu prêt ce qu'il y a de juste dans le» critique ' f ..n.w prononce en M bvear, etpréfërr, , .1 donne, un style abondant, plein , étendu.

Parmi les nombreux discours de Cicéron, on distingue particulièrement : le Discours des supplices contre Verres: les quatre Catilinaires ; les quatorze Philippiques , et surtout la seconde; les trois Discours contre la loi agraire; les Discours pour Milon , four Marcellus, pour Ligarius, pour la loi Manilia, pour Muréna, pour le poète Archias.

Entrons dans quelques détails au sujet de ces discours.

Cicéron avait montré un généreux courage en plaidant en faveur de Roscius d'Amérie. C'est aussi le sentiment qui l'anima dans l'accusation contre Verres. Celui-ci, pendant qu'il était préteur en Sicile, avait exercé toutes sortes de déprédations et commis les crimes les plus odieux. Cicéron , qui en demandait vengeance , apportait dans cette cause de grands avantages : il avait exercé la questure en Sicile avec éclat , et venait d'être désigné édile. Le peuple romain , charmé de son éloquence et persuadé de sa vertu, lui prodiguait dans toutes les occasions la faveur la plus déclarée, les applaudissements publics le suivaient partout ; mais il n'est pas moins vrai aussi qu'en attaquant Verres, il avait de grands obstacles à vaincre. Verres , tout coupable qu'il était , se sentait appuyé du crédit de tout ce qu'il y avait de plus puissant dans Rome. Les grands, qui regardaient comme un de leurs droits de s'enrichir dans le gouvernement des provinces par les plus criantes concussions, faisaient cause commune avec lui, et ne voyaient, dans la punition qui le menaçait, qu'un exemple à craindre pour eux. On employait tous les moyens possibles pour le soustraire à la sévérité des lois. Cicéron , à qui les Siciliens avaient adressé leurs plaintes , comme au protecteur naturel de cette province depuis qu'il y aA^ait été questeur, était allé sur les lieux recueillir les témoignages dont il avait besoin contre l'accusé. Il avait demandé trois mois et demi pour ce voyage ; mais il apprit qu'on s'arrangeait pour traîner l'affaire en longueur jusqu'à l'année suivante , où M. Métellus devait être préteur et Q. Métellus et Hortensius consuls. C'étaient précisément les défenseurs de Verres , et ce concours de circonstances leur aurait donné trop de moyens pour le sauver ; Cicéron fit tant de diligence, que son information fut achevée en cinquante jours. Il revint à Rome au moment où on l'attendait le moins ; et, considérant que la plaidoirie pouvait occuper un grand nombre d'audiences et consumer un temps précieux , il fit procéder tout de suite à la preuve testimoniale, et ne prononça qu'un seul discours ,

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dans lequel , à chaque fait , il citait les témoins qu'il présentait à son adversaire Hortensius. Les preuves furent si claires , les dépositions si accablantes, les murmures de tout le peuple romain, qui était présent , se firent entendre avec tant de violence , qu'Hortensius attéré n'osa prendre la parole pour combattre l'évidence , et conseilla lui-même à Verres de ne pas attendre le jugement et de s'exiler de Rome.

La tournure que prit cette affaire fut cause que de sept harangues dont elle est le sujet, il n'y eut que les deux premières de prononcées. Cicéron écrivit les autres , pour laisser un modèle de la manière dont une accusation doit être suivie et soutenue dans toutes ses parties. Les deux dernières Verrines, regardées généralement comme des chefs-d'œuvre, ont pour objet, l'une, les vols et les rapines de Verres; l'autre ses cruautés et ses barbaries. L'une est remarquable par la richesse des détails , la variété et l'agrément des narrations , par tout l'art que l'orateur emploie pour prévenir la satiété en racontant une foule de larcins , dont le fond est toujours le même ; l'autre est admirable par la véhémence et le pathétique, par tous les ressorts que l'orateur met en œuvre pour émouvoir la pitié en faveur des opprimés, et exciter l'indignation contre le coupable.

Nous citerons des extraits de ce dernier discours.

Au moment où Verres fut chargé de la préture de Sicile , les pirates infestaient les mers qui baignent cette île et les côtes d'Italie. Son devoir était d'entretenir la flotte que la république armait pour les combattre et protéger son commerce ; mais l'avarice du préteur ne vit dans ces moyens de défense qu'un nouvel objet de rapine et d'exactions ; et, faisant acheter leur congé aux soldats et aux matelots qui devaient servir sur les galères , vendant aux villes alliées et tributaires la dispense de fournir ce qu'elles devaient suivant les traités, et laissant manquer de tout le peu d"hommes qu'il se crut obligé de garder sur le petit nombre de vaisseaux qui étaient en mer, il ne se mit pas en peine d'exposer la Sicile aux incursions 'des pirates , pourvu qu'il s'enrichît aux dépens de l'Etat et de la province. Il mita la tète de cette misérable escadre, non pas un Romain , mais, ce qui était sans exemple , un Sicilien nommé Cléomène , dont la femme était publiquement la maîtresse du préteur. Il arriva ce qui devait arriver : la flotte romaine s'enfuit à la vue des pirates , et Cléomène le premier s'empressa de débarquer. Les autres commandants de galères , qui n'avaient que quelques soldats exténués par le besoin , ne purent faire autre chose que de suivre l'exemple de l'amiral. Les pirates brûlèrent les vaisseaux

abandonnés à la vue de Syracuse, et entrèrent jusque dans le port. Cet affront fait aux armes romaines , cette alarme portée par des corsaires jusque dans une ville aussi puissante que Syracuse, retentirent bientôt jusqu'à Rome. Verres craignit les suites d'un si fâcheux éclat, et, pour ne pas paraître coupable de ce désastre, il forma le dessein le plus abominable qui soit jamais entré dans la tète d'un tyran également lâche et cruel. Il imagina d'accuser de trahison les commandants siciHens, dont l'innocence était connue, et qui n'avaient pu faire que ce qu'ils avaient fait , et sans la plus légère preuve , il les condamna au dernier supplice. Toute la Sicile frémit de cet attentat. Cicéron en demanda vengeance. On va voir de quelles couleurs il a su le peindre, et avec quelle énergie il en détaille toutes les horreurs.

« Verres sort de son palais , animé de toutes les fureurs du crime et de la barbarie. Il paraît dans la place publique et fait citer les commandants à son tribunal. Ils viennent sans soupçon et sans crainte. Il fait soudain charger de fers ces malheureux , qui se fient à leur innocence , qui réclament la justice du préteur et lui demandent la raison de ce traitement. « C'est , leur dit-il , pour avoir j livré par trahison nos vaisseaux à l'ennemi. » Tout le monde se récrie , tout le monde s'étonne qu'il ait assez d'impudence pour imputer à d'autres qu'à lui la cause d'un malheur qui n'était que l'ouvrage de son avarice ; qu'un homme tel que Verres , mis par l'opinion publique au rang des brigands et des corsaires , ose accuser quelqu'un d'être d'intelligence avec eux; qu'enfin cette étrange accusation n'éclate que quinze jours après l'événement. On demande où est Cléomène , non pas qu'on le crût plus digne de ce châtiment que les autres ; qu'avait-il pu faire avec des vaisseaux dénués de toute défense? mais enfin sa cause était la même. Où est Cléomène? on le voit à côté du préteur, lui parlant familièrement à l'oreille , comme il avait coutume de faire : l'indignation est générale , en voyant mettre aux fers les hommes les plus honnêtes, les plus distingués de leur ville, tandis que Cléomène , pour prix dc ses complaisances infâmes , est l'ami et le confident du préteur. Il se présente cependant un accusateur : c'était un misérable nommé Turpion , flétri sous les gouvernements précédents , bien fait pour le rôle abject dont on le chargeait, et connu pour être l'instrument de toutes les iniquités , de toutes les bassesses, de toutes les extorsions de Verres. Les parents, les proches de ces infortunés accourent à Syracuse , frappés de cette funeste nouvelle ; ils voient leurs enfants accablés sous le poids des

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chaînes , portant , ô Verres ! la peine de ton exccrahlc avarice, lisse présentent, réclament leure enfants, les défendent à grands cris, implorent ta foi, ta justice, comme si tu en avais eu jamais. C'est là qu'on vovait Dexion deTynthiris, un honnne de la première noitlessc. (pii t'a\ait loj^é chez lui, qiie tu avais appfh- ton hôte; cl ni l'hospitalité , ni son malheur, ni le ranj; qu'il lient paiini les siens, ni sa \ieillessr, ni ses larmes n'ont pu te rappeler un moment à «pielque sentiment d'humanité. On voyait Euhulide, non moins considéndde et non moins respecté, qui , pour avoir, dans ses défenses , prononcé le nom de Cléomène, vit , par tes ordres , déchirer ses vêtements , et fut laissé presque nu sur la |)lace.

» Kt quel moyen de justification restait-il donc? — « Je défends, dit > Vems, «le nommer C.léomène. — Mais ma cause m'yolili^je. — Vous » mourrez si ^ous le nomme/. — Mais je n'avais jjoint de raineuiN sur » mon navire. — Vous accusez le préteur! Licteurs, que sa tète tomhe » sous la hache ! » Ju^es , voilà le langage de Verres. Jamais il ne fit de moindres menaces. Kcoutez, ati nom de l'humanité, écoutez les outrages faits à mts alliés; écoiitez le récit de leurs malhe«n-s. Parmi ces innocents accusés |)aniissait au<si lléniclius de Sé^jeste , sicilien de la plus haute naissance, <pie la faihiesse de sa vue a\ait empêché de s'cmharquer sur son vaisseau , cl qui avait eu ordre de rester à Svracuse. (lertes, Verres, celui-là n'a pu être coupahie; il n'a pu ni livrer ni al)and()nni*r le navire où il n'élnit pas! N'importe, on met au ranj: des criminels celui qu'on ne peut même accuser fau&scment d'aucun crime. Enlin, de ce nondtre était aussi Furius d'Hcraclée, homme célèhre pendant sa vie, et qui l'csl devenu lii«Mi j>lus aj)rès s;i mort : e'cst lui qui eut le courage, nonseulement d'atlrcsscr en face à Verres tous les reproches qu'il méritait (sur de mourir, il n'avait plus rien à ménager); mais même d'écrire son apologie dans la prison , en pri'-sence de sa mère , qui tout en lannes, jjassait les jours et les nuits aupns de lui. Toute In Sicile l'a lue, cette ap<tln<^ie , l'histdire de tes forfaits cl de tes cruautés : on v voil coudtien chaque commandant de galères a reçu de matelots de la ville (pii devait les fournir, et ctmihien ont ncheté de toi leur congé; et lorsjpi'à ton trihunal il alléguait ses moyens de «léfense, tes licteurs lui fnq>paicnt les yeux h coups de\ergcs; tandis que cet honmie conni;,'eu\ , n'solu à la mort et insensible ù ses douleuis, s'écriait qu'il était indigne que les larmes de sa mère eussent moins de pouvoir sur toi pour le sauver, que les cnressi^ d'une prt)siituép potir sauver l'inRlme Cléomène.

» Verres enfin les condauuie tous «le rn>is «h* son c«)nseil ; mais p«>urtanl dans une cause de celte nature, dans une affaire capitale,

il ne fait venir ni son questeur Vettius , ni son lieutenant Cervius. Ce prétendu conseil n'était que le ramas des brigands qu'il avait à ses ordres. Juges , représentez-vous la consternation des Siciliens, nos plus fidèles et nos plus anciens alliés, si souvent comblés des bienfaits de nos ancêtres. Cbacun tremble pour soi , personne ne se croit en sûreté. On se demande ce qu'est devenue cette ancienne douceur du gouvernement romain , changée en cet excès d'inhumanité? comment tant d'hommes ont pu être condamnés en un moment, sans être convaincus d'aucun crime? comment ce préteur indigne a pu imaginer de couvrir ses brigandages par le supplice de tant d'innocents? Il semble , en effet, qu'on ne puisse rien ajouter à tant de scélératesse , de démence et de cruauté. Mais Verres veut se surpasser lui-même ; il veut enchérir sur ses propres forfaits. Je vous ai parlé de Phalargus, excepté de la condamnation générale, parce qu'il commandait le navire que montait Cléomène. Timarchide, l'un des agents de Verres, fut instruit que ce jeune homme, ne croyant pas sa cause différente de celle des autres, avait montré quelque crainte. Il va le trouver, lui déclare qu'en effet il est à l'abri de la hache ; mais qu'il court risque d'être battu de verges s'il ne se rachète de ce supplice. Et vous l'avez entendu vous spécifier la somme qu'il avait comptée pour se dérober aux verges des licteurs ! Mais à quoi m'arrêté-je ? Sont-ce là des reproches à faire à Verres? Un jeune homme noble, un commandant de vaisseau se rachète des verges à prix d'argent : c'est dans Verres un trait d'humanité. Un autre, au même prix, se dérobe à la hache. Verres nous y a accoutumés; ce n'est pas à lui qu'il faut reprocher des crimes usés. Le peuple romain attend des horreurs nouvelles , des attentats inusités ; il sait que ce n'est pas un magistrat prévaricateur qu'on a mis en jugement devant vous; mais le plus abominable des tyrans : vous allez le reconnaître. Les innocents sont condamnés, on les traîne dans les cachots, on prépare leur supplice; mais il faut que ce supplice commence dans leurs malheureux parents. On leur interdit la vue de leurs enfants; on défend de leur porter des vêtements et de la nourriture. Ces pères infortunés, qui sont ici devant vous, étaient étendus sur le seuil de la prison ; des mères inconsolables y passaient la nuit dans les pleurs , sans pouvoir obtenir les derniers embrassements de leurs enfants ; elles demandaient pour toute grâce qu'il leur fût permis de recueillir leurs derniers soupirs, et le demandaient en vain. Là, veillait le gardien des prisons, le ministre des barbaries de Verres , la terreur des citoyens, le licteur Seslius , qui s'établissait un revenu sur les douleurs et sur les larmes de tous

ces malheureux. — Tant pour visiter votre lils ; tant pour lui donner de la nourriture : personne ne s'y refusait. — Que me donnerez- vous pour faire mourir voti-e lils d'un seul eou[)? pour <|u"il ne soulFre pas longtemps? pour qu'il ne soit pas frai)pé plusieurs fois? Toutes ces grâees étaient taxées. — O condition alfreuse ! o insu|)portable tyrannie! Ce n'était pas la vie que l'on marchandait, celait une mort plus prompte et moins cruelle. Les prisonniers eu.x-mèmes composaient avec Seslius pour ne recevoir qu'un seul coup; ils demandaient à leurs parents, comme une dernière marque de leur tendresse, de payer cette faveur à l'inflexible Sestius. Est-ce assez de toiu-ments? la mort en sera-t-elle au moins le terme? la barbarie jieut-elle s'étendre au delà? Oui; quand ils auront été exécutes , leurs corps seront exposés aux bêtes féroces. Si c'est pour les parents un malheur de plus , qu'ils paient le droit de sépulture. Vous le savez, vous avez entendu Onase de Segestc vous dire quelle somme il avait payé à Timarchide pour ensevelir Héraelius. Et (jui, dans Syracuse, ignore que ces marchés pour la sépulture se traitaient entre Timarchide et les prisonniers euxmêmes? que ces marchés étaiept publics? qu'ils se concluaient en présence des jjarents? (pie le |)rix des funérailles était arrêté et payé d'avance?

» Le moment de l'exécution est arrivé ; on tire les prisonniers de leurs cachots, on les attache au poteau : ils reçoivent le coup mortel. Quel fut alors l'honnue assez ^isensihle pour ne pas se (l'oire frappé du mrme coiq); pour ne plis être louché du sort de ces innocents, de leur jeunesse, de leui' infortune, qui devenait celle de tous leurs concitoyens? Et toi , dans ce deuil général, au milieu de ces gémissements, tu triomphais sans doute ; tu te livrais à ta joie insensée ; tu l'applaudissais d'a\oir anéanti les témoins de ton avarice. Tu te lrom|»ais, Verres, en croyant ellacer tes souillures et laver tes crimes dans le sang de l'innocence ; tu t'accusais toimême, en te peisuadant ([ue tu pourrais, ii force de barbarie, t'assurcrViu)punilé de tes brigandages. Ces innocents sont morts, il «'Si vnii, mais leurs parents \ivent, mais ils poursuivent la vengeance de leurs enfant:i, mais ils pour>ui>enl ta |)unition. Que dis-je? parmi ceux que lu avais marqués pour tes victimes, il en est qui sont échappés; il en est <]ue le ciel a résencs pour ce jour de la justice. Voilà IMiilarcpie, ipii n'a pas fui avec Cléomènc, (]ui, heurenseuieiil pour lui, a été pris |)ar les pirates, et (pie sa captivité a sau\é des furcui'S d'un biigand |ilus iuhuuuiin cent fuis que ceux qui sont nos ennemis; vuilà IMialargus, qui a payé sa délivrance à ton agent Timarchide. Tous deux déposent du congé

252 ÉLOQCENCE ROMAINE.

vendu aux matelots , de la famine qui régnait sur la flotte , de la fuite de Cléoraène. Eh bien ! Romains , de quels sentiments êtesvous affectés? qu'attendez-vous encore? où se réfugieront vos alliés? à qui s'adresseront-ils? dans quelle espérance pourront-ils encore soutenir la vie, si vous les abandonnez? C'est ici le port, l'asile, l'autel des opprimés. Ils ne viennent pas y demander leurs biens, leur or, leur argent, leurs esclaves, les ornements qui ont été enlevés de leurs temples et de leurs cités. Hélas! dans leur simplicité, ils craignent que le peuple romain ne fasse plus un crime à ses préteurs de les avoir dépouillés. Ils voient que depuis longtemps nous souffrons en silence que quelques particuliers absorbent les richesses des nations; qu'aucun d'eux même ne se met en peine de cacher sa cupidité et ses rapines; que leurs maisons de campagne sont toutes remplies , toutes brillantes des dépouilles de nos alliés , tandis que depuis tant d'années Rome et le Capitole ne sont ornés que des dépouilles de nos ennemis. Où sont, en effet, les trésors arrachés à tant de peuples soumis, aujourd'hui dans l'indigence? où sont-ils? Le demandez-vous quand vous voyez Athènes , Pergame, Milet, Samos, l'Asie, la Grèce englouties dans les demeures de quelques ravisseurs impunis? Mais non, Romains , je le répète , ce n'est pas là l'objet de nos plaintes et de nos prières. Vos alliés n'ont plus de biens à défendre. Voyez dans quel deuil, dans quel dépouillement, dans quelle abjection ite paraissent devant vous ! Jk)yez Sthénius de Therme, dont Verres a pillé la maison, ce n est pas sa fortune qu'il lui redemande, c'est sa propre existence , que Verres lui a ravie en le bannissant de sa patrie, où il tenait le premier rang par ses vertus et par ses bienfaits. Voyez Dexion de Tyndaris , il ne réclamera point ce que Verres lui a pris : il réclame un fils unique. Il vient, après avoir pris une juste vengeance de son bourreau, porter quelque consolation à SCS cendres. Voyez Eubulide, ce vieillard accablé d'années, qui n'a entrepris un pénible voyage que pour voir la condamnation de ce monstre , après avoir vu le supplice de son fils. Vous verriez ici avec eux, si 3Iétellus, le successeur et le protecteur de Verres, l'eût permis, vous verriez les mères, les femmes, les sœurs de ces malheureux. L'une d'elles, je m'en souviens, comme j'approchais d'IIéraclée au milieu de la nuit , vint à ma rencontre , suivie de toutes les mères de famille , à la clarté des flambeaux , et m'appelant son sauveur, appelant Verres son bourreau; répétant le nom de son fils, elle restait prosternée à mes pieds, comme si j'avais pu le lui rendre et le rappeler à la vie. J'ai été reçu de même dans toutes les autres villes, où la vieillesse et l'enfance,

LlLKKU.N. Z.tù

t'galcmcnl dignes de pitié, ont également sollicité mes soins, mon zèle et ma fidélité. >'on, Romains, cette cause n'a rien de commun avec aucune autre. Ce n'est pas un vain désir de gloire qui m'a conduit connue accusateur à ce tribunal : j'y suis venu appelé par des larmes; j'y suis venu pour empêcher qu'à l'avenir les injustices de l'autorité, la prison, les cliaines, les haches, les supplices de vos fidèles alliés , le sang des innocents , enfin la sépulture même des morts et le deuil des parents ne soient , pour les gouverneurs de nos provinces, l'ohjct d'un trafic abominable; et si, par la condamnation de ce scélérat, par l'arrêt de votre justice, je délivre la Sicile et vos alliés de la crainte d'un semblable sort , j'aurai satisfait à leurs vœux et à mon devoir. »

Cicéron, fidèle aux règles de la progression oratoire, réserve pour la fin de ses différents plaidoyers le plus grand des crimes de Verres, celui d'avoir fait mourir ou battre de verges des citoyens romains, ce cpii était sé\èremenl défendu par les lois.

L'orateur s'étend principalement sur le supplice de (lavius. On ne conçoit pas, après ce qu'on vient d'entemire, qu'il trouve encore des expressions nouvelles contre Verres ; mais on peut se fier à l'inépuisable fécondité de son génie. Il semble se surpasser lui-même dans son élo(pienee,à mesure <]ue Verres se surpasse lui-même dans ses allcnlats. Souvenons-nous seulement, pour avoir une juste idée de l'indignation (pi'il devait exciter, sou^enonsnous du respect profond, de la vénéi-ation religieuse qu'on portait dans toutes les jirovinces de l'empire, et même dans prescpu* tout le monde connu, à ce nom de citoyen romain. (]"était un titre sacré, qu'aucune puissance ne pouvait se fiatter de violer impunément. On avait vu plus d'une fois la ré|)ubli(pn' entreprendre des guerres lointaines et périlleuses, seulement pour \enger un outrage fait à un citoyen romain : |i()liti(pie sublime . (|ui nnurris»iiit cet orgueil national (piil est toujnuis si utile d'entretenir, et qui de plus en imposait aux nations étrangères, et faisait respecter partout le nom romain.

« Que dirai-je de Gavius, de la ville municipale de Cosanc? Où trouverai-je assez de paroles, assez de voix, assez de douleur?... Ma sensibilité n'est pas épuisée. Humains, mais je crains que mes expressions n'y répondent pas. Moi-même, la |)reu«ière fois qu'on me parla de ce forfait, je crus n»- p(»u\oir Ir faire entrer dans mon accusation. Je savais qu'il n'était (pu- trop réel; mais je sentais qu'il n'était pas vraisemblable. Lnfin , cédant aui pleurs de tous

254 ÉLOQUENCE KOMAINE.

les citoyens romains qui font le commerce en Sicile , appuyé du témoignage de toute la ville de Rhège et de plusieurs clievaliers romains, qui par hasard étaient alors à Messine, j'ai exposé le fait dans mon premier plaidoyer, et de manière à porter la vérité jusqu'à l'évidence. Mais que puis-je faire aujourd'hui? il y a déjà si longtemps que je vous entretiens des cruautés de Verres! Je n'ai pas prévu, je l'avoue, les efforts qu'il me faudrait faire pour soutenir votre attention et ne pas vous fatiguer des mêmes horreurs. Il ne me reste qu'un moyen , c'est de vous dire simplement le fait : il est tel que le seul récit suffira. Ce Gavius, jeté, comme tant d'autres, dans les prisons souterraines de Syracuse, bâties par Denis le Tyran, trouva, je ne sais comment, le moyen de s'échapper de ce gouffre, et vint à Messine. Là, près des murs de Rhège et des côtes d'Italie, sorti des ténèbres de la mort, il se sentait renaître en revoyant le jour pur de la liberté; il était comme ranimé par ce voisinage bienfaisant qui lui rappelait Rome et les lois. Il parla tout haut dans Messine, se plaignit qu'un citoyen romain eût été jeté dans les fers. Il allait, disait-il, droit à Rome; il allait demander justice contre Verres. Le malheureux ne se doutait pas que de s'exprimer ainsi devant les Messinois, c'était comme s'il eût parlé dans le palais du préteur! Je vous l'ai dit, et vous le savez , Romains , qu'il avait choisi les Messinois pour être les complices de tous ses crimes, les receleurs de ses vols, les associés de son infamie. Gavius est conduit aussitôt devant les magistrats de 3Iessine, et, par malheur. Verres y vint lui-même ce jour-là. On l'informe qu'un citoyen romain se plaint d'avoir été plongé dans les cachots de Syracuse, qu'au moment où il mettait le pied dans le vaisseau , en proférant des menaces contre Verres , il avait été arrêté; qu'on le gardait, afin que le préteur décidât de son sort. Il les remercie de leur zèle et de leur fidélité, et, transporté de fureur, arrive à la place publique : ses yeux étincelaient; tous ses traits exprimaient la rage et la cruauté. Tout le monde était dans l'attente de ce qu'il allait faire , quand tout à coup il ordonne qu'on saisisse Gavius , qu'on le dépouille , qu'on l'attache au poteau , et que les licteurs préparent les instruments du supplice. L'infortuné s'écrie qu'il est citoyen romain , qu'il a servi avec Prétius, chevalier romain , en ce moment à Palerme, et qui peut rendre témoignage à la vérité! — Verres répond qu'il est bien informé que Gavius est un espion envoyé en Sicile par les esclaves fugitifs , restes de l'armée de Spartacus ; imputation absurbc , dont il n'existait pas le moindre soupçon , le moindre vestige. Il ordonne aux licteurs de l'entourer et de le frapper. Dans la place publique de Messine ,

CICLRU^. 955

on battait de verges an citoyen romain , tandis qu'au miliru dr^ douleur», au milieu des c«>U{»s dont on ran-ablail, il ne faisait entendre d'autre rri, d'auli ' ment que re srui mot : « Je

«suis cituyen romain! » Il |)< , ' rv seul nom drxait rcarter

de lui les tortures et les bourreaux; mais bien loin de l'obtenir, loin d'arn^ter la main des licteurs, pendant qu'il répétait m ^ain 11- nom de Hume, une rruii , une croi\ inruiie, rinsinniiinl de 1.1 mort des ei»t'la>es, était dresv'-e pour ee malbrurcux , qui jamais u a\ait cru qu'il eiutlàt au monde une puis;>ance dont il l>ût eraindrc ec traiti-meot. O doux nom de la liberté ! 6 droit* ' ' î' ' loi Sempronia! puisMDce .et ({ui \iiMit enlin de noiM tire n-miue , e^i-ce-l« \oirr |Miu>uirîf ii\cï-\ims donc été établie pour que, dans une pr«)vini'edc l'empire, dans le st-in d'une ville alliée, un cituyen romain fut livré aux ver};es des licteurs par le riuigistrat r i ne lient que du peuple romain ses licteurs et

ses faisce.i ' dinii-je des feux, des Ters brûlants dont on

se servait |>uur le tourmenter? Et cependant Yem'-s n'était louebé ni de ses plnintrs ni den larmes de tout ce qu'il y avait à .Messine • le nos eito\eiis prtWnLH a cet afTri'ux spectacle ! Toi. Vem'-s, toi, tu .iHt.>, iii irlier a iiii m «pii se il i' Je n'ai

pao MMilii,\uus m «Il '>ins, jen. . iierjour,

me livrer à ma jiute indignation ; j'ai craint celle du peuple qui iii'éeoutait; j'ai craint le soulèvement f;cnéral qui s'aiiiioneait de tciiiic part; je me suis coiilemi, de pnir que la fureur du peuple, a»Miu\ie sur ce monsirr, ne le la vengeance des lois.

J'ai appbudi â la prudence du pn '. .. ' . i>riun , qui, vovant ce mouvement général, Gl promptement écarter de l'audience le ti-iiioiii qu'on venait d'enteniln*. .Mais aujmird'biii. Verres , que liiul le monde sait l'ctat de la cause, et quelle en doit être l'isAUe, je me renferme avec loi dans un seul |Miint, je m'en liens à ton propre aveu : cet aveu est ta sentence mortelle. Vous \uus tuu> ^enrx, juges, qu'au moment de l'accusation. Verres, effrayé dea iir de lui. sr leva tout à coup, cl ilit que ' ■ i ' "■•'■•' "" citoyen romain que |K)ur rriarder

^iipplirr, mai» qu'en effet ee Gavius n'était qu'un espion. Il ii< liieii faut |Mis davantage, je laisse de cAté tout le reste. Je ne le demande \ta» sur quoi lu fnniies rettr im|Milalion : je réfimi iiirs prn|ii : 11% tu le < <^. qu'il

rriail : « J I romain! • I . mis4-ra-

bir ! «i lu te trouvais panni des nations liarltarrs, aux rxlrémité* du monde, prés d éin* conduit au supplice, que dir«it*tu? que

256 ÉLOQUENCE nOMÀlNE.

crierais-tu ? si ce n'est : t Je suis citoyen romain ! » Et s'il est vrai que partout où le nom de Rome est parvenu, ce titre sacré suffirait pour ta sûreté; comment cet homme, quel qu'il fût, invoquant ce titre inviolable , l'invoquant devant un préteur romain , n'a-t-il pu, je ne dis pas échapper au supplice, mais même le retarder d'un moment.

» Otez cet appui à nos citoyens, ôtez-leur ce garant de leur salut, et les provinces, les villes libres, les royaumes, le monde entier, où ils voyagent avec sécurité , va désormais être fermé pour

eux Mais pourquoi m'arrêter sur Gavius, comme si tu n'avais

été l'ennemi que de lui seul , et non pas celui du nom romain , des droits de Rome, des droits des nations à la cause commune de la liberté! En effet, cette croix que les Messinois, suivant leur usage , avaient fait dresser dans la voie Pompéia , pourquoi l'as-tu fait prracher? pourquoi l'as-tu fait transporter à l'endroit qui regarde le détroit qui sépare la Sicile et l'Italie? Pourquoi? c'était, tu l'as dit toi-même , tu ne peux le nier, tu l'as dit publiquement; c'était afin que Gavius, qui se vantait d'être citoyen romain, pût du haut de son gibet regarder, en expirant , sa patrie. Cette croix est la seule , depuis la fondation de Messine , qui ait été placée sur le détroit. Tu as choisi ce lieu afin que cet infortuné, mourant dans les tourments, vît, pour comble d'amertume, quel espace étroit séparait le séjour où la liberté règne , et celui où il mourait en esclave; afin que l'Italie vît un de ses enfants attaché au gibet, périr dans le supplice honteux réservé pour la servitude.

» Enchaîner un citoyen romain est un attentat ; le battre de verges est un crime ; le faire mourir est presque un parricide : que sera-ce de l'attacher à une croix ? L'expression manque à cette atrocité , et pourtant ce n'a pas été assez pour Verres : « Qu'il meure , dit-il , » en regardant l'Italie ; qu'il meure à la vue de la liberté et des lois. » Non , Verres , ce n'est pas seulement Gavius , ce n'est pas un seul homme, un seul citoyen que tu as attaché à cette croix, c'est la liberté elle-même, c'est le droit commun de tous, c'est le peuple romain tout entier. Croyez-tous , croyez que s'il ne l'a pas dressée au milieu du Forum , dans l'assemblée des comices, dans la tribune aux harangues, s'il n'en a pas menacé tous les citoyens romains, c'est qu'il ne le pouvait pas. Mais au moins il a fait ce qu'il pouvait , il a choisi le lieu le plus fréquenté de la province , le plus voisin de l'Italie , le plus exposé à la vue ; il a voulu que tous ceux qui naviguent sur ces mers , vissent à l'entrée même de la Sicile, et comme aux portes de l'Italie, le monument de son audace et de son crime. »

cicÉnox. 257

La péroraison fait voir de quelle fermeté Cicéron s'armait contre l'orgueil et la tyrannie des grands, jaloux de la fortune et de l'élévation de ceux qu'ils appelaient des hommes nouveaux , e'està-dire qui n'avaient d'autre recommandation que leur mérite. Cicéron , qui devait tout au sien et à la justice que lui rendait le peuple romain , ne croyait pas pouvoir mieux lui marquer sa reconnaissance qu'en soutenant avec courage cette guerre naturelle et interminable qui subsiste entre l'homme de bien et les méchants. Il menace hautement les juges de les traduire devant le peuple , s'ils se laissent corrompre par l'argent de Verres. Cet audacieux brigand avait dit publiquement qu'il avait fait le partage des trois années de son gouvernement de Sicile, qu'il y en avait une pour lui, une pour ses avocats, une pour ses juges. Il avait compté beaucoup, non-seulement sur l'éloquence, mais sur le crédit d'IIortensius, qui n'était pas à beaucoup près aussi délicat que Cicéron sur les moyens qu'il employait pour gagner ses causes. Cicéron s'adresse à lui et l'avertit qu'il aura les yeux ouverts sur sa conduite , et qu'il lui en fera rendre compte. Il faut se souvenir que ces harangues , quoiqu'elles n'aient pas été prononcées , furent rendues publiques, et que, par conséquent, l'orateur n'ignorait pas à combien de ressentiments et de dangers l'exposait son incorruplible fermeté.

« Mais quoi ! me dira-t-on , voulez-vous donc vous charger du fardeau de tant d'inimitiés? Je réponds qu'il n'est ni dans mon caractère ni dans mon intention de les chercher; mais qu'il ne m'est pas permis d'imiter ces nobles, qui attendent dans le sommeil de l'oisiveté les bienfaits du peuple romain. Ma condition est toute autre que la leur. J'ai devant les yeux l'exemple de Caton , de Marins , de Fimbria , de Célius , qui ont senti comme moi que ce n'était qu'à force de travaux supportés, à force de périls surmontés qu'ils pouvaient parvenir aux mêmes honneurs où ces nobles , heureux favoris de la fortune , sont portés sans qu'il leur en coûte rien. Voilà les modèles que je me fais gloire d'imiter. Je vois avec quel œil d'envie on regarde ravancemcnt des hommes nouveaux, qu'on ne nous pardonne rien, qu'il nous faut tot»jours veiller, toujours agir. Et pourquoi craindrr.is-je d'avoir pour ennemis déclarés ceux qui sont secrètement mes envieux; ceux qui , par la différence des intérêts et des principes , sont nécessairement mes adversaires et mes détracteurs? Je leur déclare donc, si j'obtiens la réparation due au peuple romain et à la Sicile , que je renonce au rôle d'accusateur; mais si l'événement triomphe de

258 ÉLOQUENCE ROMAIM-.

l'opinion que j'ai de mes juges , je suis résolu à poursuivre, jusqu'à la dernière extrémité, et les corrupteurs et les corrompus. Ainsi, que ceux qui voudraient sauver le coupable, quelques moyens qu'ils emploient, artifice , audace ou vénalité , soient prêts à répondre devant le peuple romain, et s'ils ont vu en moi quelque chaleur, quelque fermeté, quelque vigilance dans une cause où je n'ai d'ennemi que celui que m'a fait l'intérêt de la Sicile , qu'ils s'attendent à trouver en moi bien plus de vivacité et d'énergie quand je combattrai les ennemis que m'aura faits l'intérêt du peuple romain, n

11 finit par une apostrophe , aussi brillante que pathétique , à toutes les divinités dont Verres avait pillé les temples. Cette énumération religieuse , dont l'effet est fondé sur les idées que ces noms réveillaient chez les Romains , ne peut être du même poids auprès de nous , qui ne sommes pas habitués à respecter Jupiter et Junon. Nous nous contenterons d'en citer les dernières phrases.

« Et vous déesses vénérables, qui présidez aux fontaines d'Enna, aux bois sacrés de la Sicile, dont la défense m'a été confiée ! vous à qui Verres a déclaré une guerre impie et sacrilège ! vous dont les temples et les autels ont été dépouillés par ses brigandages! je vous atteste et vous implore. Si dans cette cause je n'ai eu en vue que le salut de nos provinces et la dignité du peuple romain ; si j'ai rapporté à ce seul devoir tous mes soins, toutes mes pensées, toutes mes veilles; faites que mes juges , en prononçant leur sentence , aient dans le cœur les sentiments qui ont toujours été dans le mien ; que Verres, convaincu de tous les crimes que peuvent commettre la perfidie, l'avarice et la cruauté réunies; que Verres, condamné par les lois comme il l'est par sa conscience , trouve une fin digne de ses forfaits ; que la république , contente de mon zèle dans cette accusation, n'ait pas à m'imposer une seconde fois le même devoir, et qu'il me soit permis désormais de m'occupcr plutôt à défendre les bons citoyens, qu'à poursuivre les méchants. »

CATILINAIKES.

Pour bien apprécier les harangues que Cicéron prononça contre Catilina , il faut se remettre devant les yeux l'état où était alors la république. L'ancien esprit de Rome n'existait plus : la dégradation des âmes avait suivi la corruption des mœurs. Marins et Sylla avaient fait voir que les Romains pouvaient souffrir des ty-

tItitHOM. ÛM

rans, et il ne inaïKinait i)as d'hommes dont ert exemple éveillait Tambilion et les es[>érances. L'ainmii- de la libellé et de la patrie , fondé sur l'égalité el les lois, ne pomait plus subsister avee celte puissance monstrueuse et ces richesses énormes dont la conquête de tant de pays avait mis les Romains en possession. César, déjà soupçonné d'avoir eu part à une conspiration , blessé de la prééminence de Pom[)ée et de la prédilection qu'avait pour lui le sénat, ne songeai! qu'à faire revivre le parti de Marius. Pompée, sans aspirer ouvertement à la tyrannie, aurait voulu que les troubles et les désordres nés de l'esprit factieux qui régnait partout , réduisissent les Romains au point de se mettre sous sa protection, en le nommant dictateur. Lesgi-ands, à qui les dépouilles des trois parties du monde pouvaient à peine suflirc pour assouvir leur luxe et leur cupidité, redoutaient tout ce qui pouvait relever l'autorité des lois et réprinu-r leui"s exactions el leurs brigandages. In petit nombre de bons citoyens, et Cicéron à leur tcte, soulenait la républicpie si-U* le penchant de sa ruine, et c'en était assez pour être l'objet de la iiainc secrète ou déclarée de tout ce qui était intéressé au renversement de l'Etal. C'est dans ces conjonctures que Calilina, dont Cicéron avait fait échouer les prétentions au consulat, perdu de dettes et de débauches, chargé de crimes de toute espèce, et dont l'impunité prouvait à quel excès de licence et de corruption l'on était parvenu, s'associe tout ce qu'il y avait de citoyens aussi déshonorés (pie lui, aussi dénués de ressources, fornur le projet de mettre le feu à Home el d'égorger tout le sénat et les principaux citoyens; envoie Mallius, un (lesmeilleurs()niciei> (jui eussent servi sous Sylla , souIcNcr les vétérans, à qui le dictateur avait distribué des terres, el qui ne demandaient (pi'un nouveau pillage. Mallius en forme \u\ coi-ps d'armée entre réznles et Arrezo , et promet de s'avancer vers Home au jr)ur manpié |)onr le meurtre et l'incendie, de se joindre à Calilina pour mettre tout à feu et à sang, renverser le gouvernement et partager les dé|>ouilles. Ces alTreux complots coinnieneaient à éclater de toiiles |)arls : on n'ignorait pus les engagements de Mallius avec Catitina; on savait (pie les \élérans a\aienl pris les armes, que b s conjurés avaient des intelligences dans Prcncsle , l'une des villes qui couvraient Home. Ce n'élail plus le temps on, sur de moindres alarrrtes, on avait lail périr, sans forme de procès, un Mélins, un Cassius, parce (pi'alors la première des lois était le salut de la pairie. La consternation clail dans Home : chacun s'exagérait le péril, et Cicéron seul s'occupait de le prtHenir. Armé de ce décret du sénat dont la formidc, réservée pour les dangers extrêmes, donnait an

consul un pouvoir extraordinaire , il veillait à la sûreté de la ville , fortifiait les colonies menacées, faisait lever des troupes dans l'Italie, opposait à Malliuslepeu de forces qu'on avait pu rassembler ; car il faut avouer que Catilina et les conjurés avaient choisi le moment le plus favorable à leur entreprise. Il n'y avait en Italie aucun corps d'armée considérable; les légions étaient en Asie, sous les ordres de Pompée. Ces circonstances, les alarmes déjà répandues, les précautions déjà prises, tout avertissait Catilina qu'il fallait précipiter l'exécution. Il convoque une assemblée nocturne de ses complices les plus affidés , et leur donne ses derniers ordres. A peine étaient-ils séparés, que Cicéron fut instruit par Fulvie, maîtresse de Curius, un des conjurés, qui, pour se faire valoir auprès d'elle, lui avait confié tout le détail de la conjuration. Cette femme en eut horreur et vint la révéler à Cicéron, qui assembla aussitôt le sénat dans le temple de Jupiter Stator, bien fortifié : c'est là que Catilina, qui était loin de se douter que le consul eût appris ses dei^ères démarches , osa se présenter. Quand on n'est pas très-instruit des mœurs romaines et de l'histoire de ce temps-là, on s'étonne que le consul ne le fît pas arrêter (le décret du sénat lui en donnait le pouvoir); mais il aurait révolté tout le corps des nobles, et même beaucoup de citoyens, jaloux à l'excès de leurs privilèges , s'il eût voulu se servir de toute sa puissance pour faire arrêter vm patricien qui n'était pas convaincu ni même accusé. Ce procédé extrajudiciaire était donc très -dangereux. Cicéron lui-même va nous exposer les autres motifs, non moins importants , qui devaient régler sa conduite , et nous reconnaîtrons, dans sa véhémente apostrophe, l'orateur, le consul et l'homme d'Etat.

» Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de temps encore ta fureur osera-t-clle nous insulter ? Quel est le terme où s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la nuit au mont Palatin , ni celles qui sont disposées par toute la ville, ni tout le peuple en alarmes , ni le concours de tous les bons citoyens , ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat , ni même l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici ; tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont découverts , qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de toutes parts ! Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée ? dans quelle maison tu as rassemblé tes conjurés ? quelles résolutions tu as prises? 0 temps! ô mœurs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit encore! Il vil! quedis-je?

CICÉR0.1. 261

il Nient dans le sénal! il s'assied dans le conseil de la république! il marque de l'œil ceux d'entre nous qu'il a désignés pour ses violiines! et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger ! Il y a longtemps , Calilina, que les ordres du consul auraient dû te faire conduire à la mort.... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce (juc j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive et non pas trop sévère; mais j'ai d'autres raisons pour l'épargner encore : tu ne périras que loi-sipril n'y aura pas un seul citoyen, si méchant qu'il puisse être, si altandontié, si semblable à toi, qui ne convienne que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras ; mais tu vivras comme tu vis aujourd'hui , tellement assiégé (grâce à mes soins) de surveillants et de gardes, t<'Ileinent entouré de barrières, que tu ne puisses faire un seul luouNcmcnt , un seul effort contre la république. Des yeux toujours attentifs , dos oreilles toujours ouvertes, roc répondront de toutes tes démarches sans que tu puisses t'en apercevoir. Et (juc pcux-tu espérer encore aujourd'hui , quand la nuit ne peux plus couvrir tes assemblées criminelles? quand le bruit de la conjuration se fait entendre à travers les murs où tu crois le renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi coanne de toi-même. Veux-tu que je t'en donne la preuve? Te souvient-il que j'ai dit dans le sénat (pi'avant le G «les calendes de novembre, Mallius , le ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et levé l'étendard de la rébellion ? Eh bien ! me suis-je tronqié , non-seulement sur le fait, tout horrible, tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annoncé en plein sénat ({uel jour tu <ivais marqué pour le metu'lre des sénateurs. Te souviens-tu (|ue ce jour-là même, où plusi«'urs de nos principaux citoyens sortirent de Rome, bien moins pour se dérober à les coups que pour réunir contre toi les forces de la république ; te souviens-tu que ce jour-là je sus pren- <lre de telles précautions, (lu'il ne le lût pas j)ossible de rien tenter conlre nous, ipioicpie lu eusses «lil publiquement «pie, malgré le départ de «juehiues-uns de tes ennemis, il le restait encore assez de victimes? El le jour même des calendes de novembre , où tu le flatluis de te rendre mailre de Prénesle, ne t'es-tu pas aperçu que j'avais pris mes mesures jiour «pie celte colonie fût en étal de«lélens«'? Tu ne peux faire un pas, tu n'as pas une pensée •lont je n'aie sur-le-chnm[) la eunnaiss;ince. Enfin, ruppelle-tui cette dernière nuit, et tu VHS>oir «|UC j'ai encore plus «li- \igilnnce pour le salut «b* la répidtli<iu«- «pie tu n'en as pour sa perle. J'aflirme •piécette nuit lu t'es immuIii , avec un cortège «l'armurier», dans lit iiiaison «le Lecca : oit-er |)uilei- ilaireincnl? (^ii'uu grjiid

nombre de ces malheureux que tu as associes à tes crimes, s'y sont rendus en même temps : ose le nier? Tu te tais? Parle : je puis te convaincre ; je vois ici , dans celte assemblée , plusieurs de ceux qui étaient avec toi. Dieux immortels ! où sommes-nous? dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? dans quel état est la république? Ici, ici même, parmi nous, pères conscrits, dans le conseil le plus auguste et le plus saint de Tunivers , sont assis ceux qui méditent la ruine de Rome et de l'empire ; et moi , consul, je les vois et je leur demande leur avis ; et ceux qu'il faudrait faire traîner au supplice, ma voix ne les a pas même encore attaqués ! Oui, celte nuit, Catilina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribué les postes de l'Italie ; que tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi, ceux que tu laisserais dans ces murs; que tu as désigné les quartiers de la ville où il faudrait mettre le feu. Tu as fixé le moment de ton départ ; tu as dit que la seule chose qui pût l'arrêter, c'est que je vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi et ont promis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes brigands n'était pas séparé que j'étais informé de tout. Je me suis mis en défense, j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont présentés chez moi comme pour me rendre visite , et c'étaient ceux que j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens , et l'heure était celle que j'avais marquée.

ï Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution ; sors enfin de Rome, les portes sont ouvertes : pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands; délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps : je ne le souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas. Hésiles-tu à faire , par mon ordre , ce que tu faisais de toi-même? Consul, j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas un seul habitant, excepté les complices, pour qui tu ne sois un objet d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait pas élc chargée? quel est l'allenlat dont tes mains n'aient pas été souillées? enfin , quelle est la vie que tu mènes? Car je veux bien te parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans celle assemblée : ch bien ! dans ce grand nombre de sénateurs , parmi lesquels tu as des parents, des amis, des proches , quel est celui de qui tu aies

CICÉRU.N. 263

obtenu un salut, un regard? Si lu es le premier qui ait essuyé un seniblublc affront, altends-lu que des voix s'élèvent eontre loi, quand le silence seul, quand cet arrêt, k* plus accablant de tous, l'a déjà condamné? loi-siiu'à ton arri\ée les sièges sont restés vides autour de toi , loi-squc les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont aussitôt (juitté la place qui pou\ait les rapprocbcr de toi? Avec quel front , avec quelle contenance peux-tu supporter tant d'bumiliations? Si mes esclaves me redoutaient connue tes concitoyens te redoutent, s'ils me voyaient du même a-il dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma propre maison; et tubalances à abandonner ta patrie, à fuir dans quelque désert, à cacbcr dans (juebpie solitude éloignée cette \ie coupable et réservée aux supplices! Je t'entends nu" répondie (juc tu es prêt d'aller en exil si le sénat en prononce larrèl. .Non, je ne le proposerai pas au sénat ; mais je vais te mettre à portée de connaître ses dispositions à ton égard, de manière que tu n'en puisses douter. Catilina , soi-s de Home, et puisijue tu attends le mot d'exil, exile toi de t;i patrie. Kli cpioi ! Catilina, reiii;irques-tu ce silence, et l'en faut-il chnantage? Si j'en disais autant à Sextius, àJIarcellus, tout consul que je suis , je ne serais pas en sùrelc dans le sénat ; njais c'est à ti>i que je m'adresse, c'est à loi que j'ordtjnne l'exil, et quand le sénat nu; laisse parler ainsi, il uj'approuve ; (juand il se lait, il |)roiionec : son silence est un décret.

» J'j'n dis autant des chevaliers romains , de ce corps honorable qui entoiM-e le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant ici , reconnaître les smiiments et entendre la voix , et dont j'ai peine à r(*tenir la main |)rcle à se porter sur toi. Je suis ganml qu'ils le suivront justpa'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu brûles de détruire.... Pars donc. Tu as tant dit que lu attendais un ordre d'exil cpii put me rendre odieux : sois conlenl, je l'ai donné. Aeliè\e, en l'y rendant, d'exciter contre moi cette inimitié dont tu te promets tant d'avantages. Mais si tu veux rac fournir un nouveau sujet de gloire, sors avec le cortège de brigands cpii t'est dévoué; soi*s avec la lie des citoyens; va dans le camp «le Mallius ; déclare à \'\'.U\l une guerre impie; \a l«' jeter dans ce repaire où t'appelle depuis longtem|is lii fureur insensée! Là, combien tu seras satisfait! quels plaisirs digiu's de toi tu vas goûter! à qiu'lle horrible jr)ic lu vas te livrer, lorsqu'en regardant autour de toi. tu ne pourms plus ni v oir ni entendre un seul honune de bien!... t'A vous, pères conscrits, écoule/, avec attention , cl gravez dans votre mémoire la réptmsc cpie je crois devoir faire n drs pbiniei qui »rmMrnl , je l'avoiu*, a^oir cpiclqur justice. Je

264 ÉLOQUENCE ROHAINE.

crois entendre la Patrie, cette Patrie qui m'est plus chère que ma vie, je crois l'entendre me dire : f Cicéron, que fais-tu? Quoi! » celui que tu reconnais, pour mon ennemi , celui qui va porter » la guerre dans mon sein , qu'on attend dans un camp de rebelles, » l'auteur du crime , le chef de la conjuration , le corrupteur des » citoyens , tu le laisses sortir de Rome ! tu l'envoies prendre les

> armes contre la république! tu ne le fais pas charger de fers! ï traîner à la mort! tu ne le livres pas au plus affreux supplice ! » Qui t'ari'ête? Est-ce la discipline de nos ancêtres? 3Iais souvent » des particuliers mêmes ont puni de mort des citoyens séditieux.

> Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des citoyens coupables? j Mais ceux qui se sont déclarés contre la république n'ont jamais » joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la génération

> suivante? Mais le peuple romain, qui t'a conduit de si bonne » heure, par tous les degrés d'élévation, jusqu'à la première de » ses dignités , sans nulle recommandation de tes ancêtres , sans » te connaître autrement que par toi-même ; le peuple romain obtient

> donc de toi bien peu de reconnaissance, s'il est quelque considéra- » tion , quelque crainte qui te fasse oublier le salut de ses citoyens ! »

» A cette voix sainte de la république , à ces plaintes qu'elle peut m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse : Si j'avais cru que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands hommes de la république se sont honorés par la mort de Flaccus, de Saturninus, des deux Gracques, je ne devais pas craindre que la postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois plus coupable et meurtrier de ses concitoyens; ou s'il était possible qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se fait par la vertu. Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas tous nos dangers et tous nos maux , ou qui ne veulent pas les voir. Ce sont eux qui , en se montrant trop faibles , ont nourri les espérances de Catilina; ce sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant de la croire. Entraînés parleur autorité, beaucoup de citoyens aveugles ou méchants, si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de tyrannie. Aujourd'hui , s'il se rend , comme il l'a résolu , dans le camp de Mallius , il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés; mais s'il emmène avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors non- seulement nous

aurons drtruit cotte pcsto qui s'est accrue et noun"ic au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux -«emenccs de la corruplion.

» (le n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, i|ue nous sommes environnés de pié^jes et d'emliiiches ; mais il >ciiilile que tout cet oraj;e de l'uri-ur et de crimes ne se soit ;,'rossi depuis lonj;lemps que pour éclater sous mon consulat. Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Ciitilinn seul, sa niorl nous laisserait respirer, il (Si \rai, mais le péril subsisterait, et le venin serait rcnlermc dans le sein de la répul>li(iue. Ainsi donc, je le répète, (pie les mécliants se séparent des l»ons; que nos ennemis se i-asseuddenl en une seule retraite; qu'ils cessent d'assiéger le consul dans sa moison, les magistraLs sur leur tribimal , les pères de Rome dans le sénat; d'amasser des flanilicaux pour embraser nos demeures; enlin , (pi'on pui>se voir écrit siu- le (Vont (b* cluupie citoyen ses sentiments pour la république. Je vous réponds, pères conscrits, qu'il V aura dans vos consuls assez de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des chevaliers assez de courage, parmi tous les bons eitovens assez d'accord et d'union pour (ju'au départ de (latiliua , tout ce (jue vous pouvez craindre de lui cl de ses complices soit à la fois découvert, étouiïé et puni.

I Va donc, a\ee ce présage de notre salut et de ta perle, avec tous les satellites que tes abominables com|)lols ont réunis avec loi; va, dis-je, C.alilina, donner le signal d'une guerre sacrilège. Kl loi, Jupiter Stator, dont le lenqjle a été éle>c par Ronmlus, sous les mêmes auspices (]ue Rome même! loi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire romain! tu préser\eras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et la \ie de tous nos citoyens! et tous ces ennemis de Rome, ces déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes forfaits, seronl aussi, \ivants cl morts, réunis à jamais par les nu-mes supplices ! »

Ce fui sans doute la première punition de Catilina d'avoir à essuyer celle foudroyante harangue. Kn venant nu sénat, il s'expos^iil à celte teujpêle. Il n'y avait aueim moyen d'interrompre un consul parlant au milieu des sénaleui-s, et rii>«age ne permeltail jias n)ème d'intcrroiiipre unsénateiu- o|iinant. (le pendant ni la \oi\ de (.icéron, ni celle de sa conscience ne purent intimider a>^c/ (.atilina pour lui ùlcr le courage de répliquer. Il prit une contenance h\pocrilc, clsc leva pour répondre ; mais ii peine eut-il dit (piebpies phrases vagues, que Sallu!<te nous a conscr>ées , cl ipii portent >ur l'opinion «pic doit donner de lui «a naissance, opposce à celle do Tieéron , (pie

les murmures, s'clevant de tous côtés , lui firent bien voir qu'on ne reconnaissait plus en lui les privilèges d'un sénateur. Bientôt un cri général l'eiTipôcha de poursuivre; les noms de parricide et d'incendiaire retentissaient à ses oreilles; il fallut alors jeter le masque, et, n'étant plus maître de lui, il laissa pour adieux au sénat ces paroles furieuses, citées par plusieurs historiens, et dont l'énergie est remarquable : « Puisque je suis poussé à bout par » les ennemis qui m'environnentjj'éteindrai sous les débris l'incendie » qu'on allume autour de moi. »

L'événement justifia la politique de Cicéron. La nuit suivante, Catilina sortit de Rome avec trois cents hommes armés, et alla se mettre à la tète des troupes de Mallius. On sait quelle fut l'issue de cette guerre, et que dans cette sanglante bataille, où il fut défait, ses soldats se firent presque tous tuer, et délivrèrent Rome et l'Italie de ce qu'elles avaient de plus vicieux et de plus à craindre pour leur repos.

Dès que Catilina fut parti , Cicéron monta à la tribune aux harangues, et rendit compte au peuple romain de tout ce qui s'était passé : c'est le sujet de la seconde Catilinaire. L'orateur s'y propose principalement de dissiper les folles et insidieuses alarmes que les partisans secrets de Catilina affectaient de répandre, en exagérant ses ressources et le danger de la république. Cicéron oppose à ces insinuations, aussi lâches que perfides, le tableau fidèle des forces des deux partis , et le contraste de la puissance romaine et d'une armée de brigands désespérés. En effet, il était évident qu'on ne pouvait craindre de Catilina qu'un coup demain, qu'un de ces attentats subits et imprévus qui peuvent bouleverser une ville. Ce n'était que dans Rome qu'il était vraiment redoutable ; réduit à faire la guerre , il devait succomber. Ainsi tout concourt à faire voir que les vues de Cicéron furent aussi justes que sa conduite fut noble et patriotique.

Celle des conjurés fut si imprudente, qu'elle précipita leur perte longtemps avant celle de leur chef. Il avait laissé dans Rome Lentulus et Céthégus, et quelques autres de ses principaux confidents, pour épier le moment de se défaire, s'il était possible , de cet infatigable consul, le plus grand obstacle à tous leurs desseins; pour mettre le feu dans Rome et attaquer le sénat à l'instant où Catilina se montrerait aux portes avec son armée; enfin, pour grossir leur parti par tous les moyens imaginables. Ils essayèrent d'y entraîner les députés des AUobrogcs , et leur remirent un plan de la conjuration avec leur signature. Tout fut porté sur-le-champ à Cicéron. Muni de ces pièces de conviction, il convoque le sénat,

CICÉHON. 267

niiindc olioz lui Lontnlus, Cct]n'gus, C<^parius, Gabinius et Statilius, qui , ne se doiitanl pas (ju'ils lussent Iniliis, se rendent à ses ordres. Il s'empare de leur personne cl les mène avee lui au sénat, où il fait inlnidiiire d'ahnrd les députés des Alloindj^es. On entend leur déposilitin ; on ouvre les dépèches : les preu\es étaient rlaires; les coupables sont forces de reconnaître leur seinyç et leur cachet, ('/est à cette occasion qu'on rapporte tine bien belle parole de C.icéron à Lentulus. Ce conjuré était de la famille des Cornéliens, la plus illustre de Home. Lui-même était alors prétein*. Son cachet représentait la léle de son aïeul, qui avait été un excellent citoyen. « Le reconnaissez-vous, ce cachet? lui dit le consul. C'est rimaj;e de votre aïeul , qui a si bien mérité de la ré[>ul)lique. tiommeiit la 8<'ulr Mie de cette tète vénérable ne vous a-t-elle pas arrêté au moment où vous alliez vous en ser\ir pour signer le crime? »

Le sénat décerne des récompenses aux .Vllobroj;es, des actions de gnues et des honneurs sans exemple au consul ; on ordonne les fêtes appelées supplications , qui, après le tri<>m|)be, élaii-nt le prix le plus honorable des victoires. Cicéron haranj^ue le peuple cl lui expose tout ce qui s'est fait dans le sénat , et de (juel péril Rome vient d'être délivrée : c'est la troisième Catilinnire. Enlin, il ne s'agissait plus (pie de décider du sort des coupables. Silanus, désigné consul pour l'année sui\aute, opine à la mort. Son avis est suivi de tous ceux cpii parlent après lui jus(]u'à César, qui opine à la prison perpétuelle cl à la eonliscation des biens. Il avait déjà un grand crédit , et son opinion devait entraîner d'autant plusde V(ii\ qu«' ceux même (pii étaient les plus allaehés à (iieéron, craignant qu'un jour on ne leur demandât compte du sang des citoyens, qui, dans les formes ordinaires, ne pouvaient être condamnés que par le peiqile, paraissaient incliner à l'imlulgence, pour ne pas exjioser un grand h<tunne qu'ils ehéri'^saient. Ils semblaient cherrhrr dans ses yeux l'avis tpi'ils de\aienl <Mi\iir. Cicéron s'aperçut du danger nou\eau que courait la ré|)ubli(pic dans ce moment de crise ; il savait que les amis et les partisans des conjurés ne s'cjerupaient qu'à ^e mettre en état de forcer leur prison; et si le sénat eut molli dans une di'-libéralion aussi iuqtortuntc, c'en était assez pour n'iever le parti de ( atilina. L'intii'*pidc consul prit la parole, et c'est dans celle banuigue , tpii est la quatrième Catilinaire, qu'il a le |dus manifesté l'élévulion de ses sentiments, cl ce dé\ouenient d'une âme v miment ntmaine, qui n'ignorait pns ses propres périls et tpii les bnivail pour le salut de l'Hlat.

< Je m'aperçois , pères conscrits , que tous les yeux sont tournés sur moi, que vous êtes occupés non-seulement des dangers de la république , mais des miens. Cet intérêt particulier, qui se mêle au sentiment de nos malheurs communs, est sans doute un témoignage bien doux et bien flatteur ; mais je vous en conjure au nom des dieux, oubliez-le entièrement, et, laissant à part ma propre sûreté, ne songez qu'à la vôtre et à celle de vos enfants. Si telle est ma condition , que tous les maux, toutes les afflictions, tous les revers doivent se rassembler sur moi seul , je les supporterai non-seulement avec courage, mais avec joie , pourvu que par mes travaux j'assure votre dignité et le salut du peuple romain. Depuis qu'il m'a décerné le consulat, vous le savez, les tribunaux, sanctuaires de la justice et des lois ; le Champ-de-Mars, consacré pour les auspices ; l'assemblée du sénat , qui est le refuge des nations , l'asile des dieux pénates , regardée comme inviolable ; le lit domestique , où tout citoyen repose en paix ; enfin ce siège d'honneur, cette chaire curule, ont été pour moi un théâtre de dangers renaissants et d'alarmes continuelles : c'est à ces conditions que je suis consul. J'ai souffert, j'ai dissimulé, j'ai pardonné; j'ai guéri plusieurs de vos blessures en cachant les miennes; et si les dieux ont arrêté que ce serait à ce prix que je sauverais du fer et des flammes , de toutes les horreurs du pillage et de la dévastation Rome et l'Italie, vos femmes, vos enfants, les prêtresses de Vesta, les temples et les autels, quel que soit le sort qui m'attend, je suis prêt à le subir. Lentulus a bien pu croire que la destruction de la république était attachée à sa destinée et au nom Cornélien : pourquoi ne m'applaudirais-je pas que l'époque de mon consulat ait été fixée par les destins pour sauver la république? Ne pensez donc qu'à vous-mêmes , pères conscrits , et cessez de penser à moi. D'abord je dois espérer que les dieux, protecteurs de cet empire, m'accorderont la récompense que j'ai méritée ; mais s'il en arrivait autrement, je mourrai sans regrets; car jamais la mort ne peut être ni honteuse pour un homme courageux , ni prématurée pour un consulaire , ni à craindre pour le sage. Ce n'est pas que je me fasse gloire d'être insensible aux larmes de mon frère qui est ici présent, à la douleur que vous me témoignez tous ; que ma pensée ne se reporte souvent sur la désolation oîi j'ai laissé chez moi une épouse et une fille également chères, également frappées de mes dangers ; un fils encore enfant, que Rome semble porter dans son sein, comme un garant de ce que lui doit mon consulat; que mes yeux ne se retournent sur un gendre qui, dans cette assemblée, attend, ainsi que vous, avec

inquitludc l'cvcoenirnl do celte journée : je suis touché de leur situation et de leur sensibilité , je l'avoue ; mais c'est une riison de plu> pour que j'aime mieux les sauver tous avec \ousiiii-mrs, «juaiid je devrais périr, «pie de les voir einelo|)pi> avec \ous dans une même ruine. En effet, jHTes euiisrrits , regarde» l'urage qui vous menace si vous ne le prévenez. Il ne s'agit point ici d'un Tibérius Grarrhus , qui ne voulait obtenir qu'un s«*«-nnd triliiina't ; d'un Caïus, qui ameutait dans les roiiiiri*s les tribus nI^liqul■s; il'un Satuminus, qui n'était coupable que du meurtre d'un seul citoyen, de Meroniius : vou4 avcx i juger ceux qui ne sont restés dans Rome que pour l'incendier, pour y recevoir (jililina, pour \ous égorger tous; vous avez dans vos mains leurs letJn-s , Irurs signatures, leur aveu. Ils ont voulu soulever les Aliobroges, armer les eselaves, introduire Catilina dan^ nos murs; ' n un mot, leur dessein était qu'apK*» nous avoir bit |N'>rir tous, il ne resUt pas un m'uI citoyen qui put pleurer sur les débris de l'Ktat. Voilà re qui est prouvé , ce qui e>t a\oué: voilà sur quoi, piiTs eonserils, vous avez déjà prononcé vous-mêmes. Kt que f.ll^ll-z-vous , en effet, quand vous avez porte en ma faveur un décret d'actions de gnkes pour avoir découvert et prévenu une < i>ii'~|iinilioii «le sféjérnts arnu'ti contre la patrie; quand vous avez foid' I.entiiius à *>(' lirnieltre de la préture ; quanti vous l'avez mis en prison lui et ses complices ; quand vous avez ordonné une upplirntion aux dieux, honneur qui jusqu'à moi n'a jamais été ircordé qu'aux généniux vainipn'urs; enliii , <]uand vous avex I' it !• I' • ! ! '■!<•, récompense-» la lidélité «les Aliobroges?

loii- ii^ '< 1 i'iinels,si mnllipli*'*s, ne sont- ils pas la con* ilanmatiun des conjurés? Cependant, puis4{ue j'ai cru devoir mettre l'affaire en déliU-nition de\ant vous, puisqu'il s'agit de statuer ^ur la peine due aux cuupabb*^, je vais vous dire, avant tout, ce iju'un consul ne doit pas vous laisMT ignorer. Je savais bien '|u'd régnait dans les esprits une sorte «le vertige et de fureur, que l'on cherrliait à exciter des troubles, que l'on avait de perniririix desseins; mais j«- n'avuis jamai» cru, je ra>uue. que des

I i(i)M-ii<. romains pussent fornicr de si aliominabli-s itiniplolK. Si \ous crovez que peu d h«>mmes y nient trempé, pères conscrits. Vous vous trom|irz : le mal est |tlus étendu que vtius ne le croyex.

II a non-seulement gnsné l'Italie, il a passé b^ Alpe«, il t'est

vinces : b-s b-iilrnr* et ' I' ne Muriri tmp tôt 1"» i i

«|uelque parti que vous rhuuuMez , vous n'atet |uis un iiii>rii( nt & perdre : il faut prendre votre rtsolutioD avant la nuit. •

Il discute en cet endroit l'avis de Silanus et celui de Césâr, toujours avec les plus grands ménagements pour ce dernier. 11 a même l'adresse de faire sentir qu'il ne faut pas croire que son avis ait été dicté par une indulgence criminelle. Il entre habilement dans la pensée de César, qui , ne voulant pas avoir l'air d'épargner les conjurés, avait paru regarder la captivité perpétuelle comme une peine beaucoup plus sévère que la mort , qui n'est que la fin de tous les maux. Il appuie sur cette idée et n'insiste sur là peine de mort que parce que les circonstances et l'intérêt de l'Etat la rendent nécessaire. Après ce détail , il semble prendre de nouvelles forces pour donner au sénat tout le courage dont il est luimême animé , et cette dernière partie de son discours inspire cet intérêt mêlé d'admiration, qui est un des plus beaux effets de l'éloquence.

« Je ne dois pas vous dissimuler ce que j'entends tous les jours : de tous côtés viennent à mes oreilles les discours de ceux qui semblent craindre que je n'aie pas assez de moyens, assez de forces pour exécuter ce que vous avez résolu. Ne vous y trompez pas , pères conscrits, tout est préparé, tout est prévu , tout est assuré, et par mes soins et ma vigilance , et plus encore par le zèle du peuple romain , qui veut conserver son empire , ses biens et sa liberté. Vous avez pour vous tous les ordres de l'Etat : des citoyens de tout âge ont rempli la place publique et les temples , et occupent toutes les avenues qui conduisent au lieu de cette assemblée. C'est qu'en effet cette cause est la première , depuis la fondation de Rome , où tous les citoyens n'aient eu qu'un même sentiment, qu'un même intérêt, excepté ceux qui, trop sûrs du sort que leur réservent les lois, aiment mieux tomber avec la république que de périr seuls. Je les excepte volontiers, je les sépare de nous : ce ne sont pas nos concitoyens , ce sont nos plus mortels ennemis. Mais tous les autres, grands dieux! avec quelle ardeur, avec quel courage , avec quelle aflluencc ils se présentent pour assurer la dignité et le salut de tous ! Vous parlcrai-jc des chevaliers romains, qui, vous cédant le premier rang dans l'Etat, ne disputent avec vous que de zèle et d'amour pour la patrie ? Après les longs débats qui vous ont divisés , ce jour de danger, la cause commune vous les a tous attachés ; et j'ose vous réj)ondre que toutes les parties de l'administration publique ne doivent plus redouter aucune atteinte , si cette union établie pendant mon consulat peut être à jamais affermie. Je vois ici parmi vous , je vois remplis du même zèle , les tribuns de l'épargne , ces dignes citoyens qui ,

dans ce même jour, pour concourir à la défense générale , ont quille les fonctions qui les appelaient, ont renoncé au profit de It'ius cliarjîes, et sacrifié tout autre inli'ivt à celui qui nous rassemble. Kl quel est, en eiret, le Romain à (|ui rasjject ilo la patrie et le jour de la liberté ne soient des biens chers cl précieux? N'oubliez pas , dans ce nombre, les affranchis, ces hommes qui, par leui-s travaux et leur mérite , se sont rendus dignes de partager vos droits, et dont Uoine est devenue la mère, tandis que ses enfants les jilus illustres par leur nom et leur naissance ont voulu l'anéantir. Mais, que dis-jc? des affranchis , il n'y a pas même un esclave, pour peu que son maître lui rende la servitude supportable , qui n'ait les conjurés en horreur, qui ne désire que la république subsiste, et qui ne soit prêt à y contribuer de tout son pouvoir. N'oyez donc aucune inquiétude, pères conscrits, de ce que vous avez entendu dire qu'un agent de Lentulus cherchait à soulever les artisans et le peuple. Il l'a tenté , il est vrai , mais vainement ; et il ne s'en est pas trouvé un seul assez dénué de ressources ou assez dépravé de caractère pour ne pas désirer de jouir trancpiillement du fruit de son travail journalier, de sa demeure et de son lit. Toute celte classe d'hommes ne peut même fonder sa subsistance (pie sur la trancpiillité publique ; leur gain diminue quand leui'S ateliers sont lerniés : que serait-ce s'ils étaient embrasés? Ne craignez doiu- pas (pjc le peuple romain vous nKUKjue : craignez vousmêmes de manipier au peuple romain. Vous avez un consul que les dieux, en l'arrachant aux embûches et à la mort, n'ont pas eonser\é pour lui-même, mais pour nous. La patrie conunune, menacée de> glaives et des (hunbeaux |)ar une e«)rijuralion impie, \uus tend des mains suppliantes; elle vous recommande le (iapilole, les feux éternels de Vesta, garants de la durée de cet empire; elle vous recommande ses murs, ses dieux, ses habitants. Knfm, c'est sur \otre propre \ie, sur celle de >(»s feunnes et de vos enfants, sur vos biens, sur la cnnservalion «le nos foyei-s , (pie vous avez û prononcer aujourd'hui. Songez combien il s'en est peu fallu que cet édifice de la grandeur romaine , fond('' par tant de tra\aux, élevé si haut par les dieux , n'ait été renver.sé dans une nuit, (l'est à vous de pourvoir à ce qu(* désormais un sendilablc attentat ne puisse , je ne dis pas être commis, mais même être médité. Si Je vous parle ainsi , pères conscrits , ce n'est pas pour exciter votre zèle , (pii vn sans doute au de\ant du mien , c'est afin que ma >oix, (pji d(»it être la jiremièn' entendue, s'ae(|iiitte en Nolre présence des di \oirs de Mitre ((Uisid. Je n ignore piis (pie je me fais autant d'cnueuiis implacables «ju il existe de conjurés, et

'2l'Z ELOQUENCE ROMAINE.

VOUS savez quel en est le nombre ; mais ils sont tous, à mes yeux, vils, faibles et abjects; et quand même il arriverait qu'un jour leur fureur, excitée et soutenue par quelque ennemi plus puissant, prévalût contre moi sur vos droits et sur ceux de la république , jamais je ne me repentirai de mes actions et de mes paroles. La mort dont ils me menacent, est réservée à tous les hommes; mais la gloire dont vos décrets m'ont couvert , n'a été réservé qu'à moi. Les autres ont été honorés pour avoir servi la patrie ; mais vos décrets n'ont attribué qu'à moi seul l'honneur de l'avoir sauvée. Qu'il soit à jamais célèbre dans vos fastes, ce Scipion qui arracha l'Italie des mains d'Annibal ; cet autre Scipion qui renversa Carthage et Numance , les deux plus cruels ennemis de Rome ; ce Paul-Emile, dont un roi puissant suivit le char de triomphe; ce Marins, qui délivra l'Italie des Cimbres et des Teutons ; que l'on mette au-dessus de tout le grand Pompée , dont les exploits n'ont eu d'autres bornes que celles du monde : il restera encore une place assez honorable à celui qui a conservé aux vainqueurs des nations une patrie où ils puissent venir triompher. Je sais que la victoire étrangère a cet avantage sur la victoire domestique , que dans l'une les vaincus deviennent des alliés soumis et fidèles; dans l'autre , ceux qu'une fureur insensée a rendus ennemis de l'Etat, ne peuvent, quand vous les avez empêchés de nuire, être réprimés par les armes ni fléchis par les bienfaits. Je m'attends donc à une guerre éternelle avec les méchants. Je la soutiendrai avec le secours de tous les bons citoyens, et j'espère que la réunion du sénat et des chevaliers sera, dans tous les temps, une barrière qu'aucun effort ne pourra renverser.

ï Maintenant, pères conscrits, tout ce que je vous demande en récompense de ce que j'ai sacrifié pour vous , du gouvernement d'une province et du commandement d'une armée où j'ai renoncé pour veiller à la sûreté de l'Etat, de tous les honneurs et de tous les avantages que j'ai négligés pour ce seul motif, de tous les soins que j'ai pris , de tout le fardeau dont je me suis chargé; tout ce que je vous demande, c'est de garder un souvenir fidèle de mon consulat. Ce souvenir, tant qu'il sera présent à votre esprit, sera le plus ferme rempart que je puisse opposer à la haine et à l'envie. Si mes espérances sont trompés, si les méchants l'emportent, je vous recommande l'enfance de mon fils , et je n'aurai rien à craindre pour lui; rien ne doit manquer un jour ni à sa sûreté, ni même à sa dignité, si vous vous souvenez qu'il est le fils d'un homme qui , à ses propres périls , vous a garantis de ceux qui vous menaçaient.

rici'.no.x. !27o

» O. qui vous roste à faire on co inomoiil, c"csl de statuer, avec

primipliludc et lermetc, sur la cause de Home el de l'empire ; et

quoi que vous puissiez décider, croyez qiu' le consul saui-a maintenir

votre autorité, l'aire respecter vos décrets et en assurer l'exécution. »

C'est avec ce lan^ajje qu'on intimide les méchants, qu'on rassure les faibles, cpi'on cncoiiriii^e les bons; en un mot, que l'àme d'un scid boiiiMie de\ient celle de toute une assemblée, de tout un peuple. La sentence de mort fut prononcée d'une voix presque unanime el exécutée sur-le-eliam|i. Cicéron , un moment après, trouva les partisans, les parents, les amis des conjurés, encore attroupés dans la place publitpie : ils i;<;noraienl le sort des ( oiq);dtles et n'avaient pas perdu toute espérance. //* ont vécu , leur dit le consul en se tourii;uil vers eux , et ce seul mol fut un coup de foudre qui les dissipa tons en un moment. Il était nuit : Cicéron fut reconduit chez lui aux ;icrl;unations de tout h' |>eiq)le, el sui\i du sénat. On plaçait des (bnubeaux aux portes des maisons pour éclairer sa marche. Les femmes étaient aux fenèties pour le voir passer et le montraient à leurs enfants. Ouehpie lemps après, Caton devant le peiq)le , et Catulus dans le sénat, lui décernèrent le nom de Pi-re (h In pairie; titre si {glorieux (pie , (bms la suite, la tbitterie l'attacha à la dii^uité impériale, mais (pie Home libre , dit heureusement Jiivénal , n'a donné (pi'au seul Cicéron.

DISCOl'RS POIR MtnÉ?H.

Dans le temps même où les d,in};crs de la répiibbipie occupaient tous les moments, toutes les pensées de (jcéron ; lors(iu"apr('*s avoir forcé l!;itilina de sortir de Home, il (d»sef\ait tous les j)as des conjurés et cherchait à s'assurer des preuves du crime , il se char};ea dans les tribunaux d'une aiïairc très-importante et dont le succès intéressait à la fois son amitié , S(Ui éloquence et sa p(dilique. On aurait peine à couce\oir cbmment , chez lui, les soins de l'iKlminisliidiou liiissaieut |il:ice encore aux alfaires du l)arre:iu ; comment, parmi tant de fati;;ues (pii lui permettaient à peine (piehpies heun*s de sommeil , le consul eut encore le loisir d'ètie avocat , el de composer un plaidoyer aussi bien trax aillé (pie celui d(ml nous allons pjuler, si l'on ne saxait (pielle pro(li;^ieuse fiicilité de travail il tenait de la nature el de riiabitude, el ce (pie peut l'hoinme qui s'est accoutumé à faire un usa^e continuel de son temps et de son j;énie. D'ailleurs, le premier de tous les intérêts pour Cicéron, celui de ri'tat, l'iqtpelait a la défense de I.icinius Muréna , désigné con-

274 ÉLOQUENCE UOMAIÎNE.

sul pour l'année suivante, mais alors accusé de brigue, et à qui une condamnation juridique pouvait faire perdre la dignité qu'il avait obtenue. C'était un citoyen plein d'honneur et de courage, qui avait semi avec la plus grande distinction sous Lucullus, et très-attaché à Cicéron et à la patrie. Dans le trouble et le désordre où étaient les affaires publiques , il était de la dernière importance que la bonne cause ne perdit pas un tel appui ; que Muréna entrât en charge au jour marqué, et qu'on ne fût pas exposé aux dangers d'une nouvelle élection. Les circonstances rendaient la défense difficile et délicate. Cicéron lui-même , à la prière de tous les honnêtes gens, révolté de la corruption qui régnait dans les comices , avait porté contre la brigue une loi plus sévère que les précédentes. Muréna avait pour accusateur l'un de ses compétiteurs au consulat, Sulpicius, jurisconsulte renommé et compté aussi parmi les amis de Cicéron ; mais ce qui donnait le plus de poids à l'accusation, c'est qu'elle était soutenue par un homme dont le caractère était généralement respecté , par Caton , qui , dans ce même temps , était près d'obtenir le tribunat. Pressé de faire un exemple, il avait dit publiquement que l'année ne se passerait pas sans qu'il accusât un consulaire. On peut croire que l'excès de son zèle mit un peu de précipitation et d'humeur dans ses poursuites ; car, au rapport des historiens , Muréna , sans être absolument irréprochable , n'était pas dans le cas de la loi , et ne s'était permis que cette espèce de soUicitation passée en usage , et que les plus honnêtes gens ne rougissaient pas d'employer. On ne pouvait lui imputer aucune transgression formelle, et ce n'était pas l'exemple qu'il fallait choisir : aussi fut-il absous par tous les suffrages. Nous avons entendu l'orateur romain tonnant contre Verres et Catilina avec toute la véhémence , tout le pathétique , toute l'énergie de l'éloquence animée par la vertu et la patrie. Nous allons voir son talent et son style se plier à un ton tout différent. Nous passerons ici du sublime au simple , et nous verrons comme il saisit habilement tous les caractères propres a ce genre de composition oratoire , l'art de la discussion , le choix des exemples , l'agrément des tournures , la finesse, la délicatesse, et même la gaité, celle du moins que la nature de la cause peut comporter.

Cicéron , après avoir établi , dans un exorde aussi noble qu'intéressant, les rapports et les liaisons qui l'attachent à Muréna, après avoir réfuté les imputations de Sulpicius , poursuit ainsi :

( Il est temps d'en venir au plus grand appui de nos adversaires, à celui qu'on peut regarder comme le rempart de nos ac-

ricKROv. 275

tusateurs, àCaton; cl quelque j;iaviti'', qurlque force qu'il apporte dans cette cause , je crains branconp |»lii> , je Tavouc , son autorité que ses raisons. Je (Iciuanilcrai d'altord (pie la dignité personnelle de Calon, Tespérance prochaine du tribunal, la gloire de sa vie, ne soient point des armes contre nous, et que les avantages qu'il n'a reçus que pour être utile à tous, ne servent pas à la pei'te d'un seul. Sripion rAfricain avait été deux fois consul, avait rcnvei-sé C.arlliagc et Nunianre, les deux terreurs de cet empire, ipiand il accusa Lucius C.otta : il a\ait pour lui une grande éloquence , une grande réputation de ])robité et d'intégrité , une autorité telle que devait l'avoir un honnne à qui le peuple romain de\ait la sienne. J'ai souM-nt ouï-dire à nos vieillards que rien n'avait tant ser\i (lotta auprcs de ses juges que cette prééminence même deScipion. Ces hommes si sages ne voulurent pas qu'un citoyen succond)àt dans les trihiuiaux , de manière à faire croire qu'il avait été opprimé par l'exccs-ive prépondérance de son accusateur. .Ne savons-nous pas aussi, (>aton , (pic le jugement du peuple romain saiM a Scrgius Galba des poursuites d'un de vos ancêtres, citoyen très-courageux et très-considéré , mais qui semblait trop s'acharnera la perte de son adversaire? Toujours, dans eetle ville, le peuple en corps, et en particulier les j'iges éclairés et qui regardent dans l'avenir, ont résisté aux trop grandes forces de ceux qui aceusaient. Je ne a eux point (pi'un accusalcui- fasse sentir dans les tribunaux une supériorité trop marquée , trop de pouvoir, trop <le crédit : employez tous ees avantages pour le salut des innorcnls, pour le soutien des faii.h-s, pour la défense dis malheureux, oui ; mais pour le péiil et l:i ruine des <itoyens, jiiuiais. Qu'on ne Nienne donc point nous dire (pi 'en se présentant ici contre Muréna, Caton a jugé la cause : ce serait poser un [irincipe trop injuste, et faire aux acrus('s une eondition trop dnic cl trop malheureuse, si l'opinion de leur areu-alenr était regardée foinnie leur sentence. Pour moi, (iaton , le «as singulier que j«r fais de \otre vertu ne nie permei pus de blAiner votre conduite et vos démarches en cette occnsion ; mais peut-être puis-je y trouver (picltpic chose l'i réformer. Vous ne commettez point de l'iiutes et l'on ne peut |)ii» dire de vous que vous iivez besoin d'clrc corrigé; mais sciileiiienl (piil y a quebpie chose en vous qui |»eut être adouci et temjtéré. I.a nature elle-même >ous a formé pour l'honnêteté , la gravité, la tempérance, la justice , la fermeté d'Ame. Mlle \ous a fait grand d;ins toutes les vertus; mais >oiis y avez ajoute des principes de |>liilosophic ou l'on voudrait plus de modération , plu«; de douceur ; (|ui sont enfin, pour dire ce que j'en penne, plus

sévères et plus rigoureux que la nature et la vérité ne le comportent; et puisque je ne parle pas ici devant une mullitude ignorante, vous me permettrez, juges, quelques réflexions sur ce genre d'études philosophiques, qui, par lui-même, n'est éloigné ni de votre goût ni du mien.

» Sachez donc que tout ce que nous voyons dans Caton d'excellent, de divin , est à lui, lui appartient en propre; au contraire, ce qui nous laisse quelque chose à désirer n'est pas de lui , mais du maître qu'il a choisi , de la secte qu'il a embrassée. Il y a eu parmi les Grecs un homme d'un grand esprit, Zenon, dont les sectateurs s'appelaient stoïciens. Voici quelques-uns de leurs principes : 4 Que le sage n'a point d'égards pour quelques titres de » faveur que ce soit; — qu'il ne pardonne jamais aucune faute; — * que la compassion et Findulgence ne sont que légèreté et folie; ï — qu'il n'est point digne d'un homme de se laisser toucher ni » fléchir ; — que le sage , même s'il est contrefait, est le plus beau » des hommes; le plus riche, même en demandant l'aumône ; roi,

> même dans l'esclavage ; et que nous tous , qui ne sommes pas » des sages, nous ne sommes que des esclaves et des insensés; —

> que toutes les fautes sont égales ; — que tout délit est un crime ; , — que celui qui tue un poulet, quand il n'en a pas le droit, est » aussi coupable que celui qui étrangle son père; — que le sage » ne se repent jamais, ne se trompe jamais, ne change jamais » d'avis, s

> Telles sont les maximes que Caton, dont vous connaissez l'esprit et les lumières, a puisées dans de très-savants auteurs , et qu'il s'est appropriées, non pas, comme tant d'autres, pour en faire un sujet de controverse , mais pour en faire la règle de sa vie. Les fermiers de la république demandent quelque remise : « Prenez garde, dit Caton, n'accordez rien à la faveur. » — Des malheureux supplient : « C'est un crime d'écouter la compassion. >

— Un homme avoue qu'il a commis une faute et demande grâce : « C'est se rendre coupable que de pardonner, s — Mais la faute est légère : t Toutes les fautes sont égales. » — Avez-vous dit quelque chose sans réflexion : « 11 ne vous est plus permis d'en revenir. >

— Mais j'ai été entraîné par l'opinion : « Le sage ne connaît que

> la certitude , et nullement l'opinion. » — Vous êtes-vous involontairement trompé sur un fait : « Ce n'est point une erreur,

> c'est un mensonge , une calomnie. > — De là une conduite parfaitement conforme à cette doctrine. Pourquoi Caton est-il accusateur? C'est qu'il a dit dans le consulat qu'il accuserait un consulaire. Mais vous l'avez dit dans la colère : * Le sage ne se met

cicEno.x. zii

» point en rolèrr. > — Mais c'était un propus du moment qui ne vous cni^agcait à rien : « Le sajje ne peut s;ms lionte tluingcr d'avis ;

> il ne peut sans crime se laisser fléchir; toute compassion est une

> faiblesse; toute indulgence, un forfait. »

» Et moi aussi, dans ma première jeunesse, me défiant de mes propres lumière^ . j'ai redierclié, coumie Caton , celles des philosophes; mais les maîtres que j'ai suivis, Platon et Arist(tte, ont des princi|ics différents. Leurs disciples, hommes mesurés dans leurs opinion*;, pensent < que le sage même peut accorder quelque » chose aux circon'^tanres, aux considérations particulières; — que » l'honniie de hicii peut céder à la pitié; — (]u'il y a des degrés dans » les délits et dans les peines ; — que la vertu et la fermeté peuvent

> faire grâce ; — que le sage lui-même peut être quelquefois entraîné » par l'opinion, emporté par la colère, louche par la compassion ; — » qu'il peut sans litmtc revenir sur ses pas, et changer d'avis s'il » en trou>e un incillcur; — (pi'enlin toutes les vertus ont besoin » de mesure et doivent craindre l'excès. »

> Si avec le caractère que vous avez, Caton, le hasard vous eût adressé aux mêmes maîtres que n>oi, vous ne seriez pas plus homme de bien, plus courageux, plus tempérant, plus juste, cela ne se peut pas; mais vous seriez un peu plus enclin à la douceur; vous ne vous seriez pas rendu gratuitement l'agresseur cl l'ennemi d'un honnne plein de modestie dans ses mœurs, plein d'honnciir et de noblesse dans ses sentiments. Vous auriez pensé que la fortune vous ayant tous les deux préposés dans le même temps à la garde de la république, lui connue consul et vous comme tribun , il devait y avoir entre vous une sorte de liaison patriotique. Vous auriez supprinu-, vous auriez oublié ce que vous aviez dit dans le sénat avec trop de viob-riee, ou vous auriez vous-même tin- de vos paroles une conséquence moins rigoureuse. (Iroyeznioi , vous êtes maintenant dans le feu de l'Age, dans toute l'ardeur de votre caractère, et dans tout l'enthousiasme de la doctrine que vous avez ailoplée ; mais le temps, l'usage, rex|)érieuce , doivent sans doute cpieUpie jour vous calmer, vous nnxiérer, vous fléchir. Kn eiïel, ces législateurs de vertu, ces précepteurs qiic vous avez suivis, ont porté, ce me semble, les ikvoirs de l'homme au delà «les bornes de la nature. Nous pouvons, en spéculation, aller au>isi loin ipiil nous pbiit , nous élever jusqu'à l'inHui; mais dans la pratique, dans In réalité, il est un terme ou il faut s'arrêter. « .Ne panlonn«T! rien, » nous dit -on. Kl moi , je réponds : Pardonnez quand il y a lieu à l'indulgence. — i .N'écoulez aucune » conkidcration personnelle. • F.l je «lis tpi d ne faut y avoir é{(4r«l

qu'autant que le devoir et l'équité vous le permettent. — « Ne vous » laissez pas toucher à la compassion. » Jamais sans doute au point d'affaiblir l'autorité des lois ; mais autant que le prescrit la première de toutes, l'humanité. — « Soyez fermes dans vos sentiments. « Oui, si l'on ne vous en propose pas de meilleurs. — Ainsi parlait ce grand Scipion, qui eut, comme vous, Caton, la réputation d'un homme très-instruit, d'un homme presque divin dans la discipline domestique; mais que la philosophie dont il faisait profession, puisée dans les mêmes sources que la vôtre , n'avait point rendu plus sévère qu'il ne faut l'être, et qui, au contraire, a toujours passé pour le plus doux de tous les hommes. Lclius avait pris ces mêmes leçons : eh! qui jamais a eu plus d'aménité dans ses mœurs, et a rendu la sagesse plusaimablc ! J'en puis dire autant de Gallus, de Philippe, mais j'aime mieux prendre des exemples dans votre maison. Qui de nous n'a pas entendu parler de Caton le Censeur, l'un de vos plus illustres aïeux? Et qui jamais a été plus mesuré dans sa conduite et dans ses principes, plus traitable, plus facile dans le commerce de la vie? Quand vous l'avez loué dans votre plaidoyer, avec autant de justice que de dignité , vous l'avez cité comme un modèle domestique que vous vous proposiez d'imiter. Les liens du sang, les rapports de caractère, vous y autorisent, il est vrai, plus qu'aucun de nous; mais pourtant je le regarde comme un exemple pour moi autant que pour vous-même; et si vous pouviez aussi, à votre sévérité naturelle , mêler un peu de sa facilité et de sa douceur, toutes les qualités que vous possédez n'en seraient pas meilleures, mais en deviendraient plus aimables.

» Ainsi, pour en revenir à ce que j'ai dit d'abord, que l'on écarte de cette cause le nom de Caton; que l'on mette à part son autorité, qui doit être nulle dans un jugement légal, ou n'avoir de crédit que pour faire le bien ; que l'on nous attaque par des faits. Que voulez-vous, Caton? que demandez-vous? Sur quoi porte votre accusation? Vous vous élevez contre la brigue? je ne la défends pas. Vous me reprochez de justifier dans les tribunaux ce que j'ai proscrit par mes lois? j'ai proscrit la brigue et je défends l'innocence. N'accusez-vous que le crime? je me joins à vous. Prouvez que Muréna l'a commis, et j'avouerai que mes propres lois le condamnent. »

Ce seul morceau, parmi tant d'autres, suffirait pour nous faire sentir toute la flexibilité du talent de Cicéron. 11 était nécessaire d'écarter de la balance de la justice ce poids, que pouvait y mettre un nom tel que celui de Caton. Il ose employer contre lui

le ridicule; mais pour peu qu'il n'eût pas su en cmousscr la pointe , on n'aurait pas souffert qu'il s'en servit contre un homme si rcvcré. La cause de Caton serait devenue celle de tous les honnêtes gens , et même de ceux qui ne l'étaient pas ; car, lorsque la vertu est généralement reconnue , ceux mêmes qui ne l'aiment point, veulent qu'on la respecte : c'est un hommage qui coûte peu et qui n'engage à rien. Avec quelle hahileté, avec quelle adresse il sépare la personne de Caton de sa doctrine ! Comme il se joue doucement de l'une sans affaiblir en rien la vénération que l'on doit à l'autre ! Ses traits, en tombant sur le sto'icisme de Caton, ne vont jamais jusqu'à lui; c'est en le comblant d'éloges, qu'il lui ôte, sans qu'on s'en aperçoive, toute Taulorité de son opinion; car dès qu'une fois il est parvenu à faire rire sans le blesser, la gravité n'a plus de pouvoir : il n'y a plus de place pour elle. Aussi lui-même ne put la garder, il ne put s'empêcher de sourire au portrait que trace Ciccron du rigorisme sto'ique, et moitié riant, moitié grondant , il dit au sortir de l'audience : En vérité, nous avons un consul très-plaisant. C'étaient d'ailleurs ces morceaux, par lesquels l'orateur tempérait, autant qu'il le pouvait, l'austérité du genre judiciaire; c'étaient ces sortes d'épisodes, toujours heureusement placées, qui délassaient les juges de la fatigue des querelles du barreau , de l'amertume des controverses juridiques et de la criailleric des avocats. Voilà ce qui rendait l'éloquence de Cicéron si agréable aux Romains, et faisait recueillir avec tant d'avidité ses harangues dès qu'il les avait prononcées. iVul ne possédait au même degré que lui cet art de répandre de l'agrément sur les matières les plus sèches; et la vraie marque de la supériorité, c'est de pouvoir ainsi se rendre maître de tous les sujets, et de savoir, en traitant tous les genres, avoir le ton et la mesure de tous.

DÉFENSE DU l'oiiTK ARCHIAS .

C'est encore ce qu'il fit en plaidant la cause d'Archias, célèbre pqëte grec, à qui Ton contestait le titre de citoyen romain. Il était né à Antioche ; mais il avait reçu le droit de cité à Héraclée , ville alliée qui jouissait des privilèges de la bourgeoisie romaine. Les archives de celte Aille avaient été brûlées dans le temps delà guerre sociale, et vingt-lmii ans apiès, un nommé Gratins, ennemi d'Arcbias, voulut tourner contre lui cet accident, qui lui enlevait la preuve de son titre. Heureusement il avait pour lui le témoignage de Lucullus , dont la protection lui a\ait procuré cette

laveur des habitants d'Héraclée. Il fut défendu par Cicéron , et Toralcur nous apprend dans son exorde les droits qu'avait le poëte à son amitié et même à sa reconnaissance. C'est une observation à faire, que Cicéron, dans chaque cause qu'il plaide, commence par exposer les motifs personnels qui l'ont déterminé à s'en charger; et l'importance qu'il met à les bien fonder, prouve qu'indépendamment de la cause même, il y avait des convenances particulières à garder pour se charger, avec l'approbation générale , du rôle d'accusateur ou de défenseur. C'était pour les hommes considérables une fonction publique , souvent liée aux intérêts de l'Etat, bien différente de cette foule de petits procès particuliers que les orateurs de réputation et les hommes en place abandonnaient aux avocats subalternes, à ceux qui sont désignés en latin par un mot qui signifie plaideurs de causes, causidici. Le procès d'Archias semblait être de ce dernier genre. Il n'offrait que la discussion d'un fait très-simple, qui dépendait surtout de la preuve testimoniale , et n'exigeait que quelques minutes de plaidoirie. Le discours de Cicéron n'est tout au plus que d'une demi-heure de lecture , et le fait lui-même n'occupe pas quatre pages. Le reste est un éloge de la poésie et des lettres, des avantages et des agréments qu'on en retire, et des honneurs qu'on leur doit. Il semble que Cicéron, qui partout fait profession d'aimer extrêmement la poésie et ceux qui la cultivent, ait été bien aise d'avoir occasion de leur rendre hommage.

Aussi le plaidoyer n'a-t-il presque rien de commun avec le genre judiciaire, il tient beaucoup i)lus du démonstratif; et après avoir vu Cicéron dans le sublime et dans le simple , nous choisissons chez lui ce morceau comme un exemple du style tempéré, que caractérisent la grâce, la douceur et l'ornement.

« Si j'ai quelque talent, juges (et je sens combien j'en ai peu), quelque habitude de la parole (et j'avoue qu'elle est en moi assez médiocre), quelque connaissance de l'art oratoire, puisés dans l'étude des leltres, qui ne m'ont été étrangères en aucun temps de ma vie; tous ces avantages, quels qu'ils soient, je les dois à Licinius Archias, quia le droit d'en réclamer le rmitetla récompense. Aussi loin que ma mémoire peut remonter dans le passé et revenir sur mes premières années, je le vois dirigeant mes premières éludes et m'introduisant dans la carrière que j'ai parcourue ; et si ma voix, affermie et encouragée par ses leçons, a été quelquefois utile à mes concitoyens, je dois sans doute, autant qu'il est en moi, servir celui qui m'a mis en état de servir les autres. Ce que je

«.lci.Uo.\. 2hl

dis peut étonner ceux qui ne feraient ultcntion (|u':i la diiïérencc qu'ils trouvent dans le f;enre de mes travaux et de eeux d'Anliias; ni.iiïi réioimence n'a pas été ma seule étude, et tous les artà (pii tieiuient à fîi rulliire de l'esprit ont entre eii\ connue un lien de parenté, et forment pour ainsi dire une mëm^- famille.

* l'eut-étre aussi sera-t-on surpris (]ue , dans une question de droit, dan*> un proei'>s (pii se plaitle pul)li(|uemeiit dexant un préteur si distiiif;ué et des ju;;es si graves, en présence d luie si nond)reuse assenililée, j'emploie un langage tout dilTérenl de celui du barreau ; mais c'est une liberté que j'attende de l'indulgenec de mes juges, el j'espère qii'elle ne leur déplaii-a pas. Le caractère de laccusé , liomme de lettres, excellent poile , dont le loisir et le traxail ont toujours été également éloignés des altercations et du bruit des tribunaux ; le concours d'Iiommes lettrés qu'attire ici sa cause; \utrc goût pour les arts qu'il cultive, et celui du magisln»t ipn' pn'-side à ce jugement, tout m'autorise ù croire (jue vous me permettrez de m'écarter un peu de la méthode ordinaire : el si j'obtiens de vous celle grâce, je me ilatte de vous démontrer que non-si'ulcmenl Arcliius ne doit point être retranché du nombre de nos concitoyens, mais même que, s'il n'eu était pus, il mériterait d'y être admis.

» .Ne d'une famille noble d'Antioche , ville anciennement célèbre cl opulente , remplie de savanb hommes el (lorissante par les arts cl les lettres, Archias était à peine sorti des études de l'enfance, que ses écrits le placèrent au premier rang. Bientôt il dexint si célèbre dans l'Asie et dans la (irèce, (|ue son arri\ée dans chaipie ville éUiit une fête; l'attente et la curiosité qu'd excitait , allaient encore au delà de su renommée ; el quand on l'avait cnleudu, celle atlenlc même était surpassée par l'admiration.

» Les hltres grecjpus élaient alors répandues dans l'Italie, cultixées dans les \illes latines plus (|u'elles ne le sont aujourd'hui, el fnvorisées dans Home même parla tranquillité dtmt jouissait la républii|uc. Les peuples de Tarcnle , de Uliège, de .\aples s'cinpreW-renl d'honorer Anhias du droit de cité et de récompenses de toute espèce ; el tous ceux ipii étaient faits pmir juger des talents, le regardèrent connue un hounne dont l'adoption leur fuisjiit honneur.

* Marins et (Lalulus élaient consuls lor^^qu il vint à Home, où sa rt'pulalion l'avait devancé. Il v trou\ail dt u\ grands honunes , dont l'un pou\aii lui fournir de gnuules clio'<< s à «élébn-r, el l'aulrc, joignant à lu gloire de» exploits inilituircs le bon goût et le» connaissances, était digne d'entendre relui qui pouvait h

282 ÉLOQUENCE nOMAINE.

chanter. Archias, encore revêtu de la robe prétexte, fut reçu dans la maison de Lucullus; et il doit non-seulement à son génie et à ses écrits, mais encore à son caractère et à ses mœurs, cet avantage honorable que la maison où sa jeunesse fut accueillie, est encore aujourd'hui l'asile de sa vieillesse. Il était bien venu de Métellus le Numidique et de son fds; Emilius l'écoutait avec plaisir; il vivait avec les deux Catulus, père et fils; Lucius Crassus le cultivait; il était étroitement lié avec toute la famille de Lucullus, d"Hortensius, d'Octavius , avec Drusus et Caton ; et c'est encore un honneur pour lui , que parmi ceux qui le recherchaient, les uns le faisaient par goût et parce qu'ils savaient l'apprécier et jouir de son talent , les autres voulaient seulement s'en faire un mérite. »

Suit un détail très-court et très-clair sur le fond de la cause, et Cicéron pouvait s'en tenir là, s'il n'eût voulu que la gagner : elle était évidente ; mais il avait promis dans son exorde de faire autre chose qu'un plaidoyer, il tint parole, et s'adressant à l'accusateur, il continua ainsi :

» Vous me demanderez pourquoi je parais si attaché à Licinius Archias? parce que c'est à lui que je dois chaque jour le délassement le plus doux des travaux du Forum et du tumulte des affaires. Et croyez-vous que je pusse trouver dans mon esprit de quoi suffire à tant d'objets difi'érents, si je ne puisais sans cesse de nouvelles richesses dans l'étude des lettres , ou que je pusse supporter tant de travaux, si les agréments de cette même étude ne servaient à me récréer et à me soutenir? J'avoue que je m'y livre le plus qu'il m'est possible. Que ceux-là s'en cachent, qui n'en savent rien retirer qui appartienne à l'utilité commune, ou qui puisse être produit au grand jour; mais pourquoi ne l'avouerai-je pas, moi, qui depuis tant d'années ai vécu de manière que jamais ni mon loisir, ni mes intérêts, ni mes plaisirs, ni même mon sommeil n'ont refusé un seul de mes moments aux besoins de mes concitoyens? Qui pourrait me savoir mauvais gré de donner à ce genre d'occupation le temps que d'autres donnent aux spectacles, aux voluptés, aux jeux, aux festins, à l'oisiveté? L'on doit d'autant plus me le permettre, que cet art même dont je fais profession, et qui a été le refuge de mes amis dans tous leurs périls, ce talent de la parole fait partie de ces études que j'ai toujours aimées ; et si l'on trouve que c'est peu de chose , il est des avantages bien plus grands dont je leur ai obligation. Et, en effet, si tout ce que j'ai lu, tout ce que j'ai appris ne m'avait bien persuadé, dès ma

ClCtRU.^. -rit

J^•^|^(•s^^•, que rien n'est plus désirabi»' dans criio >if qur l;i ;;lttirf i-t lu \('rtu, qu'il faut leur vicrilier tout et ne ronipter pour rien les tourments, l'i-xil et la mort, nie serais-jc expo-c, pour le s;ilut public , à tunl de coinbals et aux attaques continui-lles des n;éebanls? 5bis tous les livres, tous les monuments de l'anliquité, toutes les paroles des si'jes ré|>ètenl eelte grinde leeon, et toutes ces instrurliouh seraient ense\clies dans les téiièbres si le nêiiie ne leur avait pi-élé sa lumière, (ombien d'excellents modèles se pri^entenl à nous dans ers portraits des grands hommes qu'ont tracés li*s écrivains de la Grèce et de l'Italie! C'est eux que j'ai toujours eus de\anl les yeux dans l'adiiiinislration des affaires publiques; c'est en pensant à eux (pie iiiiiii ùiiie s'éloait et se rorinuit à leur ressemblance. *

> Quelipi'un me dira : (!es hommes, dont les lettres nous ont conservé la gloire et les \ertus, étaient-ils eux-iuèiiies lettrés? Je ne puis l'anirmer de tous; je pcn">e cpi'il y en a eu plusieui-s «l'un naturel assez heureux pour se porter d'eux-mêmes ù tout ce qui était honnête et glorieux, sans avoir besoin de leçon; et j'ajouterai encore que la nature sans l'iiistrurtion a eoiniuunément plus de pouvoir que rinslriiclion sans la nature. Mais aussi (piniid on joint à ce qu'on a re«;u de l'une tout ce «pie peut aj«»iiler l'autre, c'est alors qu'il en rt*âulte ce «ju'il y a de plus beau, de plus ■.•iiml. de plus admirable dans l'humanité.

» De ce nombre étaient S4Mpi»ui l'Africain , que nos pères mit \u; Lclius, Furius. ces hoiniiies dont la sagesse a>ail maîtrisé toutes les passions; ce (iatJin l'Ancien, le citoyen le plus courageux et le plus éclain'- de son temps; et si tous ces illustres personnages avaient cru la culture des lettres inutile n la connaissance et à la pratique delà vraie vertu, en auraient-ils fait une de leurs occupatiuiisf

> Mais quand on ne la considérerait pas |>ar son utilité et son importance, quand on n'y \ errait que l'agn-nient et le plaisir, ce serait encon* celui d<' tous ipii eunviendrait le mieux u I homme bien elr\é; les autres, en elh't , ne MUit ni de tous les temps ni de tous let. lieux , ni laits pour tout âge. Les letlres (»ont à la fois l'inslruction de la jeunesse, le charme de l'âge avancé, rornemenl delà pr<»s)H'>ritê , la consolation de liiifortune; elles nous amusent dans la retraite, ne sont point <le|i|.ieées d.iiis la MW-iete; elles veillent a\ee noi», elles nous aceoinpagiieui dans nos \ovage», elles nous suivent dans les campagnes; eiilin , ipiand nous n'en aurions pas le goût, nous ne pourrions leur refuser luilrc estime et notre admiration.

» Pour ce qui regarde la poésie en particulier, nous avons entendu dire aux meilleurs juges que les autres talents s'acquièrent par les préceptes, mais que celui de la poésie est un don de la nature, une faculté de l'imagination , une sorte d'inspiration divine. Aussi notre vieil Ennius appelle les poëtes des hommes saints, parce qu'ils sont distingués à nos yeux par les présents de la divinité. Qu'il soit donc saint parmi vous, parmi les hommes aussi instruits que vous l'êtes, ce nom de poëte , que les Barbares même n'ont jamais violé. Les rochers et les déserts semblent répondre à la voix du poëte; les bêtes môme paraissent sensibles h l'harmonie, et nous y serions insensibles! Les peuples de Colophon, de Chio, de Salaraine, de Smyrne et d'autres encore se disputent Homère et lui élèvent des autels : ils veulent, longtemps après sa mort, l'avoir pour concitoyen , parce qu'il a été grand poëte ; et celui qui est réellement le nôtre par sa volonté et par nos lois, nous pourrions le rejeter! nous rejetterions celui qui a employé son génie à chanter la gloire du peuple romain! Oui, dès sa première jeunesse il a composé un poème sur la guerre des Cimbres ; et cet hommage flatta Marius même, qui était, vous le savez, assez étranger au commerce des Muses. C'est qu'il n'est personne si dur et si farouche qu'il puisse être, qui ne soit flatté de voir son nom porté par la poésie aux générations à venir. On demandait à ce célèbre Athénien, Thémistocle , quefle était la voix qu'il entendrait avec le plus de plaisir : « Celle, dit-il , qui chantera le mieux ce que j'ai fait. » Ce même Archias a célébré, dans un autre ouvrage, les victoires de Lucullus sur Mithridate, et cette guerre, si fertile en révolutions, qui a ouvert aux armes romaines des contrées que la nature semblait leur avoir fermées ; ces batailles mémorables ; ce siège de Cyziquc, où il a sauvé une ville, notre alliée, des fureurs de Mithridate; cet incroyable combat de Ténédos, où les forces navales de ce puissant roi ont été anéanties avec les généraux qui les commandaient. La gloire de Lucullus est la nôtre; ce qu'on a fait pour lui on l'a fait pour nous; et dans les chants d'Archias, consacrés à Lucullus, seront perpétués les trophées, les monuments et les triomphes de Rome.

D Et qui de nous ignore combien Ennius fut cher à notre fameux Scipion l'Africain? La statue de ce poëte est élevée en marbre dans le tombeau des Scipions. Son poème de la Guerre punique est regardé comme un hommage rendu au nom romain : c'est là que les Fabius , les Marccllus, les Fulvius, les Caton, sont comblés de louanges honorables que nous partageons avec eux, sont couverts d'un éclat qui rejaillit sur nous. Aussi nos ancêtres donr-

r.icKRON. 128,')

ncrcnt à ce poctc, ne dans la Calabre, le titre de eitoycn romain, et nous le refuserions à Archias , à qui nos lois l'ont accordé? Et qu'on n'imagine pas que ses travaux doivent nous intéresser moins, parce qu'il écrit en vers grecs : se serait se tromper beaucoup. La langue grecque est répandue dans tout le monde ; la nôtre est renfermée dans les limites de notre empire , et si notre puissance est bornée aux pays que nous avons conquis, ne devons-nous pas souhaiter que notre gloire parvienne jusqu'où nos armes n'ont pu parvenir? Si cette espèce d'illustration est agréable et chère aux peuples mêmes dont le poëte raconte les exploits , de quel prix ne doit-elle pas être , quel encouragement ne doit-elle pas donner aux chefs , aux généraux , aux magistrats , qui n'envisagent que la gloire dans leurs travaux et leurs périls? Alexandre avait à sa suite un grand nombre d'écrivains, chargés de composer son histoire ; mais quand il \\[ le tombeau d'Achille, il s'écria : Heureux Achille, qui as trouvé un Homère pour te chanter ! Et, en effet, sans cette immortelle Iliade , le même tombeau qui couvrit les restes du vainqueur de Troie, aurait enseveli sa mémoire. Que dirai -je de notre grand Pompée , dont la fortune extraordinaire a égalé la valeur, et qui , en présence de son armée , a proclamé citoyen romain Théophane de .Mytilène , l'historien de ses exploits? Et nos soldats, ces honnnes sans lettres, la plupart rustiques et grossiers, sensibles i)ourtant aux honneurs de leur général, et croyant les partager, ont réi)ondu parleurs acclamations à l'éloge qu'il faisait de Théophane.

> Avouons-le, Romains, osons dire tout haut ce que chacun de nous pense tout bas ; nous aimons la louange, et ceux qu'elle touche le plus vivement sont aussi ceux qui savent le mieux la mériter. Les philosophes «pii écrivent sur le mépris de la gloire , mellenl leurs noms à leurs écrits, et sont encore occii|)és d'elle, même en paraissant la mépriser. Décimus IJrutus, aussi grand capitaine que bon citoyen, grava sur les monmnents qu'il avait élevés, les vers d'Accius, son ami. Fulvius , (jue notre Ennius accompagnait lorstpiil li'iompba des Eloliens , consacra aux Muses les dépouilles qu'il avait remportées. Est-ce donc la toge romaine qui se déclarera leur ennemie, quand les généraux d'armée les révèrent? Et qui refusera aux poètes la protection et les récompenses que leur accordent les guerriers?

» J'irai plus loin , et sil m'est permis de j)arlcr de mon propre intérêt, si j'ose montrer devant vous cet amour de la gloire, trop passionné peut-être, mais qui ne peut jamais être qu'un sentiment noble et louable , je vous avouerai qn'Archias a regardé comme

HSQ ÉLOQUENCE BOMAI>E.

un sujet digne de ses vers les événements de mon consulat, et tout ce que j'ai fait avec vous pour le salut de la pairie. L'ouvrage est commence, je l'ai entendu, j'en ai été touché, et je l'ai exhorté à l'achever ; car la vertu ne désire d'auti-e récompense de ses travaux et de ses dangers , que ce témoignage glorieux qui doit passer à la postérité ; et si l'on veut le lui ôtcr, que rcstera-t-il, dans cette vie si rapide et si courte, qui puisse nous dédommager de tant de sacrifices? Certes , si notre âme ne pressentait pas l'avenir, s'il fallait que ses pensées s'arrêtassent aux bornes de notre durée, qui de nous pourrait se consumer par tant de fatigues , se tourmenter par tant de soins et de veilles, et faire si peu de cas de la vie ? Mais il y a dans tous les esprits élevés une force intérieure qui leur fait sentir jour et nuit les aiguillons de la gloire , un sentiment qui les avertit que notre souvenir ne doit pas périr avec nous, et qu'il doit s'étendre et se perpétuer dans tous les âges. Eh! nous tous, victimes dévouées à la défense de la république, nous rabaisserions-nous au point de nous persuader qu'après avoir vécu de manière à n'avoir pas un seul moment de repos et de tranquillité, nous devons encore périr tout entiers? Si les plus grands hommes sont jaloux de laisser leur ressemblance dans des images et des statues périssables , combien ne devons-nous pas attacher un plus grand prix à ces monuments du génie , qui transmettent à nos derniers neveux l'empreinte fidèle de notre âme , de nos sentiments, de nos pensées? Pour moi, Romains, en faisant ce que j'ai fait, je croyais dès ce moment en répandre le souvenir dans toute la terre et dans l'étendue des siècles; et soit que le tombeau doive m'ôter le sentiment de cette immortalité ; soit , comme l'ont cru tous les sages , qu'il doive rester quelque partie de nous qui soit encore capable d'en jouir, aujourd'hui, du moins, l'on ne peut m'ôter cette pensée, qui est mon plaisir et ma récompense.

» Conservez donc, Romains, un citoyen d'un mérite également prouvé, et par la qualité, et par l'ancienneté des liaisons les plus respectables ; un homme d'un génie tel que nos concitoyens les plus illustres ont désiré de se l'attacher et d'en recueillir les fruits ; un accusé dont le bon droit est attesté par le bienfait de la loi , par l'autorité d'une ville municipale , par le témoignage d'un LucuUus, par les registres d'un Métellus. Faites que celui qui a travaillé pour ajouter, autant qu'il est en lui, à votre gloire, à celle de vos généraux et du peuple romain , qui promet encore de consacrer à la mémoire ces orages récents et domestiques dont vous venez de sortir, qui est du nombre de ces hommes dont la pcr-

cicÉno.N. 287

sonne est regardée comme inviolable chez tontes les nations ; faites qu'il n'ait pas été amené devant vous pour y recevoir un allVont cruel , mais pour y obtenir un gage de votre justice et de votre bonté. »

DÉFENSE DE SEXTICS.

Si le talent de la parole est un glaive contre le crime , c'est aussi le bouclier de l'innocence , et Cicéron savait se servir de l'un et de l'autre avec la même force et le nicnic succès. Nous l'avons vu poursuivre des scélérats , il faut le voir défendre des citoyens lionnctes et courageux.

Un des plus beaux j)laidoyers de Cicéron , dans ce genre , est celui qu'il prononça pour le tribun Scxtius. Qu'on juge s'il devait se porter à sa défense avec cbalcur : c'était en quelque sorte sa propre cause qu'il plaidait. Il satisfait à la fois sa haine pour Clodius, le plus furieux de tousses ennemis, et sa reconnaissance envers Scxtius, l'un de ses plus ardents défenseurs. 11 faut se rappeler que Cicéron , quatre ans après son consulat, éprouva le sort qu'il avait prévu ; il fut obligé de céder à la faction de Clodius, soutenue assez ouvertement par César, qui voulait dompter la liberté républicaine de Cicéron , et secrètement par Pompée lui-même , (jui était jaloux de la réputation et du crédit de l'orateur. Il prit le parti de s'éloigner, et fut rappelé seize mois après avec tant d'éclat qu'on peut dire qu'il dut à sa disgrâce le plus beau jour de sa vie ; mais il en coula du sang pour obtenir son retour. Quoiqu'alors tous les ordres de l'Elat fussent réunis en sa faveur, quoique toutes les puissances de Rome se déclarassent pour lui, le féroce Clodius, que rien n'intimidait, s'étant mis à la tète d'une troupe de i^ladiateurs salariés , et de brigands échappés à la déroute de Catiliua, assiégeait le Forum et prétendait, à force ouverte, empêcher les tribuns de convoquci- l'as'^emblée du |)('uplc , où devait se projxtscr le rappel de Cicéron. Milon et Scxtius voyant qu'il fallait absolument re[l»)usser la force par la force, se mirent en défense , et bientôt les rues de Uome et la place |)ubrK]ue devinrent le théâtre du carnage. Dans une de ces rencontres luinultucuscs, Scxtius fut laissé pour mort, et le hrre de Cicéron courut riscpic de la \ïv.

Toutes les violences de Clodius n'empêchèrent pas le retour de Cicéron , parce que l'autorité légale se rendit bientôt assez forte pour rétablir l'ordre et en imposer à Clodius. .Mais ce forcené eut l'impudence, im an après, de taire accuser Scxtius de violence

par Albinovanus , un de ses aflîdés, tandis que lui-nièine se préparait à accuser Milon. Il n'en eut pas le temps et périt misérablement, comme il le méritait; mais auparavant il eut encore la douleur de se voir arracher, par Cicéron , une victime qu'il n'avait pu égorger de son propre glaive, et qu'il voulait faire périr par celui des lois. Si jamais Cicéron parut égaler la véhémence impétueuse de Démosthène , c'est dans celte harangue, et surtout dans l'endroit où il rappelle le combat qui pensa être si fatal à Sextius. II peint des couleurs les plus vives un tribun du peuple percé de coups, et n'échappant à ses meurtriers que parce qu'ils le croyaient mort.

« Et c'est Sextius , c'est lui qui est accusé de violence ! Pourquoi? quel est son crime? c'est de vivre encore. Mais Clodius ne peut pas même le lui reprocher. S'il vit , c'est qu'on ne lui a pas porté le dernier coup , le coup qui devait être mortel. A qui t'en prendras-tu Clodius? Accuse donc le gladiateur Lentidius, qui n'a pas frappé où il fallait; accuse ton satellite Sabinius de Réate, qui cria si heureusement, si à propos pour Sextius : // est mort! Mais lui, que lui reproches-tu? s'est-il refusé au glaive? ne l'a-t-il pas reçu dans ses flancs, comme les gladiateurs du cirque à qui l'on ordonne de recevoir la mort? De quoi donc est-il coupable, Romains? Est-ce de n'avoir pu mourir? d'avoir couvert du sang d'un tribun les marches du temple de Castor? Est-ce de ne pas s'être fait reporter sur la place lorsqu'il fut rendu à la vie? de ne s'être pas remis sous le glaive? Mais je vous le demande , Romains, s'il eût péri dans ce malheur, si cette troupe d'assassins eût fait ce qu'elle voulait faire, si Sextius que l'on crut mort, fût mort en effet , n'auricz-vous pas tous pris les armes pour venger le sang d'un magistrat dont la personne est inviolable et sacrée, pour venger la république des attentats d'un brigand? Vcrriez-vous tranquillement Clodius paraître devant votre tribunal? et celui dont la mort vous eût fait pousser un cri de vengeance, pour peu que vous vous fussiez souvenus de vos droits et de vos ancêtres , peut-il craindre quelque chose de vous , quand vous avez à prononcer entre la victime et l'assassin? »

On a plus d'une fois mis en question (car ces grands événements nous intéressent encore comme s'ils venaient de se passer) si le parti que prit Cicéron de quitter Rome, lorsqu'il fut poursuivi par Clodius, était en effet le meilleur; si, se voyant soutenu par tout le sénat qui avait pris le deuil, par tout le corps des chevaliers qui avaient pris les armes, il devait abandonner le champ de bataille.

• CICÈKO.H. 2fi9

Sans doutr, sil n'avait eu à \r disputer qu'à Clodius il oui pu (ouipter sur le succès; mais lui-uicinc \a nous faire cnlcndre assez claireinenl ce qu'on aperçoit en lisant l'Iiistoirc avee un peu de K'Ilexion, que C.lodius n'était pas |)our lui reuncuii le plus à craindre, tésar, prêt à partir pour lc> (iaulcs, clait aux portes de la \ille avec une arnice; et si, dans ces circonstances, le carnage eut connnencé dans Home, si l'on eût verse le sang d'un trihun, peut-on douter que (ÀS>ar ne se fut bientôt mêlé de la querelle , et n'eut sai<%i une si lielle occasion de prendre les armes et de se n'udre maître de la répuitlique? U«ime eut clé asservie dix ans {dus tut. Voilà le danger dont le présena le géiu'reux dévouement de Cicéron, qui s'applaudit aN ce raison, dans cette lianuigue, d'avoir sauve deux fois la patrie. Il faut l'entendre lui-même nous développer SCS motifs.

« Je vais vous rendre compte , Romains , de ma conduite et de mes pens4'es, et je ne manquerai pas à ce qu'attend de moi cette asseuddée , la plus noudtreuse ipie j'aie >u jamais entourer ces triliunaiix. Si dans la nit-illeure de toutes les causes, (piand le sénat me luuntniit tant d'attacliement, tous les bons citoyens tant de zèle et d'union; quand l'Italie entière était prête à tout faire, à tout ristpier pour ma défense , si avec tant d'appuis j'ai pu craindre les furcui-s d'un tribun, le plus \'i\ des lionimes, ri |a fo||c audace de deux consuls, aussi méprisables que lui. j'ai manqué bans doute, à lu fois, et de sagesse et de feruu'té. .Métellus s'exila lui-même, il est vrai; mais quelle difTérenrc ! sa cause était bonne, je l'axoue, et approuvée par tous les honnêtes gens; mais le sénat ne l'avait pas solcnnelleuieiil endtras>éi' , Ums \v» ordres de l'Etat toute rilalie, ne s'étaient pas déclarés pour lui par des décrets publics... Il avait aiïaire à .Marins, au libénileur de l'emiiire, alors dans son sixième consulat, et à la tète d'une armée invincible; a Saturnins, tribini factieux, mais magi>lrul %i^ilant et populaire, et de mu-un» irréprocbables... Et moi, (]ui (iv:iis-je à combattre? n'était pas une armée victorieuse; c'éUiit un romas d'urtisaiu

ipendir» qu'excitait l'espoir du pillage. Qui avais ].• pour ennemi?

' n'était point Marins, la Icrreiu- des Kurlmn-s. le lioulevard de la patrie ; - monstres odieux, qu'uii'- honteuse indi-

uence ri u; .n insenst-e avaient f.iit-» le< esclaves de

• IikUus; c'était Clodiu» lui-mènic, un compagnon de débauche de mis baladins, un adultère, un ineosturiix . nu tiiinisln* de prosti* lotion, un fabneatrur de testaments, tm tii^^uid, un assastin,

ti enipoi^onnrur; et «i j'avais employé le« armrn pour écnuer dt

290 ÉLOQUEiNCE ROMAINE.

tels adversaires, comme je le pouvais aisément, et comme tant d'honnêtes gens m'en pressaient, je n'avais pas à craindre qu'on me reprochât d'avoir opposé la force à la force , ni que quelqu'un regrettât la perte de si mauvais citoyens, ou plutôt de nos ennemis domestiques; mais d'autres raisons m'arrêtèrent. Ce forcené Clodius, cette furie, ne cessait de répéter dans ses harangues que tout ce qu'il faisait contre moi c'était de l'aveu de Pompée , de ce grand homme aujourd'hui mon ami, et qui l'aurait toujours été si on lui avait permis de l'être. Clodius nommait parmi mes ennemis, Crassus, citoyen courageux, avec qui j'avais les plus étroites liaisons; César, dont jamais je n'avais mérité la haine. Il disait que c'étaient là les moteurs de toutes ses actions , les appuis de tous ses desseins ; que l'un avait une armée puissante dans l'Italie, que les deux autres pouvaient en avoir une dès qu'ils le voudraient , et qu'ils l'auraient en effet; enfin ce n'étaient pas les lois , les jugements , les tribunaux dont il me menaçait, c'étaient les armes, les généraux , les légions , la guerre. Mais quoi ! devais-je faire si grand cas des discours d'un ennemi qui nommait si témérairement les plus illustres des Romains? Non, je n'ai pas été frappé de ses discours, mais de leur silence; et quoiqu'ils eussent d'autres raisons de le garder, cependant, aux yeux de tant d'hommes disposés à tout craindre , en se taisant, ils semblaient se déclarer; en ne désavouant pas Clodius, ils semblaient l'approuver.... Que devais-je faire alors? combattre? Eh bien! le bon parti l'aurait emporté, je le veux; qu'en serait-il arrivé? Avez-vous oublié ce que disait Clodius dans ses insolentes harangues, qu'il fallait me résoudre à périr ou à vaincre deux fois? N'était-ce pas avoir à combattre , après ce tribun insensé , deux consuls aussi méchants que lui , et ceux qui étaient tout prêts à se déclarer ses vengeurs ? Ah ! quand le danger n'eût menacé que moi seul, j'aurais mieux aimé mourir que de remporter cette seconde victoire, qui était la perte de la république. C'est vous que j'en atteste , ô dieux de la patrie! dieux domestiques ! c'est vous qui m'êtes témoins que , pour épargner vos temples et vos autels, pour ne pas exposer la vie de mes concitoyens, qui m'est plus chère que la mienne, je n'ai pu me résoudre à cet horrible combat. Etait-ce donc la mort que je pouvais craindre? et lorsqu'au milieu de tant d'ennemis je m'étais dévoué pour le salut public, n'avais-je pas devant les yeux l'exil et la mort? n'avais-jc pas dès lors prédit moi-même tous les périls qui m'attendaient?... Mon cloignement volontaire a écarté de vous les meurtres, l'incendie et l'oppression. J'ai sauvé deux fois la patrie, la première fois avec gloire, la seconde avec douleur; car je ne

(:ictRu.>. S91

me vanterai point d'avoir pu me priver, sans un mortel regret, (le tout ee qui m'ôlait cher au monde, de mon frère, de mes enfants, de mon épouse, de l'a^pcfl de ces murs, de la vue de mes concito\ens qui me pleuraient, do ceKe Home qui m'a\ail honoré. Je ne me défendrai pas d'être lionune et sensible; cl quelle obligation m'auriez-vous donc si tout ce que j'abandonnais pour vous, j'a\ais pu le perdre av«T iiidifTérence? Je nous ai «ionné, Romains, la preuve la plus certaine de mou amour pour la patrie, lorsque, me rési^nant au plus douloureux sacrifice, j'ai mieux aimé l'aclicver <pie de vous livrer à vos ennemis. »

(leplaidoyer eut le succès qu'avaient ordinairement ceux de l'orateur. Sextius fut absous d'une >oix unanime.

i-irrN-»! Il Mii.iv

Il semblait qu'il fut de la ilcstiiu'r de Cicéron d'avoir à défendre tous ceux cpii l'avaii-ut défendu lui-même; mais il fut moins heureux pour Milon qu'il ne l'avait été pour tant d'autres. Les circonstances politicpies , (|ui avaient tant d'influence sur les affaires judiciaires, ne lui furent point favorables. .Nous avons déjà parle de la ;;uerre ouverte que (ilixlius el Milon se faisaient au milieu de Rome : on ne doutait pas (pie l'un des deux ne «lut périr. Cicéron, dans plus d'un endroit, |)arle de Clodius coiimic d'une Nietiuu' (pi'il abandoniu' à Milon. (!elui-ei demandait le eonsulat, et ('.IdiIIiis la prétiire; et ee dernier, qui avait tant diiilérèt de ne point voir son ennemi revêtu d'une magistrature supérieure, avait dit publi(piemcnt, avec son audace ordinaire, (pic dans trois jours Milon ne serait pas en vie. Milon paraissait déterminé à ne pas l'épargner davantage. (!e fut pourtant le hasard , et non aucun projet de part ni daiilre, (]ui amena la rencotitre où périt Clodius. Il revenait delà campagne avec une suite d'environ trente pei>onnes; il était à cheval ; et Milon, qui allait à Lantividin, était dans un chariot avec sa femme; mais sa suite était plii> nombreuse et mieux armée. I.a quer(*lle s'engagea; et Clodiu>< . Mess*' et se sentant le plii-i faible, se retira dans une hi'tlellerie. comme pour s'en faire un nsile. Mais Milon ne voulut pns manquer une si belle orcasinn : il ordonna ii ses gladiateurs de foirer la maison et de tu(*r Cloiliu<^. (Cependant celui-ci était un homme trop considérable pi»ur que s« •< parents et ses amis ne poursuivi»Nent pas la vengeance de sa mort. Milon fut accusé, el ce procès fut , comme tout le reste, une afTaire de parti. Pomix'c, qui ^tail alors le citoyen le plu» puii.-

sant de Rome , n'était pas fâché qu'on l'eût délivré de Clodius, qui ne ménageait personne ; mais en même temps il laissa voir qu'il serait bien aise aussi qu'on le délivrât de Milon, dont le caractère ferme et incapable de plier ne pouvait manquer de déplaire à quiconque affectait la domination. Ce fut donc d'abord cette disposition de Pompée, trop bien connue, qui nuisit beaucoup à Milon. Cette cause fut plaidée avec un appareil extraordinaire, et devant une multitude innombrable qui remplissait le Forum. Le peuple était monté jusque sur les toits pour assister à ce jugement, et des soldats armés, par l'ordre du consul Pompée, entouraient l'enceinte où les juges étaient assis. Les accusateurs furent écoutés en silence ; mais dès que Cicéron se leva pour leur répondre , la faction de Clodius, composée de la plus vile populace , poussa des cris de fureur. L'orateur, accoutumé à des acclamations d'un autre genre, se troubla; il fut quelque temps à se remettre, et parvint avec peine à se faire écouter; mais il ne put revenir de cette première impression , qui affaiblit toute sa plaidoirie, et ne lui permit pas de déployer tous ses moyens.

De cinquante juges, Milon n'en eut que treize pour lui ; tous les autres le condamnèrent à l'exil. Il est vrai que , parmi les voix qui lui furent favorables, il y en eut une qui valait seule plus que toutes celles qu'il n'eut pas. Caton fut d'avis de l'absoudre; et si quelquefois on accusa Caton de trop de sévérité, jamais on ne lui a reproché trop d'indulgence. Il pensait que Milon avait rendu service à la république en la délivrant d'un si mauvais citoyen. Ce fut aussi l'opinion de Brutus , qui publia un mémoire où il soutenait que le meurtre de Clodius était légitime. Il avait même conseillé à Cicéron de ne désavouer ni le fait ni l'intention, et de soutenir que Milon, en tuant Clodius, n'avait fait que ce qu'il devait faire. Cicéron trouva cette défense trop hasardeuse, et dans l'état des choses il avait raison. Il prit donc une autre tournure, et se servit habilement de toutes les circonstances de l'action, pour prouver que Clodius avait tendu des embûches à Milon sur la voie Appienne, et pour rejeter tout l'odieux du meurtre sur les esclaves, qui avaient agi sans l'ordre de leur maître. Son discours passe pour un de ses chefë-d'œuvre ; mais celui que nous avons n'est pas celui qu'il prononça. Il était trop intimidé pour avoir tant d'énergie. Aussi lorsque Milon, qui soutenait son exil avec beaucoup de courage, reçut le plaidoyer que Cicéron lui envoyait, tel qu'il nous a été transmis, il lui écrivit : Je vous remercie de rC avoir pas fait si bien d'abord; si vous aviez parlé ainsi, je ne mangerais pas à Marseille de si bons poissons. Un homme qui

<:i»;ÉRo>. ido

prenait son parti avec tant de résolution, méritait le iuffra;^c de C.aton et de Briitus.

Quoique Cieéron n'eût pas voulu établir sa défense sur le plan qu'on lui a\ail proposé, cependant il ne le rejette- pas tout entier; et a|)rès avoii- (iéiiioiitré, aiiliinl (luil le peut, dans la jtreinière partie de sou diseoui-s, (pie c'est Clodius qui était intéressé à faire périr .Milon , et (|ui en a eu le dessein ; dans la seconde il va plus loin, et se servant de tous ses avantages, et rappelant tous les forfaits de Clodius, il soutient que ipiand nièuie .Milon l'eut poursui\i ou\erteuient eoiniue un ennemi public, bien loin d'être puni par les lois, il mériterait la reconnaissance du peuple romain. iMais il nous semble avoir choisi ses moyens en orateur habde , lorsqu'il a préféré mettre cette assertion en hypothèse et non ea fait : elle en a bien plus di* force. Il y a\.iit (juebpie chose de trop dur il dire crûment : J'ai voulu le tuer et je l'ai tué; au lieu qu'après avoir présenté son advei-saire comme l'agresseur, comme l'insidiatetir. on est reçu bien plus favorablement à dire : Quand même j'aurais voulu ta mort , il m'en avait donné le droit. On parle aloi-s à des esjirils préparés, qui peu\ent plus aisément se laisser |)ersuader ce ipii aurait pu les révolter d'abord. Cette progression dans les idées qu'on présente et dans les impressions qu'on >eut produire, est un des secrets de l'art oratoire. On obtient a\ec des ménagements et des préparations ce (ju'on ne pourrait pas emporter de vive force. .Mais après toutes les précautions qu'il a |)rises, (iicéron parait triompher lorsqu'il dit :

« Si dans ce même moment Milon , tenant en sa main son epée encore saiif^lante, s'écriait : « H(»maius, écoutez-moi ; écoutez-moi, i citoyens: oui, j'ai tué Clodius; c'est avec ce bras, c'est avec » ce fer que j'ai écarté de vos tètes les fureurs d'un scélérat que > nul frein ne pouvait plus retenir, que les lois ne pouvaient plus » enchaiuer; c'<'st par s;i mort «pu* vos droits, la liberté, l'inuo- » cence, l'honneur sont en sûreté. » Si Milon tenait ce lanf,M;^e , aurait-il quelque chose ù craindre? Kt, en elTet, aujourd'hui qui ne l'approuve pas? qui ne le trouve pas digne de louange? qui ne pense pas, qui ne dit pas tout haut «pie jamais homme n'a donne au jH'uple romain un plus grand sujet de joie? De tous les triomphes que iioun a\ons vus, nul, j'ose le dire, n'a réjiiuidu «l.ins ces murs une plus vive allégresse, et n'a promis des avantages plus durables. Je me (latte. Ilomains, que vous et vos enfants êtes destinés à voir dans la ri'-pul)li(|uc hs plus heureux changements : persuadez- >oui» bivn <{ue tou* nt lei» >«rriei jaroiiu si Clodius vivait rucore.

Tout nous autorise à croire , à espérer qu'avec un consul tel que le grand Pompée , cette même année verra mettre un frein à la licence , verra la cupidité réprimée , les lois affermies ; et ces jours de salut que nous attendons, quel homme assez insensé se flatterait de les voir luire du vivant de Clodius?Que dis-je? quelle est celle de vos possessions domestiques dont vous eussiez pu vous promettre une jouissance assurée et paisible tant que ce furieux aurait pu faire sentir sa domination. Je ne crains pas qu'on impute à mes ressentiments particuliers de mettre dans mes accusations plus de violence que de vérité. Quoique j'eusse plus que tout autre le droit de le haïr, cependant ma haine personnelle ne pourrait

pas être au-dessus de l'horreur universelle qu'il inspirait Enfin,

juges, je vous le demande, il s'agit de prononcer sur le meurtre de Clodius : imaginez-vous donc (car la pensée peut nous représenter un moment les objets comme si l'on en voyait la réalité), imaginez-vous , dis-je, que l'on me promet d'absoudre Milon sous la condition que Clodius revivra ! Vous frémissez tous ! Eh quoi! si cette seule idée, tout mort qu'il est, vous a frappes d'épouvante, que serait-ce donc s'il était vivant? »

On regarde assez généralement la péroraison de ce discours comme la plus belle qu'ait faite Cicéron. L'objet le plus ordinaire de cette partie des plaidoyers est, comme on sait, d'exciter la pitié des juges en faveur de l'accusé, et cette méthode est celle des modernes comme des anciens ; mais dans cette circonstance l'orateur avait une grande difficulté à vaincre. Il ne fallait pas qu'il parût en contradiction avec son client , et le fier Milon , intrépide dans le danger, n'avait rien fait de ce qu'avaient coutume de faire les accusés pour se rendre les juges favorables ; il n'avait point pris le deuil, n'avait fait aucune solUcitation, ne témoignait aucune crainte. Il y avait là de quoi déranger le pathétique d'un orateur vulgaire : le nôtre s'y prend si bien , qu'il tourne en faveur de son client cette sécurité, qui pouvait indisposer contre lui en ressemblant à de l'orgueil.

€ Que me reste-il à faire , si ce n'est d'implorer en faveur du plus courageux des hommes la pitié , que lui-même ne demande point, et que je demande même malgré lui? Si vous ne l'avez pas vu mêler une larme à toutes celles qu'il vous fait répandre; si vous n'avez remarqué aucun changement dans sa contenance ni dans ses discours , vous ne devez pas pour cela prendre moins d'intérêt à son sort; peut-être même est-ce une raison pour lui en devoir davantage? Si dans les combats de gladiateurs, quand

CICéR05. ^u

il s'agit du sort dr ces hommi>s de la dernière classe, nous ne |M>ii\(*ns nuus euipècluT J'a\nir de ra\i'i>iuii et du nu'|>ri(> |iuur (-«■ux (|ui se montrent limitiez et su|i|ilinnts , cl <|ui nuus demandent la \ie ; si, au cuntniire, nuus nous intéressons au salut de ceux qui font voir un f^nd courage el s'ofTrent hardiment à la mort ; si nous croyons .ilors de\uir notre compassion à ceux (|iii ne l'iinplort*nt pus, combien celte disposition est-elle encore plus ju^tc et mieux pbeée quand il s'agit de nos ineilleur> cilo)cn>? Pour moi, je l'avoue, je suis pénétré de douleur quand j'entends ce que Milon me répi'tc tous les jours, quand j'entends les adieux qu'il adresse à s(>s concitoyens. < Qu'ils soient heureux, me dit-il : (|u'iU

> vivent dans la |>aix cl la sécurité; que la n'*|>ul»lique soit iloriii-

> santr; elle me sera toujours chère, quelque tmilement que j'en 1 reçoive. Si je ne puis jouir a\ec elle du repos que je lui ai » procuré, qu'elle en jouis>c sans moi et par moi. Je me retirerai,

> je m'éloignerai, content de trouver un asile dans la première » cité libre cl bien gouvernée que je rencontrerai sur mon psssage.

• O traraux inutiles et mal réroni|>cn$i^! s'écric-t-il; ù espérances

• trompeuses! ù trop vaines |»enséesl Moi qui, dans ces tem|>s

> déplorables marqtu'-s par les attentats de (llodius , (pianil le sénat » était dans l'abaltement , la république dans l'oppression , les

> che\aliers romains sans pou\uir, tous les bons citoyens sans

> espérance, leur ai dévoué, leur ai consacré tout ee que le

• tribunal me donnait de |iuissance, me serais-je attendu à être » un jour altnnilotuié par ceux que j'a\ais défendus? Moi qui t'ai » n-ndu il la patrie, (iicéron (car c'est à nmi qu'il s'adresse le plu< » Miu\cnt), de\ais-je croire qu'il ne me fut pas|>ermis d'y demeu-

• rer? Où est maintenant ce sénat dont nous avoiu pris en main » la cauM'? où sont ces clie\aliers romnins qui «levaient toujours » être à toi? où sont ces M-cour» que nouî» pnunettaieut les \illi'<

• nmnicipales? ces recommandations de toute l'Italie? Enfm, où est » ta voix , ô (licéron! «pii a Muné tant de citoyens? ta ^oix ne peut » donc rien \utur uiiui sidul , apri's. «pie j'ai tout risqué pour le tien ?»

» i'.c que je ne puis répéter ici (pi'uvec des géini"<>einenls, il le dit B\ec le menu* \i»age que \ous lui \oycx. Il ne croit p«Mnt %c% concitoyens capablen d'ingratitude; il ne les eroit que faibles et tinmlrs. Il ne sr rrpent pas d'axoir pi- ' trimoine pour

ithrr celle partie du peuple qui • contre \.mi*;

il ium|)lr p.irini les services qu'il \ou» a ri-iidu^, j'en lil tiont le pouvoir, ajoutant à celui de t>vt vertus, a dut «oti< II.

il te souvient des marques d'intérêt et de bieatcillance que le •rnat lui a données dans ce moment même; et dan» quelque

endroit que son destin le conduise, il emporte avec lui le souvenir de vos empressements, de votre zèle et de vos regrets Il

ajoute, et avec vérité, que les grandes âmes n'envisagent dans leurs actions que le plaisir de bien faire, sans songer au prix qui les attend; qu'il n'a rien fait dans sa vie que pour l'honneur; que si rien n'est plus beau, plus désirable que de servir sa patrie et de la délivrer du danger , ceux-là sans doute sont heureux envers qui elle s'est acquittée par des honneurs publics; mais qu'il ne faut pas plaindre ceux envers qui leurs concitoyens demeurent redevables; que si l'on apprécie les récompenses de la vertu , la gloire est la première de toutes; que c'est elle qui console de la brièveté de la vie par la pensée de l'avenir, qui nous reproduit quand nous ne sommes plus, et sert aux hommes comme de degré pour s'élever jusqu'aux cieux.

« Dans tous les temps, dit-il, le peuple romain, toutes les na- » tions, parleront de Milon, son nom ne sera jamais oublié; au- » jourd'hui même, que tous les efforts de nos ennemis se réunisï sent pour irriter l'envie contre moi , partout la voix publique î me rend hommage ; partout où les hommes se rassemblent , ils » me rendent des actions de grâces. Je ne parle pas des fêtes que » l'Etrurie a célébrées et établies en mon honneur; il y a maintej nant plus de trois mois que Clodius a péri, et le bruit de sa » mort, en parcourant toutes les provinces de l'empire , y a répandu » la joie et l'allégresse. Eh! qu'importe où je sois désormais, puis- » que mon nom et ma gloire sont partout! »

» Voilà ce que tu me dis souvent, Milon, en l'absence de ceux qui m'écoutent, et voici ce que je te réponds en leur présence : Je ne puis refuser des éloges à ce grand courage; mais plus je l'admire, plus ta perte me devient amère et douloureuse. Si tu m'es enlevé, si l'on t'arrache de mes bras, je n'aurai pas même cette consolation de pouvoir haïr ceux qui m'auront porté un coup si sensible. Ce ne sont pas mes ennemis qui me priveront de toi; ce sont ceux mêmes que j'ai le plus chéris, ceux qui m'ont fait à moi-même le plus de bien. Non, Romains, quelque chagrin que vous me causiez (et vous ne pouvez m'en causer un plus cruel) , jamais vous ne me forcerez à oublier ce que vous avez fait pour moi ; mais si vous l'avez oublié vous-mêmes , si quelque chose en moi a pu vous offenser, pourquoi ne pas m'en punir plutôt que Milon? Quoi qu'il m'arrive, je m'estimerai heureux si je ne suis pas le témoin de sa disgrâce.

» La seule consolation qui puisse me rester, Milon , c'est qu'au moins j'aurai remph envers toi tous les devoirs de l'amitié, du

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zèle et de a reconnaissance. Pour toi j'ai bravé l'inimitié des hommes puissants, j'ai exposé ma vie à tous les traits de tes ennemis; pour toi j'ai pu même les supplier, jai regardé ton danger comme le mien, et mon bien et celui de mes enfants comme le tien propre. Enfin , s'il est quelque violence qui menace ta tète, je ne crains pas de l'appeler sur la mienne. Que me reste- t-il encore? que puis-jc dire? que puis-je faire, si ce n'est de lier désormais mon sort au tien, quel qu'il soit, et de suivre en tout ta fortune? J'y consens, Romains; je veux bien que vous soyez persuades que le salut de Milon mettra le comble à tout ce que je vous dois , ou que tous les bieniliits que j'ai reçus de vous seront anéantis dans sa disgrâce. Mais pour lui, toute cette douleur dont je suis pénétré, ces pleurs que m'arrache sa situation, n'ébranlent point son incroyable fermeté. Il ne peut se résoudre à regarder comme un exil quelque lieu que ce soit où puisse habiter la vertu; la mort même ne lui parait que le terme de l'humanité, et non pas une punition. Qu'il reste donc dans ces sentiments qui lui sont naturels; mais nous, Romains, quels doivent être les nôtres? Voulez-vous ne garder de Milon que son souvenir, et le bannir en le regrettant? Est-il au monde quelque asile plus digne de ce grand homme que le pays qui l'a produit? Je vous appelle touâ, ô vous, braves Romains , qui avez répandu votre sang pour la patrie ; centurions, soldats, c'est à vous que je m'adresse dans les dangers de ce citoyen courageux. Est-ce devant vous, qui assistez à ce jugement les armes à la main ; est-ce sous vos yeux que la vertu sera bannie, sera chassée, sera rejetée loin de nous? Malheureux que je suis! c'est avec le secours de ces mêmes Romains, ô Milon! que tu as pu me rappeler dans Rome, et ils ne pourront m'aider à t'y retenir ! Que répondrai-je à mes enfants , qui te regardent comme un second père? à mon frère, aujourd'hui absent, mais qui a partagé tous les maux dont tu m'as délivré? Je leur dirai donc que je n'ai rien pu pour ta défense auprès de ceux qui tout si bien secondé pour la mienne! Et dans quelle cause? dans celle qui excite un intérêt universel. Devant quels juges? devant ceux à qui la mort de Clodius a été le plus utile. Avec quel défenseur? avec Cicéron. Quel si grand crime ai-je donc commis, de quel forfait inexpiable me suis-je chargé, quand j'ai recherché, découvert, étouflc cette fatale conjuration qui nous menaçait tous, et qui est devenue pour moi et pour les miens une source de maux et d'infortunes? Pourquoi mavez-vous rappelé dans ma patrie ? est-ce pour chasser sous mes yeux ceux qui m'y ont rétabli? Voulez- vous donc que mon retour soit plus douloureu.x

que mon exil? ou plutôt, comment puis -je me croire en effet rétabli, si je perds ceux à qui je dois mon salut? Plût aux dieux que Clodius (pardonne, ô ma patrie! pardonne; je crains que ce vœu que m'arrache l'intérêt de Wilon ne soit un crime envers toi ! ) plût aux dieux que Clodius vécût encore , qu'il fût préteur, consul , dictateur, plutôt que de voir l'affreux spectacle dont on nous menace ! 0 dieux immortels ! ô Romains ! conservez un citoyen tel que Milon ! — « Non, me dit-il, que Clodius soit mort conmie il » le méritait, et que je subisse le sort que je n'ai pas mérité. » C'est ainsi qu'il parle; et cet homme, né pour la patrie, mourrait ailleurs que dans sa patrie! Sa mémoire sera gravée dans vos cœurs, et lui-même n'aura pas un tombeau dans l'Italie ! et quelqu'un de vous pourra prononcer l'exil d'un homme que toutes les nations vont appeler dans leur sein ! 0 trop heureuse la ville qui le recevra ! 0 Rome ingrate, si elle le bannit! malheureuse, si elle le perd! Mes larmes ne me permettent pas d'en dire davantage, et Milon ne veut pas être défendu par des larmes ! Tout ce que je vous demande, c'est d'oser, en donnant votre suffrage, n'en croire que vos sentiments. Croyez que celui qui a choisi pour juges les hommes les plus justes et les plus fermes, les plus honnêtes gens de la république, s'est engagé d'avance, plus particulièrement que personne, à approuver ce que vous auront dicté la justice, la patrie et la vertu. »

C'est un coup de l'art, un trait unique que cette péroraison où l'orateur, ne-pouvant appeler la pitié sur celui qui la dédaignait, prend le parti de l'implorer pour lui-même; prend pour lui le rôle de suppliant, afin d'en répandre l'intérêt sur l'accusé , et rend à Milon toutes les ressources qu'il refusait, en lui laissant tout l'honneur de sa fermeté.

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