ÉLOGE DE POMPÉE
Il nous reste de Cicéron plusieurs morceaux oratoires célèbres dans le genre du panégyrique. Ce sont Y Eloge de Pompée , dans le discours pour la loi Manilia, et celui de César, dans le remerciement que lui adresse l'orateur, au sujet du rappel de Marcellus.
Après plusieurs victoires remportées sur Mithridate, Lucullus venait d'être rappelé par le sénat, et il s'agissait du général que l'on enverrait à sa place. Le tribun Manilius avait porté une loi pour choisir Pompée, qui terminait alors la guerre contre les pirates. D'illustres personnages s'opposaient à la loi du tribun : Cicéron , alors préteur, monte à la tribune aux harangues , pour appuyer la loi 3Ianilia, et faire donner à Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate. La nature de cette guerre, la nécessité de n'en confier la conduite qu'à un général habile, et le choix de ce général, voilà le plan et la division naturelle de ce discours, l'un des plus beaux de Cicéron.
La troisième partie est la plus brillante et la plus étendue : c'est là que l'orateur déploie toutes les richesses de la plus magnifique éloquence.
« Plût aux dieux que Rome eût assez de braves et intègres citoyens, pour que vous fussiez embarrassés sur le choix de celui qu'il faut mettre à la tête d'une pareille guerre! Mais puisque Pompée est le seul dont la vertu ait effacé la gloire des plus grands capitaines de nos jours, et même de tous les siècles passés, comment pourriez-vous balancer dans une circonstance aussi importante?
i> Science des armes , vertus guerrières , réputation et bonheur : voilà ce qui , selon moi, constitue essentiellement le grand général.
» Or, qui fut , ou dut être jamais plus habile qu'un homme qui , des études et des exercices du premier âge , est passe dans le camp de son père, pour faire l'apprentissage des armes dans une guerre difficile et contre des ennemis belliqueux? un homme qui, à peine sorti de l'enfance, s'est vu lieutenant d'un grand général? et, à peine entré dans la jeunesse, lui-même général d'une grande armée? Est-il une espèce de guerre où la fortune delà république n'ait exercé ses talents et son courage? La guerre civile, celle d'Afrique, celle au delà des Alpes, celle d'Espagne où des villes révoltées étaient unies à des nations belliqueuses, celle des esclaves, celle des pirates; toutes ces guerres différentes, contre tant d'ennemis divers, je ne dis pas conduites, mais terminées par le seul
Pompée, prouvent qu'il n'est pas une partie de l'art militaire qui ail pu échapper ù ses conn:ii»;sances.
> Quant à ses vertus fjurrrières , quel diseours pourrait les célébrer rouuno elles ]c inérili'ut? Que peut-on dire, à cet éj^nnl , <|ui soit ou di'^ne «le Pompée, ou nouveau pour \ous, ou inconnu pour qui f|uc ce soit 1 Les vertus d'un grand général ne se bornent pas à celles tpi'on lui attribue pour l'ordinaire : appli( ation aux affaires, courage dans les périls, ardeur dans l'action, sagesse dans les mesures, pronq)titude dans l'exécution: vertus que Ponij»ée réunit seul dans un plus haut degré (pi'aucun des généraux tpir nous ayons vus, ou dont nous ayons entendu parler. Témoin l'Italie, (pii, de l'aveu même de Sylla \ainqueur. ne fut pacinée que parle courage et la sagesse «le Pompé»' ; témoin la Si«iIo, que l(* mèm«' Pompée a affranchie des périls ipii la nu'na«;aient de si près; ténu)in l'Afrique, inondée du siuig des inn«>mbrables ennemis qui la fotdaient et la dévoraient; témoin l'Kspagne, qui vit si souvent d«'s millieiN d'eiuiemis vaincus et terrassés par l'effort de son bras; témoin une sec«ui«le f«)is , et d'autres fois encore l'Ilalic, •pii inqdora le secours de Pompée al)$ent , pour la guerre dangereuse et sanglante «pi'elle a\ait à soutenir contre les esclaves, guerre «lont la fureur, ralentie par la seule terreur du nom de Po(iq»ée , fut entit'Tcmenl étouffée par sa présence; témoins toutes h's contrée^, toutes b-s nations élrangères, les mers enlin, etc. »
<.(ti«- ir.itiMii«m amène naturellement la «lescription de la guerre «les pirates; et de quelb-s coub-uiN l'orateur se sert j)«)ur la peindre!
« Pendant ces dernières années, quel endroit, dans toute l'étendue de la mer, a été ass(*z fortifié par l'art pour qu'on y fut cq sûreté; assez défendu par la nature |)our (pi'on y écbap|)ât à la violence? Qui a pu naxi^uer s;ins s'exposer au péril «le la mort ou de l'esclaxage, parce «pi'il fallait nécess.iiremcul «tu m«'l(re à la \oile pentlani l'hiver, ou voguer sur une mer infectée de piratt*s? Qui eut o*é se flatter qu'ime guerre si invétért'e, si lionleuM: pour muis , put être terminé«- ou «-n ime seide aniiéi- par plusieurs généraux, ou par un seul général eu une longue suile «l'anni-es? Quelle province dans ces tenqw nialb«*ureux s'est \ue à l'abri des itjpursions de ces brigands? Fst-il un «le vos reveiuis sur lequel vous \ct pu c«impter? Quel allié avcï-vous pu «bfen«lre? A qui vo« flottes ont-i*ll«-s été «h* quebpie secours? Que «rd«s ab.indiMUiée«, «pie de \illes alliées di*»ertées par crainte, ou emportées par Ic9 piratti* Mail pourquoi chrrrlirr au loin des exemple^? faut-il
VOUS rappeler la descente d'Ostie , cette entreprise si honteuse et si infamante pour le nom romain, où une flotte, commandée par un consul en personne, fut prise et coulée à fond par des pirates , presque sous vos yeux? Dieux immortels ! la valeur rare et divine d'un seul homme a-t-elle bien pu , en si peu de temps (en quarante-neuf jours), changer tellement la face de nos affaires, qu'après avoir vu une flotte ennemie à l'embouchure du Tibre, vous n'entendiez plus aujourd'hui parler d'un seul vaisseau pirate dans l'étendue de la Méditerranée ! »
Des talents militaires de Pompée , Cicéron passe à l'éloge de ses vertus domestiques.
« Pompée est d'un accès si facile pour les particuliers mêmes ; il écoute avec tant de bonté les plaintes de chacun , que , supérieur par sa dignité aux plus grands personnages, on le dirait, par son affabilité, l'égal du dernier des hommes. Quant à la sagesse de ses conseils , à la force et à la fécondité de son éloquence , qualités qui relèvent si avantageusement le mérite d'un général, vous les connaissez, Romains, vous qui l'avez si souvent admiré à cette tribune, etc. »
Toutes les autres parties de l'éloge sont parcouinies et traitées avec la même supériorité de raison et la même beauté de style , de sorte que tout le monde est de l'avis de Cicéron quand il dit :
t Puis donc que la guerre actuelle est tellement indispensable qu'il est impossible d'y renoncer; puisqu'elle est si importante que rien n'en doit détourner notre attention; puisqu'enfm nous en pouvons remettre le commandement à un général qui réunit à une connaissance profonde de l'art militaire toutes les vertus d'un guerrier, une brillante réputation et le bonheur le plus constant , balanccrez-vous, Romains, à consacrer au salut et à l'agrandissement de la république , le bien inestimable qui nous est offert et accordé par les dieux immortels?
» Quand Pompée serait aujourd'hui dans Rome, sans aucun commandement, il faudrait toujours le choisir pour une guerre si importante et l'envoyer en Asie; mais puisqu'à tous les avantages que je viens d'exposer se joint encore cette circonstance favorable , que Pompée est actuellement sur les lieux , qu'il y est avec une armée, et qu'il peut recevoir sur-le-champ le reste de nos troupes des mains de ceux qui les commandent, qu'attendonsnous? pourquoi, sous les auspices des immortels, ne pas confier la guerre présente au même homme à qui nous en avons confié tant d'autres, pour le salut de la république? »
cicÉno.N. 305
DISCOL'RS EN FWELR liK Mvr.f.EI.LlS.
Le discours |iour Marii'llus a paru à plusicui-s rcrivains une laclic pour la uiruioiic df (lircron. Ils lilàuiciil loratrur, qui sciait toujours montré zélé partisan de la république, d'avoir fait l'éloge de (lésar. Si l'on examine les circonstances, il sera facile d'absoudre Cicéron. Marccllus avait été l'un des ennemis les plus vio- Icrils de (lésar; celui-ci, dcveiui dictateur, et par conscciuent maître absolu, pouvait le sacrilier : il lui pardonne avec générosité. Cet aele de clémenec pouvait être loue ; et Cicéron , qui parle dans le sénat, n'est cpie l'organe de la reconnaissance publicpie. Il loue avec inlén''t et noblesse, sans exagération et sans lliittciie. Ajoutons qu'il associe courageusement la leçon à ses louanges; car en célébrant la clémence de César à l'égard de Marcellus , c'était pour ainsi dire lui faire une loi de ne plus s'écarter de ses principes; en mettant cette nu"'me clémence au-dessus de tous les ex|)loits du >ain(]ucur du nïonde, c'était lui »lire bien formellement (jue s'il a\ail conquis Rome par la force des armes, il ne régnerait sur les Romains (jue par la douceur et la bienveillance. Sans doute l'éloge est prodigué à César dans celte harangue; mais il fallait préparer le cbcmin aux vérités qui la tcrnunent, et pcut-ètie y eut-il autant de mérite et de hardiesse à adresser de pareilles vérités à un maître tel que César, qii'il y avait eu de courage autrefois à dénoncer, à convaincre Catilina et à punir ses eonq)lices. Rien loin donc que ce discours puisse nuire à la gloire de Cicéron, on peut le regarder comme l'un de ses titres les mieux fondés à la célébrité.
Après un très - beau lieu commun sur le fracas et la gloire bruyante des con(|m''tes, Cicéron en vient au \érital)le sujet du discouiM, l'éloge de la clémence du vain(pieur.
« Vous avez soumis, César, des nations redoutables par la férocité de leui's mii-ur>, formidables par la multitude de leuis soldats, iné|>uisables par la \ariété de leui-s ressources, et prescjuc inabordables par l'immensité des distances ; mais vous n'avez vaincu pourtant (|ue ce cpii était susiM'ptible de l'être , car il n'est |ioiiit «le puissance v\. de force, (pu- la force et le fer ne \iemient à bout de briser et de détruire. Mais se vaincre soi-même, étoulTerson ressentiment, modérer sa victoire, relever de sa chute un advei-saire distingué par sa naissance , son génie et son eouroge; ne pas le relever seulement, mais se plaire à rehausser sa diKuité et son rang, c'est
un trait d'héroïsme qui vous place au-dessus des plus grands hommes , ou plutôt qui vous assimile aux dieux mêmes.
» Ainsi donc, César, vos exploits seront, il est vrai, célébrés non-seulement dans notre langue et dans nos annales, mais dans les langues et les annales de tous les peuples; et vos louanges seront à jamais répétées par les âges futurs. Cependant les clameurs des soldats , les sons de la ti^ompette se mêlent involontairement au récit ou à la lecture des exploits guerriers , et en altèrent le charme ; mais que l'on nous raconte ou que nous lisions nous-mêmes un trait de clémence , d'humanité , de justice ou de modération , si ces vertus se sont signalées surtout dans la colère , ennemie de la raison , ou après la victoire , naturellement insolente et superhe, de quels transports nous nous sentons enflammés, et comme nous chérissons, sans même les avoir vus jamais, ceux qui ont donné ces grands exemples à la terre ! »
César s'était plaint que l'on en voulait à sa vie, et avait manifesté des soupçons : l'orateur s'efforce de le rassurer.
« Je passe maintenant à vos plaintes amères , à ces soupçons si douloureux pour nous. Tous les citoyens de Rome , ceux surtout qui vous doivent la vie, ont-ils donc moins d'intérêt que vousmême à empêcher l'effet de ces soupçons? Je les crois sans fondement; je ne chercherai point cependant à les affaiblir. Le gage de votre sûreté est dans la nôtre, César, et s'il faut donner dans un extrême, j'aime mieux paraître trop timide que trop insouciant.
j Mais quel insensé voudrait attenter à vos jours? un de vos amis? Pouvez-vous donc avoir de meilleure amis que ceux d'entre nous à qui vous avez accordé la vie, contre toute espérance? Serait-ce un de ceux qui ont suivi vos étendards? non, cet excès de fureur n'est pas concevable, et jamais un soldat ne préférera sa propre vie à celle du chef à qui il doit tous ses avantages. Mais, rassuré sur le compte de vos amis , peut-être vous objectera-t-on ce qu'il faut craindre de vos ennemis. Vos ennemis ! où sont-ils? tous ceux qui le furent ont perdu la vie par leur folle opiniâtreté, ou la doivent à votre clémence. Ainsi vos ennemis sont restés sur le champ de bataille, ou sont devenus vos amis les plus fidèles. Comme il est cependant dans le cœur de l'homme mille replis secrets, mille détours cachés, augmentons, j'y consens, vos soupçons, etc., car en même temps nous augmenterons notre attachement pour vous. En effet, quel est l'homme assez peu instruit des affaires , assez novice dans celles de l'Etat , qui ait
jiimais si peu pensé à sa sûreté cl à celle de la réï)uMique , pour ne jKis coniprcntln- (pie île votre consenalion ilé|»cn«l sa ruine, cl de \olrr vie ci-lle de tous Iw cilovrns ? Pour'nioi tpii , connue je le dois, pense à vous jour et nuit, je ne crains pour vous que les accidents inséparables de la condition humaine, les évcDcments incertains de la santé et de la faiblesse de notre nature, et je lu'afllîne (pi'iMie républlipu-qui doit être iniuiortelle ne soit appuvéc que sur la a ic d'un seul mortel. <^ue si aux aecidenl.s de la >ie, à la fragilité de la santé , se joignent encore le crime et les embû- <hes,<|uel dieu croirons-nous capable de secourir la république , (piand ce dieu même en aurait la volonté? »
Celte transition est heureuse pour amener le morceau important qui suit, et qui était le principal but de l'orateur. Oui, César doit > ciller à sa propre consenation, parce qu'il doil réparer les maux que la j;uerre ci\ile a faits à la patrie. Avec quelle énergie Cicéroo va lui tracer ses dooii-s à ce sujet!
« Vous seul , César, pouvez réparer les maux inévitables que la guerre a causés à l'Ktat, et qui ont ruiné sa sage constitution. C'est à vous à nqijteler la conlianre, à rétablir Injustice, à ré|)rinier la licence, à favoriser la p(q)ulation ; c'est a \ous à ralTermir, par des lois sévères, toutes les parties du corps politicpie ébranlées. Au milieu des horreurs de la guerre, dans la fermentation des t-|irits, dans le tumult»- de* armes, on devait s'attendre que la répultliipie, agitée par de \iolentes secousses, quel *pie bit l'événeiiient, perdrait beaucoup de sii splendeur, de sa stabilité cl de sa force ; on devait s'attendre que les deux chefs, les armes à la muin , se |H-rnicllraient bien des excès qu'ils auraient condamnés au sein de la paix. Vous de\ez à jirésent, César, fermer ces plaies que la guerre nous a (iiites : vous seul pouvez les guénr. *
11 était plus d'une fois écliappé à César de dire : J'ai assez vécu pour ma gloire. Quel parti Cicéron %a tirer de celte exclamation d'un grand homme, et a\ec quel art il va s'en ser>u- |>our lui va faire une leçon importaiilc !
< C'est ovec regret. César, que j'ai entendu sou\ent de votre bntichc ce mot, qui par lui-même e^t |ileiii • ■ ' ■' • m-
dtur : « J'ai assez \éru, soit pour la ii.iluri . .m-. >
\xsez |)our la nature si vous voulez; assez menu* pour lu gloire, j y ronscos; mais non pas pour la patrie , qui est avant tout. Laisses
donc ce langage aux philosophes qui ont mis leur gloire à mépriser la mort : cette sagesse ne doit point être la vôtre , elle coûterait trop cher à la république. Sans doute vous auriez assez vécu , si vous étiez né pour vous seul; mais aujourd'hui, que le salut de tous les citoyens et le sort de la république dépendent de la conduite que vous tiendrez , vous êtes loin d'avoir achevé le grand édifice qui doit être votre ouvrage , vous n'en avez pas même jeté les fondements. Est-ce donc à vous à mesurer la durée de vos jours sur le peu de prix que peut y ajouter votre grandeur d'âme, et non pas sur l'intérêt commun? Et si je vous disais que ce n'est pa« assez pour cette gloire même , que , de votre propre aveu et malgré tous vos principes de philosophie, vous préférez à tout? Quoi donc! me direz-vous, en laisscrai-je si peu après moi? Beaucoup, César, et même assez pour tout autre : trop peu pour vous seul; car, à vos yeux, rien ne doit être assez grand, s'il reste quelque chose au-dessus.
» Or, prenez garde que si toutes vos grandes actions doivent aboutir à laisser la république dans l'état où elle est, vous n'ayez plutôt excité l'admiration que mérité la véritable gloire, s'il est vrai que celle-ci consiste à laisser après soi le souvenir du bien qu'on a fait aux siens, à la patrie et au genre humain : voilà ce qui vous reste à faire; voilà le grand travail qui doit vous occuper. Donnez une force stable à la république, et jouissez vous-même de la paix et de la tranquilUté que vous aurez procurées à l'Etat.
j N'appelez pas votre vie celle dont la condition humaine a marqué les bornes , mais celle qui s'étendra dans tous les âges , et qui appartiendra à la postérité. Elle a déjà dans vous ce qui peut être admiré, mais elle attend ce qui peut être approuvé et estimé. On entendra, on lira avec étonnement vos triomphes sur le Rhin, sur le Nil , sur l'Océan. Mais si la république n'est pas affermie sur une base solide par vos soins et votre sagesse , votre nom se répandra au loin , mais ne vous donnera pas dans l'avenir un rang assuré et incontestable. Vous serez pour vos neveux, comme vous l'avez été pour nous, un sujet d'éternelle division : les uns vous élèveront jusqu'au ciel , les autres diront qu'il vous a manqué ce qu'il y a de plus glorieux , de guérir les maux de la patrie ; ils diront que vos grands exploits peuvent appartenir à la fortune, et que vous n'avez pas fait ce qui n'aurait appartenu qu'à vous. Ayez donc devant les yeux ces juges sévères qui prononceront un jour sur vous, et dont le jugement, si j'ose le dire, aura plus de poids que le nôtre, parce qu'ils seront sans intérêt, sans haine et sans envie. »
Outmqtt 4c Cumu »ut V\t\ <m\\ft\«.
Cicéron, qui sciait fuit admlrrr par tant «le ilirfi-d'iruxrr, \oulut révéler aux autres les secrets de son éloquence , et composa , sur l'art onitoire, \m praiid nombre d'érrils qui l'ont placé au prciiiitT ranj; «ir tons les rlirl«'ur-.. Les principaux de ces écrits s»>nt : les trois li\res de l'Orateur ; iiii li>re intitulé siiuplfiiiriil {'Orateur ; un dialogue sur lc> orateurs illustres, intitulé Brutut ; le Traité du genre d'éloquence le plus parfait; les Topiques ; les Partitions oratoire», et deux libres de l'/nvention. I,es tn>is li\n*srf? l'Orateur sont, à proprement parler, la rliétoriipie de (.iréron. A la solidité des |)rineip(*s, il a su joindre, dans cet ouvrage, toute la délicatesse, toutes les grÂci*s dont le sujet était susceptible. Pour éviter l'air et la sécheresse de l'école, il prend la Tonne du dialogue et choisit poiM-inlerlixiileuis les hoiumcs qui non-seulement avaient passé par toul«*s les charges, mais qui, de plus, s'étaient fait une grande réputation par leur élo<|uence. Ces interlocuteurs sonl : Crassus, Antoine, Scé>ola, Sidpicius cl Cotta.
Le li\r«' intitulé V Orateur ne le cède ni en beauté, ni en solidité «UN prérédrnts. (jeéion y d«)nne l'idée d<' l'oralrur piufait , non tel ipi'il ait jamais existé, mais tel (pi'il peut être. Il re^ardait cet ouvrage avec une sorte de complaisance, et ne dissimulait point (pt'il y a\ait employé tout son esprit et toute In force de son jiig<-uien(.
I.e lirutui est un tlialogue sur tous les oniteurs illustres, tant grées que latins, qui n\aient paru jus(|u'ù Cicéron. On y trouve une variété admirable de portraits et de caractères, qui roulent tous sur la même nialière, sans jamais pourtant se ressendder.
Ces trois ou\ rages, et surtout le premier, sonl les plus remarquables de (iicéron, parmi ceux du même genre. 11 règne [Mirtout, n\ee les gnVes et les ornements du style, um* simplieilè admindile, un naturel qu'on ne peut imiter, en un mot celte urbanité romaine tpii rt'-pond il l'allii i"«ine des Gn'cs , c'est-à-dire à «e qu'il y ;m :I de plus fui, de plus «lelieal , de plus spirituel, de phn arli< mpour les pensée*, les expressions et les tour*. I.a lecture en est très-atlarluinle , excepté dans les passages noni!>n-u\ et tr^-étendus, il est %mi, où il tniite d'objets qui oni penlu pour n«ius l'intért'l i|ti'ils a\aienl pour les nniii.iins. I :< ^ mhimmU il ap|)rofondil des (pirsiions d'un intént général; il ilnnix- <i<- Min art les idées li-s pluH grandes et lr« plus magnifique* ; \\ s'élève à de* eonsidéralinns philosophiques et mornirs très-hautes , et bien plut capables
de féconder les talents que les préceptes stériles , quoique savamment expliqués, qui se trouvent dans les autres livres des rhéteurs.
Le Traité du genre d'éloquence le plus parfait est fort court. Cicéron soutenait que le style attique est le plus parfait , qu'il renferme les trois caractères, le simple, le sublime et le tempéré, et que l'orateur les emploie selon que l'exige le sujet. Pour le prouver, il traduisit les célèbres plaidoyers d'Eschine contre Démosthène et de Démosthène contre Eschinc. L'ouvrage dont il s'agit n'était qu'une espèce de préface pour celte traduction que l'on a perdue.
Les Topiques contiennent la méthode de trouver les arguments par le moyen de certains termes qui les caractérisent, et qu'on appelle lieux de rhétorique ou de logique. C'est un art dont l'invention et la perfection est due à Aristote. Ce fut pour expliquer le traité où ce philosophe en parle , que Cicéron composa celui-ci. Une chose remarquable, et qui montre la mémoire et la facilité de Cicéron , c'est qu'il n'avait pas le livre du philosophe grec quand il entreprit de l'expliquer : il était sur mer, comme lui-même nous l'apprend.
Les Partitions oratoires sont une bonne rhétorique, donnée par divisions et subdivisions des matières, d'un style simple, mais clair, succinct, élégant et mis à la portée de ceux qui commencent.
Les livres de l'Invention oratoire sont aussi de Cicéron. Les deux premiers sont les seuls qui nous restent. Cet ouvrage est de la jeunesse de l'auteur; il le trouva dans la suite peu digne de sa réputation.
Qu'étants çVWosoçVM^uts à«. CVctTOu.
Cicéron , par ses éloquents discours , s'était acquis le nom d'orateur; mais il se glorifiait encore davantage de celui de philosophe. Il s'efforça de le mériter en étudiant à fond tous les systèmes grecs et en composant lui-même un grand nombre d'ouvrages philosophiques. Il convient de les faire connaître sous le rapport de leur mérite oratoire. Les livres des Offices sont recommandables par le ton de bonnes mœurs , de réflexion , d'humanité , de patriotisme qui y régnent tour à tour. Ceux de la République et des Lois attachent autant par leur goût exquis de politesse , que par l'art et la délicatesse avec lesquels les matières y sont traitées. On trouve dans les Tusculanes , dans les Questions académiques, dans les deux livres de la Nature des dieux, dans les Traités de la
willesse et de l'amitié , le philusuphc , le «avant et l'ccrivaio é^■^anl. On admire dans tous lu fécondité , la j»rice cl l'barmunie qui i-aractcrisent les écrits de Cicéron. Un y rencontre même ])lusienrs passades d'une éloquence élevée; c'est lorsqu'il saisit en orateur qucl(|ues-uncs des vérités importantes que la tradition avait conscr\écs au milieu des peuples, comme, |)ar exemple, l'existenee de Uieu, l'immortalité de l'àme. Alors son génie s'enflamme et son langaj^r devient aisément sublime; mais sitôt qu'il se livre aux investigations du philosophe, il devient froid et fatigant, malgré tous les ornements de son style. En général, connue cliez tous les philosophes païens, le doute cl rincerlitude se font trop sentir dans ses opinions. Sa raison faible et variable, parce t|u'clle est sans gtiide , ne peut lui donner celle conviction forte qui produit l'éloipience.