‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 75 sur 89 · TARALU-LE DE CIC£R0> ET DE OÉMUSTULME · texte numérisé non relu

TARALU-LE DE CIC£R0> ET DE OÉMUSTULME

Le panillèle de Cicéron et de Démoslbêne a été, chez les criti- (]ues, un objet fré(pienl de discussion. Kn citant les jugements les plus remanpiables sur ces deux grands orateurs, nous acbèverons lie les caractériser et de les faire bien connaître.

On voit pur Quintilien que de son temps bien des gens préféraient l)énn)slhêne. Pour lui, il semble tri''s-fa\orable à Cicéron. « C'est surtout tians l'éloquenre , dit-il, <pie Home peut se vanter d'avoir cgolé la (irèce. Fn elTet, à tout ce que celle-ci a de plus grand, j'oppose hardiment Cicéron. Je n'ignore |)as quel combat j'aurai ù soutenir contre les partisans de Démo^thène ; mais mon dessein n'e>t pas d'entreprendre ici ce [larallèle inutile à mon <d)jet. puis- (jue nioi-mème je rite partout I)rni<»stbèiie connue un des premiers auleiu-s qu'il faut lire , ou plutôt qu'il faut savoir par cœur. J'observerai seulenuMit (pie la plupart des qualités de l'orateur sont au même degré dans tous les deux : la sagesse, la méthode, l'ordre des divisions, l'art des pré|iarati<ms , la disposition des preuve!) , enfin tout ce qui tient à ce qu'on appelle Vintention. Dans l'élocution il y a quelque différence.... L'un serre de plus près son adversaire; l'autre prend plus de cham|) pour le combattn*. L'un •C wrt toujours «le lu pointe «le ses armes; l'autre eu fait souvent sentir aussi le poids. Ou ne peut rien ôter à l'un, rien ajouter à l'autre. 11 y a |)lus de travail dans l)rmor>thène , plus de naturel dans Cicéron. Celui-ci l'emporte cvidenunent pour la plnisanlcne elle pathétique, deux puissants ressorts de l'art oratoire. Peul- •tre dir^-l-on que le» mœur» et k* lui» d Athcnck uc pcrmclt^icot

pas à ï'orateur grec les belles péroraisons du nôtre ; mais aussi la langue altiquc lui donnait des avantages et des beautés que la nôtre n'a pas. Nous avons des lettres de tous les deux , il n'y a nulle comparaison à en faire. D'un autre côté, Démosthcne a un grand avantage , c'est qu'il est venu le premier, et qu'il a contribué à faire Cicéron ce qu'il est. Il s'était attaché à imiter les Grecs, et nous a représenté , ce me semble , en lui seul la force de Démosthène , l'abondance de Platon et la douceur d'Isocrate. Mais ce n'est pas l'étude qu'il en a pu faire qui lui a donné ce qu'il y a dans chacun d'eux : il l'a tiré de lui-même et de cet heureux génie

né pour réunir toutes les qualités On dirait qu'il a été formé

par une destination particulière de la Providence , qui voulait faire voir aux hommes jusqu'oîi l'éloquence pouvait aller. En effet, qui sait mieux développer la vérité ? qui sait émouvoir plus puissamment les passions? quel écrivain eut jamais autant de charme? Ce qu'il arrache de force , il semble l'obtenir de plein gré ; et quand il vous entraine avec violence , vous croyez le suivre volontairement. Il y a dans tout ce qu'il dit une telle autorité de raison , que l'on a honte de n'être pas de son avis. Ce n'est point un avocat qui s'emporte, c'est un témoin qui dépose, un juge qui prononce; et cependant tous ces différents mérites , dont chacun coûterait un long travail à tout autre que lui , semblent ne lui avoir rien coûté ; et dans la perfection de son style , il conserve toute la grâce de la plus heureuse facilité. C'est donc à juste titre que parmi ses contemporains il a passé pour le dominateur du barreau , et que dans la postérité son nom est devenu celui de l'éloquence. Ayons-le toujours devant les yeux comme le modèle que l'on doit se proposer ; et que celui-là soit sûr d'avoir profité beaucoup , qui aime beaucoup Cicéron. » [Institutions oratoires , liv. X® ch. i^'.)

Un grand nombre d'écrivains modernes ont donné aussi la préférence à Cicéron.

t Démosthène et Cicéron , dit La Harpe , ne sont plus à proprement parler pour nous que des écrivains ; nous ne les entendons plus, nous les lisons. Tous deux ont eu le même succès et ont exercé le même empire sur les âmes; mais aujourd'hui je conçois très-bien que Cicéron , qui a toutes les sortes d'esprit et toutes les sortes de style, doit être plus généralement goûté que Démosthène. Sans doute il n'est rien au-dessus du plaidoyer 'pour la Couronne , de ce dernier; mais ses autres ouvrages ne me paraissent pas, en général, de la même hauteur ; ils ont, de plus, une certaine uniformité de tons qui tient peut-être à celle des sujets, car il s'agit

presque toujours de Philippe. Cicéron sait prendre tous les tons , et je ne saurais, sans ingratitude, refuser mon suffrage à celui qui me donne tous les plaisirs. » {Cours de littérature.)

t Ce grand bomnie , dit M. Villemain , n'a rien perdu de sa gloire en traversant les siècles; il reste au premier rang comme orateur et comme écrivain. Peut-être même, si on le considère dans l'ensemble et la variété de ses ouvrages , est-il permis de voir en lui le premier écrivain du monde , et quoique les créations les plus sublimes et les plus originales de l'art d'écrire appartiennent à Bossuet et à Pascal, Cicéron est peut-être l'homme qui s'est servi de la parole avec le plus de science et de génie , et qui , dans la perfection habituelle de son éloquence et de son style, a mis le plus de beautés et laissé le moins de fautes. C'est l'idée qui se présente en parcourant ses productions de tout genre. Que Iharmonieux Fénelon préfère Démosthène, il accorde cependant à Cicéron toutes les qualités de l'éloquence , même celles qui distinguent le plus l'orateur grec , la véhémence et la brièveté. » {Biographie universelle.)

On peut opposer à ces jugements ceux de plusieurs écrivains plus célèbres encore.

€ Je ne crains pas de dire que Démosthène , c'est ainsi que s'exprime Fénelon , me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais. Il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole, il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire , il a je ne sais combien de sortes d'esprit. Il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina , contre Verres, contre Antoine ; mais on remarque quelque parure dans son discours. L'art y est merveilleux , mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant au salut, de la république , ne s'oublie pas et ne se laisse point oublier. Démosthène parait sortir de soi , et ne voit que la patrie. Il ne cherche point le beau , il le fait sans y penser : il est au-dessus de l'admiration ; il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie; c'est un torrent qui entraine tout : on ne peut le crili(iuer parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles; on le perd de vue; on n'est occupé que de Philippe, qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis moins louché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron, que de la raj)ide simplicité de Démosthène. » {Lettre à l'Académie française.)

Le bon La Fontaine est peut-être encore plus énergique :

Que Cicéron blâme ou qu'il loue, C'est le plus disert des parleurs :

L'ennemi de Philippe est semblable au tonnerre ;

Il frappe , il surprend , il atterre : Cet homme et la raison, à mon sens , ne sont qu'un.

[Lettre à Mgr le procureur général du Parlement.)

David Hume pense que de toutes les productions de l'esprit humain, les harangues de Démosthène sont celles qui approchent le plus de la perfection. {Essai sur l'éloquence.)

Enfin , J.-J. Rousseau s'est aussi prononcé pour Démosthène : « Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène , mon élève

dira : c'est un orateur ; mais en lisant Cicéron , il dira : c'est un

avocat. » {EmilCj liv. IV.)

S'il nous était permis de donner notre sentiment après ces grands écrivains , nous dirions d'abord : lorsqu'il ne faudra que marquer les différences entre ces deux orateurs extraordinaires , la comparaison sera facile , car leur manière et leur caractère distinctifs sont fortement empreints dans leurs ouvrages. Démosthène a la force et l'austérité; Cicéron l'insinuation et la douceur. Le style de l'un est plus mâle , celui de l'autre est plus orné. Le premier a quelquefois delà rudesse, mais il est plus pressant et plus animé; le second est plus agréable , mais plus lâche et plus faible.

Nous dirions, en second lieu, que pour décider lequel des deux l'emporte, il faut faire, ce nous semble, une distinction. Dans l'éloquence politique, l'orateur grec est au-dessus de l'orateur romain ; en effet, dans un danger national, ou dans une discussion d'un grand intérêt public , et qui fixerait l'attention de tous les esprits, un discours du genre et du ton de Démosthène aurait plus de poids et produirait plus d'effet qu'une harangue à la manière de Cicéron. Si on prononçait aujourd'hui les Philippiques de Démosthène devant une assemblée de Français , dans des circonstances semblables à celles où la Grèce se trouvait alors, elles opéreraient la conviction et la persuasion comme elles firent autrefois. On ne pourrait pas évidemment en dire autant des harangues de Cicéron ; son éloquence , de quelque beauté qu'elle brille , et quelqu'effet qu'elle eût pu faire sur les Romains , par des rapports de goût et de convenance , est souvent voisine de la déclamation , et s'éloigne , plus que l'éloquence de Démosthène , de la manière dont on aime, parmi nous, à voir traiter les affaires

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icricuscs, ou plaider les causes pmvj^ç cl importantes. Cette manière d'envisager la (luestion se rapproche de «elle de La Harpe , qui s'exprime ainsi dans son Coun de littérature : < J'avais toujours préféré Cii-éron , et je le préfère encore comme écrivain ; mais depuis quejai vu des assemblées délibérantes, j'ai cru sentir que la manière de Démosthène y serait plus puissante dans ses effets que celle de Cicéron. »

Dans d'autres genres d'éloquence, Cicéron a souvent l'avantage, parce qu'il sait prendre tous les tons, selon que bs circonstances l'exigent. Il traite l^cr^eilIcuscnH•nt surtout la plaisanterie et le patlicti(iue, que Démosthène ne sait pas employer, ou qu'il n'em|doie pas au même degré.

La Harpe trouve d'autres motifs de disparité dans la différence des gou^eriiemcnN cl du caractère des peuples à qui les deux orateurs a>aicnt alTaire.

Le peuple athénien, dit-il, était volage, inapplique, amoureux du repos, idolAtre des plaisir?, confiant dan<i sa puissance et dans son ancienne gloire : il avait be-^oin d'être fortement reuuié ; et quoique lu manière de Démuslliène fut sans doute le résultat «les qualités naturelles de son talent, elle dut aussi être modifiée, jusqu'à un certain point, par la connaissance qu'il avait de ses auditeurs ; et cette étude était trop importante pour échapper à un honnne d'im aussi excellent esprit «pie le sien. Il songea «loue à frapp«'r fort sur cett« multitude inatt«-ntive , s^ichant bien «pie s'il lui «loiinait le temps de respirer, s'il lui permettait de s'occuper des agréments de son style et des b<>autés de sa diction, tout était perdu. Les Athéniens étaient capables d'«iublicr t«)ul ce qu'il leur dis;ut, p«)ur s'extasier sur ses phrases et faire para«le de leur bon g«>ùl en se récriant sur le sien. Il le savait si bien, qu'à la fin de la Phitippique «pie j'ai traduite, et qui lui attira beaucoup d'applaudissements, il leur adress;i ces derniers mots : I Kb! n'applaudisse/, pas l'orateur, et faites cv qu'il vous conseille ; car j«' ne saurais vous sauver par mes paroles : c'est à vous de vous siiuver par des actions. >

Aussi, quand il avait entraîné le peuple il avait tout fait : on le chargeait sur-le-champ de ré«liger le décret, suixanl la fomnile ordinaire, «pii rn laiss;iil à l'orateur et l'honneur et le danger : De l'avii de Démoithêne , le peuplf d' Athènet arrête et décrète, etc. •Nous a\«)ns encore une foule de te-» décrets. <oiisei\és i hez les historiens et les orateurs de la Grèce.

Il n'en était pas de même à Rome : il v ;tN.iit mu- «imu iirn-ni-e de pouvoirs et une complication d'intér«''ts di\crs;i ménager. Quoique la souvcruineté K-»idiU de fait dans le {Kuple, sans ^trc tbco-

Ôli ÉLOQUENCE ROMAINE.

riquement établie comme elle l'a été chez les modernes, le gouvernement habituel appartenait au sénat, si ce n'est dans les occasions où les tribuns portaient une affaire devant le peuple assemblé , et faisaient passer un plébiscite , et dans ce cas le sénat même y était soumis.

Les affaires étaient donc souvent traitées en même temps et dans le sénat et devant le peuple, et la différence d'auditoire devait en mettre dans l'éloquence. De plus , il y avait des citoyens si puissants, qu'ils faisaient seuls, et par leur crédit particulier, un poids considérable dans la balance des délibérations publiques , et l'orateur devait avoir égard à toutes ces considérations.

D'après ces observations, on ne sera pas étonné des deux caractères dominants dans l'éloquence délibérative de Cicéron, l'insinuation et l'ornement : Ijjnsinuation , parce qu'il avjaiLà-lDénager, soit dans le sénat j soit dg:j;^at Je--pÊiiple , soit dans les tribunaux, une foule de convenances^ étrangères, à Démoslbène; l'ornement, parce que la politesse du jtyle, qui n'était inlrodiiiJe à Rome que depuis la conquête de Ja..Grèce, étaitjuae.SûElÊ d^ttrait qui se faisait sentir plus vivement à mesure que tous les arts de goût et de luxe étaient plus accrédités dans Rome. Au milieu des jouissances de toute espèce, celles de l'oreille étaient devenues une véritable passion. On attachait un grand prix à la diction, surtout dans les tribunaux , où les plaidoiries étaient prolongées comme pour l'amusement des juges, plus encore que pour leur instruction.

Cicéron s'attacha donc extrêmement à l'élégance et au nombre. Il savait que l'on se faisait une fête de l'entendre dans le Forum ; que tous ses discours étaient enlevés dans le sénat par la même léthode que nous employons aujourd'hui, par des tachygraphes, que l'on nommait en latin notarii et librarii. Ainsi , quoique l'clocution fût également regardée par les Grecs et les Romains comme la partie la plus essentielle et la.plus difficile de l'art oratoire, parce qu'on y comprenait, dans le langage des rhéteurs, non-seulement toutes les figures de diction qui en sont l'ornement, mais toutes les figures de pensée qui en sont l'âme , je conçois que Cicéron ait pu mettre plus de soin que Démosthcne dans ce qu'on appelle le fini des détails, et qu'il ait recherché la parure et la richesse d'expression, en raison de ce qu'on attendait de lui.

La gravité des délibérations du sénat, nécessairement différentes de celles du peuple, toujours un peu tumultueuses, ne comportait pas d'ordinaire toute la véhémence, toute la multiplicité de mou-

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vcmcnts qui était nécrssniri' à Drmosiln-nc pour fixer l'attention et rinlcrèl des Athcnions. Si l'oratour romain se rapprocha quclipicfois, dans les délibérations du sénat, de la véhémence de Démosthène , rVsl quand il eut en tèto dos ennemie déclarés , tels que Catihua, C.lodius, Pison, Yalinius. Il réservait d'ailleui's les foudres de l'éloquence pour les combats judiciaires : c'est la cpi'il avait 3evanl lui une carrière proportionnée à l'abondance et ah, yariéfc de ses moyens; c'est ÎA^ te triomphe de son talent. Mais, en cette partie même, il difTére de l)énu)sthène , en ce que celui-ci va toujouis droit a l'ennemi, toujours heurtant et frappant, au lieu que Ciccron fait, pour ainsi dire, un siège en forme, s'empare de toutes les issues, et, se servant du disccuirs comme d'une armée, enveloppe son ennemi de toutes parts, jusqu'à ce <pi'enlin il l'écrase.

Quoi qu'il en soit , Cieéron j par son éloquence extraordinaire cl par lousjes aulrcs talents , a cx^rççjm; le goùrï^Jloniains la plus heureuse influence , on peut dire qu'il a commence le siècle d'Auguste. Les gnuuk écri\aiiis qui sont venus après lui étaient en (pieltpie sort»' formés à son école, puisqu'ils se scnaicnl d'une langue que lui-mcmc avait faite.

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