ELOQUENCE DES HISTORIENS
Intérêt dramatique des narrations de Tile-Live. — Mérite remarquable de ses harangues. — Salluste se distingue par l'énergique concision de son style. — Ses harangues expriment moins les passions des personnages qu'il fait parler que les siennes propres. — César. — Velléius Paterculus. — Tacite , remarquable par la gravité , la profondeur, l'énergie , la concision. — Cornélius Népos. — Quinte-Curce. — Justin.
Tite-Live (59 ans avant J.-C. — 18 ou 19).
A la tète des historiens de Rome , et nous pourrions dire de toute l'antiquité , se présente Tite-Live. Ecrivain pur, brillant et pathétique , il a recueilli tout ce qui peut nous apprendre à bien juger cette république étonnante et presque miraculeuse, qui, d'une origine obscure , parvint , par une suite de victoires , à la domination du monde. Le récit de tant d'événements est présenté dans son ouvrage avec un intérêt dramatique qui semble ne devoir s'attacher qu'aux chefs-d'œuvre de l'imagination. Les guerres lointaines, les discordes civiles , les tumultes du Forum, les agitations populaires, les scènes delà tribune, les mœurs publiques et particulières, les beaux faits d'armes , les dévouements généreux, les malheurs et les succès , les défaites et les triomphes , tout est peint dans ses histoires avec des couleurs admirables , tout y~est mêlé avec un art parfait, et aucune langue ne peut offrir un ouvrage historique qui soit d'un intérêt aussi varié et aussi soutenu.
Si jamais il n'y eut de sujet plus magnifique et plus vaste , jamais aussi on ne vit de génie plus capable de l'embrasser dans toutes ses parties. « Il a égalé , dit un écrivain , la majesté du peuple dont il a écrit l'histoire , par la noblesse de son génie. »
Titc-Livc vécut jous l'empire d'Auguste. On ignore les particularités de sa vie, on sait seulement qu'il naquit à Pudouc , d'une fiimillc qui avait doruié dos ronsuU à la rt-piil>li(|ue. Il passa la plus grande partie de sa vie dans le silenec île la retraite et la douceur de la philosophie. Quehpies dialogues qu'il avait composés sur des quesli^jus iliLJUorale et^<iu'il dçdia à Auguste , Je firent connaître à Rome et à la cour, où il fut appelé par l'empereur. C'est là qu'il entreprit l'hisloiredu peuple romain . eneouragé parle mailre de l'empire, qui a<lmirait son rare génie, et qui ne manqua aucune occasion de lui témoigner sa faveur, quoique le courageux historien eut conservé toute l'indépendance de SCS opinions, qu'il ne dissimulât pits >a prédilection pour les restes du parti de Pompée, et (pi'il osât même vanter la résolution intrépide des meurtriers de (It'sar. Ses prcmiei"s travaux historiques, dte qu'ils furent coiinus^ lui acquircnt IVstimf^ universelle. On accourait à Rome Jë~toutes parts pour y voir celui que la nature avait doué d'un si heau talent , et Pline parle d'un hahilant de Cadix qui arriva du Huid des Kspa^'n«'s pour eontempler le> traits de cet écrivain , et(|ui repartit aussitôt après ra\oir \u. Celait $aru doute une chose bien extraordinaire , dit saint Jérôme à ce sujet , qu'un étranger entrant dam Home y cherchât autre chose que Hume mr'me.
L'Histoire romqùig dc Tite-Livc, divisée en cent quarante-deux livres, endjrassait un espace de 7-li ans. Il nous en manque la partie la plus considérahie et tout ensemble la plus intéressante. On n'a eonscr\é (pie les dix j)remiers li\res ou la première décade (division due aux copistes), >ingt-quatre autres livres apparte» nant à dilférentes parties de l'ouvrage , et quelques fragments découverts en 177:2, dans un numuscrit du Vatican.
Il existe de toute l'histoire de Tite-Live, excepté des livres cent trente-six et eent trente-sept, un ancien abrégé attriltué à KIorus. A l'aide de cet abrégé et tics auteurs anciens, tant latins que grecs, Jean Freinshcmius, savant allemand du xvn* siècle, a tûché de suppléer aux liv res perdus : il a imité le style et la manière de Tite-Livc avee im rarcl><)nheur ; mai-» res deux ipialilés ne sont cpi'accj'ssoircg chez l'historien, ri rien ne saurait nous dédummagir des documenté précieux contenus dans les cent sept livres qui nous manquent.
Avec le talent de l'écrivain , Tile-LLiu:.4MtoiM:dc auvii à un liaut degré ce calme de Ta - ' ' ' « itr douce
philoso|ihie (pii mettcin us humai-
ni's. Pour bien sentir re que nous diS4)ns, il laiil 1 entrnilre luimême expliquer 1rs sentiment* qui dirigent son travail. Il y a
MB ÉLOQUENCE ROMAINE.
dans le début de ses histoires une expression si touchante^ de son amour pour la vérité, qu'on ne peut s'empêcher d'aimer un écrivain qui ouvre son âme avec cet abandon et cette bpnne foi. Quelque chose de religieux respire sous sa plume , et à voir la simplicité de ses pensées , on juge qu'il est l'historien le plus impartial , comme il fut l'écrivain le plus éloquent et le peintre le plus varié. ~
« En écrivant l'histoire du peuple romain dès sa naissance , dit Tite-Live , je ne sais point assez si je ferai un travail utile, et quand je le penserais , je ne l'oserais point dire : car celte histoire est ancienne et déjà connue , et les nouveaux écrivains croient toujours apporter plus de lumière dans leurs récits , ou surpasser, par leur talent d'écrire , l'antique rudesse de ceux qui les ont précédés. Quoi qu'il en soit , c'est pour moi une tâche honorable et pleine d'attraits , de travailler à perpétuer la mémoire des exploits du premier peuple du monde. Et si , au miheu de cette foule d'historiens , ma renommée reste dans l'ombre , je me consolerai par l'éclat et la grandeur des noms qui obscurciront le mien. Du reste, c'est un travail immense que de remonter jusqu'au delà de sept cents ans, et jusqu'à l'origine d'une puissance qui, faible dans ses commencements , est aujourd'hui parvenue à un tel point qu'elle fléchit sous son propre poids. Cette origine , les temps qui en sont voisins offriront, je le sais, peu d'intérêt à la plupart de mes lecteurs , empressés d'arriver à ces événements récents par lesquels se sont épuisés les forces d'un peuple accoutumé à la domination. Moi, au contraire, je chercherais dans mon travail à détourner mes regards de l'aspect de ces malheurs qui ont affligé notre âge , en occupant mon esprit d'événements plus éloignés , et à me dégager ainsi de toutes ces pensées douloureuses , qui , sans porter l'écrivain à déguiser la vérité, peuvent néanmoins jeter de l'amertume dans son âme et dans son langage. Je n'ai l'intention ni d'affirmer, ni de réfuter les récits qui se rapportent à l'époque de la fondation de Rome , récits accrédités par les fables des poètes plutôt que confirmés par nos monuments historiques. L'antiquité semble avoir acquis le privilège de mêler le merveilleux aux événements naturels , pour rendre plus auguste l'origine des empires. Et certes , si jamais il fut permis à un peuple de consacrer sa naissance et de la rapporter à des dieux , la gloire militaire du peuple romain , en justifiant la tradition qui fait du dieu Mars le père de son "fondateur, doit forcer les nations à avouer ce récit, avec la même facilite qu'elles supportent notre empire. Mais ces
traditions, de quelque manière qu'elles soient jugées , ne seront pas placées dans mon histoire comme un objet de grave discussion. Cejc[ue je^veux, c'es^ que chaque lecteur y recherche attentivement la vie et les mœurs du peuple romain , qu'il apprenne quels hommes , quels moyens ont élevé et agrandi sa puissance dans la paix et dans la guerre , qu'il suive la décadence de la discipline , et aussi la décadence des mœurs; qu'il voie enfin comment, par une chute progressive , elles sont venues à ce point extrême de corruption , où nous ne pouvons plus supporter ni les vices ni les remèdes. Ce qu'il y a surtout d'utile et de salutaire dans la connaissance de l'histoire , c'est de trouver des enseignements de vertu consignés dans des monuments remplis d'autorité , d'y choisir ce qu'on peut le plus utilement imiter pour soi et pour la république , et d'y apprendre à éviter ce qui est également honteux dans le projet et dans l'exécution.
» Au reste, ou je suis trompé par les charmes du travail que j'ai entrepris, ou il est vrai de dire que jamais république ne fut plus grande ni plus illustre par sa piété , ni plus féconde en bons exemples ; que jamais on n'en vit une autre où l'avarice et le luxe fussent aussi tardifs à s'introduire , où la pauvreté et la simplicité fussent plus longtemps en honneur , en sorte que moins on possédait de richesses , moins on était tourmente de désirs.
s L'opulence depuis a fait naître l'avarice, et les voluptés toujours renaissantes ont amené le besoin de se plonger dans le luxe et la débauche , et de tout perdre au milieu des excès. Mais les plaintes qui ne plairont pas même alors que nous serons arrivés aux temps où elles paraîtront nécessaires , ne doivent pas troubler le commencement d'une si grande histoire; il me serait plus doux, si les historiens pouvaient imiter la coutume des poëtes , de commencer par des vœux et des prières adressés aux dieux et aux déesses , pour assurer le succès d'un travail entrepris sous de tels auspices. »
Quoi de plus simple et de plus touchant que ce langage ? Avec quel abandon l'historien ouvre ses pensées à son lecteur ! que de franchise dans sa modestie ! que de douceur dans sa morale ! Ce n'est point ici un écrivain qui recherche les occasions de déclamer contre la corruption des mœurs publiques , de déplorer l'état présent des affaires et les suites funestes des discordes civiles. Il éloigne au contraire de sa pensée ces douloureuses images , qui pourraient , dit-il, jeter de l'amertume dans son âme. S'il parle avec orguciljie la gloire 'de sa patlic , ce n'est point en déclamateur qui provoque
les applaudissements : la vérité s'échappe de sa plume sans aucun effort. Il a entrepris de raconter l'histoire du premier peuple du monde, et tout à coup il est ébloui du spectacle qui s'ouvre devant lui. Il craint de succomber sous le poids de son travail, et l'expression simple et naturelle de sa modestie esti la fois l'expression la plus vraie de la grandeur de sa république. On ne peut trop admirer la simplicité de ce début, lorsqu'on le compare surtout avec l'immensité du travail de Tite-Live, et qu'on réfléchit combien il eût été facile à un écrivain, doué d'un style brillant et d'une imagination féconde, de jeter la pompe sur l'entrée d'une histoire si pleine de magnificence.
Que si l'on considère le caractère particulier du génie de Tite-Live et le mérite de ses écrits , nous trouvons un air noble , imposant et majestueux, qui fait partout souvenir que c'est du premier peuple du monde qu'il raconte l'histoire. Les événements semblent se classer d'eux-mêmes dans un ordre admirable. Chaque récit a la couleur qui lui est propre ; son style est varié à l'infini , brillant et solennel, lorsqu'il raconte les victoires et les triomphes , bouillant et impétueux , lorsqu'il peint les tumultes du Forum. Jamais écrivain ne répandit sous sa plume des couleurs plus animées. Son imagination crée des tableaux pittoresques ; chacune de ses expressions est un trait rapide et plein de vie. Il ne raconte pas, il peint. Il entraîne avec lui son lecteur et le fait assister aux batailles , aux triomphes , aux assemblées populaires ; en un mot , ses récits sont comme une nouvelle action , ses tableaux sont vivants , et l'on croit suivre la marche d'un drame dont les acteurs sont présents, agissent et parlent avec une diversité de caractère , mais avec une unité d'intérêt admirable. Son génie brille surtout dans Ja .description des grands événements, de ceux qui exigent un style solennel et pour ainsi dire triomphant , et de ceux qui demandent des récits pathétiques et des couleurs tragiques et attendrissantes. On le voit s'attacher principalement aux grands inalheurs qui troublent l'humanité, -aux vicissitudes qui font tour à tour triompher et disparaître les nations, aux révolutions qui agitent le monde. C'est dans les événements déplorables de la vie humaine qu'il puise des inspirations touchantes et des narrations qui arrachent des pleurs. On est surpris d'être attendri en lisant ses histoires , on croyait n'y avoir recherché qu'une exacte connaissance des faits , on y trouve des scènes déchirantes et dramatiques , et partout l'ér^ motion se mêle à l'expdsition simple de la vérité. Sous ce rapport, comme sous une foule d'autrQS , Tite-Live est le premier des historiens. Il donne à l'histoire un intérêt qu'on jie lui trouve point
-ailleurs ; il ne parle^ias-ACiilfiinent à la raisoiij^il s'adresse à l'âme ; il eHrânle vivement tout ce qu'elle a de douces passions ,~ef il rend ainsi plus sensible pour tous les hommes la morale de l'histoire , en l'insinuant dans le cœur avec les tendres émotions et les généreux sentiments. Que si l'on recherche lescauses particulières et indépendantes du talent de l'historien , qui ont contribué à répandre un intérêt si varié dans ses récits , il n'est point douteux qu'on ne les doive attribuer principalement à la diversité mcm^ de ses sujets, à la facilitcàvêc laquelle Técfîvain pouvait varier ses personnages, les montrer sur la scène , les faire agir et parler, opposer à la sagesse des patriciens la turbulence populaire, élever tout à coup et tout à coup faire disparaître les acteurs de tant de scènes graves , tragiques ou barbares. Les plus petits événements prennent à nos yeux de l'importance et un aspect imposant , lorsque nous les voyons se passer sur le même théâtre où se jouent les grandes scènes politiques : l'accusation d'un tribun , la défense d'un citoyen, l'exil d'un homme inconnu, les plaintes d'un particulier, tout nous intéresse, tout nous émeut, et joignez à cela la liberté que les anciens historiens se donnaient de choisir parmi les événements ceux qui devaient le plus jeter de la variété dans leurs écrits.
On sent ce qu'il y a dans ces causes diverses de ressources pour le génie, et pour le faire mieux comprendre encore, nous citerons l'un des plus beaux passages de Tite-Live. Nous verrons avec quelle habileté ce grand historien fait passer tour à tour sous les yeux ce qu'il y a de plus propre à faire naître la pitié , l'intérêt, l'admiration ou la douleur.
Le dictateur Papirius avait quitté l'armée pour aller à Rome reprendre les auspices ; pendant son absence , Fabius, maître de la cavalerie, ayant voulu profiter d'une occasion favorable, livra la bataille aux Saranites , malgré la défense du dictateur, et les battit complètement.
* Papirius, dit Tite-Live, ayant appris cette nouvelle, laissa éclater son courroux; tandis que tous les citoyens se réjouissaient de la victoire. Plein de colère et portant la menace, il se rendit au camp ; mais il ne put devancer le bruit de son retour, car déjà quelques citoyens étaient venus de Rome et avaient annoncé que le dictateur arrivait avide de vengeance et justifiant par ses discours l'action récente de Manlius. Fabius aussitôt assembla les soldats et les conjura de le protéger contre la cruauté du dictateur, avec la même valeur qu'ils avaient mise à défendre la république contre
des ennemis redoutables, sous sa conduite et sous ses auspices. Papirius arrivait , disait-il , transporté de jalousie , ennemi de la gloire et du bonheur d'autrui , et furieux de ce qu'en son absence les affaires de la république avaient été sagement gouvernées ; quanta lui, il remettait à leur fidélité et à leur bravoure sa vie et leurs fortunes.
» Un cri général se fait alors entendre ; on lui dit d'être tranquille , que personne n'osera lui faire violence tant qu'il restera quelques soldats des légions romaines. Bientôt après arrive le dictateur, et soudain il convoque l'assemblée au son de trompe. Quand le silence régna , un héraut cita Fabius , maître de la cavalerie , qui parut aussitôt au pied du tribunal. Alors le dictateur prit la parole : « Je te demande, Fabius, dit-il, si l'autorité du dictateur » étant souveraine et élevée même au-dessus de celle des rois et » des consuls , tu crois ou non que le maître de la cavalerie lui t doive être soumis? De quel droit, au mépris de ma défense et
> des auspices incertains , as-tu osé combattre l'ennemi contre la
> coutume militaire et la discipline de nos ancêtres? Réponds à ces
> questions et garde-toi de répondre autre chose. Approche, lic-
> leur. ï Comme il n'était point facile à Fabius de répondre , il se plaignait que le même homme fût en même temps son accusateur et son juge dans une affaire où il y allait de sa tête; bientôt il s'écria qu'on lui ôterait la vie plutôt qu'on ne flétrirait la gloire de ses hauts faits , se justifiant tour à tour, tour à tour accusant lui-même. Alors Papirius, enflammé d'une nouvelle colère, fit dépouiller le maître de la cavalerie et préparer les verges et les haches. Fabius, implorant la fidélité des soldats, s'échappe des mains des licteurs qui déchiraient ses habits , et se réfugie au milieu des vieux légionnaires, qui déjà répandaient le tumulte dans l'assemblée. De là partit un cri soudain qui retentit de tous côtés ; on n'entendait plus que des prières ou des menaces. Ceux qui étaient placés près du tribunal suppliaient le dictateur d'épargner le général de la cavalerie , et de ne point condamner toute l'armée avec lui; ceux qui étaient éloignés, et principalement ceux qui entouraient Fabius , accusaient hautement la cruauté de Papirius, et paraissaient sur le point de se révolter tout à fait. Le tribunal luimême commençait à ne plus être un lieu de sûreté. Les lieutenants qui l'environnaient priaient Papirius de renvoyer l'affaire au lendemain , pour laisser à son courroux le temps de se calmer, et pour mûrir sa résolution. < La jeunesse de Fabius avait été assez » punie , et l'honneur de la victoire assez flétrie ; pourquoi y ajou-
> ter encore la honte du supplice? pourquoi couvrir d'un tel op-
TiTi;-i.ivt. 323
» probrc un jeune homme unique , un père distingué par ses scr- » vices, el la race des Fabius tout entière? » Ces prières, la justice de la cause , tout étant inutile , on supplie le dictateur de jeter ses regards sur cette asscinMéc furieuse ; « qu'il n'était ni de son Age ni » de sa prudence d'endammer davantage des soldats irrités, el d'a- » jouter de nouveaux aliments à une sédition toute prête; que per- » sonne n'en ferait un crime à Fabius, puisqu'il demande sa grâce,
> mais bien au dictateur, puisque, aveuglé par sa colère, il aurait 1 soulevé contre lui-même, par sa rigueur, une multitude irritée.! Les lieutenants , par ces discours , ayant enflammé le dictateur plutôt contre eux que contre le maître de la cavalerie , il les fit descendre de son tribunal ; mais en vain voulut-il ensuite imposer le silence par la voix du béi'aut , les cris, le tunudte empêchaient d'entendre la voix du dictateur lui-même el celle des huissiers, et la nuit mit fin aux débats.
> Le maitre de la cavalerie fut cité pour le lendemain ; mais on assurait que Papirius serait encore plus furieux. Fabius sortit du camp secrètement el s'enfuit à Rome. Là, par le conseil de Fabius , son père, qui avait été dictateur et trois fois consul , il convoque aussitôt le sénat ; mais au moment même où il se plaignait le plus \ivement aux sénateurs de la violence el des outrages du dictateur, tout à coup un grand bruit se fait entendre à la porte du palais : celaient les licteuis (jui écartaient la foule , et Papirius qui venait poursuivre sa vengeance et ordonner de nouveau qu'on se saisît de Fabius. Comme, malgré les supplications des premiers sénateui"s et de tout le sénat, cet homme n'en persistait pas moins dans sa résolution, le vieux Fabius s'écrie : t Puisipie tu n'es point
• ému , ni par l'autorité du sénat, ni par ma vieillesse que lu veux i accabler, ni par la valeur et par la noblesse du maître de la eava- » lerie que tu as toi-même nommé, ni par les prières qui souvent
> ont fléchi l'ennemi , et (pii apaisent la colère des dieux , j'en » appelle aux tribuns du peuple et à tout le peuple romain. » On «orl du scnal et l'on se rend à l'assemblée. Là, le vieux Fabius,
iccusant l'orgueil el la cruauté de Papirius , s'écriait « que lui aussi » avait été dictateur, et cpie jamais il n'avait porté al'.cinte aux droits » d'aucun Romain, honmie du peuple, centurion ou >oldat. Papirius, » au contraire, cherchait a triompher d'un général romain comme » d'un général ennemi. Quelle différence entre la modération des » temps anciens el l'orjfueil et la cruauté des temps modernes. Flait- » ce une chose convenable de voir Fabius, l'auteur de la joie publi-
• que cl l'objet de toutes les félicitations , de voir cet homme , » pour les exploits duquel les temjdcs sont ouverts, les autels fu-
> ment du sang des victimes et sont chargés d'offrandes, dépouillé,
> battu de verges à l'aspect du peuple romain , à l'aspect du Ca- » pitole et de la citadelle , à l'aspect des dieux mômes qu'il n'a- » vait pas vainement invoqués dans deux combats ? De quel œil ) l'armée, qui avait vaincu sous sa conduite et sous ses auspices, » verrait-elle cette indignité? Quel deuil allait attrister le camp ro- » main ! Quelle joie allait remplir le camp ennemi ! » Au milieu de ces discours et de ces plaintes , le vieillard implorait la foi des dieux et des hommes, et tenant son fds embrassé, il versait un > torrent de lai'mes. A ce spectacle touchant s'ajoutaient la majesté du sénat , la faveur du peuple , le secours tribunitien , le souvenir de l'armée absente ; mais , d'un autre côté , on rappelait la puissance invincible du peuple romain , la discipline militaire , les édits des dictateurs toujours respectés comme un ordre des dieux, la sévérité de Manlius et l'amour paternel sacrifié à l'utilité publique. « Brutus , fondateur de la liberté romaine , avait employé
> cette rigueur contre ses propres enfants ; aujourd'hui les pères
> étaient doux et les vieillards faciles , lorsqu'il s'agissait du mépris » de l'autorité d'autrui , et l'on faisait grâce à la jeunesse de la viola-
> tion de la discipHne militaire comme d'une faute peu importante. » Quant à lui , ajoutait Papirius , qu'il persisterait dans sa résolu- » tion , et qu'il ne diminuerait rien du juste châtiment réservé à ï celui qui avait osé combattre malgré sa défense et sous des aus- » pices incertains ; qu'il n'était pas en son pouvoir que la majesté
> de l'empire romain ne fût éternelle ; qu'il ne laisserait porter » aucune atteinte à ses droits ; qu'il faisait des vœux pour que le » pouvoir tribunitien , qui était inviolable , n'allât pas violer lui-
> même , en intercédant , la puissance romaine ; et pour que le
> peuple n'éteignît pas en lui , d'un seul coup , et le dictateur et 1 la dictature. »
» Les tribuns étaient confondus dans l'étonnemcnt et songeaient plus à eux dans cette circonstance qu'à celui pour lequel on implorait leur assistance, lorsqu'ils furent tirés de leur embarras par le concours de tout le peuple , qui s'écria par acclamation : € Que le dictateur lui remît la peine du général de la cavalerie. » Les tribuns voulant poursuivre l'effet de ces prières , supplient le dictateur d'accorder la grâce à une erreur de l'humanité et à la jeunesse de Fabius; que déjà il avait été assez puni... Aussitôt le jeune homme et Fabius , son père , oubliant la discussion , tombent aux genoux du dictateur et s'efforcent de fléchir son courroux. Le dictateur alors fait faire silence :
< C'est bien, dit-il, Romains, la discipline militaire, la ma-
TITE-LIVE. 3^a
» jeslé de l'empire remportent : il s'agissait aujourd'hui de savoir
> si elles disparailraicnt pour toujours. Ce n'est point à la punition
> des lois qu'on arrache Fahius , qui a combattu contre les ordres
> de son général ; mais condamne à être puni , sa grâce est accor- » dée au peujjlc romain ; elle est accordée au pouvoir des tribuns, » qui ont emplo\é [)our lui, non [tas leur assistance, mais leurs sup- » plications. Vivez, Fabius , vivez plus heureux du concours cm- » pressé de tous les citoyens pour vous protéger, que de la victoire » même dont vous étiez tout à l'heure si fier; vivez, après avoir » osé une action dont votre père lui-même , s'il eût été à la place
> de Papirius, n'eut pu vous accorder le pardon. Vous rentrerez » en grâce avec moi comme vous voudrez. Quant au peuple ro-
> main, à qui vous devez la vie, vous ne saurez mieux lui mon- » trer votre reconnaissance , que si vous apprenez en ce jour à
> vous soumettre , en paix ou en guerre , à des commandements lé-
> gilimes. » Papirius ayant ajouté que rien ne retenait plus le maître de la cavalerie, celui-ci se rendit au temple avec le sénat transporté de joie et le peuple plus joyeux encore : tous les citoyens s'empressant de féliciter tour à tour Fabius et le dictateur. Ainsi la discipline militaire ne paraissait pas moins établie par le danger que Fabius venait de courir, que par le supplice déplorable du jeune Manlius '. »
Les observations littéraires se pressent en foule après la lecture de ce beau récit. Mais nous croyons inutile de répéter que la première source de l'intérêt entraînant que l'on éprouve en le lisant, surtout dans le texte, se trouve j)rincipal('ment dans le talent avec li'(picl l'historien présente successivement sur la scène un jeune lionune accusé pour une faute généreuse, un père , un vieillard qui supplie, un dictateur jaloux qui menace, une armée qui s'indigne et ipii fait entendre des clameurs redoutables, un peuple entier (pii demande grâce et qui tombe aux genoux d'un maître absolu. Chacun [leut aisément apprécier cette heureuse variété d'événcmcDts el^de persuniuigcs , ainsi que l'espèce d'agitation et d'incertitude où le lecteur est plongé à la vue de tant d'accidents imprévus qui lonî succéder le tioublc à^l'xspérance , la joie à la terreur : tel est le secret du génie de Tite-Li\e, «pii fait de l'hisloire un drame véritable, et connue un grand spectacle présent souA les yeux.
• Ia rooMil Manliiu iviii , quilq<it itai|« iu|«nvuil , fiii BMinr Ma tk pvur ■voir CMibalU !•> I.4iiii> c<iiili« Min vrtirt .