HARANGUES DE TITE-LIVE
L'éloquence de Tite-Liye ^ dans ,gcs harangues , est tour à tour vî^e, impétueuse^. pathétique; son style s'échauffe ou se ralentit, est concis ou développé, suivant le caractère des personnages qui parlent. On dirait que chaque discours est véritablement un chefd'œuvre d'un talent particulier. Cette variété de tons, d'images et de couleurs, paraît surtout sensible lorsqu'on vient à parcourir le recueil que l'on a fait des haranguea^de TLteJjive , sous le nom de Conciones. On peut les soumettre à une analyse sévère ,~^efTon s'étonne de trouver, dans ces petits chefs-d'œuvre, toutes les parties du discours oratoire disposées avec une variété surprenante : ce sont les mêmes mouvements que nous admirons dans Cicéron et dans Démosthène ; ce sont ces figures pathétiques , ces vives apostrophes , ces expressions hardies qui font le triomphe de l'orateur ; c'est enfin cette brillante fécondité de tours , cette abondance de style , et souvent cette énergique précision qui décèlent le véritable génie de l'éloquence. Qu'on voie , par exemple , si dans les plus admirables chefs-d'œuvre des orateurs anciens , il y a rien de plus entraînant , de plus passionné , de plus brûlant que le discours prononcé dans le sénat de Carthage contre Annibal , par Hannon, son ennemi. Est-il rien de plus élevé, de plus fort, de plus majestueux que les discours opposés de Fabius et de Scipion, lorsqu'on délibère à Rome si l'on doit porter la guerre en Afrique pour y attirer Annibal? Avec quelle admiration on voit le vieux Fabius , cet ancien vengeur des armes romaines , opposer une éloquence grave et des raisonnements pleins de sagesse, au bouillant courage du jeune vainqueur des Espagnes ! Avec quelle émotion on entend à son tour ce jeune homme si bouillant au milieu des batailles , prendre à l'aspect du sénat tout le calme de l'âge mûr; repousser, avec un mélange de respect et de courage, l'imposant langage de son adversaire , et vaincre , par sa modération, la gravité du plus sage des patriciens !
Ces deux discours sont si beaux et font tant d'honneur au talent fécond de Tite-Live , que nous croyons devoir les reproduire presqu'en entier.
On sait que Scipion , dès son entrée dans la carrière des armes , s'était signalé par des exploits. Il avait vengé en Espagne , par plusieurs victoires , la mort de son père et de son oncle , et la défaite des armées romaines. Le sénat et le peuple avaient les regards fixés sur ce brillant héros ; lui seul pouvait rendre au nom
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romain son ancienne gloire, et délivrer la patrie d'un ennemi redoutable. Il fut nommé consul malgré son jeune âge , et son génie audacieux saisissant soudain le moyen unique de mettre fin à une guerre longtemps funeste , il résolut de porteries armes en Afrique, pour arracher à rilnlic le terrible Annibal. Fabius, qui avait déjà sauve sa patrie par sa prudente temporisation , crut qu'il fallait contenir dans de justes bornes la bouillante ardeur du jeune héros, cl lorsque le sénat fut assemblé pour délibérer sur cette importante question , le vieux romain prenant la parole , avec l'autorité de son fige et de ses anciens services , développa en ces termes un avis contraire à celui du consul . tandis que les autres patriciens , ditTite-Live, gardaient le silence par faiblesse ou par ambition.
« Je sais , sénateur-s, que la plupart d'entre vous pensent que nous délibérons aujourd'hui sur une chose déjà jugée, et que c'est inutilement vous développer un avis au sujet de l'Afrique , que de vous en parler comme d'une question non encore résolue. Quant à moi , j'ignore, je l'avoue , comment il se fait que l'Afrique soit décidément la province de notre courageux et illustre consul , avant que le sénat ail jugé que ce serait cette ancienne province , et avant que le peuple l'ait ordonné. En second lieu , si la chose est décidée, je pense que le consul a tort de nous faire délibérer sur une question jugée , et de se jouer ainsi non-seulement de chaque sénateur appelé à dire son avis, mais du corps entier du sénat. Je sais du reste qu'en condamnant cet empressement que l'on témoigne de passer en Afrique , je m'expose à m'entendrc reprocher l'esprit de temporisation propre à mon caractère. Les jeunes gens l'ajjpeileront timidité ou paresseuse lenteur, et je le veux bien , poiu'vu qu'on ne se repente pas d'avoir toujours vu les conseils des autres plus brillants en apparence, et les miens plus utiles en réalité. Ce qu'on me reprochera peut-être encore , c'est de céder à (luelque sentiment dVnvie contre la gloire tous les jours croissante de notre généreux consul. Que si je ne me suis pas mis à l'abri de ce soupçon , et par ma vie passée , et par mon caractère, et par ma dictature, et par mes cinq consulats , et par cette gloire accjuise dans la paix et dans la guerre , qui ne peut même me laisser «le nouveaux désirs à former, que j'en sois au moins délivré par mon âge : (juelle rivalité pourrais-je avoir avec un jeune homme qui n'égale pas même l'âge de mon liis? Loi>sque je fus nommé dictateur, dans un âge encore plein de vigueur, dans le cours des plus brillantes entreprises, personne ne me vit , ni au sénat, ni dr\;Mil le p<Miple , rppous>er les attaque^ \iolenles
du maître de la cavalerie , ni m'opposer à ce qu'il partageât ma puissance , quoique ce fût là une nouveaulé inouïe. Je voulais obtenir par mes actions, plutôt que par mes discoure , que celui qui m'était égalé par le jugement d'autrui , me jugeât bientôt supérieur à lui-même par son propre aveu. Ce ne sera donc pas après avoir joui de tant d'honneurs qu'on me verra élever des rivalités et des querelles avec un jeune homme qui s'annonce avec de si brillantes espérances , et paraître rechercher pour moi-même une province qui lui serait refusée ; pour moi, dis-je, qui suis fatigué non-seulement du poids des affaires, mais encore du poids de la vie , il ne me reste plus qu'à mourir avec la gloire qui me fut acquise. Si j'ai arrêté les victoires d'Annibal , c'est pour vous apprendre aie vaincre, vous dont les forces sont aujourd'hui dans toute leur vigueur. »
Après avoir déclaré qu'il préfère l'intérêt de la république à la gloire des particuliers , après avoir fait sentir que si la gloire du consul consiste à porter la guerre aux pieds de Carthage, l'intérêt de sa patrie consiste à délivrer l'Italie de la terreur d'Annibal, l'orateur s'écrie :
« Que n'attaques-tu donc Annibal là où il est, au lieu d'essayer de l'enchaîner à tes pas, en passant devant lui en Afrique? Courstu après l'honneur de terminer la guerre carthaginoise? la nature elle-même fait un devoir de n'attaquer les autres chez eux qu'après s'être mis en sûreté chez soi. Que la paix soit en Italie avant que la guerre soit en Afrique; soyons délivrés de nos alarmes avant de les porter chez nos ennemis. S'il suffit de ta conduite et de tes auspices pour parvenir à ce double but, commence par vaincre Annibal , tu assiégeras ensuite Carthage ; que si chacune de ces victoires est réservée à d'autres consuls , tu auras la gloire d'avoir commencé , et cette gloire sera encore la plus belle.
» Mais aujourd'hui , outre que le trésor ne peut entretenir à la fois deux armées en Italie et en Afrique , qu'il ne nous reste aucun moyen de protéger nos flottes et de fournir des vivres, qui ne sent à quels dangers nous nous aventurons? Quoi ! Licinius fera la guerre en Italie et Scipion la fera en Ahnquc! Si donc (veuillent les dieux détourner ce présage que je n'exprime qu'avec horreur! mais enfin ce qui est arrivé déjà pourrait bien arriver encore) ; si, dis-je, Annibal , vainqueur, s'approchait de nouveau des murs de Rome, irions-nous alors te chercher en Afrique, comme autrefois nous courûmes chercher Fulvius à Capoue? De plus, les hasards de la guerre ne te seront-ils pas communs en Afrique avec tes
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ennemis? Souviens-toi des désastres de ta famille; cherche un avertissement dans le malheur de ton père et de ton oncle que tu as vus périr avec leurs armées, dans l'espace de trente jours, dans les lieux mêmes où pendant tant d'années ils .n aient illustré, par de hrillanls explcrtls sur terre et sur mer, leur propre nom et celui du peuple romain, et avaient rendu l'un et l'autre si glorieux aux yeux dos nations étrangères. Je ne finirais point, si je voulais cnumérer les rois et les généraux qui , passés témérairement sur les terres de leurs ennemis, les ont ensanglantées de leurs défaites et de la perte de leurs armées. Et n'a-t-on pas vu les Athéniens , ce peuple si sage , laisser leur patrie en proie aux fureurs de la guerre, et transporter en Sicile une immense flotte parles conseils d'un jeune et vaillant capitaine, pour perdre à jamais leur hrillante répul)li(|ue par le désastre d'un seul comhat naval?
> Je rappelle des exemples étrangers et anciens. Que cette même Afrique, que le nom d'Attilius soient pour nous un exemple de l'une et de l'autre fortune; et lorsque du haut de les vaisseaux, tes regards tomberont sur cette terre ennemie , ton Espagne, Scipion, pourra Lien ne te paraître qu'un jeu. Quoi de semblable, en effet? Porté sur une mer paisible loin des côtes de l'Italie et de la Gaule, tu as dirigé ta flotte vers le port d'Emporie , ville de nos alliés; tes soldais, abordés sur des rivages assurés, n'ont trouvé partout que des amis du peuple romain jusqu'à la ville de Tarragone; de Tarragone , une roule toujours protégée par des garnisons romaines ; sur les bords de l'Ebre , les armées de ton j)ère et de ton oncle , animées par la perte de leurs généraux ; à la tète de ces armées, ^larcins, général choisi à la hâte |)arles suffrages militaires, mais digne d'être comparé aux plus grands capitaines par la science dans la guerre, et à qui il ne manquait qu'un nom illustre et des honneurs; enfin Carlhagène, assiégée au milieu d'une paix profonde , sans (lu'autune des trois armées carthaginoises songeât à défendre un |)en|»l<' allié. Voilà tes exploits, Scipion, je ne veux I)oint les rabaisser; mais qu'ont-ils de conunun avec cette guerre d'Afrique, où tu ne trouveras ni ports disposés à recevoir nos flottes, ni peuple en paix, ni ville alliée, ni rois anus, ni retraites assurées, ni pays ouvei-ls. Partout, autour de toi, des dangers et la guerre. Comptes-tu sur S\ |»liax et ses Numides? c'est assez d'y avoir compté une fois. La témérité n'est pas toujours heureuse, et la trahison ne cherche à mériter la confiance dans les choses peu importantes, (jue poiu' tromper plus sûrement dans des occasions plus brillantes. Les eiuïcmis avaient à peine attaqué ton oncle et ton père ù force ouverte . que les Ccllibériens, leurs alliés, les avaient
accables déjà par leur perfidie ; et toi-même tu n"a pas eu plus de dangers à courir de la part de Magon et d'Asdrubal, chefs des ennemis que tu combattais, que de la part d'Indibilis et de Mandonius, que tu avais reçus dans ton alliance. Tu comptes sur la foi des Numides, et tu as éprouvé la défection de tes soldats! Songe donc que Sypliax et Massinissa aiment mieux dominer en Afrique que d'y voir dominer les Carthaginois; mais préfèrent toutefois la domination des Carthaginois à celle de tout autre peuple. Aujourd'hui les rivalités les divisent, ils sont aigris par mille causes de discorde , parce qu'aucun danger extérieur ne les menace de près; montre-leur les armes romaines, une armée étrangère, tous se réuniront comme pour éteindre un commun incendie. Autrement ces mêmes Carthaginois ont défendu l'Espagne ; autrement ils défendront les murs de la patrie , les temples des dieux , leurs autels , leurs foyers , lorsqu'en marchant au combat ils seront suivis par une épouse tremblante, et qu'ils rencontreront sous leurs pas leurs enfants effrayés. Mais quoi ! si les Carthaginois, assez confiants dans le mouvement universel de l'Afrique, dans la foi des rois alliés, dans leurs propres murailles, voyant l'Italie privée de ta défense et de tes armées , songeaient eux-mêmes à jeter sur nos côtes une armée nouvelle, ou 3Iagon, qui, sur une flotte venue des Baléares, côtoie en ce moment les rivages de la Ligurie; si dis-je, ils envoyaient de nouveaux secours à Annibal, faudrait-il donc que nous fussions abandonnés aux alarmes qui naguère nous ont agités, lorsque nous avons vu descendre en Italie cet Adrusbal que toi-même as laissé échapper de tes mains dans nos provinces, toi qui prétends avec ton armée enchaîner Carthage et l'Afrique? Tu l'avais vaincu, dis-tu; c'est aussi pourquoi je gémis, et pour ta gloire et pour la cause de la république , que tu aies laissé échapper en Italie un ennemi que lu avais vaincu. Tout ce qui a pu arriver de glorieux à toi et à la république dans ton commandement, nous voulons bien l'attribuer à ta sagesse ; laisse-nous aussi attribuer tes malheurs à la fortune et aux hasards incertains des combats. Plus ton courage et ta sagesse nous sont connus, plus ta patrie, plus toute l'Italie doivent s'efforcer de retenir dans leur sein un général comme toi.
» Et toi même tu ne peux te dissimuler que là où est Annibal, là est aussi la tête et le fort de la guerre , puisque la raison qui te détermine à passer en Afrique , c'est que tu espères y entraîner Annibal. En Italie, ou hors de l'Italie, c'est donc avec lui que tu auras à combattre; et penses-tu enfin être plus puissant en Afrique, où tu seras seul, qu'en Italie, où tu serais protégé par les armes
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de Ion collègue? Que rexeiuplc encore récent de (llnudius et de Livius l'apprenne a juger la différence. Mais quoi ! où donc Annibal doit-il avoir lui-même des ressources plus ])iiissanles, dans ce coin extrême du Brutium d'où il appelle dcniiis si longtemps, mais inutilement, des secours, où sous les murs de Carthage, à l'aspect de tous ses allies africains? Quel est cet étrange conseil , qui te détermine à combattre en des lieux où ton armée sera réduite de moitié, et celle de ton ennemi accrue d'une manière redoutable, plutôt que de combattre avec deux armées contre une seule longtemps l'aliguéc de tant de combats et par des guerres si opiniâtres? Songe combien cette résolution ressemble peu à celle de ton père. Parti pour l'Espagne en qualité de consul, bientôt il quitta sa province et rentra en Italie pour aller arrêter Annibal descendant du sommet des Alpes; et toi, j)endant qu'Annibal est en Italie, tu te prépares à la quitter, non parce que c'est un moyen de sauver la république , mais parce que lu trouves dans ce projet une ample moisson de gloire pour toi-même ; comme naguère on t'a vu (piittcr ta province et ton armée, sans y être autorisé par une loi ou par un sénatus - consulte , pour aller, général du peuple romain, commettre à deux vaisseaux la fortune publique cl la majesté de l'empire, qui alors reposaient sur ta Icte. Je pense, pères conscrits, que Cornélius Scipion a été fait consul pour nous et pour la république , et non pour lui seul , et (pie les armées ont été levées pour la garde de Rome et la défense de lltalic, et non pour que nos consuls, chercbant à satisfaire leur vanité avec la même facilité que des rois, les puissent transporter à leur gré dans les divers lieux de la terre. »
La plupart des sénateurs, dit Tite-Live, et les \ioillards surtout, avaient été émus |)ar le langage i)lein d'autorité d'un général conim par sa longue réputation de sagesse.
La réponse de Scijjion est pleine d'adresse , de force et de dignité :
« Fabius, dit le jeune consul, vous a dit lui-même, au commencement de son discours, que son opinion pourrait paraître suspecte de quebpie secret sentiment dCinic. Certes je n'aurais point osé formel' de tels soupçons sur un si gi-and lionnne ; toutefois je dois avouer quil ne les eut point tout à fait détruits, soit (pie ces soupçons soient trop fondés, soit qu'il leur ait oppose une trop faible apologie. Il a, en effet, tellement élevé ses honneurs et la renommée de ses exjiloits, pour éteindre celle accusation d'envie, (|u (Il m'imposanl la condition da\oir pour rivaux des hommes
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sans gloire , il semble ra'avoir ôté le droit de chercher à l'égaler, parce qu'il a acquis sur les autres une supériorité que toutefois j'ambitionne aussi à mon tour. En me mettant au-dessous de l'âge de son fds , il a complaisamment parlé de sa vieillesse et de ses longs honneurs , pour montrer que tous ses vœux devaient être accomplis, comme si l'amour de la gloire ne s'étendait pas au delà même des bornes de la vie humaine , comme si cette noble passion ne s'élançait pas jusqu'au delà du tombeau et n'embrassait pas particulièrement la postérité. Je pense que tout ce qu'il y a d'hommes généreux ne cherchent pas seulement à égaler la gloire des personnages présents , mais celle des personnages de tous les siècles. Quant à moi, je ne dissimule pas, Fabius, que non-seulement j'ambitionne d'égaler ta gloire, mais encore, permets-moi de le dire, de la surpasser. N'ayons pas de tels sentiments, toi pour moi, et moi pour les Romains au-dessous de mon âge, que nous voyions avec déplaisir d'autres citoyens s'égaler à nous. Ces sentiments seraient funestes non-seulement à ceux qui seraient l'objet de notre envie, mais encore à la république, et j'oserais presque le dire, à tout le genre humain.
» Fabius vous a montré à quels dangers j'allais m'exposer si je passais en Afrique; c'est sur moi-même qu'il paraissait inquiet, et non pas seulement sur le sort de la république et de l'armée. Quelle est donc cette sollicitude nouvelle pour moi? Lorsque mon père et mon oncle furent tués et leurs armées presque entièrement détruites; lorsque l'Espagne était perdue, que quatre armées carthaginoises et quatre généraux aguerris tenaient tout dans l'alarme et dans la domination ; lorsqu'on demandait à grands cris un général pour cette guerre, et que personne excepté moi n'avait osé se présenter ; lorsqu'à l'âge de vingt-quatre ans je fus élevé au commandement par le peuple romain; alors, dis-je, personne ne songea à me reprocher ma jeunesse et à m'opposer la puissance des ennemis , les difficultés de la guerre et la mort récente de mon père et de mon oncle.
î Quoi donc! avons-nous éprouvé en Afrique quelques désastres plus sanglants que celui que nous avions éprouvé en Espagne? Aurai-je à combattre près de Carthage des armées plus brillantes, ou des généraux plus nombreux et meilleurs que ceux qui me furent opposés sur le bord de l'Ebrc? Mon âge est-il aujourd'hui moins mûri pour la guerre qu'il ne l'était sous les murs de Carthagène? ou bien enfin est-il moins malaisé de soutenir la guerre en Espagne qu'en Afrique, contre un ennemi carthaginois? 11 est facile, après la destruction complète de qualrc armées carthaginoises; après
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la prise de tant de villes , emportées à force ouverte ou réduites par la terreur; après la souMiission de tous les pcu|)les jusqu'à l'Océan; après tant de rois vaincus, tant de nations barbares soumises; l'Espagne tout entière enfin tellement réduite, tpie nulle part il ne reste quelque trace de guerre : il est focilc de venir diminuer riionneur de mes victoires ; il l'est autant qu'il le serait de diminuer, si je revenais vainqueur de l'Afrique, les dangers qu'on se plaît à grossir pour m'empèchcr de porter la guerre en ces lieux. On vous dit (ju'aucune issue ne m'est ouverte pour pénétrer dans l'Afrique , que tous les ports me sont fermés , et Ion vous rappelle à ce propos la captivité d'Altilius , comme si Attilius avait cchouc dès sa première entrée en Afrique. On oublie donc avec quelle facilité ce général, devenu dans la suite si malheureux, pénétra dans ses ports; on oublie par quels brillants exploits il se signala la première année ; on oublie enfin qu'il ne tint pas aux généraux carthaginois qu'il ne fut constamment vainqueur. Son exemple donc ne m'a point effrayé. Mais quand même cet affreux malheur serait ari'ivé dans cette guerre et non dans la précédente; quand nous en aurions été frappés tout récemment, et non pas depuis quarante années , aurais-je moins de motifs de passer en Afrique après la captivité de Régulus qu'après le meurtre des Scipions? Non , je ne souffrirais pas que la naissance du Lacédémonien Xantippe fût j)lus fortunée pour la \illc de Carlhage, que la mienne même pour ma patrie, et ma confiance redoublerait encore en voyant ce que peut la valeur d'un seul homme. Mais on vous a parlé des Athéniens, qui passèrent imprudemment en Sicile, laissant leur pairie en proie à la guerre; et pounpioi ne pas citer, puisque vous choisissez aujourd'hui les histoires grecques, jjourquoi ne pas citer plutôt le Syracusain Agathocle, qui pour délivrer sa patrie des fureurs des Carlbaginois, passa dans cette même Afrique, et reporta ainsi les fléaux de la guerre dans les lieux mêmes d'où ils étaient partis?
» Mais qu'est-il besoin d'exemples anciens et étrangers pour montrer combien il peut être heureux de porter l'alarme parmi ses ennemis, et, en écartant de soi le danger, de se jeter dans des chances nouvelles, quelles qu'elles soient? Puis-je vous offrir un exemple jilus frappant et plus nouveau que eelui d'Aïuiibal? Il est difTérenl sans doute de ravager les terres d'autrui , ou de voir les siennes livrées à la flamme et au pillage : plus de courage anime celui qui porte le danger que celui (pii le, repousse. Joignez à cela la terreur «prinspirent les objets éloignés : si vous pénétrez dans les terres d'un ennemi , alors vous voyez de près ses ressources ,
VOUS voyez aussi sa faiblesse. Annibal n'avait pas espéré qu'il accourrait autour de lui autant de peuples qu'il en vit accourir après la bataille de Cannes ; combien moins encore les Cartbaginois purent-ils compter en Afrique sur des alliés infidèles et impatients du joug et de l'orgueil de leurs maîtres! Abandonnés de toutes parts par nos alliés , nous avons soutenu le nom Romain par nos propres forces et par la valeur de nos soldats. Chez les Carthaginois , au contraire, rien de patriotique qui leur donne de la f;)rce; toutes leurs ressources sont dans les bras de quelques soldats payés à prix d'or, des Africains, des Numides, esprits légers et prompts à trahir la foi donnée. Ne perdons pas de temps et bientôt vous apprendrez à la fois que je suis abordé en Afrique, que la guerre y est allumée, qu' Annibal part en toute hâte, que Carthage y est assiégée; et alors attendez des courriers aussi fréquents et porteurs de nouvelles aussi fortunées que ceux qui vous arrivaient naguère de l'Espagne. Ce qui me remplit de ces espérances, c'est la fortune du peuple romain; ce sont les dieux vengeurs des traités rompus; c'est l'amitié des rois Syphax et Massinissa , dont j'enchaînerai tellement la fidélité que je n'aie à redouter d'eux aucune perfidie. L'éloigneraent m'empêche de prévoir d'autres avantages ; la guerre me les montrera. Il est digne d'un homme et d'un général de ne pas manquer à la fortune lorsqu'elle se présente , et de faire tourner au profit de la sagesse les circonstances offertes par le hasard. J'aurai, Fabius, j'aurai pour adversaire cet Annibal que tu me montres; mais je l'entraînerai sur mes pas, plutôt que de me laisser enchaîner aux siens. Je le contraindrai de combattre sur sa propre terre, et Carthage sera le prix de la victoire , et non les châteaux à demi-brûlés du Brutium.
» Mais pendant que je passe en Afrique, que j'y jette une armée et que je porte mon camp jusqu'aux pieds de Carthage , que la république ne reçoive point ici de dommage. Et certes, Fabius, si lorsque Annibal volait par toute l'Itahe en vainqueur, tu as pu protéger ta patrie , considère si ce ne serait pas un outrage pour le consul Licinius de nier que la république puisse être protégée , dans un moment où le pouvoir d'Annibal est à demi-brisé , par ce généreux et vaillant citoyen qui ne veut point subir le sort d'une province aussi éloignée que l'Afrique , pour ne pas manquer aux cérémonies de la religion, dont il est le souverain pontife.
> Que si la guerre n'était pas promptement terminée par le moyen que je propose, il appartient néanmoins à la dignité du peuple romain et à la gloire de son nom auprès des nations étrangères, que nous paraissions également intrépides pour porteries
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armes en Afrique cl pour défendre l'Itnlie ; que les peuples ne pensent pas que ce qu'Annibal a ose faire , aucun général romain ne l'oserait à son tour ; enfin , qu'après que nos armées et nos flottes ont si souvent tourmenté l'Africpie dans la première guerre, où il ne s'agissait que de la domination de la Sicile, on ne voie pas l'Afrique jouir d"un calme profond, dans une guerre où il s'agit du salut même de litalie. Que cette Italie si longtemps troublée trouve enfin le repos; qu'à son tour l'Afrique éprouve les ravages et l'incendie ; (pie les camps romains menacent les portes de Cartilage, et que du haut de nos murailles nous ne soyons plus exposés à voir les retranchements de nos ennemis. Que l'Afrique devienne le théâtre des derniers restes de la guerre ; portons dans les provinces la terreur et la fuite, le ravage des terres, la défection des alliés , et toutes les calamités qui nous ont tourmentés pendant quatorze ans.
> J'en ai assez dit pour ce qui touche à la ré|)ublique et à la guerre qui nous occupe , et aux provinces sur lesquelles on délibère. Ce n'est pas devant vous , pères conscrits , qu'il me conviendrait d'étendre mon discours pour cbei-clier à diminuer la gloire de Fabius et d'élever la mienne, comme il s'est i)lu à le faire au sujet de mes exploits en Espagne. Je me tairai , Romains, et si je n'ai point d'autre avantage sur Fabius, jeune homme, j'aurai vaincu un vieillard par la nu)di'ration et la sagesse du langage. Au reste , j'ai vécu et j'ai agi de manière à me contenter aisément de jouir en paix de l'opinion que vous vous formeriez de moi-même, t
On ne peut s'empêcher de s'écrier d'admiration à la lecture de ces belles harangues : Que de dignité dans ce langage ! que de noblesse dans cette opposition Je TIèux guerriers également illustres! que d'élévation dans leurs pensées! que d'enchainement dans leur éloquence ! L'enceinte du sénat dut voir souvent de ces sortes de combats, où la raison luttait contre la raison , et dont l'issue était toujours favorable à la gloire de la patrie.
Tilc-Livc reproduit avec une égale vérité les débats des assemblées du peuple. Il nous fait entendre les harangues fougueuses des tribuns, et il intéresse vivement , par exemple, lorscpt'il fait parler (Cornélius proposant des lois que les patriciens repoussaient de tous leurs eilorts, ou lorsque Manlius Capitolinus, sorti de prison , soulève la multitude contre le sénat , l'exhorte à renverser le gouvernement établi , et lui demande avec tant d'adresse qu'elle lui décerne la royaulc.
* Jusques à quand enfin , dit-il , ignorerez-vous vos propres forces, lorsque la nature n'a pas même permis aux bêles féroces d'ignorer les leurs? Comptez au moins combien vous êtes, combien vous avez d'ennemis. Quand le nombre serait égal de part et d'autre , je croirais encore que vous combattriez avec plus de courage pour votre liberté, qu'eux pour la domination ; mais autant vous êtes de clients autour d'un seul patron , autant vous êtes d'ennemis contre un seul tyran. Montrez donc la guerre, et vous aurez la paix; qu'ils vous voient disposés à la vengeance, et ils renonceront à leurs prétentions. Vous devez tous ensemble' vous montrer pleins d'audace , si chacun de vous ne veut souffrir tous les maux. Jusques à quand vos regards se fixeront-ils sur moi? Je ne manquerai à aucun de vous; faites en sorte que la fortune ne me manque pas à moimême. Moi , votre vengeur, je suis tout à coup tombé dès qu'il a plu à mes ennemis , et vous avez vu traîner en prison celui qui avait délivré vos têtes de l'esclavage. Qu'ai-je à espérer, si mes ennemis s'acharnent encore contre moi? Attendrai-je le sort de Cassius et de Mélius? Cette pensée vous fait frémir, et les dieux sans doute ne descendront pas du ciel pour moi. C'est donc à vous à l'empêcher, et il faut qu'ils vous en inspirent la résolution, comme ils m'ont toujours inspiré celle de vous défendre contre des ennemis barbares , contre des citoyens orgueilleux. Mais quoi ! un si grand peuple peut-il être en même temps si faible ! Il a tout ce qu'il faut pour résister à ses ennemis, et il ne livre point de combats aux patriciens qu'il n'en soit toujours vaincu! Non, la nature ne vous a pas condamnés à tant d'ignominie , c'est l'habitude qui vous enchaîne. Pourquoi , en effet , êtes-vous si pleins de valeur contre les ennemis du dehors , et prétendez-vous au droit de leur commander? Parce que vous êtes accoutumés à combattre contre eux pour l'empire , et que vous essayez votre liberté bien plus que vous ne la défendez contre vos autres ennemis. Cependant quels qu'aient été vos chefs , quels que vous ayez été vous-mêmes , quelques droits que vous ayez réclamés , vous avez tout obtenu , soit par la force , soit par votre bonheur. Il est temps de faire de plus grands efforts, éprouvez enfin votre fortune, éprouvez ma fidélité, que vous connaissez déjà ; comme je l'espère, vous imposerez bien plus facilement un maître aux patriciens que vous n'avez pu jusqu'ici trouver des hommes pour leur résister. Il faut détruire les dictatures et les consulats , pour que le peuple romain puisse lever la tête. Ainsi donc , empêchez qu'on ne porte ■ des lois sur les débiteurs. Je me déclare ici le patron du peuple : mon attachement et ma fidélité m'ont acquis ce titre. Quant à
VOUS , si vous croyez devoir donner à votre chef un nom plus imposant et qui soit en même temps plus redoutable et plus glorieux, servez-vous du nom qui vous paraîtra le plus propre à vous faire obtenir ce que vous désirez. »
A côte des discours incendiaires des tribuns , on admire le langage énergique et grave des dictateurs, des consuls, des magistrats de la république , qui réussissent quelquefois à calmer les passions du peuple, à l'indigner contre ses flatteurs, et à remporter un triomphe d'autant plus honorable qu'il est dû tout entier au respect qu'imprime leur caractère et à la solidité de leur élo(iuence. Tel est le discoure de Quintius Capilolinus , consul.
La division s'était mise entre les deux ordres de l'Etat. < Cliacun prétendant maintenir l'égalité, dit Tite-Live, cherchait au contraire à s'élever aux dépens de son ennemi ; tous les jours quelques sénateurs comparaissaient devant les tribuns en présence d'un peuple excité par eux. » Au bruit de ces désordres , les Jùjucs et les Volsques se réveillent et s'arment ; leurs chefs, avides de proie, leur pei-suadcnt qu'une levée ordonnée contre eux depuis deux ans n'a pu être faite , parce que le peuple résiste aux ordres du sénat, que les Romains n'ont plus une commune patrie, et que l'occasion est proj)icc de surprendre et de massacrer chez eux ces loups aveuglés par une rage intestine. Les ennemis se répandent sur le pays latin , et ne trouvant pas de résistance , ils portent partout le ravage et s'avancent , la flamme à la main , jusqu'au pied des murs de Rome , fiers de leurs triomphes et menaçant déjà le Capilole. Ccpenchuit les dissensions troublaient encore le Forum , et les tribuns continuaient leurs fureurs. Alors le consul Quinlius convoque le peuple, et, cnllannné par l'amour de la patrie, par la honte d'une servitude prochaine, par la coupable résistance des tribuns et par la lâche insouciance de ses concitoyens, il fait entendre ce discours , chef-d'œuvre d'éloquence.
« Quoique je ne me sente coupable d'aucune faute, Romains, je suis pénétré de honte en paraissant devint vous. Quoi ! vous savez, et la postérité l'apprendra, que les Eques et les Volsques, qui tout à l'heure pouvaient à peine résister aux Hcrniqucs, sont venus en armes jusqu'aux portes de Rome, sous le quatrième consulat de Quinlius, et y sont venus impunément! Quoicpie dès longtemps les choses en soient au point de ne prc- SJiger rien (pie de triste, cependant, si j'avais cru que cette année dût être l'époque d'une semblable ignominie , je m'y serais dé-
robé par l'exil , ou par la mort même , si c'eût été le moyen de sauver mon honneur. Donc, si vos ennemis avaient été vraiment des hommes, si des guerriers dignes de ce nom avaient eu entre les mains ces armes, qui ont menacé nos remparts, Rome pouvait être prise lorsque Quintius était consul! Ah! j'avais assez d'ans et d'honneurs : je devais mourir dans mon dernier consulat. Qui donc ces lâches ennemis ont-ils méprisé? est-ce nous, consuls? est-ce vous, Romains? Si la faute est à nous, ôtez-nous une dignité que nous ne méritons pas; et, si ce n'est pas assez, ajoutez-y des punitions ; si la faute est à vous seuls , que les dieux et les hommes ne vous en punissent jamais : il suffit de vous en repentir. Non, vos ennemis n'ont pas compté sur leur courage, encore moins sur votre timidité. Tant de fois vaincus et mis en fuite, forcés dans leur camp, dépouillés de leurs biens, passés sous le joug , ils vous connaissent assez , ils se connaissent eux-mêmes. La division des deux ordres , les querelles du sénat et du peuple , voilà la maladie de l'État , voilà le poison qui nous dévore et nous consume. Tandis que nous ne pouvons nous accorder ensemble, ni sur les bornes de l'autorité, ni sur celles de la liberté ; que vous ne pouvez souffrir la magistrature patricienne , ni le sénat , ni les magistrats du peuple , le courage est revenu à nos ennemis. Mais, par les dieux immortels! que vous faut-il encore ? Vous avez voulu des tribuns , pour avoir la paix , nous y avons consenti; vous avez désiré qu'on élût des décemvirs, ils ont été créés; les décemvirs vous ont déplu, nous les avons forcés d'abdiquer. Devenus particuliers , votre ressentiment les a poursuivis : nous avons laissé condamner à la mort les plus nobles et les plus distingués des citoyens. Vous avez redemandé vos tribuns, ils vous ont été rendus; vous avez prétendu au consulat , et , quoique cette prétention nous parût contraire à nos droits, nous avons laissé passer au peuple les distinctions patriciennes. Le droit de protection accordé à vos tribuns , l'appel au peuple, la loi qui soumet le sénat aux plébiscites, tous nos privilèges détruits sous le prétexte de rétablir l'égalité ; nous avons supporté , nous supportons tout : quel sera le terme de ces longs débats? quand pourrons-nous avoir une commune patrie et ne faire qu'un seul et même peuple? Vaincus, nous sommes plus patients et plus paisibles que vous, qui êtes les vainqueurs. N'est-ce pas assez pour vous de nous voir réduits à vous craindre? C'est contre nous qu'on s'empare du mont Aventin; contre nous que l'on se saisit du mont sacré! Mais quand le Volsque était prêt à forcer la porte Esquiline, prêt à monter sur nos remparts,
pcisonnc ne la repousse : vous n'avez des armes , vous n'avez des forces que contre nous. Eh bien donc ! quand vous aurez assiégé le sénat , quand vous aurez rempli la place publique de vos fureurs séditieuses, rempli les prisons de sénateurs, allez donc, avec ce même emportement et cette même fierté , allez jusqu'à la porte Esquiline, sortez de vos murs; ou, si vous ne l'osez pas, regardez du haut des remparts , regardez vos campagnes ravagées par le fer et par le feu , vos dépouilles enlevées par l'ennemi ; voyez fumer vos toits embrasés; et, dans ce désordre commun, quand Rome est menacée , quand l'ennemi triomphe , en quel état croyez-vous que soient vos fortunes particulières ? Encore un umment, et chacun de vous apprendra les pertes qu'il a faites. l'A qu"avez-vous ici qui vous en dédommage? Vos tribuns peutêtre vous rendront ce que vous aurez perdu. Oui, sans doute, en déclamations, en invectives, en accumulant lois sur lois, harangues sur harangues. En ce genre, vous pouvez tout attendre d'eux; mais quelqu'un de vous en est-il devenu plus riche chez lui? en a-t-il rapporté à sa femme et à ses enfants autre chose que des haines , des animosités , des querelles publiques et particulières, dont les suites vous auraient déjà été funestes si la sagesse d'autrui ne vous défendait pas de vos propres fautes? Ah! quand vous serviez sous vos consuls et non pas sous vos tribuns, dans les camps et non pas dans le Forum, quand vos cris faisaient frémir l'ennemi dans les batailles, et non pas le sénat romain dans vos assemblées, alors, charges de butin, possesseurs des terres de l'ennemi , riches de ses dépouilles , couverts de la gloire de l'Etat et de la vôtre, vous retourniez triom[)hanLs dans vos foyers; mais aujourd'hui c'est vous, vous, Romains, qui laissez l'ennemi emporter vos dépouilles. Demeurez donc, puiscjuc vous le voulez, restez ici jjour écouter vos harangueurs; passez votre vie dans la j)lace publique. Vous croyez vous dérober à la nécessité des combats ; elle vous poursuit. Vous n'avez pas voulu vous mettre en campagne contre les Eques et les Volsques; ils sont aux pieds des murs. Si vous ne les en chassez pas , tout à l'heure ils seront dans celle enceinte, ils montei-ont au Capitule, ils vous suivront jusque dans vos maisons. Deux ans se sont écoulés depuis que le sénat a ordonné de lever des troupes cl de conduire une armée au mont Algide , et cependant nous restons oisifs, occupés à nous quereller connue des femmes, et jouissant de noire loisir sans songer que ce loisir d'un moment va multiplier les guerres cl les dangers. Je sais qu'on peut vous tenir des discours plus agrcnbles; mais quand mon raractère ne me porterait pas
à VOUS dire des choses utiles et vraies, plutôt que des choses flatteuses, la nécessité m'en ferait une loi. Je voudrais vous plaire, Romains , mais j'aime encore mieux vous sauver , et à ce prix je n'examine pas même si vous m'en saurez gré. Il est dans la nature que celui qui ne songe qu'à son propre intérêt , en parlant à la multitude , trouve le moyen de paraître plus populaire que celui qui ne voit rien que l'intérêt de l'Etat. Vous vous imaginez peut-être que tous ces flatteurs du peuple , ces harangueurs éternels qui ne vous permettent ni de combattre au dehors ni d'être tranquilles au dedans , sont fort occupés de vos intérêts : quelle erreur! Leur élévation et leur profit, voilà ce qu'ils cherchent en vous soulevant contre nous. Nuls , quand nous sommes tous d'accord, ils ne sont puissants que dans le trouble et le désordre, et ils aiment encore mieux faire le mal que de ne pouvoir rien. Mais si vous pouvez enfin vous lasser de tant de discordes , vous dégoûter de ces mœurs nouvelles, et redevenir semblables à vos ancêtres et à vous-mêmes, je m'engage (et si je manque à cet engagement, je dévoue ma tête à tous les supplices), je m'engage à vous venger dans peu de jours de ces déprédateurs de vos campagnes , à les mettre en fuite , à m'emparer de leur camp , et à reporter jusque dans leurs villes cette terreur de la guerre qui est venue jusqu'à nos portes, et ce bruit des armes qui retentit autour de nous. >
Il semble que la variété ne pouvait pas être portée à ce même degré dans les harangues militaires , où il ne s'agit en général que d'encourager les soldats contre les dangers des bataifles. Mais Tite-Live profite avec tant d'habileté des situations différentes où se trouvent les généraux et les armées, que chacune de ses harangues a un mérite qui lui est propre ; tantôt le mérite de la simplicité, tantôt celui de la jactance, tantôt le ton du reproche, tantôt celui de la fierté ; mais toujours c'est la patrie , dont l'image est présentée aux regards des Romains, et qui double l'effet de r éloquence. Les plus belles sont celles d'Annibal et de Scipion, avant le signal de quelques-uns de leurs combats ; le discours du dictateur Valérius Corvus à ses soldats révoltés; celui de P. Scipion à son armée également rebelle.
Tous ces discours, que Tite-Live a répandus dans ses histoires, en sont un des plus beaux ornements. Ils sont tellement liés aux récits, qu'il parait presque impossible de les en détacher; ils sont préparés et amenés par les circonstances , et , si l'on en excepte un petit nombre, ils ne paraissent ni trop fréquents, ni trop
étendus. Us ont d'ailleurs l'avantage de renfermer toute la science politique de riiisloricn , les leçons de sa morale et sa philosophie. Cette philosophie n'a pas le défaut de troubler la narration par des sentences détachées; mais elle se trouve, au contraire, jetée naturellement dans l'histoire , où elle est comme rendue vivante par l'action des personnages mis en scène.