‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 78 sur 89 · STYLE DE TITE-LIVE · texte numérisé non relu

STYLE DE TITE-LIVE

Le style de Tite-Live en général est pur, simple et élégant. Sa qualité propre semhîe être pourlànT rabondancîTj'lnâîslirnnihondancc sans profusion; tout, dans ses histoires, est sacrifié à la clarté et à l'ordre. Les événements, lies entre eux par un art admirable , sont racontés avec des détails dont le choix excite toujours un vif intérêt , et cet intérêt s'accroît sans cesse par la vivacité de l'expression , par la variété des pensées et des tours, et par l'harmonie soutenue de la phrase. Nous lisons dans Quintilien un mot d'Asinius Pollion, qui reprochait àTite-Livc, malgré son admirable éloquence, d'avoir conservé dans son style je ne sais quoi qui sentait le terroir de Padoue. Nous ne pouvons nous rendre compte de cette patavini té. Ce défaut, insensible pour nos oreilles, n'a pas empêché les anciens d'admirer le style de Tite-Live, son abondance, sa richesse, son éclat et l'on peut dire sa magnificence ; et Quintilien crée une expression impossible à transporter dans notre langue, pour peindre la fécondité de Tite-Live, qu'il aj)pcllc lactea ubertas. Cet écrivain veut être lu de suite pour que ses qualités soient justement appréciées. Il ne recherche point l'effet des petites phrases , des pensées détachées , des réllexions philosophiques. Il n'a point de tournures particulières, qui reviennent coiinne dans certains écrivains, pour frapper l'attention du lecteur, point (rex|>rcssions ambitieuses, point d'ornements alfectés. C'est enfin un de ces génies féconds qui s'épanchent d'eux-mêmes et sans efforts, comme une source pure qui coule toujours avec la même facilité. C'est un caractère qui lui est commun avec Cicéron : conune lui plein et abondant, il est toujours sini[)l<^ et naturel, et ne laisse jamais entrevoir, au milieu de ses beautés, la diOlculté et la fatigue de la composition. Toutefois cette abondance soutenue et facil»?, qui fait son mérite, pourrait bien |i:iniître à la fin monotone, sans la variété (pi'il a soin de mi'llii- dans le choix des événements. Son style, sans jamais perdre la (pialilé qui lui est propre, se diversifie alors suivant la eoideur des objet;» qu'il veut peindre; ses récits s'aniiucnt ou se ralentissent aTon gre; souvent

542 ÉLOQUENCE ROMAhVE.

ils deviennent poétigues, et son style est d'un entraînement rapide et présente les plus sirperbes iiBâges : telle est la descriptîôri~3'u fameux combat des Horaces, analysé parfaitement parRollin; telle est encore la peinture des sentiments qui troublent Annibal, lorsque les ordres du sénat carthaginois viennent l'arracher à l'Italie. On voit Tite-Live peindre , en d'autres endroits , tantôt les débauches affreuses et les crimes impies de quelques dames romaines initiées dans le culte de Bacchus ; tantôt le caractère inflexible de Caton l'Ancien , portant la parole au milieu du sénat contre le luxe des femmes , comme il l'aurait portée dans la république de Platon. Ici les détails de la prise de Rome par les Gaulois , ou bien les violences du décemvir Appius , qui forcent un malheureux père à égorger sa fille , pour la ravir à sa lubricité. Qu'on lise l'admirable description du passage des Alpes , le récit des premiers combats d'Annibal , la peinture des alarmes de Rome , de la fermeté du sénat après le désastre de Cannes, des voluptés de Capoue, la mort d'Annibal ; partout on trouvera cette couleur animée , ces scènes dramatiques, ce style toujours conforme à la variété des sujets, qui font de la lecture de Tite-Live un véritable charnie auquel on ne peut s'arràchér.

Combien donc nous devons déplorer le malheur ou la barbarie des temps, qui a privé la postérité d'une grande partie de cette magnifique histoire, qui embrassait tant de hauts faits , tant de révolutions, tant de guerres civiles ou étrangères , et qui s'arrête précisément à l'époque la plus féconde et la plus turbulente de la répubhque ! Il eût été d'un haut intérêt de voir raconter par le plus brillant et le plus pur des historiens , les derniers exploits par lesquels le peuple romain parvint à la domination de l'univers. Quels superbes récits il a dû composer sur la ruine de l'orgueilleuse Carthage, sur celle de Numance, et de cette Thèbës aux cent portes, jadis si fameuse, et de la riche COrinthc, et (îelà puissante Chalcide ! Il avait de même composé l'histoire si tragique du terrible et barbare Jugurtha ; celle du grand Mithridale, qui pendant quarante ans repoussa l'esclavage; celle des factions meurtrières qui dévorèrent Ta république dans les derniers temps et vengèrent le monde des chaînes qui lui avaient été imposées. Avec quelle admiration nous lirions le récit des guerres sanglantes qui Jroublèrcnt l'Italie au temps de Cinna, de Marins et îc~SyÏÏa; celui des audacieuses entreprises de Serlorius dans les Espagncs , des batailles et des victoires de Marins sur les Cimbrcs et les Teutons , des vastes conquêtes de Pompée dans l'Asie , des savantes expéditions de César dans les Gaules et dans le nord de l'Europe ! Avec

quelle douleur nous verrions l'empire déchiré une seconde fois par d'aifreuses rivalités, l'Italie en désordre, le monde troublé, les mœurs dégradées, et ce colosse immense de la puissance romaine tomber enfin aux mains d'un enfant, pour se perdre ensuite dans celles d'une foule d'usurpateurs et de soldats ! Ces grands tableaux histori(|ues avaient été recueillis dans le vaste ouvrage de Titc-Live , et le temps les a dévorés, comme tant d'autres chefs-d'œuvre qui sont restés perdus dans la nuit des siècles barbares. Nous pouvons juger de la perte (juc nous avons faite par ce qui nous reste de cet historien. C'était ici précisément la partie de l'histoire où son génie se serait développé avec ce qu'il a de plus imposant et de plus majestueux.

Toutefois rouyragc de Tite-Livc, tel qu'il nous est parvenu, est encore celui qui mérite d'être cité comme le plus beau modèle de composition hislori(juc. Il y reste assez d^exemplcs gour^clairer la politique des hommes attentifs, et le vif intérêt qui animFTçs spectacles dramatiqtics de ses histoires sera toujours le premier charme de ce>ix (pii aiment à porter leurs regards vers les temps éloignés, cl à opposer, à l'aspect dangereux des tumultes dont ils sont témoins, l'image éloignée et pleine de sécurité des agitations passées.

MaUuMte 85—58 avant i.-C. \

Après les belles narrations de Titc-Live, se présente naturellement à notre admir.tlioii l'histoire de Salhiste, qui avait couiplélé le récit des guerres du peuple romain, et (jui a raconté deux des grands événements qui marquèrent la fin de ses destinées. On sait que Salluste est celui de tous les écrivains latins qui mérite le plus d'être étudié pour la vigueur de ses pensées, pour la rapidité de" ses récits et pour l'éiiergitpic concision de son langage.

11 naquit à Amitcrue, dans le pays des Sabins («5 avant J.-C). Sa famille était illustre par ses anciennes dignités, et lui-même reçut des honneurs cjuil géra sans gloire. Sa jeunesse fut dépravée, et, ayant été surpris en adultère avec la fille de S\lla, par Milon, ami de C.icéron, il fut battu de verges et condamné à une auu'nde; de là sa haine violente pour Cicéron et son ami. La dissolution de ses mœurs le fit chasser du sénat parles censeurs Appius Claudius Pulcher et Calpurtiius Pison.

Néanmoins il obtint plus tard de nouveaux honneurs, et sous la domination de (A-sar on le vil reprendre la dignité patrie icône cl

gouverner la Numidie, dont il retira d'immenses trésors, qu'il épuisa dans les plaisirs et dans la construction des magnifiques jardins fameux depuis sous le nom de jardins de Salluste. Toute sa gloire est donc dans ses écrits. Ils ont été jugés diversement chez les anciens ; Asinius PoUion les trouvait obscurs et pleins d'affectation , et VcUéius le citait comme le rival de Thucydide. Lenseus ne lui reconnaît d'autre mérite que celui d'avoir compilé des sentences extraites des Origines de Caton, et Martial l'appelle le premier des historiens. Nous ne suivrons le jugement ni des uns ni des autres. S'il y a de l'exagération dans les critiques , peut-être en trouverait-on aussi dans les éloges; mais quelle que soit l'idée que nous nous formions du mérite de cet écrivain, ce sera toujours pour nous une perte bien vivement sentie que celle de ce grand ouvrage où Salluste avait présenté le tableau de l'histoire romaine , des livres surtout où il s'était appliqué avec un soin particulier à recueillir les récits des guerres carthaginoises , et dont le temps ne nous a rien conservé.

Les deux écrits restés intactsjie cet historien sont la Conjuration de CàiiUna et la Guerre de Jugurtha; ils suffisent pour placer Salluste au rang des beaux génies de l'antiquité. La première histoire est un modèle de narration abrégée. L'auteur y a répandu une foule de réflexions politiques , pour marquer par quels degrés les peuples arrivent à leur décadence, et comment les esprits, fatigués d'une longue prospérité et perdus dans la mollesse, finissent par se lasser des choses présentes, saisissent avidement l'incertain pour le certain , se précipitent au milieu des révolutions et courent avec une sorte de volupté après leur propre ruine. A ne considérer Salluste que sous un point de vue politique, on est frappé des vérités^ que sa plume a exprimées avec une effrayante concision. Mais on se demande comment cet écrivain , qui se déchaîne avec tant d'éloquence contre la dépravation et le luxe , peut donner dans toute la suite de sa vie des exemples si contraires à la rigidité de ses écrits? On serait tenté de révoquer en doute cette sentence des anciens, qui répètent dans toutes leurs leçons de philosophie que l'écrivain dépravé ne saurait parler convenablement de la vertu. Toutefois ne cherchons pas de contradictions dans la morale. Non, sans doute , les cœurs corrompus ne feront jamais entendre un langage véritablement honnête; ils parleront de la vertu , mais ce ne sera pas avec cette onction , avec cette vérité qui pénètre les âmes et qui les émeut. D'ailleurs, si Salluste se prononce avec la sévérité d'un philosophe, c'est moins parce qu'il veut toucher les cœurs par des leçons utiles , que parce qu'il n'a pu s'empèeher de voir

SALLl'STE. 54S

les horribles suites de la corruption. II y a même dans son lançaj^e quelque chose d'amer et de triste qui flétrit riiunianité plutôt qu'il ne la console et ne l'instruit, et à considérer de près sa philosophie, on le croit plutôt un homme dégoûté de la dépravation, que touché de l'influence de la vertu. C'est la remarque qu'on peut faire , en général , au sujet de tous les écrivains qui s'attachent à faire l'histoire. des mœurs de leur siècle. Il faut avoir été, pour ainsi dire, initié dans les secrets delà débauche pour en tracer toute riiorreur ; et de même que l'Ame pure de Fénclon ne lui eût jamais inspiré des couleurs assez énergiques pour peindre le hideux tableau des vices, Sallustc n'eût point trouve dans la sienne des images assez douces pour exprimer le charme des bonnes mœurs et les délices de l'innocence.

Quoi qu'il en soit, c'est toujours un morceau bien digne d'être offert à la méditation , que celui où cet écrivain, après avoir tracé en deux pages l'histoire de la puissance romaine , présente , avec la même concision , l'histoire de sa décadence.

« Lorsque la république, dit Salluste, fut parvenue à ce comble par sa justice et à force de travaux; lorsqu'elle eût dompté par la guerre des rois redoutables et soumis par la force des nations féroces et des peuples immenses; lorsque Carthage , celte rivale de l'empire, fut abattue, que toutes les mers, que toute la terre s'ouvraient à la domination de Rome, la fortune alors commença h tout bouleverser parmi nous par ses caprices. Des hommes qui avaient supporté facilement les travaux, les dangers, les traverses et les malheurs , devaient supporter comme un fardeau le repos et les richesses, ces biens l'objet des vœux ordinaires des mortels. Mais bientôt l'amour de l'argent et ensuite celui de la puissance dévora les cœurs : ce fut la source des malheurs publics. L'avarice détruisit la bonne foi, la probité et les autres vertus; à leur place on vit apparaître l'orgueil , la cruauté, le nu'pris dos dieux. Tout devint vénal : l'ambition fit naître la perfidie, la dissimulation pénétra au fond des âmes et mit le mensonge dans toutes les bouches; on se livrait aux inimitiés ou aux haines \y.\v intérêt, non par sentiment; on estimait les apparences plutôt <pie le caractère, et les vices, croissant d'abord peu à peu, étaient néanmoins quelquefois flétris. Mais bientôt ils se répandirent comme une contagion; alors l'état de Rome fut changé, et le commandement, do juste et de bon qu'il était, (ie\int cruel et intolérable. D'abord c'était l'andiition plutôt qui; l'aviu-ice qui tounnentait les cœurs : il y avait dans ce vice quelque chose de plus approchant de la vertu. En effet,

recherclier la gloire , les honneurs , la domination , semble être à la fois le propre de l'homme généreux et de l'homme sans génie : mais le premier veut y parvenir par la vraie route ; le second , incapable de nobles efforts , y tend par des ruses et par des détours. Au contraire, l'avarice s'attache à l'argent, et l'argent ne fut jamais l'objet d'un homme sage. Cette passion, par je ne sais quels charmes corrupteurs, affaiblit l'âme et le corps; immense, insatiable, ni l'extrême jouissance ne l'apaise, ni l'extrême disette ne l'affaibht. Après donc que Sylla , devenu maître de la république par l'usurpation, eut vu à d'heureux commencements succéder des suites funestes , chacun devint cupide et ravisseur. L'un ambitionnait une maison , l'autre des champs ; point de terme dans les désirs, point de modération dans la vicloire. On vit des citoyens se déshonorer par des crimes honteux et atroces envers des citoyens. On était venu à cet excès , parce que Sylla , pour s'attacher l'armée qu'il avait commandée en Asie, l'avait, par ses excessives largesses , accoutumée à tous les genres de débauches , contre les usages rigoureux de nos ancêtres. Des lieux enchanteurs , voluptueux avaient aisément amolli, pendant la paix, les coeurs farouches des soldats. Là , pour la première fois , on vit les armées du peuple romain se livrer à l'amour, aux festins, rechercher des statues, des tableaux, des vases ciselés, faire de ces objets une proie pubhque ou particulière, dépouiller les temples, profaner les choses saintes et souiller les choses profanes. Aussi ces soldats , lorsqu'ils furent vainqueurs , ne laissèrent rien aux vaincus ; car si la prospérité corrompt même des hommes sages , comment des hommes corrompus auraient-ils pu se modérer dans la victoire ? Lorsque les richesses tinrent lieu d'honneur, et qu'à leur suite marchèrent la gloire, la domination et la puissance , la vertu s'affaiblit , la pauvreté devint un opprobre , la simplicité passa pour quelque chose d'odieux. Avec les richesses, s'introduisit parmi la jeunesse, l'avarice, l'orgueil. C'était un mélange de cupidité et de profusion ; on estimait peu ses propres biens, on ambitionnait violemment ceux des autres : tout était confondu, tout était foulé aux pieds, la pudeur, la vertu, les choses divines et humaines. Ce serait aujourd'hui un grave sujet de méditation, après avoir considéré les maisons particulières, bâties récemment comme en forme de ville, de visiter les temples des dieux, bâtis autrefois par nos ancêtres, les plus religieux des mortels. Mais ces hommes honoraient les temples des dieux par leur piété, et leurs maisons par les images de leur gloire, et ils n'arrachaient rien aux vaincus, si ce n'est la puissance de nuire. Parmi nous, au contraire, on a vu les plus lâches des hommes

SALLtSTE. 547

enlever par des violences sacriléiçcs , à leurs alliés, ce que les plus vaillants des héros avaient laissé à des ennemis vaincus : comme si opprimer par la violence était marquer sa domination. Et pourquoi lîipporter des faits qui ne sont croyables que pour ceux qui les ont vus? I)irai-je que des parliculiei^s ont aplani des montagnes et comblé des mers? Pour eux les richesses étaient comme un vaio jouet, et lorsqu'ils pouvaient s'en servir honorablement, ils s'empressaient d'en jouir avec turpitude. Mais ce qui n'était pas moins honteux, c'étaient les affreuses débauches et la dégradation des mu'urs «lont Homy alors \ il l'exemple. Les hommes cédaient à la voix de la volupté; les fenunes vendaient publiquement leur pudeur; on courait la terre et les mei*s pour chercher des rairmemenls aux délices des festins; le sommeil était un plaisir jdutot qu'une nécessité. On ne connaissait plus ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni la latigue ; on ne cédait qu'à un seul besoin, la volupté. La jeunesse, après avoir épuisé les biens de ses pères , se livrait au crime , comme à un dernier moyen de satisfaire ses vices; car des cœurs jetés une fois dans des penchants hmesles, renonçaient diflicilement à leurs passions , et la privation rendait même la dépense plus désordonnée et l'amour des plaisirs [)lus furieux. »

Si nous admirons comme un sublime morceau d'éloquence ce tableau des mœurs romaines, il nous faut l'admirer encore pour l'effet moral qu'il produit à l'endroit même où il est placé. En effet, il sert d'introduction à l'histoire de la conjuration de Calilina , et rend |)lus facile ;"i croire ce vaste projet de rcnvci-sement que ce factieux avait formé. Salluste, avant d'entrer dans le récit de cette conjuration , s'applique à en faire connaître le héros.

< Catilina , dit-il , descendait d'une famille illustre ; il était d'une grande force d'âme cl de corps, mais d'un esprit corrouqm et porté au mal. l)è^ son adolescence , les guerres intestines , les meurtres, les rapines, les discordes civiles llattérenl ses goûts. C'est lâ qu'il exerça sa jeunesse. Son corps supportait à un point extrême la faim, le froid et les v^illes. Son esprit audacieux, fourbe, adroit, était capable de feindre et de dissimuler toute chose. Avide des biens des autres, il était |)rodif,'ue des siens; violent dans ses passions, il avait iisscz d'éloquence , peu de sagesse; son Ame ardente n'embrassait que des choses immenses, incroyables, au-dessus de tous les vœux. Depuis la domination de Sylla, il était agité du désir de s'emparer de la république , et peu lui inq»ortail les moyens d'y parvenir, pour\M «pi'il fut maître. 11 était tourmente de plus en plus par le n)au\ais état de ses afTair«6 et

par la conscience de ses crimes... Mais ce qui flattait ses espérances, c'était la corruption des mœurs de Rome, que deux vices funestes et opposés entre eux avaient horriblement dépravée, le luxe et l'avarice. »

Dans ce portrait on remarque , comme dans le premier passage que nous avons cité, une concision de style et une énergie de pensée qu'on ne trouve dans aucun historien latin. Ce caractère parficulier de Salluste a été justement admire par tous les critiques; on sent, en effet, combien il est propre à jeter de la rapidité dans l'histoire. Aussi, une fois que Salluste est entré dans sa matière, il court avec vitesse à l'événement , et entraîne son lecteur au travers de ces récits effrayants qu'il sème quelquefois de traits profonds et de réflexions graves et rapides. Avec quelles couleurs il peint l'horrible mélange des citoyens perdus de crimes qui se réunissent autour de Catilina pour favoriser ses desseins! Jamais on ne vit des expressions plus énergiques et plus variées pour désigner ce qu'il y a de plus impur dans le vice, et de plus honteux dans la dégradation ; et lorsque ce chef de tous les misérables de Rome se voit entouré d'une troupe prête à servir ses projets, par quels discours adroits et factieux il enflamme leurs féroces courages! Salluste a mis dans cette partie de son histoire une couleur sombre et mystérieuse qui jette l'effroi dans l'âme du lecteur. C'est au milieu des ténèbres de la nuit que Catilina convoque les conjurés, il les éloigne de tous les regards, il les appelle dans le lieu le plus secret de sa maison ; là, il leur adresse une harangue perfide : c'est en les flattant par l'espoir d'une liberté sans frein qu'il agite leurs âmes.

Le style particulier de Salluste se fait toujours sentir dans ce discours ; mais il semble que l'historien ait voulu lui conserver le caractère qui devait être propre au fameux conspirateur : un dédain superbe pour ses ennemis, une confiance affectée dans ses propres forces , et quelque chose de cruel et de féroce dans les menaces qu'il fait à ceux qu'il appelle ses oppresseurs. Apres avoir peint vigoureusement leur tyrannie :

« Jusques à quand, s'écrie-t-il , souffrirez-vous ces excès? Ne vaut-il pas mieux mourir avec courage que d'être le jouet de l'orgueil d'autrui , pour terminer honteusement une vie passée dans l'opprobre et dans la misère? 0 dieux! ô hommes! la victoire est en nos mains , notre âge est dans sa vigueur, votre courage est bouillant; nos ennemis sont vieiUis, au contraire, par les ans. et par les voluptés. Il ne faut donc que commencer, la fortune fera

le reste. Bh ! quoi , quel homme , s'il est homme , pourra souffrir que SCS oppresseurs regorgent de riclicsscs pour les engloutir à combler des mers , à aplanir des montagnes , et que nous n'ayons pas même de quoi fournir à nos besoins? Il leur faut une foule de plaisirs, et nous n'avons pas même à loger nos vieux domestiques; ils achètent des tableaux, des statues, des vases ciselés; ils détruisent, ils bâtissent tour à tour, ils tourmentent enfin leur opulence en toute façon , et ne peuvent vaincre leurs richesses par l'excès de leurs débauches. Et nous, qu'avons-nous? la misère au dedans , des dettes au dehors , un état cruel , un avenir plus cruel encore ; rien enfin , si ce n'est une vie déplorable. Réveillez vous donc ! la voilà ; voilà cette liberté que vous avez souvent désirée ; avec elle les richesses , l'honneur , la gloire : tels sont les prix que la fortune propose aux vainqueurs. Votre position, les circonstances présentes , vos dangers , votre indigence , les magnifiques dépouilles de la guerre doivent vous toucher mieux que mes paroles. Chef ou soldat , mon courage est à vous et mon corps ne vous quittera pas. Consul, voilà ce que je ferai ensemble avec vous , à moins que ma confiance ne me trompe , et que vous n'aimiez mieux être esclaves que commander. »

En continuant de parcourir les récits de l'écrivain , nous remarquerons l'énergie avec laquelle il trace les dangers que les conjurés préparaient à la ville de Rome, et l'habileté avec liHjucllc il se sert de ces horribles images pour jeter de rinlérct dans son Iiistoire^ On s^intéresse au sort de cette superbe Rome , (pii peut à chaque instant être livrée à la fureur de quelques scélérats. C'est comme la première partie d'un drame qui se joue et dont on ignore encore le dénouement. Le lecteur est agité , il tremble , il veut voir par quel heureux événement la fortune de la république triomphera de la scélératesse de quelques citoyens.

Ici on gémit que des inimitiés particulières soient venues arrêter la plume de Salluste. Après qu'il a excité l'effroi sur les suites que peut avoir la conspiration qui se trame, on s'attend qu'il doublera l'intérêt de son histoire en faisant connaître par quelle vigilance, par quel patriotisme elle fut déjouée. C'aurait été pour l'historien un beau contraste à présenter, que celui de Catilina méditant la ruine de sa patrie, et de Cicéron se dévouant aux poignards pour la sauver. Au lieu de voir retracer les vertus et les talents de ce bon citoyen , le plus beau caractère qu'on rencontre dans les dernières années de la république , on est surpris de ne trouver épars çà et là que quelques mots faibles , quelques

éloges incertains de la conduite courageuse , active , prudente de Cicéron dans cette mémorable circonstance. C'est ainsi que la haine est une conseillère aveugle. L'ouvrage de Salluste eût acquis un nouveau degré de perfection , s'il avait montré au milieu de tant de citoyens corrompus , cette figure noble et imposante d'un orateur vertueux qui fit trembler le crime par son éloquence, et qui vengea sa patrie par sa fermeté. Salluste , au contraire , .^^^lace son lecteur par son silence , il fait même plus que le glacer, il rmdignë~quelqueifois ; car si on ne peut pas l'accuser d'avoir dénature la vérité , on peut l'accuser de ne l'avoir pas dite. Or, comme l'a remarqué La Harpe , il est une espèce dejjiensongejtrès; famillier à la haine , le mensonge de réticence ; et celui-là , moins choquant que l'imposture formelle, est aussi coupable et plus lâche , parce que la méchanceté se cache pour ne pas rougir.

Une situation intéressante dans le récit de Salluste, c'est le moment où le sénat délibère sur le sort des complices de Calilina, saisis par ordre du consul , qui est parvenu à découvrir la preuve de leur crime.

Il y avait dans le sénat deux hommes dont le suffrage devait principalement fixer l'attention, César et Caton. Le premier, jeune, ambitieux, nourrissait déjà des espérances coupables; il souriait à la pensée que les divisions intestines de sa patrie pourraient seconder ses projets de domination , et même , s'il faut en croire les bruits populaires de ce temps-là et les écrits de quelques historiens, il n'était point tout à fait étranger au complot des conspirateurs. Le second , dernier espoir de la république , était digne , par ses vertus, de perpétuer un nom illustré par ses ancêtres, et de renouveler les anciens exemples delà rigidité des premiers Romains. Salluste a pris soin de faire parler ces deux sénateurs : leurs discours sont deux chefs-d'œuvre. L'un parle avec l'adresse d'un jeune impie , qui veut persuader que la mort est le terme de tous les maux pour des criminels, et que c'est les punir que de les condamner à vivre; l'autre, avec la rigueur d'un patricien fidèle à ses dieux, qui gémit qu'on ose attribuer une même destinée au crime et à la vertu après la mort, et qui demande vengeance au nom de la république et de la religion, outragées par les conspirateurs et par leur apologiste ; tous les deux enfin avec ce ton convenable à leurs divers caractères , et qui donne à leurs discours un air si frappant de vérité qu'on peut douter si ce ne furent pas en effet leurs propres paroles.

t Tous ceux, sénateurs, qui ont à délibérer sur des affaires épi-

SALLUSTB. 351

neuscs doivent être absolument étrangers à la haine , à l'amitié , au ressentiment, à la compassion. Comment, en effet, distinguer la vérité à travers tant de nuages? comment concilier l'intérêt général et la passion particulière? Laissez à l'esprit toute sa liberté, il aura toute son énergie : dominé par la passion , il n'est plus qu'un esclave sans force et sans moyens. Il me serait facile de citer une foule de rois et de peuples que le ressentiment ou une pitié mal entendue ont entraînes dans de fausses démarches; mais je choisis de préférence les exemples où nos ancêtres ont su triompher de leurs propres penchants, pour n'écouter et ne suivre que la voix de la raison.

» Dans le cours de la guerre que nous finies à Persée, roi de Macédoine, Rhodes, qui devait son éclat et sa richesse à la faveur signalée des Romains , ne rougit point de se déclarer contre nous. Quand la guerre fut terminée , et que l'on mit en discussion la conduite des infidèles Rhodiens, nos ancêtres ne balancèrent point à laisser leur trahison impunie , pour qu'on ne dit pas que l'avarice avait armé leurs mains, plutôt que le ressentiment d'un outrage. Dans les guerres puniques , Carthage viola souvent la paix et les trêves : jamais cependant on n'usa de représailles à son égard , parce que nos aïeux considéraient plutôt ce qui était digne d'eux que ce que le droit de la guerre pouvait leur permellro contre leurs ennemis.

» Imitez leur exemple , sénateurs, et prenez gî\rde que le crime de Lcntulus et de ses complices ne l'emporte sur ce que vous vous devez à vous-mêmes, et que votre ressentiment ne vous ftisse oublier votre gloire. S'il est un supplice proportionné à l'énormité du crime, j'approuve l'innovation que l'on vous propose; si, au contraire, la noirceur de l'attentat surpasse tout ce que l'esprit humain pourrait inventer pour le punir, je suis d'avis qu'il faut s'en tenir aux lois existantes.

» La plupart de ceux qui ont parlé avant moi ont fait de la situation actuelle de la république des descriptions aussi touchantes que magnifiques. Ils ont fait une longue énumération de tout ce que la guerre entraine de calamités. Ils nous ont peint les jeunes lilles, les jeunes garçons indignement enlevés; les enftnts arrachés des bras de leurs pères ; les mères de (innille en proie à la brutalité d'un vainqueur forcené ; les temples des dieux , les maisons des particuliers abandonnés au pillage et aux flammes : partout enfin le carnage, la mort et le désespoir. Mais quel était, je vous prie, le but et le motif de ces discours? d'exciter votre indignation contre les conjurés? comme si ceux que tant d'atrocités laissent insensibles

pouvaient s'enflammer à la voix d'un orateur? Non, non , personne ne regarde comme légères ses injures personnelles , beaucoup en ont même poussé le ressentiment trop loin ; mais on accorde aux uns ce qu'on interdit aux autres. Si l'obscurité fait commettre quelque faute à ceux que leur sort condamne à l'obscurité , ces fautes sont presque insensibles, parce que leur renommée et leur fortune sont également bornées ; mais ceux qui, revêtus d'un grand pouvoir, se trouvent élevés au-dessus des autres, ont l'univers entier pour témoin et pour juge. C'est ainsi que , plus ils peuvent, moins ils doivent oser : faveur, haine , ressentiment , toutes les passions leur doivent être étrangères. Ce qui ne serait, dans un simple citoyen, qu'un mouvement de colère , est traité , dans celui qui commande , d'arrogance et de cruauté. Je suis bien intimement convaincu que tous les supplices sont au-dessous de ce qu'ont mérité les conjurés ; mais les dernières impressions sont les plus durables. On oublie le crime du scélérat , et l'on ne s'entretient que du châtiment , pour peu qu'il ait paru trop sévère.

j Je sais que Silanus , citoyen ferme et courageux , a dit ce que lui inspire l'intérêt de la république , et je connais trop ses mœurs et le désintéressement de sa probité pour lui supposer ici le moindre motif de faveur ou d'inimitié particulière. Son avis cependant me semble, je ne dirai pas cruel (on ne saurait l'être à l'égard de tels hommes), mais trop peu conforme à l'esprit qui doit nous animer. Il n'y a que la crainte , en effet, ou l'énormité de l'attentat, qui ait pu vous déterminer, Silanus, vous consul désigné, à décerner un nouveau genre de supplice. On ne peut vous prêter le premier motif, lorsque la sage vigilance du consul a rassemblé des forces plus que suffisantes. Quant à la sévérité du châtiment, je puis le dire ici : la mort est, pour le malheureux qui gémit, le terme seulement de ses douleurs , et non pas un supplice ; elle met fin à tous les maux des humains, qui ne voient au delà ni peines à craindre, ni plaisirs à espérer. Mais, au nom des dieux, pourquoi n'avez-vous pas ajouté qu'ils seraient auparavant battus de verges? Est-ce parce que la loi Portia le défend ? mais d'autres lois portent qu'on ne fera point mourir les citoyens condamnés, et qu'on leur permettra de vivre dans l'exil. Est-ce parce qu'il est plus dur d'être frappé de verges que d'être mis à mort? mais que peut-il y avoir de trop rigoureux contre des hommes convaincus d'un pareil forfait? Ce châtiment est-il plus léger? pourquoi ce respect scrupuleux de la loi pour une bagatelle , quand on la viole évidemment dans un point plus important?

» Mais qui pourra s'élever, me dites-vous, contre un décret

arrnclic au sénat par des citoyens |)anicides?Qui s'élèvrra? Lo tPinpç, les circonslancos. In fortune, dont le caprice règle le sort des nations. Ouclquc chose qu'il arrive aux conjurés, ils l'ont mérite d'avance; mais pesez mùremcnl, sénateurs, les suites de ce que vous allez résoudre à leur égard. Tous les abus ont eu un principe respectahlc; cl loi-sque l'auiorilé passe à des hommes inhiihiles ou mal intentionnés, «M-tte inno\atinn. introduite par des honimes capahles de l'appliquer a propos, dc\icnl bientôt une arme dangereuse entre des mains capables d'en abuser. Après la défaite des Athéniens, Jes Lacédémoniens confièrent à trente citoyens le gouvernement de J'Etat. Ils comnieiicérent parfaire mourir, sans autres formalités, des scélérats chargés de la haine génénilc. Le peuple se réjouit et applaudit à leur sévère équité; mais insensiblement ils abusèrent de celte liberté, cl firent indisiinctenicnl périr les bons et les mauvais citoyens au gré de leur caprice, et frappèrent tout le reste de terreur. Alors Athènes, réduite à rescla>age le plus honteux, expia sa folle joie par des pleurs bien cruels. Faut-il un exemple plus récent? Quand Sylla, vainqueur, livra au glaive des lois I)ama><ippe et quchpies antres qui devaient leur élévation aux désastres publics, cpii n'applaudissait à sa conduite? Il n'y avait (]u'une voix sur la légitimité d'un arrêt qui d('-livrait la républiqnc «le scélérats, de factieux qui avaient passé leur vie à la troubler. Mais ce n'était que le prélude du carnage le plus affreux, liientôl après, une maison, une terre, »m vase précieux, un vêtement enfin, tentèrent la cupidité et dcNinrenldes titres de proscription. Ainsi, ceux qui avaient applaudi à la mort de Damasippe ne tardèrent pas à le siiixre à l'échafand, el le glaive des assassins ne s'arrêta (jue quand les partisans de Sylla furent gorgés des richesses des malheureux proscrits.

» Je suis bien éloigné sans doute de craindre le retour de ces jours affreux sous le consulat de Ciccron, el dans les circonstances nclnclles; mais cpielle variété, quelle mobilité de caractère daat une grande ville! Ne peut-on pas, «lans \\n antre temps, sous un antre consul, qui auniit à sa disposition les mêmes armées , njouler foi trop légèrement à l'imposture? Ht lorsque, fort d'un |Mireil exemple et d'un décret du sénat, le consul aura tiré le glaivf , ipii le feni rentrer dans le fonin au '' ' i un terme i ses

ravages? .N<h ancêtres, s*''nateuiN, ni' i: ,i ni de prudence,

ni décourage, cl une prt'-S4imptiun mal entendue ne les empèchuit pas d'adopter les institutions étrangères , pour peu qu'elles leur ) irusscnt avantageuses. Ils prirent <les S.uunites la maoièrr d'ar» mer leurs troupes; des Toscans, le costume de leurs mafistrats;

en un mot, tout ce qu'ils trouvaient de bon chez leurs alliés, ou même chez leurs ennemis, ils s'empressaient de le transporter chez eux, préférant à la petitesse d'en être jaloux, la gloire d'imiter ce qui leur semblait bien.

î Mais lorsque la république se fut accrue , lorsque les factions se fortifièrent par le nombre des factieux, l'innocence devint l'objet et souvent la victime de la calomnie. Voilà l'origine de la loi Portia et de plusieurs autres qui permettent l'exil aux citoyens condamnés. Cette considération me paraît d'un grand poids pour nous interdire toute espèce d'innovation. On ne peut refuser sans doute une supériorité marquée de sagesse et de lumière à des hommes qui ont fait de si grandes choses avec de si petits moyens, sur ceux qui peuvent à peine conserver leur ouvrage.

Conclura-t-on, de tout ce que je viens de dire , que je veux renvoyer les conjurés grossir l'armée de Calilina? Ce n'est point ma pensée; mais je veux que leurs biens soient confisqués, qu'ils soient détenus prisonniers dans nos villes municipales les plus fortes; qu'il ne soit plus question d'eux ni dans le sénat ni auprès du peuple , sous peine d'être déclaré coupable d'attentat contre la répubhque et le salut commun. »

Ce discours fit une vive impression sur l'assemblée. Un grand nombre de sénateurs, cédant à la peur, et cherchant à paraître modérés comme César, s'apprêtaient à perdre la république. Alors Caton , comprenant le danger, fit entendre un langage digne d'un véritable Romain :

« Sénateurs, l'aspect des dangers qui nous environnent, les discours que je viens d'entendre, m'inspirent des pensées bien différentes. On a beaucoup parlé sur les peines à infliger à des monstres qui ont déclaré la guerre à leur patrie , à leurs parents , à leurs dieux et à leurs propres foyers ; mais il s'agit bien plutôt de se mettre en mesure que de prendre des délibérations contre eux : voilà ce que commandent impérieusement les circonstances. Poursuivez les autres crimes quand ils sont commis , vous le pouvez ; mais prévenez l'exécution de celui-ci, ou il serait trop tard d'implorer l'insuffisance des lois. La ville prise, rien ne reste aux vaincus.

» C'est à vous que je m'adresse ici, vous qui avez toujours moins chéri l'Etat que vos palais,vos maisons de campagne et vos tableaux. Voulez-vous conserver ces objets de votre attachement? voulez-vous ménager la sûreté de vos plaisirs? sortez, il en est temps, sortez de votre apathie , et prenez enfin les intérêts de la république. Il

ne s'agit ici ni d'impôts à établir, ni d'alliés à venger : il s'agit de la liberté, il s'agit de nos jours menacés.

s J'ai souvent fait entendre ma voix au milieu de vous; j'y ai souvent tonné contre le luxe ou l'avarice de nos concitoyens , et je me suis fait par là beaucoup d'ennemis, je le sais; mais sévère et inflexible pour moi, je ne pouvais avoir pour le succès des autres une molle complaisance. Malgré le peu de cas que vous faisiez de mes avis, la république opposait ses propres forces à votre coupable indolence. Mais il n'est plus question de savoir aujourd'hui si nos mœurs sont bonnes ou mauvaises, si la gloire des Romains égale leur puissance : il s'agit de savoir si nos mœurs, si notre république, quelles qu'elles soient, doivent nous rester ou tomber, avec nos personnes , au pouvoir de nos ennemis. Et l'on ose parler de douceur et de commisération! Ah! il n'y a que trop longtemps que les mots ont perdu parmi nous leur véritable acception ! Eh! c'est précisément parce que la prodigalité des biens d'autrui s'est appelée libéralité, et l'audace du crime courage, que nous en sommes réduits à ce point déplorable de calamité! Qu'on soit donc, puisque c'est l'usage, qu'on soit libéral aux dépens des alliés; qu'on voie d'un œil tranquille piller le trésor public; mais que l'on épargne au moins notre propre sang, et qu'on n'aille pas perdre tous les gens de bien pour épargner quelques scélérats.

ï César vient de parler avec autant d'art que d'éloquence sur la vie et sur la mort : il regarde sans doute comme des chimères ce que l'on rapporte des enfers, où les méchants, à jamais séparés des bons, habitent un séjour d'horreur et de désespoir. Voilà pourquoi il a conclu à la confiscation des biens des conjurés et à la détention dans les vifles municipales, de peur que, s'ils restaient à Rome , leurs partisans secrets, ou la multitude soudoyée, ne les arrachassent de force à la rigueur des lois. Comme s'il n'y avait, en effet, des pervers et des scélérats que dans Rome, et non dans l'Italie entière; comme si leur audace n'aura pas plus d'avantage dans les lieux où elle trouvera moins d'obstacles à vaincre? Ainsi de deux choses l'une : ou César craint quelque chose des conjurés, et alors son avis est inconséquent; ou il est seul exempt de la terreur générale, et c'est pour moi et pour vous une raison de plus de craindre davantage.

» Rappelez-vous donc bien que la résolution que vous allez prendre contre Lentulus et ses complices va décider du sort de l'armée de Catilina. Plus vous y mettrez de vigueur, moins vous leur laisserez d'audace : qu'ils vous voient mollir un moment,

356 ÉLOQUENCE UOMAINE.

et VOUS leur rendez toute la férocité de leur extravagance. Ce n'est point à la force des armes seulement que nos ancêtres furent redevables de l'accroissement rapide de la république, puisque nous avons plus d'alliés, de citoyens et de troupes en tout genre qu'ils n'en eurent jamais; mais ils la durent, cette grandeur, à des avantages qui nous manquent totalement. Au dedans, une industrieuse activité; au dehors un gouvernement juste , des délibérations dirigées par un esprit toujours libre, et qui n'écoutait ni la passion ni l'intérêt du crime. Et nous , que pouvons-nous leur opposer à cet égard? Tous les extrêmes : le luxe et l'avarice, la disette d'un Etat épuisé, l'opulence insolente de quelques particuliers; on envie des trésors en s'abandonnant à la mollesse; plus de distinction entre les bons et les méchants ; toutes les récompenses de la vertu sont la proie de l'ambition. Faut-il s'en étonner? chacun de vous isole ses projets intéressés : chez lui, l'esclave de ses plaisirs ; ici , celui de l'or ou de la faveur. Il en résulte nécessairement que la république , sans défense , offre une proie facile à qui veut s'en saisir.

> Mais laissons ces reproches et venons au fait. Des citoyens distingués par leur naissance ont conspiré l'incendie de Rome; ils appellent à leur secours les Gaulois, ennemis déclarés du nom romain; le chef des conjurés s'avance à la tête d'une armée, il est

à nos portes Et vous balancez encore! et vous délibérez sur

ce qu'il faut faire à des ennemis surpris dans vos murs ! Croyezen, je vous le conseille, une pitié généreuse : ce sont de malheureux jeunes gens, égarés un moment par l'ambition ; renvoyezles même tout armés ; mais prenez garde de payer bien cher cette dangereuse clémence s'ils prennent une fois les armes! J'entends, quelque grand que soit le danger, vous êtes tranquilles! Que dis-je? vous tremblez; mais comptant mutuellement les uns sur les autres, vous négligez de prendre un parti , rassurés sans doute par votre confiance dans les dieux immortels , qui ont si souvent retiré la république des plus grands dangers. Ce n'est point par des vœux, par de timides supplications, que l'on se rend les dieux propices; c'est par la vigilance, par l'activité, par la sagesse vigoureuse des mesures , que l'on arrive au succès. En vain réclamerez-vous l'appui des dieux ; si vous vous abandonnez à la mollesse , à la lâcheté , vous les trouverez irrités et inflexibles.

> Reportez-vous au temps de nos ancêtres : un Manlius Torquatus , pendant la guerre des Gaules , fit mettre à mort son propre fils , pour avoir combattu malgré sa défense ; et ce malheureux jeune homme expia de sa mort cet excès de courage. Et Vous ba-

lancez sur le supplice à infliger aux plus cruels des parricides? Peut-être leur conduite passée vous paraît-elle une excuse de ce dernier forfait. Eh bien ! respectez ce qu'on doit à la dignité de Lentulus , s'il a respecté lui-même ce qu'il se doit, ce qu'il doit aux dieux et à ses semblables ; respectez la jeunesse de Céthégus, si ce n'est pas la seconde fois qu'il déclare la guerre à sa patrie. Quant à Gabinius , Statilius et Cépurius , je vous le demande , eussent-ils formé jamais un pareil complot , s'ils avaient conservé le moindre sentiment d'honneur ?

> Enfin , sénateurs , s'il ne s'agissait que d'une erreur sans con-» séquence, peut-être attendrais-je que l'événement vous désabusât, puisque mes discours ne paraissent pas vous émouvoir beaucoup. Mais nous sommes pressés de toutes parts : Catilina et son armée assiègent nos portes ; d'autres ennemis sont dans l'enceinte de nos murs; nos mesures, nos délibérations, tout est divulgué d'avance. Nous n'avons donc pas un moment à perdre et voici mon avis :

> Puisque des citoyens pervers ont mis par leurs complots la république dans le plus grand danger; puisque, sur la déposition de Vulturtius et des Allobrogcs, ils ont avoué qu'ils avaient médité le carnage , l'incendie et les cruautés les plus inouïes contre leurs citoyens et contre leur patrie, il faut , suivant l'usage de nos ancêtres , leur faire subir le dernier supplice comme à des scélérats convaincus de crimes capitaux. »

A ces mots il se fit un mouvement dans l'assemblée. Tous les personnages consulaires et la plus grande partie du sénat approuvaient le sentiment de Caton , portaient aux cieux son courage, blâmaient les conseils timides que d'autres avaient préférés, lui donnaient à lui-raêifle le nom de grand ^ et l'on se hâta de rédiger le sénatus-consulte d'après cette rigoureuse sentence. Noble récompense du courage d'un sénateur, qui voit avant tout la patrie , et qui , doué du beau talent de l'éloquence, ajoute encore à ses entraînements l'influence admirable de la vertu. Car tel est le privilège de l'homme vertueux, qu'il enflamme l'indifférence même, et que, par sa générosité, il peut porter le dévoûment jusque dans les âmes les plus timides.

Au lieu de suivre l'historien jusqu'à la fin de son drame terrible, disons encore quelques mots de son style. Le caractère du héros principal de l'ouvrage a pu favoriser particulièrement le génie de Sallustc. C'était un de ces hommes résolus pour le crime, tels qu'on en rencontre au milieu des sociétés dépravées , qui se précipitent tête baissée au milieu des événements extraordinaires.

358 ÉLOQUENCE nOMAlNE.

qui ne se complaisent que dansjenaeur^^ les violences, et

qui sont capables de se faire un jeu de leur propre mort/Ce caractère a souvent inspiré à Salluste des détails analogues; et l'on voit bien, au style vigoureux et quelquefois âpre de son histoire, qu'il a sans cesse présent à son esprit les traits des redoutables conspirateurs dont il peint l'audace, ainsi que la corruption publique dont il retrace les excès. Il y a dans le style de Salluste une empreinte particulière des mœurs de son siècle, nous pourrions dire des mœurs de Calilina. En effet, ce style a une ressemblance frappante avec le sujet même du livre : on y trouve quelque chose de fier et de terrible. QjLjçfOJt apercevoir partout l'image rude et féroce du conspirateur ; comme dans l'âme de Catilina , on voit dans le langage de Salluste une certaine aversion pour les choses présentes, un mépris profond pour l'humanité, en sorte que, si l'on a dit avec l'à^î?<5'nquè'"le' style est toïïmîomme, on peut dire que le style de Salluste est de plus tout l'homme et tout le siècle qu'il a peint.

L'ouvrage de Salluste se termine par une phrase souvent citée et qui présente un tableau imposant. Catilina n'est plus : On l'a trouvé, dit Salluste, expirant au milieu de ses compagnons et conservant sur ses traits la même férocité de caractère qui y était empreinte durant sa vie. Image frappante de vérité et représentée avec une simplicité énergique. Après donc que la victoire fut décidée, plusieurs d'entre les vainqueurs, continue l'historien, sortirent du camp pour aller visiter le champ de bataille, ou pour dépouiller les morts ; et en roulant les cadavres des vaincus , les uns trouvaient un ami , les autres reconnaissaient un hôte ou un parent, quelques-uns reconnurent leurs er\fiemis particuliers; ainsi dans toute V armée régnaient en divers lieux la joie et la douleur, le deuil et les transports.

On retrouveje^ génie d^ Salluge . dansJHiisiûire dj Ja^

Jugurtha^^

" "Voici quelques-uns des traits les plus frappants :

Jugurtha ayant vainement essayé de corrompre les magistrats du peuple romain , fut obligé de céder aux poursuites de Memmius , et songea à quitter l'Italie pour aller tenter d'autres moyens de secouer le joug de la puissance romaine. Salluste retrace en quelques mots cette situation vraiment dramatique.

« Le sénat , dit-il , fit donner à Jugurtha l'ordre de s'éloigner au plus vite ; mais lorsqu'il sortit de Rome , on le vit s'arrêter en silence, tourner ses regards vers cette ville et laisser enfin échap-

>Al.l.tSTE. 359

per ces paroles : * Ville vénale ! il ue te manque pour périr qu'un ( acheteur. >

Un général mal habile a exposé le camp des Romains à une irruption (les >'umi(lis. « Les soldats, dit Sallustc, frappes d'un luniullc inaccoutuiiir , courent aux armes, d'autres cherchent des retraites , quehpies-uns veulent apaiser le trouble; le tumulte s'accroît , l'ennemi se prrcipilc par tous les lieux , le ciel est obscurci par les ténèbres de la nuit et par les nuages : on ne sait pas au juste l'étendue du danger, on est incertain s'il vaut mieux fuir, s'il vaut mieux rester. »

S'agit-il de peindre une mêlée?

f L'aspect du combat, dit l'historien , était varié, incertain, affreux , déplorable. Les soldats détachés de leurs corps fuient , tandis que d'autres poursuivent ; nul ne suit son étendard, nul ne garde ses rangs , chacun résiste à l'endroit où le danger l'a surpris. Arnus, traits , chevaux, cavaliei-s , ennemis , citoyens, tout est confondu; plus de prudence, plus de commandement, tout est livré à la fortune >

Enfm , après la description d'un combat longtemps douteux :

« Alors, dit Salhist»', parait un spectacle horrible dans toute la plaine. On \oit poursuivre cl fuir, massacrer et faire des prisonniers. Les chevaux et les cavaliers tombent jjèle-mèle, plusieurs couverts de blessures ne peuvent fuir, et ne pouvant non plus rester aux lieux où ils sont tombés , ils font un eiïort et retombent : enfin parloui où peut s'élendre la vue , ce n'est qu'un aspect de traits, d'armes et de cadavres, et au nnlieu de ces objets affreux, la terre au loin couverte de sang. >

Voilà comment Salluste raconte : jamais historien ne présenta les images de la guerre sous une couleur plus vive cl plus animée.

IIAHANGLES DE SALLLSTE.

Sallustc a moins possédé que Tite-Livc l'art de donner de la

vraÎMMrtbTance aux discours par l'imîtallon^^des nni'urs de l'orateur. Ses pci-soiuiagrs |»arlent moins d'après leuis passions que d'aj>rés les sitnnes propres. Ainsi lors(|u'il fait monter à la tribune un orateur factieux, et (pi'il lui prête de \iolrnles inveclivcs contre la noblesse, malgré l'énergique concision, le* rapprochements élo- (pient«, les tours hardis et vigoureux qui sont les caractères de son

Style , il s'éloigne un peu du naturel et nuit à l'effet de son éloquence en voulant l'exagérer. Par exemple , le discours du tribun Mcmmius , qui respire toute l'animosité que l'historien nourrissait lui-même contre les grands, est généralement écrit sur un ton de déclamation qui finit par fatiguer le lecteur. Sallustc est aussi moins habile que Tite-Live à mettre ses pci'sonnages sur la scène, et à lier leurs discours au reste du récit. Ces défauts n'empêchent pas que ses harangues ne soient très-éloquentes. Citons celle de Marins.

Page 1