DISCOURS DE MARIUS AU PEUPLE
Sallusle avait à faire parler un homme qui faisait gloire de n'être que soldat , et de n'avoir aucune teinture des lettres. Il fallait une éloquence inculte, agreste et militaire. Marius , homme sans naissance , élevé par son seul mérite , ennemi des nobles et nommé malgré eux pour commander en Afrique et faire la guerre à Jugurtha , remercie en ces termes le peuple romain :
Je n'ignore pas , Romains , que la plupart de ceux qui briguent les honneurs se montrent, quand ils les ont obtenus , bien différents de ce qu'ils étaient lorsqu'ils les ont demandés ; d'abord actifs, modestes, suppliants, ensuite indolents et orgueilleux. Ce ne sont pas là mes principes ; la république est plus que le consulat , et il convient de mettre plus de soin à servir l'une qu'à obtenir l'autre. Je n'ignore pas non plus que, si j'ai reçu de vous un grand bienfait, vous m'avez chargé d'un grand fardeau. Pourvoir aux dépenses de la guerre en ménageant le trésor public , forcer les citoyens au service sans se faire d'ennemis , veiller à tout au dedans et au dehors, et tout cela au milieu des obstacles, de l'envie et des factions, est plus difficile q\i'on ne se l'imagine. D'autres , s'ils commettent des fautes, ont pour eux leur ancienne noblesse , la gloire de leurs ancêtres, le crédit de leurs parents et de leurs alliés , l'appui de nombreux clients. Je n'ai pour moi que moi seul , toutes mes ressoivrces sont dans moi-môme, dans mon courage , dans ma conduite irréprochable : tout le reste me manquerait. Je vois que tout le monde a les yeux sur moi , que tous les bons citoyens me sont favorables, parce que mes actions sont utiles à la république, mais que les nobles n'attendent que l'occasion de m'altaquer. Je dois donc redoubler d'efforts pour qu'ils ne puissent pas vous en imposer, et pour ne pas donner prise sur moi. Je me suis comporté, depuis mon enfance jusqu'à ce jour, de manière à être accoutumé à tous les travaux , à tous les dangers : si je me suis conduit ainsi de moi-même avant de vous être redevable , je n'ai pas envie de changer ma conduite après que vous m'en avez payé le prix. Que ceux à qui l'ambition apprit à se contrefaire aient de la peine à régler l'usage de leur pouvoir, cela doit être; pour moi, qui ai passé ma vie à remplir mes devoirs, l'habitude de bien faire m'est devenue naturelle. Vous m'avez chargé de faire la guerre à Jugurtha, et la noblesse en murmure. C'est à vous de voir si un autre choix serait préiérable, s'il vaut mieux envoyer à cette expédition quelqu'un choisi dans cette foule de nobles , quelque
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homme de vieille race qui compte beaucoup d'ancêtres et point d'années de service, à qui la tête tourne dans un commandement aussi considérable, et qui soit réduit à chercher dans ce même peuple un subalterne qui lui apprenne son métier; car c"est ce qui arrive le plus souvent, vous le savez, et celui que vous avez choisi pour général s'en choisit un autre pour luimême. J'en connais , Romains , qui , parvenus au consulat, ont commencé à se faire lire les actions de leurs ancêtres et les livres des Grecs sur l'art militaire , fort mal à propos, ce me semble; car si dans Tordre des choses on est élu avant de commander, dans l'ordre de la raison il faut apprendre à commander avant d'être élu. Comparez à ses anciens nobles, si altiers, un homme nouveau lel que moi ; ce qu'ils entendent dire , je l'ai vu , ou je l'ai fait; ce que l'étude leur apprend, je le sais par expérience : le([uel vaut mieux des paroles ou des actions? Je vous en fais juges , Romains. Ils méprisent ma naissance , et moi leur làc'jcté. Ils me reprochent la faute de la fortune , je leur reproche leurs vices , oupUilùtje pense que tous les hommes sont égaux par la nature , mais que celui-là est le plus noble qui est le meilleur et le plus brave. Demandez aux parents d'un Albinus , d'un Bestia , s'ils aiment mieux être les pores de pareils fils que d'un Marius : ifs vous répondront qu'ils voudraient avoir pour Gis celui qui a le plus de mérite. Si les nobles ont raison de me mépriser, qu'ils méprisent donc leurs ancêtres , qui ont commencé comme moi par n'avoir d'autre noblesse que la vertu. Us m'envient mes honneurs , qu'ils m'envient donc aussi mes fatigues, mes périls, ma probité , car c'est l'un qui m'a valu l'autre. Mais ces hommes , corrompus par l'orgueil , vivent comme s'ils méprisaient les honneurs et les demandent comme s'ils les avaient mérités. Certes, ils s'abusent beaucoup de prétendre à la fois à deux choses si opposées, aux plaisirs de l'oisiveté, et aux récompenses du courage. Ces mêmes hommes , quand ils parlent dans le sénat ou devant vous , élèvent jusqu'aux cieux le mériterde leurs ancêtres , et croient par là s'agrandir dans l'opinion : c'est tout le contraire, leur lâcheté parait d'autant plus coupable que les actions de leurs aïeux ont été plus éclatantes. La gloire des pères éclaire la honte des enfants. Je ne veux pas , comme eux , citer ce qu'ont fait les autres ; mais, ce qui vaut beaucoup mieux , je puis dire ce que j'ai fait, et cependant, voyez comme ils sont injustes! ils ne me permettent pas de m'applaudir de ce qui m'appartient, tandis qu'ils se vantent de ce qui ne leur appartient i)as , apparemment parce que je n'ai pas comme eux des portraits de famille à étaler devant vous, et que ma noblesse ne date que de moi , comme s'il ne valait pas mieux s'en faire une à soi-même que de flétrir celle dont on a hérité. Je sais que s'ils veulent me répoudre , ils ne manqueront pas de paroles éloquentes et bien arrangées; mais, comblé de vos bienfaits, et tous les jours, ainsi que vous , outragé par leur haine, je n'ai pas cru devoir me taire, de peur qu'on ne prît le silence delà modestie pour un aveu de la conscience, car d'ailleurs je ne crois pas pouvoir être blessé par leurs discours. S'ils sont vrais , ils doivent me rendre justice; s'ils sont faux, ma conduite les réfute. Mais, puisqu'ils accusent votre choix, qui m'a chargé d'une commission également importante et honorable , voyez encore une fois si vous devez vous eu repentir. Je ne saurais vous donner pour mes garants les triomphes et les consulats de mes pères; mais, .s'il le faut, je puis montrer les décorations militaires que j'ai reçues, les enseignes que j'ai prises à l'ennemi, les cicatrices dont je
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suis couvert. Romains , voilà mes titres de noblesse : ils ne me sont pas venus par succession, ils sont le prix des fatigues, des services et des dangers.
Je ne parle pas bien ; je ne suis pas éloquent , je le sais : c'est un art dont je fais peu de cas. Je le laisse à ceux qui en ont besoin pour couvrir par de belles paroles des actions qui ne le sont pas; mais la vertu, quand elle se montre , n'a besoin que d'elle-même. Je n'ai pas étudié les lettres grecques; j'ai cru celte étude bien inutile, puisqu'elle n'a pas servi à rendre meilleurs ceux qui nous les ont enseignées. J'ai appris ce qui importe davantage à la république, à frapper l'ennemi, à défendre mes compatriotes, à ne rien craindre que l'infamie, à souffrir le froid et le chaud, à reposer sur la dure , à supporter la soif et la faim. Voilà ce que j'enseignerai à mes soldats. Je ne me traiterai pas plus délicatement en les traitant avec rigueur; je ne veux pas que ma gloire ne soit que le fruit de leurs peines : c'est ainsi que l'on commande à des citoyens, c'est ainsi qu'il est utile de commander. Vivre soi-même dans la mollesse, et faire vivre son armée dans les privations, est d'un maître, et non pas d'un général. C'est en pensant, en agissant comme moi, que nos pères ont été grands et ont illustré la république. La noblesse d'aujourd'hui, qui ne leur ressemble guère , nous insulte parce que nous voulons leur ressembler ; elle brigue les honneurs comme s'ils lui étaient dus. Ils se trompent, ces hommes superbes : leurs ancêtres leur ont laissé tout ce qu'ils pouvaient leur transmettre, des richesses, des titres, un grand nom; ils ne leur ont pas laissé la vertu : ils ne le pouvaient pas. Ce n'est pas un présent qu'on puisse faire, ni qu'on puisse l'ecevoir. Ils disent que je suis grossier et sans éducation , parce que je n'entends rien à préparer un festin, parce que je ne paie pas un cuisinier, un histrion plus cher qu'un fermier. J'en conviens, Romains ; j'ai appris de mon père et j'ai entendu dire aux honnêtes gens que le luxe est pour les femmes, et le travail pour les hommes ; qu'il faut à un bon citoyen plus de gloire que de richesses; que les ornements d'un guerrier, ce sont ses armes, et non pas ses meubles. Quant à eux, qu'ils s'occupent des seules choses dont ils fassent cas, des plaisirs et de la table; qu'ils passent leur vieillesse, comme ils ont passé leurs premières années, dans les festins, dans les débauches et la dissolution, et qu'ils nous laissent la sueur et la poussière des camps, à nous qui en faisons plus de cas que de leurs voluptés. Mais non : quand ils se sont déshonorés par toutes sortes d'infamies, ils viennent ravir les récompenses des honnêtes gens. Ainsi, par la plus criante injustice , le luxe, la mollesse, les vices ne nuisent pas à ceux qui sont coupables, et nuisent à la république, qui en est innocente. Maintenant que je leur ai répondu, non pas en proportion de leur indignité , mais convenablement à mes mœurs, je dirai un mot de la chose publique. D'abord, pour ce qui regarde la Numidie , soyez tranquilles, Romains, vous avez écarté tout ce qui jusqu'à présent avait défendu Jugurtha : l'avarice, l'ignorance , l'orgueil de vos généraux. Vous avez sur les lieux une armée qui connaît le pays, mais jusqu'ici plus brave qu'heureuse , et affaiblie en grande partie par l'avidité et la témérité de ses chefs. Vous tous donc qui êtes en état de porter les armes , préparez-vous à défendre la république avec moi. Que le malheur passé et la dureté des commandants ne vous effraient plus ; vous avez un général qui, dans les marches et les combats, sera votre guide et votre compagnon , et qui ne s'épargnera pas plus que vous. Avec le secours des dieux, vous pouvez tout vous promettre : la victoire, le butin,