‹ Histoire de l'éloquence (volume 2)Chapitre 80 sur 89 · J. CÉSAR · texte numérisé non relu

J. CÉSAR

l'honneur. Et quand tous ces avantages seraient douteux ou éloignés , il conviendrait encore que les bous citoyens vinssent au secours de la république; car la lâcheté ne sauve personne de la mort, et jamais père n'a désiré que ses enfants vécussent toujours , mais qu'ils fussent estimés et honorés. J'en dirais davantage , Romains', si les paroles donnaient du courage à ceux qui n'en ont pas ; mais pour les braves j'en ai dit assez.

A cette vigueur mâle et guerrière, à cette austérité brusque, à cette àpretc de st} le , à cette jactance soldatesque , tous ceux qui ont lu l'histoire ne reconnaissent-ils pas Marius?

Outre les harangues répandues dans les histoires de Catilina et de Jugurtha , il nous reste encore plusieurs autres monuments de réloqucnce de Salluste, ce sont des discours populaires qui appartiennent à l'histoire générale de la république, et deux lettres adressées à César sur les moyens de rétablir les affaires après la victoire de Pharsale. Ces deux derniers écrits peuvent être comparés à ce que nous nommons aujourd'hui brochures politiques.

J. César (100 — 43 avant J.-C).

Il ne nous reste de César, dit Rollin, que deux ouvrages, qui sont les sept livres de la Guerre des Gaules, et les trois de la Guerre civile. Ce ne sont , à proprement parler, que des mémoires, et il ne les avait donnés que sur ce pied là: Commentarii. II les composait à la hâte , sans étude et dans le temps même de ses expéditions , uniquement dans la vue de laisser des matériaux aux écrivains pour en composer une histoire. Il y a mis sans doute cette netteté de style et cette élégance qui lui étaient naturelles ; mais il a négligé tous les ornements brillants qu'un génie aussi heureux que le sien pouvait répandre dans un ouvrage de cette nature. Cependant , tout simple et négligé qu'il pouvait paraître , on convenait généralement, dit Hirlius, qu'aucun autre écrit, quelque travaillé et quelque limé qu'il fût, n'approchait de la beauté des commentaires de César. Son dessein n'avait été que de fournir des matériaux à ceux qui voudraient en composer une histoire en forme : « En quoi , dit Cicéron, il peut avoir fait plaisir à de petits esprits qui ne craindront point d'en défigurer les grâces naturelles par le fard et l'ajustement qu'ils voudront y ajouter ; mais tout homme sensé se donnera bien de garde d'y toucher en aucune sorte, ni d'y faire aucun changement, car rien ne fait tant de plaisir dans l'histoire qu'une brièveté de style si claire et si élégante. » Hirlius emploie aussi la même pensée à

l'égard des écrivains qui songeraient à composer une histoire sur les mémoires de César : « Certainement, dit-il, il leur en fournil le moyen ; mais , s'ils sont sages , il doit leur en ôler l'envie pour toujours. ï

Le Thucydide de l'Allemagne , Jean de MuUcr, confirme ce témoignage dans une de ses lettres :

c Je sens que César me rend infidèle à Tacite ; il est impossible d'écrire avec plus d'élégance et de pureté. Il a la véritable précision, celle qui consiste à dire tout ce qui est nécessaire, et pas un mot de plus. Il écrit en homme d'Etat , toujours sans passion. Tacite est philosophe, orateur, ami zélé de l'humanité, et à tous ces titres il se passionne quelquefois. Si je me fie aveuglément à lui , il peut me mener trop loin ; avec César, je ne cours jamais ce risque. Son discours n'est qu'une suite de faits présentés sous le jour le plus frappant et le plus lumineux , son style est l'image de son caractère. Tandis qu'il renfermait au dedans les passions les plus violentes , à l'extérieur il semblait, comme les dieux, élevé au-dessus de toutes les passions , et rien ne paraissait assez grand pour que l'âme de César pût s'en émouvoir, j

Les commentaires de César ont tout le caractère de franchise d'un soldat ; ses ouvrages sont un chef-d'œuvre d'exactitude historique et géographique , et renferment les documents les plus précieux sur l'art militaire et la politique. Les commentaires furent traduits en français par Henri IV, sous la direction de Florent Chrétien , son précepteur ; c'étaient aussi la lecture habituelle de Séhm P"", du grand Condé et de Napoléon , qui y puisèrent, sans doute, des leçons propres à aider à la rapidité de leurs victoires et de leurs conquêtes.

Yellélns Patercnlus (né l'an 19 av. J.-C).

Velléius Paterculus naquit à Néopolis, environ 19 ans avant J.-C. Dans sa jeunesse , il parcourut l'Orient avec C. Agrippa César, et fut ensuite nommé, par Auguste, préfet de la cavalerie. Il suivit en cette qualité Tibère dans ses expéditions en Germanie , en Pannonie et en Dalmatie, et fut pendant dix-neuf ans son compagnon d'armes et le témoin de ses exploits. Il retourna à Rome avec le prince et fut nommé préteur l'année de la mort d'Auguste. Seize ans après , vers l'an 29 de J.-C. , il composa ou acheva l'ouvrage historique qui l'a fait connaître de la postérité. 11 parait qu'il fut

VELLÉICS PATItCCLtS. 365

implique dans la di&grûcc de Scjan , son prolecteur, et mis a mort avec lui.

Le seul manuscrit de son ouvrage qu'ont ptKsédé les modernes, fut retrouvé par Héatus Rhrnanu*; , l'ami d'Erasme, au rou- \ ont (le Mu-ihacli . siliié dans la haute Alsace; ce uinnuserit était lejji-ment déli;îuré cpie liéatus aosure que le copiste ne comprenait pas assurément un mut de ce qu'il écri\ait, et que ce travail fut sans doute impose comme punition, ainsi qu'il était d'usage, à un moine allemand du moyen Age. Le c(uiunencei:iriit de l'ouvragr maucpiait au manuscrit, et l'on en est réduit de la sorte aux conjectures sur le plan d«* l'auteur.

Cet ouvrage est intitulé Jlitloire romaine ; mais il paraîtrait plutut qu'il a écrit une histoire universelle renfermant un précis de tout vc cpii pouvait inlérrsser les Homains. Le commencemenl et la plus grand»' partie du premier li\n' est perdu; ce qui en reste traite de la Grèce, d«*s royaumes d'Assyrie et <lc Macédoine, après quoi il y a une lacune qui s'étend sur les cint] cent quatre-vingtdeux premières années de ilome. Le reste du premier Ii\re et le serond . ipie nous a\oiis à peu près entier, contient riiistoirc de Home depuis l'année 582 jusqu'à l'an lH7t (170 ans avant J.-C. — 30 après J.-C). C'est un tahleau rapide des temps et des circonstances plutôt qu'une narration des événements. Il aime /^ développer et à peindre les caraclères des ililTérenIs personnages, et son ou\ra|;e est riche en portraits tracés de n)ain de maitre. Il se montre le vengeur de la \ertu et l'umi de son pa\s, sans que cet amour le rende partial envers ses ennemis; mais on ne peut s'empêcher d'être afTIigé lorsipi'iMi le \oit ensuite descendre jiiMpi'au rôle indigne d'adulateur d«' Tiln-rc et de Séjiiii. (le qui peut l 'rxfuser, c'est qu'il ne \it pas les dernières aiuu'-es de Til»ère, où ce ii:onslre laissa tond>er le mastpic hypocrite dont il avait jusque là caché ses vices , et qu'cniin il pouvait s'être aveuglé sur un prince dont il a\nit été l'ami et le compagnon d'annes, et à qui il devait &a fortune.

Le pri'itident llénault a dit de Yellcius Patcrculns ipi'il était le modèle des ahrvviateurs.

Son langage , par sa pureté et Mm éloquence, ai nonce le siérte de HMÙt tlans lequel il vécut : il est «.if ' : et

quant k sa pensée , elle a toujours de I < inlé.

D y a dans son talent un rocUngc de simplicité et de notiIcMc , de gnWe et de granité qui le distingue des autres historiens de Rouu*. Le nom du consul Vicinius, a qui il dédie son ouvrage, en revenant souvent dan» le cours de ses récits , leur donne d'ailleurs

une forme inusitée qui n'est pas sans attrait , parce qu'elle varie le ton de l'histoire et qu'elle est propre à réveiller l'attention du lecteur.

Un des morceaux qui peuvent le mieux faire apprécier le talent de raconter de Paterculus, est sans contredit le récit de la défaite de Varus, dans les forêts de la Germanie, de cette défaite que l'on trouve si éloquemment déplorée dans les annales de Tacite.

« César venait de mettre la dernière main aux guerres de Pannonie et de Dalmatie , lorsque cinq jours après la consommation de cette vaste entreprise , on reçut des lettres funestes de la Germanie; elles annonçaient la mort de Varus, le massacre de trois

légions , de trois escadrons de cavalerie et de six cohortes

Varus Quintilius était d'une famille illustre plutôt que noble , son caractère était doux, ses mœurs paisibles; son âme cherchait le repos comme son corps, et il était plus accoutumé à l'oisiveté des camps qu'aux tumultes de la guerre. La Syrie , dont il fut gouverneur, fit voir qu'il ne méprisait pas l'argent; car, entré pauvre dans celte riche province , il en sortit riche et la laissa pauvre.

» Devenu commandant de l'armée qui était en Germanie , il imagina qu'il avait affaire à des ennemis qui n'avaient de l'homme que la voix et les membres , et que des nations qu'on ne pouvait vaincre par les armes seraient adoucies par l'empire des lois. Rempli de ces pensées , il s'enfonça dans la Germanie comme au milieu de peuples qui auraient joui des douceurs de la paix, rendant la justice du haut d'un tribunal , et traînant en longueur les quartiers d'été qu'il passait dans ces sortes de juridictions. Alors il arriva , ce qu'on ne saurait croire si on ne l'eût éprouvé , que les Germains, race née pour le mensonge, mêlant une extrême fourberie à une extrême cruauté, feignaient chaque jour des procès nouveaux ; ils se provoquaient les uns les autres par des outrages, rendant grâce ensuite à la justice romaine de mettre fin à leurs différents , d'adoucir leur férocité par les formes nouvelles d'une discipline inconnue , de terminer enfin , par la loi , des débats qui jadis se terminaient par le sang. Ainsi , ils jetèrent Quintilius dans une telle sécurité , qu'il pensait être au milieu du Forum romain, occupé à rendre la justice en qualité de préteur, et non un général d'armée jeté aux extrémités de la Germanie.

» x\lors parut un jeune noble Germain , nommé Arminius , d'un courage intrépide, d'un esprit prompt, d'un génie au-dessus du commun de ces Barbares; il était le fils de Sigiracr, prince de la

VtLLÉlUS PATERCULL'S. 567

nation ; l'ardeur de son âme brillait dans ses yeux et dans ses traits ; il avait autrefois suivi fidèlement nos armes et notre discipline; il avait même obtenu le droit de cité et le titre de chevalier romain. Ce fut lui qui songea à profiter de l'indifférence de notre général pour consommer le crime , n'ignorant pas que nul n'est plus subitement opprimé que celui qui ne craint point, et que la sécurité est le commencement ordinaire des malheurs humains. Il choisit donc d'abord quelques confidents; bientôt il en admet un plus grand nombre; il leur dit et leur persuade que les Romains peuvent être opprimés; il joint l'exécution au projet, et désigne le temps des embûches. Un Germain fidèle, et d'un nom distingué, vient révéler cette entreprise à Varus; mais les destins avaient prévenu les conseils et tenaient enchaîné l'esprit du général romain; car tel est l'ordre des choses que, le plus souvent, celui qui est menacé d'un changement de fortune, méprise les avis de la prudence et semble , ce qui est le comble du malheur, justifier par ses fautes les rigueurs dont il est frappé. Varus refuse donc de croire à la révélation du crime, et il fonde ses espérances sur la bienveillance des Germains, que ses bienfaits doivent lui avoir acquise : ainsi , après ce premier indice , Varus ne laissait point de lieu pour un second.

> D'autres ont raconté, et j'essaierai de raconter ailleurs les détails de cette atroce calamité, la plus sanglante qui, depuis la défaite de Crassus chez les Partlics, ait frappé le nom Romain chez les nations étrangères : en ce moment je ne puis que la déplorer. On vit l'armée la plus brillante et la plus renommée de toutes les armées romaines, par sa discipline, par son courage , par son expérience dans les guerres , périr cnvclopj)ée , par la négligence de son chef, parla perfidie de lenncmi, et par l'injustice de la fortune. Aucune occasion ne lui fut donnée, ni de combattre, ni de s'échapper des lieux où elle était resserrée; plusieurs soldats même subirent des peines pour avoir essaye de se servir des armes et du courage de vrais Romains. Enfermée donc au milieu des forêts et dans les marais, elle expira sous les coups perfides de ces mêmes ennemis qu'elle avait toujours égorgés comme de vils troupeaux , et auxquels sa colère ou son pardon pouvait donner tour à tour la vie ou la mort. Le général trouva plus de courage pour mourir que pour combattre; car, imitateur de l'exemple de son père et de son aïeul , il se perça de son épéc; les deux préfets du camp se signalèrent par des conduites différentes dans cette calamité , et autant celle de Lucius Eggius l'ut mémorable et digne d'éloges, autant celle de Ceïonius, son collègue,

568 ÉLOQUENCE ROMAmE.

fut infiuiic. Celui-ci, ayant vu périr la plus grande partie de l'armée, alla se rendre à l'ennemi, et aima mieux mourir par le supplice que dans le combat. Pour Vala Numonius , lieutenant de Varus, personnage d'ailleurs estimable par sa probité, il donna à son tour un exemple affreux , en abandonnant l'infanterie, et se hâtant de fuir avec la cavalerie sur les bords du Rliin. La fortune vengea cette perfidie ; car il périt dans sa fuite comme les malheureux qu'il avait abandonnes. La cruauté de l'ennemi avait déchiré le corps à demi-brûlé de Varus; sa tête fut tranchée et portée à Maroboduus, qui l'envoya à César, et elle reçut du moins les honneurs de la sépulture, et Varus partagea ainsi le tombeau de ses ancêtres. »

On voit par ce fragment que le récit de Paterculus a de la grâce ; que son style a de la rapidité et qu'il est heureusement varié par des pensées fondues dans la narration. L'histoire, sous sa plume, ne fournit pas toujours de semblables détails. Il ne s'arrête ainsi qu'aux événements qui ont de l'importance; les autres sont indiqués seulement dans des espèces d'énumérations qui ont généralement une marche prompte et qui donnent au style une grande élévation et souvent une abondance qu'on ne croirait pas devoir se rencontrer dans un abrégé historique. Voici comment il raconte les exploits de Tibère, sous l'empire d'Auguste :

c Toute la Germanie fut parcourue par nos armes ; des peuples d'un nom auparavant inconnu furent domptés ; les nations des Cauches furent soumises; toute leur jeunesse, infinie en nombre, redoutable par sa taille énorme , protégée par la position des lieux , vint livrer ses armes, et parut ainsi ensemble avec ses chefs aux pieds du tribunal du général romain , entouré des troupes brillantes et armées de nos soldats. Les Longobardiens furent enchaînés ; nation plus féroce encore que les féroces Germains. Enfin ce qu'on n'avait jamais conçu , ce que jamais on n'eût osé tenter, l'armée romaine fut conduite avec ses drapeaux dans un espace de quatre cents milles, depuis les bords du Rhin jusqu'à l'Elbe, (jui sépare les Senons et les Hermandiens, etc. »

Un exemple de ce genre est plus sensible lorsque l'historien vient à présenter le tableau de Rome et de la république au moment où Auguste , ayant mis fin aux guerres civiles , rentre dans la capitale de l'empire pour venir présider à sa destinée nouvelle.

€ Les guerres civiles furent étouffées après vingt ans de mal-

VSLLÉIUS PATERCULUS. 360

heurs ; les guerres étrangères terminées, la paix rappelée, la fureur des armes partout éteinte ; la force rendue aux lois, l'autorité aux jugements, la majesté au sénat; la puissance des magistrats rétablie dans ses anciennes limites, deux préteurs ajoutés aux huit autres, l'antique forme de la république renouvelée ; la culture rendue aux champs, l'honneur aux sacrifices, la sécurité aux citoyens; la possession paisible de ses biens à chacun d'eux ; les lois anciennes corrigées avec utilité, de nouvelles portées avec prudence; le sénat enfin choisi sans rigueur, mais non pas sans sévérité. >

Voilà un tableau qui ferait honneur au plus parfait écrivain ; Paterculus en a beaucoup de ce genre. Mais là où il excelle, c'est dans les portraits. Ceux qu'il trace sont de petits chefs-d'œuvre, qui varient très-heureusement ses abrégés historiques. Voici comment il peint le grand Mithridate.

< En ces temps, Mithridate , roi de Pont, personnage dont on ne peut ni se dispenser de parler, ni parler sans un soin extrême, bouillant à la guerre, élevé par ses vertus, toujours grand par son courage, souvent par sa fortune ; général par la prudence , soldat par la valeur, nouvel Annibal par sa haine envers les Romains, s'empara de l'Asie, et fit mettre à mort, en un seul jour et à la même heure, tous les citoyens romains qui y étaient répandus. >

Plus loin il parle ainsi du grand Pompée :

c Distingué par la pureté de ses mœurs, honoré pour sa probité, assez renommé pour son éloquence, avide de puissance, pouvu qu'elle lui fût déférée comme un honneur, et non comme une conquête enlevée par violence; général habile dans la guerre, citoyen modeste dans la paix, si ce n'est qu'il craignait d'avoir des rivaux ; constant dans ses amitiés , exorable dans ses offenses ; fidèle dans les réconcihations , facile à accueillir l'excuse, n'ayant jamais usé, ou n'ayant usé que rarement de la puissance pour étabhr sa domination , il pourrait paraître avoir été exempt de tous les vices de l'humanité, si, dans une ville libre et maîtresse des nations, on ne comptait entre les plus grands vices, de ne pouvoir supporter l'aspect d'un homme égal en dignité , lorsque tous les citoyens y sont égaux en droits. >

Le portrait du fils de Pompée mérite d'être cité après celui de ce grand homme.

€ Ce jeune homme était grossier dans ses goûts, barbare dans son langage, ardent dans ses transports, d'un courage impétueux,

570 ÉLOQUENCE IVOMALNE.

d'une conception prompte , n'ayant rien de la fidélité de son père, affranchi de ses affranchis, esclave de ses esclaves, jaloux de l'éclat d'autrui et s'humiliant devant les âmes les plus viles. »

Ailleurs il trace le portrait de César :

« Issu de l'illustre famille des Jules , et , comme on le trouve dans les autorités les plus antiques , descendant d'Anchise et de Vénus, il surpassait tous les Romains par sa beauté; doué d'une âme vigoureuse et ardente , magnifique dans ses largesses, élevé au-dessus des qualités ordinaires de la nature humaine; semblable pour la grandeur de ses pensées, pour la promptitude de ses guerres, pour la patience dans le danger à cet Alexandre le Grand; niais n'ayant rien de ses fureurs et de ses débauches, il n'usa du sommeil et de la nourriture que pour les besoins de la vie, jamais pour ses voluptés, i

Il y a dans tous ces portraits xme grande rapidité et un talent remarquable à saisir tout ce qui peut donner une juste idée du personnage. Quelquefois Paterculus jette un seul mot dans le récit, pour faire connaître les mœurs de ceux dont il parle, comme lorsqu'il dit en parlant de Fulvia, épouse d'Antoine, qu'elle n'avait rien d'une femme que le corps. Ces sortes d'exemples ne sont pas rares dans Paterculus, et ce ne sont pas ceux qui surprennent moins vivement l'admiration du lecteur.

Tacite (54 — 1 30 ou 154).

Au nom de Tacite se réveillent de grandes pensées dans toutes les âmes. C'est l'historien du crime , le juge des tyrans et le vengeur de la vertu. Il fait sortir du sein des victimes, du milieu des bûchers et du fond des cachots, cette voix éternelle de la conscience du genre humain, qui retentit au travers des cris des mourants et du bruit des chaînes des esclaves. Il peint la corruption dans toutes ses horreurs, la débauche dans toutes ses turpitudes, la servitude dans toutes ses bassesses, le courage dans toute sa gloire, l'innocence dans toute sa pureté. Il pénètre au fond des palais comme un persécuteur de la conscience des usurpateurs, il proclame le triomphe de la vérité et de la morale sur l'oppression des tyrans, il traîne la mémoire des pervers aux gémonies , tandis que l'inconstance du peuple y traîne leurs cadavres; et ceux qui jouissent encore de leurs honneurs, il les flétrit par la gravité de ses récits,

ijuclquefois par son silence. Il appelle l'avenir au secours de Tinnocence persécutée, cl après avoir fait trembler les oppresseurs en les nommant, il console l'humanité par des images plus douces, et laisse reposer son implacable justice à l'aspect de quelques vertus qui viennent lui apparaître au milieu de tant de crimes. Terrible aux pervers et aux lâches, admirateur incorruptible du courage et de la liberté, dispensateur inflexible de l'opprobre et de la gloire, historien sévère, écrivain profond, moraliste sombre, philosophe éloquent, tel se présente à nos regards cet homme qui, sous l'oppression des tyrans osa soupirer pour la liberté , rappeler à un sénat dégradé Ihonneur des anciens Pères de Rome , parler des vertus de la répu])hque , honorer le souvenir de ses derniers vengeurs , et vouer sa haine aux délateurs qui trafiquaient de la fortune de sa patrie et du sang de ses concitoyens.

Tacite [Cornélius Tacitus) naquit à Interramna , en Ombrie, l'an 54 de J.-C. , d'une îamille plébéienne. On ignore l'année de sa mort; il vécut sous Vespasien, Titus et Domitien. En 78, il épousa la fdle de Julius Agricola. L'empereur Tacite, qui se faisait descendre de l'historien, ordonna que ses œuvres fussent déposées dans les archives de l'Etat, et que le pouvoir impérial en fit tous les dix ans faire de nombreuses copies. Cependant, malgré tous ces soins. Tacite devint si rare qu'à la renaissance des lettres, le pape Léon X promit une récompense à quiconque retrouverait quelque partie de l'ouvrage perdu. Un moine ilalien , Angelo Arcomboldi, découvrit dans l'abbaye de Corwcy, enWestphalie, cinq livres des Annales, que le missionnaire Ansebaire avait légués au couvent.

Tacite commença fort tard à écrire l'histoire. Une grande partie de sa vie se passa au milieu des luttes judiciaires, et soit que l'éloquence occupât seule toute sa pensée , soit qu'il n'osât se faire historien avant d'avoir pris les leçons de la méditation et de l'expérience, il scmblalongtemps n'ambitionner que la gloire d'orateur. Sous Vespasien, Titus, Domitien, il fut l'honneur du barreau de Rome. Consul sous Nerva, il prononça l'éloge funèbre de Verginius, son prédécesseur, qui trois fois avait glorieusement refusé l'empire, < et qui eut encore, dit Pline le Jeune, l'avantage précieux dctro loué parle plus éloquent des hommes. » {Epist., 1. ii, i.)

Cet ouvrage, ainsi que tous les discours prononcés par Tacite, a péri; mais nous avons son premier ouvrage historique, la Vie de Cn. Julius Agricola , où il se montre en même temps sublime orateur et profond historien. Il le composa sous Nerva. Peu de temps après il traça le tableau des Mœurs des Germains , énergique

572 ÉLOQIIHA'CE lîOiMAINE.

et ingénieuse satire des mœurs romaines. Ce ne fut qu'à l'âge de cinquante ans environ, lorsque les vertus de Trajan consolaient le monde , que Tacite entreprit de raconter les malheurs et les crimes des règnes précédents. Il écrivit ses Histoires, qui comprenaient les temps écoulés depuis la mort de Néron jusqu'à l'empire de Nerva , et les histoires furent suivies des Annales, dont le récit commençait à la mort d'Auguste et se terminait à celle de Néron .

Le temps nous a privé d'une portion de ces chefs-d'œuvre ; nous n'avons plus que le règne de Tibère , la seconde moitié du règne de Claude, la plus grande partie du règne de Néron, ceux de Galba, d'Othon, de Vitellius, et la première année de Vespasien. Ainsi , outre ces parties que le temps a mutilées, les règnes de Caligula , de Titus , de Domitien , sujets si féconds pour le génie , manquent tout entiers. Tacite, comme il nous l'apprend lui-même, se promettait d'écrire aussi dans sa vieillesse l'histoire du règne de Nerva et de Trajan {HisL , liv. i , ch. \). 11 mourut avant de pouvoir l'enti'eprendre.

Tacite est sans contredit un des écrivains les plus étonnants de l'antiquité. Moins pur et moins abondant que Tite-Live, moins concis et quelquefois moins rapide que Salluste, il est plus imposant, plus grave et plus majestueux que l'un et l'autre. Son imagination est vive et impétueuse, elle saisit la couleur des objets et la fait passer admirablement dans ses courtes descriptions; peintre fécond, il jette les tableaux au milieu des récits et les rends frappants par leur aspect imprévu. Sous sa plume un mot est un portrait ; sobre de détails, il choisit à merveille ceux qui doivent le plus effrayer la pensée, étonner l'imagination, porter dans l'âme une espèce de frémissement et de terreur. Il connaît l'art de l'harmonie , mais il en néglige les effets, à moins qu'ils ne soient propres à peindre les objets tristes et lugubres , où son imagination semble se complaire. Il peint la nature dans le deuil ; il est admirable lorsqu'il raconte des choses qui passent la croyance humaine, les prodiges du ciel ou de la terre, une éclipse soudaine et inattendue, l'épouvante des peuples , le mystère des forets du Nord , un champ de mort et de carnage ; son style est retentissant et sonore lorsqu'il imite le bruit des camps , le choc des batailles , les désordres des tempêtes; mais il ne se prête pas de même aux douces images. On lui reproche, dans les écoles, de n'être pas clair : cette erreur vient de ce que sa pensée ne peut pas être facilement aperçue par des esprits qui ignorent les mystères du cœur humain ; quant aux formes de son langage, elles n'ont rien d'obscur : de là vient

TACITK. ô?.!

qu'on rroil souvent avoir saisi sa pcnsi-c et qu'on est surpris de uc pou\oir la reniJir dans uiut autre Iunj;ue, en sorte (ju'oii a pre:>que toujours besoin d'une explication pour exprimer une idée qu'il renlernie dans deux mois. A mesure qu'on étudie Tacite, cl que rintelli};encc se dé\eloppe, on est tout surpris de trouver dans ses récits des pensées (ju'on n'y a>ail d'abord pas aperçues; ces sortes de décou\crles excitent d'ordinaire dans l'esprit une admiration subite qui s'échappe par une exclamation qu'un aurait peine k retenir : c'est un cri de la conscience qui semble annoncer qu'elle possédait en elle-même une vérité morale que la voix de récri\ain y a tout à coup réveillée, (les l'-lans daduiiralion sont frérjucnts à la lecture de Tacite, il charme rinlelligcncc du philosophe par la profondeur de son langage, comme il ravit l'enthousiasme du jeune homme par la majesté de ses récits et le terrible eiïet de ses images. Son st\le n'a pas la pureté, la nitidité, si cette expression est permise, du sié«-le classiipie d'Auguste; mais il a une énergie et une àpreté accommodées aux monirs qu'il doit peindre, et qu'il n'eût pas peintes aussi heureusement avec les couleurs douces et délicates de la langue de Tit(*-Live. Il ne man(iu«' ni d'action ni de pathéli(|ue; mais il excelle surtout dans les émotions de la terreur. Il ()cinl la vengeance mieux que l'amour, et lorsqu'il reprt'scnte Agrippine travei-sant les mers avec ses enfants, pour aller solliciter la pitié des peuples, il semble qu'on aperçoit plus dans sa démarche les transports diuie épouse (|ui veut se venger, que la douleur d'une veuNe (pii veut être consolée. Tacite ne recherrhe pas le secret d'arracher des larmes; il a peu de scènes touchantes, et c'est un défaut dans une histoire où les événements poiu'raient souvent faire nailre des éiiiotitJiis plus douces que la continurlle terreur qu'il seuibh' \oiiloir exciter. Tout est grave et austère dans Tacite ; il peint la volupté pour en montrer l'horreur : les tableaux qu'il en fait inspirent presque de l'elTroi. Tout, jusqu'à la description des jeux du cirque, porte l'empreinte de la sévérité de son génie. Point de récils dcM-loppés, point de périodes harmonieuses. Il \cut frapper l'esprit par la pensée, et la pensée passe dans son langage a>cc toute sa gravité.

Il raconte les grands événcnients d'une manière dramatique. Peu de personnages paraissent dans le récit ; il choisit ceux qui jouent les principaux rùles ; il varie a\ec avsez d'habileté lu narration des atTaircft de Kome et celle des éNéneuients lointains, quoiqu'il n'ait pas, connue Tite-Li\e, l'art de le» mêler l'une et l'autre. Il donne aux récils de la guerre quel(|uc chose de sombre el de farouche; l'intérêt ▼ r«l crjwndanl habilement mcnaRé; il

57i ÉLOQUENCE HOMAI.NE.

raconte admirablement les séditions militaires, les tumultes des camps , les fureurs de la rébellion. L'éloquence de ses orateurs est pleine et vigoureuse ; il les fait monter à propos à la tribune , et prépare par son récit l'effet de leurs harangues. Ces harangues sont moins fréquentes et moins longues que dans Tite-Live, il est vrai qu'elles sont aussi moins variées; mais il est bien supérieur lorsqu'il prête aux personnages de ces discours indirects qui ne sont qu'un développement de la pensée même de l'historien. Ces sortes de discours ne sont alors qu'une réunion de sentences où brille le génie de Tacite. Rien n'est comparable à ces textes où il semble analyser, avec une éloquente brièveté, ce que la circonstance devait inspirer à l'orateur.

Enfin Tacite , sans être un modèle parfait de latinité , est cependant l'écrivain latin qui mérite le plus d'être étudié profondément. Un récit rapide et imposant, une éloquence majestueuse et austère, des pensées morales jetées dans l'histoire de manière à frapper l'esprit du lecteur; de la vivacité dans l'expression, de la profondeur dans les idées; une philosophie grave dans les réflexions , un style plein d'images, tels sont les caractères qui distinguent le génie sublime de Tacite. Aucune langue n'a produit de chefs-d'œuvre plus étonnants que la plupart de ses écrits , et si à côté de ces qualités admirables la critique remarque des défauts qui tiennent principalement à l'état universel des mœurs de son siècle , ils semblent n'être là que pour attester que le génie à ses bornes , et que l'humanité doit toujours se reconnaître dans les plus belles créations de l'esprit humain.

L'histoire de Tibère se présente la première parmi les histoires de Tacite ; elle est aussi la plus remarquable par cette gravité de langage et cette profondeur de pensée qui distinguent le génie de l'historien. Celte partie de ses récits est remplie d'événements tragiques qui donnent à l'histoire une couleur solennelle. Le premier qui frappe les regards est la révolte des légions pannoniennes; Tacite a peint ces tumultes militaires avec une brillante énergie. Voyez la description qu'il fait de l'entrée de Drusus dans le camp des rebelles, où Tibère l'envoie pour calmer leurs fureurs.

< Comme Drusus s'approchait , les légions sortirent à sa rencontre comme pour lui rendre un devoir, non avec les marques de joie , comme c'est la coutume , ni avec la pompe brillante d'un ordre militaire, mais dans un aj)pareil de tristesse qui indiquait plutôt le mécontentement que la douleur. Lorsqu'il fut entré dans le camp , ils mettent des gardes aux portes et forment en divers

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quartiers des troupes de soldais armés , le reste se prt-cipiic en fuuli' autour du tribunal. Drusu» itail «Iclkout faisant »i;;ne do la main pour obtenir le silenee. Quant aux soldais , s'ils portaient leurs regard» du eolé de la multitude , le camp retentissait soudain de clameurs tumultuaires , et s'ils se retournaient du côté de César, à ce premier bruit suceédail un silence de terreur. C'était tour à tour ut) nmrmure incertain, des cris atroces et un silence morne ; et suivant ces mou\ements divers, les rebelles paraissaient tremblants ou inspiraient rclTroi. *

Le tumulte s'accroît et fait présager des malheurs ; Tacite continue :

< La nuit était menaçante et annonçait quelque grand crime , lors<]u'un accident vint remettre le calme, car tout à coup la lune, au milieu d'un ciel serein , parut s'afTaiblir. Le soldat ignorant la cause de ce prodige, le reçut couime un pressentiment, cl rapportant à se> malheurs la défaillance de cet astre , il comptait que le succès de son entre|)rise présente lui était promis, si la dce^ reprenait son éclat. Aussitôt le camp retentit des sons de l'airain cl du bruit des trompettes, cl sui\anl qu'elle se montre plus brillante ou plus obscure , les rebelles s'abandonnent à la joie ou à la douleur. Lntin des nuages étant >cnus rcn>elopper tout à fait, ils la croient eo6e\elie dans les ténèbres, et comme des esprits une fois frappés par la terreur sont enclins à la superstition , ils t'imaginent ipie d'éternels lru\aux leur sont prés^igé^, cl dé|tloreul des crimes dont les dieux ont horreur. *

On \oit ici, quoique ce ne soit qu'une traduction faible d'un texte admirable , le soin que l'historien a pris de rassembler les plus terribles images. Ses couleurs ont quelque chose de irisle cl de sombre connue le sujet. C'est le caraelère particulier de Tacite, qui semble choisir «le préférence ce qu'il y a de jdus horrible «lans la nature et de plus funesle dans les é\énen>enls humains. On chercherait \ainemenl dans ses écrils des impn*ssions douces et agréables : les ravag(*s des éléments , les fureurs de« tempêtes, les violences des passions de l'homme, les massacre* des champs de Uitaille , tels sont les sujets qui plaisent à son imaginalion el qu'il reproduit a>ec une vérité efTmynnle pour la ndlre. Transcrirons la fin du récit de l^t r- ^"li<- des légions pan- Doniennes.

< Le rararlère de Drusus était porte à la violence. Il (ail coai> paraître Vibulénus et Perrenniu9 , et le> fHii mellre à mort. Quel-

ques-uns racontent qu'ils furent ensevelis furtivement dans la tente du prince; d'autres que leurs corps furent jetés hors du camp , pour que leur aspect pût servir d'exemple.

» Alors on recherche les chefs principaux de la rébellion. Les uns dispersés hors du camp sont mis à mort par les centurions ou les soldats des cohortes prétoriennes ; d'autres sont livrés par leurs propres compagnons, qui cherchent à témoigner ainsi leur fidélité. L'alarme des soldats était accrue par l'aspect d'une saison prématurée , par des pluies continuelles , par les affreuses tempêtes qui les retenaient sous leurs tentes et les empêchaient de se rassembler, et même de garder leurs troupeaux , qui étaient enlevés par les tourbillons et par les torrents j d'ailleurs la terreur dont le courroux céleste les avait frappés durait encore. < Ce n'était pas en vain que les astres pâlissaient, que les tempêtes > se déchaînaient contre des impies; il n'était point d'autre remède » à leurs maux que d'abandonner un camp funeste et souillé, et de » rentrer dans leurs quartiers d'hiver après avoir expié leurs forfaits. »

Mais si l'on veut juger de l'effet que produisent ces sortes de peintures dans les histoires de Tacite , il faut relire le récit sombre et pathétique des derniers devoirs rendus par l'armée de Germanicus aux restes des légions de Varus, abandonnés dans les forêts de la Germanie , morceau souvent cité et digne de l'être. Le voici :

« Un désir religieux pénètre l'âme du prince de rendre les derniers devoirs aux légions et à leur chef, et une égale pitié pénètre toute l'armée présente, au souvenir de tant de proches et d'amis, des hasards de la guerre et de la destinée des hommes. Cécina est envoyé devant pour sonder la profondeur des bois et jeter des ponts sur les marais et des digues sur les terrains fangeux , le reste des soldats s'avance dans ces lieux désolés et dont l'aspect funeste réveille tant de tristes souvenirs.

» D'abord le camp de Varus avec sa large étendue et ses dimensions montrait la place des trois légions. Ensuite le retranchement renversé, le fossé presque comble indiquaient le lieu où l'armée, déjà détruite, avait fait une dernière résistance. Au milieu paraissaient des ossements blanchis, dispersés ou entassés , suivant que les bataillons avaient fui ou avaient résisté ; on voyait de même des débris de traits, des membres de chevaux, des têtes humaines attachés au tronc des arbres ; dans les bois voisins s'élevaient les restes des autels barbares , où avaient été immolés les tribuns et les premiers centurions.

» Et ceux qui araient survécu à ce désastre ou qui avaient rompu leurs chaînes , marquaient les lieux où les lieutenants avaient succombé , où les aigles avaient été enlevées. Ici Varus avait reçu une première blessure ; là , de sa main malheureuse , il avait trouvé la mort par un coup fatal. Sur ce tribunal, Arminius avait harangué SCS soldats; en cet endroit il avait fait dresser les instruments du supplice des captifs; en cet autre il avait creusé des fosses profondes; ailleurs il avait traîné nos drapeaux et nos aigles, ajoutant l'outrage à la victoire.

» Ainsi l'armée, six ans après cette sanglante défaite, rendait les derniers honneurs aux ossements des trois légions , et comme personne ne reconnaissait dans ces misérables restes les cadavres des Romains ou des Barbares , les soldats émus de rage et de douleur confiaient à la terre tous ces ossements, comme si tous eussent été ceux de leurs frères et de leurs compagnons , et s'encourageaient à la vengeance contre leurs ennemis. »

Quel tableau ! on croit assister soi-même à cette triste sépulture. Tout est présent aux regards du lecteur : les os blanchis , les instruments du supplice, les crânes suspendus, les aigles traînés dans la poussière, les autels barbares. Tacite fait tout voir, et il n'y a rien dans ces images qui ne porte au fond de l'âme une impression douloureuse. Quelle grande idée que celle d'avoir fait survivre au désastre quelques malheureux échappés à l'esclavage , qui racontent à leurs compagnons d'armes les détails de celte journée! Tout est admirable dans le récit , et il n'y a pas jusqu'à la triste nécessité où les soldats sont réduits d'honorer également les cadavres des Romains et ceux des Barbares, qui ne fasse frémir la pensée. C'est un trait de génie qui jette sur tout le tableau une couleur plus sombre et plus touchante.

Voici un récit plus étendu où nous trouvons les formes dramatiques et animées qui donnent tant de vie à toutes les histoires de Tile-Live, c'est celui (fii est rapportée la mort du vertueux Thraséa et celle de quelques autres Romains enveloppés dans sa ruine.

€ Après avoir misa mort tant de personnages illustres, dit Tacite , IVéron enfin résolut d'exterminer la vertu même dans la personne de Thraséa Pétus et de Baréa Soranus , auxquels il portait depuis longtemps une haine profonde. Mais ce qui l'enflammait particulièrement contre Thraséa, c'était le souvenir du courage que ce sénateur avait autrefois montré , en sortant du sénat au moment où l'on allait délibérer sur la mort d'Agrippine ; c'était aussi parce que dans les jeux de la jeunesse , Thraséa avait montré peu

Ô78 ÉLOQLEiNCt ROMAIINE.

de zèle, et d'intelligence , ce qui avait offensé le prince d'autant plus profondément qu'on avait vu ce même sénateur briller dans un rôle tragique qu'il avait joué à Padouc, sa patrie, dans des jeux de ceste institués par le Troyen Anténor.

» Ajoutez que le jour où le préteur Antistius allait être condamné à mort pour des outrages lancés contre Néron dans un libelle , Thraséa osa j)roposer un avis plus modéré et le fit triompher dans le sénat. Pour comble, le jour où les honneurs divins étaient décernés à Poppéa (seconde femme de Néron), il refusa de paraître en public et n'assista pas même à la pompe funèbre. C'étaient là autant de motifs de haine que Capiton Cossutianus prenait d'autant plus de soin de réveiller dans l'âme de Néron , que ce courtisan , outre son affreux penchant pour le crime , était lui-même l'ennemi de Thraséa depuis que par son crédit celui-ci l'avait fait succomber dans l'affaire de concussion que les ambassadeurs Ciliciens avaient intentée contre lui. >

Peut-être dans ce début pourrait-on reprendre le soin minutieux avec lequel l'historien recherche les moindres motifs qui ont pu enflammer le courroux de Néron contre Thraséa. La circonstance des jeux de la jeunesse où ce sénateur avait montré peu de zèle et d'intelhgence , est faible à côté de cette courageuse fierté qui l'avait fait sortir du sénat dans des moments où sa conscience était soulevée par l'aspect de la servitude et de la lâcheté des autres sénateurs, et cette circonstance peut-être assimilée à quelques autres qu'on remarque dans Tacite et qui sont trop peu importantes , nous ne disons pas pour être recueillies, mais pour l'être avec cette gravité de langage qui ne convient qu'aux observations d'un haut intérêt.

Ilseraittrop long de traduire la suite de ce début, où l'on voit d'un côté ce Cossutianus Capiton exciter à la vengeance le cœur de Néron par des discours pleins de fureur ; de l'autre les amis de Thraséa accourir dans sa maison , lui porter des avis, contraires , mais tous se réunir dans ce conseil unique, qu'il convenait à sa renommée de conserver dans ce danger extrême la dignité qui jusqu'à ce moment avait illustré sa vie. Voici le reste du récit.

« Le lendemain (jour marqué par l'accusation) , deux cohortes prétoriennes occupèrent en armes le temple de Vénus. L'entrée du sénat était assiégée par une multitude de citoyens qui prenaient peu de soin à cacher leurs glaives, et des compagnies de gens de guerre étaient dispersées dans les marchés et les lieux publics. C'est à l'aspect de cet appareil militaire, c'est au milieu des me-

naces de ce peuple armé que les sénateurs entrèrent dans le temple. Le questeur parla au nom du piince. 11 n'interpellait aucun sénateur en particulier, mais il leur reprochait à tous de né|;liger leurs fonctions publiques et d'encourager par leur exemple les chevaliers romains à s'abandonner à une lâche mollesse. « Quoi d'é- » tonnant, en effet, que ceux-ci négligeassent d'accourir du fond

> de leurs provinces, lorsque la plupart des sénateurs consulaires ou ï pontifes préféraient jouir dans l'oisiveté des douceurs de leurs » jardins! » Ce mot fut un premier signal pour les accusateurs et leur tint lieu de prétexte. Ce fut Cossulianus qui commença à parler; 3Iarcellus vint ensuite et s'exi)rima avec plus de violence encore, s'écriant : c Qu'il était ici question delà république tout entière, et * que la clémence du prince était à la fin fatiguée par l'obstination

> des sujets. Que les sénateurs avaient été trop indulgents jusqu'à » ce jour, en souffrant les rébellions de Thraséa, et les fureurs seni- » blables de son gendre Ilelvidius Priscus et celles de Paconius » Agrippinus, héritier de la haine de ses pères envers les princes, » et l'insolence de Curtius Montanus , qui avait osé outrager la puis-

> sance par des libelles odieux. Qu'il était du devoir d'un consulaire » d'assister au sénat, d'un prêtre d'être présent aux vœux publics » pour le prince, d'un citoyen de participer aux serments de fidé-

> lité; et comment Thraséa pouvait-il déroger aux lois et aux céré-

> monies anciennes sans se déclarer traître à la patrie et ennemi

> de l'empereur? Puisqu'il avait coutume de (turc le sénateur et de » protéger les ennemis de la majesté suprême, qu'il vint au sénat,

> qu'il indiquât ce qu'il fallait corriger ou changer dans l'Etat, il se-

> fait plus aisé de souffrir ses censures contre chaque partie du

> gouvernement , (jue de le voir tout condamner à la fois par son

> silence. Etait-ce la paix du monde (jui lui déplaisait, ou bien les

> victoires remportées sans pertes par les armées romaines? Qu'on

> se gardât d'encourager l'ambition funeste d'un particulier qui s'af- » fligeait du bonheur universel , qui paraissait dans les places pu-

> bliqucs, dans les temples, au théâtre, avec l'aspect d'un honnnc » qui est partout connue dans une solitude, qui semblait enfin vou- » loir effrayer sa patrie en la menaçant de son exil. Les décrets du

> sénat ne lui semblaient pas des décrets ; Rome enfin avec ses ma- » gistrats n'était plus Rome pour lui. Qu'il allât donc porter sa vie » loin d'une patrie dont il avait dès longtemps dépouillé l'affection, » dont aujouidluii il ne supportait plus l'iuuige. »

» Tandis que Marcellus , le regard cnllammé, menaçant de la voix et du geste, s'emportait à ces sortes de violences, le sénat n'était pas seulement effrayé de ce genre de péril, auquel il était

•>^0 ÉLOQUENCE KOMAINE.

accoutumé ; mais une terreur plus profonde pénétrait au fond des cœurs à l'aspect des soldats en armes qui entouraient le temple. En même temps ils reprcscnlaient à leur pensée l'image vénérable de Thraséa, quelques-uns même déploraient le sort d'Helvidius, qui allait porter la peine d'une alliance innocente. « Qu'avait-on à > reprocher à Agrippine, sinon la triste fortune de son père, que » la cruauté de Tibère avait mis à mort comme à cause de sa » vertu? Pour Montanus, dont la jeunesse était pure, il irait donc » subir l'exil , pour avoir laissé échapper son génie dans un poëme » qui n'avait rien de criminel? »

» Cependant Ostorius Sabinus , accusateur de Soranus , entre dans le sénat; il lui reproche d'abord ses amitiés avec Rubellius Plautus, et l'accuse d'avoir géré le proconsulat d'Asie dans les intérêts de sa gloire, bien plus que dans les intérêts de l'empire, et d'y avoir alimenté les séditions. C'étaient là d'anciens griefs. Un grief récent, mais qui faisait tomber sur le père les fautes de sa fille , c'était que celle-ci avait distribué des largesses à des mages. La piété de Servilia avait en effet donné lieu à cette accusation : guidée par son amour fdial et égarée à la fois par une imprudence de jeunesse, elle avait consulté les devins, mais seulement pour savoir si sa famille échapperait à ce danger, si Néron se laisserait apaiser, ou si la sentence du sénat n'aurait rien de redoutable.

» On l'appelle donc au sénat; le père et la fille s'arrêtent devant le tribunal des consuls. D'un côté c'est un vieillard accablé d'ans ; de l'autre une jeune femme qui touche à peine à sa vingtième année, et qui, ayant vu depuis peu son époux Annius Pollion chassé en exil , présente l'aspect d'une veuve inconsolée. Elle ose à peine porter ses regards sur son père, dont elle paraissait avoir aggravé les dangers. Alors l'accusateur l'interroge si elle n'a pas vendu ses ornements nuptiaux et le collier qu'elle portait à son cou pour en consacrer le prix à faire des sacrifices et des conjurations magiques. A ces mots elle se roule par terre , et répandant des larmes après un long silence, elle embrasse l'autel et s'écrie : c Non, je n'ai ni conjuré les dieux impies, ni fait des

> offrandes sacrilèges, ni adressé à aucune divinité des prières fu- » nestes; tous mes vœux ont été de demander aux dieux que vous,

> César, et vous, sénateurs, vous conserviez un si bon père à mon

> amour. Ainsi j'ai sacrifié mes pierreries et mes vêtements, et les » ornements de ma dignité, comme j'eusse sacrifié mon sang et ma » vie, si on me les eût demandés. J'atteste ces hommes présents, » dontje n'ai connu précédemment ni le nom ni les actes mystérieux; I 5J j'ai parlé du prince, son nom a été dans ma bouche mêlé parmi

» celui dos (lioiix. Du reste, mon père ignorait tout; si j';ii failli, je » suis scuk' coupable. »

» Comme elle parlait cnoorc, Sorauus s'écrie à son tour: «Que » sa fille n'était |)oint allée avec lui dans sa pr()^in(•e; (|ir('llc n'avait » pu ni être connue de Plautus, à cause de son ;ij,'e, ni prendre part » aux actions qu'on reprochait à son époux ; que si elle était cou- » pable, c'était d'un excès de tendresse filiale; qu'elle n'eût donc > pas de part à ses dangers , quel que lut le sort qu'on lui préparât » à lui-nièiiu\ »

> Kt ( (»innie en parlant ainsi il courait recevoir les embrassements de sa fille qui se jetait dans ses bras, les licteurs vinrent se mettre au de\ant de l'un et de l'autre. Kientôt on entendit les témoins, et autant la cruavité de l'accusation a\ait excité de pitié dans le cœur des juj^cs , autant le téni()ijîMa;;e d'Kiinatius fit naître d'indignation. C'était un client de Soranus, cpii alors était venu se vendre pour opprimer son ami ; il paraissait devant les juges avec l'autorité d'un pliilosojilie stimiue, |)résenlanl l'image de la vertu dans son extérieur couipnxé . mais cachant au fond de son cd'ur la perfidie, la scélératesse et l'avarice qui le <lévoraient. L'argent >int mettre à découvert ces vices cachés, et l'on apprit alors (|ue s'il faut se garder des hommes enveloppé's de fraudes et souillés de crimes publics, il ne faut jias moins se izaidci- «les phibisophes qui cachent la tndiison sous les appai-ences d'une nuiialc austère , et leur haine sous les dehors de l'amitié.

» Le même jour vit cejjcndanl l'exemple honorable de Cassius Asclépiodotus, fameux dans toute la Hythinie par son crédit et ses richesses, (pii , aj)rès avdir été atlachi' a Soranus dans sa fortune, ne l'obandonna pas dans son nialheur, et (pii fut dépouillé de tous ses biens et envoyé en exil. Double exemple «pii montre conunenl la justice des dieux fait sortir des bons ou des mauNais enseignements de la nu)rab' , des traits de courage nu de lâcheté.

> On doiuH' à Tbiaséa. à Soranus et à Servilie le choix de leur mort. HeUidiuset Paconius sont chassés de l'Italie. Moiitanus est accordé aux supplications de son père, à condition qu'il s'éloignerait des nlTaires publi(jues. Onant aux accnsal«'urs Ejirius et Cos- 6Utiamis, chacun d'eux «-ut pour récompciiNC cinti millions de sesterces; Ostoriu» en eut douze cent mille, avec bs honneurs de la questure. Alors on envoya à Thrasén, vers la fin du jour, le questeur du consul. Il était dans ses jardins, où il avait reçu une

ouïe de citoyens et «le danns illustres, et où il s'ét;iit longtemps entretenu a\ec Démétrius, philosophe de In secte des cyniques, •Ycr lequel il cherchait, aiitanl qu'on en potivTiit jnjor par leur

7)82 ÉLOyiENCE ROMAINE.

grave altenlion et par les propos élevés qu'ils laissaient échapper au milieu de leurs conférences , à s'instruire de la nature de l'âme et de sa séparation d'avec le corps. Cependant Domitius Cécilianus, intime ami de Thraséa, était accouru auprès de lui pour lui apprendre la sentence du sénat. A cette nouvelle tous les assistants versent des pleurs et poussent des plaintes ; mais Thraséa s'empresse de les exhorter à s'éloigner et à ne jias mêler leurs dangers avec la forlune d'un condamné. Arria veut partager les derniers moments de son époux et suivre rcxcmple de sa mère. Thraséa la supplie de supporter la vie et de ne pas enlever à leur fdle commune l'unique soutien qui lui reste.

» Alors il s'avance vers la porte, et c'est là que le questeur le rencontre, le visage calme et même assez joyeux, parce qu'il avait appris que son gendre Helvidius n'était condamné qu'à sortir de l'Italie. Il reçoit le sénatus-consulte et entre dans sa chamhre, suivi dTIelvidius et de Démétrius; il tend ses deux bras, fait ouvrir ses veines, et après que son sang a coulé, il le répand sur la terre en faisant approcher le questeur, et s'adressant à lui : « Faisons

> celte libation, lui dit-il, à Jupiter libérateur. Regarde, jeune

> homme, que les dieux toutefois détournent ce présage! mais tu * es né dans un temps où il est utile de se fortifier par des exemples

> courageux. » Ensuite , comme il soufîrait cruellement de la lenteur de la mort, il se retourna vers Démétrius >

Ainsi se termine ce qui nous reste de l'histoire de Néron et du supplice de quelques Romains vertueux.

Tacite n'est pas seulement un narrateur entraînant, il est aussi un moraliste plein déloquence. Il est le juge du crime et le vengeur de la vertu. Il découvre les passions qui se tenaient cachées dans les replis du cœur, et qui trouvaient un asile dans la solitude des palais. Avec quelle profondeur il les a pénétrées! Il attaque les tyrans dans leurs retraites; il les arrache aux ténèbres oîi ils s'ensevelissent eux-mêmes comme par l'horreur qu'ils ont de la lumière; et, les dépouillant du voile effrayant dont ils s'enveloppent, il les montre dans leur nudité, et il épouvante l'humanité de leurs vices. Cette pénétration du génie de Tacite, cette profondeur de sa pensée, brillent surtout dans la partie de ses Annales où il fait l'histoire de Tibère. Il sait flétrir à la fois les soupçons ombrageux du tyran et les rampantes flatteries de ses adulateurs. Il lui suflit souvent d'un seul mot pour donner une idée de l'odieuse dissimulation du prince. Tibère, au commencement de son règne, affecte de ne rien entreprendre que de l'autorité des consuls, pour

TAtiTF. r»8r»

Laisser au peuple une apparence de liberté; et 'l'aeile , en rapportant ce premier trait d'une liypix rite modération . se cunlcntc d'ajouter :

c II semblait lais-^er revivre les formes de laniimne république, incertain de sa domination et de la manière di- l'i xcrcer. »

Un peu plus loin , il le représente prononçant . de\ant le sénat, un diseouis plein d'obscurités, au sujet de cette même puissance qu'il feint de redouter.

« Discours plus rempli de vaines apparences que de bonne foi, ajoute riiistorien, car Tibère, qui, par un ellel soil de sa nature, soit de l'babitude, était obscur même dans les choses qu'il ne voulait point dissimuler, enveloppait son lanj^a-jc de formes bien {tins incertaines et plus n)ystérieuscs, maintenant qu'il s'efforçait de déguiser toute sa pensée. >

Ailleurs , il réunit sous ses couleurs les ministres de Tibère et Tibère lui-même, et il les (létiit a la fois par un trait unique. Ainsi, après avoir montré l'empereui" dévorant avec jalousie la douleur des succès de Germanicus et de la gloire d'Agrippine , il ajoute ces paroles :

t Séjan envenimait encore ses plaintes et aigrissait le ca*ur de son maître, et, comme il connaissait son caractère, il jetait dans l'iivenir ces semences de haine, poiu- les faire éclorc et les recueillir plus tard. >

Quelquefois, après avoir montré la passion violente de l'empereur dans les affaires tjui touchaient à sa haine particidière contre tout ce (pii lui présentait une image ()«• lilxMté, il le montre feignant de proléger la liberté dans les affaires qui n'intéressent point sa sombre jalousie. Ainsi on l'avait vu en jdein sénat faire opiner à haute voix les si-naleurs en sa présence, au sujet d un libelle dirigé conti-e lui ; et Tacit»' se liAte de raconter aussitôt les détails d'une autre discussion relati^^' à des histrions, « où Tibère assistait en silence, dit l'historien, laissant au sénat ce vain simidacrc de liberté. »

Il n'omet enlin aucun de ces traits frappants <pii caractérisent la dissimulation de la perversité. Cn Hcunain noimné Libon ayant été secrètement accusé d'a\oir tranié' des complots contre ce prince, celui-ei, plein de fureur, pn- pare la ruine du jeune patricien.

< Lui-même, dit Tacite, il l'orne de la prcture, l'admet à ses rnlrolirns familiers, ne lui marquant ni de l'axersion par son

Ô8-4 ÉLOQUENCE UOMAINE.

accueil, ni du courroux par ses discours (tant il était habile à cacher sa haine) , et lorsqu'il eût pu empêcher i.ibon de donner suite à ses actions ou à ses i>ropos , il aimait mieux lui laisser sa sccurilc, afin de mieux connaître ses pensées. »

Des accusations semblables reparaissent dans un autre endroit. On sait qu'elles étaient toujours suivies du dernier supplice. Ici c'était un poêle qui avait été condamné à mort. Voici les dernières paroles de Tacite :

< Tibère se plaignit de celte rigueur au sénat, en termes enveloppés, suivant sa coutume, louant toutefois la piété des patriciens, qui allaient jusqu'à venger, par de telles sévérités, les moindres injures du prince; mais blâmant des supplices aussi prompts pour de simples paroles.... C'est pourquoi il fut fait un sénatus-consulte portant que les décrets du sénat ne seraient enregistrés que le dixième jour, et que cet intervalle serait accordé avant l'exécution des condamnés. Mais le sénat n'acquérait pas pour cela le droit de se repentir de ses sentences , et le temps n'apportait aucune indulgence dans l'âme de Tibère. »

"Voilà des traits de génie tels qu'aucun historien n'en offrit jamais de semblables. Ils perdent beaucoup de leur énergie lorsqu'ils sont ainsi isolés du récit; mais ils suffisent encore pour donner une idée de l'effet qu'ils produisent dans la langue de Tacite, et aux endroits même où il les place avec un admirable discernement. Il ne faut pas croire qu'il les prodigue à dessein pour donner à son style une couleur extraordinaire, ils se présentent d'eux-mêmes au milieu des récits où l'écrivain fait l'histoire du cœur humain ; ils donnent de la vie à ses peintures , et ce qui fait une grande partie de leur charme aux yeux de toutes les espèces de lecteurs , c'est que plus ils sont profonds, plus on s'attribue de gloire d'avoir pénétré aussi avant que l'historien dans les replis du cœur humain.

Quelquefois , voulant expliquer certains actes de conduite , il feint de laisser au lecteur le plaisir de choisir entre plusieurs causes qu'il lui assigne , et qu'il présente comme d'une manière douleuse. Ceci est fréquent dans Tacite. Pison , coupable du meurtre de Germanieus, est appelé en Italie. Des bruits se répandent parmi les peuples, qu'il a essayé de se montrer aux soldats.

« Alors , dit l'historien, pour éviter les soupçons qui l'accusent, ou peut-être parce qu'il y a toujours de l'incertitude dans les résolutions de ceux qui ont peur, il s'embarque sur le Nar, etc. »

En d'autres endroits, c^eet une simple pensée liée essentiellement

au récit, mais qui surprend subitement l'esprit du leeleur, parce qu'en même temps qu'elle termine une narration, elle réveille une foule de réflexions qu'im écrivain ordinaire n'eût pas songé à faire naître. Camille a remporté des victoires en Afrique, Tibère loue ses exploits, le sénat lui décerne le triompbe, Tacite ajoute: Cet honnenr ne lui fut point funeste à cause de l'obscurité de sa vie. Trait de génie admirable , qui rappelle en un moment tous les dangers (^ui meiiacaicnl les grandes renommées dans ces temps de servitude. Cette même pensée se reproduit ailleurs, mais pour ainsi dire retournée, lorsque Tacite dit, en parlant du pontife Pison, qui mourut de mort naturelle : Chose rare et prodi(jieu$e, à cause de l'éclat de sa vie.

Voici un auti-c trait (}ui est encore plus frappant. Tibère est sur le point d'expirer. Le biuil même s'est répandu qu'il est mort.

« Caligula, dit Tacite, sortait accompagne d'une foule immense de courtisans, pour aller prendre possession de l'empire, lorsque tout à coup on apporte la nouvelle que Tibère reprend sa voix et ses sens, et qu'il ap[)cllc ses gens pour avoir à manger. Soudain la terreur se répand parmi les courtisans de Caligula, tous se dispersent, et chacun, renipli d'alarmes réelles, feint d'ignorer le sujet de ce tumulte. »

Pour juger ce qu'il y a dadmirablc dans ce peu de mots , il faut d'abord se demander si un esprit ordinaire se serait arrêté à un récit aussi simple. Il avait à peindre Tadulation trompée, un mélange de sentiments divers qui se pressent dans l'âme des flatteurs, la joie de la mort de Tibère, les flatteries du nouvel empereur, une terreur subite , un air de sécurité : quel beau sujet de narration |)our un autre historien! Ici tout est peint dans deux lignes; mais (jucl j)eintre et quel nmralisle que Tacite!

Tacite se livre rarement à ces considérations générales sur l'état présent des esprits, telles que nous en avons vu dans Salluslc. Qucbpu-fois seulcMieiiI, après avoir rapporté les traits de bassesse et de lâcheté do;it l'histoire de ces temps est n luplie, il ne peut contenir son courroux , et il le laisse éclater au milieu de ses récits. Dans une circonstance où l'on avait vu (pielques sénateurs disputer de servilité poin- Tibère, et d'autres conserver (piebiues traces de liberté, l'historien s'arrête et s'ccrir :

t Je ne me suis [)roposé de rapporter, pai'ini les sentences diverses, que celles <pii sont remanpiables par le courage ou la lâcheté; «ar le principal devoir de l'histoire, à mon avis, c'ckt de sauvrr le;»

vertus de Foubli, et tout à la fois d'opposer d'avance, aux discours et aux actions des pervers, les jugements de la postérité et la crainte de l'infamie. D'ailleurs cette époque est tellement dégradée, tellement souillée par l'adulation, que non-seulement les premiers citoyens de l'empire, qui avaient besoin de défendre leurs honneurs par leur condescendance, mais encore tous les consulaires, la plus grande partie de ceux qui avaient exercé la préture , les simples sénateurs eux-mêmes, s'empressaient à l'envi d'adopter ce qu'il y avait de plus honteux dans la servitude. On rapporte que Tibère, toutes les fois qu'il sortait du sénat , avait coutume de s'écrier en langue grecque : 0 hommes nés pour être esclaves ! Ainsi le plus violent ennemi de la liberté publique ne pouvait supporter cette abjecte patience de l'esclavage. »

Tel est le langage de Tacite , langage vertueux et digne d'un historien qui se propose, comme il le dit lui-même, de flétrir la lâcheté pour honorer le courage. Jamais écrivain ne remplit avec plus de dignité cette belle mission de l'histoire ; s'il s'interrompt dans ses récits, c'est pour invoquer les jugements de la postérité et donner plus de solennité à ses propres sentences. Ainsi l'avenir est rendu présent par l'invocation de l'historien, et le crime, même alors qu'il est triomphant , est cité tremblant devant ce tribunal, dont les oracles rendus présents par la voix de Tacite, restent seuls équitables au milieu de la lâcheté où les tyrannies ont plongé les autres juges de la vertu.

On trouve dans Tacite d'autres passages également remarquables où il s'interrompt ainsi lui-même , soit pour demander pardon au lecteur des affreuses images de corruption qu'il est obligé de lui présenter, soit pour invoquer les sentences de l'avenir contre la lâcheté des pervers. Mais le plus souvent il lui suffit de peindre le vice, ou de le nommer pour le flétrir. Lisez le portrait de Séjan, de ce favori de Tibère, plus cruel, plus corrompu que son maître, et qui effraya si longtemps l'empire par l'aspect de sa dépravation.

« Séjan, dit l'historien, suivit dès sa jeunesse la fortune de César, petit-fils du divin Auguste , et le bruit public l'accusa de s'être prostitué aux brutales fureurs du prodigue et riche Apicius. Bientôt il enchaîna tellement, par ses artifices , l'esprit de Tibère , que ce prince, dissimulé envers tout le monde , finit par n'avoir plus de secret pour lui. Ce n'était peut-être pas tant un effet de l'habileté de ce favori (car en cela même il trouva des maîtres), qu'un effet de la colère des dieux envers l'empire romain, auquel il fut également funeste et par sa vie et par sa mort. Son corps

supportait la fatigue , et son esprit audacieux était propre également à dissimuler ses pensées et à calomnier celles d'autrui ; à la fois rampant et orgueilleux; modéré en apparence, et dévoré réellement d'un immense amour du pouvoir; employant, pour y parvenir, les largesses de la dépense , plus souvent la vigilance et l'habileté, qualités funestes lorsqu'elles servent à conquérir la puissance. »

Après avoir peint le favori, l'historien veut-il peindre le maître : il saisit le moment où le lecteur, déjà confident de tous ses crimes, peut vouloir connaître jusqu'à quel point une âme aussi dégradée se laisse apercevoir dans les traits mêmes de sa figure. C'est une idée morale bien profonde que celle qui cherche à montrer, sur le front du scélérat, l'image de la dépravation de son âme. On sait que Tibère , vers la fin de sa vie, résolut d'aller cacher sa vie dans la solitude; l'historien s'exprime en ces termes :

« Quoique, d'après l'opinion de la plupart des historiens, j'aie rapporté la cause de ce départ aux artifices de Séjan, cependant en considérant que la retraite de Tibère dura encore six ans après le meurtre du favori, aussi mystérieuse qu'auparavant, je suis vivement frappé de la pensée, s'il ne conviendrait pas mieux de l'attribuer à lui-même ; à lui, dis-je, qui, lorsqu'il rendait publiques, par ses actions, ses cruautés et ses débauches, s'efforçait de les cacher dans la solitude. Quelques-uns pensaient que dans sa vieillesse il avait aussi horreur de sa propre image , de son corps Ion»-, maigre" et courbé, de sa tête dépouillée de cheveux, de son visage couvert de taches livides, et quelquefois dhorribles remèdes : quoi qu'il en soit, dans son séjour à Rhodes, il évitait l'aspect des hommes et cachait à leurs regards ses voluptés. »

Quel homme, quel tyran, à cette peinture, ne serait frappé d'horreur? L'âme tout entière de Tibère avait passé dans ses traits, et comme il n'en pouvait supporter l'image , il les cachait de même aux humains. Justice adorable de la Providence, qui poursuit le crime dès celle vie par la seule horreur qu'il a de lui-même ; mais justice admirable de l'historien, qui arrache le coupable à ses déserts et découvre au umnde cette figure hideuse qui s'épouvante elle-même, pour effrayer à leur tour par celte image la pensée des autres tyrans.

Le génie de Tacite semble se créer des expressions toujours nouvelles lorsqu'il s'agit de peindre le tableau du vice et les tourments du remords. Dans un autre endroit, ccit Tibèie lui-iuètue ([ui s'exprime ainsi, eu «îcrivaul Jiu séual :

« Que vous écrirai-Je, comment vous écrirai-je, ou même que ne vous écrirai-je pas en ce temps malheureux? Si je le sais, que les dieux et les déesses accablent ma vie par des tourments plus cruels encore que ceux dont je me sens périr chaque jour. »

Et aussitôt l'historien ajoute :

< Tant sa conscience trouvait de supplices dans ses crimes et dans ses infamies ! Et ce n'est pas en vain que le plus sage des philosophes avait accoutumé de dire que si l'on découvrait le cœur des tyrans on le verrait déchiré de mille blessures ; car de même que le corps des victimes expire sous les coups des bourreaux, l'âme des tyrans est tourmentée par leurs propres cruautés , par leurs fureurs et par leurs violences. Et quant à Tibère , ni sa fortune ni ses solitudes ne le prémunissaient contre de tels supplices, et il cédait malgré lui au besoin d'avouer ses tourments. »

Dans l'histoire de Claude on pouri'ait de même montrer cet art profond de Tacite à deviner la corruption du cœur humain, soit qu'il peigne les sales débauches de Messaline , qui , dégoûtée des plaisirs faciles, se précipite dans des voluptés inconnues , et pour qui le dernier degré d'infamie est le dernier aiguillon des plaisirs ; soit qu'il représente Néron, impatient de la lenteur dans le crime; ou enfin le caractère âpre de Burrhus , qui est contraint d'assister aux infamies de son maître , triste et applaudissant. Dans l'histoire de Néron les récits sont plus à découvert , parce que le caractère du prince n'est pas dissimulé.

Mais le lecteur trouve à se dédommager par des beautés morales d'un autre genre, et si l'historien peint la dépravation telle qu'elle se montre , sans voile et sans pudeur, souvent il descend au fond de la conscience des pervers , et il découvre au monde ce qui se passe d'horrible et de cruel dans ces âmes si tranquilles en apparence au milieu des délices du crime. Avec quel éclat d'éloquence il fait alors entendre le cri du remords, ce cri vengeur de la vertu et de la Providence ! Néron a pu trouver parmi ses esclaves des instruments d'un parricide, et parmi ses flatteurs des apologistes pour le justifier aux yeux du sénat et du peuple. Mais lui-même, qui le sauvera de sa conscience? Déjà son supplice est prêt , et tandis que le meurtrier croit dissimuler ses terreurs en inventant des prétextes, l'historien soulève le voile et venge les droits de la nature, en mettant au grand jour ce que la préméditation du crime a laisse de traces dans l'âme du parricide.

« Néron , dit Tacite, n'aperçut l'énormité du forfait que lorsqu'il

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fut commis. Le reste de la nuit on le voyait tantôt immobile et dans un silence niornc, tantôt se levant comme frappé de terreur, l'esprit agité, hors de lui, appelant le retour de la lumière, comme devant mettre fin à ses jours. Et d'abord, sur l'avis de Burrbus, les centurions et les tribuns vinrent, par leurs adulations, le rappeler à l'espérance , prenant sa main et le félicitant d'avoir échappé à un danger imprévu et aux attentats de sa mère. Ses amis ensuite se précipitèrent dans les temples, et dès que l'exemple fut donné, les villes voisines de la Campanie témoignèrent une joie semblable par des ambassades et des sacrifices. Cependant des sentiments divers se peignaient sur son visage, et sa tristesse semblait attester tour à tour ses regrets de ne pouvoir mourir, et la douleur de la mort de sa mère. Enfin, comme l'image des lieux ne change point aussi facilement que les traits des hommes, il ne pouvait supporter l'aspect accusateur de la mer et de ses rivages; quelques-uns allaient jusqu'à croire qu'on entendait un son de trompette sur les collines d'alentour, et des gémissements sur le tombeau d'Agrippine, et Néron, poursuivi par tant d'images funestes se retira à Naples , d'où il écrivit au sénat. »

Il faut savoir gré à l'éloquent historien, qui, sans quitter le rôle de narrateur, venge l'humanité par des peintures si effrayantes. C'est ainsi que le génie s'ennoblit lui-même en prêtant sa voix à la conscience du genre humain, à cette conscience que le crime ne saurait étouffer, et qui semble être dès cette vie le commencement de la justice éternelle.

La Vie d'Agricola peut être considérée comme un vrai panégyrique. La Harpe dit que c'est le chef-d'œu\Te d'un homme qui n'a fait que des chefs-d'œuvre. Tacite , par l'heureuse fécondité de son génie , sait Hiire d'un personnage assez obscur un héros comparable aux plus grands hommes de l'antiquité. 11 peint d'abord avec une simplicité admirable les talents et les vertus d'Agricola ; ensuite, s'arrêtant sur une partie plus importante de sa vie , il entre dans des développements du plus haut intérêt. Ce n'est plus le simple abrégé dune vie peu féconde : c'est le récit d'une grande bataille, ce sont des personnages mis sur la scène, des généraux qui haranguent, de longues et de brillantes descriptions du combat, les détails de la victoire et de la fuite, du carnage et du triomi)he, enfin tout ce (jui dislingue les mouvements animés d'une grande composition. L'admiration est au comble pour Agricola ; mais bientôt un intérêt touchant s'attache it lui Iorsqu'«n le voit, à cause de ses victoires, courir le plus

grand danger à la cour de l'empereur, être obligé d'employer plus d'art pour faire oublier sa gloire qu'il ne lui en a fallu pour vaincre des armées et conquérir des provinces. Enfin , après avoir employé la mâle sévérité de son pinceau pour tracer le caractère soupçonneux de Domilicn , l'historien ou plutôt l'orateur termine par une péroraison d'un pathétique sombre , mais en même temps plein de noblesse. Fatigué des émotions douloureuses et profondes que lui ont données l'indignation du crime et le spectacle d'un tyran , il semble qu'il cherche , pour écarter ces images, à se reposer sur les sentiments les plus doux de la nature. C'est la sensibilité d'un grand homme qui tout à la fois vous attendrit et vous élève.

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